Pourquoi il faut continuer à parler du chômage en SES en seconde

Parce que même notre cher président ne sait pas que le taux de chômage se calcule sur la population active et non sur la population totale, autrement dit uniquement sur les personnes qui occupent ou recherchent un emploi. Voir ce post d'Olivier Bouba-Olga pour d'autres bétîses économiques.


Jean-Pierre Pernaud indique que le chômage des jeunes est un fléau, "1 jeune sur 4 est au chômage". Not'Président acquiesce. En toile de fond, le taux de chômage des jeunes apparaît : 23,8% de chômeurs. Pas loin de 25%, 1 jeune sur 4, donc.

Evidemment, un jeune sur quatre n'est pas au chômage, puisque beaucoup de jeunes font leurs études et sont donc inactifs. C'est dommage, c'est exactement l'erreur que j'expliquais à mes classes de seconde il y a une semaine... Avec le nouveau programme, ils ne pourront plus l'apprendre. Et pourtant, même les présidents et les "journalistes" de Tf1 en auraient bien besoin.

A lire aussi, le commentaire d'AGORA/Sciences sociales etce post sur le blog Socio-Voce, dont les auteurs en ont aussi gros sur la patate. J'approuve particulièrement ce passage qui me semble d'une justesse peu commune :

Sous couvert de cette réforme, c’est une conception monolithique et hiérarchisée des sciences qui est promue : à l’économie mathématisée la toute-puissance ! qui devient la référence, et qui pourtant masque les problématiques de notre société contemporaine.

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La victoire des bisounours (?)

Sur le blog de Gilles Raveaud, on peut trouver le futur programmes de seconde de l'enseignement d'exploration de Sciences Economiques et Sociales - rappelons que les élèves devront, si la réforme va jusqu'au bout, choisir obligatoirement entre SES et Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion, avec possibilité de prendre les deux (1h30 par semaine chacun). Il circule depuis quelques jours entre enseignants, suite visiblement à une fuite du côté des auteurs de manuels. Je vous encourage vivement en en prendre connaissance.


Ce programme soulève une certaine méfiance chez un certain nombre d'enseignant, ce post sur le site de l'Idies essayant de synthétiser les critiques. Il a été confectionné par un groupe d'expert rassemblé pour l'occasion : Christian de Boissieu, Philippe Martin (tous deux économistes), François Dubet (sociologue), Sylvain David, président de l'APSES, Jean Etienne et Anne-Marie Dreiszker, tous deux inspecteurs. Dans un contexte difficile pour la discipline, je ne doute pas qu'ils aient fait tous les efforts nécessaires pour réaliser leur tâche au mieux.

Pourtant, à titre tout à fait personnel, je suis assez déçu par ce programme. Il y a des points qui me semblent positifs. Tout d'abord, les outils théoriques à mobiliser auprès des élèves s'avèrent un peu plus précis que dans l'ancien programme, ce qui rend les choses un peu plus claire pour l'enseignant, et souligne, pour le lecteur extérieur, la dimension scientifique de cet enseignement - laquelle ne fait en général pas de doutes pour ceux qui le pratiquent. Ensuite, certains des items choisis manquaient en seconde : aborder dès le début la question du marché est un choix judicieux, tant celui est central aujourd'hui dans nos sociétés et dans la pensée économique et sociologique.

Mais il y a bien des problèmes qui se posent lorsque l'on lit les choses dans le détail. Pour commencer, la sociologie se trouve réduite à la portion congrue : sur douze thèmes, elle n'en occupe véritablement que quatre, dont les deux derniers sont facultatifs (les enseignants sont tenus de traiter les dix premiers items). Dans le programme actuel, le thème de la famille permettait de développer véritablement une analyse sociologique dans toute sa richesse. Ici, ma discipline de prédilection est réduire au rang de petit "supplément d'âme" à l'économie. Or, nos élèves ont besoin de sociologie, non seulement parce que celle-ci leur permet de comprendre des questions qu'ils se posent, mais aussi parce que celle-ci permet de mieux comprendre l'économie. Ce choix de se centrer sur la seule économie me semble hautement contestable : nous sommes dans une formation générale, et les élèves ont besoin d'une vue plus large des sciences sociales que la seule économie.

Autre point d'achoppement à mon sens : le retrait de la plupart des questions un tant soit peu "problématiques". Exit la question de la valeur ajoutée et de son partage, exit la question de l'emploi et du chômage. Même les inégalités ne sont plus abordées qu'à partir des différences de pratiques culturelles Pourtant, ce sont des questions de premier plan aussi bien pour les scientifiques que pour les citoyens : une initiation à l'économie où l'on ne parle pas du chômage, c'est quand même étonnant quand on sait tout ce que les économistes et les sociologues ont à dire sur cette question qui interpelle les élèves. Un équilibre aurait pu être trouvé entre les précisions quant aux outils théoriques d'une part et les questions vives à traiter. C'était d'ailleurs l'une des recommandations du rapport Guesnerie. J'ai l'impression que, sur ce plan-là, les lobbys en faveur de l'économie bisounours ont marqué des points contre ce que proposait le dit rapport, et je le regrette fortement. Le communiqué de presse de l'Apses évoque à ce propos l'intervention directe du ministère dans la confection du programme : si les choses étaient avérées, ce serait très grave. Affaire à suivre.

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Le cadeau ou l'argent ?

Jean-Edouard s'en prend à la perte sèche de Noël, en essayant de dépasser les arguments habituels, c'est-à-dire en montrant que les cadeaux ne sont pas forcément sous-optimaux comme les économistes ont tendance à nous le répéter chaque année – avec un si faible effet sur les pratiques que l'on en vient à se demander comment ils ont fait pour organiser la crise (amis économistes, ne me tombez pas dessus en hurlant à la mort : c'est de l'humour). Saine initiative que celle de la moitié du couple le plus célèbre de la blogosphère. Puisqu'il me fait, par ailleurs, l'honneur d'une citation, je viens mettre mon grain de sel dans l'histoire, en proposant un autre raisonnement, complémentaire et non-exclusif, bien évidemment appuyé sur de la sociologie économique.


Reprenons au commencement : qu'est-ce que cette histoire de perte sèche de Noël ? Il s'agit d'une application d'un raisonnement économique standard à la pratique des échanges de cadeaux. L'objectif est de savoir si ces échanges sont optimaux, c'est-à-dire maximisent la satisfaction des personnes par rapport aux ressources mobilisés. La réponse est non : si je vous offre le New Super Mario Bros Wii en le payant 60€, alors que vous n'étiez prêt à l'acheter que pour moins de 40€, d'une part, vous avez des goûts vidéoludiques douteux, d'autre part, votre satisfaction est inférieure à ce que j'ai payé – il y a une perte de 20€. J'aurais mieux fait de vous donner les 60€ pour que vous alliez vous acheter un jeu sur Xbox (vous voyez que vos goûts sont douteux) qui vous satisfasse à hauteur de 60€. Multipliez cela par le nombre de cadeaux échangés chaque année à Noël, et vous avez matière à écrire un bouquin qui vous permettra d'aller faire le malin sur les plateaux télévisés.

Dans son post, Jean-Edouard suggère qu'à l'origine, il s'agissait d'un exemple donné par un enseignant pour expliquer la façon dont réfléchisse les économistes, qu'un étudiant peu scrupuleux mais désireux de se la jouer façon Freakonomics a pris un peu trop au sérieux. Hypothèse qui me semble tout à fait plausible. En gros, c'est une bonne façon d'expliquer que les économistes posent leurs questions en terme d'efficacité, et de montrer comment ils peuvent raisonner. Essayer d'en faire plus est extrêmement dangereux : comme souvent lorsque les économistes cherchent à appliquer leur raisonnement à des situations originales mais percutantes, ils le font de manière trop empressé, et ça vire au n'importe quoi. Dans le cas de la perte sèche, il y a l'idée d'un grand pouvoir de la monnaie, qui permettrait d'être plus efficace même au cours d'un don matériel. Or cela est loin d'être évident dès que l'on s'intéresse d'un peu plus près d'une part à ce qu'est l'argent d'un point de vue sociologique, d'autre part à ce que signifie le don. Et tout ça, en restant centré sur les satisfactions individuelles des parties prenantes.

L'argent a une odeur

Concernant la monnaie, la conception mise en œuvre dans le raisonnement de la perte sèche s'exprime sous forme de proverbe : « l'argent n'a pas d'odeur ». Comme souvent, chez les économistes et ailleurs, on suppose que l'argent est aisément transférable d'un poste budgétaire à l'autre, d'une dépense à l'autre : l'argent que je reçois peut me servir aussi bien à acheter des chips qu'à aller voir l'exposition Soulages au centre Pompidou. C'est à cette seule condition que l'on peut dire que plutôt que de d'offrir un pull moche avec un Rudolf dessus à votre petit frère, vous auriez dû lui donner les 30€ que vous avez claqué dedans pour qu'il aille s'acheter des cartes Magic (malgré ma dévotion à Nintendo, je ne m'abaisserais pas à citer Pokemon). Mais rien ne dit que l'argent soit véritablement transférable. C'est précisément ce que montre Viviana Zelizer dans La signification sociale de l'argent. Sur la base d'une enquête solide auprès de différents ménages américains, la sociologue montre que les sommes d'argent sont socialement marquées, c'est-à-dire que les individus ne se sentent pas autorisé à les utiliser pour acheter n'importe quoi. Un cas extrême mais significatif est celui d'une prostituée qui compartimente très clairement ses sources de revenus : les produits de son « travail » lui servent à acheter drogues et alcool, tandis que les aides sociales qu'elle reçoit sont affectées aux soins de ses enfants – exemple d'une grande portée parce qu'il montre qu'il n'y a pas besoin d'être fortuné pour pratiquer le marquage social de l'argent, au contraire. De même, les héritages ne peuvent pas être utilisés pour n'importe quoi : on n'envisage pas de payer les dépenses courantes avec, on cherche à acquérir quelque chose de significatif, y compris par rapport au parent à qui on le doit (voir, sur ce point, les travaux d'Anne Gotman). Comme souvent, le bon sens populaire se trompe : l'argent a une odeur.

Que se passe-t-il si l'on intègre cela à la question des cadeaux de Noël ? Rien ne permet de dire qu'une somme d'argent offerte sera nécessairement utilisée de façon aussi optimale que le veut le raisonnement de la perte sèche. Les individus risquent d'avoir tendance à s'acheter quelque chose qu'ils ne s'achèteraient pas avec un autre argent – et donc à être moins regardant. Si c'était mon argent, je n'achèterais pas un écran plat à plus de 150€, mais puisqu'on m'a offert 200€, je peux tout dépenser... Le comportement est finalement le même que dans le cas où le cadeau ne se fait pas en monnaie sonnante et trébuchante. D'autant plus qu'il est possible que, en fonction de la personne qui m'offre l'argent, je ne me dirige pas vers les mêmes biens : une jeune fille qui reçoit 100€ de sa grand-mère ne va pas peut-être pas aller tout dépenser en dessous coquins, mais préférera s'acheter quelque chose qu'elle pourra montrer et partager avec sa mamie (je sais : cet exemple est profondément sexiste). L'utilisation de l'argent n'est donc pas aussi libre que le pense le raisonnement de la perte sèche, à moins que l'on ne souhaite partir sur une critique radicale des relations sociales et des normes qu'elles encadrent quant à leur efficacité économique... Si on accepte qu'il y a un plaisir à offrir et un plaisir à recevoir qui justifie la pratique du don de fin d'année, on ne peut pas être sûr que celui-ci serait plus optimal s'il était fait sous forme liquide – parce que justement, il ne peut pas l'être, la liquidité de l'argent n'étant qu'une illusion.

Les médias ont beaucoup glosé dernièrement sur la revente de cadeaux de Noël sur Ebay : le même raisonnement s'applique dans ce cas-là. Rien ne permet de dire a priori que l'argent retiré de cette vente n'en ressort pas marqué socialement, et que l'on accepte de s'en servir pour tout et n'importe quoi. C'est là une question qui devrait se régler au niveau empirique. Là où le raisonnement de la perte sèche donne des réponses à partir de quelques hypothèses, la sociologie économique propose de se servir des hypothèses pour mieux interroger la réalité, pour mieux enquêter.

Ça, ça n'a pas de prix

Mais, pour l'instant, on a surtout montré que la solution proposée par le raisonnement de la perte sèche n'était pas aussi efficace que celui-ci veut bien le croire. On peut aussi montrer que l'échange, le don de cadeau a une efficacité propre, qui le rend irréductible à un simple échange d'argent. En effet, le calcul de la perte sèche considère, comme c'est souvent le cas dans les modèles économiques standards, que les individus connaissent leurs préférences et sont capables de les hiérarchiser. Autrement dit, les goûts des individus sont donnés : pour une raison inconnue, je sais que je préfère des chaussettes Simpsons à des chaussettes Garfield, et je peux en outre classer ces deux biens par rapport à tous les autres biens disponibles. Par contre, celui qui me fait un cadeau ne connaît pas mes préférences et a donc toutes les chances de se planter. Tout devient différent si l'on considère que les goûts ne sont pas donnés mais sont le produit d'une socialisation, et que les échanges de biens, l'activité économique, et donc l'échange de cadeaux participent à celle-ci. Autrement dit, si, plutôt que de considérer des individus isolés, atomistiques, on considère leurs relations et l'effet de celles-ci sur les individus – ce qui est l'une des caractéristiques propres de la sociologie économique.

Les cadeaux peuvent ainsi être une occasion de voir se révéler à soi-même ses propres goûts : c'est en recevant son équipement de petit chimiste à 8 ans alors qu'il avait demandé un flipper que le petit Jimmy a découvert sa vocation et est devenu, quelques années plus tard, le Docteur Colossus. La satisfaction qu'il pouvait retirer de son cadeau ne pouvait donc être connue par lui-même avant de le recevoir. Les économistes parleraient dans ce cas-là de biens d'expérience, dont on ne peut savoir s'ils nous satisfont qu'en les consommant. Notons que ceux-ci sont beaucoup plus nombreux que l'on ne le pense généralement : les jouets, notamment, en font partie, tout comme la plupart des gadgets électroniques – puis-je être sûr qu'un Droid me satisfera plus qu'un Iphone avant d'avoir eu les deux en main ? Les choses deviennent encore plus compliquées si on intègre que la plupart des biens offerts à Noël relève de ce que Lucien Karpik appelle l'économie des singularités, c'est-à-dire où l'on recherche moins un prix qu'une qualité, où, de façon basique, l'on recherche le « bon » film/livre/travailleur/etc., un bien singulier. L'incertitude est alors fondamentale : se diriger dans des marchés de la qualité est extrêmement difficile. Lucien Karpik détaille, dans ses travaux, différents dispositifs qui permettent de surmonter cette incertitude fondamentale. On peut avancer que l'échange de cadeau à Noël est précisément l'un de ces dispositifs : l'offreur joue le rôle de prescripteur qui, par la connaissance qu'il a d'un bien qu'il sait « bon » et celle qu'il a du receveur, même s'il ne connait pas parfaitement ses préférences, permet à ce dernier de mieux se diriger dans les marchés de la qualité – où en serais-je aujourd'hui si ma mère n'avait pas eu la bonne idée d'écouter la radio et de m'acheter, sur les conseils d'un critique littéraire, mon premier Terry Pratchett (découvrir Pratchett à 12 ans, que demander de plus...) ? La recommandation n'est plus alors « offrez plutôt de l'argent » mais « choisissez soigneusement ! ». Après tout, même si l'on offre un bien qui, finalement, ne plaît pas à son destinataire, celui-ci aura au moins appris à mieux connaître ses propres goûts – et, ça, ça n'a pas de prix (pour tout le reste, il y Mastercard).

Poussons le raisonnement encore un peu plus loin : si on tient compte de ces différents éléments, on est amené à ré-évaluer les satisfactions respectives du donneur et du receveur. L'un des arguments de la perte sèche est que, si le donneur retire une satisfaction de donner à offrir, il n'y a pas de raison que celle-ci soit moins importante s'il donne de l'argent. Il y a pourtant tout lieu de penser le contraire : pour des parents offrir The Legend of Zelda : Spirit Tracks ou de l'argent n'est certainement pas la même chose, puisqu'avec l'argent, leur enfant pourra peut-être aller s'acheter cet horrible jeu qu'est GTA IV alors que Nadine Morano dit que c'est pas bien pour les jeunes (notons que cet exemple n'est pas très pertinent : n'importe qui de rationnel reconnaîtra qu'un Zelda est, par essence, infiniment plus satisfaisant que n'importe quel autre jeu). Le contenu du cadeau a donc une influence décisive sur la satisfaction du donneur.

D'ailleurs, le choix du cadeau vient manifester la qualité du lien que l'on entretient avec la personne. Ainsi, Theodore Caplow, dans un article consacré à la pratique des cadeaux de Noël dans la ville américaine de Middletown("Les cadeaux de Noël à Middletown. Ou comment faire respecter une règle sans pression apparente ?", Dialogue, 1986), montre comment la qualité des cadeaux manifeste les normes familiales : faire un plus beau cadeau à son cousin qu'à son frère n'est pas acceptable, sauf si l'histoire familiale justifie une préférence pour le premier sur le second. La cadeau apporte donc de la satisfaction parce qu'il exprime la force d'un lien. Il n'est pas forcément très bon, pour la satisfaction des individus, que cette force s'exprime en valeur monétaire. D'une part, elle rend les dons beaucoup plus mesurables, quantifiables, comparables entre eux, ce qui n'est pas forcément le sens attendu du don : au contraire, le don peut avoir besoin de se vivre dans la négation de sa valeur matérielle, afin que l'obligation de rendre ne soit pas trop manifeste – sinon, on peut se sentir humilié par un don d'argent trop important, qui implique que l'on ne pourra pas rendre autant. D'autre part, la valeur accordée à un bien peut être subjectivement et relationnellement plus grande que son prix : trouver un objet désirée par la personne a plus de valeur que le prix de l'objet lui-même : un livre d'occasion peut, par exemple, n'avoir qu'une valeur monétaire minime, mais par le sens qu'il porte quant à la relation entre les deux personnes, sa valeur peut être incommensurable. A ce moment, le contenu du cadeau, c'est-à-dire l'objet et non son prix exprimé en monnaie, peut avoir une influence décisive sur la satisfaction de celui qui le reçoit.

Au final, la monnaie n'est peut-être pas un aussi sûr moyen de maximiser la satisfaction des individus que ne le prétend le raisonnement de la perte sèche. Cela parce que les économistes ont tendance à prendre la monnaie comme un facilitateur d'échange en oubliant tout ce que ces derniers exigences de technologies sociales : pour qu'un bien puisse circuler, il faut d'abord qu'il soit mis en position de l'être. Il est des choses qui ne se vendent pas, d'autres qui ne s'échangent même pas, ou pas n'importe comment, n'importe quand ou avec n'importe qui. Comprendre l'économie implique que l'on comprenne aussi comment se dessinent et se répartissent ces systèmes d'échanges. En attendant, l'idée de perte sèche doit être pris pour ce qu'elle est : un joli exercice intellectuel, pédagogiquement utile pour tous ceux qui enseignent l'économie et pour ceux qui l'apprennent. Mais pas pour une condamnation sans appel de la soi-disante « irrationalité » de certains de nos comportements les plus quotidiens.

Note 1 : Mes collègues économistes me pardonneront de ne pas avoir exprimé tout ça avec des fonctions, des équations, et tout le bazar, mais j'avoue que j'ai un peu la flemme (bien sûr que j'en suis capable).
Note 2 : Les responsables marketing de Nintendo, Mastercard, Microsoft, Wizard of the Coast, Rock Star Games, Fox Television, Ebay, ainsi que Jim Davis sont priés de me contacter par mail pour qu'on s'arrange (pour la Fox, je veux bien une dédicace de Matt, thanks).

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A quand un quota de 30% de fils de cadres dans les lycées professionnels ?

La question peut sans doute sembler inutilement provocatrice. Pourtant, au moment où se noue un débat autour de la mise en place d'un quota de 30% d'étudiants boursiers dans les grandes écoles françaises, la poser permettrait peut-être de mieux cadrer les choses.


La conférence des grandes écoles a fait part de son désaccord avec l'idée de quota : d'accord pour augmenter la part de boursiers dans les grandes écoles, mais certainement pas pour l'imposer par quota. La question soulève déjà des réactions assez fortes, autour de la dénonciation de la main-mise d'une petite élite sur les formations les plus rentables, l'idée de maintien de "l'excellence" - le terme est à la mode - demeure consensuel. Mais on oublie un peu facilement ce qu'implique cette ségrégation scolaire et estudiantine : à l'homogénéité sociale des filières d'élite répond celle des filières dévalorisés, des lycées professionnels, des CAP, des formations « professionnelles » et autres, parents pauvres de l'éducation nationale sur lesquels les feux médiatiques oublient le plus souvent de se poser.

Et pourtant cette ségrégation n'est pas moins forte, ni moins difficile à vivre. Surtout qu'elle est rarement simplement sociale : dans de nombreux cas, elle s'articule avec une ségrégation sexuelle – certaines formations sont fortement masculinisés ou fortement féminisés, et leur valeur en est souvent affectée – et une ségrégation ethno-raciale, les « jeunes issus de l'immigration » - c'est-à-dire les Noirs et les Arabes car, évidemment, un descendant d'immigrés italiens comme moi n'est pas un "jeune issu de l'immigration" - y étant sur-représentés, du fait d'une dynamique complexe de pauvreté économique, de ségrégation urbaine et de discriminations diverses. L'université n'est pas forcément non plus un lieu de parfaite mobilité sociale : d'une discipline à l'autre, et surtout d'une année sur l'autre, particulièrement lorsque l'on va vers les années les plus élevés et vers les master les plus sélectifs, on ne rencontre pas les mêmes groupes sociaux.

Les conséquences de cette ségrégation sont plus fortes qu'on ne peut la plupart du temps le dire. En effet, la concentration des classes défavorisées dans certaines formations est à la fois le symptôme et la cause de la dévalorisation de celles-ci. Bien des formations professionnelles ont mauvaise presse parce qu'elles sont de fait réservées à certaines populations, ce qui contribue à les rendre encore moins attractives et donc encore plus ségréguées, un phénomène qui se renforce lui-même. L'invisibilisation de ces formations dans l'espace public, qui contribue à l'enfermement et aux difficultés qu'elles rencontrent et que rencontrent leurs étudiants, y compris au niveau le plus simplement économique, est l'un des problèmes majeurs qu'elles rencontrent et qui découle différemment de leur homogénéité sociale "par le bas".

Si l'on a cela en tête, il est difficile de ne pas poser les questions bien au-delà des grandes écoles. Pire, la proposition des quotas de boursiers dans ces seuls établissements, même s'il ne reste qu'au niveau des propositions, est extrêmement perverse : elle contribue en effet à maintenir l'idée que, hors des grandes écoles, il n'y a pas de salut, qu'elles sont les seules à valoir les coups, à avoir quelque chose à proposer aux étudiants. Non seulement l'université et les formations courtes du type BTS disparaissent alors qu'elles apportent une contribution significative à la mobilité sociale, à la réussite des étudiants et à la formation d'une main-d'oeuvre de qualité, non seulement les formations professionnelles ne sont mêmes pas évoquées par qui ce soit, mais surtout l'idée demeure que la guerre pour les places, pour un petit nombre de formations, est tout à fait normale. On légitime un peu plus l'idée que seule compte la réussite d'un petit groupe d'étudiants, qui formeront l'élite, et que l'on peut abandonner les autres - et que, donc, pour ceux qui ne font pas partis des "élus", c'est vae victis.

La question qui n'est pas posée, c'est donc celle de l'égalité, celle des vaincus du système scolaire. Si l'on met 30% de boursiers dans les grandes écoles, que deviendront les autres boursiers ? Que deviendront ceux qui ne veulent, n'ont pas envie, ou ne peuvent pas, pour des raisons autres que strictement financières, se tourner vers ces filières là ? Pendant combien de temps s'obstinera-t-on à penser que la seule mission du système éducatif est de former l'élite économique et politique ? Proposer des quotas symétriques - 30% de fils de cadres dans les lycées professionnels - n'est qu'une façon de soulever ces questions.

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If we illegalize gay marriage, all marriage is in danger

Alors qu'a été récemment célébré le premier mariage entre deux hommes d'Amérique latine à Ushuaïa - qui n'est pas qu'une émission de Nicolas Hulot et une marque de shampoing, mais aussi une ville d'Argentine - la question revient brièvement, comme elle le fait de façon épisodique, dans le débat. Le Monde publie ainsi un port-folio sur les pays qui ont légalisé ce type d'union, une façon de mettre en question la position de la France. Mais c'est d'un cartoon de l'excellent Saturday Morning Breakfeast Cereal dont je vais parler. Et de syllogismes aussi. Tout ça pour mieux comprendre ce qu'il y a derrière le refus de ce type de mariage.


Commençons par le cartoon, que l'on trouvera ici sur le site du talentueux Zach Weiner :




Le dessin se moque de l'argument de la "pente savonneuse", technique rhétorique éprouvée et appréciée des opposants de tous poils à toutes de libertés au nom de grands principes moraux. Il consiste, basiquement car il en existe des versions très "savantes", à dire "qui vole un oeuf, vole un boeuf" : si vous légalisez les drogues douces, alors vous devrez autoriser les drogues dures, puis le trafic et le crime ; si vous autorisez l'euthanasie, alors bientôt on pourra tuer des personnes pas assez productives ; etc. Évidemment, la façon dont on passe d'une étape à l'autre, et en quoi elles s'impliquent "nécessairement" et serait inévitable n'est pas préciser. Ce type d'argumentation est en effet caractéristique de ce que le philosophe Ruwen Ogien appelle une "panique morale" un débat dans lequel l'argumentation rationnelle devient simplement impossible tant certains acteurs semblent sensibles et prêts à tout sur la question. Une bonne façon de caractériser le débat sur le mariage homosexuel, où les arguments sont rarement explicites et le plus souvent travestis, au moins en France, le fond religieux des opposants n'étant que trop rarement assumé.

Mais l'argumentation mérite d'être questionnée plus profondément, dans un sens pas si différent de ce que fait Zach Weiner dans son cartoon. On peut en effet y appliquer une des "ficelles du métier" (tricks of the trade) d'Howard Becker. Cette ficelle a un nom : Becker l'appelle "Cherchez la majeure". Elle part du principe que la plupart des argumentations s'appuient sur le modèle classique du syllogisme, du type "Majeure : tous les hommes sont mortels ; Mineure : Or Socrate est un homme ; Conclusion : Socrate est mortel". Or, dans bon nombre de raisonnements, la majeure est implicite et seule la mineure est explicitée. C'est du moins ce dont s'est rendu compte Everett Hughes auquel Becker emprunte l'idée :

Hughes s'intéressait à la manière dont les sociologues américains s'étaient égarés, dans les années 1940, lorsqu'ils avaient cherché à réfuter un certain nombre d'affirmations racistes. Ainsi, lorsque quelqu'un avançait que les Nègres sentent plus mauvais que les Blancs, ces bonnes âmes malavisées s'efforçaient de prouver qu'en réalité les Blancs sont incapables de sentier la différence entre la sueur d'un Blanc et la sueur d'un Noir. Et ces chercheurs furent positivement ravis de voir que leurs travaux montraient également que les Américains d'origine chinoise trouvaient que la sueur des Blancs sentait particulièrement mauvais

Ainsi, nous trouvons quantité de travaux et de recherches qui tendent à montrer que les enfants élevés par des couples de mêmes sexes ne présentent pas plus de problèmes psychologiques, ne rencontrent pas plus de difficultés, etc. que ceux élevés par des couples de sexes différents. Cela est nécessaire, tout comme l'étaient toutes les études qui montraient la bêtise des préjugés raciaux, mais est-ce suffisant ? Hughes propose une autre façon de faire.

Hughes analyse ces affirmations comme suit : l'argument selon lequel les pratiques ségrégationnistes sont justifiées découle d'une majeure qui n'est ni formulée ni démontrée empiriquement, et qui affirme qu'il devrait y avoir des équipements spéciaux pour les gens qui sentent mauvais. Suit une mineure qui, elle, est explicitement formulée, mais non démontrée empiriquement, et qui dit que les Noirs, effectivement, sentent mauvais. Si - et c'est bien sûr un énorme si - ces deux prémisses sont vraies, alors il en découle inévitablement la conclusion selon laquelle les Noirs doivent avoir des équipements réservés.

Qu'a fait Hughes ici ? Il a cherché à reconstituer la majeure d'un syllogisme dont seule la mineure était explicite. Et cette majeure est particulièrement intéressante pour ce qu'elle révèle sur ceux qui emploient ce type d'argument et sur la société qui à la fois acceptent des raisonnements impliquant de telles majeures - même si elles peuvent en refuser les mineures - tout en se les cachant à elle-même. Ici, l'Amérique de Hughes, celle des années 60 (peut-être est-ce toujours valable aujourd'hui), est toute prise par ses mythes de promotion sociale et d'hygiénisme qu'il lui semble naturel que ceux qui souffrent "d'odeur corporelle" méritent une déchéance sociale. Et même ceux qui ne sont en rien raciste, et n'acceptent donc pas la mineure du raisonnement, peuvent tout de même entretenir la majeure. Prenant un autre raisonnement incomplet "les Juifs ne devraient pas avoir le droit de faire médecine parce qu'ils sont trop agressifs", Hughes écrit :

Déterminer précisement la norme du convenable en matière d'agressivité est un problème dont nous autres, Américains, n'aimons pas discuter ; nous risquerions de découvrir que la dose d'agressivité nécessaire à la réalisation de nos ambitions dépasse la limite où cette vertu se transforme en un vice condamnable.

Qu'en est-il donc pour notre raisonnement qui voudrait que l'on interdise le mariage aux personnes de même sexe ? Nous pouvons appliquer la ficelle de Becker et chercher la majeure. Elle peut sans doute se formuler de différentes façons, mais elle implique nécessairement que "certaines personnes ne devraient pas être autorisées à se marier". C'est ici que le cartoon de Zach Weiner devient d'un seul coup un peu plus qu'un seul trait d'humour : si on trouve une caractéristique X qui fait que certaines personnes ne devraient pas se marier, il n'y pas de raison de ne pas chercher cette caractéristique ailleurs que chez les personnes de même sexe. Prenons par exemple la majeure la plus souvent mobilisée : "certaines personnes ne devraient pas se marier parce qu'elles sont incapables d'élever correctement des enfants". La mineure avancée est alors généralement "Or les homosexuels sont incapables de donner une éducation correcte à des enfants". Mais après tout, s'il est légitime d'interdire aux homosexuels de se marier parce qu'ils ne peuvent pas donner une "bonne" éducation, alors pourquoi ne pas faire de même pour tous les groupes qui ne sont pas en mesure de donner cette "bonne" éducation. Si certains mariages ne sont pas souhaitables, ne devrait-on pas contrôler tous les mariages ?

Cette majeure est tout à fait intéressante quant à notre société : elle révèle à la fois notre sacralisation de l'enfance et de la famille et notre difficulté à reconnaître cela, notre malaise quant à cela. Nous pensons que l'éducation donnée par les parents est la plus importante, en oubliant facilement qu'il existe d'autres sources d'apprentissage et de socialisation, ce qui nous autorise à condamner facilement les parents dont les enfants ne se comportent pas bien - ce qui nous rassure d'ailleurs sur nos propres capacités. En même temps, nous sommes inquiets de savoir ce qu'est la bonne façon d'éduquer ses enfants et nous n'avons pas trop envie de rentrer dans ce débat-là. On pourrait paraphraser Hughes en reprenant la citation que je donnais un peu plus haut : "Déterminer précisement la norme du convenable en matière d'éducation des enfants est un problème dont nous autres, Français, n'aimons pas discuter ; nous risquerions de découvrir que la façon d'éduquer ses enfants nécessaire à la réalisation de nos ambitions dépasse la limite où cette vertu se transforme en un vice condamnable". Nous découvririons peut-être que cette bonne éducation n'est pas aussi plaisante, ni surtout aussi égalitaire que nous voudrions bien le croire. Nous risquerions de découvrir que tout le monde ne part pas égal, et que plutôt que d'évoquer la volonté des parents que nous croyions "démissionnaire", il faudrait s'intéresser à des choses que nous n'aimons pas discuter, le fonctionnement de l'école ou les inégalités.

Resterait à savoir pourquoi nous sommes aussi enclins à ce genre de raisonnement, même lorsque nous ne partageons pas la mineure qui exclut les couples de même sexe. Comme le dit Becker, il y a là matière à un véritable travail sociologique :

Ce que l'on découvrira de manière systématique, en revanche, si l'on suit l'analyse de Hughes, c'est que la majeure est si profondément ancrée dans l'expérience quotidienne des gens qu'elle ne nécessite aucune démonstration ni argumentation. De sorte que la seconde partie de l'analyse est plus sociologique que logique : elle vise à découvrir les schémas récurrents de la vie quotidienne qui produisent ce genre de certitude de bon sens, chez les gens qui ont les mêmes problèmes, les mêmes contraintes et les mêmes opportunités caractéristiques d'une situation sociale donnée

Mais c'est là une question beaucoup plus large, sur laquelle j'aurais, peut-être, l'occasion de revenir.

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Rituel

Bonne année à tous mes lecteurs et lectrices. Et puis n'oubliez pas : 2010 ne vaudra pas une heure de peine si ... [complétez selon votre préférence].

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L'espace transnational des compositeurs contemporains

Sur le site du Monde, on trouve un intéressant article sur les compositeurs de musique contemporaine qui partent de la France pour s'établir aux Etats-Unis et profiter des avantages que leur offre le système universitaire américain - des rémunérations conséquentes, surtout par rapport à la France, et de meilleures conditions de travail. Sans surprise, le parallèle est fait avec la "fuite des cerveaux", c'est-à-dire le départ des scientifiques français vers les mêmes destinations pour des raisons apparemment similaires. Les choses sont cependant un peu différentes.


L'article évoque le cas de plusieurs musiciens, sans donner de statistiques précises. Mais on peut supposer que le monde des compositeurs contemporains est suffisamment petit pour que les quelques départs évoqués soient significatifs. Il est facile d'y voir une expression de la mondialisation : les espaces nationaux se trouvent connectés par une forme de marché qui permet aux individus de se déplacer entre eux plus facilement. Il est d'ailleurs notable que, dans le cas de certains de ces musiciens, il ne s'agit pas simplement du passage d'un espace à l'autre, modèle classique de l'immigration/installation, mais plutôt d'un déploiement de leur activité sur les deux espaces, jusqu'à jouer avec leurs frontières :

Le compositeur français regrette également que la vie aux Etats-Unis n'influence en rien son mode de composition. L'essentiel de son activité de compositeur se déroule toujours en Europe. N'ayant guère l'occasion de faire jouer ses oeuvres en Amérique, il se définit comme un "réfugié économique de luxe".

A San Francisco, la communauté française est assez fournie, et l'université apparaît, en musique, comme un tremplin pour Paris. D'ailleurs, chaque année, des étudiants de Berkeley obtiennent une bourse pour aller étudier dans la capitale française. Certains suivent le cursus d'informatique musicale de l'Institut de recherche et coordination acoustique-musique (Ircam), rebaptisé par eux " prix de Paris".

On peut les rapprocher des entrepreneurs transnationaux décrits par Alejandro Portes dans son article "La mondialisation par le bas" (Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 129, n°1, 1999) : ceux-ci déploient une activité qui se jouent des frontières, en jouant par exemple sur les différences de prix entre les Etats-Unis et leur pays d'origine, et produisant ainsi des "espaces transnationaux" dans lesquels ils circulent. La mondialisation n'est donc pas la simple création d'un espace "mondial" général, mais se structure dans des espaces plus limités, qui peuvent être différents d'une activité économique à l'autre et être plus ou moins hermétique. Ainsi, l'espace crée par les déplacements des musiciens n'est pas un marché mondial, mais un espace transnational limité, apparemment, à l'Europe et à une partie de l'Amérique du Nord.

Les raisons de ces déplacements sont essentiellement économiques, mais pas seulement en termes de salaires offerts, mais aussi d'opportunités de carrières : comme le rappelle Hughes ("Carrières", Le regard sociologique. Essais choisis, 1996), le temps consacré respectivement aux activités principales et accessoires sont des marqueurs significatifs des évolutions des carrières. Ici, ce que recherchent les musiciens, c'est un temps plus long à consacrer à ce qu'ils estiment être leur carrière principale - la composition - en limitant la place accordé à l'accessoire - l'enseignement. C'est d'ailleurs une situation typique des activités artistiques :

A 50 ans, il assurait dix-huit heures d'enseignement hebdomadaires dans un conservatoire municipal de la région parisienne (successivement Aulnay-sous-Bois, Le Blanc-Mesnil, Nanterre) pour un salaire moyen. Au Canada, il ne donne que neuf heures de cours par semaine avec une rétribution nettement plus élevée. Et, surtout, il a davantage de temps à consacrer à la composition. Son gagne-pain ne constitue plus une entrave à la création.

Jusque là, la ressemblance avec la "fuite des cerveaux" scientifiques est assez nette, et Pierre Gervasoni, auteur de l'article, ne manque pas d'y faire référence, tout comme ses interviewés : "Une véritable fuite des cerveaux, version musique, que Philippe Manoury considère "en tout point semblable à celle observée chez les scientifiques"". Il est cependant important de garder en tête que les marchés du travail sont largement structurés par les carrières des individus qui s'y trouvent : le raisonnement économique classique a tendance à faire du travail un bien plus ou moins homogène, sans se soucier de comment les individus arrivent sur ce marché, de quel a été leur parcours précédent. Or, ici, pour comprendre la mondialisation qui se joue, ces carrières sont fondamentales.

Les compositeurs concernés sont en effet, d'après l'article bien évidemment, des musiciens jouissant déjà d'une certaine reconnaissance, au moins dans leur espace national d'origine. Certains bénéficiaient même d'une reconnaissance déjà internationale, mais acquise à partir de la position nationale. La fuite des cerveaux "classique" est légèrement différente : si elle peut également concerner des scientifiques déjà accomplies, les Etats-Unis ont aussi eu pour caractéristique d'attirer de jeunes chercheurs, en début de carrière, pendant ou après leur doctorat. Ce n'est pas le cas, du moins d'après l'article ici commenté, pour les musiciens : le départ à l'étranger, et spécifiquement vers les postes universitaires d'Amérique du Nord, apparaît plus comme une forme de consécration d'une carrière déjà bien engagé, même si loin d'être terminée - les âges donnés dans l'article tournent autour de 35 et 40 ans. Autrement dit, ce n'est pas n'importe qui parmi les compositeurs qui part et pas dans n'importe quelles conditions. A ce titre, les points de départs des carrières, c'est-à-dire le lieu où les individus font leur formation et leurs "premières armes" gardent une importance fondamentale : si la France forme de futurs compositeurs, ceux-ci en garderont la trace même s'ils partent à l'étranger.

Si on prend en compte ces deux caractéristiques de l'espace transnational des compositeurs de musique contemporaines - à savoir le maintien d'une activité entre et donc sur les deux espaces nationaux, celui de départ et celui d'arrivé, d'une part, et le fait que "l'expatriation" n'intervienne que pour des individus déjà bien avancé dnas leur carrière - la situation est bien différente de celle de la "fuite des cerveaux". En tout cas, il ne faudrait pas aller trop vite en disant que la France perd la main en matière musicale. Comme souvent dans la mondialisation, les espaces nationaux et les Etats sont loin de disparaître et de se fondre dans un grand ensemble global.

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Stigmate et mariage

"Dans une société établie, le droit à la non-conformité doit être protégé par les institutions" (Karl Polanyi)

Eric Besson, qui mobilise beaucoup de mon énergie bloggique ces derniers temps, s'en prend désormais aux mariages "gris", nouvelle expression voulant désigner des mariages où une innocente française de bonne foi est injustement trompée par un infâme sans papiers aux dents longues qui l'épouse non pour ses beaux yeux mais pour obtenir la sacro-sainte carte de séjour. Dans le "débat" sur l'identité nationale où, décidément, rien ne nous sera épargner, pas même le sexisme, cela révèle surtout combien le stigmate se propage d'individus à individus.


Reprenons, si vous le voulez bien, ce que je défendais il y a quelques temps : on reconnait un Français à ce qu'il n'a pas besoin de justifier de son identité nationale. Il est Français, point, et il ne viendrait à l'idée de personne de venir lui contester cette caractéristique, quand bien même ce serait un crétin sexiste. Au contraire, ce sont aux immigrés que l'on demande leurs "papiers", pas seulement l'objet physique, mais aussi d'expliquer ce qu'ils font là et pourquoi ils méritent d'être Français. En un mot, on a à être un bon Français que lorsqu'on ne l'est pas vraiment au même titre que les autres.

Les étrangers sont ainsi porteurs d'un stigmate au sens sociologique du terme, c'est-à-dire un signe par lequel l'individu est perçu comme extérieur au groupe, voire comme inhumain. Voici ce qu'en dit Erving Goffman dans l'introduction de son ouvrage classique Stigmates. Les usages sociaux du handicap (1963) :

Mais, dans tous les cas de stigmate, y compris ceux auxquels pensaient les Grecs, on retrouve les mêmes traits sociologiques :un individu qui aurait pu aisément se faire admettre dans le cercle des rapports sociaux ordinaires possède une caractéristique telle qu’elle peut s’imposer à l’attention de ceux d’entre nous qui le rencontre et nous détourner de lui détruisant ainsi les droits qu’il a vis-à-vis de nous du fait de ses autres attributs.

Le point important est qu'un individu stigmatisé va voir ses gestes, ses attitudes et ses comportements interprétés à l'aune de ce stigmate. Ainsi, Thierry Henry, une fois stigmatisé comme tricheur, aura du mal à se débarrasser de cette marque comme le soutient le Global Sociology Blog. De la même façon, un étranger porteur du stigmate, car tous ne le sont pas ou pas au même titre, verra chacune de ces actions interprétées en fonction des attentes que l'on a de lui : difficile de draguer tranquille quand on suppose que vos intentions sont encore moins honorables que celles de la moyenne des individus. Du moins, si vous portez une marque visible : ainsi, sera considéré comme "étranger" le Français dont l'apparence est par trop étrangère.

Là dessus, il faut reconnaître que la façon dont est construit ce problème des mariages gris est assez fascinante dans ce qu'elle révèle des stigmates que peuvent porter les différents individus, et pas seulement les étrangers. Eric Besson, ainsi, se concentre sur les fragiles jeunes Françaises (il n'est pas dit qu'elles sont moches ou bêtes, mais c'est fortement sous-entendu) qui se laissent séduire par des étrangers, que l'on devine être de virils Noirs ou Maghrébins. Essayant de rééquilibrer cette vision du problème, Stéphane Guillon évoque, dans la chronique qu'il fait à ce propos, les vieux Français libidineux qui profitent des charmes de quelques jeunes et fraîches étrangères, que l'on devine soumise et en détresse. Dans les deux cas, les hommes sont dominants et les femmes dominés, il faut croire qu'elles aussi portent un stigmate. Pourquoi n'imagine-t-on une jeune Française profitant d'un bel étranger en détresse et un Français mal dans sa peau qui se laisse manipuler ? On me dira que dans la réalité, les choses ne se passent que rarement ainsi. Peut-être. Mais le pathos utilisé dans le monde politique n'en est pas moins profondément sexiste, surtout dans la présentation des femmes comme des êtres simples et manipulables.

Mais revenons à Goffman. Le stigmate a ceci de particulier qu'il peut se diffuser d'un individu à l'autre, en particulier dans la famille :

En gros, on peut distinguer trois types de stigmates. En premier lieu, il y a les monstruosités du corps et les diverses difformités. Ensuite, on trouve les tares du caractère qui, aux yeux d’autrui, prennent l’aspect d’un manque de volonté, de passions irrépressibles ou antinaturelles, de croyances égarées ou rigides, de malhonnêteté et dont on infère l’existence chez un individu parce qu’on sait qu’il est ou a été par exemple mentalement dérangé, emprisonné, drogué, alcoolique, homosexuel, chômeur, suicidaire ou d’extrême gauche. Enfin, il y a ces stigmates tribaux qui sont la race, la nationalité, et la religion qui peuvent se transmettre de génération en génération et contaminer également tous les membres d’une famille.

On peut rajouter à cela l'idée que le stigmate est comme un gêne dominant : il se transmet plus facilement que toute autre caractérique. Ainsi, l'enfant d'un homme Noir et d'une femme Blanche comme celui d'un homme Blanc et d'une femme Noire sera Noir, c'est-à-dire considéré comme tel par les autres - et ce n'est pas notre ancien héros mondial qui me contredira. Après tout, pourquoi ne pas le considérer comme Blanc ? Simplement que la couleur de peau reste un stigmate et se diffuse donc plus facilement que les autres caractères.

Ainsi, on peut noter que la dénonciation des mariages "gris", bien que le phénomène soit très minoritaire, touche autant les étrangers que leurs conjoints Français : voilà ces derniers sommés, par les autres comme par les institutions, de s'expliquer sur cet étrange désir : vivre avec la personne que l'on aime, qu'importe que celle-ci soit Française ou non. Les choses sont dures si le couple ne se marie pas, le conjoint étranger devant subir de lourdes démarches administratives. Les choses ne s'arrêtent pas une fois le serment prononcé devant Monsieur le Maire. Il faut encore passer par la case préfecture le temps d'obtenir une carte de séjour un peu plus longue. Et si le conjoint veut obtenir la nationalité - souvenons que plus de 3 millions d'emplois sont interdits aux étrangers - il faudra rajouter encore des démarches, au bout de quatre ans, auprès du tribunal, avec enquête à la clef.

Les choses ne sont déjà pas facile, mais voilà qu'en plus, un ministre vient jeter le doute sur votre union. Il va falloir vérifier, il va falloir s'expliquer, il va falloir montrer qu'on ne s'est pas laissé avoir, parce qu'un mariage "mixte" - bien étrange terminologie - n'est plus seulement soupçonné d'être blanc, il peut aussi désormais être gris... en attendant que l'on vienne rallonger un peu plus le nuancier. Abdelmalek Sayad présentait les "paradoxes de l'immigration" comme relevant d'une double absence : l'immigré ne peut plus être présent dans sa société d'origine, parce que l'immigration l'a transformé et rend le retour plus difficile, et il ne peut être vraiment présent dans sa société d'accueil qui, le plus souvent, pense sa venue comme temporaire, seulement liée au travail. Ce sentiment découle directement du stigmate que porte l'immigré ou plutôt des stigmates qu'il porte dans chacune de ces deux sociétés. Il y a fort à parier que, si la stigmatisation s'étend au conjoint, celui-ci ressente également ce sentiment d'absence.

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Encore dans la rue...

Demain, comme l'année dernière à un jour près, je serais dans la rue avec mes collègues enseignants pour défendre notre discipline - si vous vous joignez à nous, vous me reconnaîtrez facilement, je suis le seul à avoir une tête de Simpson. Pourquoi cette manifestation organisée par l'Apses ? La réponse dans cette tribune dans le Monde :

Ce constat appelle une évidence : si la culture scientifique et la culture des humanités sont bien indispensables aux lycéens de demain, ce qu'on appelle la "troisième culture", portée par les sciences sociales, l'est au moins tout autant, aussi bien dans la perspective de la préparation des élèves à l'orientation dans l'enseignement supérieur que dans une optique de culture générale. Or, dans la nouvelle architecture du lycée, cet enseignement reste non seulement optionnel, mais de plus il voit son horaire se réduire de moitié. Cela pose un double problème.


En premier lieu, comment peut-on sérieusement faire découvrir les spécificités scientifiques d'une discipline jusqu'alors jamais enseignée avec un horaire aussi réduit ? A raison de 90 minutes par semaine, l'exploration n'ira pas bien loin ! En outre, demander à un jeune de 15 ans de choisir entre les SES et un enseignement d'"économie appliquée et gestion" est un compromis boiteux.

En second lieu, il sera encore possible à un élève de s'orienter en série économique et social (ES) sans jamais avoir suivi un enseignement de SES, discipline majeure de cette série. Imagine-t-on un élève suivre une première scientifique (S) sans jamais avoir fait de physique, ou suivre une première littéraire sans jamais avoir fait de lettres ? C'est inconcevable, et la réforme actuellement initiée est l'occasion idéale de mettre fin à cette anomalie du système éducatif. Pour l'instant, elle déstabilise un enseignement et une voie de formation qui ont démontré leur utilité. A cet égard la suppression de l'option science politique en première s'avère être un signe supplémentaire de l'appauvrissement de l'enseignement des sciences sociales au lycée.

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[Une heure de lecture #7] En attendant l'égalité...

Depuis que je suis les blogs sociologiques américains, je prend conscience de l'attention particulière portée outre-Atlantique aux inégalités de genre. Beaucoup de post nous proposent de voir tous les petits éléments qui construisent quotidiennement les différences, les hiérarchies et les inégalités entre hommes et femmes. Petite sélection.


Désastreux "disaster movies"

Vous serez sans doute nombreux à aller voir, dans les semaines qui viennent, des films comme 2012 ou The Road, bref des films "de désastre" ou disaster movie comme disait l'autre. Si vous lisez Le Monde, vous savez déjà que les Aztèques n'ont rien à voir avec les délires de Roland Emmerich. Avant d'acheter votre billet, il serait bon de se poser quelques questions, par exemple "Roland Emmerich, c'est pas le gars qui a fait Godzilla ?" ou "quel est le message commun à tous les films de ce genre ?". Pour cela, vous devriez aller lire ce post sur le Global Sociology Blog (ma traduction) :
Mais le problème est le suivant : dans ces films, les hommes commencent par échouer en tant que père, c'est-à-dire, en tant que vrais hommes. La société et ses normes (comme l'égalité théorique avec des femmes qui ont divorcé d'eux ou des enfants adolescents qui ne respectent pas leur autorité) les ont émasculé. Le désastre emporte les fers de la société et la patriarche peut reprendre ses droits. Ce n'est qu'à ce moment là que les hommes peuvent retrouver leur masculinité et leur statut patriarcal en se montrant capable de survivre et de sauver leur famille précisement PARCE QUE la société et ses normes ne les retiennent plus.
Dans ce pseudo "retour à l'état sauvage", seuls les vrais hommes peuvent survivre et, une fois tous les raffinements de la civilisation ont disparu, le "vrai standar" redevient la norme : un père en position d'autorité par apport aux femmes et aux enfants. Quelqu'un qui assure l'autorité, impose le respect et, évidemment, utilise la violence quand c'est nécessaire, c'est-à-dire lorsque sa famille est menacée.

En un mot, une vision à la fois très conservatrice, dans ce qu'elle naturalise la supériorité des hommes et des pères sur l'ensemble de la société, et très libérale, puisqu'elle considère que chaque individu doit s'imposer seul et que les meilleurs survivront.

Être "hot", un acte de libération sexuelle

Sur Sociological Images, on s'interroge sur certaines représentations de la libération de la femme, en rapport avec le débat sur la burqua. Par une espèce de retournement complet, le fait de porter des vêtements sexy devient une marque de libération de la femme, comme l'illustre cette publicité allemande :



La femme met de la lingerie, se regarde dans le miroir, pour finalement se couvrir d'une burqua. Mais elle est toujours "hot" en dessous, ce qui confirme l'idée qu'être "hot" est ce qui rend les femmes heureuses et libérées. L'idée qu'une femme pourrait vouloir se libérer du regard d'un homme (même juste imaginaire" est laissée en suspens. (Ma traduction)

A quand la mosquée playmobil ?

Pour finir, cette magnifique image : alors que les catalogues de jouets se trouvent sans doute déjà dans vos boîtes aux lettres, vous trouverez peut-être des publicités pour l'église Playmobil :



(Source : Idées Enfants)

Il faut bien entendu lire le texte d'accompagnement pour se rendre compte des attentes liées à un tel jouet :
Les petites filles pourront rêver en célébrant le plus beau jour de leur vie !
Magnifique église avec couple de mariés où les cloches sonnent réellement. Musique d'orgue pour célébrer le mariage et bagues pour les petites filles.

Evidemment, le mariage, c'est une affaire de filles. Et en plus, c'est le "plus beau jour de leur vie", parce qu'evidemment, la vie d'une femme ne prend de sens que par rapport à un homme. C'est là le rôle féminin, c'est-à-dire les attentes que l'on a par rapport à un individu identifié comme féminin. En donnant ces jouets aux enfants, on produit des comportements adaptés au rôle que l'on leur prête. Les petits garçons, eux, ne se voient pas offrir des petits couples mariés...

Mais, au delà de ce sexisme sans doute inconscient, au moins de la part d'un certain nombre de parents - car les jouets, surtout pour les plus jeunes, s'adressent plus aux parents qu'aux enfants, cela n'est pas forcément gênant. Après tout, si des parents veulent que leurs enfants soient élevés dans une forme de foi qui considère qu'un mariage doit se faire à l'église, c'est leur droit. Mais pourquoi n'y a-t-il pas la mairie pour les parents qui préfèrent le mariage civil, ou la Mosquée, ou la Synagogue ? On peut douter que ce soit simplement parce que le marché est insuffisant : un marché, cela se construit, et les différents acteurs économiques semblent peu pressés à se développer dans ce centre. Sans doute parce que lancer de tels jouets serait perçus comme "communautariste", tandis que la bonne vieille église n'a, bien sûr, rien de communautariste. Du coup, on pourra relire ce post du Montclair Socioblog (ma traduction) :

Exactement comme "blanc" est la race universelle (aux yeux des Blancs) et "masculin" est le genre universel (aux yeux des hommes), le Christianisme est la religion universelle. Le jouranliste du Times dit que Scalia n'a pas besoin qu'on lui dise que la croix est le symbole du Christianisme. Mais Scalia dit qu'il est "outrageant" de penser que la croix n'honore que les Chrétiens. En d'autres termes, le symbole chrétien est le symbole religieux universel... au moins aux yeux de Scalia.

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Appel pour la généralisation des SES au lycée

L'Association des Professeurs de Sciences Economiques et Sociales (APSES) lance un nouvel appel pour sauver une matière qui reste très menacée par la réforme à venir : comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire bien trop souvent, à l'heure où, plus que jamais, les futurs citoyens ont besoin des outils intellectuels pour comprendre le monde social, on voudrait soit marginaliser cet eneignement, soit le réduire aux "fondamentaux de l'économie", autrement dit le priver des débats et questions problématiques et plus encore de l'apport de la sociologie. Si vous pensez que les sciences sociales ont droit à une place digne de ce nom au lycée, cliquez ici et signez l'appel.


Pour en savoir plus sur les menaces qui pèsent sur les SES, vous pouvez allez lire cet article sur le site de l'Idies :

Actuellement, en classe de seconde, les SES font l’objet d’un enseignement « de détermination » de deux heures et demie par semaine, choisi par 43% des élèves. Dans le projet Chatel, les SES feraient partie des enseignements « d’exploration » à raison d’une heure et demie par semaine (ou trois sur un semestre), à choisir parmi toute une liste, y compris, semble-t-il un enseignement … « d’économie ». Ce projet, s'il devait être mis en oeuvre, aboutirait d’abord à une situation dégradée par rapport à l'existant: moins d'heures avec les élèves (sans parler des dédoublements gérés localement) et avec moins d'élèves. Ne pas offrir à tous les élèves de seconde une approche d’une discipline centrale d’une des séries de l’enseignement général, voilà qui est contradictoire avec l’objectif affiché d’une orientation plus raisonnée des élèves.

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David Douillet est-il Français ?

Illustration étonnamment bien tombée de ce que je racontais il y a quelques jours que cette "affaire Douillet" - qui ne peut que nous faire regretter que l'on ne lise pas ce que disent les hommes politiques avant qu'ils ne soient aux affaires... La juxtaposition de deux citations est à ce titre assez parlante.


La première est évidemment celle, reprise d'abord par le Canard Enchaîné, puis par Le Monde, puis par un peu tout le monde, de notre judoka devenu homme politique mais pas "tapette" :

Pour moi, une femme qui se bat au judo ou dans une autre discipline, ce n'est pas quelque chose de naturel, de valorisant. Pour l'équilibre des enfants, je pense que la femme est mieux au foyer.
C'est la mère qui a dans ses gènes, dans son instinct, cette faculté originelle d'élever des enfants. Si Dieu a donné le don de procréation aux femmes, ce n'est pas par hasard.
De fait, cette femme-là, quand elle a une activité professionnelle externe, pour des raisons de choix ou de nécessité, elle ne peut plus jouer ce rôle d'accompagnement essentiel. (...) Je considère que ce noyau est déstructuré. Les fondements sur lesquels étaient bâtie l'humanité, l'éducation en particulier, sont en partie ébranlés.
On dit que je suis misogyne. Mais tous les hommes le sont. Sauf les tapettes !

La seconde nous vient du communiqué du sémillant Eric Besson appelant à lancer ce grand débat sur l'identité nationale (souligné par moi) :

La question « Pour vous, qu’est ce qu’être Français aujourd’hui ? » devra être posée à chacun. Le débat portera sur la définition de notre Nation, par son histoire, sa culture, sa langue, son patrimoine, son territoire, mais aussi par notre volonté de vivre ensemble, sur la base des principes républicains de liberté, d’égalité, de fraternité, et sur l’opportunité de les compléter par ceux de laïcité, d’égalité homme-femme, ou encore de solidarité nationale.

L'égalité homme-femme est régulièrement rappelée comme étant l'une des valeurs constitutives de la République Française - n'est-ce pas l'un des principaux points d'achoppement quant au port du voile intégral ? -, ce qui ne peut qu'être une bonne chose, et comme un élément central de cette fameuse identité nationale étatiquement définie. Mais va-t-on remettre en cause la nationalité française de David Douillet ? Va-t-on le menacer d'expulsion pour une entorse aussi évidente à ce principe fondamental ? Non, bien sûr. Et c'est normal, puisque la liberté d'expression n'en est pas moins importante en France, y compris quand il s'agit de dire des conn... des bêtises.

Mais les choses seraient bien différentes si ce cher David n'était pas un insider, mais un outsider, s'il était immigré, même avec la nationalité française... ou s'il portait un nom de la mauvaise consonance. Alors, son désir de voir les femmes se cantonner à l'éducation des enfants et au foyer ne serait pas interprété comme une simple position rétrograde, mais comme totalement incompatible avec son intégration dans notre société, comme le signe d'un refus de la République, de ses valeurs et plus généralement de la communauté nationale. Une fois de plus, c'est Howard Becker qui a raison : la déviance n'est pas une qualité d'un acte, mais la conséquence de la réaction des autres, réaction qui dépend des caractéristiques et notamment des "stigmates" des individus dénoncés comme déviants.

Voilà donc l'illustration parfaite du fait que l'identité nationale que l'Etat souhaite définir n'est qu'à vocation externe, ne sera là que pour être opposé aux "menaces" perçues comme telles de l'extérieur. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'identité nationale, simplement que celle-ci n'a pas à être défini une bonne fois pour toute, même par un pseudo "grand débat"...

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Shopping while black

En voyant, cette vidéo sur le Global Sociology Blog, je n'ai pu m'empêcher de penser : qu'est-ce que cela aurait donné si on avait l'expérience en France ?




Sur Sociological Images, qui a, le premier, repris cette vidéo, ce chiffre intéressant et inquiétant : "Ils ont découvert que 80% des clients ne faisaient rien, les personnes de couleurs ayant cependant plus tendance à intervenir que les personnes blanches".

Ce genre de chose fait évidemment penser au cas de de Kitty Genovese, où une jeune femme a été assassiné alors qu'une quarantaine de ses voisins ont entendu ses cris sans réagir. On sait aujourd'hui que l'histoire en elle-même a été largement manipulée, mais l'idée qui en a découlé garde une certaine pertinence : c'est l'effet "témoin" où la responsabilité de chacun se dissout dans le groupe, chacun pensant que c'est à l'autre à agir. Il serait intéressant de voir si les clients réagissent plus facilement lorsqu'ils sont seuls dans le magasin que s'ils sont nombreux. On pourrait aussi y rajouter un raisonnement en terme de seuil, en se demandant si lorsqu'un client réagit, les autres ne le suivent pas d'autant plus facilement.

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Mort de Claude Levi-Strauss

Comme souvent, mon Iphone a sonné pour me signaler que l'application Le Monde avait envoyé une nouvelle de la plus haute importance. A force de subir des choses du genre "L'OM a été battu à domicile" ou "Un gars au nom bizarre remporte une compétition sportive dont tu n'as jamais entendu parler", je n'y prête plus trop attention. Mais cette fois, quand j'ai rallumé le téléphone, j'ai vu qu'il s'était passé quelque chose de vraiment important. Claude Levi-Strauss vient de mourir. Et je regrette de ne pas avoir une option pour mettre ce blog en position "deuil".


Avec lui, c'est l'un des derniers géants des sciences sociales qui disparait, un chercheur qui ne s'est pas contenté de mener des travaux d'une incontestable qualité, mais qui avait aussi développer une oeuvre à proprement parler, avec une vision de ce que sont les sciences sociales, de leur utilité, de leur pratique et de leur sens. Autant choses qui ne sont aujourd'hui traité, le plus souvent, que de façon éparse.

Dans le même temps, je ne peux m'empêcher de penser que désormais, l'Académie française, entre Max Gallo, Jean d'Ormesson et Hélène Carrère d'Encause, c'est vraiment n'importe quoi. Claude Levi-Strauss pouvait prétendre au "génie français" que l'Académie est censé représenter. Inutile de dire qu'avec lui, c'est aussi une grosse partie du prestige de l'institution qui s'en va. Il ne manquerait plus que Jean Sarkozy y soit élu, tiens...

A lire : le dossier que l'excellent magazine Sciences Humaines publie sur son site.
Et une interview reprise sur le Global Sociology Blog.

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Socialisation, Halloween Edition

Traditionnellement, lorsque l'on veut expliquer le concept de socialisation, on mobilise toujours l'exemple des jouets pour enfants : quoi de mieux pour faire comprendre que les rôles féminins et masculins sont des constructions sociales qui sont intégrées par les individus au travers d'activité on ne peut plus anodine ? En puissant dans l'excellent blog Sociological Images, découvert par le Montclair Socioblog, on peut varier un peu : les costumes d'Halloween sont également très révélateurs, et pas seulement de la socialisation genrée.


Commençons quand même par constater combien les inégalités de genre se retrouvent dans les costumes que l'on proposent aux petites filles et aux petits garçons :



(Via Sociological Image, emprunté à Andy Marlette).

Les rôles féminins promus par les costumes d'Halloween, qui apparaissent comme étant donc des choses désirables, des "valeurs" au sens sociologique du terme, tournent essentiellement autour de la sexualisation des petites filles :



("Girls : Mean or Queen", Sociological Images)

Même si elle reste à leur âge, les filles ne sont pas plus gâtés, présentées comme étant des petites "morveuses" seulement préoccupées par leur image ("It's all about me !") :



("Girls : Mean or Queen", Sociological Images)

Mais Halloween, c'est aussi le moment de souligner les barrières de race, de classe et de genre, comme le montre ce costume de "lap-danseuse obèse", bien évidemment noire pour que ce soit plus drôle :



("Halloween Hall of Shame : Fat Lap Dancer Costume", Sociological Images)

Je ne résiste pas au plaisir de vous traduire le commentaire qui accompagne cette magnifique image :

Parce que rien n'est plus drôle qu'une personne, désavantagé par la parfaite combinaison de la race, de la classe et du genre, obligé de faire de la lap dance pour se nourrir. En plus, elle est grosse, hahaha.

Restons dans le domaine du racisme, avec un costume de "Sheik of Persia Arabia". C'est cette fois Racialicious qui commente :

Petite leçon d'histoire : la Perse n'avait pas de Sheiks, mais des Shas. Et la Perse et l'Arabie étaient deux pays différents !
... et bien sûr, il a un couteau ! Tous les hommes du Moyen Orient, sont dangereux, vous ne le saviez pas. Vous pouvez même le voir sur son visage : il est en colère, et il va s'en prendre à quelques infidèles !



("Racist Halloween Costumes", Sociological Images)

Les costumes d'Halloween sont en effet l'idéal, visiblement, pour transmettre quelques bons stéréotypes, avec toute la force de l'évidence. Le commentaire de Sociological Images est assez intéressant à ce propos :

D'après ce que j'ai pu comprendre, les costumes d'Halloween se classent dans trois catégories : effrayant (scary), drôle (funny) ou fantastique (fantastical). C'est pourquoi s'habiller comme une autre "race" ou "culture" pour Halloween est raciste. Un "Mexicain", par exemple, ne devrait pas être présenté comme effrayant, drôle ou fantastique.

Dans la même veine, les Chinois ne sont guère épargnés d'un point de vue capillaire : une moustache suffit en se déguiser en horrible chinois...



("Guest Post : Asian Hair for Halloween", Sociological Images)

Et pour finir, comme rien ne nous sera épargné, Halloween est aussi l'occasion de projeter tout ça sur les animaux. Et même si je confesse n'avoir aucune sympathie pour les serpillières à pattes qui salissent nos belles villes, je dois dire qu'elles ne méritent sans doute pas ça :



("Can We At Least Agree That It’s Racist To Dress Your Dog Up Like a Racial Caricature?", Sociological Images)

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Ce que c'est que d'être un Français

Notre auguste ministre de l'identité nationale nous propose de débattre joyeusement de la question de savoir ce que c'est que d'être Français. Une fois n'est pas coutume, je vas lui répondre franchement et directement. Le problème, c'est que la réponse, dans le cas finalement très improbable où elle lui parviendrait, ne va pas du tout lui plaire.


En effet, cette réponse va principalement s'appuyer sur un document bien particulier, à savoir le communiqué du ministère annonçant le lancement de ce "grand débat sur l'identité nationale", et ce que l'on va voir, c'est que sa formulation même est très révélatrice des attendus de ce débat.

Commençons par le commencement : le communiqué nous invite à nous poser et à répondre à une question précise :

La question « Pour vous, qu’est ce qu’être Français aujourd’hui ? » devra être posée à chacun.

Fort bien. Voici ma réponse, puisque je fais partie des "chacun" : être Français aujourd'hui, c'est ne pas avoir à répondre à cette question. Du moins, à ne pas avoir à répondre pour soi, pour sa situation personnelle. Rhétorique comme réponse ? Ce serait sans doute le cas si elle ne s'ancrait pas dans une réalité que tous ceux qui ont eu l'occasion de fréquenter des immigrés peuvent connaître - et inutile pour cela d'aller chercher dans les zones les plus défavorisées et les plus difficiles de notre beau pays, une simple université ou tout autre établissement d'enseignement supérieur acceuillant quelques étudiants de nationalité étrangère, et surtout extra-communautaires (comme disent subtilement les Italiens) fera l'affaire.

Ce n'est en effet que rarement aux insiders, à ceux qui sont à l'intérieur de certaines relations, à ceux qui disposent de la légitimité, d'expliquer pourquoi ils sont là, et pourquoi ils légitimes. Ils se contentent le plus souvent d'expliquer pourquoi les autres ne devraient pas être là, ne devraient pas les rejoindre, pourquoi ceux-ci sont illégitimes et indignes de participer des mêmes activités et des mêmes droits qu'eux. Max Weber écrit fort justement à ce propos :

Cela se passe généralement de la manière suivante : une partie des concurrents tirent argument de certaines caractéristiques extérieures de leurs adversaires réels ou virtuels pour chercher à les exclure de la compétition. Ces caractéristiques peuvent être la race, la langue, la confession, le lieu d'origine ou l'extraction sociale, l'ascendance, le domicile, etc. Il est indifférent que, dans telle circonstance donnée, on choisisse telle caractéristique, car on recourt, en fait, à celle qui apparaît le plus immédiatement. L'activité communautaire qui surgit peut alors susciter une activité correspondante de ceux contre qui elle était dirigée [1].

Bien que Max Weber s'intéresse dans ce passage plutôt aux corporations et aux relations économiques fermées, il convient tout aussi bien pour la compréhension de ce "grand débat sur l'identité nationale". En effet, il s'agit toujours de défendre ses "possibilités de gains", ses chances d'accès à certains biens, à certaines grandeurs : comme le révèle l'excellent ouvrage d'Alexis Spire sur les guichets de l'immigration, la question de l'immigration est de plus en plus présentée et vécue par ceux qui la mettent en oeuvre comme la défense d'opportunités que les étrangers viendraient compromettre :

Longtemps l'activité de ces soutiers des politiques migratoires a consisté à protéger la communauté nationale à protéger la communauté nationale contre des étrangers suspectés de vouloir prendre l'emploi des Français. Désormais, ils conçoivent le contrôle de l'immigration comme une condition dinspensable au maintien d'un modèle de protection sociale auquel ils s'identifient. Les responsables politiques attisent leurs craintes en même temps qu'ils les confirment : le gouvernement présente la lutte contre les sens papiers comme un élément nécessaire à l'équilibre des comptes sociaux et, simultanément, il réclame une "immigration choisie" qui encourage le dumping social [2].

Ainsi, Weber attire notre attention sur le fait que c'est avant tout ceux de l'extérieur qui sont questionnés sur leur légitimité à rentrer et non ceux de l'intérieur sur leur légitimité à être là. C'est exactement ce qui se passe avec ce débat sur l'identité nationale. Le rapprochement, dans le même intitulé de ministère, de l'identité nationale et de l'immigration en témoigne : l'identité nationale est une question qui se pose avant tout par rapport aux nouveaux venus, aux étrangers, à ceux de l'extérieur, et non à ceux qui sont déjà là, aux "déjà nationaux".

Mais, me dira-t-on, ne s'agit-il pas justement, par ce débat, de définir ce que nous sommes à l'intérieur, justement, de ramener cette question vers l'intérieur ? Une simple lecture du communiqué du ministère nous renseigne beaucoup sur ce point : la partie 1, consacrée à "L'identité nationale" et qui veut s'adresser à tous, est très réduite, tandis que la seconde qui aborde, justement "L'apport de l'immigration à l'identité nationale" est deux fois plus longue. Au-delà de ces considérations quantitatives, les deux questions que pose cette partie sont les suivantes :

Comment mieux faire partager les valeurs de l’identité nationale auprès des ressortissants étrangers qui entrent et séjournent sur le territoire national ?
Comment mieux faire partager les valeurs de l’identité nationale auprès des ressortissants étrangers qui accèdent ensuite à notre communauté nationale ?

On voit bien, dans ces formulations mêmes, que l'intérêt de la définition de l'identité nationale de la partie 1 réside essentiellement dans ce que l'on va pouvoir en faire pour traiter la question des "extérieurs", à savoir des étrangers et des immigrés. S'il ne s'agissait que de définir des principes d'identité à l'intention des Français, il faudrait poser une question embêtante : il est possible que certaines personnes françaises depuis des générations et à qui personne ne jugerait pertinent de nier le droit à être français ne répondent pas à cette identité nationale... Mais, justement, celle-ci s'adresse avant tout à ceux qui ne sont pas encore Français. Ceux qui le sont déjà n'ont pas à se poser la question de ce que cela veut dire, sauf pour pouvoir l'opposer aux autres...


L'immigré qui passe par les différentes phases nécessaires d'abord pour obtenir ses titres de séjours, puis pour obtenir sa naturalisation, a largement le temps de s'interroger sur ce qu'il fait là et comme il se situe par rapport à la France. Intérrogé sans cesse quant à sa présence ici, sa légitimité, ce qu'il peut "apporter" à la France, il se pose beaucoup plus de questions que n'importe quelle autre personne de nationalité française. Les intéractions avec les guichetiers des services de l'immigration, plus ou moins cordiales en fonction des lieux et des personnes, mais aussi les intéractions avec les autres immigrés, quand il s'agit d'attendre de longues et nocturnes heures pour s'assurer une petite chance d'atteindre le guichet avant qu'il n'y ait plus ni places ni rendez-vous, tout cela renforce le sentiment d'illégitimité qui ne se pose jamais à un Français quant bien même celui-ci connaît des situations d'une précarité au moins aussi profonde, si ce n'est plus pour les plus malchanceux.

On pourrait croire, d'ailleurs, que ce questionnement s'arrête au moment de la naturalisation. Il n'en est rien, comme le révèle l'étude menée par Sarah Mazouz et Didier Fassin [3]. Les deux sociologues s'intéressent à l'ensemble de la procédure par laquelle un étranger acquiert la nationalité française, véritable Saint Graal dans certains cas, quand il s'agit pour certains d'une chance de pouvoir accéder aux quelques 3 millions d'emplois interdits aux étrangers. On peut relever combien celle-ci est construite autour de l'imposition de la problématique de savoir si l'on est vraiment motivé pour être français. Ainsi, les procédures durent en moyenne trois ans alors que la loi prévoit une durée maximum de 18 mois : une sous-préfète commente ainsi "La longueur de la procédure s'expliquer par le fait que devenir français est un choix et une réfléxion qui doivent mûrir longuement, et tout ce temps vous a permis de réfléchir". On peut se demander ce qu'il en est du choix quand la naturalisation est la condition nécessaire pour avoir une chance de travailler dans le pays de son conjoint... Et de fait, la réfléxion précède bien souvent la simple demande de naturalisation, les candidats à celle-ci ayant largement eu le temps de réfléchir avant.


Mais l'un des point les plus intéressant de leur analyse est la cérémonie finale qui vient marquer l'obtention de la nationalité, sous les ors de la République et en la présence d'un préfét ou d'un sous-préfét. Le message de bienvenue qui leur est délivré apparaît alors bien ambigu. Ainsi, ce discours d'un des représentants de l'Etat :

En sollicitant la nationalité française, vous avez exprimé le désir d'adhérer aux valeurs fondamentales de la République et aux règles de la démocratie. Certains d'entre vous viennent de pays où, par tradition, l'inégalité entre l'homme et la femme est la règle. Vous avez fait un choix de société. L'acceptation de votre demande montre que vous avez suffisamment adopté le mode de vie et les coutumes de notre pays, non pas au point de ressembler complètement aux Français de souche mais cependant assez pour que vous vous sentiez à l'aise parmi nous. Vous êtes le lien entre les communautés étrangères et les Français d'origine.


On retrouve l'opposition entre "vous" et "nous", entre "Français de souche" et "communautés étrangères" dont les "nouveaux" Français ne semblent visiblement pas s'être extrait, bref, entre un intérieur et un extérieur dont les "naturalisés" semblent condamner à fréquenter la frontière. En un mot, "il ne suffit pas d'être devenu français pour être un Français" comme l'écrivent Sarah Mazouz et Didier Fassin. La naturalisation ne semble même pas être un signe d'engagement assez fort dans la société...

Etre Français, c'est donc ne pas avoir à se poser toutes ces questions que l'on impose sans cesse à tout ceux dont on doute de la légitimité de la présence parmi nous, et auxquels on oppose des frontières administratives, légales, économiques et bien souvent sociales.  Et poser, aujourd'hui, la question "qu'est-ce qu'un français aujourd'hui ?" est surtout une façon de parler de l'immigration, d'essayer de trouver des moyens de la limiter, de nouvelles façons de tracer des frontières. C'est une façon de renforcer cette frontière entre eux et nous, sans jamais s'interroger sur toutes les difficultés et les souffrances qu'elle peut provoquer, sans jamais s'intéresser, finalement, au sort des immigrés, parce que que l'on pose la question à leur propos mais sans les inviter au débat. On pourrait, à ce propos, méditer la remarque de Weber que j'ai reproduite ci-dessus : "L'activité communautaire qui surgit peut alors susciter une activité correspondante de ceux contre qui elle était dirigée".


Bibliographie :
[1] Max Weber, Economie et société 2. L'organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l'économie, Agora, 1995
[2] Alexis Spire, Acceuillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l'immigration, Raisons d'Agir, 2008
[3] Sarah Mazouz, Didier Fassin, "Qu'est-ce que devenir français ? La naturalisation comme rite d'institution républicain", Revue Française de Sociologie 47-4, 2007

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Il fallait bien que quelqu'un le fasse...

Comme le dit si bien le Global Sociology Blog, à qui je reprend ignomineusement l'information, il fallait bien que quelqu'un le fasse... Et je m'avoue assez déçu de ne pas y avoir penser le premier. A quoi ? Mais à faire la sociologie des zombies, bien sûr.


Voilà en tout cas un blog que je vais vite fait rajouter à mon blogroll. J'aime beaucoup la micro-économie appliquée, surtout la conclusion, tellement bien trouvée, comme quoi ce n'est pas qu'un post pour rigoler :

Applied micro-economics. We combine two unique datasets, the first being military satellite imagery of zombie mobs and the second records salvaged from the wreckage of Exxon/Mobil headquarters showing which gas stations were due to be refueled just before the start of the zombie epidemic. Since humans can use salvaged gasoline either to set the undead on fire or to power vehicles, chainsaws, etc., we have a source of plausibly exogenous heterogeneity in showing which neighborhoods were more or less hospitable environments for zombies. We show that zombies tended to shuffle towards neighborhoods with low stocks of gasoline. Hence, we find that zombies respond to incentives (just like school teachers, and sumo wrestlers, and crack dealers, and realtors, and hookers, …).

Dans la même veine, le paragraphe de criminologie n'est pas mal du tout - toujours dans la remarque finale :

Criminology. In some areas (e.g., Pittsburgh, Raccoon City), zombification is now more common that attending college or serving in the military and must be understood as a modal life course event. Furthermore, as seen in audit studies employers are unwilling to hire zombies and so the mark of zombification has persistent and reverberating effects throughout undeath (at least until complete decomposition and putrefecation). However race trumps humanity as most employers prefer to hire a white zombie over a black human.

Et en France, ça donnerait quoi ? On pourrait imaginer de faire passer le fait social "zombis" au crible de quelques uns des poncifs, ponts-aux-ânes et autres incontournables de nos manuels de sociologie. Imaginons juste ce que cela donnerait pour l'indispensable présentation de l'approche bourdieusienne :

La zombification est un phénomène de classe, caractérisé par un habitus zombi qui génère des dispositions à la fois classées et classantes. Celles-ci contribuent fortement à la reproduction sociale, dans la mesure où les classes supérieures, par l'exercice de la violence symbolique au travers des institutions sociales qu'elles contrôlent, peuvent disqualifier les comportements propres des classes zombifiés. On notera cependant, à la lumière de recherches plus récentes, que l'on peut retrouver des zombis dans les classes supérieures : ceux-ci se caractérisent alors par un rapport cultivé à la consommation de cerveau ou une distinction de soi à soi (on ne mange pas le cerveau de n'importe qui, ni dans n'importe quelle situation). Ainsi, le modèle général n'est pas remis en cause.

De même, il faudrait sans doute envisager une approche individualiste méthodologique, puisque l'on en fait même des pensum :

Il faut comprendre les zombis en restituant les "bonnes raisons" de devenir zombi, afin de le faire apparaître comme un comportement rationnel. Ainsi, le choix de devenir ou non zombi dépend avant tout d'un calcul en fonction du rendement espéré de cette transformation. L'agrégation de ces comportements se traduit par un effet émergents, à savoir la réduction du nombre d'humains non-zombifiés ce qui réduit les gains de sa propre zombification. On peut ainsi parler d'une inflation zombifique, comme pour les diplômes.

Ne doutons pas que je ne tarderais pas non plus à proposer une approche de la zombification à partir de la sociologie de Mark Granovetter :

Que nous apprend le modèle de Mark Granovetter ? Essentiellement que la sensibilité d'une société à la zombification ne dépend pas de la proximité de ses membres, mais de l'existence de liens faibles, par lesquels le caractère de zombi peut facilement se transmettre. Ceux-ci garantissent en effet un niveau de confiance qui réduit la capacité des individus à prendre les bonnes dispositions pour faire face au problème. Si l'on peut parler ici de force des liens faibles, c'est essentiellement du point de vue des zombis.

Et histoire d'être hype, on peut même imaginer ce qu'en dirait Luc Boltanski :

Il émerge ainsi une nouvelle cité, la cité "cerveau", dans laquelle l'action de l'individu se justifie par la malédiction dont il se sent le porteur. Celle-ci émerge particulièrement dans des situations conflictuelles où un petit groupe de personne se trouve obligé de justifier son existence dans une maison en bois perdu dans une contrée improbable tandis que les villageois leur demande de façon insistante et volontiers physique de s'expliquer quant à leur présence sur leur terre. Reste maintenant à penser de la sociologie de la critique zombifique à une véritable sociologie critique de ce même phénomène.

Bien évidemment, si vous souhaitez proposer vos propres analyses, que ce soit en sociologie ou autre, ne vous gênez pas, les commentaires sont là pour ça.

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Prix nobel de Sociologie

Comme chaque année depuis que j'ai eu l'idée - c'est-à-dire vendredi dernier en prenant le train - le comité de remise du prix nobel de Sociologie s'est réuni et a désigné deux lauréats. Je vous les livre ici en exclusivité, sans le moindre sérieux mais non sans arrières pensées.


Un prix nobel en sociologie ?

Je sais, c'est inhabituel. Comme tout le monde, vous êtes habitués aux traditionnels prix Nobel de physique, de la paix, d'économie, etc. Et vous savez qu'il n'y a pas de prix Nobel de sociologie. C'est pour cela qu'il m'a semblé nécessaire de créer le prix nobel de sociologie, ou, pour utiliser l'intitulé exact ,le "prix d'Une Heure de Peine en l'honneur de Robert Nobel".

L'idée est simple : chaque année, il se trouve des gens pour rappeler que le prix Nobel d'économie n'en est pas un, puisqu'il s'agit du "prix de la Banque de Suède en l'honneur d'Alfred Nobel". Chaque année, ces mêmes personnes pensent ainsi tenir la preuve que l'économie n'est pas une vraie science puisqu'elle n'a pas un vrai prix Nobel. Et chaque année pourtant, tout les médias se tournent pendant au moins quelques instants vers le petit monde des économistes, commentent longuement, et souvent de façon relativement erronée, les résultats, donnent la parole aux nouveaux élus, etc. Bref, oui; la science économique s'en trouve légitimée. Certains critiquent ce "coup de force" des économistes par lequel ils essayent de se faire passer comme les égaux de la physique. Moi, au contraire, je suis admiratif, et je me dit : "mais pourquoi pas nous ?".

Parce que l'économie et la sociologie peuvent avoir prétention à être aussi scientifique que les autres sciences, mêmes si elles ont leur épistémologie propre (ce dont tous les économistes ne sont pas forcément conscient, mais passons). Et puisque les gens ont tendance à plus respecter la blouse blanche qu'autre chose, autant en prendre acte et en jouer. Les sociologues ont besoin de leur prix Nobel, ou d'un équivalent suffisamment retentisant, car c'est un moyen de routiniser les sociologues, de les rendre un peu moins étrangers et de donner une chance supplémentaire à leurs travaux d'être entendus - et pas seulement entendus par les puissants : pensons à l'audience qu'ont pu gagner Joseph Stigltiz ou Paul Krugman (même si, dans le cas du premier, on aimerait qu'il se concentre un peu par moment).

Et comme l'initiative personnelle vaut mieux que la critique passive - c'est mon ami Yvon qui m'a appris ça - j'ai décidé de prendre le taureau par les cornes et de créer moi-même ce prix... Après tout, certains prétendent juger de la scientificité de l'économie en se basant sur les choix testamentaires de l'inventeur de la dynamite, je ne vois donc pas pourquoi je ferais moins autorité en la matière.

Mais qui est Robert Nobel ?

C'est sans doute la question que vous vous posez depuis quelques paragraphes : qui peut bien être ce Robert Nobel à qui j'ai décidé de dédier mon prix ? La première chose qu'il faut savoir, c'est que Robert Nobel ne s'appelle pas Nobel. Pour être franc, il ne s'appelle même pas forcément Robert. Mais Robert, c'est un prénom qui lui va bien, et Nobel, c'est assez pratique à porter lorsque l'on veut vous rendre hommage au travers d'un prix scientifique. Donc, appelons-le Robert Nobel parce que ça m'arrange.

Robert Nobel n'a rien fait de particulier pour qu'on lui dédie ce prix. D'ailleurs, si l'on va par là, Robert Nobel n'a rien fait de particulier en général : contrairement à son homonyme, il n'a pas inventé la dynamite, ni aucun autre explosif, ni quoique ce soit de notable, il n'a pas dit de choses plus intelligentes que ce que disent la plupart des gens au cours de leur vie, ni d'ailleurs rien de plus bêtes. Il n'est pas particulièrement courageux, mais n'est pas franchement lâche non plus. Il lui arrive d'être sympa, mais il peut aussi être une vraie peau de vache s'il s'y met. Ses amis l'aiment bien, mais il y a aussi des gens qui ne peuvent pas le sentir, et une écrasante majorité de la population qui n'a jamais entendu parler de lui et s'en fiche complétement (d'ailleurs, moi même, je viens juste d'apprendre son existence). Il est possible qu'il soit mort ou vivant, sans pour autant être enfermé dans une boîte. L'époque à laquelle il a pu vivre a peu d'importance, parce qu'il serait toujours globalement le même. Bref, vous l'aurez compris, Robert Nobel est l'homme ordinaire par excellence, the average man, l'homme moyen, et si un film devait lui être dédié, ce serait sans doute The man who wasn't there des frères Coen, et s'il ne s'appelait Robert Nobel parce que ça m'arrange, ce serait Jean-Pierre Liégois. D'ailleurs, on n'a qu'à dire qu'il habite dans le Var.

Pourquoi dédier un prix de sociologie a un tel individu ? Et bien, simplement, parce que les sociologues sont les mieux placés pour savoir qu'un tel homme, ça n'existe pas, que c'est au mieux un idéal-type d'une certaine utilité, au pire une chimère politiquement néfaste. Dans le travail de sociologue, pour peu que l'on se livre un minimum à l'exercice du terrain, on est amené à rencontrer toutes sortes de personnes, avec leurs histoires, leurs problèmes et leurs spécificités. Mais on ne rencontre pas de Robert Nobel, on essaye simplement de comprendre ce que peuvent avoir de commun des individualités spécifiques, situées dans le temps et dans l'espace. C'est pour cette raison que Robert Nobel méritait bien qu'on lui dédie ce prix.

Le mode de désignation

Le comité Une Heure de Peine chargé de la remise du prix en l'honneur de Robert Nobel peut se targuer d'une légitimité simplement inattaquable. Il est constitué en effet de moi-même, de mon ordinateur et du chocolat que je mangeais en réfléchissant à tout ça. Inutile de dire que l'on ne pourra l'accuser de partialité, sauf à vouloir être d'une mauvaise foi absolue.  

Les critères de choix sont relativement simples, puisqu'il n'y a en pas. Disons que, dans la mesure où il est peu probable que ce prix survive au-delà de sa première année étant donné la sérieuse tendance de certains membres de son jury à oublier ce genre de chose, il n'a pas paru nécessaire aux sages de trop se prendre la tête là-dessus. Il a simplement été décidé de récompenser des gens biens, qui ont fait des choses intéressantes, et si possibles en donnant une portée politique à nos décisions. Au vu des dernières nominations aux divers Nobels, les autres, hein, il semble que les comités suédois aient retenu en moyenne deux de ces directions sur les trois. De toute façon, dans certains cas, ça a suffisamment été n'importe quoi pour que l'on ne s'en fasse pas trop.

Les lauréats

Voici enfin venu le moment crucial que vous attendez tous depuis au moins le début de ce billet : le moment de donner les noms des heureux élus. Bien sûr, il y a en deux, puisque le comité Une Heure de Peine a décidé de tout faire comme le prix Nobel d'économie - si on est logique, ça devrait cartonner tout autant. Alors, roulement de d'abord si vous voulez bien.

Le premier élu est... Howard Becker, pour l'ensemble de son oeuvre, mais surtout parce que je suis en train de lire Les ficelles du métier, après avoir lu ses "Notes on the concept of commitment" et relu Outsiders. Et ben, très franchement, à chaque fois, c'est la même chose : non seulement, c'est brillant sur le plan conceptuel, mais en plus c'est agréable à lire. Et ça, pour un sociologue, c'est une qualité rare. La preuve : on peut trouver, dans Les ficelles du métier, des passages de ce type :

Qu'est-ce qui peut pousser un Américain apapremment normal à se faire amputer de son pénis et de ses testicules ? Le fait de poser le problème en ces termes rend cette action absolument incompréhensible. "Hep, vous, là ! ça vous dirait de vous faire couper les couilles ? - Euh... Non merci, sans façons !"

Et ça, c'est fort, surtout qu'il s'en suit une réflexion sociologiquement fondamental sur l'appréhension de ce genre de comportement. Du coup, je sens que je vais aller lire très bientôt Ecrire les sciences sociales, parce que moi aussi, je veux faire des blagues intelligentes en parlant de sociologie. Et si vous lisez cette note, vous savez que j'ai besoin de sérieux cours en la matière.

Le second est élu est... Mark Granovetter, un choix qui ne surprendra personne, tant l'enthousiasme d'une partie du jury se laisse entrevoir par quelques signes subtils mais néanmoins significatifs. Mais un choix parfaitement justifié dans le contexte actuel. En effet, les économistes récompensent cette année Olivier Williamson, ce qui au vu de la qualité du bonhomme n'a rien d'étonnant.  Il est alors logique de récompenser celui qui a le mieux permis de dépasser les apories de l'institutionnalisme. La sociologie économique de Granovetter se présente en effet comme une critique forte de cette tendance théorique de plus en plus prégnante en économie : là où cette dernière explique l'émergence d'institution par le concept d'efficience, considérant que celles-ci naissent et se maintiennent parce qu'elles apportent des solutions efficientes à certains problèmes rencontrés par les acteurs, Granovetter réintroduit de l'historicité, signe distinctif de la sociologie en la matière, en les conceptualisant comme des constructions sociales, dépendante des ressources particulières d'acteurs historiquement situés. Une façon de voir les choses qui changent bien des choses : dans ce cadre, l'idée même d'efficience des marchés financiers, dont on sait par Orléan qu'elle n'est pas étrangère à un certain aveuglement au désastre dans la dernière crise économique, n'a simplement pas de sens. Il serait donc temps que tant les économistes que les médias se décident à compter les sociologues économistes comme des interlocuteurs valables, au moins plus souvent que ce n'est déjà le cas.


Le premier prix nobel libre

Mes choix ne vous plaisent pas ? Ce n'est pas grave. Le prix Une Heure de Peine en l'honneur de Robert Nobel se veut en effet le premier prix  nobel open-source. Autrement dit, vous êtes libres de le décerner vous-mêmes à qui vous voulez, autant de fois que vous le voulez - sous réserve bien sûr que vous expliquiez de quoi il s'agit, je ne voudrais pas que Robert Nobel s'en trouve lésé... Il n'y a en fait que deux restrictions : le remettre à des sociologues ou des gens qui ont apportés suffisamment à la sociologie ; ne surtout pas le remettre à une certaine personne ou à ses disciples de tout poil, parce que ça rompt la première règle. On n'est jamais trop prudent.

Par ailleurs, deux  membres du jury de cette année ayant déjà fait savoir qu'ils ne reconduiront pas leur participation cette année, vous pouvez postuler pour faire partie du jury l'année prochaine. Il suffit d'accepter de me supporter pendant une soirée le temps que l'on se mette d'accord. De l'alcool  et de la nourriture ne sont pas à exclure du processus de décision.

Là-dessus, je pense que j'en ai déjà trop écrit pour un post dont la vocation intellectuelle est somme toute limitée, aussi il est sans doute plus raisonnable d'en rester là.

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