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Mort de Claude Levi-Strauss

Comme souvent, mon Iphone a sonné pour me signaler que l'application Le Monde avait envoyé une nouvelle de la plus haute importance. A force de subir des choses du genre "L'OM a été battu à domicile" ou "Un gars au nom bizarre remporte une compétition sportive dont tu n'as jamais entendu parler", je n'y prête plus trop attention. Mais cette fois, quand j'ai rallumé le téléphone, j'ai vu qu'il s'était passé quelque chose de vraiment important. Claude Levi-Strauss vient de mourir. Et je regrette de ne pas avoir une option pour mettre ce blog en position "deuil".


Avec lui, c'est l'un des derniers géants des sciences sociales qui disparait, un chercheur qui ne s'est pas contenté de mener des travaux d'une incontestable qualité, mais qui avait aussi développer une oeuvre à proprement parler, avec une vision de ce que sont les sciences sociales, de leur utilité, de leur pratique et de leur sens. Autant choses qui ne sont aujourd'hui traité, le plus souvent, que de façon éparse.

Dans le même temps, je ne peux m'empêcher de penser que désormais, l'Académie française, entre Max Gallo, Jean d'Ormesson et Hélène Carrère d'Encause, c'est vraiment n'importe quoi. Claude Levi-Strauss pouvait prétendre au "génie français" que l'Académie est censé représenter. Inutile de dire qu'avec lui, c'est aussi une grosse partie du prestige de l'institution qui s'en va. Il ne manquerait plus que Jean Sarkozy y soit élu, tiens...

A lire : le dossier que l'excellent magazine Sciences Humaines publie sur son site.
Et une interview reprise sur le Global Sociology Blog.

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Luc Châtel découvre le monde...

Dans une interview donnée au Monde :

Une donnée m'a marqué. On compte, à l'entrée en 6e, 16 % d'enfants de cadres et 55 % d'enfants d'ouvriers et d'employés. En classe préparatoire, les proportions sont exactement inversées.

Si ce n'est que maintenant qu'il s'en rend compte, il y a du souci à se faire. Je propose aux lecteurs de ce blog de se cotiser pour envoyer un exemplaire des Héritiers (1964, soit il y a 45 ans...) et un de L'inégalité des chances (1973, 36 ans à peine...) à notre cher ministre (1964, tiens, commes Les héritiers...). Je n'irai pas jusqu'à proposer le rapport Coleman de 1966...

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Trahison !

Depuis longtemps, je suis un très grand fan de la collection Repères des éditions La Découverte : toujours synthétique, claire et complète. C'est donc par dizaine que je les aligne religieusement dans ma bibliothèque. Et puis, hier, j'ai découvert leur infâme trahison.


Pour une raison mystérieuse et incompréhensible, les grands pontes de cette collection ont décidé d'en changé le format, désormais légèrement plus grand. C'est ce dont je me suis rendu compte en acquérant Sociologie de la drogue par Henri Bergeron (dont les premières pages augurent du meilleur). Ci-dessous la preuve en image.


Détail, me direz-vous ? Avantage même, peut-être, puisque cela signifie que chaque nouveau volume comportera un peu plus d'informations précieuses et essentielles ? Naïfs que vous êtes... C'est au contraire gravissime. Parce que ça gâche tout dans mon rangement :

Aussi, je le demande officiellement à Pascal Combemale, directeur de la collection Repères : revenez à l'ancien format. C'est l'un de vos plus fidèles lecteurs qui vous le demande.

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Des armes, des tueurs et des jeux vidéo

Via The Global Sociology Blog, une très intéressante note sur les réactions face à deux tueries récentes - celle en Allemagne, celle en Alabama - sur le Montclair Socioblog : "More Guns, More Killing". Un peu de traduction et quelques commentaires.


"Dans les deux cas, les tueries n'ont été possible que parce que le tueur avait accès à des armes particulièrement mortelles. Oui, l'Allemagne pratique un strict contrôle des armes, mais le père du tueur avait quatre-vingt armes à la maison, et elles étaient probablement toutes légales. C'est ce que certains appellent un "gun nut". D'autres préférent le terme de "gun enthusiast" (on aime l'entjousiasme, alors vous pouvez avoir votre propre arsenal à la maison du moment que vous êtes enthousiaste).
Voilà ma prédiction sur ce qui va se passer. Quelques pays européens, peut-être même l'Allemagne, vont rendre leurs lois sur les armes encore plus strictes. Aux Etats-Unis, les gens vont secoueur la tête, pleurer, prier, et se concentrer sur l'histoire personnelle du tueur et de ses victimes. Est-ce que l'Alabama ou un autre des Etats laxistes sur les armes vont changer leur loirs ? Non, bien sûr que non.
Ici, aux Etats-unis, on se concentrera sur des explications individuelles. "Les authorités sont à la recherche d'un motif" nous dit CNN. C'est malheureux ce qui est arrivé, mais qu'est-ce qu'on n'y peut ? Il est simplement impossible de prévoir quand quelqu'un va péter les plombs.
Les authorités européennes vont penser en terme de situations : comment pouvons-nous changer la situation pour que, aussi dérangé ou en colère que soit quelqu'un, il ne puisse plus commettre un massacre de cette importance ?"


La remarque de Jay Livingstone est très pertinente : il importe en la matière de moins penser en termes de problèmes individuels qu'en termes d'enjeux collectifs - pour le dire comme Charles Wright Mill dans L'imagination sociologique. La place que la société fait aux armes et l'accès des individus à celles-ci ne peuvent pas être oublier en la matière. Mais l'image de pragamatiques autorités européennes est plus un moyen de critiquer un certain état du débat public américain qu'une description fidèle des réactions politiques du vieux continent. En témoigne celle du parlement européen : le coupable fut vite trouvé, ce sont les jeux vidéo ! On se souvient de cette affaire, il y a quelques temps en France, où un jeune garçon fut accusé d'avoir poignardé sa soeur qui refusait de lui donner un jeu vidéo. Ces derniers avaient très vite été mis en cause, avant que l'on ne découvre que c'était la mère elle-même qui avait frappé sa fille, avant de convaincre son fils de raconter ce mensonge. Même jeu ici : les jeux vidéo, coupable idéal, explication magique de la violence, panique morale, etc.

Explication stupide surtout. Le fait de jouer à un jeu vidéo ou de regarder un film peut avoir bien des causes et prendre bien des significations. Pour les comprendre, il faut prendre en compte la situation de la personne au moment où elle joue, situation qui influence le message reçu. On peut jouer à un jeu vidéo violent, et interpréter cette violence de façon différente, la prendre plus ou moins au sérieux. Les jeux vidéos ne créent pas la violence, et il vaudrait mieux s'interroger, tant au niveau individuel que collectif, sur les conditions sociales qui favorisent une interprétation au premier degré de la violence fictive, dans les jeux comme ailleurs. Sinon, comment peut-on expliquer que toutes les personnes qui jouent à des jeux violents, lisent des livres violents, voient des films violents, ne soient pas tous des tueurs ? Les messages chariés par les produits culturels n'existent pas en dehors des interprétations locales qui en sont faites par les personnes, et il serait temps de s'en rendre compte. Il suffirait pour cela de réfléchir un peu comme des sociologues. Mais d'un côté comme de l'autre de l'Atlantique, ce n'est pas gagné.

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A propos des SES : les chefs d'entreprise ne sont pas nos ennemis !

A propos de la grève dans l'enseignement qui a eu lieu aujourd'hui, le journal France Soir publie un article sur les sciences économiques et sociales où est interrogé un jeune et brillant enseignant... L'entretien téléphonique avec la journaliste a été plutôt bien restitué, et l'essentiel des points importants sont bien présents.


Cependant, sans doute du fait de la place limité laissé à ce thème, un passage, sans être inexact, peut donner une vue incomplète de la situation. En effet, on peut y lire : "Les professeurs évoquent presque un « complot » des patrons auprès du ministère". Il est important de préciser que les professeurs de sciences économiques et sociales n'ont rien contre les chefs d'entreprise en tant que tels ! Nous n'avons aucune raison de nous opposer aux entrepreneurs. C'est seulement certains chefs d'entreprises qui ont critiqué de façon complètement infondé notre enseignement qui nous pose problème. Il s'agit donc moins d'un complot des patrons que d'un complot de certains patrons.

Du reste, le terme "patron" ou même celui de "chef d'entreprise" recouvrent des réalités extrêmement diverses. Votre boulanger peut-il véritablement être comparé à Michel Pebereau ? On peut se le demander. Les associations qui se réclament des entrepreneurs ne peuvent prétendre traduire l'avis de tous les entrepreneurs. Il est dommage que, trop souvent, on pense que les entrepreneurs sont avant tout des chefs de grandes entreprises et que l'on oublie trop facilement les artisans, les dirigeants de petites entreprises, etc.

A part ça, la grève des enseignants semble avoir été plutôt bien suivie. Une note sur ce qui permet aux grèves de réussir suivra dans quelques jours. Il faut souligner la très forte mobilisation des professeurs de SES : 80% d'entre ont accepté de perdre une journée de salaire pour montrer leur désaccord avec l'avenir promis à notre discipline dans la nouvelle maquette du lycée et leur lassitude face aux attaques récurrentes et incompétentes que le ministre accueille sans sourciller. Nous ne demandons qu'une chose très simple : de pouvoir donner à tous les élèves des outils intellectuels nécessaire à la compréhension du monde qui les entoure, que ce soit la crise financière, les stratégies des entreprises, la mobilisation collective ou la hausse du niveau de vie. En ayant d'autre objectif que d'approcher au mieux la vérité. En d'autres termes, faire notre métier. Ni plus, ni moins.

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Soyez logique monsieur le ministre !

Cher Ministre de l'Education Nationale, dans votre point d'étape sur la réforme du lycée, vous avez déclaré :


J'ai entendu beaucoup de contre-vérités circuler sur le contenu de ces enseignements généraux, comme si on pouvait imaginer qu'un ministre de l'Éducation nationale puisse proposer de rendre optionnel l'enseignement d'histoire et géographie ou l'enseignement des sciences expérimentales.Je crois évidemment ces deux champs disciplinaires absolument essentiels à la formation du jugement et à la compréhension du monde par les élèves et c'est la raison pour laquelle ils figurent parmi les enseignements généraux que devront suivre tous les élèves de la nouvelle seconde, au même titre que le Français, les mathématiques, l'éducation physique et sportive et les langues vivantes, au pluriel puisque l'apprentissage d'une deuxième langue sera désormais obligatoire au lycée.

(souligné par moi)

Alors, soyez logique, M. le Ministre ! Qui peut nier que la sociologie et l'économie sont "absolument essentiels à la formation du jugement et à la compréhension du monde par les élèves" ? Nos élèves n'ont-ils pas besoin de comprendre, par exemple, la crise financière qui se joue actuellement, et sur laquelle ils ont d'ailleurs de nombreuses questions ? N'ont-ils pas besoin, pour comprendre le monde, d'outils comme la socialisation ? N'ont-ils pas besoin de comprendre que l'on peut chercher à comprendre les actes de chacun sans les juger, ce qui est au coeur de la pratique sociologique ?

Alors, M. le Ministre, soyez cohérent : donnez des sciences économiques et sociales à tous les lycéens, inscrivez-les dans les enseignements fondamentaux, ne serait-ce qu'en seconde. Vous disposez d'un corps d'enseignants compétents et motivés, vous avez commandé un rapport qui fait cette proposition, et vous voulez permettre - comme nous tous - à tous les lycéens de comprendre le monde : que vous faut-il de plus ? Sur les prémisses que vous posez, la simple logique vous le commande. Pourquoi hésiter ? Au moment où la demande de compréhension de l'économie et de la société est à son plus haut point, personne ne comprendrait que vous ne le fassiez pas.

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Le nouveau Codice, ou le marxisme inversé

Pierre Maura en a parlé avant moi : la nouvelle composition du Codice est désormais connue. Qu'est-ce que c'est le Codice ? Le Conseil pour la diffusion de la culture économique. Une de ces nombreuses commissions/conseils/haute autorité que notre bien-aimée administration française (voir le bas de la page) produit à tour de bras et dont l'utilité se perd dans les limbes mystérieuses de la raison politique. Le Codice, donc, a pour objectif de réconcilier les Français avec l'économie. Non pas en améliorant la situation économique présente – il n'est déjà pas assuré que l'Etat y puisse grand-chose – mais en diffusant des informations sur l'économie. Les pratiquants de la science « lugubre » (combien de fois faudra-t-il le rappeler ?) doivent bien rigoler. Et sinon, sociologiquement, que peut-on en dire de la composition de ce nouveau Codice ? Et bien, que l'on nous rejoue un peu Marx à l'envers. Explications.




Dans ce nouveau conseil, on trouve une sur-représentation des chefs d'entreprise – dont on se demande bien, pour certains, ce qu'ils font là. Sans surprise, le nom de notre ami Michel Pebereau apparaît dans la liste. On se demande quand-même où a bien pu passer Yvon Gattaz, mais pour une fois que quelque chose lui échappe, ne nous en plaignons pas. Viennent ensuite les journalistes économiques, plutôt bien disposés vis-à-vis des entrepreneurs et de leurs visions de l'économie. Les économistes sont en minorité, et, aussi brillants soient-ils – Daniel Cohen et Etienne Wasmer, excusez du peu – on ne peut que douter de leurs capacités à orienter l'activité de cette instance dans un sens scientifique honorable. Ce d'autant plus que l'un comme l'autre doivent avoir des choses bien plus intéressantes à faire que de se consacrer pleinement à cet énième appendice de l'appareil d'Etat français. Je ne parle même des enseignants, qui ont décidément la plus petite part du gâteau : il faut croire que pour diffuser de la culture, on est mal placé...


Cette composition ne doit pas étonner : dans l'esprit de nombre de nos dirigeants, qu'ils soient de droite ou de gauche, l'économie, c'est l'entreprise, et l'entreprise, c'est l'entrepreneur. J'insiste sur le fait que ce point de vue n'est pas le propre d'un camp politique : si on comprend bien que cette position rencontre une certaine audience (et même une audience certaine) à droite, elle n'en est pas moins prégnante à gauche et même à l'extrême gauche. Il n'y a qu'à voir la façon dont l'économie pris dans un sens très général peut faire l'objet de condamnations sans mesure, surtout lorsqu'il s'agit de s'en prendre à la « logique économique », toujours identifiée à celle des entreprises.


Cette conception biaisée – on le verra – de la nature de l'économie, que ce soit comme activité humaine ou comme science étudiant cette dite activité, n'est pas sans conséquence sur le débat public. La contestation de l'enseignement de sciences économiques et sociales – dont j'ai déjà longuement parlé, et pour cause – en est la preuve : elle est d'autant plus audible que l'on ne fait pas de différence entre l'économie et l'entreprise et ses dirigeants. J'en veux pour preuve la récente rencontre entre l'Apses et Jean-Pierre de Gaudemar, le recteur de l'académie de Marseille chargé de concevoir la réforme à venir du lycée. Celui-ci a souligné que les reproches émanant de la « classe économique » étaient problématiques pour l'enseignement des SES. Je ne doute pas qu'il l'ait fait en toute bonne foi, ne désirant rien faire d'autre que de désigner un groupe de personnes par une expression pratique, mais il me semble nécessaire de démonter cette notion de « classe économique », ce qui n'est jamais que la mise en oeuvre à la fois de ce que m'ont appris les sciences économiques et sociales – lorsque j'étais lycéen et boutonneux – et de ce que je m'efforce de transmettre à mes chers « gamins » (comme on les appelle affectueusement).


La « classe économique », on l'aura compris, c'est celle qui se retrouve dans le Codice : les entrepreneurs, chefs d'entreprises, et autres managers de haut niveau. Cette catégorie sociale – c'est-à-dire cette collection d'individus – se retrouve bombardée seule représentante de l'économie. Ce point est on ne peut plus contestable. Qu'est-ce que l'économie ? Pour le comprendre, passons par le problème économique de l'humanité : nous disposons de ressources limitées et peu adaptées à nos besoins. Pour vivre, nous avons besoins de transformer ces ressources, cette transformation passant par le travail. Or, comme ces ressources limitées nous devons faire des choix : nous ne pourrons pas produire tout ce que nous voulons. L'économie commence à partir du moment où nous nous trouvons dans une telle situation de choix, rapportés, donc, à nos besoins.


Ce problème, toutes les sociétés y sont confrontés. Certaines le résolvent en se contentant de produire le strict nécessaire à la survie d'un groupe de taille réduite : ce sont les sociétés dites (abusivement) « primitives », les sociétés où la différenciation des activités est très faibles. D'autres ont tentés de trouver une solution en centralisant toutes l'organisation de toutes les activités dans les mains d'un seul acteur : ce furent les sociétés communistes, et on sait ce qu'il en advint sur le plan économique (je n'évoque pas le plan politique qui, a mon sens relève d'une logique sensiblement différente). Nos sociétés contemporaines utilisent des formes de régulation marchande qui tentent de satisfaire les besoins de tous de la meilleure façon possible, avec des réussites et des ratés.


Dans tous les cas, on comprend bien que l'économie, en tant qu'activité, n'est pas le propre d'un petit groupe d'individus qui serait le seul à pouvoir se dire (ou être dit) « classe économique ». Nous participons tous à cette activité économique, en travaillant et en consommant. A la rigueur, la distinction d'une classe économique était plus simple dans les modèles d'économie planifiée : il était alors possible de repérer quel groupe – le gouvernement – prenait les décisions essentielles régulant la satisfaction des besoins. Ce n'est absolument pas pertinent dans un modèle capitaliste comme le notre. En effet, si le chef d'entreprise prend bien des décisions de production, il ne peut le faire qu'en prenant compte des consommateurs, des autres producteurs, de ses travailleurs, etc. Dans nos organisations économiques, l'activité économique – au moins d'une façon idéale – comme la somme d'une infinité de petites décisions, de petits choix individuels (microéconomique) qui s'influencent entre eux.


De ce fait, l'entrepreneur joue certes un rôle tout à fait important dans le problème économique que nous affrontons, mais il n'est pas le seul. L'individu qui décide ou non de se porter sur le marché du travail – de devenir ou non un actif – est tout aussi important. Le consommateur et ses décisions jouent aussi un rôle que l'on ne peut décemment négliger. Imaginons, pour nous en convaincre, que l'on élimine demain tous les individus qui ne sont pas entrepreneurs : comment les entreprises pourraient-elles continuer à produire et à fonctionner sans travailleurs, sans consommateurs, sans un Etat pour garantir les contrats et la sécurité des transactions et des activités marchandes ? La science économique a bien raison lorsqu'elle met l'accent sur l'interdépendance des différents acteurs économiques. Elle permet alors de comprendre que l'activité économique n'est en aucun cas le privilège de quelques uns, mais bien le problème de tous.


De même si les entreprises privés à but lucratif – celles qui sont représentées au Codice – joue un rôle majeur, que personne ne pense à nier, dans la production de richesses de l'économie française, ce n'est pas une raison pour oublier les autres formes d'organisations productives. On se demande bien comment notre système économique pourrait fonctionner sans des administrations publiques comme la police, qui répondent au besoin de sécurité des individus et des entreprises. De même, les entreprises privés à but non lucratif – c'est-à-dire les associations et autres formes d'organisations productives réalisant une production marchande – ou les administrations privés – réalisant des productions non marchandes – rendent des services que l'on ne peut mépriser ou écarter d'un revers de la main : que celui qui n'a jamais profité d'un festival de musique en été me jette la première pierre !


Si on suit cette idée, le Codice devrait être constitué de représentant de tous les acteurs économiques, entrepreneurs, salariés, consommateurs, représentants de l'Etat, etc. et non simplement des premiers de la liste. En effet, les informations que peuvent récupérer les chefs d'entreprise sur l'économie du fait de leur position – puisque c'est bien sur cette base que sont faites les nominations au Codice – ne peuvent retraduire le point de vue des autres acteurs de l'économie. Les économistes et les sociologues occupent alors une position bien particulière, puisqu'ils travaillent sur les positions et les informations de ces différents acteurs. En outre, le fait d'être chef d'entreprise (ou salariés, consommateurs, etc.) ne donne en soi aucune garantie que l'on comprend le fonctionnement de l'économie : on sait sans doute ce que l'on pense, mais la compréhension rationnelle d'un phénomène demande un autre travail. Il est bien évidemment possible qu'un acteur ait fait ce travail, mais rien ne le garantit en soi, sauf la possession d'un titre ou de publications scientifiques. Pourquoi n'y a-t-il pas de sociologues des entreprises dans ce Codice ? (mis à part parce que c'est une institution inutile).


Au final, la place donnée aux chefs d'entreprises, tout comme l'utilisation de l'expression « classe économique », traduit un coup de force de ces derniers : ils parviennent à se faire passer pour la seule classe productive, la seule qui, selon l'expression d'Yvon Gattaz, « fait » l'économie (on se demande d'ailleurs comment Yvon Gattaz fait l'économie sans salariés...). Cette idée n'est pas totalement originale : dans l'histoire de la pensée économique, on la trouve déjà chez Quesnay ou dans le marxisme. Pour le premier, seul les paysans sont productifs, parce que seule la nature peut produire. Chez les disciples plus ou moins fidèles de Marx, c'est la classe ouvrière – le fameux prolétariat – qui est le seul productif. Tout découle de la théorie de la valeur travail (que l'on retrouve, d'ailleurs, chez des économistes classiques comme David Ricardo) : la valeur des biens provient du travail incorporé par eux, et les capitalistes vivent en rémunérant les travailleurs au-dessous de leur travail effectif – c'est l'extorsion de la plus-value. La pensée qui s'impose aujourd'hui à l'occasion des offensives contre les SES et de l'assimilation de l'économie aux entrepreneurs est l'inverse parfait de celle-ci : seuls les chefs d'entreprise produisent. Se faisant, les discours et actions qui s'appuient sur ce principe procède à l'invisibilisation de tous ceux qui rendent possibles et participent effectivement à l'activité économique. Ces débats sont plus larges qu'on ne le pense : ils concernent la vision que l'on a d'un des pans les plus importants de l'activité humaine. Il serait temps que chacun s'en rende compte.


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Le vrai problème de Michel M.

Libération nous apprend aujourd'hui que Valérie Pécresse, ministre de la recherche, a décidé de nommer à l'Institut universitaire de France une liste de noms qui n'avaient pas été proposés par la commission compétente. Parmi eux, une des bêtes noires de la sociologie française : Michel Maffesoli.


L'article de Libération pose très, très mal le problème, en attribuant l'opposition des scientifiques et des sociologues à la regrettable "affaire Théssier" (dont on trouvera tous les détails ici, ainsi qu'une analyse détaillée chez Bernard Lahire) :

Sociologue, auteur de nombreux ouvrages sur le lien communautaire et l’imaginaire dans les sociétés «postmodernes», professeur à l’université Paris-Descartes, le long CV de Michel Maffesoli ne devrait en théorie pas poser de problème. Sauf qu’il comporte ce qui est considéré comme une tache indélébile par de nombreux scientifiques. Michel Maffesoli est en effet célèbre pour avoir organisé la soutenance d’une thèse de sociologie présentée le 7 avril 2001 par Germaine Hanselman. Plus connue sous le nom d’Élisabeth Teissier, patronyme sous lequel elle fait un commerce très fructueux de l’astrologie. Une thèse dont Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, souligna qu’elle «ne comporte aucune analyse épistémologique réelle» mais un appendice intitulé «Preuves irréfutables en faveur de l’influence planétaire.» On y lit : «De récentes recherches nous ont en effet permis d’établir la corrélation entre cancer, voire sida, avec des dissonances de deux planètes par rapport au thème natal.» Les fenêtres de l’université tremblent encore de la polémique de l’époque.

Tout le problème se situe dans le début du paragraphe : le journaliste de Libération sous-entend que, en dehors du doctorat de l'astrologue, Michel Maffesoli constituerait un candidat idéal pour l'Institut, puisqu'il serait un bon sociologue (voir la remarque sur son CV). Or, il n'en est rien : les travaux de Michel Maffesoli, ses prises de positions anti-rationalistes et anti-scientifiques, suffissent largement à ce qu'on lui interdise l'accès à quelque reconnaissance que ce soit.

Pour dire les choses simplement, lorsqu'on veut se vanter du titre de sociologue, il est nécessaire de se livrer à une activité minimale de sociologie. Qu'est-ce que le travail d'un sociologue ? Le même de tout scientifique : chercher à produire des connaissances répondant à un double critère de solidité empirique et de cohérence argumentative. Sur ces deux points, les écrits de Michel Maffesoli ne méritent nullement les appellations de science ou de sociologie. Celui a, depuis longtemps maintenant, nié toute pertinence à la science, la ramenant au niveau d'un discours parmi d'autre. Position confortable qui lui permet d'expliquer que si les critiques pleuvent sur ses travaux, celles-ci ne sont que le fait de méchantes personnes opposées à sa personne... et non des critiques sur la qualité de son travail. Cette personnalisation lui permet de mettre à distance toute réserve formulée à l'encontre de sa pseudo-sociologie - et je ne doute pas que s'il venait à lire ce texte, il le considérait de cette même façon...

Mais j'ai pris la peine de lire quelques uns de ses travaux, et en particulier plusieurs des extraits de son dernier ouvrage, Iconologies. Je regrette d'ailleurs cette terrible perte de temps, mais il me semblait nécessaire de me rendre compte par moi-même, en jugeant sur pièce, l'étendue du désastre que je trouvais décrit chez bien d'autres sociologues. Force est de reconnaître qu'ils avaient raison. Un chapitre m'a particulièrement marqué : un long développement sur Harry Potter, au cours duquel on se rend peu à peu compte que l'auteur n'a pas pris la peine de lire le bouquin en question puisqu'il s'avère incapable de faire une quelconque référence précise à son contenue. Inutile aussi d'attendre une quelconque analyse de l'utilisation de Harry Potter qui passerait par des entretiens ou des questionnaires auprès de ses lecteurs : Michel Maffesoli ne fait pas d'enquête, ne cherche pas à vérifier de quelque façon que ce soit la pertinence de ces propositions. Que l'on mesure à cette aune sa scientificité, bien qu'il essaye de faire passer les surinterprétations et le refus de l'empirie pour un "style" sociologique.

Il m'est aussi arrivé de consulter en bibliothèque quelques uns de ses ouvrages, dont le plus fameux, Le temps des tribus. Là encore, j'aurais mieux fait de lire Simmel, que Michel Maffesoli cite jusqu'à plus soif sans pour autant comprendre la portée de ce dernier. La thèse centrale de l'ouvrage, qui se retrouve dans toute l'oeuve de notre so-called "sociologue", est assez simple : l'individualisme disparaît - d'où l'expression de "post-modernité" - au profit du groupe, de la tribu, de la fusion "dyonisiaque" avec le collectif. Si on m'accorde qu'une bonne théorie sociologique se reconnaît au fait qu'elle change notre façon de regarder le monde, je dois dire que c'est là sans doute la plus mauvaise que j'ai jamais croisé. Si j'en juge par ce que j'en perçois, mes chers lycéens sont bien peu "post-moderne", tant la valorisation de son originalité personnelle et le refus de la prééminence du groupe est forte chez eux - à tel point que la proposition d'un effet du collectif sur l'action individuel, base de la sociologie, ne leur semble en rien évidente. Evidemment, ce n'est là que ce que j'en perçois, sans enquête pour le soutenir - mais cela ne devrait pas gêner les "maffesoliens", puisque leur maître n'en fait pas plus. Pourtant, il existe des recherches qui vont dans ce sens, comme celles de Dominique Pasquier qui, tout en montrant la forte normativité adolescente, montre que celle-ci est profondément individualiste, car centré autour des idées d'originalité et d'authenticité individuelle. Loin de la fusion "dyonisiaque" avec le groupe, les enquêtes de terrain mettent à jour la pression et la violence des rapports sociaux dans le cadre de l'individualisme moderne.

D'autres enquêtes sont d'ailleurs venues réfuter spécifiquement les propositions de Michel Maffesoli et de ses fidèles - rappelons qu'il s'agit du directeur de recherche qui supervise le plus de doctorants (voir, une fois de plus, Bernard Lahire). Celui-ci a longuement commenté le phénomène des "raves" et des "free parties", les présentant comme représentatives de la fête post-moderne où l'individu vient se fondre dans le groupe, perdant toute individualité, toute autonomie et toute rationalité dans le déchaînement festif. Puis, est arrivé Laurent Tessier, qui a fait quelque chose d'impensable dans la sociologie maffesolienne : une enquête de terrain. Il en ressort deux choses : 1/ loin de constituer une caractéristique de la "post-modernité", les "free parties" appraissent comme un phénomène historique bien délimité dans l'espace - essentiellement en France et en Grande-Bretagne, alors que la techno existe ailleurs - et dans le temps - les années 1990 ; 2/ les raveurs apparaissent comme tout à fait individualistes, introspectifs, et même sombres et puritains pour certains d'entre eux, à l'opposé de tout déchaînement "orgiatique" d'un soi-disant "hédonisme festif". Ce genre d'articles sérieux et scientifiques est malheureusement moins médiatique que les délires hérméneutiques des post-modernistes.

Comment expliquer alors la carrière scientifique de Michel Maffesoli ? Je n'ai pas de réponse toute faite. Il est évident que certaines de ses thèses ont rencontré un écho favorable dans les mondes médiatiques et politiques nonobstant leurs faiblesses argumentatives et démonstratives. Il semble aussi que l'individu lui-même dispose d'un certain capital social qu'il sait mobiliser. Toujours est-il qu'il faut bien comprendre les protestations contre sa nomination non pas comme une rancoeur après la médiatique thèse d'Elisabeth Tessier, ni comme une querelle de chapelles sociologiques - interprétation qui a toujours la faveur de l'intéressé, permettant de renvoyer les critiques qui lui sont adressés à des simples conflits d'intérêt - mais bien comme l'expression d'un attachement à la sociologie et à la science.

Voir aussi ce billet Sylvestre Huet, journaliste à libération (merci Pierre).

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Mais il est où ? Mais il où ? Mais il est où Yvon Gattaz (tralalala)

Franchement, c'est la question que je me pose lorsque j'entends ça :

L'autorégulation pour régler tous les problèmes, c'est fini. Le laissez-faire, c'est fini. Le marché tout-puissant qui a toujours raison, c'est fini.


Ils sont où, les Yvon Gattaz, Michel Pébereau et autres membres de l'Académie des Sciences Morales et Politiques ? Et plus généralement ceux qui ne supportent que l'on donne une image négative des marchés ou du capitalisme ?


Je ne soutiens pas le propos de Nicolas Sarkozy, qui me semble doublement excessif. Excessif d'abord parce que le marché tout-puissant est un mythe qui n'a jamais existé, le marché ayant toujours besoin de différents soutiens, politiques et sociaux, ce qui ne l'empèche pas d'être une institution efficace dans bien des cas. Excessif ensuite parce que l'appel à la "moralisation" du capitalisme est aussi beau que creux, se plantant complètement dans l'analyse. Il n'y a qu'à voir comment la suite du discours s'en prend aux parachutes dorés qui, malgré tout ce que l'on peut en penser, n'ont pas grand chose à voir avec la crise actuelle. D'une façon générale, d'ailleurs, les appels à la morale me fatiguent, d'où qu'ils viennent. Ils ont un parfum de facilité qui ne peut me satisfaire. La question ne devrait pas être celle du moral ou de l'immoral, mais de l'efficace ou de l'inefficace. Parce que c'est un système économique efficace qui donnera un logement à ceux qui l'ont perdu, pas un système "moral".

Quoiqu'il en soit, il est toujours bon de rappeller que si les français ont quelques problèmes avec les mots "capitalisme", "marché" ou plus généralement "économie", c'est certainement moins à cause de leurs enseignants qu'à cause de leurs hommes politiques et de leurs journalistes - ces derniers parlant plus souvent des discours sur l'économie que de l'économie elle-même.

Rien de neuf sous le soleil, donc.

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Ils l'ont fait

Je proposais hier à mes amis de Jeunesse et entreprises d'étendre la demande de "positivité", adressée à l'enseignement de sciences économiques et sociales, aux médias, dont les informations économiques sont de nature à déprimer et à décourager notre belle jeunesse.

Et bien, il faut croire que j'ai été entendu, au moins en Roumanie :

"Un projet de loi visant à rendre obligatoire la diffusion par la radio et télévision de 50 % de nouvelles positives a été voté à l'unanimité par le sénat roumain annonce l'agence de presse roumaine Mediafax, basée à Bucarest."


Sur le site d'Arrêt sur images (avec remerciements à Marjorie Galy).


Pendant que j'y suis, allez ici encourager un bon bloggeur à continuer, il nous fait sa crise estivale.

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Feuilleton

Vous avez aimé "les crypto-marxistes manipulent vos enfants" ? Vous avez adoré "Massacre au CNRS" ? Alors vous adorerez leur suite : "Economistes vs. Gestionnaires" ! Une saga exceptionnelle, pleine de bruit et de fureur*.

Bref, plus sérieusement, les attaques contre les sciences sociales en France se poursuivent, et c'est cette fois l'économie universitaire qui est visée. La note de Gizmo explique tout ça très bien. Tout cela n'est guère encourageant. En tout cas, moi, ça me déprime, voilà.

Pour me remonter le moral, dans quelques jours, une note gaie où il sera question de couples, de sexualité, et de réflexivité (voilà, ça, c'est du trailer).


* Avec mylle éléphants.

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Les femmes sont moins délinquantes que les hommes. Et alors ?

Voilà en gros ce que j’ai pensé en lisant l’article de Luc Bronner dans le Monde : « Délinquance : le problème c’est l’homme ». L’argument en est simple : la délinquance est, à quelques exceptions près, une affaire d’homme, c’est ce que montrent les statistiques. De là, on en conclut que… Et bien, c’est justement là le problème.




En effet, l’article décline longuement cette même idée : les hommes sont largement plus représentés dans les statistiques de la délinquance que les femmes. Quelques prudences sont prises quant à ces statistiques – qui mesurent l’activité de la police et/ou du système judiciaire et non la délinquance elle-même – mais on ne se détache jamais du simple constat empirique, détaillé pour chaque catégorie de délinquance possible. En gros, on dispose d’un « fait brut », sans théorie ni rien. Et, tant d’un point du vue scientifique que d’un point de vue politique, cela n’a au final pas grand intérêt.

D’un point de vue scientifique, c’est-à-dire si l’on s’intéresse aux connaissances et aux savoirs, l’enjeu est de savoir pourquoi les femmes sont si peu représentées parmi les délinquants. Le constat empirique n’a de sens que placé en confirmation d’une proposition théorique, et donc en relation avec celle-ci. En l’état, on en reste à l’état d’une corrélation entre le fait d’être un homme et celui d’être délinquant. Or, comme les scientifiques du social (je ne peux m’empêcher de penser que cela sonne moins bien que « social scientist ») ne cessent de le répéter corrélation n’est pas causalité. Le problème est bien de définir la nature du lien entre les deux données – le genre et le comportement délinquant. Il peut y avoir de simples effets de composition.

Par exemple, Luc Bronner évoque la participation aux émeutes de 2005, où les personnes appréhendées sont exclusivement de sexe masculin. Hughes Lagrange [1] a montré que, concernant ces mêmes émeutes, un quartier avait d’autant plus de chance d’avoir connu des émeutes que la part des familles nombreuses y est importante. Cela s’explique par le fait que lorsque la taille de l’appartement de ne permet pas à tous les enfants de disposer d’un espace à eux, ils se tournent plus facilement vers la « culture de rue ». Or, les filles s’intègrent moins dans cette culture parce que, dans les catégories populaires urbaines concernées, les filles reçoivent la charge d’aider leurs mères dans les tâches ménagères, et sont donc moins tournées vers l’extérieur. Il n’est donc pas dit que, placer dans la même situation que les garçons, les filles n’adoptent pas également des comportements délinquants. Dans ce cas-là, le genre n’est pas le facteur explicatif, et le fait rapporté dans l’article perd de sa force.

Conséquemment, ce fait apparemment « brut », puisque découlant des statistiques, n’est pas aussi bien établi que le journaliste semble le croire. Il faudrait compléter par un raisonnement « toute chose égale par ailleurs » : le genre est-il plus explicatif que les autres données ? Si on compare une fille et un garçon délinquant distinct seulement par leur genre (même catégorie sociale, même habitat, mêmes socialisations, etc.), trouve-t-on encore une différence significative ? Ce n’est pas sûr. S’ils ne sont pas interrogés correctement, les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. A la rigueur, cette information peut inviter à s’intéresser de plus près aux modes de socialisation genrés et à les utiliser comme expérience naturelle pour tester des propositions théoriques.

Reste que l’information pourrait avoir une pertinence en terme de politique publique : il pourrait aider à orienter l’action en vue de limiter la délinquance. Ici, la référence est clairement faite, dans l’article, avec une autre corrélation qui a fait un certain bruit ces derniers temps : les femmes conduisent mieux que les hommes. On a bien ici une information utile aux pouvoirs publics : peu importe par quel processus les femmes deviennent plus prudente que les hommes, le fait est que si on les incite à conduire plus souvent, on peut espérer réduire les accidents. Quoique je reste un peu sceptique : il est possible que les femmes provoquent moins d’accidents parce que les mauvaises conductrices – se sachant mauvaises – conduisent moins (soit en utilisant d’autres moyens de transports, soit, lorsqu’elles sont en couples, en laissant conduire leur conjoint). Leur calcul changera peut-être si on les y incite, par exemple en baissant le prix des assurances pour les femmes qui conduisent.

Mais concernant la « sous-délinquance » des femmes, on voit mal quel type de politique pourrait en découler, l’article restant d’ailleurs muet sur cette question. On ne peut pas décemment inciter les hommes à devenir des femmes… ni essayer d’inciter les femmes à s’installer dans les quartiers où la délinquance forte dans l’espoir de la faire diminuer. Même si on le faisait, le gain est loin d’être assuré : si la délinquance ne provient pas du genre (d’un point de vue causal) mais d’autres facteurs, la délinquance féminine risquerait simplement d’augmenter. On bute sur un problème classique : on ne peut pas construire une bonne politique sur un raisonnement peu convaincant.

Luc Bronner évoque cependant la question de la communication : « De telles données devraient, en toute logique, interpeller les autorités et amener des réflexions sur les politiques de lutte contre la délinquance, notamment la prise en compte du sexe. Au minimum en termes de communication » (c’est moi qui souligne). Mais là encore, ce n’est pas très convaincant : il est fort possibles que les représentations médiatiques de la délinquance aient déjà intégré ce dimension « masculine ». Si on s’en tient la délinquance juvénile, Laurent Mucchielli montre, en s’intéressant au traitement médiatique de cette question, que les figures masculines et féminines sont bien distinctes et largement caricaturales : d’un côte, le « garçon arabe », délinquant, violent, violeur, de l’autre, la « fille voilée », voilée de force, violée, victimes [2]. Qu’est-ce que la communication politique pourrait bien ajouter à cela ? N’y a-t-il pas un risque à renforcer certains préjugés ? Les femmes apparaissent déjà assez peu dans les médias en tant que délinquantes, sauf à l’occasion de quelques faits divers aussi sordides que rares (comme les infanticides), et même dans ce cas-là il est possible que leur traitement soit différent que celui des hommes (même s’il faudrait ici une enquête en la matière).

Au final, cet article permet de saisir les dangers des « faits bruts ». Faute de soumettre les résultats statistiques à une critique suffisante, le risque est grand de retomber sur certaines formes de naturalisme : les femmes seraient moins délinquantes que les hommes parce que femmes, c’est-à-dire parce qu’elles sont « naturellement » plus douces que les hommes. Comme dans la célèbre chanson de Renaud, ce genre d’affirmations a priori « positives » n’en restent pas moins profondément machiste. L’article de Luc Bronner, sans doute écrit avec les meilleures intentions du monde, ne parvient pas à éviter ces écueils. Et ce parce qu’il se contente de regarder des « faits », du « concret », de trop près : à trop se rapprocher du réel, on finit par ne plus le voir entièrement. Et regarder un détail d’un objet mène trop souvent à des erreurs, comme les aveugles essayant de comprendre ce qu’est un éléphant en n’en touchant que la trompe ou que la patte. C’est le malheur de tout forme d’inductivisme. Et je ne me priverais pas du plaisir de conclure en rappelant que les sciences économiques et sociales sont un moyen d’éviter de tomber dans ce genre de piège…

Bibliographie :

[1] Hughes Lagrange, Marco Oberti, Emeutes urbaines et protestation, 2006

[2] Laurent Mucchielli, Le scandale des « tournantes », 2005



Edit : je viens de lire les commentaires des lecteurs du Monde sur l'article que je critique. Et ben, ça y est, je déprime.


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Sauvons les sciences sociales

Je signale ici la pétition lancée par le collectif "Sauvons la recherche" pour défendre les sciences humaines et sociales au CNRS (et le CNRS aussi du même coup d'ailleurs).

Une pétition de plus, donc.

Les temps sont un peu gris en ce moment pour les sciences sociales. J'aimerais bien dire que le "pire n'est jamais certain", mais c'est devenu une trop grande banalité pour que je m'y risque. Mais le coeur y est...

See ya.

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De l’importance du mot « science »

A l’occasion d’un chat sur le site du journal Le Monde, Xavier Darcos s’est exprimé sur l’enseignement de l’économie en France. Il l’a fait de façon brève, mais cela est loin de me rassurer. Voici le passage en question :




"ti_prof974 : Pourquoi ne pas généraliser l'enseignement des sciences économiques et sociales dans toutes les filières au même titre que l'histoire-géographie ?

Xavier Darcos : Dans une certaine mesure, par le biais de diverses disciplines, l'économique et le social sont déjà abordés, notamment en ECJS [éducation civique, juridique et sociale] et en histoire et géographie. "

Je l’ai dit la réponse est brève. L’exercice du chat s’accommode mal, il est vrai, de réponses longues et élaborées. Cependant, sur ces deux lignes, on retrouve l’erreur la plus dommageable qui soit concernant l’enseignement de l’économie, souvenez-vous. M. Darcos confond l’économique et le social avec les sciences économiques et sociales. Revoilà ce mot, apparemment désuet et négligeable, qui change beaucoup de chose : « science ».

Certes, on aborde des questions économiques et sociales en histoire-géographie, ne serait-ce que par l’étude de la crise de 1929 ou du mouvement ouvrier. Mais on n’y apporte pas le regard de l’économiste ni celui du sociologue. Et c’est bien normal : il s’agit d’un cours d’histoire, le regard porté sur ces objets est, naturellement, celui de l’historien. Ces trois regards scientifiques, portés sur un même objet, ne sont pas substituables. Les historiens ne s’intéressent pas à la modélisation du marché, et, s’ils parlent également de changement, c’est dans une approche tout à fait différente de ce que les sociologues appellent le « changement social ». L’histoire comme la géographie sont des sciences à part entière, avec leurs méthodes, leurs paradigmes, leurs regards. Elles ne peuvent pas remplacer ce qui se fait en sciences économiques et sociales, pas plus que les SES ne pourraient prétendre remplacer le cours d’histoire-géographie.

Cela nous indique qu’il ne faut pas confondre l’objet d’une discipline avec la discipline. Si on le faisait, on pourrait considérablement élaguer les programmes scolaires. Pourquoi parler de la Révolution Industrielle en histoire alors que l’étude de Germinal en cours de français existe déjà ? Et d’ailleurs, pourquoi enseigner le français ? La grammaire, l’orthographe et l’expression sont déjà abordés en ECJS, en histoire, en géographie, en SES, en SVT, en EPS…

Si on ne fait rien de tout cela, c’est simplement parce qu’aucune discipline ni aucune science ne se caractérise par son objet. Ce qui les distingue, c’est le regard qu’elles portent sur ces objets. Histoire, SES, et français sont trois disciplines où il peut être question de la révolution industrielle. Aucune des trois ne dit la même chose, n’aborde le problème sous le même angle. Il y a, évidemment, des passerelles, parfois nombreuses, qui autorisent un travail interdisciplinaire toujours riche et intéressant, surtout lorsque celui-ci obtient l’implication des élèves. Mais ce travail est possible parce que les disciplines sont complémentaires et non substituables.

Ce qui fait le propre des sciences économiques et sociales, ce n’est pas d’aborder des questions économiques et sociales, mais de les aborder armées de la science économique, de la sociologie et de la science politique. Comme toute discipline scolaire, les SES sont la combinaison de plusieurs disciplines savantes, normalement séparées dans le monde universitaire (comme l’histoire et la géographie). Ce sont ces disciplines qui en sont la spécificité et la justification, pas l’objet lui-même. Les questions économiques et sociales sont abordées continuellement dans les médias et la vie publique. Il ne s’agit pas d’initier les élèves à cette réalité, mais de les initier à un regard sur cette réalité quotidienne et apparemment banale. Mine de rien, il ne s’agit là rien de moins que ce que font la plupart des sciences et des disciplines scolaires.

Il est bien dommage que le débat sur les SES en reste à ce niveau. Il y aurait pourtant des choses intéressantes à dire. Ce billet sur l’Antisophiste est très représentatif de ce que pourrait être un bon débat en la matière : un questionnement scientifique – quelle place pour la microéconomie au lycée -, des arguments intéressants – sur l’utilité et l’accesibilité de ces savoirs -, des propositions pédagogiques intéressantes – je suis peu convaincu par l’utilisation des chansons (certains exemples me semblent même franchement idiot), mais l’exploitation des photos est particulièrement intéressante (j’ai un faible pour celle avec Superman).

Je signale, en outre, le colloque qu’organise David Mourey pour le 21 avril prochain. L’initiative de faire se rencontrer les différentes parties, enseignants comme représentants des entreprises, est une très bonne chose, et n’a, pour l’instant, pas eu l’écho qu’elle méritait. Je suis loin de partager tous les points de vue de mon collège – j’ai tendance à croire que le cadre proposé par les SES est plus « plastique » qu’il ne semble le penser – mais j’aime autant que les débats aient lieu. Et si jamais c’est une occasion de recentrer ce débat sur la question scientifique, ce sera déjà une bonne chose.


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Trois erreurs sur l'enseignement de l'économie

On aimerait dire que le débat sur les Sciences Economiques et Sociales rebondit. Malheureusement, c’est très loin d’être le cas. Dire qu’il s’enfonce serait plus juste. Yvon Gattaz signe dans les Echos un nouvel article de critique vis-à-vis de l’enseignement de l’économie au lycée. Comme à chaque nouvel épisode de cette triste série, on est effaré d’une telle méconnaissance de ce qui devrait faire le fond du débat. Ce texte est symptomatique de l’incompétence générale des critiques, que l’on retrouve aussi chez Positive Entreprise ou Michel Pebereau. On y retrouve toujours cette triple méconnaissance : méconnaissance des SES, méconnaissance de l’enseignement, méconnaissance de l’économie. Tant que ces trois erreurs n’auront pas été corrigées, il ne pourra pas y avoir de véritable débat. Aussi, voici quelques tentatives de correction, à partir du dernier article en date.



1. Une méconnaissance des Sciences Economiques et Sociales

Premier point, peut-être le plus grave. Que l’on souhaite critiquer un enseignement peut-être une très bonne chose. Mais il est alors souhaitable de prendre la peine de se renseigner un minimum. Le rapport produit par Positive Entreprise, qui a, finalement, déclenché toute cette affaire, était déjà truffé d’erreurs et d’approximations flagrantes, confinant parfois à la malhonnêteté. Ainsi, les durées indicatives attribuées aux parties consacrées à l’entreprise s’étaient-elles trouvées sérieusement réduite pour mieux cadrer avec le ton général du rapport.

Yvon Gattaz fait cependant assez fort en la matière. Il reproche aux SES de ne pas laisser assez de place à l’entreprise : son article ne s’intitule-t-il pas « réhabiliter l’entreprise au lycée » ? Il donne donc une liste des auteurs qu’il serait souhaitable d’enseigner dans ce sens :

« Adam Smith, Walras, Pareto, J.-B. Say, Keynes, Hayek, Schumpeter, Samuelson, Friedman ou Maurice Allais, notre seul prix Nobel d'économie français »


Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Joseph Schumpeter et Milton Friedman sont soit présents dans les programmes, soit cités dans pratiquement tous les manuels. Samuelson est également régulièrement évoqué comme continuateur de Ricardo (dont l’absence dans cette liste est tout de même étonnante). Le plus étonnant est sans doute la présence de John Maynard Keynes : les économistes ont souvent tendance à reprocher aux enseignants de SES de mettre un peu trop en avant ce dernier ! Yvon Gattaz a-t-il seulement pris la peine de lire les programmes ? Smith, Schumpeter et Keynes sont au cœur de l’enseignement de spécialité de terminale…

Il y a un autre problème : il s’agit là d’une liste d’auteurs censé réhabiliter l’entreprise, comme en témoigne la phrase qui suit directement la liste :

« Si l'entreprise n'est pas toute l'économie, elle en est une composante essentielle, et même l'élément de base »

Pourtant, il n’y a parmi eux aucun économiste de l’entreprise. Si on faisait un cours à partir de Friedman, auteur qui semble trouver grâce aux yeux de M. Gattaz, sans doute à cause de la réputation de libéral, l’entreprise n’y serait présente qu’en tant que combinaison de capital et de travail, comme une boîte noire dont le fonctionnement interne ne présente pas le moindre intérêt. Pas de place pour l’innovation, le rôle de l’entrepreneur ou quoi que ce soit. Bien étrange choix, donc, que cette liste d’économiste. Des noms comme Coase, Williamson ou Simon auraient été plus logique1. M. Gattaz pense-t-il connaître suffisamment la science économique pour donner ce genre de leçon ? Au vu d’une erreur de ce type, on peut franchement en douter.

Voilà donc la première erreur récurrente chez les critiques des SES : ceux-ci ne connaissent ni la réalité de cet enseignement (erreurs sur les programmes ou les méthodes), ni les matières qui y sont enseignés (erreurs sur ce que disent les économistes, sur ce qu’apporte cette discipline, ou sur ce qu’est la sociologie). Que l’on comprenne donc que les enseignants de SES ont quelques difficultés à accepter ce genre de critiques manifestement incompétentes. Lorsque Yvon Gattaz parle d’un enseignant « compétent et consciencieux, mais très mal informé », on ne peut que souhaiter que lui-même prenne la peine de s’informer.

2. Une méconnaissance de l’enseignement

Deuxième erreur : penser que les représentations que les élèves, et plus généralement les français, ont de l’économie proviennent du seul enseignement. Yvon Gattaz tombe dans ce travers, tout comme Positive Entreprise et consorts avant lui. Si, pour corriger l’erreur précédente, quelques cours d’économie ne seraient pas inutiles, c’est ici des cours de sociologie dont on aurait bien besoin. Bref, si Yvon Gattaz a besoin de quelques cours de SES, je serais heureux de les lui donner.

L’argumentaire de M. Gattaz commence par une anecdote :

« Voici un dialogue express entre un adulte et un élève :

« Réponds-moi immédiatement : quel est le plus grand économiste mondial ?

- Karl Marx. »

La réponse est instantanée pour cet élève de première de la section économique et sociale d'un lycée privé. Réponse identique à celles que nous avions obtenues précédemment dans les mêmes sections. »


Evidemment la chose est difficile à vérifier : on ne sait pas de quels élèves il s’agit (bon élève ? mauvais élève ? etc.), quelles sont les conditions de l’entretien (peut-il y avoir du défi par rapport à un intervenant extérieur ?), etc. Toutes les qualités de l’argument fallacieux. Mais, quoiqu’il en soit, M. Gattaz prend cela comme preuve de « l’endoctrinement altermondialiste » que subiraient les élèves dans les cours de SES. Il y a là une énorme faute de logique : on ne peut pas, sur la simple base d’une telle réponse, quand bien même elle serait répété un grand nombre de fois, que c’est les cours de SES qui en sont la cause.

Un élève a toutes sortes de raison de répondre que Marx est le plus « grand économiste mondial » : il a en entendu parler dans plusieurs cours (en histoire dès le collège par exemple), son visage lui est plus familier (la photo de Marx est bien plus connue que celle des autres économistes), il en a entendu parler hors de l’école (à la télévision, dans la presse, dans sa famille, par des associations ou des syndicats, etc.), etc. En outre, répondre que Marx est le plus grand économiste mondial n’est pas, pour un élève, équivalent à penser que Marx est le plus grand économiste mondial : il est possible que l’élève donne le premier nom qui lui passe par la tête ou la réponse qu’il suppose que l’interrogateur attend, ou autre chose encore. Bref, faute de connaître un tant soit peu les élèves, on peut faire des conclusions bien trop rapides.

Mais le point important est le suivant : les représentations de l’économie d’un élève français ne dépendent pas simplement des cours de SES, bien au contraire. Il est même tout à fait possible que l’effet de ceux-ci sur la plupart des élèves soit loin d’être le plus important. Yvon Gattaz surévalue l’influence de l’enseignement, travers bien français s’il en est.

Personnellement, j’aurais demandé aux élèves « pensez-vous qu’un déficit commercial soit le signe d’une crise économique dans un pays ? ». Je ne doute pas que la majorité des réponses auraient été « oui, bien sûr, quelle question ! ». Les SES auraient-elles été en cause ? Il faut bien croire que non. Les médias et les discours politiques ne cessent de se tromper en la matière. Un élève puise à ces deux sources – surtout la première – beaucoup de ses représentations de l’économie. De même que dans sa famille : les représentations de ses parents, les expériences de ses proches, sont aussi à prendre en compte. Si un adolescent voit une partie de sa famille ou de ses connaissances basculer dans le chômage suite à une délocalisation, il en développera très aisément une critique de la « mondialisation libérale » quelque puisse être le discours de son professeur de SES.

En la matière, il y a des socialisations multiples : la place de l’enseignement ne doit pas être surévalué, surtout lorsqu’on rentre dans des domaines tels que les sciences sociales. Sur l’économie, tout le monde a un avis, avant même de commencer les cours de sciences économiques et sociales. L’école doit certes chercher à les faire évoluer, mais elle ne peut être tenue en la matière qu’à une obligation de moyen (mettre en œuvre tout ce qui est possible dans ce sens), pas de résultat.

Ainsi, lorsque Yvon Gattaz écrit :

« Ne nous étonnons pas que, en sortant du lycée, les 43 % des élèves qui ont choisi en seconde l'option sciences économiques et sociales aient surtout entendu parler de social et de son complément obligé, le syndical, et que leurs connaissances réelles en économie soient si médiocres. »

Il ne comprend pas que les connaissances réelles en économie des élèves en question (connaissances qui sont possiblement supérieures aux siennes soit dit en passant) ne dépendent pas que d’un « enseignement de détermination » – autrement dit une option – de deux heures et demi par semaines pendant un an (ou trente semaines…). D’ailleurs, on se demande, s’il y a un tel « endoctrinement altermondialiste » de la moitié des élèves, comment il est possible que le taux de syndicalisation des salariés français soit aussi faible (8% de la population active occupée)…

(En outre, on voudrait bien savoir sur quoi se base cette affirmations de « connaissances réelles en économie médiocres » : il est facile d’affirmer tout et n’importe quoi sans y apporter de preuves un tant soit peu solides)

3. Une méconnaissance de l’économie

Dernière erreur d’Yvon Gattaz et des autres critiques : l’erreur sur ce qu’est l’économie enseignée par les professeurs de sciences économiques et sociales. Erreur à la fois la plus grave et la plus pardonnable. La plus grave parce qu’elle interdit d’emblé tout dialogue en la matière, tout débat un tant soit peu constructif. La plus pardonnable parce qu’elle est tellement symptomatique de l’attitude française en la matière qu’on peut difficilement leur en tenir rigueur de la répéter.

Tout réside dans la polysémie du terme « économie ». Celui-ci désigne à la fois un type d’activité humaine – ayant trait à la production, à l’échange et à la consommation de biens utiles – et une science qui se donne pour objet cette activité – la science économique. Les critiques des SES pensent qu’il devrait y avoir des cours d’économie, alors que les enseignants tiennent à défendre la science. L’un et l’autre ne sont pas substituables.

Les entrepreneurs critiques des SES comprennent dans le terme « économie » leur activité propre. Ils ne comprennent donc pas qu’un enseignement qui porte ce nom soit autre chose qu’une initiation au monde de l’entreprise, au travail et à la gestion. Or la science économique est une façon d’étudier cette activité, et d’autres activités. Il s’agit d’une analyse du comportement humain, qu’il s’agit d’éclairer et de comprendre par l’application d’une méthode et d’une rigueur de la pensée. C’est cela qui est le plus fondamental. Les économistes ont l’habitude de dire que leur discipline ne dit pas ce qu’il faut penser mais comment il faut penser : de façon scientifique et raisonnable.

Par exemple, si l’on souhaitait faire un cours d’économie, c’est-à-dire une initiation à l’activité économique, il serait sans doute nécessaire d’expliquer aux élèves comment on tient un bilan comptable. Si on souhaite faire de la science économique, il s’agira plutôt d’expliquer pourquoi l’entrepreneur fait tel choix d’utilisation de ses bénéfices.

C’est cette confusion qui est la plus problématique, et qui se retrouve en bien d’autres endroits du débat public français. Il y a, dans notre pays, une méfiance ancienne pour les sciences sociales appuyée sur un discours populistes anti-intellectuels. Ce sera le cas lorsqu’un économiste tente d’expliquer que l’intérêt du commerce international est l’import et non l’export, ou que le terme de compétitivité n’a pas de sens appliqué à un pays : il prendra alors le risque de se voir reprocher un éloignement de la réalité, une trop grande théorisation ou d’autres choses du même ordre. Le débat sur les SES ne fait que révéler, une fois de plus, les difficultés de notre pays à accepter le discours scientifique et à vouloir lui en substituer d’autres, nécessairement plus idéologiques.

Car ce que veulent les actuels critiques des SES n’est même pas une simple initiation au monde de l’entreprise, qui passerait par l’apprentissage de quelques techniques de gestion (comptabilité ou autres) – même si Michel Pébereau semble un peu plus dans cette veine. Non, il s’agit de toute autre chose, que révèle très bien ce passage de l’article d’Yvon Gattaz :

« Le plus grave dans l'enseignement actuel de l'économie, ce n'est même pas cette idéologie marxisante sous-jacente, mais le climat de démoralisation permanent insufflé à nos jeunes en mal d'avenir, alors que nous sommes nombreux à semer l'espoir et même, si possible, l'enthousiasme chez nos lycéens »

Qu’on se rende bien compte qu’il s’agit du « plus grave » : l’idéologie marxisante ne serait pas si grave si elle n’était pas déprimante. Ce n’est même pas sur la justesse scientifique d’un propos qu’Yvon Gattaz mène sa critique, mais sur ses effets supposés sur le moral des jeunes ! Qu’importe la vérité du moment que l’on ne les déprime pas.

Cette attitude, je la désigne sous le terme d’« économie bisounours » : elle consiste à juger un savoir non sur sa scientificité, mais sur sa « positivité » ou sur sa « négativité ». Le but de l’économie « bisounours » n’est pas d’améliorer les connaissances des élèves, de leur apprendre des choses utiles ou de leur permettre de raisonner avec rigueur. Non, il s’agit de leur donner espoir, de leur dire que tout va bien dans le meilleur des mondes. A la rigueur, on pourrait envisager de remplacer des enseignants longuement formés aux sciences sociales par des psychologues ou des animateurs mieux à même de comprendre les besoins des jeunes en terme de moral…

Yvon Gattaz sait-il seulement que la science économique est surnommée la « science lugubre » ? Une science, qu’il s’agisse de l’économie, de la sociologie, de la biologie ou autres, n’est pas là pour donner de l’espoir ou être positive. Elle poursuit simplement un objectif de connaissance. En enseignant que l’homme au lieu d’être fait à l’image de Dieu descend du singe, la théorie de l’évolution pourrait être perçu par certains comme déprimante. Faut-il alors cesser de l’enseigner ? Certainement pas. Lorsqu’on s’intéresse à l’économie contemporaine, on tombe effectivement sur des choses déprimantes pour les jeunes : chômage important, précarisation de l’emploi, difficulté d’insertion sur le marché du travail… Mais ce n’est pas la science économique qui est à blâmer pour tout cela. Ce n’est pas non plus les employeurs. Il n’est même pas sûr qu’il y ait effectivement quelqu’un à blâmer – et la science économique, en restituant la rationalité de chacun, pourrait même aller plutôt dans ce sens. Nous ne pouvons pas cesser de parler de la réalité et des faits sous prétexte que ceux-ci sont « déprimants » ou « négatifs ».

D’ailleurs, si on reprend le propos de M. Gattaz, le problème ne devrait pas être celui d’un « climat de démoralisation », mais celui des jeunes « en mal d’avenir » : les perspectives sombres qui les attendent à leur entrée sur le marché du travail ne disparaîtront pas parce que l’on cesse d’en parler. Il vaudrait mieux se poser sérieusement la question de l’insertion des jeunes sur le marché du travail, de leur place dans l’entreprise, du sort des non-qualifiés, etc. L’image que les jeunes se font de l’entreprise est sans doute plus fortement influencée par la récurrence des stages ou l’exercice contraints de « bad jobs » et d’emplois précaires que par tout ce que pourra leur raconter un enseignant, quelqu’il soit.

Dans cette perspective, le débat stérile sur les SES pourrait bien n’être rien d’autre qu’un voile qui, consciemment ou inconsciemment, masquerait les difficultés économiques des jeunes, leurs problèmes d’insertion, et un débat nécessaire sur l’entreprise. Une fois de plus, on demande à l’éducation nationale et à l’école de régler des problèmes qui ne sont pas les siens et qui devraient être traités ailleurs. Un travers bien trop habituel du débat français.

Conclusion : quelle économie voulons-nous ?

Voilà la première question qu’il faudrait se poser dans ce débat : quelle économie voulons-nous enseigner ? Les sciences économiques et sociales enseignent la science économique. Les professeurs de cette discipline sont ouverts au débat sur leur discipline, ses programmes et ses méthodes, pour peu que l’on accepte de se renseigner dessus et que l’on se situe dans ce même registre de la science. Ce qui les irrite, c’est la critique incompétente et les demandes qui sortent du champ scientifique.

Ce que nous ne voulons pas, c’est de cette économie « bisounours », de cette économie qui abandonne l’analyse et l’esprit scientifique, pour se soumettre à d’autres intérêts et d’autres exigences. A une certaine époque, les enseignants de SES disaient qu’ils se battaient pour la conjonction « et » : pour que les sciences économiques et sociales ne se résument pas à la science économique. Aujourd’hui, le débat est sans doute plus large. Il me semble qu’aujourd’hui, ils nous faillent nous battre pour un mot : le mot « science ».

1 Précisons d’ailleurs que l’économie de l’entreprise est l’un des thèmes actuels de l’agrégation de sciences sociales.

A lire aussi sur ce thème :

Sur ce blog :

Ma défense, en deux parties, des SES : Eloge (funèbre ?) des SES I et II

Faut-il enseigner l’économie bisounours ?

Ailleurs :

Enseignement de l’économie : encore un qui a tout compris

Les professeurs de SES pervertissent nos enfants : le retour de la vengeance

Qui sont les idéologues ?

Des T-shirts pour les SES

De la pertinence de l’enseignement de l’économie


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De la micro-économie et des bisounours

Je l'avais réclamé dans les commentaires de cette note de Pierre Maura : un économiste devait expliquer à la face du monde ébloui que, non, la microéconomie ne promeut pas une vision plus "positive", plus "optimiste" ou plus quoique ce soit que la macroéconomie ou la sociologie. Bref que la microéconomie n'est pas plus bisounours que le reste. Emmeline de Regards Croisés sur l'Economie se livre dans l'exercice dans une série de notes qui commence ici. Lecture essentielle.


En plus, elle me cite, ce qui en soit est déjà une preuve de bon goût et de vivacité intellectuelle (une façon à moi de dire merci). Et puis tant que vous y êtes lisez cette note aussi.

Deux remarques supplémentaires sur cette affaire :

Premièrement, Jean-Paul Fitoussi, était invité aux Matins de France-Culture vendredi dernier. L'affaire des manuels de SES a bien évidemment été évoquée. La discussion n'a pas forcément volé très haut - il faut dire qu'avec Alain-Gérard Slama dans la salle, toute élévation est difficile. Je suis cependant très déçu d'avoir attendu quelqu'un comme Fitoussi expliquer que l'économie s'enseigne toujours soit d'une façon favorable à l'Etat, soit d'une façon favorable aux entreprises... Voilà qui est à des kilomètres de ma conception de l'économie, et plus généralement d'une science, qui n'a pas à être favorable à quoique ce soit, ni à qui que ce soit. Dommage, vraiment. Ce matin, c'était Michel Rocard qui m'accompagnait sur le chemin de mon lycée. Comme le dit Mathieu P., malgré ses déclarations de bonnes intentions, il semble encore persuadé que la croissance trop faible s'explique par l'enseignement de l'économie...

Deuxièmement, ce qui est particulièrement énervant dans cette affaire, c'est que l'on ne parle que de l'économie. Et la sociologie alors ? Et les sciences politiques ? Sans doute le problème vient-il de la racine "socio" d'une part, et de l'adjectif "politique" de l'autre. Ces deux disciplines sont sans doute identifiées soit comme "socialiste", soit comme "apprentissage de la politique". Du coup, je redigerais prochainement une note sur les différents sens du mot "social", histoire de clarifier les choses.

A part ça, ma note sur les discriminations n'attend plus que relecture : ne vous inquiétez pas, ça vient.

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Faut-il enseigner l'économie bisounours ?

J'apprends aujourd'hui dans le Figaro que la faible croissance de la France provient du refus des enseignants de faire l'apologie de l'entreprise. Tiens donc...


Je l'avais déjà dit : taper sur les sciences économiques et sociales redevient à la mode, comme le gel dans les cheveux ou la musique électronique. Une fois de plus, c'est Positive Entreprise qui se trouve être le fer de lance de cette critique, en avançant cette fois l'argument du "point de croissance qui manque" (!) . Notre cher ministre a répondu à leurs attentes en annonçant un audit sur les manuels de SES, accusés de colporter un vision négative et pessimiste de l'entreprise. Le journaliste du Figaro cache à peine sa très grande satisfaction de la décision.

Que répondre à tout cela ? Faut-il répéter, une fois de plus, que les SES voient passer trop peu d'élèves pour qu'on puisse sérieusement penser qu'elles sont responsables des incompréhensions les plus courantes de l'économie ? Olivier Bouba-Olga l'avait dit au tout début de cette énième polémique :

"Sur la base de ces chiffres, il s’avère donc que seuls 66,4%*43,1% des élèves suivent l’enseignement de SES, soit 28,6% et donc, vous l'aurez deviné, 71,4% des élèves ne suivent pas un tel enseignement. Affirmer que l’enseignement de SES est une des causes principales du désamour des jeunes pour l’entreprise est donc erroné."

J'avais ajouté, plus tard, que l'hypothèse inverse - l'enseignement des SES acculture les élèves au monde de l'entreprise - était tout aussi plausible : c'est notamment ce que montre l'enquête ethnographique de Stéphane Beaud.

Faut-il rappeler que la critique de Positive Entreprise est très largement une critique incompétente ? Pourquoi pas. Il suffit de lire l'article dont se fend Thibault Lanxade dans le Figaro :

"Jamais l'épanouissement personnel grâce notamment à l'exercice de son métier n'y est traité."

Il suffit de regarder les programmes de Terminale : ceux-ci mettent l'accent sur le rôle intégrateur du travail, sur les identités collectives qui en découlent. Si on parle de la précarisation, c'est justement parce que celle-ci ne permet pas d'accéder à une forme d'individualisme positif ! Il suffit sur ce plan de relire Robert Castel. Le président de Positive Entreprise n'a pas pris la peine de lire (ou de comprendre) les programmes. Il est en cela égal à son association, dont le dernier rapport sur le thème était truffé d'erreurs et d'approximations. Heureusement que tous les entrepreneurs ne sont pas à cette image.

Faut-il enfin répéter que l'enseignement des sciences économiques et sociales au lycée n'a vocation ni à faire l'apologie ni à faire la critique de l'entreprenariat ou de l'entreprise ? Que notre seul objectif est de transmettre des savoirs scientifiques, une méthode d'appréhension du réel ? David Mourey s'y essaye dans le Figaro également, mais de façon un peu trop timide à mon goût.

Mais ce qui m'inquiète le plus, c'est la diffusion lente, y compris aux plus hautes sphères de l'Etat - le ministre, excusez du peu - d'une conception de l'économie, et plus largement des SES, assez horripilante : l'économie bisounours*.

Qu'est-ce que c'est que l'économie bisounours ? On savait que les critiques des SES ne se plaçaient pas sur le plan scientifique - la critique des économistes que j'évoquais ici est de ce point de vue beaucoup plus recevable - mais sur le plan idéologique. On reproche aux SES de ne pas avoir un discours "favorable" à l'entreprise... Mais on commence à entrevoir la conception de l'économie qui devrait se substituer à la conception scientifique.

On découvre ainsi qu'il n'est pas bon de parler de choses "déprimantes" ou "pessimistes" aux jeunes :

"Pour preuve : en classe de seconde, avant même de parler du monde de l'entreprise, un ouvrage comme Magnard consacre une trentaine de pages à la précarité et au chômage. À peine évoquées en seconde, les relations sociales au sein de l'entreprise sont principalement développées en première puis en terminale. Mais le plus souvent étudiées à travers les conflits sociaux que les différents ouvrages valorisent pour faire évoluer le sort des salariés."


(il faudrait signaler les nombreux défauts de l'article du Figaro : des cas particuliers présentés comme des situations générales, une méconnaissance des programmes et du travail d'enseignant, etc. Passons.)

"L'entreprenariat et la réussite ne sont pas valorisés, les développements consacrés au travail traitent surtout du chômage, de la précarité, de l'exclusion, du stress, du harcèlement…"

Ainsi, il ne faudrait pas parler du chômage et de la précarité aux jeunes : vous comprenez, sinon, ça les déprime ! Et surtout, n'évoquons pas la possible de conflits entre salariés et employeurs... vous pensez, le conflit, quel horreur ! Il vaut mieux leur enseigner que tout le monde est beau, tout le monde est gentil et il n'y a pas de problèmes. Le monde des bisounours en quelques sortes.

En outre, pourquoi s'en prendre aux SES ? Ne faut-il pas étendre l'économie bisounours à d'autres acteurs ? Avez-vous déjà imaginé les ravages que provoquent les journalistes en parlant si souvent du chômage ou de la précarité au journal de 20h ? Ne faut-il pas interdire aux plus vite ce genre de reportages et rendre obligatoire des portraits extasiés sur le parcours des grandes entreprises ?


Bref. Laissons l'ironie là. Peut-on sérieusement, comme le dit Thibault Lanxade, "apprendre à lire le monde" sans évoquer le chômage ou la précarité ? Ce que demande Positive Entreprise, et peut-être bientôt le ministre, c'est d'ignorer ou de minorer une question centrale, sur laquelle les élèves sont intéressés et sont demandeurs d'explications et d'éclairages. Ce sont des thèmes déprimants ? Peut-être. Est-ce notre faute si la réalité est déprimante ? Le chômage et la progression de la précarité sont des phénomènes réels, lisibles dans les statistiques, et nos élèves y sont sans cesse confrontés, soit dans leurs familles (pour les moins chanceux), soit dans les médias. Les amener à des visions moins idéologiques de ces problèmes est l'une de nos missions : par exemple, en montrant que le chômage n'est pas le fait de méchants patrons qui ne veulent pas donner du travail aux gens...

Pour le reste, s'il s'agit d'initier les élèves à la réalité du monde de l'entreprise, le plus efficace n'est-il pas alors de leur permettre de faire des stages ? Plutôt que de s'en prendre à un enseignement scientifique, il serait bon de se poser la question de l'accueil des jeunes dans les entreprises, lequel n'est visiblement pas toujours des meilleurs. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le défendre, les Français n'ont rien contre le travail ni contre l'entreprise en général : simplement certains d'entre eux ont une mauvaise expérience de cette activité.

Voilà pour cette note rédigée "à chaud". Je pense que mon énervement se ressent par moment. Enervement ou lassitude : seulement six mois après avoir pris mes fonctions, ça promet pour les 42 années à venir (hypothèse basse) ! Reprise du déroulement normal du blog d'ici dimanche, avec une note où il sera question de constructivisme, d'expérience urbaine et discrimination.

* La paternité de l'expression "économie bisounours" ou "théorie bisounours" est partagée avec Mélanie R., qui se reconnaitra.

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