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Lutte contre la prostitution, lutte contre le capitalisme

J'ai longtemps hésité à faire ce billet. En fait, cela fait deux bons mois que j'y réfléchis. Mais la violence des trolls sur le sujet m'avait jusqu'à présent retenu. Et puis, je me suis dit qu'il n'y avait pas de raisons de laisser les trolls gagner. Parce que c'est un thème où il est question de mondialisation, de mobilité, de migrations, d'économie et de capitalisme : bref, de tout ce qui fait mes thèmes de prédilection. Alors parlons un peu du débat sur la prostitution. Et sur sa place dans le capitalisme.

Ce qui m'intéresse donc dans ce débat n'est pas spécifiquement la question du genre comme on pourrait s'y attendre, mais bien celle de l'économie et du capitalisme, deux points d'entrée qui sont loin d'occuper une place secondaire dans le débat mais qui ne sont pas forcément bien mobilisés. Pour commencer, il faut s'intéresser à la façon dont se structure le débat et les positions qui s'affrontent. Je vais essayer de résumer cela de la façon la plus honnête possible.

Le premier camp, qui a reçu le soutien récent de la ministre la plus à même de peser sur ces questions, est celui des "abolitionnistes" - le terme est parfois contesté par certains au sein de leurs rangs, je l'utilise donc par facilité. Ceux qui se rattachent à cette position défendent une position simple : le sexe ne peut pas s'acheter. Par conséquent, ils demandent des mesures en cohérence avec cette norme, notamment la pénalisation des clients. La question n'est pas tant ou seulement la question de l'efficacité - les abolitionnistes ne se font pas forcément d'illusion sur la capacité de contrôler suffisamment la population pour éviter toute relation sexuelle tarifiée - mais bien d'affirmer que payer pour obtenir du sexe n'est pas acceptable.

En face d'eux, se trouvent les "réglementaristes" - là encore, l’appellation ne fait pas l'unanimité. Ceux-là pensent et défendent qu'il n'y a pas de raisons d'empêcher deux adultes consentant de définir dans les termes qui leur conviennent la nature de leur relation. C'est-à-dire que ce n'est pas à l'Etat de le faire. Et donc si des personnes en position de choisir, et ce point est capital, souhaitent avoir des relations sexuelles dans le cadre d'un échange d'argent, il n'y a pas de raison de les empêcher ou des les poursuivre pour cela. Comme pour les abolitionnistes, la question est bien celle d'une norme à affirmer : celle de la normalité du sexe, une activité pas plus honteuse qu'une autre, qui ne doit notamment pas servir à contrôler les comportements des femmes. En effet, l'utilisation du stigmate de la putain oblige les femmes à se conformer à une certain modèle et un certain comportement qui dépasse d'ailleurs le simple cadre du sexe.

Cela n'est pas toujours évident, notamment quand on rentre dans les textes les plus violents des abolitionnistes, mais les deux camps partagent un même souci des prostituées : aucun des deux ne se satisfait de la situation actuelle. Le camp réglementariste ne soutient pas qu'il ne faut rien faire et que les prostituées sont toutes heureuses. Comme les abolitionnistes, ceux qui se désignent parfois comme "pro-sexes" rejettent les situations où les prostituées sont en situation d'esclavage, et ils demandent tout autant une protection pour celles-ci. La question centrale qui sépare les deux est celle du choix. Pour les abolitionnistes, il n'est pas possible de faire le choix de se prostituer : les femmes qui s'y livrent (les hommes prostitués existent, mais sont minoritaires et ne changent pas grand chose à l'analyse) sont forcément contraintes, et tout achat de sexe est nécessairement une exploitation. Les réglementaristes rejettent cette idée considérant que la prostitution peut être un choix : elle ne l'est pas toujours, et pas nécessairement pour une majorité des prostituées, mais c'est la contrainte et non l'activité en elle-même qui pose problème.

On le voit : le débat se situe d'abord au niveau des principes et des valeurs, et sa radicalisation provient sans doute de cette guerre des dieux. La question serait en effet : est-il légitime ou non de faire commerce du sexe ? Chacune des deux positions que j'ai essayé de décrire va alors essayer de verser au débat des arguments se rattachant à des domaines et à des systèmes argumentatifs divers. On va par exemple discuter de ce qui serait le plus praticable ou qui défendrait le mieux les intérêts des prostituées. Les abolitionnistes vont mettre en avant les risques pour la santé des prostituées. Les réglementaristes insisteront sur ceux de la clandestinité. Ils définiront aussi, comme je l'ai précédemment évoqué, la prostitution comme un système qui ne se limite pas à l'échange d'un système sexuel, mais sert au contrôle des comportements des femmes par le stigmate de la putain. Les abolitionnistes vont eux décrire un "système prostitueur" où des hommes exploitent les femmes en les forçant à travailler tout en récupérant le produit de leur travail, sous forme financière pour les proxénètes et assimilés ou sous forme de pouvoir et de plaisir pour les clients. Beaucoup de choses s'écrivent et s'échangent sur les conséquences des politiques prônées par chacun des deux camps. Mon intention n'est pas de faire ici un catalogue des arguments, d'autant plus que j'en découvre encore régulièrement de nouveaux.

Je veux plutôt me concentrer sur un certain nombre d'arguments qui rapportent la prostitution au système économique, au néolibéralisme et au capitalisme. Ceux-ci proviennent essentiellement du camp des abolitionnistes, parmi lesquels certains invoquent le capitalisme comme étant à l'origine de la prostitution, la reconnaissance de celle-ci marquant un progrès de la marchandisation ou un élément important du système capitaliste. Dans ce cadre, les références à la mondialisation sont nombreuses : la prostitution se fait souvent par le déplacement soit des femmes, soit des clients (dans le cadre du tourisme sexuel). De ce fait, certains militants identifient leur lutte contre la prostitution à une lutte contre le capitalisme et la mondialisation. C'est cet argument que je voudrais traiter ici : est-ce que l'abolition de la prostitution peut se présenter contre une lutte contre le capitalisme ?

Le premier argument classiquement avancé dans cette stratégie argumentative est de dire que le capitalisme est à l'origine de la prostitution : parce qu'elle a produit de très fortes inégalités entre les pays et entre les individus, la mondialisation a mis en position de se prostituer ou d'être prostituée un nombre considérable de femmes. C'est notamment ce que défend Richard Poulin (voir ce texte par exemple). Les migrations internationales qui font une grande partie de la prostitution dans les pays développés comme la France seraient le produit des inégalités engendrées par la mondialisation, que ce soit parce que devenir prostituée est une solution économiquement séduisante pour des populations appauvries ou parce que la fragilisation des femmes les mets en position d'être réduite en esclavage sexuel.

Dans le même temps, d'autres migrations ont lieu : des femmes pauvres, frappées de plein fouet par les conséquences de la mondialisation et des politiques d'ajustement structurel de nombreux pays, partent pour les pays développés afin d'y assurer un service domestique, ménager ou de care, prenant soin des enfants ou des personnes âgés pour le compte de ménage plus fortunés. Certains auteurs parlent même de care drain en parallèle du brain drain, la bien connue fuite des cerveaux. Leur situation est très proche de celle des prostituées : elles aussi peuvent connaître l'esclavage et la traite et la question de leur capacité de choix est donc importante ; pour elles aussi, le genre est un élément clef : de la même façon que les femmes ont plus de "chances" que les hommes de se prostituer, elles ont aussi un "avantage" sur eux quand il s'agit d'occuper des emplois de services domestiques ; elles aussi exercent une activité qui est "normalement" fournie "à titre gratuit" dans le cadre du ménage ; et donc, elles aussi sont exploitées.

Et pourtant, personne ne va proposer d'abolir le travail domestique ou le travail de care. Les inégalités engendrées par la mondialisation sont bien à l'origine des migrations et de la traite. Mais que celles-ci débouchent sur de la prostitution n'est pas, à ce stade de l'analyse, une conséquence directe de la mondialisation. Et donc, à ce stade-là, l'abolition de la prostitution ne peut s'identifier à une lutte contre le capitalisme.

Mais au-delà des inégalités qu'ils génèrent, est-ce que la mondialisation et le capitalisme n'ont pas besoin de la prostitution ? Considérons-les donc moins comme un ensemble de politiques que comme un système intégré d'activités et de lieux à l'échelle globale visant à la production et à l'enrichissement d'une classe sociale - on reconnaîtra ici ma passion pour le travail de Saskia Sassen. Cette sociologue considère en effet les circuits de travail dans lesquels la main-d’œuvre circulent à l'échelle globale pour rendre le capitalisme possible. La question est alors de savoir dans quelle mesure les circuits prostitutionnels sont intégrés à l'économie, non plus comme un simple sous-produit ou conséquence des inégalités, mais bien comme un élément participant à la logique propre du système.

C'est nettement le cas pour ce qui est de l'industrie du sexe. Certains pays, confrontés à la nécessité de trouver le moyen de survivre dans une économie mondialisé, ont fait du sexe et de la prostitution un argument touristique d'une rare puissance. Cette activité est alors intégrée à un système qui est bien plus large que la seule vente de services sexuels : en dépendent des hôtels, des boîtes de nuit, des tour operators, etc. Bref, tout un secteur touristique qui fait que l'on peut parler d'industrie du sexe. Comme l'écrit l'économiste Lim Lin Lean :

Nous parlons d'industrie ou de secteur du sexe parce qu'il ne s'agit pas simplement d'acheteurs ou de vendeurs individuels ou d'employeurs en quête de main-d'oeuvre bon marché. La réalité crue est que le sexe commercial est devenu un "grand négoce" impliquant des structures de plus en plus organisées et un grand nombre d'intérêt établis, pas seulement les familles des prostituées qui comptent sur leurs gains ou les propriétaires, les gérants, les souteneurs et autres employés des établissements du sexe, mais aussi bien des personnes dans l'industrie des loisirs, du tourisme, des voyages.

De ce point de vue, on a bien une intégration de la prostitution en tant que système à l'économie capitaliste : pour ces pays, elle est pleinement intégré au fonctionnement général de leur économie.

Qu'en est-il ailleurs, et notamment dans ce que Sassen appelle les "villes globales", cette quarantaine de plateformes organisationnelles où se déploient l'essentiel de l'activité capitaliste ? La caractéristique de ces villes est notamment d'offrir tout ce dont les entreprises ont besoin pour assurer leurs activités. Elles sont donc au cœur des circuits internationaux du travail, et notamment ceux de travailleurs à bas salaires, lesquels sont de plus en plus féminins.

Il y a bien sûr de la prostitution dans des villes comme New-York, Londres, Mexico ou Paris. Mais il est difficile de voir en quoi elle participe à l'économie politique de ces villes globales. Elle enrichit sans doute des proxénètes, et contribue bien sûr à la domination masculine et à la satisfaction d'une classe dominante. Mais l'équilibre des villes globales ne dépend pas d'elle. Elle n'est pas un facteur d'attractivité, et les autres activités qui s'y déploient ne dépendent pas d'elle. C'est, autrement dit, une activité qui pourrait disparaître de ces villes sans que le capitalisme n'en soit affecté le moins du monde.

J'évoquais plus haut le travail de care assurée par les femmes immigrées. Selon Sassen, celui-ci est par contre complètement intégré au fonctionnement des villes globales : faire reposer ce travail sur des migrantes à bas salaires voire des esclaves (ou peu s'en faut) permet de dégager au maximum la main-d’œuvre des ménages qualifiés. La substitution de la main-d’œuvre immigrée et à bas salaires à celle de l'épouse pour ce qui est des activités d'entretien du ménage permet de libérer la femme diplômée pour la rendre disponible aux grandes entreprises qui ont besoin d'elle. La sexualité n'a a priori pas besoin d'une telle externalisation, et ce d'autant plus que le service sexuel dans le ménage n'est pas forcément substituable avec le service sexuel prostitutionnel (ou, pour le dire plus simplement, les individus ne considèrent pas forcément que coucher avec une prostituée est la même chose que de coucher avec une non-prostituée).

En un mot, ce qu'il ressort ici de l'analyse, c'est que la prostitution n'est pas en elle-même liée au capitalisme : elle ne l'est que dans certains contextes, lorsque se créent entre elles et d'autres activités des interdépendances systémiques. C'est dans ces cas-là que le service sexuel devient pleinement une marchandise, et ce quelle que soit la façon dont les individus impliqués dans la relation - client et prostituée - la vivent : l'échange devient sur-déterminés par le tissu d'intérêt qui existe autour de lui. En l'absence de ce contexte, la prostitution se déploie dans des conditions tout à fait différentes, à la fois débarrassé d'un certain nombre d'intérêts économiques mais aussi de l'intérêt de l'Etat. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que la situation des prostituées est nécessairement meilleure d'un côté ou de l'autre. Sans une structure économique, il y a sans doute la place pour une prostitution plus libre, où les femmes ont une marge de manœuvre plus grande. Il y a aussi plus de place pour des formes d'esclavages très dures : la clandestinité de l'activité et le peu d'enjeux qui l'entoure profitent en premier lieu aux proxénètes qui peuvent maintenir leur victime dans un état de dépendance.

Comme la prostitution n'est pas univoque, la lutte contre la prostitution sous la forme d'une position abolitionniste ne l'est pas non plus. Pas plus, d'ailleurs, que la défense d'une réglementation de celle-ci. La position de l'une ou l'autre vis-à-vis du capitalisme dépend très largement de ce que l'on propose. Toute position abolitionniste n'est pas, par essence, anti-capitaliste, pas plus que toute position réglementariste n'est, par essence, néolibérale. Si la réglementation consiste à donner plus d'indépendance aux prostituées pour qu'elles travaillent en dehors des intérêts des industriels du sexe et des "parties prenantes", alors elle est sans doute anticapitaliste. Si l'abolition consiste à essayer de défaire les pressions des intérêts économiques qui s'exercent sur les prostituées, et notamment celles de la demande venue des classes dominantes globalisées, alors elle est aussi anti-capitaliste.

Je finirais ce billet en soulignant une chose : dans tout ce que j'ai dit, je n'ai donné aucun argument pour la prostitution. Ni aucun argument contre. La prostitution, même lorsqu'elle se trouve en dehors de la machine capitaliste, n'est pas forcément acceptable. Et elle n'est pas forcément inacceptable parce qu'elle participe au capitalisme. Les sciences sociales ne sont pas en mesure de trancher ce débat. Comme je l'ai dit au début, ce qui s'affronte ce sont d'abord des valeurs et des symboles. Clarifier les rapports avec l'économie, c'est tout ce que j'ai essayé de faire. Au vu de la façon dont j'ai commencé ce billet, on comprendra que je serais particulièrement vigilant quant aux commentaires.
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L'entêtement thérapeutique comme nouvelle éthique politique

Sixième projet de loi sur l'immigration depuis 2002 et donc depuis le retour de Nicolas Sarkozy aux affaires. Je m'inquiétais il y a quelques jours de la transformation de l'éthique de responsabilité en une éthique de conviction complètement aveugle. En voici donc la parfaite, et malheureuse, illustration.

Tout le jeu autour de la "reprise en main" politique de l'immigration a consisté pour Nicolas Sarkozy et son camp à se présenter comme "responsables", c'est-à-dire à l'écoute des Français et de leurs problèmes, et n'ayant pas peur, contre le "politiquement correct" et la "bien-pensance" régulièrement dénoncé, de s'attaquer aux "vrais" problèmes. Ethique de la responsabilité weberienne, donc. Du moins, c'est sous ce masque que les choses se présentent.

Six projets de loi et une quantité formidable d'énergie politique dépensée plus tard, il devrait être clair pour tous qu'il n'y a là-dedans rien qui soit un tant soit peu responsable. Depuis que toutes ces modifications plus ou moins importantes mais toujours pesantes pour les étrangers en France et ceux qui les côtoient ont été apportées, qui oserait dire que les choses vont mieux, que la situation de tout un chacun s'est amélioré, que l'on vit mieux aujourd'hui que l'on ne le faisait avant 2002 ?

Imaginons un instant que la France soit un corps malade. Un médecin qui tenterait un premier traitement, verrait que ni les symptômes ni le mal ne recule et proposerait un nouveau diagnostic et un nouveau traitement pourrait sans doute être qualifié de responsable. Ayant une vue claire de ses objectifs, il les poursuit de la façon la plus rationnelle et la plus efficace possible. Par contre, un médecin qui s'acharnerait à appliquer des saignés à un patient de plus en plus faible, refusant de voir que son diagnostic était erroné, serait considéré comme fou et irresponsable. Il ne vaudrait pas mieux que les médecins de la pièce de Molière, préférant psalmodier quelques termes savamment latins et appliquer des recettes toutes faites plutôt que de se soucier du mal dont souffre son patient. L'entêtement thérapeutique ne nous apparaît pas comme un comportement responsable, bien au contraire. C'est pourtant le coup de force actuel que de l'avoir fait croire. Avec un succès qui ne devrait pas lasser d'étonner.

La responsabilité a été transformé en une pose, une attitude que l'on se donne plutôt qu'une éthique que l'on met en œuvre. Elle n'est pas très différente des chapeaux et des habits des médecins du temps de Molière : elle sert plus à imposer le respect qu'à soigner. Il s'agit, pour ceux qui s'en parent, de dire "Halte-là ! Nous, nous n'avons pas peur ! Nous, nous osons ! Nous, nous agissons ! Nous, nous sommes responsables !". En s'attirant la légitimé que l'on prête, encore un peu, à l'action rationnelle, ils espèrent détourner l'attention. Mais ce n'est là qu'un artifice rhétorique peut-être de moins en moins efficace.

C'est ainsi qu'il faut comprendre cette énième loi sur l'immigration : comme une pose. Comme la baguette du prestidigitateur, elle vise à détourner l'attention de l'audience vers un quelconque fétiche. Elle doit montrer que l'on agit, que l'on peut agir et faire des choses. A ceux qui protestent, on pourra toujours répondre "Vous préféreriez ne rien faire ? Nous, nous agissons !". Parce que les gouvernants ont souvent pêchés par inaction, il a été possible de faire croire qu'être responsable, c'était agir, peu importe au final ce que l'on fait. L'immigration s'est imposé comme le domaine par excellence où l'on peut "faire" quelque chose. Peu importe quoi, car agir est devenu le début et la fin de l'éthique. Reconduire des gens à la frontière est possible, alors on le fait, et puisqu'on le fait, on a un comportement éthique. Mais cette éthique n'est pas celle de la responsabilité. La responsabilité est aux gouvernants d'aujourd'hui ce que le chapeau et la robe étaient aux médecins d'hier : un moyen d'affirmer leur autorité en cachant qu'ils font n'importe quoi.

Considérons ainsi les dispositions de ce nouveau projet. Certains témoignent d'une croyance aveugle en la sanction en dehors de toute considération sur son efficacité : c'est le cas de la déchéance de la nationalité ou de l'alourdissement des peines pour les "mariages gris". Il ne s'agit pas de savoir si ces dispositions auront quelques efficacités : alourdir les peines, c'est agir, et agir, c'est bien. Ces deux modifications ont de plus l'avantage de d'attirer sur eux les feux des projecteurs, faisant ainsi disparaître de l'agenda médiatique les autres dispositions, non moins problématiques - une stratégie qui avait déjà fonctionné à l'époque des "tests ADN". Pendant ce temps, on réduit le périmètre d'action du juge des libertés et de la détention : c'est qu'il faut lutter contre le "laxisme" de ces juges qui entravent l'action. Car il faut agir, peu importe comment. De même il faut rendre plus d'étrangers expulsables, pour pouvoir agir plus, dans une fuite en avant où l'action devient sa propre justification, où l'expulsion devient la fin en soi.

Une éthique de l'action pour l'action que l'on essaye de nous faire passer pour une éthique de la responsabilité, alors que l'on ne fait qu'y obéir aveuglement à un principe général : "agir pour agir". Le plus inquiétant n'est peut-être pas qu'un tel artifice soit utilisé, mais qu'il soit si bien accepté. J'aimerais croire à ce que dessine Eric Fassin, qu'il existe un "seuil d'intolérance" où les Français vont se rendre compte du caractère superficiel et inacceptable des "solutions" qu'on leur propose. J'avoue demeurer un éternel pessimiste.
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L'espace transnational des compositeurs contemporains

Sur le site du Monde, on trouve un intéressant article sur les compositeurs de musique contemporaine qui partent de la France pour s'établir aux Etats-Unis et profiter des avantages que leur offre le système universitaire américain - des rémunérations conséquentes, surtout par rapport à la France, et de meilleures conditions de travail. Sans surprise, le parallèle est fait avec la "fuite des cerveaux", c'est-à-dire le départ des scientifiques français vers les mêmes destinations pour des raisons apparemment similaires. Les choses sont cependant un peu différentes.


L'article évoque le cas de plusieurs musiciens, sans donner de statistiques précises. Mais on peut supposer que le monde des compositeurs contemporains est suffisamment petit pour que les quelques départs évoqués soient significatifs. Il est facile d'y voir une expression de la mondialisation : les espaces nationaux se trouvent connectés par une forme de marché qui permet aux individus de se déplacer entre eux plus facilement. Il est d'ailleurs notable que, dans le cas de certains de ces musiciens, il ne s'agit pas simplement du passage d'un espace à l'autre, modèle classique de l'immigration/installation, mais plutôt d'un déploiement de leur activité sur les deux espaces, jusqu'à jouer avec leurs frontières :

Le compositeur français regrette également que la vie aux Etats-Unis n'influence en rien son mode de composition. L'essentiel de son activité de compositeur se déroule toujours en Europe. N'ayant guère l'occasion de faire jouer ses oeuvres en Amérique, il se définit comme un "réfugié économique de luxe".

A San Francisco, la communauté française est assez fournie, et l'université apparaît, en musique, comme un tremplin pour Paris. D'ailleurs, chaque année, des étudiants de Berkeley obtiennent une bourse pour aller étudier dans la capitale française. Certains suivent le cursus d'informatique musicale de l'Institut de recherche et coordination acoustique-musique (Ircam), rebaptisé par eux " prix de Paris".

On peut les rapprocher des entrepreneurs transnationaux décrits par Alejandro Portes dans son article "La mondialisation par le bas" (Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 129, n°1, 1999) : ceux-ci déploient une activité qui se jouent des frontières, en jouant par exemple sur les différences de prix entre les Etats-Unis et leur pays d'origine, et produisant ainsi des "espaces transnationaux" dans lesquels ils circulent. La mondialisation n'est donc pas la simple création d'un espace "mondial" général, mais se structure dans des espaces plus limités, qui peuvent être différents d'une activité économique à l'autre et être plus ou moins hermétique. Ainsi, l'espace crée par les déplacements des musiciens n'est pas un marché mondial, mais un espace transnational limité, apparemment, à l'Europe et à une partie de l'Amérique du Nord.

Les raisons de ces déplacements sont essentiellement économiques, mais pas seulement en termes de salaires offerts, mais aussi d'opportunités de carrières : comme le rappelle Hughes ("Carrières", Le regard sociologique. Essais choisis, 1996), le temps consacré respectivement aux activités principales et accessoires sont des marqueurs significatifs des évolutions des carrières. Ici, ce que recherchent les musiciens, c'est un temps plus long à consacrer à ce qu'ils estiment être leur carrière principale - la composition - en limitant la place accordé à l'accessoire - l'enseignement. C'est d'ailleurs une situation typique des activités artistiques :

A 50 ans, il assurait dix-huit heures d'enseignement hebdomadaires dans un conservatoire municipal de la région parisienne (successivement Aulnay-sous-Bois, Le Blanc-Mesnil, Nanterre) pour un salaire moyen. Au Canada, il ne donne que neuf heures de cours par semaine avec une rétribution nettement plus élevée. Et, surtout, il a davantage de temps à consacrer à la composition. Son gagne-pain ne constitue plus une entrave à la création.

Jusque là, la ressemblance avec la "fuite des cerveaux" scientifiques est assez nette, et Pierre Gervasoni, auteur de l'article, ne manque pas d'y faire référence, tout comme ses interviewés : "Une véritable fuite des cerveaux, version musique, que Philippe Manoury considère "en tout point semblable à celle observée chez les scientifiques"". Il est cependant important de garder en tête que les marchés du travail sont largement structurés par les carrières des individus qui s'y trouvent : le raisonnement économique classique a tendance à faire du travail un bien plus ou moins homogène, sans se soucier de comment les individus arrivent sur ce marché, de quel a été leur parcours précédent. Or, ici, pour comprendre la mondialisation qui se joue, ces carrières sont fondamentales.

Les compositeurs concernés sont en effet, d'après l'article bien évidemment, des musiciens jouissant déjà d'une certaine reconnaissance, au moins dans leur espace national d'origine. Certains bénéficiaient même d'une reconnaissance déjà internationale, mais acquise à partir de la position nationale. La fuite des cerveaux "classique" est légèrement différente : si elle peut également concerner des scientifiques déjà accomplies, les Etats-Unis ont aussi eu pour caractéristique d'attirer de jeunes chercheurs, en début de carrière, pendant ou après leur doctorat. Ce n'est pas le cas, du moins d'après l'article ici commenté, pour les musiciens : le départ à l'étranger, et spécifiquement vers les postes universitaires d'Amérique du Nord, apparaît plus comme une forme de consécration d'une carrière déjà bien engagé, même si loin d'être terminée - les âges donnés dans l'article tournent autour de 35 et 40 ans. Autrement dit, ce n'est pas n'importe qui parmi les compositeurs qui part et pas dans n'importe quelles conditions. A ce titre, les points de départs des carrières, c'est-à-dire le lieu où les individus font leur formation et leurs "premières armes" gardent une importance fondamentale : si la France forme de futurs compositeurs, ceux-ci en garderont la trace même s'ils partent à l'étranger.

Si on prend en compte ces deux caractéristiques de l'espace transnational des compositeurs de musique contemporaines - à savoir le maintien d'une activité entre et donc sur les deux espaces nationaux, celui de départ et celui d'arrivé, d'une part, et le fait que "l'expatriation" n'intervienne que pour des individus déjà bien avancé dnas leur carrière - la situation est bien différente de celle de la "fuite des cerveaux". En tout cas, il ne faudrait pas aller trop vite en disant que la France perd la main en matière musicale. Comme souvent dans la mondialisation, les espaces nationaux et les Etats sont loin de disparaître et de se fondre dans un grand ensemble global.

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Stigmate et mariage

"Dans une société établie, le droit à la non-conformité doit être protégé par les institutions" (Karl Polanyi)

Eric Besson, qui mobilise beaucoup de mon énergie bloggique ces derniers temps, s'en prend désormais aux mariages "gris", nouvelle expression voulant désigner des mariages où une innocente française de bonne foi est injustement trompée par un infâme sans papiers aux dents longues qui l'épouse non pour ses beaux yeux mais pour obtenir la sacro-sainte carte de séjour. Dans le "débat" sur l'identité nationale où, décidément, rien ne nous sera épargner, pas même le sexisme, cela révèle surtout combien le stigmate se propage d'individus à individus.


Reprenons, si vous le voulez bien, ce que je défendais il y a quelques temps : on reconnait un Français à ce qu'il n'a pas besoin de justifier de son identité nationale. Il est Français, point, et il ne viendrait à l'idée de personne de venir lui contester cette caractéristique, quand bien même ce serait un crétin sexiste. Au contraire, ce sont aux immigrés que l'on demande leurs "papiers", pas seulement l'objet physique, mais aussi d'expliquer ce qu'ils font là et pourquoi ils méritent d'être Français. En un mot, on a à être un bon Français que lorsqu'on ne l'est pas vraiment au même titre que les autres.

Les étrangers sont ainsi porteurs d'un stigmate au sens sociologique du terme, c'est-à-dire un signe par lequel l'individu est perçu comme extérieur au groupe, voire comme inhumain. Voici ce qu'en dit Erving Goffman dans l'introduction de son ouvrage classique Stigmates. Les usages sociaux du handicap (1963) :

Mais, dans tous les cas de stigmate, y compris ceux auxquels pensaient les Grecs, on retrouve les mêmes traits sociologiques :un individu qui aurait pu aisément se faire admettre dans le cercle des rapports sociaux ordinaires possède une caractéristique telle qu’elle peut s’imposer à l’attention de ceux d’entre nous qui le rencontre et nous détourner de lui détruisant ainsi les droits qu’il a vis-à-vis de nous du fait de ses autres attributs.

Le point important est qu'un individu stigmatisé va voir ses gestes, ses attitudes et ses comportements interprétés à l'aune de ce stigmate. Ainsi, Thierry Henry, une fois stigmatisé comme tricheur, aura du mal à se débarrasser de cette marque comme le soutient le Global Sociology Blog. De la même façon, un étranger porteur du stigmate, car tous ne le sont pas ou pas au même titre, verra chacune de ces actions interprétées en fonction des attentes que l'on a de lui : difficile de draguer tranquille quand on suppose que vos intentions sont encore moins honorables que celles de la moyenne des individus. Du moins, si vous portez une marque visible : ainsi, sera considéré comme "étranger" le Français dont l'apparence est par trop étrangère.

Là dessus, il faut reconnaître que la façon dont est construit ce problème des mariages gris est assez fascinante dans ce qu'elle révèle des stigmates que peuvent porter les différents individus, et pas seulement les étrangers. Eric Besson, ainsi, se concentre sur les fragiles jeunes Françaises (il n'est pas dit qu'elles sont moches ou bêtes, mais c'est fortement sous-entendu) qui se laissent séduire par des étrangers, que l'on devine être de virils Noirs ou Maghrébins. Essayant de rééquilibrer cette vision du problème, Stéphane Guillon évoque, dans la chronique qu'il fait à ce propos, les vieux Français libidineux qui profitent des charmes de quelques jeunes et fraîches étrangères, que l'on devine soumise et en détresse. Dans les deux cas, les hommes sont dominants et les femmes dominés, il faut croire qu'elles aussi portent un stigmate. Pourquoi n'imagine-t-on une jeune Française profitant d'un bel étranger en détresse et un Français mal dans sa peau qui se laisse manipuler ? On me dira que dans la réalité, les choses ne se passent que rarement ainsi. Peut-être. Mais le pathos utilisé dans le monde politique n'en est pas moins profondément sexiste, surtout dans la présentation des femmes comme des êtres simples et manipulables.

Mais revenons à Goffman. Le stigmate a ceci de particulier qu'il peut se diffuser d'un individu à l'autre, en particulier dans la famille :

En gros, on peut distinguer trois types de stigmates. En premier lieu, il y a les monstruosités du corps et les diverses difformités. Ensuite, on trouve les tares du caractère qui, aux yeux d’autrui, prennent l’aspect d’un manque de volonté, de passions irrépressibles ou antinaturelles, de croyances égarées ou rigides, de malhonnêteté et dont on infère l’existence chez un individu parce qu’on sait qu’il est ou a été par exemple mentalement dérangé, emprisonné, drogué, alcoolique, homosexuel, chômeur, suicidaire ou d’extrême gauche. Enfin, il y a ces stigmates tribaux qui sont la race, la nationalité, et la religion qui peuvent se transmettre de génération en génération et contaminer également tous les membres d’une famille.

On peut rajouter à cela l'idée que le stigmate est comme un gêne dominant : il se transmet plus facilement que toute autre caractérique. Ainsi, l'enfant d'un homme Noir et d'une femme Blanche comme celui d'un homme Blanc et d'une femme Noire sera Noir, c'est-à-dire considéré comme tel par les autres - et ce n'est pas notre ancien héros mondial qui me contredira. Après tout, pourquoi ne pas le considérer comme Blanc ? Simplement que la couleur de peau reste un stigmate et se diffuse donc plus facilement que les autres caractères.

Ainsi, on peut noter que la dénonciation des mariages "gris", bien que le phénomène soit très minoritaire, touche autant les étrangers que leurs conjoints Français : voilà ces derniers sommés, par les autres comme par les institutions, de s'expliquer sur cet étrange désir : vivre avec la personne que l'on aime, qu'importe que celle-ci soit Française ou non. Les choses sont dures si le couple ne se marie pas, le conjoint étranger devant subir de lourdes démarches administratives. Les choses ne s'arrêtent pas une fois le serment prononcé devant Monsieur le Maire. Il faut encore passer par la case préfecture le temps d'obtenir une carte de séjour un peu plus longue. Et si le conjoint veut obtenir la nationalité - souvenons que plus de 3 millions d'emplois sont interdits aux étrangers - il faudra rajouter encore des démarches, au bout de quatre ans, auprès du tribunal, avec enquête à la clef.

Les choses ne sont déjà pas facile, mais voilà qu'en plus, un ministre vient jeter le doute sur votre union. Il va falloir vérifier, il va falloir s'expliquer, il va falloir montrer qu'on ne s'est pas laissé avoir, parce qu'un mariage "mixte" - bien étrange terminologie - n'est plus seulement soupçonné d'être blanc, il peut aussi désormais être gris... en attendant que l'on vienne rallonger un peu plus le nuancier. Abdelmalek Sayad présentait les "paradoxes de l'immigration" comme relevant d'une double absence : l'immigré ne peut plus être présent dans sa société d'origine, parce que l'immigration l'a transformé et rend le retour plus difficile, et il ne peut être vraiment présent dans sa société d'accueil qui, le plus souvent, pense sa venue comme temporaire, seulement liée au travail. Ce sentiment découle directement du stigmate que porte l'immigré ou plutôt des stigmates qu'il porte dans chacune de ces deux sociétés. Il y a fort à parier que, si la stigmatisation s'étend au conjoint, celui-ci ressente également ce sentiment d'absence.

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Ce que c'est que d'être un Français

Notre auguste ministre de l'identité nationale nous propose de débattre joyeusement de la question de savoir ce que c'est que d'être Français. Une fois n'est pas coutume, je vas lui répondre franchement et directement. Le problème, c'est que la réponse, dans le cas finalement très improbable où elle lui parviendrait, ne va pas du tout lui plaire.


En effet, cette réponse va principalement s'appuyer sur un document bien particulier, à savoir le communiqué du ministère annonçant le lancement de ce "grand débat sur l'identité nationale", et ce que l'on va voir, c'est que sa formulation même est très révélatrice des attendus de ce débat.

Commençons par le commencement : le communiqué nous invite à nous poser et à répondre à une question précise :

La question « Pour vous, qu’est ce qu’être Français aujourd’hui ? » devra être posée à chacun.

Fort bien. Voici ma réponse, puisque je fais partie des "chacun" : être Français aujourd'hui, c'est ne pas avoir à répondre à cette question. Du moins, à ne pas avoir à répondre pour soi, pour sa situation personnelle. Rhétorique comme réponse ? Ce serait sans doute le cas si elle ne s'ancrait pas dans une réalité que tous ceux qui ont eu l'occasion de fréquenter des immigrés peuvent connaître - et inutile pour cela d'aller chercher dans les zones les plus défavorisées et les plus difficiles de notre beau pays, une simple université ou tout autre établissement d'enseignement supérieur acceuillant quelques étudiants de nationalité étrangère, et surtout extra-communautaires (comme disent subtilement les Italiens) fera l'affaire.

Ce n'est en effet que rarement aux insiders, à ceux qui sont à l'intérieur de certaines relations, à ceux qui disposent de la légitimité, d'expliquer pourquoi ils sont là, et pourquoi ils légitimes. Ils se contentent le plus souvent d'expliquer pourquoi les autres ne devraient pas être là, ne devraient pas les rejoindre, pourquoi ceux-ci sont illégitimes et indignes de participer des mêmes activités et des mêmes droits qu'eux. Max Weber écrit fort justement à ce propos :

Cela se passe généralement de la manière suivante : une partie des concurrents tirent argument de certaines caractéristiques extérieures de leurs adversaires réels ou virtuels pour chercher à les exclure de la compétition. Ces caractéristiques peuvent être la race, la langue, la confession, le lieu d'origine ou l'extraction sociale, l'ascendance, le domicile, etc. Il est indifférent que, dans telle circonstance donnée, on choisisse telle caractéristique, car on recourt, en fait, à celle qui apparaît le plus immédiatement. L'activité communautaire qui surgit peut alors susciter une activité correspondante de ceux contre qui elle était dirigée [1].

Bien que Max Weber s'intéresse dans ce passage plutôt aux corporations et aux relations économiques fermées, il convient tout aussi bien pour la compréhension de ce "grand débat sur l'identité nationale". En effet, il s'agit toujours de défendre ses "possibilités de gains", ses chances d'accès à certains biens, à certaines grandeurs : comme le révèle l'excellent ouvrage d'Alexis Spire sur les guichets de l'immigration, la question de l'immigration est de plus en plus présentée et vécue par ceux qui la mettent en oeuvre comme la défense d'opportunités que les étrangers viendraient compromettre :

Longtemps l'activité de ces soutiers des politiques migratoires a consisté à protéger la communauté nationale à protéger la communauté nationale contre des étrangers suspectés de vouloir prendre l'emploi des Français. Désormais, ils conçoivent le contrôle de l'immigration comme une condition dinspensable au maintien d'un modèle de protection sociale auquel ils s'identifient. Les responsables politiques attisent leurs craintes en même temps qu'ils les confirment : le gouvernement présente la lutte contre les sens papiers comme un élément nécessaire à l'équilibre des comptes sociaux et, simultanément, il réclame une "immigration choisie" qui encourage le dumping social [2].

Ainsi, Weber attire notre attention sur le fait que c'est avant tout ceux de l'extérieur qui sont questionnés sur leur légitimité à rentrer et non ceux de l'intérieur sur leur légitimité à être là. C'est exactement ce qui se passe avec ce débat sur l'identité nationale. Le rapprochement, dans le même intitulé de ministère, de l'identité nationale et de l'immigration en témoigne : l'identité nationale est une question qui se pose avant tout par rapport aux nouveaux venus, aux étrangers, à ceux de l'extérieur, et non à ceux qui sont déjà là, aux "déjà nationaux".

Mais, me dira-t-on, ne s'agit-il pas justement, par ce débat, de définir ce que nous sommes à l'intérieur, justement, de ramener cette question vers l'intérieur ? Une simple lecture du communiqué du ministère nous renseigne beaucoup sur ce point : la partie 1, consacrée à "L'identité nationale" et qui veut s'adresser à tous, est très réduite, tandis que la seconde qui aborde, justement "L'apport de l'immigration à l'identité nationale" est deux fois plus longue. Au-delà de ces considérations quantitatives, les deux questions que pose cette partie sont les suivantes :

Comment mieux faire partager les valeurs de l’identité nationale auprès des ressortissants étrangers qui entrent et séjournent sur le territoire national ?
Comment mieux faire partager les valeurs de l’identité nationale auprès des ressortissants étrangers qui accèdent ensuite à notre communauté nationale ?

On voit bien, dans ces formulations mêmes, que l'intérêt de la définition de l'identité nationale de la partie 1 réside essentiellement dans ce que l'on va pouvoir en faire pour traiter la question des "extérieurs", à savoir des étrangers et des immigrés. S'il ne s'agissait que de définir des principes d'identité à l'intention des Français, il faudrait poser une question embêtante : il est possible que certaines personnes françaises depuis des générations et à qui personne ne jugerait pertinent de nier le droit à être français ne répondent pas à cette identité nationale... Mais, justement, celle-ci s'adresse avant tout à ceux qui ne sont pas encore Français. Ceux qui le sont déjà n'ont pas à se poser la question de ce que cela veut dire, sauf pour pouvoir l'opposer aux autres...


L'immigré qui passe par les différentes phases nécessaires d'abord pour obtenir ses titres de séjours, puis pour obtenir sa naturalisation, a largement le temps de s'interroger sur ce qu'il fait là et comme il se situe par rapport à la France. Intérrogé sans cesse quant à sa présence ici, sa légitimité, ce qu'il peut "apporter" à la France, il se pose beaucoup plus de questions que n'importe quelle autre personne de nationalité française. Les intéractions avec les guichetiers des services de l'immigration, plus ou moins cordiales en fonction des lieux et des personnes, mais aussi les intéractions avec les autres immigrés, quand il s'agit d'attendre de longues et nocturnes heures pour s'assurer une petite chance d'atteindre le guichet avant qu'il n'y ait plus ni places ni rendez-vous, tout cela renforce le sentiment d'illégitimité qui ne se pose jamais à un Français quant bien même celui-ci connaît des situations d'une précarité au moins aussi profonde, si ce n'est plus pour les plus malchanceux.

On pourrait croire, d'ailleurs, que ce questionnement s'arrête au moment de la naturalisation. Il n'en est rien, comme le révèle l'étude menée par Sarah Mazouz et Didier Fassin [3]. Les deux sociologues s'intéressent à l'ensemble de la procédure par laquelle un étranger acquiert la nationalité française, véritable Saint Graal dans certains cas, quand il s'agit pour certains d'une chance de pouvoir accéder aux quelques 3 millions d'emplois interdits aux étrangers. On peut relever combien celle-ci est construite autour de l'imposition de la problématique de savoir si l'on est vraiment motivé pour être français. Ainsi, les procédures durent en moyenne trois ans alors que la loi prévoit une durée maximum de 18 mois : une sous-préfète commente ainsi "La longueur de la procédure s'expliquer par le fait que devenir français est un choix et une réfléxion qui doivent mûrir longuement, et tout ce temps vous a permis de réfléchir". On peut se demander ce qu'il en est du choix quand la naturalisation est la condition nécessaire pour avoir une chance de travailler dans le pays de son conjoint... Et de fait, la réfléxion précède bien souvent la simple demande de naturalisation, les candidats à celle-ci ayant largement eu le temps de réfléchir avant.


Mais l'un des point les plus intéressant de leur analyse est la cérémonie finale qui vient marquer l'obtention de la nationalité, sous les ors de la République et en la présence d'un préfét ou d'un sous-préfét. Le message de bienvenue qui leur est délivré apparaît alors bien ambigu. Ainsi, ce discours d'un des représentants de l'Etat :

En sollicitant la nationalité française, vous avez exprimé le désir d'adhérer aux valeurs fondamentales de la République et aux règles de la démocratie. Certains d'entre vous viennent de pays où, par tradition, l'inégalité entre l'homme et la femme est la règle. Vous avez fait un choix de société. L'acceptation de votre demande montre que vous avez suffisamment adopté le mode de vie et les coutumes de notre pays, non pas au point de ressembler complètement aux Français de souche mais cependant assez pour que vous vous sentiez à l'aise parmi nous. Vous êtes le lien entre les communautés étrangères et les Français d'origine.


On retrouve l'opposition entre "vous" et "nous", entre "Français de souche" et "communautés étrangères" dont les "nouveaux" Français ne semblent visiblement pas s'être extrait, bref, entre un intérieur et un extérieur dont les "naturalisés" semblent condamner à fréquenter la frontière. En un mot, "il ne suffit pas d'être devenu français pour être un Français" comme l'écrivent Sarah Mazouz et Didier Fassin. La naturalisation ne semble même pas être un signe d'engagement assez fort dans la société...

Etre Français, c'est donc ne pas avoir à se poser toutes ces questions que l'on impose sans cesse à tout ceux dont on doute de la légitimité de la présence parmi nous, et auxquels on oppose des frontières administratives, légales, économiques et bien souvent sociales.  Et poser, aujourd'hui, la question "qu'est-ce qu'un français aujourd'hui ?" est surtout une façon de parler de l'immigration, d'essayer de trouver des moyens de la limiter, de nouvelles façons de tracer des frontières. C'est une façon de renforcer cette frontière entre eux et nous, sans jamais s'interroger sur toutes les difficultés et les souffrances qu'elle peut provoquer, sans jamais s'intéresser, finalement, au sort des immigrés, parce que que l'on pose la question à leur propos mais sans les inviter au débat. On pourrait, à ce propos, méditer la remarque de Weber que j'ai reproduite ci-dessus : "L'activité communautaire qui surgit peut alors susciter une activité correspondante de ceux contre qui elle était dirigée".


Bibliographie :
[1] Max Weber, Economie et société 2. L'organisation et les puissances de la société dans leur rapport avec l'économie, Agora, 1995
[2] Alexis Spire, Acceuillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l'immigration, Raisons d'Agir, 2008
[3] Sarah Mazouz, Didier Fassin, "Qu'est-ce que devenir français ? La naturalisation comme rite d'institution républicain", Revue Française de Sociologie 47-4, 2007

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