Scènes de la lutte politique dans des toilettes publiques

La sociologie a ce défaut qu'elle finit rapidement par contaminer tous les aspects de votre vie, au point qu'il peut être difficile d'arrêter de regarder le monde sous cet angle. Même lorsque l'on se rend dans un lieu normalement dédié à la satisfaction de bien naturels besoins. Certains y voient des signes divers d'inégalités ou de sexisme. Pour ma part, dans la continuité de ce que j'ai pu écrire récemment, j'ai vu dans des toilettes récemment visité un espace d'expression politique.

C'est en me rendant dans la bibliothèque d'une grande école parisienne que je suis tombé par hasard sur quelques graffitis qui m'ont réfléchir. Commençons tout d'abord par poser les choses, afin de rendre le propos aussi vérifiable que possible. L'objet du délit se trouve donc situé au 30 rue Saint-Guillaume dans le 7ème arrondissement de Paris, au premier étage du bâtiment - et, pour des raisons évidentes, je n'ai visité que le côté réservé aux hommes. Voici une photo générale (oui, sortir son appareil photo dans un tel lieu peut sembler étranger, mais c'est aussi ça, d'être sociologue) :

Cliquez sur les images pour les voir en plus grand

A priori, rien de bien folichon. Des tags dans les toilettes, ce n'est pas exactement ce que l'on peut appeler une découverte sociologique de première ampleur. Et j'ai traîné mes guêtres dans suffisamment d'établissements d'enseignement, secondaires ou supérieurs, pour ne pas m'étonner outre mesure de la présence de quelques graffitis. Alors pourquoi ceux-ci ont-ils retenus mon attention ? Observons de plus près :


Il ne s'agit pas des habituels petites annonces invitant à des échanges que Benoit XVI réprouve, mais d'un véritable dialogue politique qui s'est visiblement instauré entre plusieurs participants. Un tag originel, en noir, peut-être distingué au centre : il liste une série de grandes dates historiques, toutes renvoyant à des révolutions ou révoltes françaises - de 1793 (étrange d'ailleurs de choisir la Terreur comme point de référence) à 1968 - et se termine par un "2011" accompagné d'un point d'interrogation. La signification ne demande donc pas d'avoir fini son cursus dans la maison pour être saisie. Mais au cas où, l'auteur a cru bon de rajouter "la commune refleurira".

Ce premier message me fascine pourtant. Habitué à chercher à expliquer les comportements des individus, celui-ci, le fait de laisser à cet endroit une marque écrite, et celle-là en particulier, me pose quelques problèmes. Difficile d'y voir l'intérêt quand le gain d'un tel message, anonyme qui plus est, est de l'ordre du zéro absolu. Difficile aussi d'y voir, simplement, le sens prêté par l'auteur à sa propre action. C'est donc de là dont je suis parti, de la difficulté de comprendre l'expression politique par les tags dans les toilettes publiques.

On pourrait d'abord essayer de rationaliser tout cela en se tenant compte de l'institution où cette forme d'expression prend place. Que les étudiants qui fréquentent le plus cette bibliothèque fassent sciences popo, ça pourrait ne pas être si étonnant (désolé, il fallait que je fasse ce jeu de mot). Il me semble cependant que la chose est ici un peu différente de ce qui peut se faire le plus souvent. Fions-nous pour cela à une source inattaquable, à savoir le Guide du Routard de l'IEP de Bordeaux, édition 2005-2006, création de Mie de Pain et Démocratie, journal simple et funky auquel j'ai eu l'honneur et la joie de participer en mon jeune temps. Voilà ce que l'on peut lire dans une rubrique consacrée aux toilettes de l'institut de Pessac (le texte n'est pas de moi, mais probablement de Choléra ou de Bartabas, je ne suis plus sûr) :

Vous avez le temps de repérer les meilleurs citations. Dans mon meilleur de (je me refuse à parler de best of, parce que j'aime pas le McDo), citons le mythique : "- M. Le tapon est professeur d'économie ? - Héron, Héron, petit, pas Tapon", le grinçant "Sardin m'a tuer", le facile "Institut de l'Eradication de la Pensée", le philosophique "Dieu est mort (Nietzsche)/Nietzsche est mort (Dieu)", ou encore le suréaliste "message de l'Amicale des bouchers girondins"...

Florilège rigoureusement authentique (je le sais, j'y étais), et qui laisse à penser que, si dans ces lieux de haute tenue intellectuelle, on préfère tutoyer les hautes sphères de la pensée plutôt que d'y rechercher quelques partenaires d'un soir, on y exprime d'abord des messages à caractère humoristique (d'une folle drôlerie, il faut bien le dire) plutôt que des incitations à la mobilisation politique. On a d'ailleurs un exemple sur la photo ci-dessus avec le "Mieux vaut chier à la bibli ici que bosser à l'Apple Store en face" (je vous avais prévenu, on se bidonne grave).

On notera toutefois qu'un certain nombre de ces graffiti, tant ceux relevés à Bordeaux que les parisiens que je commente ici, ont pour thème la dévalorisation de l'institution dans laquelle les étudiants se sont pourtant plus ou moins battu pour rentrer (voir l'image suivante, qui a subit une rotation de 90° pour être plus lisible). Ce type d'expression se comprend plus facilement, parce qu'elle est finalement assez classique dans la pratique du graffiti. Porter un regard désabusé ou humoristique sur l'environnement dans lequel on évolue est presque la raison du graffiti depuis qu'il a dépassé le stade du simple tag, c'est-à-dire de la simple signature. S'exprimer dans les toilettes a dès lors du sens.


Pour un slogan politique plus radical, les choses sont encore un peu difficile à comprendre. Continuons donc à observer le mur en question. Comme on peut le voir, le premier graffito et son invitation à la révolte populaire n'est pas resté sans répondre. On peut tenter de reconstituer une chronologie. Un deuxième intervenant, armé d'un marqueur violet, lui a fait une première réponse par un commentaire laconique sur chaque date, concluant que l'on était pas "parti pour" le refleurissement de la commune, avec visiblement quelques regrets au bout de la plume. Vient ensuite un commentaire du commentaire au-dessus, relié au premier par d'autres flèches. Et en même temps, ou après, ou avant - il devient difficile de reconstituer la séquence - d'autres remarques soit sur les réponses, soit sur le débat lui-même (voir photo suivante).


Voici donc cet innocent mur de toilette transformé en lieu de débat politique, où l'on s'affronte avant tout sur la définition des évènements et le sens à leur prêter - définir si les dates évoquées sont, ou non, de "vraies" révolutions, de vraies révoltes. L'actualité, d'ailleurs, intervient assez vite dans cet affrontement. Trois semaines après avoir pris la première photo, je suis retourné au même endroit pour découvrir qu'un nouvel intervenant avait pris part à la discussion.


Le stylo bille noir pense que les révoltes dans le monde arabe constituent le soulèvement tant attendu pour l'année en cours. Ce point est important. Il témoigne qu'il ne s'agit pas simplement de réactions rigolardes à quelqu'un qui aurait le mauvais goût de s'exprimer dans les toilettes, mais bien d'un dialogue politique : il y a des gens qui discutent d'un sujet, et d'autres qui commentent leurs discussions, éventuellement en s'en moquant ou en remettant en cause sa légitimité ou sa forme. C'est exactement ce qui se passe quotidiennement dans le débat public français.

Mais pourquoi répondre au message original ? Pourquoi prendre la peine d'interrompre ou de prolonger son passage aux lieux d'aisance pour ajouter une intervention à un débat dont on n'est même pas sûr qu'il s'agisse bien d'un dialogue ? Alors que l'on n'a aucune certitude, loin de là, que celui à qui on s'adresse verra la réponse qu'on lui fait ?

On peut supposer que c'est la forme écrite du message qui suscite la réponse, ce qui verse de l'eau au moulin d'une performativité de l'écrit. C'est parce que le message est là, parce qu'il n'est pas une parole qui s'envole mais un écrit qui reste, parce qu'il acquiert, en étant transformé en partie d'un environnement quotidien, une certaine permanence qu'il appelle à une réponse. On ne se sentirait pas obliger de faire la leçon à quelqu'un qui, se présentant dans le hall de la bibliothèque, crierait haut et fort la même série de date et la même conclusion. On se contenterait sûrement d'attendre qu'il soit mis dehors manu militari et on le considérait comme fou. Mais à celui qui prend la peine d'écrire le message sur un mur, même celui le moins considéré du monde, on se sent obligé de répondre, nonobstant le fait que son geste n'en est peut-être pas moins fou.

Mais la force de l'écrit n'est pas une explication suffisante. En effet, il y a dans ces mêmes lieux, d'autres messages écrits qui ne suscitent pas de réponses.


Faut-il donc chercher l'origine de la réponse dans le contenu du message, dans quelque caractéristique grammaticale des propos tenus qui serait de nature à susciter une réponse ? C'est douteux. Le message d'où tout est parti est assez péremptoire. S'il contient un point d'interrogation, celui-ci n'est que rhétorique, et d'ailleurs les premières réponses n'ont absolument pas porté sur celui-ci. Il faut donc qu'il y ait autre chose.

La meilleure explication que je puisse trouver est la suivante. Les graffiti ont toujours été une pratique profondément agonistique, c'est-à-dire une forme de lutte et d'affrontement par l'écriture. L'objectif des premiers taggers étaient de laisser leur "signature" partout, y compris dans des endroits que les autres ne pouvaient pas atteindre - par exemple, les métros new-yorkais. Il s'agit toujours de se mesurer aux autres. On peut se reporter par exemple à ce passage de Street Art. The graffiti revolution de Cedar Lewishon, où ce dernier interviewe la graffiti writer Lady Pink :

Cedar : From 1975 to when you started in 1979, graffiti expanded incredibily fast from just being very basic tags to being this fully formed art form. Why do you think it developed so quickly ?
Lady Pink : Because of the competition in the different boroughs. The subway trains would travel from Brooklyn to the Bronx and people would challenge each other, not verbally or physically, but for better work, bigger work, more work.

C'est à une forme d'affrontement assez proche que l'on assiste sur le mur qui nous intéresse : on rivalise d'à propos, d'esprit ou même de culture, comme en témoigne le texte de Chateaubriand apparaisant sur la photo suivante :


On y voit aussi la façon dont des mots d'esprit, dont je laisse chacun seul juge de la qualité et de la profondeur, viennent se mêler aux commentaires sur le message originel. On est bien dans une forme d'affrontement, et c'est cette relation particulière qui est à l'origine des différents tags, c'est la lutte qui donne la motivation suffisante pour rentrer dans le jeu, braver l'interdiction d'écrire sur les murs pour apporter son trait d'esprit au débat. Et cet affrontement découle avant tout de la forme du message : c'est parce que celui-ci est inscrit sur un mur que ce type de relation se met en place entre les participants.

En effet, les premiers graffiti, en se présentant sous une forme humoristique, changent la signification du mur et font de lui un lieu d'affrontement. Le reste découle naturellement de cette redéfinition de l'espace des toilettes en espace politique et en espace de lutte. La série de dates s'inscrit ainsi dans cette logique : puisque le lieu existe en tant qu'espace d'expression et d'affrontement, autant proposer un message guerrier, qui n'appelle pas tellement de réponses mais sonne plutôt comme une prévision ou un défi, en tout cas, quelque chose qu'il faut mettre à l'épreuve.

Il est sûr cependant que n'importe quel espace ne peut pas être redéfini ainsi. D'ailleurs, il existe d'autres pratiques de graffiti au sein de la même institution (cf. photo suivante). Celles-ci, parce qu'elles sont plus aisées à contrôler par ceux qui exercent un pouvoir sur l'espace, ne peuvent être subverties de la même façon. Il faut également tenir compte du fait que les murs des toilettes sont définis comme des lieux potentiels d'expression depuis bien longtemps.


On pourrait penser qu'une réflexion sur les murs des toilettes, fussent-elles susceptibles de recevoir les postérieurs de futurs leaders politiques, ne mérite pas une heure de peine. Mais il y a peut-être des leçons plus générales à en tirer. A commencer par celle-ci : parce qu'il est défini comme un lieu d'affrontement, ce mur n'est pas un lieu de dialogue ou de débat, pas un espace où l'on n'essaye de convaincre l'adversaire mais l'où on essaye avant tout de l'humilier et de le ridiculiser aux yeux d'un public que l'on ne rencontre vraiment jamais. Or, de quelle façon est défini le débat politique plus classique si ce n'est celle-là ? Si l'on trouve parfois que le débat public n'a pas la qualité qu'il devrait avoir, il faut peut-être moins en chercher la raison dans les caractéristiques de ce qui y prennent part que dans la façon dont ils s'affrontent. C'est sans doute la restitution de leurs paroles sous une forme écrite ou enregistré, dans la presse écrite, puis dans la télévision et aujourd'hui, encore plus, via Internet, qui conduit à cette forme de lutte qui, finalement, n'est peut être pas si différente de ce qui se passe ici, dans ces lieux d'aisance...
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De la pédagogie en politique

Le désormais fameux sondage Harris, à défaut d'avoir quelque pertinence, a au moins joué son rôle : celui de lancer la campagne électorale de 2012 (ou au moins de l'avoir officialisé, car elle a plus probablement démarré le 7 mai 2007) et d'en fixer la narration. La question du Front National est malheureusement destinée à faire de la question de l'immigration une des thématiques centrales du débat politique des prochains moins. Encore... Mais les commentateurs commencent à traduire cela sous la forme d'une "inquiétude des Français" face à la mondialisation. On peut souligner que, par rapport à celle-ci, la classe politique française fonctionne généralement selon un deux poids, deux mesures : d'un côté, la "pédagogie", de l'autre, la "réponse aux inquiétudes des Français".

D'un côté, il y a la mondialisation de l'économie, sa concurrence internationale et surtout celle des travailleurs entre eux, sa mobilité des capitaux, sa nécessité d'être "compétitif", son incitation, devant laquelle on ne peut guère reculer, à "réformer" le système français, particulièrement en ce qui concerne la protections sociale, pour le mettre à l'heure du monde. Face à cette mondialisation-ci, la forme d'approche politique qui s'est imposée a été celle de la "pédagogie" : il faut expliquer aux Français que le monde a changé et que pour survivre dans ce nouveau contexte, ou tout au moins maintenir sa place et sa situation, il faut consentir à quelques sacrifices plus ou moins important.

De l'autre, il y a une mondialisation complémentaire à la première, celle des hommes et des femmes, ceux qui quittent leurs pays pour aller travailler ailleurs. Non moins ancienne que la première (sans doute même plus), elle en partage certains traits, comme une invisibilisation partielle - on fait plus attention aux déplacements des pauvres qu'à ceux des riches comme on fait plus attention à certains mouvements de capitaux qu'à d'autres. Tout au moins ne les voie-t-on pas sur le même mode : il faudrait attirer les riches et empêcher les pauvres de rentrer. Comme la précédente, elle est vécue sur le mode de la menace pour notre pays. Mais la réaction politique a été tout autre : plutôt que de tenter d'expliquer aux Français ce qu'il en est, il faut "répondre à leurs inquiétudes" sans les remettre en question.

Pourtant, on pourrait traiter politiquement la mondialisation humaine comme on traite la mondialisation économique (la distinction entre les deux étant d'ailleurs douteuse). On pourrait expliquer, par exemple, seulement par exemple, que la France est très loin d'être le pays qui reçoit le plus de migrants en Europe. Que accueillir l'immigration ne revient pas, selon une formule trop souvent entendue et mal comprise, à accueillir "toutes la misère du monde". Que la misère, le chômage et leurs cortèges de difficultés qui frappent certains quartiers doivent moins à l'immigration qu'à la ségrégation urbaine, l'enfermement scolaire et social, et autres, bref à ce qui se passe ici et maintenant et qui frappe des personnes qui sont aussi française que moi plutôt qu'à une vague frappant depuis l'extérieur. Qu'il faudrait peut-être aussi réfléchir sur les conditions d'accueil et d'arrivée, et que même Hughes Lagrange est d'accord avec ça. En un mot, on pourrait faire preuve de "pédagogie" et expliquer aux Français quels sont les vrais enjeux.

On pourrait, mais on ne le fait pas. Au contraire, celui qui s'y risquerait prendra toujours le risque de se voir reprocher un "angélisme" de mauvais aloi, de refuser de répondre aux angoisses des Français, voire de mépriser ceux-ci par "parisianisme" ou je ne sais quoi. Autant de reproches que l'on ne fera pas à celui qui voudra défendre que ces mêmes Français doivent accepter le jeu de la mondialisation économique.

Ce point nous rappelle que les "problèmes politiques" ne s'imposent jamais tout seul, simplement parce qu'ils sont problématiques. Ils font toujours l'objet d'une lecture de la part de la classe politique. On me dira sans doute que, même si tous et toutes décidaient demain que l'on peut ignorer la mondialisation économique, celle-ci n'en cesserait pas moins d'exister et d'imposer certaines défis à la France, à sa situation économique et à sa politique du même tonneau. Et on aura raison de le dire. Mais de la même façon, continuer à lire les problèmes d'insécurité comme se ramenant à des problèmes d'immigration n'empêchera jamais que ceux-ci aient d'autres origines. On ne réglera pas les problèmes de ségrégation urbaine, par exemple, en retirant la nationalité aux Français par acquisition ayant commis certains crimes... Et pourtant, c'est ce que l'on continue à faire. En le faisant passer pour une attitude responsable qui plus est.

Deux topiques du débat politique donc : la "pédagogie" et la "réponse". Mais pourquoi l'une parvient-elle à s'imposer dans certains domaines tandis que l'autre domine sur certaines questions ? Comment expliquer leur répartition dans le débat public ? Surtout que l'on pourrait s'attendre à ce que la "réponse aux inquiétudes des Français" ait une popularité plus grande auprès de ceux qui veulent séduire "l'opinion publique" (qui n'existe toujours pas, par ailleurs).

Sans doute faut-il revenir à la question de l'activité politique elle-même, et au fait qu'elle consiste le plus souvent à qualifier des évènements d'une certaine manière : les hommes politiques ne sont jamais que désigner ce contre quoi on peut lutter et ce que l'on doit accepter. Mais pour que ces tentatives de qualification soient acceptés, il faut pouvoir en donner des "preuves" - même faussées. Difficile d'obtenir des résultats en matière économique : difficile, donc, de tenter la topique de la "réponse". La "pédagogie" est donc une ressource. Il est plus facile, en revanche, d'exposer des résultats en matière d'immigration, qu'il s'agisse de lois ou d'arrestation. La "réponse" peut donc pleinement jouer. Derrière cette question, il y en a une autre, plus profonde : celle du pouvoir des Etats, de ce sur quoi ils peuvent encore jouer. Rien que ça.
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Sexe, marchés et jeux vidéo

Sur le blog Sociological Images, un post s'intéresse à l'inflation poitrinaire de certaines héroïnes de jeux vidéo (pour voir l'image, cliquez sur "lire la suite", bande de pervers). On pourrait en conclure à un sexisme très fort dans les jeux vidéo. Mais alors comment expliquer que ce même univers ait pu fournir quelques exemples d'héroïnes féminines beaucoup plus "positives" ? Pour le comprendre, il faut se pencher sur l'organisation du marché (attention : ce qui est après le saut est No Safe for Work comme disent les anglo-saxons).


Si l'image ci-dessus peut avoir quelque chose de frappant, je doute pour autant qu'elle représente une transformation récente ou même une simple évolution dans le (plus si) petit univers des jeux vidéo. La mise en avant de personnages féminins plus ou moins sexualisés n'est pas franchement nouveau, et pourrait être considéré en la matière comme une tendance lourde. Il faudrait sans doute faire quelques statistiques, objectiver un peu tout cela, mais reconnaissons qu'il y a peu d'indices qui laissent à penser que ce soit là un phénomène récent.

On pourrait donc penser que le monde des jeux vidéo est un univers sexiste où le corps des femmes est exploité afin de séduire une audience que l'on suppose à la fois masculine et hétérosexuelle - les sociologues américains parlent d'hétéronormativité, une notion plus rare dans la littérature française (et c'est bien dommage). Mais quand on y pense, les jeux vidéo mettent également en avant des personnages féminins forts, assez éloignés des stéréotypes de passivité trop souvent attaché aux femmes. Il y a certes un bon lot de princesses à sauver, mais même des "enlevées" professionnelles comme Peach ou Zelda ont pu être mise en scène de façon plus "musclée" : dans la série des Super Smash Bros, par exemple, elles maravent graves des tronches.

Il est très difficile de trouver une image des deux personnages en train de combattre (pour la source de celle-ci, cliquez). On essayera de comprendre pourquoi plus loin dans le billet.

Evidemment, Peach ne nous épargne la rositude et les poses stéréotypes - jusqu'aux coups de poêle à frire assénés sur la tête de l'adversaire... Zelda a aussi tendance à prendre une place de plus en plus active dans sa série : de simple "objet à sauver à la fin du palais" dans les premiers, elle est devenu guide du héros (travestie, certes, en homme) dans Ocarina of Time ou chef d'un bateau pirate qui ne s'en laisse pas compter dans The Wind Waker.

Mais d'autres personnages évitent même ces stéréotypes. L'exemple le plus fameux est celui de Lara Croft : une archéologue qui crapahute joyeusement dans la jungle, flingue des espèces en voie de disparition à tout va, court, saute, résout des énigmes, et renverrait volontiers Indiana Jones au rang de petit rigolo avec un fouet. On me dira qu'elle porte un mini-short et a une poitrine généreuse. Certes. Mais le mini-short peut sans doute se justifier quand on se balade dans des zones tropicales. Et vue les stéréotypes attachés aux femmes poitrinairement avantagées, le fait que le joueur ne la contrôle ni pour se dégoter un mec, ni pour choisir une trente-sixième paire de talons aiguilles, c'est déjà pas mal.

Sans doute certains lecteurs se disent-ils, à ce stade, que je délire : considérer Lara Croft comme un personnage féministe ! Pourtant, dans le cadre du jeu, elle en a certains aspects. Dans le cadre du jeu. C'est ça qui est important. Parce que lorsque les médias mainstram se sont penchés (massivement qui plus est) sur le personnage, c'est ce genre d'image qui a été utilisé et diffusé :


Voici une Lara Croft ramenée au statut de simple mannequin de mode. Si les médias mainstream ont été très intéressés par le physique du personnage, ils ont été beaucoup moins empressés de se souvenir que pour être archéologue, il faut en avoir dans le ciboulot. Plus encore, l'attitude donnée au personnage dans ces représentations est beaucoup plus "sensible", ici avec un petit côté craintif : exit, donc, le côté aventurier et volontaire !

Pour m'en référer toujours à Howard Becker et à ses mondes de l'art, pour sortir du monde du jeu vidéo et s'intégrer à celui des médias de plus grandes audiences - le premier Tomb Raider date de 1997 rappelons-le - il a fallut se plier aux conventions de ceux-ci, aux règles et aux attendus de ceux qui peuvent contrôler l'accès des biens culturels à un public plus large : journalistes, presse, etc. Et ceux-ci ont été attiré et ont diffusé des images respectant les canons de la photo de mode et de la présentation sexualisé des femmes dans la presse, y compris la passivité des attitudes. Première leçon donc : l'exploitation du corps des femmes à des fins promotionnelles n'a pas à voir seulement avec une force "naturelle" de la sexualité sur les comportements d'achat, mais sur l'existence d'une structure et d'un système d'attentes de telles représentations dans le marché des biens culturels.

Ce n'est pas le cas seulement pour Lara Croft. Pensons au personnage de Dora l'exploratrice. Certes la série peut sembler irritante d'un point de vue adulte avec son univers sucré, ses chansons simplistes et sa façon de s'adresser au spectateur. Il n'en reste pas moins que c'est l'un des seuls personnages féminins destinés aux enfants qui ne soit pas ultra-féminisé : pas de talons hauts, pas de petites jupes ou de piercing au nombril, pas d'intérêt pour la mode et les frivolités, mais un look adapté à son activité principale - l'exploration - dans laquelle elle n'a rien à envier aux hommes. Franchement, à choisir entre ça et certaines autres séries, je sais ce que je préférerais que mes futures filles regardent... (de toutes façons, je leur lirais La Huitième Fille de Pratchett, elles apprendront vite). Pourtant combien de fois les médias ont-ils mis l'accent sur ce côté finalement assez féministe de Dora ? Une fois de plus, ce sont les jouets et les autres produits dérivés qui, pour attirer l'attention, ont dû se plier aux normes du sexisme.

Mais on peut aller plus loin. Regardons donc ce qui arrive à une autre héroïne du monde des jeux vidéo, pour le coup beaucoup plus ancienne que Lara Croft : j'ai nommé Samus Aran, héroïne de la série Metroid, peut-être l'une des figures les plus anciennement féministes en la matière. Samus est une chasseuse de prime de l'espace qui met régulièrement ses services à la disposition d'un gouvernement galactique en lutte contre les inquiétants Pirates de l'espace autour d'une race extraterrestres - les metroids - à exploiter à des fins militaires quand Samus serait plutôt prête à se débarrasser de cette menace. On le voit, on est très loin de Léa Passion Talons Aiguilles. D'ailleurs son apparence ne laisse aucun doute là-dessus : Samus n'est pas là pour la gaudriole. Voyez plutôt.


La série, d'ailleurs, s'abstient généralement de jouer sur la féminité de son héroïne. Celle-ci constituait une surprise dans le premier épisode de la série (sur NES), le joueur ne découvrant que dans une séquence finale où il fallait avancer sans l'armure, que le personnage qu'il contrôlait depuis le début était en fait une femme - ce qui interrogeait de façon très intéressante nos présupposés en la matière, puisque nous avons en effet tendance à penser qu'un personnage principal est, par défaut, un homme. Mais par la suite, il n'a pas été question de mettre en scène de façon caricaturale sa féminité : certains personnages l'appellent affectueusement "young lady" ou "princess" sans que cela ne conduisent à une dévalorisation puisqu'on la voit parler d'égale à égal avec eux, voire avec une position supérieure ; on ne lui a pas adjoint un petit copain ou un amoureux auquel elle serait prête à sacrifier sa vie de chasseuses de prime est son indépendance ; dans tous les épisodes, elle est le moteur de l'action et se caractérise par son sang-froid et son courage, pas par ses émotions "hystériques" (ce que Nintendo avait pourtant fait dans Super Princess Peach où les émotions de celles-ci, comme sa tendance à pleurer, étaient ses armes - image ci-dessous).


Certes, on me dira que, dans les premiers épisodes (en gros avant le passage à la 3D), Samus apparaissait en bikini dans les génériques de fin, pour peu que le joueur réalise certains objectifs (comme parvenir à la fin dans un temps donné), ce qui pouvait laisser penser qu'elle était une "récompense". Mais c'est assez secondaire par rapport à l'ensemble de la série. Et il faut remettre les choses dans leur contexte : je me souviens avoir toujours eu, à l'époque, une vraie attente vis-à-vis des scènes finales des jeux, espérant y voir, comme récompense, des images d'une qualité graphique supérieure à l'ensemble du jeu indépendamment de leurs contenus.

Mais ce personnage a fait l'objet de réappropriation de la part des joueurs. En tapant "Samus Aran" sous Google Image, on peut en voir un exemple très concret.

Ici, j'ai simplement tapé "Samus" (cliquez pour voir en plus grand).

Bon nombre des résultats sont des "fan-art", c'est-à-dire dans le jargon de la pop-culture, des dessins réalisés par des fans dans une perspective à la fois d'hommage et d'appropriation - les personnages pouvant être mis en scène dans des situations qui n'existent pas dans les œuvres originales. Concernant Samus, ceux-ci sont assez parlant. Reprenant parfois le personnage version "zero suit" (sans armure) tel qu'il apparaît à la fin de Samus Zero Mission (remake sur GameBoy Advance du premier jeu sur NES) et dans Super Smash Bros Brawl, parfois avec son armure, beaucoup de ces fan-art consistent en des "féminisation" d'une héroïne visiblement insuffisamment stéréotypés au goût des joueurs. Qu'on en juge :


On retrouve, comme chez Lara Croft, la même adaptation des poses des mannequins, identifiées comme typiquement féminines. Au visage souvent austère et grave que présente Samus dans la plupart des épisodes - il s'agit d'une orpheline qui consacre sa vie au combat et à la violence, elle n'a de toutes évidences que peu l'occasion de se bidonner franchement - est substitué un air beaucoup plus avenant et séducteur, recherchant visiblement le regard d'un spectateur, probablement masculin. D'autres images transforment certaines de ses caractéristiques les plus guerrières en arguments érotiques :


Pour les ignares qui n'ont jamais joué à un Metroid, il faut savoir que l'armure de Samus lui permet de se réduire en boule ("morphball" dans le jeu) et ainsi d'accéder à des lieux difficiles d'accès ou de déposer des bombes dévastatrices. Ici, c'est juste une occasion de spéculer sur sa vie sexuelle. D'autres choses existent avec son armure, qui se trouve elle aussi pouvoir être sexualisée.

D'autres représentations sont plus radicales encore dans la sexualisation - et je n'ai pas voulut aller voir ce qui se passe sur des sites plus particulièrement pornographiques... En se tenant à une simple recherche sur Google, on trouve déjà plusieurs situations où elle apparaît attachée et ligotée (un parallèle à faire avec Fantômette ?).

Image trouvée ici : évidemment, pour montrer qu'elle est l'une des "filles les plus sexy", il faut la montrer comme ça...

Ce dernier cas est particulièrement éclairant. Samus apparaît incontestablement comme un personnage féminin fort, ayant même des caractères généralement attribués au masculin (le courage, la détermination, un certain refus des règles, une forte indépendance). Par certains aspects, on pourrait la juger comme "dominante". Mais ce n'est apparemment pas cet aspect qui est érotisée. Au contraire, c'est précisément par une re-féminisation, une "mise à sa place" en d'autres termes, que les "fans" (je met les guillemets parce que je trouve ce traitement d'un aussi beau personnage très décevant) se la réapproprient. Pour qu'elle puisse être classée parmi les "héroïnes les plus sexy", il faut qu'elle soit attachée : une femme ne peut pas être active et sexy à la fois...

Voilà donc une deuxième leçon : la sexualisation des héroïnes n'est pas seulement le fait des producteurs de jeux vidéo ou des médias qui les entourent, mais également du public lui-même et de la façon dont il reçoit les biens qui lui sont proposés.

Essayons maintenant de répondre à cette question : pourquoi utiliser la sexualité (celle des femmes donc) pour vendre des jeux vidéo ? Sur Sociological Images, l'explication est la suivante : c'est un moyen d'attirer le regard dans le flux continu de publicité que reçoit chaque jour le spectateur moyen. C'est donc la concurrence entre les différents produits - et la structure du marché - qui explique ce recours au sexe. Mais voilà : pourquoi recourir à cela et pas à autre chose ? Pourquoi ce choix particulier ? On pourrait passer par l'humour, par la violence - j'avais déjà analysé l'utilisation de la violence dans les jeux vidéo ici - ou autre chose.

Pour le comprendre, je pense qu'il faut regarder le marché du jeu vidéo d'un œil sociologique. Cela signifie qu'il ne faut pas penser le marché comme la simple rencontre d'un offreur et d'un demandeur le temps d'un échange - ou ici la tentative de séduction d'un acheteur isolé par l'usage d'une imagerie sexuelle - mais tenir compte des relations qui peuvent exister entre les différents offreurs d'un côté, les différents demandeurs de l'autre, et entre les uns et les autres. Sur le marché du jeu vidéo, les biens font l'objet, une fois distribués, d'une intense circulation entre demandeurs. Ils sont objets de discussions et supports de relations : on joue ensemble, on se rassemble entre fans, on discute. Ces relations contribuent à reconstruire sans cesse le sens des biens : comme ces relations se sont historiquement d'abord établies entre garçons - pour toutes sortes de raisons sur lesquelles il serait trop long de revenir ici - elles sont un terreau favorable à la sexualisation illustrée par le cas de Samus Aran.

Cette circulation des biens culturels ne demeure pas silencieuse. Elle s'exprime au contraire de différentes façons, se donne à voir, et ce de plus en plus via Internet qui contribue à la rendre publique. Les producteurs peuvent facilement l'observer. Il faut ainsi tenir compte de la façon dont les offreurs prennent connaissance de la demande. Dans le cas des jeux vidéo, il serait intéressant d'étudier ce qui se passe dans les nombreux salons de jeux où il semble bien exister une ségrégation sexuelle relativement marquée, puisque les femmes y apparaissent, au moins dans les compte-rendus fait par la presse, essentiellement comme danseuses ou potiches aguicheuses, tandis que les hommes pourraient bien être sur-représentés dans les visiteurs et les journalistes (je ne parle même pas des équipes de production, de promotion et de distribution).

C'est donc là, dans l'ensemble du fonctionnement du marché, que peut se trouver l'origine du sexisme dans les jeux vidéo et de son maintien. Les joueurs, loin d'être les consommateurs passifs d'une imagerie venus d'en haut, y contribuent activement. Tout comme l'ensemble des médias, y compris les plus mainstream, y compris, peut-être, ceux dont on pourrait attendre une plus grande vigilance en la matière - combien de magazines grand public ont consacré des pages à une Lara Croft érotisée ? Loin donc de se limiter à un évènement isolé ou à la dérive d'une industrie prête à tout même à l'exploitation du corps des femmes pour maximiser ses profits, le sexisme dans les jeux vidéo devrait nous faire réfléchir tous à ce que nous faisons et à la façon dont nous y contribuons.
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Le président de l'UNI ne sait pas lire

Cela faisait un petit moment que je n'avais pas relayé les tribulations de la discipline que j'enseigne, ces bonnes vieilles sciences économiques et sociales. Le débat s'était en effet re-déplacé pour se faire entre enseignants et, à quelques occasions, entre chercheurs, ce qui me semblait plus sain, sans que je sois pour autant toujours d'accord avec la façon dont les choses se déroulait. C'est donc un nouveau post de Olivier Vial, président de l'UNI, le syndicat de droite des étudiants, qui me pousse à remettre le couvert. Parce que une fois de plus, quelqu'un dont la compétence est si basse qu'il n'est même pas fichu de lire un programme s'imagine que les sciences sociales ne devraient être qu'une validation de ses propres opinions politiques.

Je ne vais pas discuter des orientations politiques de l'UNI ou d'Olivier Vial. Celui-ci est de droite et visiblement libéral et le revendique, et c'est très bien. En tant que président d'un syndicat, c'est son rôle. Mais en tant que président d'un syndicat d'étudiants, on pourrait s'attendre également de sa part à un minimum de rigueur et de sérieux, surtout dans l'étude d'un texte. Et c'est là que le bât blesse.

Son post se veut un hommage aux nouveaux programmes de Terminale qui viennent d'être mis à la consultation (et que l'on pourra trouver ici). Le problème, c'est qu'il ne les a ni lu ni compris. Et c'est bien naturel puisque, contrairement à ce que semble passer Olivier Vial, les sciences économiques et sociales demandent des compétences spécifiques - en économie et en sociologie - et qu'il ne suffit pas d'avoir un vague intérêt pour la chose publique pour pouvoir en dire quelque chose. Surtout quand, visiblement, on ne sait pas lire.

Lisons donc le début de son post :

La consultation nationale sur les programmes scolaires pour la classe de terminale des séries générales a débuté depuis le début [on appréciera, par ailleurs, la qualité de la rédaction] de cette semaine. Des programmes de SES (Sciences économiques et sociales) allégés en Marx et débarrassés des "bourdieuseries" superflues : voilà ce que devraient étudier les lycéens français à la rentrée 2012.

Il y a quelques années, dans une "grande école au coeur de l'université" où j'ai eu l'honneur d'user mes fonds de culotte, un fameux enseignant de la Maison(TM) avait l'habitude de donner le conseil suivant aux étudiants qui, en début d'année, venaient lui demander comment mener à bien des démarches clairement expliqués dans nombre de papiers à leur disposition : "1) Apprendre à lire ; 2) Lire ; 3) Comprendre l'information". Je voudrais aujourd'hui conseiller à l'étudiant Vial de suivre la même démarche. En effet voici ce que l'on peut lire dans le programme de Terminale dont il pense, naïvement, faire l'éloge du libéralisme :

On présentera les théories des classes et de la stratification sociale dans la tradition sociologique (Marx, Weber) et on s’interrogera sur leur pertinence pour rendre compte de la structuration sociale des sociétés contemporaines.

On le voit Marx est cité. Plus que cela, il est l'un des seuls auteurs explicitement cité dans ce programme. "Allégé en Marx" ? Soyons sérieux. Les anciens programmes convoquaient également Marx, sans le citer, dans le programme d'enseignement obligatoire de première à propos des classes sociales. Certes, la spécialité de terminale où Marx était étudié en tant que tel, toujours à propos des classes sociales d'ailleurs, disparaît. Mais on y étudiait aussi d'autres auteurs classiques, comme Adam Smith ou David Ricardo, auxquels je mettrais ma main à couper qu'Olivier Vial ferait les yeux doux.

Débarrassé des "bourdieuseries" nous dit également Olivier Vial. S'il connaissait un peu la sociologie, il aurait vu que le chapitre sur la socialisation du programme de première conduira naturellement les enseignants à aborder les théories bourdieusiennes. Et dans le programme de Terminale - que M. Vial a la prétention de commenter, ne l'oublions pas - on peut lire ceci :

3.2 Les pratiques culturelles sont-elles déterminés socialement ? [question à laquelle tout enseignant répondra naturellement "oui" et consacrera le chapitre à spécifier ce que cela veut dire]
Après voir mis en évidence que les pratiques culturelles sont différenciées en fonction des milieux sociaux et qu'elles possèdent une légitimité inégale, on montrera que les préférences et comportements culturels peuvent être éclectiques. On expliquera l'existence de profils culturels dissonants à partir de la pluralité des expériences de socialisations des individus

Que contient ce passage ? Le début du paragraphe est une référence transparente au modèle de la légitimité culturelle... développé par un certain Pierre Bourdieu en 1979 dans La distinction. La fin renvoie de toute évidence (entre autre mais particulièrement) aux travers de Bernard Lahire qui se revendique de Bourdieu et cherche à aménager le dit modèle sans lui faire perdre de sa force. Élève Vial : "quand on sait pas, on dit pas".

Mais ce n'est pas tout. Plus loin, commentant une contre-proposition certes peu enthousiasmante (mais pour de toutes autres raisons que celle qu'il avance) de programme diffusée par l'APSES, Olivier Vial se lamente de la place accordée aux conflits sociaux comme moteur du changement social - avec un argument aussi profond que de se plaindre que, quand il y a une grève, il ne peut pas prendre son train (c'est drôle d'ailleurs : c'est exactement ce que me disait Robert l'autre jour à l'apéro). Que n'a-t-il pas lu l'intitulé du point 2.2 de la partie sociologie du programme qu'il pense défendre : "La conflictualité sociale : pathologie, facteur de cohésion ou moteur du changement social ?"

Mais le plus grave ne se situe peut-être pas dans le manque de rigueur évident de l'élève Vial. Quand on prétend qu'il faut éviter le "café du commerce" - ce qu'il répète à propos du contre-programme de l'APSES -, on évite d'en faire : voir la remarque précédemment cité sur les grèves. Et surtout on se renseigne sur ce que sont les sciences sociales.

Car Olivier Vial "pense" - je met des guillemets pour bien marquer mes doutes quant à l'effectivité d'une telle action au moment de l'écriture de son post, je m'en explique plus loin - qu'il ne faut pas enseigner Marx ou Bourdieu. C'est qu'il ne sait pas que l'un comme l'autre ont produit des analyses et des travaux d'une grande qualité et qui sont utiles scientifiquement. Il se contente d'y voir une couleur politique qu'il faut abattre. Et on comprend bien la logique de son message : "débarrassons-nous enfin de tout ce qui est de gauche pour le remplacer par des idées de droite !". Mais non, cher Olivier Vial, les sciences sociales et les sciences économiques et sociales ne sont pas là pour valider votre opinion politique, aussi respectable soit-elle. Il y a certes des gens qui voudraient que les SES servent à défendre des valeurs "de gauche", et je les ai flingués avec la même force que je met à vous descendre lorsque j'en ai eu l'occasion. Parce que, que l'on veuille que les sciences sociales défendent le libéralisme ou qu'elles défendent la solidarité, on sera toujours déçu. Comme le disait Jean-Claude Passeron, les sciences sociales décevront toujours quelqu'un : révolutionnaire un jour, conservateur le lendemain.

On ne peut pas se permettre de rejeter le travail sociologique de Pierre Bourdieu au prétexte qu'il s'est engagé politiquement à gauche. Si vous le pensez, mon cher Olivier, c'est que vous êtes un idiot. Prenons donc le travail réalisé dans La distinction : vous aurez beau être de droite, vous ne pourrez pas faire autrement que de constater que les pratiques culturelles sont hiérarchisées et que cela produit et légitime des inégalités. Cela ne vous plaît pas ? Cette idée vous dérange ? Cela ne veut pas dire que c'est faux. Et le travail empirique de Pierre Bourdieu et de ceux qui l'ont suivit est là pour soutenir cette proposition. Max Weber disait, dans sa célèbre conférence sur le métier de savant, que l'un des vertu de la science était de nous obliger à accepter des idées qui nous déplaisent. C'est ainsi que les hommes ont dû accepter l'idée qu'ils descendaient du singe. C'est ainsi que même un homme de droite devrait être prêt à accepter l'idée que nous vivons dans une société de classe si les preuves que l'on apporte à cette idée sont suffisantes.

Autrement dit, si Marx et Bourdieu figurent dans ce programme, ce n'est ni parce que les SES sont de gauche, ni parce que le groupe d'expert n'a pas fait son travail. C'est parce que ce groupe est compétent et que les travaux de Bourdieu et de Marx sont d'un incontestable intérêt pour les sciences sociales.
Posons une dernière question en guise de conclusion : comment Olivier Vial en est-il venu à écrire un texte aussi manifestement mal informé et incompétent ? Outre sans doute un don personnel pour un tel exercice - il n'est pas le premier, souvenez-vous de Valérie Ségond - je fais l'hypothèse que l'on peut reconstituer ainsi le cheminement de sa pensée : "APSES = gauche, or APSES n'aime pas nouveau programme, donc nouveau programme = droite, droite = bien". Il ne me semblerait même pas totalement impossible qu'il y ait quelque chose comme "Social = gauche, donc Prof de sciences économiques et sociales = gauche". C'est en effet l'opposition de l'APSES qui a de toute évidente susciter le mauvais pamphlet du président de l'UNI. C'est tout le malheur des sciences économiques et sociales. Elles sont certes un enjeu citoyen dont chacun devrait s'inquiéter. Elles participent certes à la formation du citoyen qui, rappelons-le, est l'un des objectifs de l'ensemble du système éducatif français. Mais il est difficile pour certains de comprendre qu'elles ne peuvent correctement remplir cette mission que si elles conduisent à un mode de pensée scientifique sur la société et son économie, c'est-à-dire qu'elles nous conduisent à renoncer temporairement à nos convictions politiques pour accepter des idées qui nous déplaisent. Quitte à reprendre ensuite nos convictions, mieux armés et mieux informés. Mais tant que l'on ne voudra que soit enseigner que les idées qui politiquement nous brossent dans le sens du poil (et qui, nécessairement, défrisent l'autre bord politique), on sacrifiera l'ambition des sciences sociales sur l'autel de la paresse intellectuelle. C'est de cela dont le texte d'Olivier Vial est la métaphore.

Un dernier mot encore, sur ce fameux nouveau programme de terminale. Évidemment, je ne peux que regretter que la sociologie n'ait pas une place équivalente à celle de l'économie, tout en sachant que le groupe d'experts qui l'a rédigé n'est pour rien dans ce choix. Mais les thèmes choisis me semblent intéressants, en tout cas, ils sont peu différents de ce qui se faisait précédemment. Mon sentiment est plus celui d'un bon toilettage et d'une articulation plus marquée avec le programme de première (avec la reprise de certaines notions qui pourront donc être évaluées au bac). Rien qui ne soit honteux en tout cas à la première lecture. Sans doute des points à discuter sur certaines formulations ou certaines notions. Ce qui pourra se faire, je l'espère, lors de la consultation prévue. Pour cela, il ne faudrait pas que les lectures comme celles d'Olivier Vial, de quelques bords qu'elles soient, se multiplient. Celle-ci, plutôt que d'apporter un soutien à ce programme, risque bien de provoquer des réactions du même type de la part de ses adversaires politiques. Ce ne sera au profit de personne. Et certainement pas des élèves.
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Misères de l'évolutionnisme

Après que j'ai twitté, récemment, un article s'en prenant sans ménagement à l'usage effréné de la psychologie évolutionniste et des neurosciences pour justifier tous les préjugés sexistes des années 50 - article que vous devriez aller lire immédaitement d'ailleurs - une petite discussion s'est engagée avec Alexandre Delaigue (que l'on ne présente plus). Il faut dire que j'avais utilisé les 140 signes pour dire le fond de ma pensée : "Amis psychologues évolutionnaires, faites-nous plaisir : reconvertissez-vous". Sans rediscuter ce jugement (qui est quand même plus profond que 90% de la production en psychologie), Alexandre a posé une autre question : pourquoi sommes-nous aussi friands d'une sorte d'essentialisme primaire ? Tentative de réponse.

Si vous ne connaissez xkcd, votre vie est triste

Posons le décor : la psychologie évolutionniste est une branche de la psychologie qui consiste à chercher à expliquer les comportements humains par le biais de la théorie de l'évolution. En un mot, l'hypothèse de départ est la suivante : puisque l'évolution est un phénomène très lent, certaines caractéristiques de la psychologie humaine ont fait l'objet d'une sélection à l'époque de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et se sont transmis jusqu'à nous. A partir de là, la recherche consiste à repérer des comportements qui soient suffisamment généraux et répandus chez un très grand nombre d'humains (si possible universels) et à montrer que ceux-ci constituaient un avantage du temps où les mammouths courraient encore joyeusement dans la nature en fête.

Un domaine essentiel de cette branche de la psychologie est bien évidemment celui des différences hommes-femmes. Cela donne des choses du genre : mais pourquoi les femmes sont-elles aussi douées pour faire du shopping ? Mais parce que leur ancêtres devaient choisir les bons fruits à manger voyons ! D'où cette capacité à chercher et à trouver qui les poussent à s'empoigner avec une violence au moins égale à celle d'un match PSG-OM dans les tribunes dès que Sonia Rykiel vend des trucs et des machins chez H&M (parole de vétéran). Vous croyez que je caricature ? Même pas. On trouve effectivement ce genre de chose mis à toutes les sauces aujourd'hui. L'article dont tout est parti donne des exemples bien gratinés.

Rajoutez à cela une bonne dose de "neuro"-quelque chose (mettez "neuro" quelque part et vous êtes sûr que vous aurez un chroniqueur de yahoo qui viendra vous poser des questions pour la une de son site) là-dedans, histoire d'expliquer qu'en fait hommes et femmes ont des capacités mentales différentes - c'est normal, c'est l'évolution, on vous dit - et vous avez une belle légitimation des toutes les inégalités entre hommes et femmes. Enfin, surtout celles en cours dans les années 50 aux Etats-Unis : il semble en effet que la femme à la maison à torcher les gosses et l'homme qui se la joue "sugar daddy", ce soit le top du top de l'évolution, le plus haut point que l'on pouvait atteindre et vers lequel tendait toute l'histoire de l'humanité.

On me dira peut-être que c'est la lecture qu'en fait la presse et que les études ne sont pas aussi caricaturales. Pourtant, l'article en question soulève de gros problèmes de méthodologie. On peut aussi se reporter à ce post sur Sociological Images où l'on apprend qu'une recherche censée avoir démontré que le cerveau des bébés garçons étaient différents de celui des bébés filles a complètement sur-interprété les résultats : d'une petite différence statistique, sur laquelle il faudrait s'interroger en terme de significativité, on construit une opposition totale et binaire.

Bref. Le fait est que ce type de recherche jouit d'une audience médiatique qui ferait rêver la plupart des chercheurs dans les sciences humaines et sociales. En fait, il y a relativement peu de façons d'attirer plus l'œil médiatique : je pense que ça se classe quelque part entre les études sur les bienfaits du chocolat et les robots. Comment expliquer la séduction exercé par cette évolutionnisme un brin simpliste - d'autant plus qu'il est incontestable que le traitement médiatique ajoute à la simplification originelle une couche supplémentaire d'essentialisme basique ?

Une première façon de répondre est de noter la cohérence de ces "conclusions" avec la perception la plus courante des hommes et des femmes malgré des décennies de féminisme plus ou moins affirmé, ainsi que les intérêts qu'elles protègent du point de vue des hommes : ce n'est pas pour rien que les sociologues américains utilisent si souvent le terme "patriarchie". Je ne vais pas re-documenter la façon dont toute la société ne cesse de nous répéter que garçons et filles sont non seulement différents mais en plus radicalement opposés. Reportez-vous à vos boîtes de céréales si vous avez des doutes. Ou regardez cette vidéo pour un nouveau soda light vendu aux Etats-Unis (qui devrait nous être épargné, contrairement à ce summun du bon goût que sont les publicités pour Coca Zéro) :



Mais il y a peut-être autre chose. Car la question est de savoir pourquoi ces explications naturalisantes, c'est-à-dire qui rapportent les différences de genre à des différences de nature, ont plus de succès que les explications qui se rapportent à la culture et aux institutions sociales. Pour essayer de le comprendre, reportons-nous à un article de Gérald Bronner consacré, justement, aux résistances au darwinisme. Cela peut sembler étonnant dans la mesure où il s'agit justement ici d'expliquer un tropisme pour celui-ci, mais ce sont dans les difficultés à bien saisir le sens même du darwinisme qui sont à l'origine des deux problèmes.

Bronner n'a pas voulut étudier les résistances les plus frontales au darwinisme, celles des religieux et des créationnismes (comme on dit de par chez moi : kif-kif bourricot), souvent prêtés avec un certain mépris aux Américains. Il s'est plutôt tourné vers l'Europe et vers des personnes qui, a priori, avaient plutôt tendance à adhérer aux thèses darwiniennes et à la science. Il a mené avec celles-ci des entretiens tournant autour de la résolution d'une petite énigme qu'il leur donnait à lire et pour laquelle les enquêtés devaient proposer des solutions. Voici l'énigme ainsi que sa solution :

« À l’état sauvage, certains éléphanteaux sont porteurs d’un gène qui prévient la formation des défenses. Les scientifiques ont constaté récemment que de plus en plus d’éléphanteaux naissaient porteurs de ce gène (ils n’auront donc pas de défenses devenus adultes). Comment expliquez cette situation ? »
En fait, ce mystère a été révélé et résolu par le professeur Zhang Li, zoologue à l’université de Pékin, qui a mené ses recherches depuis 1999 dans une réserve naturelle dans la région du sud-ouest de Xishuangbanna, où vivent les deux tiers des éléphants d’Asie chinois (la Chine est l’une de 160 nations qui ont signé un traité en 1989 interdisant le commerce de l’ivoire et des produits d’autres animaux en voie d’extinction ou menacés de l’être).
Les braconniers ne tuant pas les éléphants sans défenses (ceux-ci n’ont aucune valeur marchande pour eux), explique-t-il, ces mutants sont plus nombreux dans la population et le gène qui prévient la formation des défenses se propage parmi les éléphants. Alors que ce gène se trouve habituellement chez 2 à 5 % des éléphants d’Asie, on le trouve, à présent, chez 5 à 10 % de la population des éléphants Chinois. Cette « énigme », comme on le voit, peut être facilement résolue si l’on mobilise le programme darwinien.

Que ressort-il de cette enquête ? Peu de réponses vont dans le sens proposé par le darwinisme. Beaucoup d'enquêtés avancent, par exemple, que les défenses sont devenus inutiles aux éléphants et donc qu'ils s'en débarrassent. D'autres que, se sentant menacé par les chasseurs, les éléphants ont réagi en mutant et en faisant disparaître leurs défenses. Bien que tout cela ne correspondent pas au darwinisme, les enquêtes sont souvent persuadé qu'ils mobilisent un argumentaire tout à fait scientifique :

Le plus fascinant est que les interviewés, en évoquant ces scénarios, soulignaient parfois qu’ils ne faisaient qu’exprimer « une théorie darwinienne », ce fut le cas pour près de 30 % d’entre eux. Un résultat qui serait plus important encore si l’on y intégrait les entretiens où la théorie darwinienne n’est pas explicitement convoquée, mais où le vocabulaire utilisé (sélection naturelle, évolution, etc.) y fait référence.

Bronner relève une nette attraction pour ce qu'il appelle le finalisme, c'est-à-dire les deux explications présentées ci-dessus. Elles ont pour point commun de prêter les transformations à une volonté ou à un objectif à réaliser, et non au hasard, aux conditions historiques particulières (l'activité des chasseurs), qui va conduire, sans que personne ne l'ait voulu, sans que rien n'ait décidé quoi que ce soit, vers la transformation de l'espèce. Une mutation intervient par hasard, et parce qu'elles se trouvent fonctionnelle, elle donne un avantage aux individus et donc se répand dans la population.

C'est qu'en fait le hasard n'est pas le bienvenue dans nos modes de raisonnement, du fait d'une mauvaise compréhension des statistiques et, ici, du rôle joué par la taille des échantillons. Nous avons tendance à rechercher une raison aux choses, une explication basé sur une volonté ou une finalité, comme si quelqu'un ou quelque chose savait vers où va le monde. Cette difficulté est à l'origine de la tendance au finalisme ici en Europe, et, de l'autre côté de l'Atlantique, elle sous-tend le néo-créationnisme/intelligent design/autre :

C'est bien le croisement de la fonctionnalité et du hasard qui paraît inadmissible au néo-créationniste (et au crypto-finaliste) : la nature est si bien faite, cela ne peut pas être le fait du hasard. À cette différence que ce n’est plus une mystérieuse cause finale qui est invoquée, mais une cause initiale. Lorsque les choses sont si bien adaptées les unes aux autres, ce ne peut être que la conséquence d’un plan, d’un dessein intelligent.

Revenons maintenant au succès de la psychologie évolutionniste. La préférence pour les explications qui se rapportent à une pré-programmation ancienne des individus s'appuie sur cette même tendance au finalisme : finalement, cela revient toujours à dire que, d'une façon ou d'une autre, la nature est toute de même bien faite, et que tout était prévu depuis le début. Des causes qui se rapporterait à des "accidents historiques", à la construction d'institutions, à l'action des hommes ici et maintenant, souvent sans coordination, la lente construction des inégalités au travers de quelques milliers de petits actes de socialisation, exercent une séduction moins importantes précisément parce qu'il est plus difficile d'y rattacher une volonté ou une finalité. Le succès médiatique de la psychologie évolutionniste s'explique sans doute par le fait que la compréhension commune de l'évolutionnisme et du darwinisme est elle-même déficiente. Misère de l'évolutionnisme dont le succès auprès du grand public repose sur un malentendu...

Comme Gérald Bronner le conclut, "le marché cognitif ne favorise pas toujours le vrai". Bien au contraire. Malgré l'élévation général du niveau de diplôme, malgré la diffusion de la connaissance, malgré les efforts quotidiens des enseignants, des erreurs de raisonnement persistent même auprès des personnes qui se pensent ou se disent attachés aux sciences - et je ne sais honnêtement pas ce que j'aurais répondu à l'entretien de Bronner si j'avais dû le passer avant d'avoir lu l'article... Et concernant la diffusion de la pensée et des explications sociologiques, qui est ici le vrai enjeu en matière de différences entre les genres, il faut bien dire que l'on ne fait peut-être pas tous les efforts nécessaires. Et si on commençait par donner plus de cours de sciences économiques et sociales au lycée ? Je dis ça, je dis rien...
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Le retour des contradictions du capitalisme

Le Global Sociology Blog l'annonce : la guerre des classes est là et elle est globale. Les révoltes dans le monde arabe ont été déclenchées par les difficultés économiques présentes, à savoir le retour de la spéculation sur les denrées alimentaires et l'augmentation des prix qui en découle. Cette pression économique sur les individus se retrouve ailleurs, y compris dans la grogne anglaise contre l'austérité prônée par le gouvernement conservateur - et je ne parle même pas de la Grèce. Une révolution globale, ou même simplement dans les pays occidentaux, n'est sans doute pas à l'ordre du jour. Mais on peut au moins saisir l'occasion de repenser un peu aux contradictions du capitalisme.

Qu'est-ce que le capitalisme ? Comme j'ai déjà eu l'occasion de le discuter (les plus vigilants lecteurs auront noté que cette question fait partie de mes préoccupations récurrentes), le capitalisme est avant tout un monde de comportement. Plus qu'un ensemble d'institution, plus qu'une organisation économique, plus encore qu'une organisation sociale, il s'agit d'une façon de penser et de voir l'homme et le monde qui s'inscrit très profondément en nous. Voir les choses comme des marchandises, penser l'action humaine comme motivé avant tout par le profit, rechercher rationnellement la plus grande satisfaction possible : c'est tout cela qui est au cœur du capitalisme. Et si nous ne correspondant pas tous à cet homo oeconomicus que l'on voudrait nous faire croire universel et naturel, tout au moins avons-nous quelques difficultés à nous défaire totalement de ce mode de pensée.

Approcher le capitalisme de cette façon peut avoir quelque chose d'a priori étonnant : où sont les marchés, les entreprises et le capital lui-même que l'on attribue généralement à ce système économique ? En fait, tous ces éléments sont à la fois des émanations de cette mentalité de marché - l'entreprise capitaliste n'est que la mise en œuvre de la recherche rationnelle du profit maximum par exemple - et des institutions qui forment cette même mentalité - à force d'être pris dans des marchés, nous finissons par penser marché...

C'est donc que le contenu de cette mentalité et de ces évolutions est essentielle pour comprendre les évolutions du capitalisme. Les conceptions que l'on se donne à un moment donné des bons comportements amène à des comportements qui eux-mêmes modèlent le monde. Ainsi le sociologue américain Neil Fligstein a longuement soutenu que l'approche de la "shareholder value", c'est-à-dire les principes qui dictent aux entreprises de chercher à maximiser la valeur boursière que peuvent retirer leurs actionnaires, a été la principale force de transformation du capitalisme. Dans un article de 2007 écrit en collaboration avec Taekjin Shin, il tente de montrer comment cette théorie manageriale a transformé l'économie américaine entre 1984 et 2000. Sans entrer dans les détails de la démonstration, les auteurs parviennent à montrer que la mise en oeuvre des stratégies attachées à la shareholder value - fusions-acquisitions, plans sociaux, etc. - n'étaient pas tant des réponses cohérentes aux problèmes rencontrer par les entreprises et n'ont pas donné les résultats attendus. Pourquoi les poursuivre alors ?

Cela suggère que les fusions et les licenciements sont plutôt de nature rituelle et mimétique et ne produisent pas de résultats efficients. (Ma traduction)

Il s'agit donc avant tout d'une croyance : la mentalité de marché n'est pas donnée une fois pour toutes, elle est un produit historique dont le contenu évolue avec le temps. Dans les années 80 et 90, la shareholder valuer allait de soi... Et il semble bien qu'il en soit toujours ainsi aujourd'hui.

Elle ne fut pas sans conséquence pour autant. Fligstein et Shilt montre aussi que ces politiques ont conduit à l'introduction et au développement de l'informatique comme outils de travail dans les entreprises, en vue de réduire les coûts de main-d'œuvre. C'est là sans doute l'un des résultats les plus frappants : l'informatisation de l'économie n'était ni une continuation naturelle, ni la mise en œuvre efficace d'une innovation, mais est également lié aux incitations propres du business américain de l'époque. Elle n'est pas arrivée de l'extérieur pour s'imposer naturellement : l'informatique a profité d'un état d'esprit favorable à l'intérieur même des entreprises.

Mais une conclusion particulièrement intéressante de l'article réside dans la façon dont cette shareholder value a affecté la façon dont les travailleurs ont été considéré :

Nos résultats montrent que les efforts pour faire plus de profits se sont concentrés sur l'utilisation des fusions, des licenciements et de l'informatisation pour réorganiser et exclure la main-d'œuvre syndiquée. Les données suggèrent que les travailleurs ont très certainement été traité moins comme des parties prenantes (stakeholders) et plus comme des facteurs de production. (Ma traduction toujours)

La marchandisation du travail : vieux thème qui se retrouve aussi bien chez Marx que chez Polanyi. Les deux auteurs d'ailleurs concluent en précisant deux interprétations possibles - et non contradictoires - de leurs résultats : une inspirée de la théorie de l'agence plutôt optimiste, l'autre...

Une approche plus critique (peut-être plus marxiste) verrait cela et dirait que la théorie de la "shareholder value" est une forme de renouveau de la lutte des classes. Les propriétaires et les managers du capital ont décidé de briser systématiquement les syndicats et d'investir dans les ordinateurs en vue de faire des profits.

Comment ne pas penser dès lors aux contradictions du capitalisme que décrivait Marx ? Selon lui, l'accumulation du capital allait se heurter à un mur : en réduisant la part du travail dans la combinaison productive, elle ne pouvait conduire qu'à une "baisse tendancielle du taux de profit" qui emporterait le système. Sans reprendre cette idée qui s'appuie sur la théorie de la valeur travail, on peut noter que le capitalisme contemporain a effectivement eu pour conséquence de dé-qualifier et de désorganiser une partie importante du travail, la ravalant au rang de simple facteur de production.

Dans le même temps, le capitalisme a promis à tous un accomplissement dans le travail. C'est que pour répondre à la critique du travail déshumanisant des années 70, il a fallut que l'esprit du capitalisme, c'est-à-dire les justifications qui poussent les individus à adopter les comportements adéquats, se modifie : c'est ce qu'ont soutenu Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme. Ils soulignaient par là la plasticité du capitalisme, sa capacité à intégrer les critiques qui lui sont faites pour continuer à se développer. Je me suis longtemps moi-même reposé sur une telle analyse. Il m'apparaît aujourd'hui plus clairement que, pour juste qu'elle soit, elle doit être compléter en soulignant les contradictions qui existent entre ces promesses qui ont permis de rendre le capitalisme légitime et la réalité de son extension. La distance entre les deux - promesses de démocratie, de liberté et d'accomplissement d'une part, réalité du creusement des inégalités, de l'accommodation avec les dictatures et de certaines formes d'aliénation d'autre part - est sans doute pour beaucoup dans le retour de cette lutte classe, à un niveau global qui plus est, que signale le Global Sociology Blog. Voilà les contradictions auxquelles le capitalisme doit aujourd'hui faire face.

Reste que l'avenir n'est pas forcément celui du grand soir. Car comme on l'aura compris, le capitalisme, parce qu'il est inscrit profondément dans les hommes eux-mêmes, ne souffre peut-être pas tant que ça de ses propres contradictions. Les protestataires ne souhaitent après tout pas forcément autre chose que la réalisation des promesses qui leur sont faites. Simmel l'avait bien compris : un conflit lie entre eux les belligérants, car ceux-ci doivent au moins être d'accord sur les enjeux de la lutte. La lutte des classes se fait donc entre des individus et des groupes qui, d'une façon ou d'une autre, sont profondément travaillés par le capitalisme. Si le capitalisme engendre des conflits, il n'est pas dit que ceux-ci soient forcément tournés contre sa propre logique. C'est peut-être cela qui fait sa force.
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Politique des espaces publics : changer le monde par ses murs

La politique, dit-on, se donne pour objectif de transformer la société. Une expression bien générale, mais qui peut trouver une réalisation lorsqu'il s'agit de changer, tout au moins, un peu de la façon dont nous percevons les choses. C'est du moins ce que peut rendre visible quelques photos prises au Louvre.

Si le travail politique est essentiellement un travail sur les mots, c'est que les mots contribuent à faire le monde social. En politique, rien n'est plus réaliste que les querelles de mots. Mettre un mot pour un autre c'est changer la vision du monde social, et par là, contribuer à le transformer.

Voilà ce que disais Pierre Bourdieu dans une interview donnée à Libération en 1982. Difficile de ne pas lui donner raison : l'essentiel de l'activité politique consiste à s'affronter sur les mots, à tenter ou à parvenir à imposer un jeu de langage qui, en devenant la réalité politique du moment, entraînera les activités, les transformations, les réformes et les politiques publiques idoines. Parler d'émeutes ou de révolution, d'évènements ou de guerre, d'exclusion ou d'assistanat, de coût du travail, de pouvoir d'achat ou de salaire : rien de tout cela n'est neutre, bien au contraire.

On aurait tort cependant de faire résider l'essentiel de cette activité dans les prises de paroles publiques des hommes politiques. Les affiches politiques et leur slogan s'inscrivent totalement dans cette logique. Le "je lutte des classes" qui a connu un succès certain dans les dernières manifestations et qui pourrait bien se maintenir encore quelques temps en témoigne : c'est que les classes sociales, au-delà de leur réalité sociologique indéniable, sont aussi des constructions langagières qui ont besoin d'être construites et défendues par les acteurs qui veulent s'appuyer sur elles, contre les tentatives de ceux qui veulent les effacer au profit de l'individu en majesté. Mais il y a plus que les affiches : de simples informations peuvent prendre un tour bien politique. Lors d'une visite au Louvre, j'ai pu prendre cette photo (toujours de piètre qualité, je ne suis pas un grand photographe - cliquez pour la voir en plus grand) :


De simples travaux dans un musée - l'installation d'une arcade - deviennent, par la magie de l'affichage un morceau de la relance économique et d'une stratégie économique globale, courageusement menée par le gouvernement. Il s'agit, comme souvent, de "définir la situation" : par le biais de l'écrit, on transforme la signification des choses et on impose au passant une autre façon de voir les choses. Des travaux qui pourraient être ignorés, voire perçu comme une nuisance pour le visiteur du musée qui se voit privé d'une partie de la visite, sont ici parée d'une vertu économique incontestable. On ne s'excuse pas "de la gêne occasionnée", mais on affirme fièrement sa contribution au bien-être de tous. "L"Etat restaure votre patrimoine ! Projet soutenu par le plan de relance" dit le bas de l'affiche.


Cette pratique est courante, et n'est pas exclusive ou caractéristique de la politique gouvernementale actuelle : un peu plus tôt dans la journée, rue de Rivoli, j'ai pu voir que les murs de ce qui était la Samaritaine clamaient avec une égale fierté qu'avaient été créés pas moins de 2000 emplois... Mais le bus allait trop vite pour que je puisse comprendre qui il fallait remercier pour cela. Il me semble cependant que la municipalité de la capitale avait quelque chose à voir avec ce miracle.

C'est dire que la politique peut s'inscrire assez profondément dans l'espace public, ou, comme le dernier espace le suggère, dans l'espace urbain. Celui-ci peut contribuer à former notre perception du monde, des choses et des gens. Mais cette action de conformation des perceptions du monde n'est pas mécanique : parce qu'elle est politique, elle fait également l'objet d'une lutte. C'est ce que le street art a, finalement, très bien compris :

The people who run our cities don’t understand graffiti because they think nothing has the right to exist unless it makes a profit. The people who truly deface our neighborhoods are the companies that scrawl giant slogans across buildings and buses trying to make us feel inadequate unless we buy their stuff. Any advertisement in public space that gives you no choice whether you see it or not is yours, it belongs to you, it’s yours to take, rearrange and re-use. Asking for permission is like asking to keep a rock someone just threw at your head (Banksy dans Wall and Piece)




Reste qu'il ne faut pas exagérer la puissance de ce mode d'expression politique. Si les oeuvres de quelqu'un comme Banksy peuvent avoir un tant soit peu d'audience et, peut-être, d'influence, c'est en grande partie du fait de la qualité de sa performance : performance artistique, basée sur la rupture avec ce qui est attendu - ce dont témoigne la photo ci-dessus. Au contraire, l'affichage de la réforme apparaît de façon beaucoup plus normalisé. Alors que l'artiste s'appuie sur ce que Max Weber aurait considéré comme une attitude prophétique, dont le charisme vient briser les rets de la tradition et du monde allant de soi, l'expression politique normale vient d'une attitude plus proche de celle du prêtre, qui prêche une parole validé par l'institution qui le surplombe. Elle n'est pas forcément moins puissante, mais s'exprime de façon sans doute plus douce. Il faudrait enquêter plus avant pour savoir quels effets produisent effectivement ce genre d'affiche sur le public et les passants.

Une dernière question peut être soulevé : pourquoi afficher de cette façon la politique de relance économique ? On pourrait répondre que c'est pour garantir la réélection des dirigeants. Mais le jeu demeure dangereux : après tout, si la relance marche, cela se verra de façon concrète dans l'amélioration de l'économie, le retour de la croissance et la réduction du chômage, ce qui devrait suffire pour une réélection triomphante. Il se pourrait que cette affichage participe également de la légitimation des politiques économiques, qui serait en fait une condition de leur efficacité. Une politique de relance ne doit-elle pas commencer par changer le "climat des affaires" et pour cela changer la perception que l'on a de l'état du monde ? Dès lors, c'est peut-être là aussi, dans la rue et sur les murs, que se joue la réussite de la politique... Finalement pas si éloignée de la performance artistique : changer le monde par ses murs.
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L'insoutenable légèreté des sentiments en politique

Depuis que la révolte a commencé à gronder en Tunisie puis en Egypte et bientôt ailleurs, il s'est trouvé un nombre grandissant de personne pour manifester leur solidarité avec les peuples en colère. En plus, ça tombe bien, l'indignation est à la mode, et chacun y va d'un drapeau tunisien comme avatar facebook ou de son petit commentaire plein d'espoir pour une libération prochaine des peuples opprimés. Une telle solidarité internationale pour tous ceux qui subissent le joug de dictatures ferait chaud au coeur... si seulement son caractère essentiellement émotionnel et, par là, obligatoire ne lui promettait pas une bien brève existence. Obligatoire l'émotion et l'indignation ? Malheureusement, oui.

Ce grand élan d'émotions et de sentiments de sympathie avec les peuples en lutte pourrait témoigner, au choix, de l'enracinement toujours profond de la démocratie et de la liberté dans le cœur des peuples occidentaux, de la perpétuelle "naissance" d'une société civile internationale et d'une solidarité mondiale entre les peuples, ou encore d'une solidarité internationale qui trouve son expression dans l'invitation à "marcher comme un égyptien"... Il y a pourtant de bonnes raisons de penser qu'il ne repose pas vraiment sur tout cela.

En effet, pouvons-nous ne pas ressentir cette émotion ? Pouvons-nous ne pas nous sentir solidaire de ceux qui souffrent ? La réponse est non. Nos émotions, quelles qu'elles soient, sont bien souvent obligatoires. C'est ce que disait Marcel Mauss en substance dans un texte de 1921 logiquement intitulé "l'expression obligatoire des sentiments" :

Ce ne sont pas seulement les pleurs, mais toutes sortes d'expressions orales des sentiments qui sont essentiellement, non pas des phénomènes exclusivement psychologiques, ou physiologiques, mais des phénomènes sociaux, marqués éminemment du signe de la non-spontanéité, et de l'obligation la plus parfaite.

Si vous participez à un enterrement, même sans être intimement lié au défunt, peut-être même sans le connaître, vous serez sans doute saisi également de tristesse. Pourquoi cela ? Tout d'abord, parce que ne pas manifester ce sentiment, ce serait enfreindre les règles implicites de la situations. Essayez de vous mêler à un cortège funéraire et de sourire tout le long, vous comprendrez rapidement de quoi je veux parler. Une simple indifférence n'est pas non plus envisageable, du moins sans le risque de quelques sanctions de la part de vos voisins.

Mais il y autre chose : il ne s'agit pas seulement de manifester de façon ostensible sa tristesse. Bien souvent, le sentiment n'est pas seulement feint, et il est également très sincèrement ressenti. C'est qu'il repose non pas sur une disposition individuelle, une sensibilité particulière à la situation, mais bien à tout un dispositif extérieur à l'individu et qui s'impose à lui. L'organisation du cortège, la signification culturelle des vêtements noirs, l'attitude des différents acteurs en présence : c'est tout cela qui nous conduit à ressentir, y compris de façon très profonde, le sentiment adéquat à la situation. Il en va de même dans d'autres situations : même le snob le plus réfractaire aux hordes de supporters aura quelques difficultés à ne pas ressentir un petit frissonnement au beau milieu d'un stade, et, si j'en crois cette excellente bd qu'est Logicomix, même un pacifiste comme Russel n'a pu réfréner quelques sentiments guerriers lorsque, en 1914, son pays rentra dans la première Guerre Mondiale.

Il en va de même pour les sentiments qui nous saisissent face à la souffrance et à la révolte dans d'autres pays. Aussi sincère soit-elle, et je ne doute pas que ceux qui ont changé leur avatar facebook avait alors la larme à l'œil, elle repose fondamentalement sur certains dispositifs qui nous amènent à ressentir l'émotion attendue. Le recours à des représentations collectives et puissantes, comme celle de la marianne révolutionnaire, font partie de ceux-ci - voir cette brillante analyse, à laquelle j'emprunte l'image ci-dessous. C'est très largement la façon dont on définit la situation qui nous conduit à ressentir enthousiasme, inquiétude, solidarité, etc.

(1) Couverture de l'Express, 19/01/2011: "La Révolution arabe" (photo: Joël saget/AFP). (2) Couverture du Nouvel Observateur, 20/01/2011: "Tunisie, l'espoir" (photo: Zoubeir Souissi/Reuters).

Mais ces sentiments obligatoires n'ont dès lors qu'une permanence toute relative : si le dispositifs qui les fait naître disparaît, ils sont promis au même sort. Réservés à des temps et des espaces sociaux particuliers, ils n'affectent pas l'ensemble de la vie des individus et, partant de là, n'entraîne pas forcément une mobilisation qui dépasse certains cadres bien définis et, surtout, certaines actions particulières. A savoir celles qui ont une visibilité suffisante pour que chacun voit combien on ressent l'émotion exigée. C'est bien ce que Marcel Mauss décrit dans son texte sur les rites funéraires australiens :

Et puis après cette explosion de chagrin et de colère, le camp, sauf peut-être quelques porteurs du deuil plus spécialement désignés, rentre dans le train-train de sa vie.

Il n'est pas étonnant que l'émotion et la solidarité prennent d'abord, dans le cas qui nous intéresse, des formes de manifestation publiques : le rassemblement, l'affichage envers les "amis" électroniques... Il faut montrer que l'on participe au mouvement. Une fois de plus, il ne s'agit pas de dire que ce sont là des pratiques purement ostentatoire, dénuées de toute sincérité et de toute authenticité. Au contraire, ceux et celles qui vont dans la rue sont sans doute on ne peut plus convaincu de ce qu'ils font - après tout, la pression sociale n'est pas si forte... Mais ce sentiment, enfermé dans une temporalité particulière, a peu de chances de déboucher sur des formes d'engagement plus marqué. Une fois les autres dispositifs générateurs de sentiments disparus ou remplacé par d'autres inquiétudes, il n'en restera probablement pas grand chose.

En soi, ce n'est pas forcément dramatique. Les peuples tunisiens et égyptiens peuvent très bien s'en sortir sans cela. Les révolutions, si elles ont toujours provoquées des réactions dans les autres pays - en un sens, elles étaient globales bien avant que le mot ne soit à la mode -, se sont parfois passés du soutien extérieur, et plus encore d'un simple sentiment de bienveillance de la part des autres peuples. Mais le risque existe que, passé le moment où les dispositifs d'émotions sont les plus forts, c'est-à-dire la phase la plus "chaude" de l'activité révolutionnaire et protestataire, le détournement des sentiments étrangers privent ces pays de l'attention qu'ils méritent...

On peut aussi en tirer une leçon plus générale au moment où, suite au succès de l'opuscule de Stéphane Hessel, l'incitation à "s'indigner" fait florès. Non pas que l'indignation soit mauvaise, mais comme toute émotion, elle risque bien de reposer avant tout sur certains dispositifs, dont Stéphane Hessel lui-même et ses écrits font partie. Aussi sincère puisse-t-elle être, elles peut être d'une insoutenable légèreté, du moins si l'on veut qu'elle débouche sur quelques changements d'importances. Passé le moment le plus fort - par exemple si la colère parvient à emporter la tête d'une ministre - le "business as usual" risque fort de reprendre le dessus. "Ne mettez pas tout vos espoirs dans les révolutions : elles finissent toujours par recommencer. C'est pour cela qu'on les appelle révolutions" dit Sam Vimes dans ce brillant roman qu'est Nigthwatch (ma traduction) : il est possible que personne n'ait mieux exprimé que cela que Terry Pratchett. On pourrait en dire autant de l'indignation, de l'émotion et des sentiments : ce ne sont là des armes politiques bien limitées tant dans leur durée que dans leur portée. Engagement et convictions... Il faudrait peut-être appelé à cela aussi.
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