Des lycées professionnels invisibles

Je découvre, au hasard de rezo.net, un nouveau blog étrangement nommé Sous-prof. De quoi s’agit-il ? Du regard d’un « prof de LP, militant syndical, formateur, débarqué il y a dix ans de sa province en banlieue parisienne ». Kezako LP ? Lycée professionnel, bien sûr. Un acronyme peu courant, pourtant, dans le débat public français. D’ailleurs, Dan Lemille, le prof de LP en question, se propose de nous donner accès à un « monde que l'on ignore que l'on feint de ne pas voir, c'est plus rassurant ». Sa première note – intitulée « Je forme ceux qui vont repasser vos chemises, passer le balai » - nous fait part de son amertume et le mérpis devant l’indifférence et le mépris qui frappe aussi bien son métier que ses élèves. L’entreprise n’en est que plus salutaire : on ne parle pas assez des lycées professionnels. Mais pourquoi sont-ils aussi invisibles ?




On peut faire diverses hypothèses pour expliquer cette invisibilité. La première, et la plus simple, consiste à souligner que très peu de ceux qui sont en position de donner de la visibilité à un phénomène sont passés par les LP : non seulement les journalistes et les hommes politiques – étonnant, non ? – mais aussi les sociologues et les autres chercheurs en sciences sociales, qui accordent peu de place à l’enseignement professionnel comme objet d’investigation et de savoir. Dans ce dernier cas, il y a aussi un problème de construction des problèmes sociaux : une frange de la sociologie française est tournée vers l’exploration des situations problématiques, des questions d’actualité, etc. souvent avec une orientation militante ou critique. Les LP ne semblent pas faire partie de celles-ci.

Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils sont « coincés » entre deux autres représentations de la jeunesse : d’un côté, la jeunesse délinquante des cités populaires, abordée plus souvent par la sociologie urbaine ou de la déviance que par celle de l’éducation, de l’autre, les étudiants et leurs diverses difficultés, comme le déclassement et la perte de valeur des diplômes.

Entre ces deux, les LP semblent moins « poser problème ». D’une part, s’inscrivant dans la formation professionnelle, ils sont en quelque sorte à l’abri de pas mal des critiques qui frappent le système éducatif français : on ne peut pas leur reprocher d’être opposé à l’entreprise… Du coup, ce n’est pas là que se place l’urgence en matière éducative, plus tournée vers les « enfants malades » que peuvent constituer le collège et l’université. D’autre part, les élèves de ces lycées disposent de moins de ressources pour se mobiliser : les étudiants ne se privent pas pour faire entendre leur voix, et même les « racailles » peuvent, en adoptant la forme émeutière, faire des rentrées souvent fracassantes dans la vie politique française. Les premiers disposent d’organisations, d’une tradition militante ancienne, de répertoires d’actions, les seconds de la radicalité que confère une grande frustration. Les élèves de LP n’ont rien de tout cela. C’est sans doute là que se trouve la principale cause de l’invisibilité des LP : dans le peu de ressources dont ils disposent pour l’action collective.

Pourtant, il semble bien y avoir des problèmes qui mériteraient l’attention tant des scientifiques, pour proposer une compréhension de ce que la situation sociale de ces lycées a de particulier, que des politiques, pour transformer cette situation en problème social et y proposer des solutions. C’est ce qu’indique, en tout cas, Gilles Moreau en parlant de « double disqualification » de ces établissements scolaires [1].

Disqualification sociale d’abord : « école pour ceux qui n’aiment pas l’école », le passage par le lycée professionnel ressemble souvent à un fardeau pour ceux qui en font l’expérience. Presque toujours issus de milieux populaires, avec parfois des trajectoires difficiles, le LP apparaît pour eux comme un stigmate supplémentaire : ils ne sont pas seulement dans les mauvaises filières, mais aussi dans celles qu’il éviter à tout pris. Elles leur ont souvent été proposées « faute de mieux », parce qu’il fallait bien les mettre quelque part malgré un échec scolaire déjà fort. Ce qui rend le travail des enseignants, pour les remotiver, les impliquer, et, finalement, leur proposer une nouvelle socialisation, d’autant plus difficile.

Pourtant, ce stigmate, renforcé par l’invisibilité dont il a été question, n’est pas forcément mérité. Voilà un ensemble de jeune placé d’entrée de jeu hors de la jeunesse « normale ». Pourtant :

« Pour, qui connaît les élèves de LP sait combien ils sont avant tout des jeunes parmi les jeunes : des garçons qui rêvent d’"avoir une maison, une femme, une voiture", et des filles qui voudraient "être bien dans leur peau". Une vie de "petits salariés" les attend, pavillonnaires, populaires, ordinaires, précaires aussi » [1]

Disqualification scolaire ensuite : il s’agit peut-être de la disqualification la plus grave. Beaucoup de sections de LP disparaissent depuis plusieurs années. Mais surtout, les voilà concurrencer par un regain d’intérêt pour l’apprentissage, de la part des pouvoirs publics comme des organisations patronales, alors que l’enseignement professionnel y avait longtemps été préféré.

« Plus récemment, depuis les années 1990 et surtout 2000, l’Etat semble avoir choisi son camp en misant uniquement l’apprentissage salarié : la loi Balladur de 1993 ou la loi Borloo de 2005, pour ne citer que les plus importantes, vont en sens unique : dérégulation des conditions d’embauche des apprentis, campagnes de promotion et aides financières aux entreprises » [1]

Voilà qui fragilise encore les LP, qui n’en avaient pas forcément besoin. Marginalisés dans les politiques scolaires, les LP ne peuvent que rencontrer encore plus de difficulté à remplir leurs difficiles mais essentielles mesures qu’on ne leur apporte pas vraiment d’attention. Voilà à la fois une cause et une conséquence de l’invisibilité sociale…

Il faut en outre dire que la vision de l’apprentissage qui prévaut dans les médias est elle aussi biaisé : c’est plus souvent l’apprenti en BTS, en grande école ou de « l’université des métiers ». Or, ce n’est là qu’un « apprentissage d’en haut » somme tout bien marginal : 80% des apprentis sont en CAP, BEP, bac pro, ou brevet professionnel ou de maîtrise. Certains secteurs – la coiffure, la pharmacie – se trouvent « bouchés » : les aspirants apprentis doivent souvent frapper à la porte d’une cinquante d’entreprise avant de trouver une place, et certains doivent abandonner, faute de trouver un employeur. Les ruptures de contrat y sont également courantes, ce qui n’est guère encourageant.

Mais surtout, l’apprentissage n’est pas une alternative à l’école pour tous : les filles ne représentent que 30% des effectifs, les « jeunes issus de l’immigration » en sont quasiment absent. Et les réformes de ces dernières années n’y ont rien changé. De ce fait, il faudrait se poser la question des inégalités face à cette forme de formation professionnelle…

Ce qui se dessine devant le possible délitement des lycées professionnels – malgré les nombreux efforts que font ceux-ci, la plupart du temps dans l’ombre, en terme d’innovations pédagogiques, d’implication des jeunes dans l’entreprise, etc. – c’est le renforcement de certaines précarités et de certaines exclusions. Les nouveaux venus sur les marchés du travail se retrouveront en effet seuls, obligés de se débrouiller avec des systèmes de contrat de qualification, de formation continue et de validation d’acquis professionnel. Cette décollectivatisation de l’arrivée dans le monde professionnel n’est pas forcément une bonne nouvelle pour des populations qui disposent de très peu de ressources. La formation de ceux qui « vont repasser vos chemises, passer le balai », rien moins que les futurs employés et ouvriers de demain, mérite mieux.

[1] Gilles Moreau, « Ecole : la double disqualification des lycées professionnels », in Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, La France invisible, 2006


7 commentaires:

Pierre M a dit…

Entre le 3e et le 4e paragraphe je me suis dit "il va parler de Gilles Moreau !!". Ça n'a pas loupé ! Vive la sociologie nantaise.

Bon billet. Mais je ne suis pas tout à fait en phase avec la supposée vision de l'apprenti véhiculée par les médias : apprenti de BTS, apprenti post-bac en somme.

Je pense que la représentation majoritaire de l'apprentissage est toujours l'élève mineur en CAP ou Bac Pro plus que l'élève en section de technicien supérieur (les fameuses STS qui, soit dit en passant, ont souvent été créés pour offrir une poursuite d'études post-bac pour les bacheliers technologiques et professionnels, et qui se retrouvent trustés par les bacheliers généraux, tout comme les bacheliers scientifiques trustent des DUT dans lesquels ils ne devraient pas avoir grand chose à faire, mais c'est un autre débat).

J'irai faire un tour sur ce blog de prof de LP. En tout cas une chose est sûre, dans les hiérarchies implicites qui existent au sein des corps enseignants, si agrégé c'est le top, professeur de LP est en bas de l'échelle. La violence symbolique du concours, c'est quelque chose.

Par ailleurs tu n'évoque pas l'actuelle réforme du Bac Pro : c'est un oubli ou c'est volontaire ?

Denis Colombi a dit…

En fait, je crois que si la représentation la plus répandue est celle de l'apprenti en CAP, les médias ont eu tendance à mettre l'accent sur les apprentis d'un niveau scolaire un peu plus élevé. Mais bon, faudrait une enquête sur les représentations médiatiques de l'apprenti pour trancher.

Pour ce qui est de la réforme des bac pro, c'est un oubli impardonnable dans la mesure où, à la base, je voulais la mettre dans ce billet, et puis, pouf, j'ai oublié... Flûte alors.

Pierre M a dit…

Je te rejoins, il ne faut pas faire de sociologie "au doigt mouillé", c'est ce qu'il y a de pire.

Marjorie Galy a dit…

Avant dernier § tu écris "Mais surtout, l’apprentissage n’est pas une alternative à l’école pour tous : les filles ne représentent que 30% des effectifs, les « jeunes issus de l’immigration » en sont quasiment absent."

N'y a-t-il pas sur-représentation des garçons issus de l'immigration dans les LP ?

Denis Colombi a dit…

@ Marjorie Galy : d'après Gilles Moreau, si les garçons issus de l'immigration sont bien surreprésentés dans les LP, ce n'est pas le cas dans l'apprentissage (CAP et autres), où ils sont quasiment absents.

Emmeline a dit…

A la grosse louche, j´aurais plutôt tendance à rejoindre Pierre : parmi les classes populaires, qui ont souvent dans la famille ou les amis une connaissance passée ou passant par le LP, le modèle de l´apprenti en CAP doit naturellement s´imposer. Et parmi ceux qui y échappent, il me semble que (en dehors de quelques grandes écoles, tout de même marginales) on parle plutôt d´alternance pour les élèves en STS. En outre, la dernière fois que l´apprentissage s´est taillé une petite place dans les journaux, c´était à propos de la réforme Villepin qui en faisait une alternative à la scolarité dès 14 ans. Là aussi, le public visé était davantage celui dont il est question dans votre billet...

Denis Colombi a dit…

Je parlais de la représentation de l'apprentissage dans les médias. Mais votre remarque sur l'apprentissage à 14 ans est très juste. Finalement, il faudrait enquêter rigoureusement là-dessus, en dépouillant quelques titres de presse, JT, pages internet, et autres.

Un volontaire ?

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