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L'expérience de la boîte

Dans le dernier billet, au milieu de mon énervement - pour lequel je ne m'excuserais que lorsque sera reconnue l'indécence des attaques contre le genre - j'ai proposé ma traduction de l'expérience de la boîte qu'utilise Michael Schawble dans son introduction à la sociologie The Sociologically Exmanined Life (j'ai une passion coupable pour les introductions à la sociologie, j'en fais la collection). Je me suis dit qu'elle méritait peut-être deux ou trois explications pour ceux qui voudraient en faire usage auprès de leurs proches. Je complète donc ici l'argumentaire qu'elle recouvre.

Pour faire l'expérience que je vais décrire, nous aurions besoin d'une paire de nouveau-nés, des vrais jumeaux. Nous aurions aussi besoin d'une grande boîte dans laquelle un des jumeaux pourrait vivre sans aucun contact avec un autre être humain. La boîte devrait être telle qu'elle lui fournirait à boire et à manger, et évacuerait les restes, de façon mécanique. Elle devrait aussi être opaque et isolée, de telle sorte qu'il ne puisse y avoir d'interactions au travers de ses parois.
L'expérience est simple : un des enfants est élevé normalement et l'autre est mis dans la boîte. Au bout de dix-huit ans, on ouvre la boîte et on compare les deux enfants pour voir s'il y a quelques différences entre eux. S'il y en a, nous pourrons conclure que grandir avec d'autres personnes a son importance. Si les deux enfants sont les mêmes au bout de dix-huit ans, il nous faudra conclure que la socialisation (ce que l'on apprend en étant avec d'autres personnes) n'a que peu d'importance et que la personnalité est génétiquement programmée.
Vous vous dites sans doute « Bien sûr que la socialisation fait une différence ! Il n'y a pas besoin d'élever un enfant dans une boîte pour prouver cela ! ». Mais il y a beaucoup de gens qui disent que ce qu'une personne devient dépend de ses gênes. Si c'est vrai, alors cela ne devrait pas avoir d'importance qu'un enfant soit élevé dans une boîte. Son patrimoine génétique devrait faire de l'enfant ce qu'il ou elle est destiné(e) à être, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur de la boîte. [Note : cette traduction est la mienne. Traduire étant un vrai métier, il y a sans doute des imperfections]

Cette expérience, on l'aura compris, est une expérience de pensée : elle n'a jamais été vraiment menée. Il y aura toujours quelqu'un pour protester à ce propos. Pourtant, les expériences de pensée sont courantes dans toutes les sciences : Galilée n'a jamais jeté d'objets depuis la tour de Pise, mais il a montré que si on suivait les connaissances de son temps, on arrivait à un résultat absurde - les objets attachés devant à la fois tomber plus vite et moins vite ; Einstein n'a jamais pris l'ascenseur vers l'espace il n'en base pas moins une partie de son raisonnement sur ce qui s'y passerait ; Schrödinger n'a jamais enfermé de chat dans une boîte, cette situation célèbre lui servant juste à montrer les impasses de certains raisonnements de la physique quantique.

L'expérience de la boîte est de cette nature : elle nous met en garde contre des erreurs de raisonnement qui sont, autrement, courantes. Il est facile de se laisser aller à dire que c'est notre "nature" ou nos gènes qui font que nous faisons ceci ou cela. Il est facile de se dire que l'on est né ainsi. En confrontant chacune de ces idées à l'expérience de la boîte, nous nous confrontons à un problème, et nous sommes donc obligé d'aller chercher de meilleures réponses.

Prenons un exemple : de nombreux parents constatent que leurs filles et leurs garçons se comportent différemment, et cela alors même qu'ils pensent leur donner la même éducation, voire même alors qu'ils découragent leurs filles de porter du rose. Ils en concluent alors qu'il y a du "naturel" là-dessous. Mais si on confronte cela à l'expérience de la boîte, on se rend compte qu'il y a un problème : si c'était le cas, on devrait pouvoir imaginer qu'un femme sortant de la boîte au bout de 18 ans se jette sur les jupes roses de princesse... Et cela nous semble ridicule. On peut alors prendre conscience que les enfants ne sont, justement, pas élevés dans une boîte constituée par leur parent ou leur famille : ils sont soumis à énormément d'influence, des médias, de l'école, des amis, etc. D'ailleurs, on devrait se souvenir que, même dans les éducations les plus égalitaires, le sexe de l'enfant lui est proposé comme première identité : "tu es une fille", "tu es un garçon"... On ne devrait pas s'étonner qu'à partir de cette simple information, l'enfant soit plus sensible à ce que d'autres lui diront être "pour les filles" ou "pour les garçons", ni qu'en arrivant à l'école, dans ce monde inconnu et étrange, il cherche d'abord la compagnie de ceux qui se sont vus donnés la même identité que lui.

Prenons un autre exemple : je suis hétérosexuel. D'aussi loin que je me souvienne, je l'ai toujours été. Il m'est même impossible de me souvenir du moment où je me suis rendu compte que j'étais hétérosexuel. Peut-être que je peux retrouver le moment où je me suis senti pour la première fois attiré sexuellement par une femme - et encore, je dois dire que je n'en garde pas trace dans ma mémoire. Mais, visiblement, cela ne m'a pas choqué plus que ça : ça allait de soi. Il me serait donc facile de conclure que je suis né comme ça. Et je pourrais même aller jusqu'à penser que, puisque d'autres se souviennent du moment où ils ont pris conscience de leur homosexualité, puisque cette prise de conscience a été pour eux un choc, une rupture dans leur biographie, c'est que leur homosexualité n'est peut être pas si naturelle que ça. Une étrangeté, une maladie peut-être...

Mais, voilà, je peux confronter mon hétérosexualité à l'expérience de la boîte. Supposons qu'à 18 ans, on me sorte de la boîte et que l'on me mette en présence d'un humain de sexe féminin : quelle serait ma réaction ? Aurais-je immédiatement envie d'avoir des relations sexuelles avec elle ? Il apparaît clairement que non. Je ressentirais sans doute de la peur ou de l'incompréhension face à cet être étrange. S'il m'est donné d'examiner son corps, je constaterais des différences avec le mien : est-ce que j'y réagirais par du désir ? Cela semble peu probable.

Je peux alors comprendre que mon hétérosexualité demande beaucoup d'apprentissages, et que ceux-ci se passent hors de mon corps, et donc hors de la boîte : il faut que j'ai appris qu'il existait des individus mâles et femelles, il faut que j'ai appris à classer le monde en deux catégories - les hommes et les femmes - et que j'ai appris à les reconnaître. En effet, imaginons que, sortant de la boîte, je ressente un émoi sexuel devant une autre personne. Je vais attribuer cet émoi à cette personne en tant que singularité. Je n'ai aucune raison a priori d'attribuer cet émoi à une caractéristique abstraite de cette personne comme son sexe plutôt qu'à sa singularité - ou à toute autre caractéristique : après tout, c'est peut-être la couleur de ses cheveux ou la forme de ses yeux qui fait naître en moi cette sensation. Pour que je sois capable d'attribuer cette sensation au sexe de l'autre, ce qui revient à passer de l'idée de "je suis excité par cette personne" à "je suis excité par les personnes de ce sexe", il faut qu'existe au préalable en moi la connaissance de la diversité des caractéristiques physiques et le sentiment que c'est bien celle-ci qui importe. Autant de choses que je ne peux connaître en sortant de la boîte : je dois les avoir apprises.

Ce type de raisonnement est ce qu'Howard Becker appelle de "l'induction analytique" : il s'agit de reconstituer le processus nécessaire pour arriver à un résultat donné. La situation est en outre proche du cas qu'il prend en exemple, et qu'il emprunte à un travail classique de Lindesmith : pourquoi certaines personnes qui se voient administrés des opiacés ne deviennent-elles pas toxicomanes ? Parce que ces substances leur sont administrés dans un cadre médical, pour les soulager de leur douleur, sans qu'ils en soient conscients. Ils développent bien, au plan physique, les symptômes du manque - maux de tête, nez qui coule, souffrances diverses, etc. - mais ne les interprètent pas comme un signe de manque de drogue mais comme les symptômes d'une maladie, d'un état de fatigue ou autre. Et donc, ils ne deviennent pas toxicomanes, c'est-à-dire n'adoptent pas les comportements d'un toxicomane, à commencer par la recherche de drogue, et encore moins l'identité de celui-ci. Ce qui leur manque pour devenir toxicomane, c'est l'apprentissage d'un rôle et d'une technique : savoir reconnaître les effets de la drogue, savoir comment les interpréter, savoir comment se procurer une dose, construire son identité autour de la drogue.

Notons bien ce point : un état physique réel ne décide pas seul d'un comportement social. Tout dépend du contexte dans lequel il intervient et donc de la façon dont l'individu va interpréter les signaux de son propre corps. Cela devrait être clair pour toutes les personnes qui ont un jour dit "c'est marrant, la téquila, ça me fait pas du tout d'effet" avant de se réveiller avec un gros trou noir dans la tête et beaucoup de choses embarrassantes sur Facebook. C'est qu'il faut aussi apprendre à reconnaître les symptômes de l'alcool... De la même façon qu'il apprendre à reconnaître et interpréter les situations d'excitation sexuelle. De ce point de vue, les catégories "hétérosexuel/homosexuel" fournissent un cadre cognitif que nous mobilisons au moment de notre apprentissage des choses de la vie et de l'amour et par rapport auquel nous sommes sommés de nous situer. Il est donc extérieur à nous, extérieur à la boîte, et deux individus pourraient bien avoir les mêmes émois que ceux-ci n'auraient pas les mêmes effets sur leurs comportements selon qu'ils se trouvent à l'intérieur ou à l'extérieur de la boîte. Et si une confirmation était encore nécessaire, il suffirait noter que ce cadre a connu des variations historiques : dans l'antiquité romaine, le cadre cognitif mobilisé était très différent, la catégorie "hétérosexuel", comprise comme un comportement sexuel uniquement tournée vers l'autre pôle de la partition homme/femme, est une invention finalement assez récente...

Soyons clair : l'expérience de la boîte ne dit pas qu'il n'y a pas une condition humaine biologique particulière. Par exemple, la capacité à apprendre un langage est instinctive. Mais elle souligne que ces données n'existent et ne prennent sens que dans un contexte social particulier. D'ailleurs, dans les cas où des enfants ont pu être élevé dans une situation proche de celle de l'expérience, la conclusion montre qu'une capacité "biologique" comme l'apprentissage du langage disparaît si elle ne rencontre pas les expériences sociales adéquates - et en fait, le plus probable est qu'un individu soumis à un tel régime meurt... et sa biologie n'y peut pas grand chose. En fait, notre condition biologique définit sans doute simplement notre capacité à bénéficier des apprentissages sociaux : la nature de l'homme, c'est d'apprendre.

De là, on pourrait en venir à conclure que, finalement, nature et culture vont de pair, qu'il faut croiser les deux, qu'en toute chose, il faut être mesuré, et que finalement, on conviendra bien que, bon, d'une façon ou d'une autre, ok, si ça vous amuse, il y a de l'apprentissage, mais quand même, c'est un petit biologique, n'est-ce pas, allez, on est tous d'accord. Et au moment où vous arriverez à cette conclusion, vous m'entendrez vous répondre "non". Certes, l'expérience de la boîte ne permets pas d'exclure totalement une influence biologique sur nos comportements. Mais elle rappelle aussi qu'il n'y a aucune raison de l'inclure a priori. L'influence de données biologiques, génétiques ou autres sur le comportement ne va jamais de soi. Le viol est avant tout un comportement masculin, et ceux dans toutes les sociétés ? Certes, mais l'expérience de la boîte nous permet de comprendre qu'il n'est pas nécessaire d'attribuer cela à une donnée biologique chez les individus de sexe masculin. Ce n'est pas impossible, mais si vous voulez défendre cette idée, il va falloir de très sérieux arguments. Il va falloir expliquer très précisément ce qui joue, pourquoi, comment. Autrement, armé du bon vieux rasoir d'Ockham, on se passera d'une variable supplémentaire et vaine... Et dans tous les cas, on ne l'acceptera pas parce que "ça doit bien jouer quand même".
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"Default setting" : race & genre

Encore un excellent post à lire sur le Montclair SocioBlog, à propos des réactions à la nomination de Sonia Sotomayor à la cour suprême des Etats-Unis, et encore quelque chose que l'on devrait dire à un moment donné dans un cours de sociologie :


Ces réactions et arguments des Républicians s'appuie toujours sur l'hypothèse basique que l'homme blanc (white male) est l'individu de base (default setting). Blanc, ce n'est pas une race, homme, ce n'est pas un genre. Seuls les Noirs, les Hispaniques et les autres ont une race. Seuls les femmes et les gays ont un genre. Puisque les hommes blancs n'ont pas de race et pas de genre, ni la race, ni le genre, ne peuvent affecter leur décisions ou leurs perceptions. Mais pour une Latina, noyée dans la race et le genre, tout cela va distortre ses positions. De ce fait, elle doit prouver qu'elle peut surmonter sa race et son genre - en d'autres termes, qu'elle peut penser comme un homme blanc.


Pour précisions, "race" et "genre" doivent ici s'entendre au sens sociologique, c'est-à-dire comme des constructions sociales. Le genre correspond aux significations sociales attachées au sexe : ce que signifie, dans une société donnée, être un homme ou être une femme. Ainsi, sont définis de façon différente selon les cultures ce qu'est une activité féminine et une activité masculine, sans qu'il soit possible de rabattre cela sur la différence biologique qu'est le sexe. Il en va de même pour la race : aux Etats-Unis, être Noir ou être Blanc a une signification sociale, dans le sens où ceci entraînera un traitement différent de la part des autres individus, et donc une vision des choses différentes, qui n'a rien à voir, pour autant, avec une inégalité biologique. J'ai écris, par facilité, "aux Etats-Unis" : ne nous voilons pas la face, c'est aussi le cas en France, même si nous avons plus de mal à l'avouer....

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Quand les sciences sociales changent le monde...

Sur l'excellent blog Quanti - un blog qui est parvenu à me faire installer R sur mon ordinateur mérite quand même d'être salué - Pierre Mercklé reprend quelques propos de François Dubet dans la non moins excellente émission de France Culture La suite dans les idées. Il y est question de la façon dont les progrès de la statistique ont changé notre façon de percevoir la société. En élargissant un peu le propos, on peut dire que ce sont les sciences sociales en général qui ont changé notre regard et, partant, la société dans laquelle nous vivons. Pas mal pour des disciplines que l'on taxe souvent d'inutiles....


Je suis très frappé par le fait que la sophistication des outils statistiques a fortement contribué à détruire cette représentation de la société. Je veux dire que quand vous avez une statistique relativement grossière - il y a des classes sociales, il y a des urbains, il y a des paysans -, le monde est à peu près clair comme dans un manuel de sociologie. Quand vous faites entrer des statistiques de plus en plus sophistiquées, que vous remplacez - c’est un peu technique - la simple corrélation par l’analyse de régression, etc., tout ce monde-là vous explose à la figure, et d’une certaine façon, la sociologie fabrique le miroir dans lequel on va se reconnaître.


Un point très intéressant dans le propos de François Dubet est contenue dans cette dernière remarque, qui traverse d'une façon générale toute l'émission de radio, et que j'espère retrouvé dans son livre (qui est sur ma liste de lecture, comme beaucoup d'autres) : "la sociologie fabrique le miroir dans lequel on va se reconnaître". Afin de rendre intelligible le monde, la sociologie va construire une représentation de celui-ci, de la même façon que toute science construit son objet. Elle contribue ainsi à la façon dont une société se perçoit elle-même, la façon dont elle prend conscience de son fonctionnement et, éventuellement, de ses problèmes.

Ce phénomène a déjà été mis en avant par Anthony Giddens, qui souligne que l'influence des sciences sociales, contraitement aux autres sciences, se fait essentiellement de façon diffuse. Les sciences sociales produisent des analyses et des outils théoriques (notions, idées, enquêtes...) qui sont reprises par des acteurs sociaux extrèmement divers qui vont modifier en conséquence leurs actions. Que l'on pense, par exemple, à la façon dont le terme "lien social" a été repris un peu partout, avec des usages plus ou moins heureux. De ce point de vue, on peut dire que la sociologie en général, que certains considèrent comme des passe-temps inutiles ou pénibles, ont déjà changé le monde : que l'on le veuille ou non, nous pensons tous, aujourd'hui, avec des concepts et des idées venus des sciences sociales. Lorsque journalistes et hommes politiques discutent "classes moyennes", on trouve en arrière plan toute une longue tradition sociologique.

Pour autant, il ne s'agit pas de dire que la sociologie invente ou construit de toute pièce la société : si on lui en donne les moyens - c'est-à-dire si on donne aux scientifiques les ressources et les contraintes nécessaires pour être des scientifiques - elle le fait suivant une certaine rigueur, une certaine méthode, de telle sorte qu'en sociologie on ne peut pas, normalement, dire n'importe quoi. Mais les analyses qu'elle va donner sont les outils avec lesquels les individus, tant les décideurs que les autres notons-le bien, vont pouvoir appréhender le monde. Plus significativement peut-être que les transformations des outils statistiques, les thèmes que la sociologie ne traitent pas apparaissent comme "invisibles" dans le débat public. C'est le thème d'un excellent article de Stéphane Beaud dans l'ouvrage collectif La France invisible : "Les angles morts de la sociologie française".

En attendant une enquête exhaustive sur ce thème, on peut dire que les travaux en sociologie couvrent très bien - on serait tenté de dire "trop bien" - les domaines qui correspondent aux "problèmes sociaux" du moment, c'est-à-dire construit comme tel par l'agenda politique et médiatique. Parmi les plus saillants : l'exclusion, l'immigration, les quartiers défavorisés, la délinquance juvénile, la déscolarisation, les familles monoparentales, la prise en charge des personnes dépendants, les formes du renouveau religieux, etc.


Si certains thèmes sont sur-investis, d'autres sont négligés. C'est parfois sur un seul et même objet que les manques se font sentir :

Or ce qui nous semble disparaître, c'est l'analyse attentive des conditions sociales d'existence des individus et des groupes sociaux. On prendra ici comme exemple la sociologie du logement et de l'habitat. D'un côté, les cités sont aujourd'hui "surenquêtées" mais elles le sont trop souvent sous l'angle de la sociologie de leurs habitants, du mode de cohabitation, de la sociabilité des jeunes, etc. Ainsi se trouve négligée toute la dimension institutionnelle, pourtant décisive, de ce que Jean-Claude Chamboredon appelle la "construction des populations", c'est-à-dire les différents mécanismes, complexes et subtils, d'attribution des logements sociaux, étape qui préconditionne l'étude du mode de sociabilité dans les quartiers d'habitat social.


D'autres thèmes, bien que centraux dans la société française, ne sont pas abordés par la sociologie. Stéphane Beaud cite notamment les banlieues pavillionaires et la consommation. Heureusement, depuis, ces manques ont été partiellement réparés : on pourra lire ainsi La France des "petits moyens" ou la synthèse de Nicolas Herpin et Daniel Verger sur la consommation.

Toujours est-il que l'orientation des recherches en sociologie, qui répond à une alchimie complexe entre les intérêts des jeunes chercheurs en fonction de leurs trajectoires sociales particulières, les demandes institutionnelles (et plus précisement les offres de financement) et la "demande sociale" professionnelle, médiatique et politique, contribue à construire une image de ce qu'est la société française. Il ne s'agit pas de dire que les recherches qui se portent, par exemple, sur les "problèmes sociaux" définis ainsi de façon extérieure à la sociologie sont illégitimes et devraient être abandonnées. Mais il faut se souvenir que la sociologie poursuit un double objectif : elle est à la fois informative et heuristique, visant à la fois à augmenter la quantité d'informations dont nous disposons sur notre monde et à donner une meilleure compréhension de ces informations. Le deuxième objectif peut être réaliser quelque soit l'objet, "petit" ou "grand", visible ou invisible, etc. Mais il ne faut pas laisser la sociologie s'enfermer dans une certaine forme de "demande sociale" : justement parce que l'on peut améliorer notre compréhension du monde quelque soit l'objet, elle doit pouvoir se tourner vers n'importe quel thème, n'importe quel objet, y compris ceux que les mondes politiques et médiatiques n'ont pas validé par avance.

Cependant, l'influence des sciences sociales ne peut pas se formuler de façon si générale : il est nécessaire d'en reconstituer les canaux qui lui permettent de devenir effective. Autrement dit, il faut savoir quels travaux sociologiques sont lus, par qui et avec quelles conséquences. Ce champ de recherche mériterait sans doute une attention plus forte, et une médiatisation plus large auprès des chercheurs, que ce qu'il en est actuellement.

Un autre article de La France Invisible, "La grande chasse aux idées" écrit par la journaliste Jade Lindgaard, donne quelques indications à ce propos. Elle s'intéresse en effet à la façon dont quatre candidats potentiels à la présidentielle de 2007 - Nicolas Sarkozy, François Bayrou, Ségolène Royal, Laurent Fabius - se situent par rapport aux sciences sociales et les utilisent. Outre une surreprésentation des intellectuels médiatiques, particulièrement auprès du candidat Sarkozy, il est notable que les lectures des hommes politiques s'orientent de façon assez homogène vers un petit nombre de titre : les quatre candidats citent la revue Le débat et la collection de la République des idées dans leurs idées. Plus précisement encore, tous disent avoir lu et apprécier Le Ghetto français. Les "canaux de transmission" entre les sciences sociales et la classe politique sont donc assez précis, et ne laissent pas forcément la place à l'expression de la richesse des premières. L'ouvrage d'Eric Maurin est un travail de qualité, mais qui est loin de rendre justice à la variété des approches en sociologie urbaine. On se souviendra aussi de l'influence du livre de Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, qui montre assez clairement comment les sciences sociales, au travers des think tanks qu'elles alimentent, peuvent orienter le regard des politiques vers un thème particulier.

L'influence n'est cependant pas mécanique : elle doit traverser certains filtres idéologiques préexistant. Par exemple, l'ouvrage de Maurin décrit un phénomène de ségrégation sociale généralisée relativement stable sur vingt ans. Mais entre son titre et les attentes du milieu politiques, c'est une lecture "catastrophiste", sur le thème du "tout fout le camp" qui a le plus souvent était privilégié. De même, ce passage concernant Ségolène Royal est assez révélateur des contraintes qui pèsent sur le monde politique :

Bernard Lahire, sociologue, se souvient encore ébahi d'avoir vu un jour, en 1998, la conseillère [de Ségolène Royal] débarquer dans son laboratoire de Bron, dans la région lyonnaise : "J'étais scotché qu'elle soit venue jusqu'au campus. J'ai parlé avec elle pendant trois heures et j'ai accepté son invitation à déjeuner avec Ségolène Royal. Le jour du repas venu, j'ai expliqué le problème que posait pour moi la notion d'illétrisme, formulation que je conteste, car je crois qu'elle ne correspond pas à un réel problème social mais qu'elle procède d'une interprétation mal construite qui nourrit une rhétorique érronée. Ségolène Royal m'a répondu : "j'ai très bien compris votre position. Mais je fais le constat qu'on ne peut plus laisser tomber ce terme". C'était à la fois subtil et désespérant politiquement. Elle rentrait complètement dans la logique que je dénonçais, celle qui consiste à utiliser un argument même s'il est faux, s'il peut emporter l'émotion des gens.


Sur un autre thème, le rôle des journalistes et des médias doit aussi être pris en compte, dans la mesure où ils sont médiateurs des sciences sociales, tant entre les scientiques et le "grand public" qu'avec le monde politique. Toujours dans le même ouvrage, Xavier de la Porte signe un article sur les destins médiatiques de deux catégories de la population : les "travailleurs pauvres" et les "bobos". Si les premiers n'ont été "découverts" que tardivement dans le monde médiatique, les seconds, malgré leur absence totale de pertinence sociologique (revendiquée par le créateur du terme qui plus est !) ont très vite adopté et mis à toutes les sauces. Il faut dire qu'ils correspondaient assez bien à l'expérience quotidienne des journalistes, particulièrement ceux de Libération, qui ont donc repris le terme avec d'autant plus d'empressement. Inutile de dire qu'à partir de ce moment-là, il est d'autant plus facile pour les thèmes et problématiques qui se rattachent à cette catégotie - par exemple, le souci écologiste pris dans ses petits gestes quotidiens - de "passer en politique". Au contraire, les analyses socioligiques les plus sérieuses sont mises de côté parce qu'elles ne cadrent pas avec la perception immédiate des journalistes, peu enclins, dans ses cas-là, à prendre en compte les idées qui leur déplaisent :

"J'aime beaucoup le travail du sociologue Bernard Lahire, explique Annick Rivoire [journaliste à Libération] qui a bien montré que les anciennes catégories ne fonctionnaient plus [où l'on voit qu'elle n'a strictement rien compris au travail de Bernard Lahire...]" Elle ajoute : "En France on est encore dans les anciennes catégories. Pour faire mon papier, j'ai appelé Monique et Michel Pinçon-Charlot : ils n'étaient pas très convaincants, car, eux, travaillaient sur une catégorie ancienne, la très grande bourgeoisie" [où l'on voit qu'elle n'a soit pas lu soit pas compris le travail de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot]


Que nous apprennent au final ces différents exemples ? Essentiellement que toute société existe à deux niveaux : comme un ensemble de relations concrêtes d'une part, comme une représentation d'autre part. Plusieurs sociologues doutent aujourd'hui de l'existence d'une société comme correspondance relative entre les deux. C'est-à-dire une situation où la représentation d'une société comme totalité organisée est relativement partagée et est en mesure d'influencer les relations concrêtes. Bruno Latour a été le premier à aller dans cette voie, concluant, sans doute de façon rapide, que la notion même de "société" ne devrait pas être utilisée. D'autres, comme Luc Boltanski dans son dernier ouvrage, Rendre la réalité incacceptable, opère un certain retour à l'idée de société, considérant, par exemple, que l'existence de classes sociales est toujours une "cause à défendre", rejoignant ainsi la tradition de la sociologie critique, qui lie objectif de connaissance et souci politique. François Dubet propose lui de s'intéresser à la façon dont produit ses propres représentations. C'est sans doute la voie qui promet les plus grandes avancées sociologiques, et la meilleure façon d'éclairer notre connaissance du monde et de la modernité.

Mais plus profondément, cela nous oblige à réfléchir à l'utilité des sciences sociales : celle-ci ne peut se faire que de façon médiée, c'est-à-dire que les sciences sociales sont capables de véritablement "changer le monde" - ou, au moins, la société - à partir du moment où elles sont rappropriées par d'autres acteurs que les scientifiques. Et cela plaide, de façon peut-être contre-intuitive, pour leur indépendance. Lorsqu'elles sont guidées par des considérations trop politiques, orientées vers les "problèmes sociaux" que les agendas politiques et médiatiques définissent, elles contribuent à "invisibiliser" certains phénomènes ou à en survaloriser d'autres. C'est en laissant les chercheurs labourer le plus grand champ possible, sans exclusive a priori, que l'on a le plus de chances de les voir découvrir quelque chose de véritablement utile. Cela implique également que l'on ne limite pas non plus par avance les réponses possibles. Comme le disait Weber, la science doit d'abord nous apprendre à accepter des réponses qui nous déplaisent.

Premier point à signaler : la tâche primordiale d'un professeur capable est d'apprendre à ses élèves à reconnaître qu'il y a des faits inconfortables, j'entends par là des faits qui sont désagréables à l'opinion personnelle d'un individu; en effet il existe des faits extrêmement désagréables pour chaque opinion, y compris la mienne. je crois qu'un professeur qui oblige ses élèves à s’habituer à ce genre de choses accomplit plus qu'une oeuvre purement intellectuelle, je n'hésite pas à prononcer le mot d'« oeuvre morale », bien que cette expression puisse peut-être paraître trop pathétique pour, désigner une évidence aussi banale.

Au final, je ne peux m'empêcher de conclure en paraphrasant Gaston Bachelard lorsque celui-ci disait que la science était utile parce que juste et non juste parce qu'utile. Il en va de même pour les sciences sociales : si elles nous font parfois "exploser le monde à la figure", comme le dit François Dubet, il ne faut surêment pas le prendre mal. C'est dans ce genre de situation, lorsque les certitudes vacillent ou s'écroulent, que l'on a le plus de chances d'apprendre quelque chose.

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Sauvons Obstinément la Sociologie !

Peu de temps pour bloguer ces derniers temps, mais je reviens progressivement sur le terrain, maintenant qu'une partie des copies est passée.... Il me faut donc commencer par signaler, pour ceux qui ne l'auraient pas encore vu, le communiqué de l'Association Française de Sociologie, intitulé "Sauvons Obstinément la Sociologie".


Un point qui me semble particulièrement important :

la garantie d’indépendance des enseignements et des recherches vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques. Une telle garantie est cruciale pour la survie d’une discipline davantage sollicitée comme gestionnaire du social à l’usage des décideurs que comme pratique de dévoilement à destination de tous les publics.


En deux phrases, les enjeux les plus importants aujourd'hui de la science en général et de la sociologie en particulier. On ne dira jamais à quel point la science, la bonne s'entend, est avant tout une possibilité sociale, le résultat d'une organisation particulière qu'il est important de défendre. Et, de même, on n'insistera jamais assez sur le fait que la sociologie ne peut définir son utilité seulement en terme d'aide à la décision, mais qu'elle s'adresse à tous, et ne parvient jamais tant à changer les choses que lorsqu'elle ne s'adresse pas qu'aux gouvernants, mais à tous.

Au passage, si le blog Agora/Sciences Sociales n'est pas encore dans vos flux RSS, c'est le moment de réparer cette (grave) erreur.

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Ce que tout enseignant de sociologie devrait dire au premier cours

Selon le Global Sociology Blog, s'appuyant sur un post de Jay Livingston du Montclair Socioblog :

La tendance des Américains à définir les problèmes en termes moraux nous amène à considérer comme seule solution possible le châtiment.


Inutile de dire que cette tendance n'est pas propre aux Etats-Unis, et est tout aussi vivante en France : il suffit, pour s'en convaincre, de se souvenir de la façon dont ont été traité les émeutes de novembre 2005...


On pourra aussi se reporter à l'article de Didier Lapeyronnie dans La France invisible que je citais déjà il y a quelques temps :

« On comprend alors comment toute explication sociale de son comportement [au pauvre] revient à le conforter dans son "immoralisme" en lui fournissant des "excuses" et des "justifications". Expliquer les conduites socialement serait supposer pouvoir les améliorer en changeant la société. Or "le mal est dans la nature" et la "corruption de l'âme" ne découle pas de la "corruption de la société", bien au contraire, c'est le défaut de culture et la promotion de l'être brut qui corrompent la société »

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Penser en économiste, penser en sociologue

Flemmardant devant la télé, je zappais non-chalamment d'une chaîne à l'autre, pris dans cette quête moderne et désespérée d'un programme potable sur le petit écran – hors heures de diffusion de Futurama, les Simpsons, ou South Park, s'entend. Mon oeil et mon oreille s'arrêtèrent conjointement sur une émission à connotation plus ou moins peoplisante – 55 minutes inside ou 66 minutes, je ne sais plus. Il y était question des célébrités qui épousent de grandes causes, s'indignent de la famine dans le monde ou chantent pour le Tiermondistan. La question centrale que posait la voix-off, réfletant sans doute la parole du journaliste à l'origine de ce sujet, était celle de la sincérité de cet engagement. Maugréant quelques paroles d'irritation, je zappais sans trop attendre : la question était simplement mauvaise. Si on pense comme un économiste ou comme un sociologue, tout du moins.




1. Le regard du sens commun : sont-ils sincères ?


La question que pose le journaliste se formule assez simplement : « les peoples sont-ils sincèrement soucieux du bien-être de la planète/des pauvres ou le font-ils pour avoir une bonne image ? ». On peut supposer que cette interrogation est celle qui va lui amener l'audience la plus importante ou intéresser le plus ses téléspectateurs – ou, du moins, il est probable que c'est ce que pensent journalistes et producteurs de l'émission. Il est sans doute possible d'y répondre ou du moins d'essayer de le faire : à titre personnel, j'ai craqué au moment où un pseudo-expert essayer de nous expliquer ça à l'aide de la pyramide des besoins de Maslow, trop générale pour expliquer quoique ce soit. Là n'est pas mon propos.


Le point important est de souligner que cette question n'a strictement aucun intérêt pour un économiste ou un sociologue, et, d'une façon plus générale, pour un scientifique. Pour un scientifique : parce qu'elle s'exprime en terme moraux et vise à produire un jugement en terme de bien ou mal. Or, ce jugement ne peut découler que d'un système de valeur – ici, qui met en jeu l'authenticité, la sincérité, etc. - lequel ne peut se démontrer scientifiquement. On pourrait en discuter philosophiquement – « la sincérité est-elle une vertue ? » ferait peut-être un très bon sujet de bac... - mais les scientifiques n'ont pas à traiter cette question. Pour un économiste ou un sociologue : parce que ceux-ci disposent, au travers des outils théoriques qui sont les leurs, d'un regard particulier, d'une façon de pensée qui est leur est propre qui leur font apparaître les choses différemment et les amènent à (se) poser des questions différentes, et beaucoup plus intéressantes. C'est ce que je vais essayer d'illustrer dans cette note.


2. Le regard de l'économiste : est-ce efficace ?


Pour un économiste, la question de la sincérité de la célébrité qui donne de son temps et de son argent à une grande cause – disons, la réduction de la pauvreté dans le monde – n'a pas plus d'intérêt que de savoir si votre boucher est guidé par un véritable et authentique amour de la viande ou si votre brasseur éprouve un sentiment de fierté à s'inscrire dans une longue tradition de transformation du houblon – subtile référence à un passage célèbre d'Adam Smith que tout étudiant en économie a du lire au moins une fois dans sa vie :


« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme » [1]


La seule question qui compte pour un économiste est de savoir si cela est efficace ou à quelles conditions cela l'est : si les célébrités sont guidées par des considérations purement égoïstes, cela n'a pas grande importance du moment que ces considérations constituent des incitations propres à leur faire remplir une fonction efficace. Cette question est proprement économique parce qu'il y a derrière un problème d'allocation : la charité des plus riches au travers de quelques associations permet-elle de récupérer des ressources et de les répartir de façon à réduire la pauvreté ? N'obtiendrait-on pas une meilleure allocation avec un système étatique ou un système purement marchand ?


Parvenir à poser cette question, ou à la formuler plus ou moins spontanément devant un problème donné, est moins simple qu'il n'y paraît. Cela demande d'avoir en tête un certain nombre de concepts et de mécanismes théoriques qui forment, à proprement parler, le regard de l'économiste – et qui sont l'essentiel de ce que une bonne formation en économie devrait transmettre. Dans le cas qui nous intéresse, il est par exemple important de raisonner en terme d'incitations, de coûts d'opportunité, d'allocation des ressources, d'efficace et d'efficience. C'est la maîtrise, et plus encore l'incorporation, de telles notions qui permet de reformuler la question d'une façon plus intéressante, et, plus largement qui oriente de façon presque « naturelle », puisque intériorisé, le regard vers cette question – sans, toutefois, remplacer tout autre regard : personne n'est « que » économiste, et le questionnement économiste n'empêche pas de se poser d'autres questions. On peut ici, pour le plaisir, cité un passage de notre livre de chevet à nous blogueurs :


« [La culture économique] repose sur la compréhension de quelques mécanismes simples. L'idée d'interdépendance par exemple : vendeur et acquéreur d'un bien ou d'un service dépendent mutuellement l'un de l'autre. Ou encore la notion d'équilibre général : ce qui se passe dans une partie de la société se répercute dans le reste de l'économie, il n'y a pas d'événement "isolé". Autre mécanisme fondamental : celui d'équilibre comptable. Les achats des uns représentent les ventes des autres. De ce fait, ce qui est bon pour moi (par exemple, une augmentation de mon salaire) n'est pas forcément bon pour l'économie dans son ensemble. Autre principe de base : s'il existe un moyen de s'enrichir aisément, il va attirer des gens jusqu'au point où il cessera d'être si attrayant. Au fond, tout raisonnement économique se ramène à ces quelques règles, appliqués à différents sujets, et seule leur acquisition est véritablement nécessaire pour former les citoyens au raisonnement économique » [2, p. 102]


On peut aussi penser aux dix règles de l'économie de Gregory Mankiw, même si celles-ci sont parfois contestables (particulièrement la règle 9, dont la formulation laisse entendre que ce sont les gouvernements qui créent la monnaie...) ou d'un niveau de généralité exagéré (la règle 7 est assez proche du truisme) :


Comment les gens prennent leurs décisions : 1. Les gens doivent faire des choix ; 2. Le coût d'un bien est ce à quoi on est prêt à renoncer pour l'obtenir ; 3. Les gens rationnels raisonnement à la marge ; 4. Les gens réagissent aux incitations ;

Comment les gens interagissent les uns avec les autres : 5. L'échange peut être profitable à tous ; 6. Les marchés constituent en général une organisation efficace de l'économie ; 7. Les gouvernements peuvent parfois améliorer les résultats de l'activité des marchés ;

Comment l'économie fonctionne globalement : 8. Le niveau de vie d'un pays dépend de sa capacité à produire des biens et des services ; 9. Les prix augmentent quand le gouvernement imprime de la monnaie ; 10. Il existe un compromis à court terme entre inflation et chômage [3]


Le regard de l'économiste a une autre spécificité : pour pouvoir se poser la question de savoir si l'action des célébrités est une bonne solution pour réduire la pauvreté, il faut considérer que cette réduction de la pauvreté est un résultat souhaitable. Aussi consensuel soit-il, il dépend entièrement de certaines valeurs. Évidemment, on peut essayer de montrer que la réduction des inégalités ou de la pauvreté (deux formulations qui ne recouvrent pas, d'ailleurs, exactement les mêmes choses) est favorable au bien-être du plus grand nombre, y compris de ceux qui ne sont pas pauvres : réduction de la délinquance, simplification des relations, stabilité sociale, ontologique, etc. Mais il faudra toujours considérer que, par exemple, la paix ou le bien-être du plus grand nombre est souhaitable. Et cela ne peut se démontrer dans le cadre de l'économie, ni même dans un cadre scientifique. De même, l'économie ne peut trancher seule dans les solutions possibles. Si on estime, par exemple, que l'augmentation de la production est un objectif souhaitable, on peut très bien y arriver en réduisant une partie de l'humanité en esclavage : le refus de cette solution sort du champ strict de l'économie.


Ce point a tendance à être oublié parce que, contrairement à ce que l'on peut lire parfois, les économistes se rapportent toujours à des valeurs extrêmement consensuelles, qui sont rarement interrogées et discutées dans nos sociétés. Qui peut bien être contre la réduction de la pauvreté ? Mais il n'en reste pas moins que l'économie est en quelque sorte « encadrée » par des questions de valeurs, par des considérations que l'on dit « normatives », c'est-à-dire qui définissent (ou cherchent à définir) ce qui est souhaitable, ce qui doit être. Elle met ses outils et ses théories, qui permettent d'aborder et de comprendre ce qui est, et sont donc dites « positives » aux services de ces principes d'équité qui lui sont extérieur. C'est ce que dit très bien Pierre-Noël Giraud dans son dernier ouvrage, dont on reparlera très bientôt par ici :


« L'économie ne peut être normative, c'est-à-dire porter des jugements sur le caractère "favorable" ou pas de certaines évolutions ou sur le caractère "souhaitable" ou pas de certaines politiques, que si elle s'est donné au préalable un système de normes d'équité qui sont fondamentalement des normes d'équité et ne sont pas de nature économique. Il est en effet impossible de définir "l'intérêt général" de l'intérieur de l'analyse économique » [4, p. 57]

« L'économie se contente d'examiner les moyens les plus efficaces d'atteindre un objectif fixé à partir de normes d'équité » [4, p. 141]


Certains en tirent comme conclusion que l'économie est nécessairement politique, et qu'elle ne peut donc être idéologique – et suit la valse des critiques de « libéralisme » et autres... C'est une grave erreur : si l'économie peut, et doit pour être utile socialement, se mettre au service de valeurs, la réduire à celles-ci revient simplement à se priver de tous ses apports. Les concepts qu'elle propose et les mécanismes qu'elle met à jour peuvent servir des valeurs absolument différentes : on pourra les utiliser aussi bien pour maximiser la production d'une entreprise aux dépends de ses salariés que pour concevoir des protections à l'intention de ces derniers. Et, dans tous les cas, parvenir à la réalisation d'une proposition normative demande de tenir compte des contraintes du monde « réel » que l'économie peut justement permettre de mieux comprendre. Ainsi, les économistes sont très présents dans la réflexion sur le réchauffement climatique et l'environnement, parce qu'ils disposent d'outils pour juger et discuter de l'efficacité des différentes solutions.


3. Le regard du sociologue : pourquoi eux ?


Le regard du sociologue est d'une nature bien différente de celui de l'économiste. Si le sociologue peut mettre son savoir au service de valeurs et d'un projet politique, la caractéristique de la sociologie est de pouvoir se penser (et donc de travailler comme) détachée, au moins momentanément de ces valeurs. Si la sociologie ne mériterait pas une heure de peine si elle n'était que spéculative, il n'en reste pas moins qu'elle peut être organisé autour de deux pôles : un pôle expérimental, qui se soucie seulement de la production de savoirs exacts sur la société, un pôle social, qui met théories et outils d'enquête au service de certaines valeurs [5]. Les deux pôles se nourrissent mutuellement, le pôle expérimental enrichissant la « boîte à outil » du sociologie social, le pôle social pouvant introduire de nouvelles problématiques, de nouveaux questionnements dans le champ d'investigation du sociologue expérimental.


C'est l'existence de ce pôle proprement expérimental, poursuivant un objectif général de connaissance, qui peut refuser les appels des valeurs, qui fait le propre de la sociologie : il inspire, de façon générale, l'ensemble des attitudes du sociologues. En effet, le regard sociologique va se caractériser par un refus du jugement moral, quelque soit sa nature, et une volonté de comprendre. N'oublions pas que Durkheim, alors qu'il écrivait la phrase qui donne son titre à mon blog, écrivait également :


« Quiconque entreprend d'étudier la morale du dehors et comme une réalité extérieure paraît à ces délicats dénué de sens moral, comme le vivisectionniste semble au vulgaire dénué de sensibilité commune » [6]


Si la sociologie dépend de valeurs, celles-ci ne peuvent que celles du champ scientifique, c'est-à-dire le seul souci de la recherche de la vérité [7]. Dans l'exemple des peoples et de leurs engagements éthiques, le sociologue n'est pas là pour dire si cela est bien ou mal, que ce soit en s'appuyant sur la sincérité ou sur l'efficacité de ces pratiques, mais va simplement chercher à expliquer pourquoi. Passer du jugement au questionnement est le premier pas vers la sociologie. Raymond Aron l'exprimait de façon légèrement différente dans un passage qui, il y a quelques années, marquant le début de mon engagement dans la sociologie :


« Nous vivons dans une société et il existe d'autres sociétés. Un certain ordre politique ou religieux nous est évident ou sacré, et il y a d'autres ordres. Il est possible de réagir à cette découverte par l'affirmation agressive ou anxieuse de la validité de notre ordre et la dévalorisation simultanée de l'ordre des autres. La sociologie commence avec la reconnaissance de cette diversité et avec la volonté de la comprendre, ce qui n'implique pas que toutes les modalités soient au même niveau de valeur, mais qu'elles soient toutes intelligibles, parce que exprimant la même nature humaine et sociale » [8]


Notons bien que la sociologie ne consiste pas à un renoncement définitif au jugement mais se pose comme un moment de levée de ce jugement, étant donnée que tout comportement humain est nécessairement intelligible, compréhensible, à qui veut bien faire l'effort de le comprendre. Comme je l'ai dit pour le regard de l'économiste, toute personne occupe une multiplicité de rôle, et peut donc mettre en oeuvre une multiplicité de regards. Voir le monde à un moment donné comme un sociologue ou un économiste n'interdit pas de le voir, à d'autres moment, d'une façon différente – en tant que citoyen, que consommateur, etc. - à un autre moment, même si cela se fera nécessairement de façon enrichi par le détour sociologique ou économique.


Ainsi, sur une autre débat, celui des émeutes de novembre 2005, Didier Lapeyronnie souligne les limites du regard « moral » du sens commun, qui en vient à nier purement et simplement toute possibilité d'expliquer le phénomène émeutier, et, partant, se prive de la capacité d'en comprendre le sens et la portée et donc d'y apporter une réponse un tant soit peu satisfaisante.


« On comprend alors comment toute explication sociale de son comportement [au pauvre] revient à le conforter dans son "immoralisme" en lui fournissant des "excuses" et des "justifications". Expliquer les conduites socialement serait supposer pouvoir les améliorer en changeant la société. Or "le mal est dans la nature" et la "corruption de l'âme" ne découle pas de la "corruption de la société", bien au contraire, c'est le défaut de culture et la promotion de l'être brut qui corrompent la société » [9, 521-522]


Ceci nous amène naturellement au deuxième volet du regard sociologique : expliquer les conduites socialement, ce qui revient, plus largement, à réinscrire le fil d'une vie humaine dans un cadre plus large qui est celui de la société. Ainsi que le dit Charles Wright Mill, « l'imagination sociologique permet de saisir histoire et biographie, et les rapports qu'elles entretiennent à l'intérieur de la société » [10]. Là encore, il y a besoin de théories, de concepts, d'une tournure d'esprit particulière qui dépend des schèmes de compréhension léguées par la tradition sociologique et qui tournent le regard vers certaines questions. Dans le cas de nos célébrités, la question qui se pose est alors de savoir pourquoi ce sont elles – les célébrités, et plus précisément encore quelles célébrités (pourquoi celles du cinéma, de la chanson et du sport) – qui adoptent telles activités, ainsi que quelles sont les conséquences de ces activités « charitables », qu'est-ce qu'elles construisent et quelles sont leurs conséquences, s'il y en a, sur l'ensemble de l'organisation sociale. L'ensemble des questions que pose le sociologue est très bien résumé par Peter L. Berger :


« Les questions du sociologue sont presque toujours les mêmes : "que font ces gens les uns avec les autres ?", "quelles relations entretiennent-ils ?", "comment ces relations s’organisent-elles en institution ?", "quelles sont les idées collectives qui font bouger les gens et les institutions ?". En cherchant réponse à ces questions dans des cas particuliers, le sociologue sera amené, bien sûr, à traiter de questions économiques ou politiques, mais il le fera de manière assez différente de celle de l’économiste ou du politologue. C’est la même scène humaine qu’il contemple et que ces autres scientifiques considèrent. Mais le sociologue a un angle de vision différent » [11]


La question des célébrités s'engageant pour de grandes causes soulèvent du point de vue sociologique beaucoup de questions passionnantes. A commencer par les transformations des modes de légitimité et de légitimation dans nos sociétés. Pendant longtemps, la charité aux pauvres, l'aide aux nécessiteux, étaient le fait, essentiellement, des nobles ou de la grande bourgeoisie. Sans que cette dernière ait cessé ce genre d'activité, même si elle y participe de façon un peu plus discrète, le relais a été en partie passé à d'autres « grands » : ceux de l'audiovisuel et du sport. C'est ce statut qui leur donne ce pouvoir, un statut qui s'appuie sur une légitimité de type charismatique au sens weberien, avec toutes les inégalités qui peuvent se rattacher à la production et à la révélation de ce charisme (voir, par exemple, un intéressant article de Thomas Morinère sur les aspirants chanteurs de variété [12]). On peut, partant de là, s'interroger sur les causes et les conséquences d'un tel changement, sur ce que cela révèle de notre société en le considérant, comme le dit Michael Schawlbe [13, p. 42-46], comme un « indice » (« indexes » en V.O.).


« Imagine, for example, an unpaved road in an area where many people live. The road is an index. It points to the poverty and powerlessness of the people who live nearby. That is an interpretation, of course ; we would want to check to see if it was true » [13, p. 42]


La dernière phrase est importante : une fois que le regard sociologique nous a permis de poser une question et d'y proposer un essai un de réponse, l'interprétation d'un fait par exemple, il est nécessaire d'aller plus loin et d'en vérifier la pertinence empirique. Il faut prouver ce que l'on avance, et c'est cette volonté qui fait de la sociologie une science. C'est ce que font les sociologues au travers de leurs enquêtes et suivant un éventail assez large de méthode – du traitement statistique à l'immersion plus ou moins longues dans un groupe ou un milieu donné. Et c'est ce que nous pouvons tous faire en nous référant à leurs travaux lorsque cela est nécessaire. Cela est tout autant vrai pour l'économie.


4. « Penser comme... » : un objectif pédagogique


Pour conclure, je voudrais préciser que cette note m'a été largement inspiré par ma profession. Dans mes activités d'enseignant, mon objectif principal est d'amener mes élèves à « penser comme » un économiste ou un sociologue. Je dis bien « objectif principal » : je m'inquiète aussi de les informer autant que faire se peut sur toutes sortes de questions contemporaines et d'actualité, en leur donnant l'éclairage de ces deux disciplines. Mais l'essentiel est pour moi qu'ils en ressortent avec un ensemble d'habitudes de pensée et de façons de réfléchir qui caractérisent les regards respectifs des économistes et des sociologues – ainsi, bien sûr, que les traits communs à ces deux regards, à savoir la démarche scientifique d'objectivation du monde social. Je suis ainsi certaines recommandation de Charles Wright Mill [10] :


« De quoi ont-ils besoin ? Pas seulement d'être informés : en ce siècle positif, l'information accapare souvent leur attention et les rend incapables de l'assimiler. Pas seulement des armes de la raison non plus, bien qu'à trop lutter pour les acquérir, ils épuisent leur pauvre énergie morale.

Ce dont ils ont besoin, ce dont ils éprouvent le besoin, c'est une qualité de l'esprit qui leur permette de tirer parti de l'information et d'exploiter la raison, afin qu'ils puissent, en toute lucidité, dresser le bilan de ce qui se passe dans le monde, et aussi de ce qui peut se passer au fond d'eux-mêmes. C'est cette qualité que journalistes et universitaires, artistes et collectivités, hommes de sciences et annotateurs attendent de ce que l'on peut appeler l'imagination sociologique » (souligné par moi)


Il ne suffit pas de donner aux individus de l'information – il suffit d'en voir les quantités impressionnantes qui circulent à propos de la crise financière pour se rendre compte qu'elle ne suffit pas – ni même de leur donner quelques qualités de réflexion – savoir argumenter, discuter, etc. : toutes choses essentielles auxquelles s'emploie l'école dans son ensemble – pour leur permettre de comprendre ce monde qui les entoure. Il est vrai qu'ils ont très peu de chances d'y parvenir sans information ni sans raison, mais ils ont besoin de quelques choses de plus : cette « qualité » de l'esprit, cette façon de penser, de réfléchir, de se poser des questions et de poser les bonnes questions. C'est ce que les sciences sociales se proposent de faire, chacune à sa façon. Et c'est pour cela qu'elles méritent d'être enseignée à tous.


Bibliographie :

[1] Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776

[2] Alexandre Delaigue, Stéphane Ménia, Sexe, drogue... et économie, Pearson, 2008

[3] Gregory N. Mankiw, Principes de l'économie, 1998

[4] Pierre-Noël Giraud, La mondialisation. Émergences et fragmentations, Ed. Sciences Humaines, 2008

[5] Bernard Lahire, « Utilité : entre sociologie expérimentale et sociologie sociale », in Bernard Lahire (dir.), A quoi sert la sociologie ?, La découverte/poche, 2004

[6] Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895

[7] Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Coll. Le sens commun, Ed. de Minuit, 1992

[8] Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1976

[9] Didier Lapeyronnie, « Le social ignoré ou le point aveugle de la République », in S. Beaud, J. Confavreux, J. Lindgaard (dir.), La France invisible, La découverte/Poche, 2008 (2006).

[10] Charles Wright Mills, L'imagination sociologique, 1959

[11] Peter L. Berger, Invitation à la sociologie, Coll. Grands Repères, La découverte, 2006 [1967]

[12] Thomas Morinère, « Les petites voies de la chanson de variétés. La révélation du charisme du chant et la démocratisation de la vocation d'interprète », Actes de la recherche en sciences sociales, n°168, juin 2007

[13] Michael Schwalbe, The Sociologically Examined Life. Pieces of the Conversation, Fouth Edition, McGraw-Hill Higher Education, 2008



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