AAA(bracadabra) : sur l'efficacité des agences de notation...

Et les agences de notations, après avoir ébranlé les Etats-Unis, entreprirent de faire vaciller l'Europe et la France... Si, comme le souligne Alexandre Delaigue, il ne faut exagérer la puissance de la menace, il n'en reste pas moins que l'impact médiatique et politique est réel : voilà des gouvernants et futurs gouvernants sommés de prendre pour objectif le métier du nouvellement sacro-saint triple A. Autrement dit qu'importe la réalité qui se cache derrière la définition de cette note, celle-ci est efficace : elle change et définit en même temps la réalité. Exactement ce que fait la magie...


Créée avec ce site. Je suis sûr que l'on peut construire un deck autour, noir-bleu, avec des trucs pour faire piocher l'adversaire...

Ce que font les agences de notation - ainsi qu'un bon nombre d'institutions centrales de nos économies - ressemblent à s'y méprendre à de la magie. Pas à de la prestidigitation mais bien à de la magie. La différence ne tient pas seulement à ce que l'une évoque Gandalf le gris tandis que l'autre évoque David Copperfield, même si cela est plus important que l'on ne pourrait le croire. Selon Hubert et Mauss, dans un texte classique, la magie se définit par le fait que les individus y croient :

Les rites magiques et la magie tout entière sont, en premier lieu, des faits de tradition. Des actes qui ne se répètent pas ne sont pas magiques. Des actes à l'efficacité desquels tout un groupe ne croit pas ne sont pas magiques.

Personne ne croit à David Copperfield : tout le monde sait qu'il y a un "truc", et tout le monde a déjà été assis à côté d'un gros lourd qui tient à tout prix à vous expliquer quel est ce truc (en général 250 fois et de façon toujours différente). C'est tout différent que de croire que le grand mage Maugul peut effectivement réparer mon ordinateur par la force de sa pensée si je lui envoie 250€ et une copie recto-verso de ma carte bleue. C'est la croyance qui fait la magie, qui définit une classe de fait tout à fait particulière. Nous croyons, aujourd'hui, au verdict des agences de notation, à l'importance et à la vérité de leurs sanctions, d'autant plus fortement que celles-ci se répètent, s'implantent et s'institutionnalisent.

Mais cela ne suffit pas encore à faire de la magie. Que l'on croit en quelque chose, c'est courant. C'est même plus moins là-dessus que reposent la plupart de nos institutions humaines. Mais la magie a, toujours selon Hubert et Mauss, un autre trait : ils sont efficaces.

Les actes rituels [...] sont, par essence, capables de produire autre chose que des conventions : ils sont éminemment efficace ; ils sont créateurs ; ils font.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Évidemment, ce n'est pas que la magie est réelle. Mais elle devient capable de créer quelque chose ou de modifier le monde qui nous entoure. Mais le groupe croit en leurs effets : on pense que si l'on fait telle chose, alors telle autre va se produire. On tient les productions du magicien pour vraies. Un lieu maudit ou une personne frappée de malédiction changent socialement de nature pour ceux qui y croient, quand bien même il n'y a rien qui les distinguent physiquement de ce qu'ils étaient avant : on les évitera ou on les rejettera. Autrement dit, le pouvoir de la magie est réel dans sa capacité à requalifier le monde et par là à produire la réalité. Celui qui est sacrifié pour purifier le groupe peut sentir combien le couteau du magicien, même guidé par des préceptes scientifiquement erronés, est réel.

On comprend bien le rapport avec les agences de notation : elles aussi ont un pouvoir sur le réel au travers de la croyance qu'on leur accorde, elles aussi ont le pouvoir de changer la nature des êtres et des choses. Selon la note qu'elles accordent à un acteur économique, celui-ci va être traité différemment par ses comparses. Les conséquences sont réelles qu'importe la pertinence de la note : avant même qu'elle soit appliqué, l'austérité pointe déjà le bout de son nez...

Mais tout acte de notation, parce qu'il est acte de qualification, serait alors un acte de magie. C'est en partie vrai. La note que l'on applique à l'élève vient bien changer sa nature et sans une croyance forte de la part de l'ensemble de la société dans la puissance de l'institution scolaire - au moins quand il s'agit de juger les élèves... - cela ne serait pas possible. Mais il faut un peu plus pour cela. Il faut se demander justement d'où vient l'efficacité de la magie : qu'est-ce qui donne ce pouvoir au magicien ? Qu'est-ce qui fait que lorsqu'un individu tente de requalifier le monde, cela marche ? Pourquoi le verdict des agences de notation est-il aussi puissant ?

On peut se tourner cela vers un autre acte magique : celui de la marque ou du nom. C'est ce qu'ont fait Bourdieu et Deslaut dans un texte non moins classique consacré à la haute couture. Quel rapport avec les agences de notation ? Cette question : qu'y a-t-il dans la "griffe" d'un couturier ? Celle-ci consiste aussi en une capacité à changer la nature des choses en les qualifiant.

Ce qui vaut pour une Eau de Cologne de Monoprix ne vaut pas pour un parfum de Chanel. Lors même que le parfum de Chanel ne serait qu'une eau de Cologne de Monoprix sur laquelle on aurait appliqué la griffe de Chanel. Produire un parfum portant la griffe de Chanel c'est fabriquer ou sélectionner un produit fabriqué, mais c'est aussi produire les conditions de l'efficacité de la griffe qui, sans rien changer à la nature matérielle du produit, le transforme en bien de luxe, transformant du même coup sa valeur économique et symbolique.

Une fois de plus, la différence avec les agences de notation est minime. Elles aussi ont leur "griffe", leur marque, c'est-à-dire la puissance de leur nom. Et comme l'indique le passage ci-dessus, la croyance qui en fait l'efficacité n'est pas immanente, mais réside bien dans des "conditions" particulières, qui sont au cœur de l'activité économique. Construire sa légitimité, son charisme, son "mana", est l'une des activités les plus importantes pour ces entreprises.

Si l'on en restait là, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. En effet, on pourrait penser qu'il suffit aux agences de notation de produire des verdicts de bonne qualité - i.e. que les mal notés soient ceux qui connaissent effectivement des difficultés tandis que les bien notés engrangent de profits à tours de bras - pour qu'elles acquièrent la réputation nécessaire à leurs affaires. Autrement dit, le marché sélectionnerait les meilleurs, and Bob's your uncle comme disait l'autre. En un sens, c'est ce que prédisent bon nombre d'approches économiques : une institution existe parce qu'elle est efficace, c'est-à-dire qu'elle remplit une fonction qui mène à la situation la meilleure. Si ce n'était pas le cas, elle disparaîtrait. . Et c'est tout au moins l'un des discours de justification de l'existence des agences.

Mais si, en tant que sociologue, on peut reconnaître une efficacité aux agences de notation, ce n'est pas dans ce sens-là, mais bien dans celui-ci de l'efficacité magique. Comme la griffe du couturier ou comme le rituel magique, le pouvoir des agences de notation n'est pas soumis au verdict de l'expérience : c'est un pouvoir a priori. Le sorcier qui, après avoir effectué sa danse du soleil, constate qu'il ne peut toujours pas aller se dorer la pilule à la plage ne considérera pas qu'il ferait mieux de regarder la météo : il pourra dire qu'il n'a pas exécuté correctement la danse, qu'il est maudit ou que les démons invoqués sont fâchés (et il se mettra en quête d'un moyen de les apaiser). Le choix d'un objet portant une "griffe" précède également le verdict de l'expérience : on ne le choisit pas parce qu'on le sait meilleur, parce qu'on l'a essayé ou qu'on l'a comparé aux autres, mais parce qu'il est griffé. Si vous trouvez que les produits d'une grande marque d'informatique dont le nom évoque un fruit sont peu pratiques à utiliser, on pourra toujours vous dire que ce n'est pas le produit qui est en cause, mais vous qui êtes un gros lourdaud.

C'est la même chose pour les jugements des agences de notation : si jamais elles se trompent, cela ne remettra pas forcément en cause leur pouvoir. On pourra trouver d'autres explications. Si un pays mal noté s'avère faire de meilleures performances que prévue, c'est grâce à la mauvaise note qui l'a obligé "à faire les efforts nécessaires" bien sûr ! Et si, de l'autre côté, des produits formidablement bien notés finissent par provoquer une crise mondiale, ce n'est pas que les agences de notation ont mal fait leur boulot, c'est la faute aux autres agents...

Ce n'est pas, comprenons-le bien, seulement une question d'erreurs statistiques de la part des individus. Ce n'est pas parce que le sorcier ne connaît pas la corrélation et la causalité qu'il continue à danser pour le soleil. Il se trouve dans une toute autre logique, une pensée magique qui a sa propre rationalité et dans laquelle l'absence de corrélation n'est pas problématique. C'est dans ce type de pensée que sont pris, également, un certain nombre d'acteurs de l'économie. Certains le font pas opportunisme, parce qu'ils ont intérêt à croire ou affecter de croire aux verdicts des agences de notation : ainsi en est-il de tout ceux qui trouvent là une justification à une austérité longuement souhaités. Mais même pour ceux-là, il n'est pas évident de distinguer ce qui relève d'un calcul bien compris et ce qui relève de la sincère croyance...

Et c'est là que réside précisément la puissance du jugement : dans le fait que, comme le disent Bourdieu et Delsaut, la croyance collective est avant tout une méconnaissance collective. C'est-à-dire l'ignorance de le production collective de la "griffe" et de la magie. Le pouvoir du couturier repose sur un travail collectif qui implique non seulement toute l'organisation qu'il y a derrière son nom - les petites mains qui fabriquent - mais aussi des journalistes, des clients, des magazines, des institutions, etc. De la même façon que l’œuvre d'art est une production d'un monde de l'art. Comme la notation des agences a besoin d'être co-produite par journalistes, grands entrepreneurs, hommes politiques, etc. L'acte de magie est l'appropriation de ce pouvoir collectif en un geste perçu comme individuel.

Autrement dit, le verdict de l'agence de notation ne consiste pas tant une évaluation réelle de la situation économique d'un pays qu'il exprime les croyances du champ de l'économie et du pouvoir. Si, par hasard, il venait à ne pas le faire, il ne pourrait avoir pouvoir et efficacité. Imaginons que les calculs d'une agence de notation viennent à contredire les croyances dominantes : il serait ignoré et ne pourrait acquérir la puissance de faire le monde qu'il a dans d'autres cas. Cela ne veut pas dire que les agences de notation ne font que décalquer les croyances dominantes, mais elles ne peuvent se permettent d'aller complètement contre : si elles les remettent en cause, ce ne peut être que de façon partielle, sur quelques points précis, mais sans secouer toutes les croyances. De la même façon qu'un critique d'art, s'il veut être pris au sérieux, ne peut se permettre de mettre à bas toute la hiérarchie classique : critiquer Duchamp, oui, mais sans remettre en cause l'impressionisme, l'abstraction, etc.

Pour que tout cela marche, il faut, deuxième point sur lequel insistent Bourdieu et Delsaut, qu'il y ait donc un groupe qui prête son pouvoir à l'individu ou à l'institution : le magicien a besoin d'un public qui lui donne, de fait, son pouvoir. Ce groupe, c'est le champ, et pour ce qui nous intéresse, le champ de l'économie. Le champ : un ensemble de positions en tension autour d'un enjeu collectif, des individus et des institutions qui luttent pour s'approprier un pouvoir et des positions dominantes. Et l'une des caractéristiques d'un champ est de pouvoir s'autonomiser, c'est-à-dire fonctionner selon leurs propres critères et leurs propres règles sans que d'autres domaines/champs ne viennent les perturber. Le champ de l'art s'autonomise lorsque l'art ne se pratique que pour lui-même, lorsque ceux qui produisent et ceux qui reçoivent les jugements se retrouvent dans une lutte pour les mêmes enjeux. Le champ de l'économie s'autonomise lorsque les jugements produits par certains acteurs tirent, de la même façon, leur force de la croyance exclusive de tous les autres. L'efficacité des agences de notation témoigne de l'autonomisation du champ de l'économie et de la finance, qui fonctionne de façon de plus en plus autoréférentielle. On me dira que la leçon n'est pas nouvelle. Certes, non. Mais la pédagogie, dit-on, c'est répéter...
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Portrait de la crise en arnaque professionnelle

C'est un fait bien connu : il suffit d'un joli costume et de beaucoup d'assurance pour mener à bien une arnaque. Ou pour faire le buzz, comme on dit joliment désormais. C'est grosso modo ce qu'a fait Alessio Rastani dans une désormais médiatiquement célèbre prestation télévisée sur la BBC (vidéo après le saut). Ni vraiment trader, ni tout à fait imposteur, le bonhomme a en tous cas fait sensation. Le saisissement qui en ressort tant dans les médias que dans le grand public nous permet de donner une lecture pas totalement inintéressante de la crise et des discours qui l'entourent : et si, finalement, tout cela ne servait, comme le dit Erving Goffman, qu'à "calmer le jobard" ?


Rastani, le trader qui "priait" pour la... par asi

Rapidement colportée sous le nom de "trader qui rêve de la crise" ou de "trader qui dit la vérité", l'intervention d'Alessio Rastani a été rapidement considérée comme "trop belle pour être vraie". Les attitudes qui ont présidé à son commentaire ont varié entre la satisfaction de certains d'y trouver enfin la confirmation de ce qu'ils pensaient déjà sur les traders mais dont ils n'arrivaient pas toujours - et n'arrivent toujours pas - à convaincre, et l'incrédulité des autres - et parfois des mêmes - de voir quelqu'un tenir un discours aussi choquant : rêver d'une crise qui mettrait des quelques millions de personnes dans la mouise, excusez du peu.

Contrairement à ce qui a pu se dire ici ou là, il ne semble pas que le personnage soit un véritable imposteur, du moins dans le sens que l'on donne par exemple aux interventions des Yes Men, premiers soupçonnés d'ailleurs : sa démarche ne semble pas relever de l'acte militant ou critique. Il est même possible qu'il soit convaincu de ce qu'il dit. En même temps, il n'est pas non plus vraiment un trader pur sucre : il semble qu'il s'agisse d'un petit indépendant sur les marchés financiers, mettant en jeu son argent dans l'espoir de récolter le pactole, et qu'il ne soit pas forcément très doué pour cela. On est loin du trader qui amasse des millions à tours de bras et roule en BMW cc avec trois danseuses de clip de R'n'B sur le capot (le mythe du trader n'est pas franchement féministe). C'est sans doute cette position très dominée dans le champ de la finance qui lui permet de répondre à des journalistes dans des termes qui cadrent bien peu avec les pratiques dominantes, sans doute aussi parce que le désir brûlant de rejoindre les cénacles de la haute finance le pousse à surjouer ce qu'il pense devoir être le comportement d'un "vrai" trader - le grand sociologue Robert K. Merton aurait parlé de "socialisation anticipatrice".

Mais revenons aux réactions suscitées par la vidéo : de quoi relève le saisissement qu'a provoqué l'absence d'ambiguïté de ses déclarations ? Par contraste, le crudité du message délivré fait apparaître combien les déclarations généralement faîtes autour de la crise économique ont un caractère rassurant, combien, même lorsqu'elles annoncent des temps difficiles à venir, entre rigueur et sacrifices, elles lissent les choses et les relations en promettant que, si les efforts nécessaires sont consentis, tout rentrera dans l'ordre. En un mot, combien elles nous incitent à accepter les pertes auxquelles nous sommes confrontées, soit qu'elles soit inévitables, soit qu'elles soit passagères.

Erving Goffman appelle cela "calmer le jobard" ou, en version originale, "cooling the mark out". Il emprunte l'expression à l'argot des arnaqueurs, lesquels lui fournissent un cadre théorique pour étudier la façon dont les individus font généralement face à une perte. Dans une arnaque (confidence game ou con game), nous dit-il, la victime - le jobard - fait face à une importante perte. Celle-ci ne consiste pas seulement en quelques milliers de dollars prélevés par les "opérateurs", elle est également un coup porté à son moi (self) : il se croyait suffisamment malin et intelligent pour profiter de l'opportunité financière, du "coup qui ne pouvait rater", de "l'affaire du siècle" que lui proposait l'arnaqueur, et il découvre qu'il est le dindon de la farce. Le problème, pour les arnaqueurs, c'est que que le jobard peut, du coup, comme le cave, se rebiffer : il peut aller voir la police ou se montrer violent, et leur poser plein de problèmes. D'où la nécessité, souvent, que l'un des opérateurs de l'arnaque se charge de le calmer : s'étant fait passer pour son ami, il reste avec lui pour s'assurer qu'il ne se livre pas à ce que ses partenaires considéreraient comme une bêtise.

Calmer le jobard, c'est l'amener à accepter sa perte : comme le dit joliment Goffman, il reçoit une leçon de philosophie de l'échec ("the mark is given instruction in the philosophy of taking a loss"). Ce qu'il faut, c'est lui permettre de "sauver la face", face qu'il a perdu dans l'opération. Il s'accordait une certaine valeur sociale, un ensemble de propriétés valorisées par lui et par les autres - sa "face" - et il se rend compte qu'il ne l'avait pas ou qu'il ne l'a plus et que d'autres le savent. Cette perte peut le conduire à des actions dérangeantes pour les opérateurs s'il cherche à la reconquérir par la force ou par le droit. Le calmer peut alors consister à lui permettre de cacher sa perte ou lui fournir une nouveau set de propriété, une nouvelle face qu'il pourra présenter aux autres. On peut lui expliquer que les affaires ne sont pas faites pour lui ou qu'il a appris une précieuse leçon qui lui sera fort utile dans l'avenir par exemple.

Ce que nous dit Goffman, c'est que, dans la plupart des situations où le moi de l'individu est violemment menacé, où une perte importante vient déstabiliser le statut qu'occupait l'individu ou qu'il pensait occuper, bref dans la plupart des situations où il y a un jobard, il existe des individus ou des institutions dont le travail spécifique est de le calmer, de lui faire accepter sa perte avec un minimum de dérangement, et surtout sans menacer les autres ou le système qui l'a amené là où il est. Face à la perte d'un emploi, face à un repas au restaurant qui ne satisfait par les désirs du client ou encore face à l'annonce d'une mort prochaine, le moi de l'individu est déstabilisé : il perd la face, c'est-à-dire ce qui, à ses yeux, faisait sa valeur auprès des autres (son identité professionnelle, son statut de client qui ne s'en laisse pas compter, sa bonne santé...). Des directeurs de ressources humaines, des spécialistes de la reconversion professionnelle, des serveurs, des médecins, des prêtres et d'autres encore vont alors se charger de lui pour essayer, avec succès ou non, de le calmer, soit en préservant son identité (on écoutera avec attention la plainte du client) ou en lui en proposant une nouvelle.

La plupart des discours politiques et économiques qui encadrent aujourd'hui les différentes crises qui se succèdent sous nos yeux relèvent de cet exercice de style : il faut beaucoup de monde - journalistes, éditorialistes, hommes politiques, économistes proclamés ou professionnels, lobbyistes de tout poil, financiers de tout crins, traders de toutes formes... - pour calmer des jobards qui ne sont pas moins en grand nombre. On peut se rassurer en disant que ce n'est pas la première fois. Les années 80 avaient déjà été le théâtre d'une telle activité, sans grande subtilité il faut bien le dire, et si la forme est moins explicite et dramatisée, elle n'en est pas moins prégnante :


Montand "La crise? Mais quelle crise?" par boudzi

La crise a amené des pertes économiques nettes pour un grand nombre de personnes, et il convient d'aider ceux-ci à accepter leurs nouvelles conditions avec le plus de calme possible ou du moins sans qu'ils ne menacent trop directement les autres. Il faut donc leur faire endosser un rôle qui conviennent à leur nouveau statut : pourquoi celui des cigales qui, ayant dansé tout l'été, se trouvent fort dépourvues lorsque la crise fut venu... Et voilà donc des pays à qui l'on explique qu'ils doivent expier leurs excès passés en leur tentant le manteau du pénitent. D'autres ont cru, parfois avec enthousiasme, aux promesses de la financiarisation de l'économie, et à ceux-là, il faut expliquer qu'ils ne se sont pas tromper, qu'au contraire, ils doivent encore garder confiance dans le système même si celui-ci a été sérieusement secoué.

On aurait tort cependant d'interpréter ces analyses journalistes ou économiques, ces tribunes, débats, annonces, promesses, discussions et autres comme de simples manipulations des masses. Il n'est pas sûr, en effet, qu'elles aient un effet aussi puissant que l'on pourrait le penser, ne serait-ce que parce que bon nombre d'entre elles sont à l'usage quasi-exclusif des plus protégés, plus susceptible de les lire, les entendre et plus encore d'y croire, plutôt que des plus affaiblis. Mais calmer le jobard ne sert pas seulement au jobard, mais aussi aux arnaqueurs :

"The cooler protects himself from feelings of guilt by arguing that the customer is not really in need of the service he expected to receive, that bad service is not really deprivational, and that beefs and complaints are a sign of bile, not a sign of injury"
(Traduction : Celui qui calme le jobard se protège lui-même des sentiments de culpabilité qui pourraient l'assaillir en se disant que le client n'avaient pas vraiment besoin du service qu'il espérait recevoir, qu'un mauvais service n'est pas vraiment une perte, et que les jérémiades et les plaintes sont le signe d'un mauvais caractère, pas d'un mauvais service).

Autrement dit, l'activité qui consiste à calmer le jobard n'a pas seulement pour fonction de limiter ou de contrôler les dégâts faits au moi du jobard, mais également de prévenir ceux qui pourraient affecter celui des opérateurs. Répéter que la crise est un accident de parcours, le fait de quelques traders peu consciencieux et non-représentatifs - souvenons-nous du mouton noir Kerviel -, ou encore de la mauvaise gestion et de l'avidité des populations met à l'abri d'une remise en cause plus générale, de la même façon que les arnaqueurs pouvaient se dire que le jobard était plus victime de sa propre avidité que de la leur. Cette rationalisation est renforcée, dans le cas qui nous préoccupe, par l'ensemble des justifications et des principes de justice qu'offre l'idéologie du marché à ses hérauts.

Reste que les choses ne sont pas si simples. Les discours généralement portés sur la crise ont pour fonction d'en faire accepter les pertes par ceux qui en sont victimes. Mais qu'en est-il de celui d'Alessio Rastani ? Sans discuter des intentions inaccessibles du personnage, sa nature n'est peut être pas si différente. Il autorise une narration de la crise qui n'est pas moins susceptible d'en calmer certains : il permet à tout un chacun d'endosser les habits de victime d'un petit groupe d'arnaqueurs professionnels, les traders. Ce sont eux qui apparaissent comme trop avides, trop désireux d'en avoir toujours plus, ce sont eux qui ont eu des comportements exagérés, inacceptables, immoraux. Autrement dit, nous pouvons ainsi sauver la face : la crise, c'était eux, pas nous. Or, comme le sous-entend Goffman, si les arnaques sont un business aussi courant aux Etats-Unis, ce n'est pas par hasard :

"The con is said to be a good racket in the United-States because most Americans are willing, nay eager, to make easy money, and will engage in action that is less than legal in order to do so"
(Traduction : l'arnaque à la confiance est réputée être un bon business aux Etats-Unis parce que la plupart des Américains souhaitent gagner de l'argent facilement - pour ne pas dire qu'ils en sont avides - et son prêts à s'engager dans des activités bien peu légales pour y parvenir)

Faire comprendre au jobard qu'il est la victime de personnes mal intentionnées ou de forces qui le dépassent est aussi un moyen très sérieux de le calmer en le déchargeant de toute responsabilité dans l'affaire. C'est une méthode qui a été utilisée plus d'une fois en matière politique ou économique. Donner un visage au bourreau peut faire oublier trop facilement tout le système qui l'autorise à mener sa basse besogne. Ici, il n'est pas impossible que donner un visage au trader maléfique, s'il soulage quelque peu les victimes, fasse également disparaître tout ce qui, dans chacun de nous, ressemble terriblement à ce qui se passe aux sommets des grandes banques, ce que Karl Polanyi appelait la "mentalité de marché".
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Boris, par pitié, reste en dehors de tout cela

Malgré l'adoubement médiatique dont il a fait l'objet, parfois même dans mon magazine de référence à moi, Boris Cyrulnik ne m'a jamais semblé être plus qu'un de ces intellectuels médiatiques comme Alain Finkielkraut ou Alain-Gérard Slama qui développent une pensée plus proche du slogan que de la réflexion. Ses sautillements sur la "resilience" - un concept dont le vide intersidéral n'a d'égal que la quantité de papier qu'il a contribué à gâcher - font certes les beaux jours des magazines à grand tirages (parce qu'expliquer à ses lecteurs que s'ils échouent, c'est parce qu'ils ne sont pas résilients, ça fait vendre), et lui donne donc une tribune médiatique dont des gens plus sérieux ne font que rêver. Et voilà que le monsieur l'utilise pour tacler les théories du genre. Ecoute, Boris, tu gâches déjà la vie des psychiatres, alors s'il te plaît, reste en dehors de tout ça, laisse nous tranquille.

Allez, comme d'habitude, je vais être sympa, je vais d'abord donner la parole à l'adversaire, que chacun puisse mesurer par lui-même l'étendue des bêtises proférées avec une assurance qui, chez certains, passeraient pour de l'arrogance, mais qui chez un intellectuel de plateau passe pour de la profondeur :

Les partisans de la théorie du genre considèrent qu'on éduque distinctement les filles des garçons pour perpétuer la domination masculine. Les croyez-vous ?

Je ne crois pas du tout à la suprématie des garçons, bien au contraire. Vers 17 mois, les filles disposent de cinquante mots, de règles de grammaire et d'un début de double réarticulation, par exemple être capable de dire "réembarquons", au lieu de "on va encore une fois dans cette barque". Avec quatre phonèmes, les filles expriment un discours. Les garçons obtiennent cette performance six mois plus tard ! 75 % des garçons commettent de petites transgressions (chiper un biscuit, pincer un bras, etc.), contre 25 % des filles. Alors ces filles, plus dociles, parlant aisément, sont bien mieux entourées. Il est plus aisé d'élever une fille qu'un garçon. D'ailleurs, en consultation de pédopsychiatrie, il n'y a que des petits garçons, dont le développement est bien plus difficile. Certains scientifiques expliquent ce décalage par la biologie. La combinaison de chromosomes XX serait plus stable, parce qu'une altération sur un X pourra être compensée par l'autre X. La combinaison XY serait, elle, en difficulté évolutive. Ajoutons à cela le rôle majeur de la testostérone, l'hormone de la hardiesse et du mouvement, et non de l'agressivité, comme on le croit souvent. À l'école, les garçons ont envie de grimper aux murs, ils bougent, ils souffrent d'être immobilisés. Or notre société ne valorise plus la force et le courage physique, mais l'excellence des résultats scolaires. Elle valorise la docilité des filles.

Pourquoi n'avoir rien dit dans cette querelle autour de la théorie du genre ?

Je pense que le "genre" est une idéologie. Cette haine de la différence est celle des pervers, qui ne la supportent pas. Freud disait que le pervers est celui qu'indisposait l'absence de pénis chez sa mère. On y est.

Boris Cyrulnik, un néoréactionnaire qui s'ignore

Commençons par la partie facile, la réponse à la deuxième question recopiée ci-dessus. Boris Cyrulnik identifie les théories du genre et même le genre lui-même à une "haine de la différence". C'est honnêtement magnifique. Parvenir à rassembler en seulement trois lignes autant d'erreurs, de préjugés et de crétineries est en soi une forme d'art qui mérite un moment d'admiration béate.

Erreur : les théories du genre ne visent en rien à "nier" ou à "haïr" la "différence". Elles prennent actes qu'il existe des différences entre hommes et femmes, mais constatent également que celles-ci ne peuvent pas vraiment s'expliquer par la biologie. Qu'au contraire, il existe une vaste de gamme de différenciation entre hommes et femmes entre les cultures et entre les époques. Et elles cherchent à expliquer ces différences.

De ce fait, le genre n'est pas une idéologie. Ni une théorie. C'est un fait, un fait scientifique, aussi solide que peut l'être un tel fait. Le genre est la construction sociale des différences entre masculin et féminin. N'importe qui, même Boris Cyrulnik, peut constater qu'il existe des activités masculines (le football en Europe) et des activités féminines (le soccer aux Etats-Unis) et que celles-ci font l'objet d'une reconnaissance et d'une légitimité différente. Et n'importe qui, à part peut être Boris Cyrulnik, peut comprendre que cela ne s'expliquer en rien par une histoire de chromosomes. C'est cela le genre.

Préjugé : Boris Cyrulnik parle de "haine de la différence". Depuis Christian Vanneste clamant que l'homosexualité, c'est la haine de la différence, on n'avait pas osé. Cyrulnik semble identifier "différence entre les sexes" à "différence". Malheureusement, ce n'est pas la même chose. Il existe un grand nombre de façon pour deux individus donnés d'être différents, et leur sexe n'en est qu'une toute petite partie. Si Boris et moi sommes tout les deux des mâles, il n'en reste pas moins que je suis assez fier d'être sur tous les autres plans aussi loin de lui qu'il m'est possible de l'être. Les homosexuels préfèrent avoir des relations sexuelles avec des personnes de leur sexe, cela ne veut pas dire qu'ils veulent coucher avec leurs "semblables" : il y a plus de différence entre les deux membres de certains couples homosexuels qu'entre ceux de certains couples hétérosexuels (si vous ne me croyez pas, regardez une pub pour The Kooples...)

Crétinerie : comme d'autres, Boris Cyrulnik exploite le fait que l'on parle de "théories" du genre pour les délégitimer en les faisant passer pour une "idéologie". Mais si l'on parle de théorie du genre, c'est de la même façon que l'on parle de théorie de l'évolution. L'évolution est un fait, et il existe différentes théories pour l'expliquer : est-ce de la sélection sexuelle ? de la sélection du mieux adapté ? Une combinaison de plusieurs principes ? Le genre, c'est pareil : il faut être un idiot pour ne pas voir que cela existe. Après, on peut discuter sur les façons de l'expliquer.

Lorsque l'on croise ces différents élèments, on se rend compte d'une chose : Boris Cyrulnik, après avoir introduit la "résilience" en France, semble bien décidé à y introduire une forme particulièrement basse de néoconservatisme. Il utilise une rhétorique qui est celle des néoréactionnaires : affaiblir une théorie scientifique par une mésinterprétation du mot "théorie" tout en surfant sur les valeurs les plus consensuelles (la différence, que l'on ramène discrètement à la seule différence de sexe...). La pathologisation de l'adversaire - "les théoriciens du genre sont juste des pervers" - appuyée sur une interprétation approximative de Freud achève le tableau : faute d'argument, on raconte n'importe quoi qui plaise aux médias...

Boris Cyrulnik, un mauvais scientifique

Mais je n'ai pas franchement de raison d'en rester là. La réponse que Boris Cyrulnik donne à la question précédente vaut également le détour. Après une bonne explication bien naturalisante sur les différences de comportements entre petits garçons et petites filles - ou plutôt une liste de fait dont il espère que la juxtaposition donnera l'impression, au mépris de la plus élémentaire logique, d'une causalité -, l'intellectuel de salon nous balance l'une des plus belles perles qu'il m'ait été donné de lire ces derniers temps :

Or notre société ne valorise plus la force et le courage physique, mais l'excellence des résultats scolaires.

Comment peut-on prétendre écrire un discours un tant soit peu rationnel sur les jeunes garçons et si mal les connaître ? Comment peut-on se poser en expert de la petite enfance et ne jamais avoir mis les pieds dans une cours d'école, ne jamais avoir étudié les productions culturelles destinées aux plus jeunes, ne jamais avoir mis le nez hors de chez soi ?

La force et le courage physique ne sont plus valorisé ? Mais au sein des cours d'école, elles sont un puissant moyen d'obtenir du respect et de la reconnaissance. Plus que cela, les sanctions scolaires servent très bien de validation à l'identité masculines : ceux qui refusent l'ordre scolaire, ont le courage d'affronter les enseignants et les personnels d'éducation, s'imposent auprès des autres par le physique, le sport et la force jouissent d'une bonne reconnaissance au sein de la société des élèves. C'est ce que révèlent de nombreux travaux sociologiques, comme par exemple ce très beau texte de Sylvie Ayral. Celui-ci souligne combien cette question est lié à la construction du genre.

L’injonction à la virilité et à l’hétérosexualité qui est faite aux garçons encourage également chez eux la violence physique, sexiste ou homophobe, à l’origine de nombreuses sanctions. La grande affaire est de se démarquer de tout ce qui est « féminin » ou assimilé au « féminin » (faiblesse, homosexualité réelle ou supposée) : il s’agit de ne pas « en être ». Et « ne pas en être » c’est, bien souvent, dominer les autres en montrant ou en laissant supposer qu’on peut être violent, y compris sexuellement, même si cela reste généralement à un niveau symbolique. La violence physique entre garçons est donc omniprésente mais revêt plusieurs formes : elle peut s’exercer dans le cadre d’une bagarre dans la cour de récréation, à la vue de tous et de toutes pour asseoir la réputation, au risque (en essayant ?) de se faire sanctionner mais également sur les garçons les plus jeunes et/ou les plus faibles. Elle s’accompagne alors d’une volonté de terroriser pour mieux régner et accéder au rôle de « petit caïd ». Cette violence ritualisée de domination est courante. Plusieurs garçons l’évoqueront au cours des entretiens :

« Comme l’année dernière, j’étais en 6ème, les 3èmes, ils s’amusaient à mettre des pancartes, à nous attraper, à les mettre dans les toilettes, à fermer la porte, à…à nous mettre des coups de pied au cul…enfin…voilà, à pousser et puis voilà .
- Question : Et c’était des garçons ou des filles ?
- Que des garçons.
- Question : Et ils faisaient ça aux garçons et aux filles ou… ?
- Non ils faisaient qu’aux…enfin… oui…ils faisaient aux garçons. Et je pense aussi, que…enfin, les 3èmes, quand ils étaient en 6ème, ils ont vécu ça, c’est… une chaîne, je pense pas que ça s’arrêtera. Les 3èmes, ils se sont fait…ils se sont fait taper en 6ème, alors, ils étaient…ils étaient faibles, et maintenant qu’ils sont en 3ème, ils sont contents parce que c’est plus…c’est plus eux les faibles. Alors ils se vengent à cause de ça… »

Voilà qui révèle une deuxième leçon sur Boris Cyrulnik : il ne fait pas le boulot d'étude et d'analyse que demanderait son sujet. Je ne pense pas que l'on puisse mettre cela sur le compte de la discipline à la quelle il tente de se raccrocher, la psychiatrie : ce n'est pas que celle-là est incapable de voir ce que la sociologie est capable de mettre en valeur, même s'il y a incontestablement des différences de méthodes. C'est ici un problème d'ignorance beaucoup plus profond de l'objet dont on prétend parler : si Boris Cyrulnik veut émettre des propositions sur l'état de la société, alors, il doit connaître celle-ci un minimum. Ici, ce n'est pas le cas.

Et le reste de l'entretien me direz-vous ? Disons qu'il ne m'inspire qu'une chose : notre homme s'est fendu d'un rapport sur le suicide des enfants vendu 21,90€ pour 160 pages, alors que Le suicide d'Emile Durkheim peut se trouver pour une dizaine d'euros et fait dans les 500 pages. Si vous êtes vraiment intéressé par le sujet, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
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Steve Jobs, sur le charisme en économie

Dans la liste des évènements qui, cet été, ont secoué la planète - comprenez les classes supérieures urbaines salariés d'Europe et des Etats-Unis - on peut s'attarder sur l'annonce, tonitruante à une échelle toute médiatique, du retrait de Steve Jobs des affaires et d'Apple. L'homogénéité du tonnerre de lamentations qui a suivi témoigne en effet de la place particulière acquise par le barbu à col roulé : un pouvoir charismatique qui n'est pas moins destructeur en économie qu'en politique.



Steve Jobs renonce à la présidence d'Apple en précisant bien que "hélas le moment est venu" de reconnaître qu'il n'a plus les capacités d'exercer cette responsabilité. Je n'écris pas ces lignes par obligation mais elles me causent une vraie tristesse que j'ai besoin de partager.
Je ne trouve pas le bonhomme sympathique mais personne n'en a rien à foutre. Je le rappelle ici seulement par honnêteté. Sa parano, sa passion pour les systèmes fermés me choquent. On s'en fout.

Ce bref extrait du billet que le journaliste Francis Pisani consacre sur son blog au départ à la retraite le plus commenté de l'année illustre à lui seul toute la puissance charismatique du personnage de Steve Jobs, et résume, en même temps, la tonalité générale de tous les autres commentaires qui ont pu être fait. En un mot : Steve Jobs est au-dessus de tous - et de nous par la même occasion - et qu'importe ce qu'il ait pu faire, nous lui pardonnerons tout. Steve Jobs a bénéficié, et bénéficie encore, d'une aura particulière qui lui a permis de faire ce qui aurait été innacceptable venant d'autres.

Comme tout charisme, celui de Steve Jobs n'a pas besoin de résider dans des capacités exceptionnelles réelles : il suffit que les autres, et plus particulièrement un petit groupe actif rassemblé autour du leader, soient convaincu de l'exceptionnalité de celui-ci. C'est ce que montre Ian Kershaw à propos d'Hitler qui, quand on y pense, n'avait pas grand chose d'objectivement charismatique. Evidemment, comparer quelqu'un, Steve Jobs ou autre, à Hitler risque toujours d'entraîner les réactions épidermiques de ceux qui ne veulent pas qu'on tire la moindre leçon de ce qu'ils voudraient être une parenthèse historique. Pourtant, ce que nous apprend le parcours d'Hitler, c'est bien que tout charisme est toujours une construction sociale, une croyance qui n'a nul besoin que le leader soit véritablement plus fort que les autres, pas plus qu'un meilleur leader ne sera forcément reconnu comme charismatique.

La magie du charisme de Steve Jobs ne réside pas dans une vision véritablement plus profonde que celle des autres ou de qualités gestionnaires, informatiques ou de leadership qu'il serait le seul à posséder. Cela ne veut pas dire qu'il ne les a pas effectivement - je ne l'ai jamais rencontré, difficile d'en juger - mais que d'autres personnes les avaient et n'ont pas connu la même héroïsation. C'est donc d'abord la façon dont a été mise en récit son parcours, avec ce qu'il faut de légendes, de mystères, de traversées du désert et tout ce qu'il fallait pour respecter un canevas finalement déjà écrit, qui lui a conféré son charisme. Et celui-ci, loin d'être individuel, ne fait que concentrer un double travail collectif : un travail de production de la légende, entretenu activement tant par Apple que par ses fans, et un travail de production classique, de biens et de services. Steve Jobs n'a pas crée seul l'Iphone, mais sa présence fait disparaître tous les ingénieurs, designers, créatifs et autres commerciaux qui l'ont rendu possible, de la même façon que le chanteur fait disparaître le travail du compositeur ou du parolier dans son interprétation.

Steve Jobs avait donc du charisme. Socialement produit, certes, mais vous serez peut-être tenté de me dire "et alors ?". Et alors, il se trouve qu'il y a un auteur qui s'est particulièrement intéressé à cette question du charisme, un certain Max Weber. Et il s'est aussi intéressé au capitalisme et à l'économie.

Que nous dit Max Weber sur le charisme ? Beaucoup de chose. Retenons celle-là : le charisme est le mode d'exercice du pouvoir privilégié par les prophètes. La religion fournit une matrice de la domination, politique ou économique. Si le chaman s'appuie sur la tradition et le prêtre sur l'institution, le prophète s'appuie sur l'exceptionnalité qu'on lui prête - d'où l'importance, par exemple, des miracles (pas de la magie : la magie est une technique de chaman qui respecte des règles anciennes, les miracles sont quelque chose qui n'appartient qu'au prophète). A la fois à cause de cela et en conséquence de cela, le prophète est celui qui boulverse l'ordre ancien : il nous dit "ce qui a été est terminé, table rase de tout ça, maintenant les choses seront différentes". Jésus Christ n'a pas fait autre chose. Calvin, qui n'est pas un prophète au sens religieux mais au sens sociologique, aussi.

Boulverser l'ordre ancien : c'est ce qui était nécessaire à la naissance du capitalisme. Pendant des siècles, les hommes ont travaillé et ont parfois dégagé un surplus, que l'on appellerait profit. Lorsque c'était le cas, soit ils l'épargnaient en prévision de jours moins heureux, soit ils le consommaient de façon rituelle et festive. Et puis certains se sont mis à utiliser ce profit pour le réinvestir dans leur entreprise. Et ils ont cherché un profit encore plus grand. Non pas pour le consommer, mais pour le réinvestir, et en obtenir un encore plus grand encore. Et ainsi de suite. L'accumulation donc : le capitalisme. Ce qui a permis cette transformation, c'est la force prophétique de la Réforme calviniste : c'est elle qui en imposant l'idée de pré-destination a pu convaincre des hommes de changer radicalement le comportement.

Quel rapport avec Steve Jobs ? A bien des points de vue, Steve Jobs a aussi contribué à balayer l'ordre ancien pour imposer des règles nouvelles. Et il ne l'aura jamais autant fait qu'à la période où son charisme a été le plus reconnu. Faire basculer massivement les individus dans des systèmes fermés alors qu'ils utilisaient jusqu'alors des systèmes ouverts, mettant à bas le plus gros de l'idéologie libertaire qui avaient présidé à la création et au développement d'Internet : voilà, sans doute, le plus grand héritage de Jobs. Il fallait une légitimité charismatique pour faire accepter l'idée que l'on allait rentrer dans un système où une entreprise pourrait exercer sa propre censure - Apple ne veut pas de pornographie sur ses appareils, mais autorise ça (retiré seulement du marché français...). Il fallait la légitimité charismatique pour imposer un accès à la presse et aux livres pour le moins discutable.

Apple a très largement redéfini les règles du jeu économique. Mais elle ne l'a pas fait à cause de sa taille, encore moins à cause de l'efficacité de ses propositions qui auraient été dûment sélectionnées par une main invisible infaillible. Elle a pu le faire grâce à la construction charismatique de son leader. De façon classique, elle est aujourd'hui confronté à la question de la routinisation du charisme : comment transformer le pouvoir et la légitimité pour qu'ils puissent vivre sans le leader ?

Mais qu'importe finalement ce que deviendra Apple. Les changements insufflés dans les façons de penser, les conceptions de l'économie et du web, les relations entre les différents acteurs - internautes et entreprises surtout - ont plus de chances de survivre que la boîte elle-même. Le capitalisme a finit par vivre sans le protestantisme : il est devenu indépendant, et s'est imposé à tous sans avoir besoin du support charismatique qui l'a engendré. Il y a fort à parier que la fermeture des systèmes informatiques survivra à Steve Jobs et même à Apple. Pas sûr que ce soit une bonne nouvelle.

Ce que nous apprend cette histoire, c'est qu'en économie comme en politique, la force de la légitimité charismatique, la puissance du prophète, est sans doute la seule à même de rebattre les cartes. Le capitalisme évolue sans doute moins au rythme des contraintes et des découvertes techniques, des goulots d'étranglements et des nouveaux marchés, des variations du stock de capital et de celles des marchés financiers qu'à celui de ses propres prophètes et de ses ennemis. On peut s'amuser à les repérer dans le paysage actuel : là, certains en appellent à la "moralisation", ici, d'autres veulent plus encore de libéralisation, un peu plus loin certains en appellent à la "démondialisation" tandis que les autres veulent mondialiser plus, et un peu partout on promet le développement durable, l'économie verte ou post-carbone, ou encore la décroissance... (la liste n'est pas exhaustive) Et comme tous les prophètes, on passe souvent plus de temps à s'engueuler avec ses amis pour savoir lequel est le plus béni qu'à lutter effectivement contre ses adversaires. Qu'est-ce qui permettra aux uns ou aux autres de gagner ? La réponse réside sans doute dans les conditions d'apparition d'une légitimité charismatique. Mais ça, c'est une autre histoire.

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Pour ceux qui aurait raté l'info parce qu'ils étaient en vacance (et dans ce cas-là, je les hais de toute mon âme noircie) ou parce qu'ils ne consultent le blog qu'au travers d'un reader rss et ne viennent jamais sur la page proprement dite (c'est pas top mais je vous pardonne), Une heure de peine dispose de sa propre page Facebook ici.

Vous pouvez donc me liker ou devenir fan ou dire "j'aime" ou je ne sais pas trop quoi. Cela vous permettra a priori de suivre les mises à jours du blog et, éventuellement, de dire tout votre amour pour moi ou toute votre détestation (ou pas : je pense que je ferais le ménage comme je le fais déjà ici). L'outil a sans doute plein d'autres possibilités insoupçonnées et insoupçonnables, mais je ne sais pas encore si je les découvrirais.
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Le sexe est bien une construction

Commençons la nouvelle saison d'Une heure de peine de la même façon que la précédente s'est terminée : en discutant nature, culture et féminisme. Pascal Picq, paléoanthropologue de son état, a fait paraître dans le Monde une tribune renvoyant dans les cordes les 80 imb... abru... députés qui "pensent" (quand on écrit "théorie du genre sexuel" et qu'on prétend que cela a pour objectif de justifier la pédophilie, c'est que l'on est soit un crétin, soit quelqu'un de très malhonnête, et j'ai trop de respect pour nos représentant pour choisir la seconde option) qu'il ne faut pas dire aux lycéens que les gênes ne déterminent pas tout le comportement sexuel de l'être humain. Pourtant - peut-être du fait d'un certain opportunisme editorial - son texte s'intitule "Le sexe n'est pas que construction". Et de fait, il y critique certaines orientations "antibiologistes" (radicales, ajoute-t-il) des sciences sociales. Pourtant, le sexe - pas seulement le genre, pas seulement la sexualité - est bien une construction sociale. Il faut juste savoir ce que cela veut dire...

Donnons d'abord la parole à Pascal Picq, en profitant pour redire la très haute tenue de son texte et en saluant sa défense de la place des théories du genre dans la formation scientifique des lycéens :

C'est là qu'une partie des sciences humaines pose problème. En raison d'un antibiologisme radical, elles refusent cette réalité biologique qui fait que nous sommes dans le groupe des espèces les plus déterminées biologiquement par le sexe. C'est inepte d'un point de vue scientifique, stupide d'un point de vue philosophique et ouvert à toutes les idéologies. Par-delà le sexe (biologique), il y a la sexualité, c'est-à-dire la diversité et la plasticité des comportements qui amènent des individus à avoir des relations sexuelles. Heureusement, une partie des sciences humaines travaille avec l'anthropologie évolutionniste, notamment autour de la sexualité et de la construction sociale de l'identité sexuelle des individus.

On regrettera que Pascal Picq ne dise pas plus précisément quels auteurs ou quels travaux il vise, mais c'est sans doute la conséquence du format choisi : on ne peut pas truffer une tribune dans un grand quotidien, fut-il du soir, de références savantes. Il revient cependant un peu plus loin sur cette question pour préciser qu'il faudrait quand même pas pousser Mémé dans les orties :

Je m'oppose à toutes ces théories qui détournent les gender studies, avec pour seul argument imbécile d'affirmer qu'il n'y a pas de sexe biologique, et qui plient les observations faites dans la diversité des sociétés humaines et de grands singes.

On le voit, le ton est sans concessions. Le problème que j'ai avec ce texte, c'est que par son titre et les passages cités, on pourrait en retenir qu'il n'y a pas lieu de dire que le sexe est une construction sociale. Or, il est tout à fait légitime et scientifique de l'affirmer. A condition de bien savoir ce que cela veut dire. S'il y a un problème, c'est donc dans la compréhension de la métaphore, courante en sciences sociales, de la "construction sociale".

Dire que le sexe est une construction sociale, qu'est-ce que cela veut dire ? Certainement pas que le sexe n'existe pas ou peut être ignoré ou, encore, n'a pas de pertinence pour comprendre le comportement d'un individu. La métaphore de la construction sociale doit être prise au sérieux : une construction, ça existe, et c'est solide.

Considérons une autre construction sociale : la ville. Il serait aberrant de dire qu'une ville n'est pas construite socialement. Le tracé de ses rues, la répartition de ses quartiers et de ses activités, les règles qui régissent en son sein la circulation des hommes et des choses : toutes cela est le produit d'une histoire faite d'interactions entre les hommes. Si Paris n'avait pas connu Haussman et si celui-ci n'avait pas eu à sa disposition le monopole de la violence légitime fourni par le Second Empire, et bien Paris ne serait pas la ville que l'on connaît aujourd'hui. Et rien ne distingue l'avenue Montaigne de Barbès si ce n'est les croyances et les relations des individus qui accorde plus de valeur ici et un sens différent là...

Et pourtant, bien que socialement construite, Paris n'en est pas moins solide. Si je veux me rendre de Place d'Italie à Nation, je ne peux qu'emprunter les rues disponibles - l'usage d'un bulldozer est certes envisageable, mais incontestablement contraignant. Et j'aurais beau penser qu'il n'y a pas de raison que les prix de l'immobilier soit plus élevé Boulevard Raspail qu'à Bobigny, le fait que plein d'autres personnes ne partagent pas vraiment cet avis m'imposera toujours de trouver cent-cinquante mille cautions solidaires pour louer une chambre de bonne pleine de cafards.

Il en de même pour le sexe : dire qu'il y a là une construction sociale ne veut pas dire qu'il s'agit d'une chose inexistante, loin de la. Mais qu'est-ce que cela veut dire plus précisément ? Si l'on comprend bien que le genre soit une construction sociale - les qualités prêtés au masculin ou au féminin ne s'appliquant pas seulement aux hommes mais aussi aux choses - et qu'il soit tout à fait solide (les discriminations liées au genre et qui touchent aussi bien les femmes que les hommes pas suffisamment "virilisés" ne sont pas une illusion...), c'est plus difficile pour le sexe : ne s'agit-il pas d'une donnée biologique ? Les chromosomes ne sont-ils pas indifférents à nos petites histoires sociales ? Oui et non.

La question commence à se poser, comme le fait remarquer Judith Butler, lorsque l'on prend conscience qu'il n'existe pas forcément deux sexes, mais peut-être bien plus. Pascal Picq le signale également dans son texte : "un très faible pourcentage d'individus, écrit-il, naît avec différentes formes d'indéterminations sexuelles". Et voilà le problème. Qu'est-ce qui permet de qualifier ces situations de "formes d'indéterminations sexuelles" ? S'il s'agissait de formes de vie non-viable, on pourrait le comprendre, mais ce n'est pas le cas. On pourrait parfaitement considéré les personnes en question non pas comme souffrant d'un handicap, mais comme relevant d'un troisième/quatrième/etc. sexe. Ou comme des manifestations divines. Ou comme les victimes d'une malédiction. Ou de biens d'autres façons encore. Mais dans nos sociétés, on considère cela sous l'angle médical et on s'empresse d'opérer les enfants concernés pour les faire rentrer dans l'un ou l'autre des deux sexes que nous connaissons bien.

C'est donc bien par une construction sociale que nous attribuons des individus à l'un des deux sexes que nous connaissons et nommons socialement. Cela n'annule pas l'existence de chromosomes différents, pas plus que celle du sexe, mais cela prend acte qu'il y a et qu'il y a eu d'autres façons de gérer cette différence.

Mais on peut aller encore plus loin, d'autant plus que certains auront tôt fait de rejeter d'un revers de main ces cas en les considérant comme "minoritaires". Ils posent, en fait, une question plus générale : comment attribuons-nous un sexe à un individu ? Là encore, c'est par une construction sociale. Après tout, il est possible de changer de sexe au cours de sa vie - de sexe, et pas seulement de genre. Des personnes qui étaient des mâles deviennent des femelles, et vice-versa. Leurs chromosomes n'ont pas changé, souvent "seulement" leurs organes génitaux. Et les hommes devenus femmes ne peuvent toujours pas avoir d'enfants. Mais socialement, ils changent de sexe. C'est donc bien qu'en plus du sexe biologique, déterminé par ces fameux XX ou XY, il y a un sexe social, qui n'est pas autre chose qu'une construction.

Prenons une comparaison pour bien montrer que le fait que le sexe soit une construction sociale ne lui retire en rien de sa réalité. Wittgenstein s'est intéressé à la question de la connaissance dans le monde des mathématiques. Il s'est posé la question suivante : que faut-il pour qu'une proposition devienne une règle, pour qu'il soit autoriser, par exemple d'utiliser, tel théorème ? La réponse peut paraître évidente : il faut que ce théorème soit vrai. Oui, mais ce n'est pas suffisant. Après tout, le carré de l'hypoténuse était égal à la somme des carrés des deux autres côtés bien avant que Pythagore s'en mêle. Il faut donc a minima que le théorème soit formulé. Mais même cela ne suffit pas. Avant que les mathématiciens ne soient autorisés à l'utiliser sans en refaire toute la démonstration, il faut que la communauté des matheux se penche dessus et reconnaisse que, oui, effectivement, il a pas tort, c'est bon les gars, ça va nous épargner du code TeX. En un mot, il faut qu'il soit institutionnalisé, et ce socialement. Un théorème mathématique est une construction sociale, comme d'ailleurs toute proposition scientifique. Cela ne dit rien de sa véracité ou de sa fausseté, cela dit simplement qu'il est le produit d'une activité et d'un accord social - et si les néo-réactionnaires parvenaient à leurs fins, je ne donnerais pas cher de nos connaissances scientifiques les mieux établies...

Une fois de plus, on peut reprendre la métaphore de la construction au sérieux : un château fort et une cabane dans un arbre sont deux constructions, pourtant, il y a une des deux qui est préférable si votre objectif est de vous protéger d'une attaque ennemie. De la même façon, la science et la religion sont deux constructions sociales, mais si on veut soigner des gens ou faire voler des avions, il y a eu des deux qui a un peu plus de réussite à son actif... Toute les constructions sociales ne se valent pas.

Revenons-en au sexe. Quand vous êtes venu au monde, braillant à celui-ci la joie de votre arrivé, vous aviez évidemment un sexe : des chromosomes XX ou XY. Mais cela n'a pas suffi pour que l'on vous attribue aux mâles ou aux femelles. Il a fallu que quelqu'un jette un oeil au bon endroit, fasse "hum... hum...", coche une case sur un formulaire, le transmette à toute une série d'autres personnes - dont une au moins finira par l'archiver pour le cas où souhaiteriez contester le "hum... hum..." en question - et l'annonce à qui de droit : parents, médecins, état civil... : il en faut du monde pour faire de vous officiellement un petit garçon ou une petite fille.

Et alors, me direz-vous ? Et alors, il est possible qu'il y ait une erreur. Il est possible que les personnes chargées de cette identification soient prise d'un doute et ne sachent pas quoi faire. Il est possible que vous ne soyez pas d'accord avec elles, et que bien qu'elles vous répètent que oui, vous êtes un garçon/fille, vous ayez l'intime certitude que vous êtes une fille/garçon - et ce même si vos chromosomes et votre appareil génital ne semblent pas totalement d'accord avec vous. Bref, votre sexe est une construction sociale. Et ce n'est pas parce que cette une construction qui, la plupart du temps, occupe si bien sa place que vous voyez même plus les traces de sa fabrication qu'elle cesse de l'être.

Le problème est que cette construction n'est pas sans lien avec les autres qui occupent également l'espace social. C'est que l'on a une représentation sociale bien particulière du sexe, et que celle-ci n'est pas sans influence avec celle que l'on peut avoir du genre - avec la façon dont celui-ci est socialement construit. C'est comme souvent dans le langage que cela se fait le mieux sentir : ne parle-t-on pas, le plus souvent, de "sexes opposés" ? Mais qu'ont-ils de vraiment opposés ? D'un point de vue biologique, c'est bien difficile de le dire. Pourtant, même des chercheurs aguerris reconnaîtront que les grands singes sont leurs proches cousins tandis qu'ils décriront leur collègue de labo comme leur "opposé"... Comment ne pas y voir un lien avec les nombreuses tentatives, scientifiquement fragiles mais toujours avancées à grands cris, de montrer que les cerveaux masculins et féminins sont opposés ? Cordelia Fine (Delusions of Gender) et Rebecca Jordan-Young ont récemment publiés deux bouquins qui démontent ces travaux (voir le Sciences Humaines d'Octobre 2011, p. 76).

Cette construction sociale des sexes - et, une fois de plus, il s'agit bien des sexes et pas du genre - comme ayant des caractéristiques nécessairement opposés, et pas seulement différentes, est d'une importance fondamentale. Elle ne signifie pas l'inexistence du sexe biologique. C'est que, qu'on le veuille ou non, sciences de la nature et sciences sociales ne partagent pas les mêmes ordres de discours, ni les mêmes objets. Les biologistes parlent des chromosomes là où les sociologues parlent d'un fait social. Le "dépassement des disciplines" a beau être à la mode, il est le plus souvent vain si l'on ne comprends pas que les disciplines, justement, ont des économies internes particulières. Pour éviter les confusions, le plus simple est peut-être d'offrir un enseignement de sciences sociales à tous les lycéens. J'dis ça, j'dis rien.
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Eléments de sociologie pratchettienne (10)

Où l'on essayera de dévoiler la dimension langagière et quelque peu performative de l'activité économique...

Probably no other world in the multiverse has warehouse for things which only exist in potentia, but the pork future warehouse in Ankh-Morpork is a product of the Patrician's rules about baseless metaphors, the literal-mindedness of citizens who assume that everything must exist somewhere, and the general thinness of the fabric of reality around Ankh, which is so thin that it's as thin as a very thin thing. The net result is that trading in pork futures - in pork that doen't exist yet - led to the building of the warehouse to store it in until it does. The extremely low temperatures are caused by the imbalance in the temporal energy flow. At least, that's what the wizards in the High Energy Magic Building say. And they've got proper pointy hats and letters after their name, so they know what they're telking about.

Terry Pratchett, Men at Arms, p. 182

L'activité économique repose en grande partie sur des jeux de langage et sur des métaphores : un point largement oublié que Pratchett pointe ici en montrant comment une simple métaphore pour expliquer certaines formes de spéculation peut se transformer en un objet tout à fait réel : la construction d'entrepôt pour stocker du porc qui n'existe pas encore, si ce n'est comme l'objet d'un commerce spéculatif. Une illustration simple mais puissante de la performativité du langage - j'en connais qui seront ravis. Dans notre monde, les échanges sur des marchandises qui n'ont pas plus de réalité matérielle qu'un souffle sont étonnamment nombreuses. Et nous venons tous d'en sentir, une fois de plus, les conséquences bien réelles.

On notera cependant que cette performativité repose également sur des dispositions institutionnelles, à commencer par les lois du dirigeants de la cité en question qui obligent les individus à justifier leur métaphore - comme cela est écrit dans un autre roman, le poète qui prétendrait qu'un joli minois a lancé sur les mers quelques milliers de bateaux aurait intérêt à présenter les bons de commande adressés aux chantiers navaux...C'est donc d'une méfiance des pièges du langage que naît la puissance performative de celui-ci. Il n'en va peut-être pas si différemment sur ce qu'il faut bien appelé notre "roundworld" (par opposition au "discworld" que décrit Pratchett) : le langage que nous utilisons oblige le plus souvent à construire sans cesse un nouveau vocabulaire pour le préciser, engendrant à nouveau un besoin de précisions, et ainsi de suite jusqu'à plus soif. Tous ceux qui se confrontent aujourd'hui à l'hermétisme du langage des traders et des grands financiers doivent avoir une idée de ce dont je veux parler. Et sinon, ils peuvent se tourner plus modestement vers l'inflation de sigles et de jargons dans le petit monde de l'éducation nationale, les principes ne sont pas tellement différents...

Mais le rôle du langage dans l'économie mérite approfondissement. Présenter l'activité économique comme une guerre ou comme une échange n'est pas neutre. Cela n'implique pas, chez ceux qui y prennent part, les mêmes comportements, ni même les mêmes institutions. C'est aujourd'hui le vocabulaire de la guerre qui prédomine : la concurrence est compétition, les marchés doivent être conquis, les entreprises et les pays s'affrontent... Cela implique une approche bien particulière des problèmes. A commencer par l'envie de construire des lignes Maginot pour se protéger de tout cela : les appels au protectionnisme ne sont pas sans liens avec la façon dont est mise en métaphore l'activité économique. Même si ceux qui font l'éloge de la guerre économique sont politiquement très différents de ceux qui en appellent à l'édification de murailles tarifaires, ils sont complices dans l'utilisation d'une même façon de présenter les choses. Et ce vocabulaire agonistique n'est pas sans rapport avec la recherche du profit toujours plus grand, car l'objectif est bien évidemment de battre les autres : le capitalisme est aussi une affaire de mots.
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Eléments de sociologie pratchettienne (9)

Où l'on rencontrera le conflit central qui est l'origine de toute la modernité, et où l'on reconnaîtra quelques ressemblances avec ce que nous vivons à cette heure...
'Tell me... those robes some of the dwarfs were wearing. I know they wear them on the surface so they're not polluted by the nasty sunlight, but why wear them down there ?'
'It's traditionnal, sir. Er, they were worn by the... well, it's what you'd call the knockermen, sir.'
'What did they do ?'
'Well, you know about firedamp ? It's a gas you get in mines sometimes. It explodes.'
Vimes saw the images in his mind as Cherry explained...
The miners would clear the area, if they were lucky. And the knockerman would go in wearing layer after of chain-mail and leather, carrying his sack of wicker globes stuffed with rags and oil. And his long pole. And his slingshot.
[...] [A] knockerman who was either very confident or extremely suicidal would step back, light the torch on the end of hiis pole and thrust it ahead of him. The more careful knockerman would step back rather more, and slingshot a ball a burning rags in the unseen death. Either way, he'd trut in his thick leather clothes to protect him from the worst of the blast. [...]
And then , fifty years ago, a dwarf tinkering in Ankh-Morpork had found that if you put a simple fine mesh over your lantern flame it'd burn blue in the presence of the gas but wouldn't explode. It was a discovery of immense value to the good of dwarfkid and, as so often happens, with such discoverues, almost immediately led to a war.
'And afterwards there were two kinds of dwarf,', said Cherry sadly. 'There's the Copperheads, who all use the lamp and the patent gas exploder, and the Schmaltzbergers, who stick to the old ways. Of course we're all dwarfs,' she said, 'but relations are rather strained'.

Terry Pratchett, The Fifth Elephant, p. 235-237

S'il y a bien un thème central dans l'oeuvre de Pratchett, c'est le combat entre la modernité, le désenchantement du monde, la rationalisation et les forces conservatrices, la tradition, le passé. Il y a un thème profondément weberien là-derrière.

Les "méchants" sont presque toujours des "conservateurs" : des comploteurs qui rêvent de revenir à la monarchie et qui ne supportent pas les étrangers (dans The Thruth ou Men at Arms par exemple), des Auditeurs qui voudraient voir disparaître la vie et le changement, des traditionnalistes de tout poils comme des nains (dwarfs) prêt à mettre en péril tout leur peuple pour le protéger du changement dans The Fifth Elephant...

Pour autant, la modernité n'est pas présentée parée de toutes les vertues. Guidée par le commerce et l'économie, force formidable qui abat peu à peu toutes les résistances - c'est par le commerce que le peuple nain finit par rejoindre la modernité incarnée par Ankh Morpork dans The Fifth Elephant -, elle est le plus souvent moquée. Elle est souvent extrêmement dangereuse parce qu'elle finit par se retourner contre elle-même. D'entreprise de rationalisation, elle finit presque toujours par devenir irrationnelle. L'exemple typique est le "gonne" (gun) dans Men at Arms : une arme issue de la modernité mais qui se trouve dotée d'un esprit propre qui pousse ceux qui posent la main sur elle à la folie. Une arme qui s'allie d'abord avec des conservateurs...

En mettant ce conflit au centre de son univers, Pratchett ne fait que nous renvoyer l'image de notre propre monde, de notre fin de XXème et début de XXIème siècle. L'économie, cette formidable force de rationalisation, n'a cessé de s'appuyer sur un principe irrationnel - la recherche infinie du profit et du gain à l'exclusion de toute autre considération. C'est toujours à cette lutte que nous assistons. Mais Pratchett montrent que ceux qui voudrait s'opposer à cette puissance, par exemple en fermant les frontières à toute vitesse, finiront pas s'allier avec les conservateurs les plus inquiétants : ils sont alliés "objectifs".
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Eléments de sociologie pratchettienne (8)

Où l'on découvre une façon pas complètement inintéressante de théoriser les règles et les normes...

Dialogue entre Lu-Tze (un vieux maître) et Lobsang (un disciple) :

'Isn't that, et, interfering with history ? I mean, I was told that sort of thing is all right up in the valleys, but down here in the world...'
'No, it's absolutely forbidden,' said Lu-Tze. ''cos it's Interfering With History. Got to be careful of your witch, of course. Some of them are pretty canny.' He caugt Lobsang's expression. 'Look, that's why there's rules, understand ? So that you think before you break'em.'

Terry Pratchett, Thief of Time, p. 251

Je l'évoquais déjà dans la dernière note : Thief of Time est un livre sur les règles. Tout le monde y suit des règles : les Moines de l'Histoire qui ne doivent pas "Intervenir dans l'Histoire", Susan, la maîtresse d'école, qui s'impose à elle-même de ne pas manger plus d'un chocolat par jour, les Auditeurs, sorte de guardiens de l'univers qui n'ont d'autres objectifs que de stopper toute vie - trop désordonnée pour être surveillée - qui croient tellement aux règles qu'ils cherchent à toutes les suivre...

Et justement, lorsque ces derniers s'incarnent dans des corps humains, ils commencent à enfreindre des règles, dont les leurs. Et Lu-Tze, tout en fixant sans cesse des règles (à commencer par la règle n°1 : "Do not act incautiously when confronting little bald wrinkly smiling men"), passe son temps à les contourner. Et, bien sûr, Susan a une conception bien particulière de sa propre règle :

She put it her mouth.
Damndamndamndamn ! It was nougat inside ! Her one chocolate today and it was damn artificial pink-and-white damn sickly damn stupid nougat !
Well, no-one could be expected to believe that counted. She was entitled to another-

Ibid, p. 123

Le problème de la règle est un vieux problème en sociologie, et plus généralement même en philosophie. Pourquoi suit-on une règle ? Qu'est-ce qui lui permet de s'appliquer ? Qu'est-ce qui en fait l'efficacité ? Il y a toujours le risque, en sociologie et en sciences sociales, de conceptualiser les règles comme ayant une force en soi ou comme étant trop contraignante - Mark Granovetter parlerait d'un individu "sur-socialisé" -, ou à l'inverse comme ne reposant que sur un système de récompense ou de contrainte - le biais de nombreux travaux économiques.

Terry Pratchett propose une voie différente : la règle n'est pas efficace parce qu'elle peut contraindre les individus à la suivre, mais parce qu'elle les oblige à réfléchir. Elle leur est extérieure et elle s'impose à eux : elle change la signification de leurs actions. Enfreindre une règle en sachant qu'elle existe, c'est quand même agir en fonction de cette règle. Aucune règle - et on va sans doute encore reparler de rajouter des règles à la finance internationale - n'empéchera qu'il y ait des déviants. Aucune règle n'empéchera qu'il y ait des crises. Tout au plus permettra-t-elle que les individus responsables se sentent effectivement responsables. Ce sera déjà beaucoup, dans la situation actuelle. Parce que pour l'instant, il n'est pas évident que les responsables aient mauvaise conscience...

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Eléments de sociologie pratchettienne (7)

Où l'on continuera à explorer les capacités de l'humain à prendre le monde tel qu'il vient et à surtout, surtout, exclure ce qui ne cadre avec ce qui est déjà connu...

The most selected of these club was Fidgett's, and it operated like this : Susan didn't need to make herself invisible [but she can - too long to explain (NDM)], because she knew that the members of Fidgett's would simply not see her, or believe that she really existed even if they did. Women weren't allowed in the club at all excet under Rule 34b, which grudginly allowed for female members of the family or respectable married ladies over thirty to be entertained to tea in the Green Drawning Room between 3.15 and 4.30 pm, providedd at least one member of staff was present at all times. This had been the case for so long that many members now interpreted it as being the only seventy-five minutes in the day when womem were actually allowed to exit and, therefore, any women seen in the club at any other time were a figment of their imagination.

Terry Pratchett, Thief of Time, p. 102

Gaspode (the Wonder Dog). Small, bow-legged and wiry; basically a rusty grey but with patches of brown, white and black in outlying areas. [...]
Oh, and he can talk. But not many people pay any attention, because everyone knows that dogs can't talk.

Terry Pratchett & Stephen Briggs, The new Discworld Companion, p. 188

Dans les deux cas, les individus cherchent à maintenir un certain équilibre, et pour cela, ils ont appris à ne pas voir ce qui ne peut pas être acceptable, ce qui représenterait une information trop dérangeante. Ce thème est récurrent chez Pratchett : c'est qui évite de voir la Mort/la mort, ce qui évite de voir les conséquences de ses propres actions, ce qui évite de devenir fou... On retrouve du Schultz, ou du Berger et Luckmann là-dedans.

Cette capacité repose, comme on peut le voir, sur l'apprentissage de certaines règles - et Thief of Time n'est rien d'autre qu'un ouvrage sur les règles, leur origine et leur utilisation. Nous apprenons à ne pas voir ce qui ne cadre pas avec le cadre de ce que nous définissons comme la réalité. Ce n'est pas que nous ne voulons pas voir, c'est que nous ne pouvons pas voir, car cela exigerait que nous reconfigurions l'ensemble de notre conception du monde pour faire de la place à des faits qui sont manifestement erronés.

J'ai déjà longuement blogué sur le capitalisme comme mode de pensée et d'actions et sur son emprise sur nos esprits (voir notamment ce billet), sur nos difficultés à penser en dehors de lui (voir celui-ci), à inventer quelque chose de nouveau. A l'heure où la crise revient (ce n'est ni la première ni la dernière), Pratchett fournit sans doute un bon cadre pour comprendre ce qui se passe : il nous faut comprendre quels mécanismes nous amènent à prendre les choses comme elles sont, ce que menace, pour nous, le fait que le chien se soit mis à parler.
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Eléments de sociologie pratchettienne (6)

Où l'on s'attachera à quelques éléments de cognition, où l'on présentera l'ennui comme le propre de l'homme et où, d'une façon plus généralement, on rentrera au coeur de la théorie sociologique pratchettienne... (oui, parce que tout cela est pensé et présenté dans un certain ordre, qu'est-ce que vous croyiez ?)

You had to hand it to human beings. They had one of the strangest powers in the universe. Even her grandfather* had remarked upon it. No other species anywhere in the world had invented boredom. Perhaps it was boredom, not intelligence, that had propelled them up the evolutionnary ladder. Trolls and dwarfs had it, too, that strange ability to look the universe and think 'Oh, the same as yesterday, how dull. I wonder what happens if I bang this rock on that head ?'

And along with this had come an associated power, to make things normal. The world changed mightily, and within a few days humans considered it was normal. They had the most amazing ability to shut out and forget what didn't fit. They told themselves little stories to explain away the inexplicable, to make things normal.

Terry Pratchett, Thief of Time, p. 215-216

* Death. Big guy, wear black, use a scythe, TALK LIKE THAT. You know him. Well, he know you (NDM).
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Eléments de sociologie pratchettienne (5)

Où l'on découvre une théorie géographique de la légitimité et de la puissance du prophète - Weber aurait approuvé - et, plus subtilement, peut-être l'une de mes premières sources d'inspiration sociologique...

[A propos de Miss Marietta Cosmopolite, couturière à la retraite] She is known occasionally to run a haberdashery shop and is also, much against her wishes, a religious icon. This is because people always assume that wisdom is, well, more wise if it comes from a long way away. So while impressionnable people in Ankh-Morpork follow the parth of distant religious teachers with names like Rimpo and Gompa, the orange-robed, bald young men from the hight mountains follow the Way of Mrs Cosmopolite (down to the shops, dropping in on her sister for a cup of tea, an appointment with the chiropodist, and then back home). Principal among these was the skilled Lu-Tze, who has collected all her cosmically wie saying (such as 'It'll all end in tears'), and find them a pretty good guide to understanding the universe. Wisdom is where you find it.

Terry Pratchett (avec la collaboration de Stephen Briggs), The new Discworld Companion, p. 96-97
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Eléments de sociologie pratchettienne (4)

Où l'on découvre une théorie "botière" des inégalités socio-économiques...

The reason that the rich were so rich, Vimes reasonned, was becase they managed to spend less money.

Take boots, for example. He earned thirty-eight dollars a month plus allowances. A really good pair of leather boots cost fifty dollars. But a an affordable pair of boots, which were sort of OK for a season or two and then leaked like hell when the cardboard gave out, cost about ten dollars. Those were the kind of boots Vimes always bought, and wre until the soles were so thin that he could where he was in Ankh-Morpork on a foggy night by the feel of the cobbles.

But the thing was that good boots lasted for years and years. A man who could afford fifty dollars had a pair of poor of boots that'd still keeping his feet dry in ten years' time, while a poor man who could only afford cheap boots would have spent a hundred dollars on boots in the same time and would still have wet feet.

This was Captain Samuel Vimes 'Boots" theory of socio-economic unfairness.

Terry Pratchett, Men at Arms, p. 35
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Eléments de sociologie pratchettienne (3)

Où l'on découvre les prémisses d'une théorie des différents capitaux, ainsi que des éléments pour penser la légitimité...

When he was a little boy, Sam Vimes had thought that the very rich ate off gold plates and lived in marble houses.

He'd learned something new : the very rich very could afford to be poor. Sybil Ramkin lived in the kind of poverty that was only available to the very rich, a poverty approached from the other side. Women who were merely well-saved up and bought dresses made of silk edged with lace and pearls, but lady Ramkin was so rich she could afford to stomp around the place in rubber boots and a tweed skirt that had belonged to her mother. She was so rich she could afford to live on biscuit and cheese sandwiches. She was so rich she lived in three rooms in a thirty-four-roomed mansion ; the rest of them were full of very expensive and very old furniture, covered in dust sheets.

Terry Pratchett, Men at Arms, p. 34
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Eléments de sociologie pratchettienne (2)

Où l'on découvre une théorie de la ville comme forme sociale qui n'aurait pas déplue à Simmel, où l'on devine la naissance d'une solidarité organique bien durkheimienne, et où l'on notera qu'un bon esprit sociologique commence toujours par une attention à ce qui est à la fois quotidien et caché...

Every day, maybe a hundred cows died for Ankh-Morpork. So did q flock of sheep and a herd of pigs and the gods alone knew how many ducks, chickens and geese. Flour ? He'd heard it was eighty tons, and about the same amount of potatoes and maybe twenty tons of herring. He didn't particularly want to know this kind of thing, but once you started having to sort out the everlasting traffic problem these were facts that got handed to you.

Evry day, forty thousand eggs were laid for the city. Every day, hundreds, thousands of carts and boats and barges converged on the city with fish and honey and oysters and olives and eels and lobsters. And then think of the horses dragging the stuff, and the windmills... and the wool coming in, too, every day, the cloth, the tobacco, the spices, the ore, the timber, the cheese, the coal, the fat, the tallow, the hay EVERY DAMN DAY... [...]

Against the dark screen of night, Vimes had a vision of Ankh-Morpork. It wasn't a city, it was a process, a weight on the world that distorted the land for hundreds of miles around. People who'd never see it in their whole life nevertheless spent their life working for it. Thousand and thousand of green acres were part of it, forests were part of it. It drew in and consumed...

...and gave back the dung from its pens and the soot of its chimneys, and steel, and saucepans, and all the tools by which its food was made. And also clothes, and fashions and ideas and interesting vices, songs and knowledge and something which, if looked at it in the right lightm was called civilization. That's what civilization meant. It meant the city.

Terry Pratchett, Night Watch, p. 389-390
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Eléments de sociologie pratchettienne (1)

Où l'on découvre une conception très durkheimienne de l´homme comme animal social, où l'on peut deviner les effets de l'anomie et une théorie qui croise socialisation et encastrement et, finalement, où l'on commence une série d'été...

"It was said later that he came under bad influences at this stage. But the secret of the history of Edward d'Eath was that he came under no outside influences at all, unless you count all those dead kings. He just came under the influence of himself.

That's where people get it wrong. Individuals aren't naturally paid-up members of the human race, except biologically. They need to be bounced around by the Brownian motion of society, which human being constantly remind one another that they are... well... human beings. He was also spiralling inward, as tends to happen in cases like this."

Terry Pratchett, Men at Arms, p. 11
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Popper in Paris

Depuis un bon moment, je voulais prendre cette photo là où je fais mon jogging (un esprit sain dans... tout ça quoi)... L'occasion s'est enfin présentée, alors voilà, comprend qui peut maintenant. En tout cas, mon ami Karl aurait été ravi.

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Four more years !

C'était il y a quatre ans, jour pour jour : fraîchement émoulu d'une long période agrégative, je me lançais dans la folle aventure du blogging, au milieu des rares blogs à caractère plus ou moins sociologiques. Mille quatre cent soixante jours plus tard, je suis toujours un peu étonné de ne pas avoir laissé tomber et, pire, de trouver de plus en plus de plaisir à l'exercice. Surtout lorsque je reçois la reconnaissance suprême. Car oui, j'ai accepté, bien que ma modestie doivent en souffrir, de dévoiler devant vos yeux ébahi le nouveau classement Wikio des blogs de sciences humaines, notre classement de Shangaï à nous...

1Une heure de peine...
2Scriptopolis
3Baptiste Coulmont
4AGORA / sciences sociales
5pierremerckle.fr
6Les découvertes archéologiques
7Ecrans de veille en éducation
8La Boite à Outils des Historiens
9Miettes (non-)philosophiques
10Mapping Expert
11QUANTI
12Mexique ancien
13Évaluation de la recherche en SHS
14Mame & fils
15Socio-informatique et argumentation
16Femmes au travail
17Archéologie poitevine
18ANTHROPOPOTAME
19histoire.lyonelkaufmann.ch
20Le Blog de la Recherche

Classement réalisé par Wikio


\begin{rire_malefique}
Ahahahahahahahahahah !
\end{rire_malefique}

Oui, me voilà premier, devant mes deux adversaires de toujours, Scriptopolis - qui m'est régulièrement passé devant - et surtout l'indétrônable numéro 1, du moins jusqu'à présent, j'ai nommé Baptiste Coulmont. Comme le disait Thierry Roland dans d'autres circonstances, maintenant qu'on a vu ça, on peut mourir...

Plus sérieusement, quatre ans de blog, ça commence à faire une paye. Les lecteurs les plus anciens auront sans doute déjà remarqué la lente modification de mon écriture au cours du temps : billets plus courts, disparition des titres, ajout des images, et surtout un style beaucoup plus direct et moins engoncé. Car c'est sans doute cela qui me motive le plus à continuer à alimenter la bête - outre sa simple existence, dans une veine très pratchettienne - : le jeu d'écriture.

Si je ne devais tirer qu'une seule leçon de l'exercice du blogging, ce serait sans doute celle-là : il n'y a pas de meilleur moyen pour se rendre compte à quel point l'écriture est un processus actif. On a tendance à s'imaginer qu'il faut avoir une idée claire que ce que l'on veut dire et la coucher sur le papier/l'écran comme on développe une photographie. En fait, la plupart de mes billets commencent sur une idée assez vague, et je commence à les écrire sans avoir une idée très précise de là où ils vont m'emmener : cela relève beaucoup plus de la composition d'un dessin ou d'un tableau où l'on se laisse mener par le trait. Des idées inattendues apparaissent, d'autres attendues s'évanouissent. Parfois les billets n'aboutissent pas, et restent pour l'éternité sous forme d'ébauches dans le méta du site. Parfois ce qui ne devait être qu'une blague s'étend et devient autre chose. Le billet sur le sexe dans les jeux vidéo - à mon avis, l'un des plus originaux - ne devait être qu'une mise en valeur de Samus Aran comme personnage féministe, avant de devenir complètement autre chose quand j'ai découvert ce qui pouvait se trouver sur elle avec google image. Quelques photos de tag se sont transformés en réflexion sur la politique. Un énervement passager peut m'amener à faire le point sur mes propres engagements...

Il y a des choses étonnantes. Les billets dont je suis le plus content et qui, à mon avis, disent les choses les plus fondamentales n'ont pas toujours le succès escompté. Mes textes sur le capitalisme, sujet qui est au centre de mes réflexions pas seulement bloggiques, n'ont pas eu autant de visiteurs que ceux portant sur ce qui s'écrit sur les murs des chiottes. Sauf quand il s'agissait de commenter un vieil épisode de Picsou. Le plus gros succès, pour l'année écoulée, demeure "L'entretien d'embauche : bientôt une institution totale ?". Il semble en fait que le succès d'un billet soit directement corrélé à sa capacité à circuler : soit qu'il mette en lumière un fait alors peu connu mais à fort potentiel "d'indignation" (le texte sur l'entretien d'embauche partait d'une information encore peu diffusée), soit que son thème soit suffisamment "rigolo" pour permettre un envoi aux copains.

Mais j'ai pris le parti de continuer à écrire d'abord sur ce qui me plaît et ce qui m'intéresse. Et surtout sur les questions où j'estime avoir quelque chose à dire. Si je me fiais au nombre de visite, je serais déjà en train d'explorer toutes les toilettes publiques de Paris un appareil photo à la main... Il y a des réactions à chaud, et le blog me sert alors d'exécutoire. Il y a le partage de petites choses rigolotes, et le blog me sert alors à raconter mes blagues. Il y a la concrétisation d'idées et de réflexions qui ne trouvent pas de meilleurs endroits à un moment donné. Je blogue, dans l'ensemble, assez peu sur les questions qui occupent le plus mes journées, même si cela arrive et que cela arrivera sans doute d'autant plus à l'avenir, au fur et à mesure que ces choses se mettront mieux en place. Je me suis surtout rendu compte que le blog était une activité complémentaire de toutes celles que j'accumule par ailleurs : je ne blogue jamais autant que lorsque je fais dix mille autres choses en même temps. Quand un esprit bout, il prend plus de place, et s'exprime donc un peu partout...

Et puis, ça m'a permis de rencontrer des gens sympas, même "in real life" comme on dit à l'occasion d'un twitapero. Et de passer à la radio aussi. Et de me rendre compte que je ressemblais de façon incroyablement inquiétante à mon avatar Simpson, vu le nombre de personnes qui sont venus me voir en me disant "c'est toi Une heure de peine ?" sur la simple base de la ressemblance avec celui-ci. Difficile de trouver des aspects négatifs à cette activité en fait, à part peut-être les commentaires bas de plafonds de certains qui, heureusement, ne s'expriment pas ici... Alors que dire de plus ? C'est reparti pour quatre ans. Mais pas tout de suite : comme chaque année, je fais une pause jusqu'à septembre, le temps de me consacrer à d'autres projets estivaux, et, peut-être même, de me reposer à un moment donné. Mais ça, c'est moins sûr... Allez, see ya, et à l'année (scolaire) prochaine.
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