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La sociologie comme elle se lit

Il était inévitable que je m'intéresse à la collection Sociorama des éditions Casterman : des enquêtes de sociologie transcrite en bd, franchement, que demande le peuple ? Surtout quand le peuple en question se trouve devoir enseigner la sociologie et est toujours à l'affût de toute forme de vulgarisation qui permet de s'adresser à un public de profanes. J'ai donc lu les deux premiers volumes : Chantier Interdit au Public, adaptation d'un ouvrage de Nicolas Jounin par Claire Braud et La Fabrique Pornographique, adaptation de l'enquête de Mathieu Trachman, Le Travail Pornographique, par Lisa Mandel. Au-delà de leur richesse pédagogique, ces ouvrages donnent une occasion unique de voir la sociologie au moment où elle se lit : les dessinatrices doivent effet proposer une traduction - Latour likes it - du texte sociologique non seulement en images, mais aussi dans un format relativement court, percutant et non-académique. Cette opération de vulgarisation soulève quelques questions - auxquelles je n'ai pas forcément la réponse - quant à la sociologie et à sa nature.


Avant tout chose, je voudrais souligner le point suivant : ces bd sont excellentes et j'ai pris un grand plaisir à les lire. Plus encore, j'en conseillerais vivement la lecture - je l'ai déjà fait, d'ailleurs - y compris à des personnes intéressées par la sociologie, je les utiliserais volontiers comme supports pédagogiques pour faire mes cours, et, pour l'une d'entre elle, j'en demanderais très probablement l'achat par le CDI du lycée où j'enseigne (l'autre non, parce que je sens que certains parents d'élèves pourraient avoir une réaction peu enthousiaste - nous vivons une époque frileuse). Si je commence ainsi, c'est parce que je ne voudrais pas que l'on pense que les remarques que je vais faire par la suite sont des critiques du travail des sociologues et moins encore des bédéistes. C'est plus à une réflexion sur les modes, forcement divers, de vulgarisation de la sociologie que je voudrais inviter, et non à une critique de ceux et celles qui se lancent dans cette aventure, toujours difficile mais toujours nécessaire.


Ach, l'humour, c'est l'une des choses que je préfère... Surtout quand il sert à dessiner et à renforcer les barrières racistes

Autre précision d'importance : je n'ai pas lu les ouvrages originaux de Nicolas Jounin et Mathieu Trachman. Je me trouve donc dans la position du profane qui, intéressé par les questions traités mais ne voulant pas s'infliger la lecture d'un ouvrage académique, préfère un ouvrage de vulgarisation pour savoir de quoi il retourne. A la différence que j'ai quand même une certaine pratique du style académique et sociologique et des débats qui ont cours dans les champs. Du coup, il ne s'agit pas pour moi de juger la qualité de la traduction d'un ouvrage particulier en bd, encore moins de la qualité des deux enquêtes en question au travers de leur passage sous une autre forme, mais plutôt de m'interroger sur mes attentes en tant que sociologue lorsque je lis une telle traduction, sur ce que l'on retrouve de l'écriture et de l'enquête sociologique, et de ce que l'on ne retrouve pas.

Le signe le plus fort de cette opération de traduction est sans doute la narrativisation : chacune des deux bd propose un récit, mettant en scène des personnages précis, et finalement en petit nombre, que l'on suit du début à la fin. D'un côté, le ferailleur débutant Hassan qui arrive sur un chantier où il retrouve son ami Souleymane, un coffreur en intérim qui espère obtenir une embauche définitive. De l'autre, le vigile Howard qui fait ses premiers pas dans le porno amateur puis sur un tournage professionnel en embarquant avec lui sa copine Betty. Cette mise en récit existe aussi dans les écrits académiques, mais sous une forme différente : il ne s'agit ni du "récit historique" que l'on trouve dans certaines enquêtes, où l'on raconte par exemple la mise en place de tel dispositif ou de telle réglementation, ni le "récit d'enquête" où le chercheur se met lui-même en scène dans sa découverte du terrain comme fil conducteur de son argumentation. Ici, pas de chercheur à l'horizon et le récit se veut moins "historique" que "représentatif" ou "illustratif" : on est invité à penser que c'est ainsi que les choses se passent sur les chantiers de construction ou sur un tournage de film pornographique.

Le rôle de la sociologie est alors de fournir une caution scientifique au récit qui va se dérouler : le "d'après une enquête de" qui figure sur la couverture joue un rôle semblable au "tiré d'une histoire vraie" dont s’enorgueillissent certaines affiches de films. A ce propos, il m'est difficile de ne pas penser au film Fargo des frères Coen qui s'ouvre sur la mention "ceci est une histoire vraie"... alors que tout y est fictif, et que les réalisateurs n'ont jamais été très clairs quant à ce qui les a inspiré. Mais Joel Coen a fait remarqué : "If an audience believes that something's based on a real event, it gives you permission to do things they might otherwise not accept" ("si le public pense que l'histoire est basé sur un évènement réel, cela vous donne la possibilité de faire des choses qu'autrement il n'accepterait pas"). Je ne doute pas, bien sûr, que le travail des auteurs, bédéistes et sociologues, soit empiriquement valable. Mais de la même façon que le "ceci est une histoire vraie" place le public dans un certain état d'esprit et l'invite à une certaine lecture du récit, la mention "d'après une enquête de" invite à une lecture différente. Les mêmes récits, sans cette caution, seraient lus différemment. Cette simple phrase transforme les héros de l'histoire en autant de symboles : Betty n'est pas juste une "débutante" qui se lance dans le porno, elle devient la débutante, le modèle du déroulement d'une carrière typique d'actrice pornographique ; Hassan n'est pas juste un ferrailleur, il représente toute une immigration maghrébine et populaire en proie à la précarité et à l'exploitation, et qui se confronte au mode du bâtiment et aux générations précédentes... Il en va de même pour les personnages secondaires : de Tania, l'actrice trentenaire qui essaye de se reconvertir sans grand succès dans la réalisation à Amadeo, le chef de chantier que la pression de la hiérarchie oblige à être un monstre. Tous deviennent, pour le lecteur et par la grâce de la caution sociologique, des archétypes dont les paroles, les gestes et les caractérisations prennent une portée générale.

C'est là le premier usage de la sociologie qui est fait dans ces deux bds, et il n'est pas sans soulever quelques questions. La narrativisation impose en effet que le message, y compris le message proprement sociologique, ne soit pas formulé directement mais au travers du récit. Plutôt que de formuler la spécificité du travail des ouvriers du bâtiment, Claire Braud fait dire à un de ses personnages : "on peut dire qu'une bonne partie de notre savoir-faire consiste à travailler en ne respectant pas les règles de sécurité... tout en assurant la cadence ! ...Et sans se faire choper" (p. 67). Le lecteur aguerri à la sociologie du travail lit entre les lignes les problématiques sur le travail prescrit et le travail effectif. Mais la question se pose du statut de cette parole mise dans la bouche d'un ouvrier : tous les ouvriers partagent-ils cette définition ? Constitue-t-elle une définition collective et partagée subjectivement du travail sur les chantiers ? Ou faut-il y voir un résultat sociologique décrivant les tensions et les contradictions de l'organisation générale du travail dans ces situations ? Je pencherais plus pour la dernière solution, mais la forme du récit ne permet pas d'introduire facilement d'indicateurs textuels ou graphiques permettant de savoir dans quel sens le lecteur doit pencher.

La lecture "exemplaire" que l'on envie de faire du récit pose ainsi la question de la mise en contexte sociologique manquante. Lorsque Lisa Mandel fait dire à un réalisateur porno "le terme 'réalisateur' ne convient pas pour ce que l'on fait [...]. En fait, pour résumer notre métier, on se contente simplement, et ça n'a pas d'autre prétention, de mettre en images les fantasmes des gens" (p. 44-48), tous les réalisateurs sont-ils d'accord ? N'y a-t-il pas des réalisateurs qui investissent leur travail de questions politiques, éthiques, esthétiques ou autre ? S'agit-il de l'idéologie professionnelle dominante ? De la position modale ? Ou d'un régime de justification que les réalisateurs peuvent être amenés à mobiliser dans certaines interactions ? Mathieu Trachman donne certainement la réponse - ou effectue à tout le moins un choix théorique quant à la façon de traiter un tel discours. Le texte sociologique "classique" permet - et même, normalement, commande - de dire quelle est la représentativité des données, comment on la construit, comment on la fait jouer. Mais le cadre du récit, surtout court, ne permet pas de traiter cette question, et, en même temps, suggère une réponse : celle de prendre le propos d'un réalisateur - peut-être un extrait d'entretien ? - pour argent comptant. La question qui se pose est ici celle de la représentativité du récit : comment peut-on garantir au lecteur la fidélité de ce que l'on raconte à la réalité que l'on entend travailler ? Comment dire, uniquement par les moyens de la narration, que tel personnage ou tel propos est vraiment représentatif ? Ce n'est certainement pas impossible, mais il y a des moyens discursifs à mobiliser, ou à inventer.

Le problème s'approfondit encore dans des cas où le lecteur peut avoir envie de soulever cette question de la représentativité alors que ce n'est pas elle qui est en jeu. Claire Braud met ainsi en scène un chef de chantier, Amadeo, étendu sur un divan et expliquant les exigences de son métier : il dit combien il regrette de devoir être "pas très sympathique", de "gueuler tout le temps", "d'instaurer un climat un peu de terreur", en ajoutant "c'est un pouvoir que l'on devrait pas avoir... parce que l’intérimaire... il a faim...". Le patron de sa PME sous-traitante le rejoint alors sur le divan, conscient de la fragilité des intérimaires mais soulignant que "le seul critère valable pour les grandes entreprises [c'est] le prix le plus bas" (p. 78-80). Bref, des personnages conscients de la souffrance et de l'injustice de la situation mais désarmés face à elle. On pourrait se demander : "est-ce représentatif ? Tous les chefs de chantiers, tous les sous-traitants, tous les patrons sont-ils conscients de ce problème ? N'ont-ils que de bonnes intentions qu'ils ne peuvent réaliser à cause d'un système qui les dépasse ?". Sans doute pas. Mais, en fait, cela n'a guère d'importance : cet extrait d'entretien - je suppose que c'en est un - nous permet de comprendre qu'il n'y a nul besoin de méchanceté ou de mépris pour les intérimaires chez ceux qui les emploient et les encadrent pour que leurs conditions soient si dures. Cela permet de rejeter certaines explications trop évidentes, et de recadrer le propos à un niveau plus élevé : celui des mécanismes, notamment organisationnels, qui produisent la précarité des intérimaires. Cela pourrait être explicité dans un texte sociologique "classique". Dans une narration, le risque existe que le lecteur passe à côté, occupé à savoir si tous les chefs de chantiers sont vraiment sympas au fond.


La demande : s'agit-il d'un compte-rendu de la façon dont elle évolue ou de la façon dont les acteurs la perçoivent ?

Les deux auteures prennent cependant quelques libertés avec les formes les plus classiques du récit précisément pour essayer de rendre compte de certaines spécificités du discours sociologiques. Lisa Mandel intercale ainsi un monologue d'une actrice pornographique qui s'emploie à réfuter ce qu'un acteur vient tout juste de dire, à savoir que si les femmes deviennent actrices, c'est que "souvent la fille, tu vois, elle a subit des trucs, des viols, des abus" (p. 26). Ce monologue débouche sur une page où l'actrice se trouve au-devant d'un groupe de femmes de tous âges et conditions et rappelle les résultats d'une enquête de l'Ined et l'Inserm en 2008 qui montre, entre autres rappels, que "16% des femmes ont subit des rapports sexuels forcés ou des tentatives de rapports sexuels forcés au cours de leur vie, 59% d'entre elles ont subi ces faits avant 18 ans" (p. 32). Le dessin se fait ici plus symbolique et le texte, même placé dans des bulles, ne ressemble plus ni à un dialogue ni à un extrait d'entretien, mais à un texte scientifique bien plus classique. Le récit précédent - deux acteurs pornos discutant entre eux des actrices - sert alors à amener ce moment en soulignant le sexisme inhérent aux explications spontanées. La narration permet alors de donner une force de conviction plus grande à des résultats quantitatifs qui, lu dans un texte "classique", auraient peut-être eu moins d'impact sur le lecteur. Le fait que certains événements arrivent à des personnages auxquels on s'est attaché les rend d'autant plus dérangeants. C'est notamment le cas lorsque l'on voit une actrice forcée d'accepter une pratique sexuelle par un réalisateur qui lui crie dessus et menace de changer son contrat... plus encore lorsque ce même réalisateur décide à la dernière minute de rajouter une scène au film avec la dite actrice, scène dans laquelle il jouera lui-même, parce qu'il "aime pas payer les gens pour rien" (p. 154)... la différence avec le viol devient alors pour le moins problématique, et cette question n'interrogerait pas de la même façon le lecteur par un simple compte-rendu sociologique. De la même façon qu'un récit factuel sur la pêche à la baleine ne remplacera jamais Moby Dick.


Rupture de la narration pour faire passer un propos proprement sociologique.

Claire Braud use d'un dispositif différent en intercalant, au sein de son récit, des sortes d'interviews de certains acteurs : responsable d'agence d'intérim, médecin du travail, chef de chantier... Ceux-ci apparaissent sur leur lieu de travail ou sur un divan, et semblent s'adresser directement au lecteur/intervieweur, comme ils le feraient dans un documentaire filmé. On est plus proche, alors, des extraits d'entretiens que peut mobiliser le sociologue dans le corps de son texte. Et ils sont utilisés, finalement, dans une perspective proche : ils suscitent de l'empathie ou au contraire de l'antipathie, de la colère et de l'indignation chez le lecteur. Lorsqu'une responsable d'agence d'intérim dit "des Maghrébins en manœuvre, y'en a quelques-uns. Moi, j'en prends pas [...]. Ce sont des gens qui veulent pas faire grand-chose et qui veulent gagner beaucoup d'argent. [...] N'étant pas raciste, hein, mais il y a des races que je prends pas. Les Turcs par exemple, je n'en prends pas. C'est pas une question de racisme, mais je les connais trop bien, quoi", le lecteur a toutes les chances de se sentir bien légitimement choqué. Ces extraits servent ainsi ce qui apparaît comme le propos central de l'ouvrage : la dénonciation de la situation plus que précaire des intérimaires, de leur exploitation, de leur souffrance. Je ne doute pas que l'ouvrage de Nicolas Jounin peut se lire également pour une telle dénonciation, mais la bande-dessinnée permet ici, par la narration et l'adoption par endroit de la forme familière du documentaire, de donner à celle-ci une force toute particulière. On ressort de la lecture proprement révolté.


"Je suis pas raciste, mais..." ça a quand même des conséquences

Ainsi, ces ouvrages tirent du côté de l'enquête sociale, que ce soit sur les chantiers de construction ou sur les tournages pornographiques, avec toute la portée critique que celle-ci peut avoir. Ils rendent compte d'un lieu, d'un espace, d'une activité, ils dévoilent des choses que l'on n'a pas l'habitude de voir, et ils nous apprennent ce qui s'y passe. Le sociologue apparaît alors, selon la formule de Robert E. Park, comme "un journaliste avec du temps" - de façon intéressante, Park était journaliste avant de devenir le fondateur de la première école de Chicago. Cette mise en scène de l'enquête sociologique n'est d'ailleurs pas exclusive à la forme bd : c'est finalement proche de ce que remarquait Gérard Mauger à propos de l'ouvrage de Fabien Truong, Jeunesses françaises. Il notait alors :

Cette mise en forme littéraire de « thèses » sociologiques répond sans doute à des fins de pédagogie politique : il s’agit, en effet, de dévoiler pour un public aussi large que possible l’« envers » – « la minorité du meilleur », comme disent Elias et Scotson – de ce que donnent à voir la plupart des mises en scène de « la banlieue » et, plus spécifiquement, des « jeunes de banlieue » souvent réduits au personnage médiatique de « la caillera » (« la minorité du pire »).

L'ouvrage de Stéphane Beaud, 80% au bac... et après ? (sans doute l'un de mes bouquins préférés, soit dit en passant) emprunte aussi pour partie à cette stratégie de présentation, en mettant en scène et en travaillant sociologiquement la relation d'un petit groupe d'enquêtés au chercheur, qui agit aussi comme leur ami. Plus loin dans le temps, le très classique et toujours très recommandable Street Corner Society de William Foote Whyte, avec ses longs récits de partie de bowling et des relations tendues entre les "gars de la rue" et les "gars de la fac", souligne que l'on s'inscrit là dans une tradition loin d'être illégitime.

Pourtant, cette stratégie de narrativisation se paye d'un coût : celle de l'effacement d'une partie de ce qui fait le propre de la sociologie et du travail du sociologue. A la p. 4 de La Fabrique Pornographique, on trouve une présentation de l'ouvrage qui se termine ainsi :

Le scénario original et le trait mordant de Lisa Mandel poursuivent [l'approche de Mathieu Trachman], ni dénonciatrice, ni complaisante. L'analyse du travail pornographique, loin du voyeurisme, offre un éclairage singulier sur les logiques capitalistes de la commercialisation du sexe et de la production des différences de genre.

Mais dans le cours du récit, on ne rencontrera nulle part les notions de "logiques capitalistes" (et donc de ce qu'est le capitalisme, de comment le récit se situe par rapport à lui), de "commercialisation" (qu'est-ce qui est vendu exactement ? que désigne ce processus ?) ou même de différences de genre... Du moins pas de façon explicite, directe. La question de la façon dont l'étude de la pornographie peut, par exemple, conduire à mieux saisir la façon dont nous appréhendons les différences entre hommes et femmes, les enjeux mêmes de la notion de genre, ce qu'elle éclaire des faits présentés et comment elle en change la perception n'est pas abordé, puisque le cadre du récit ne le permet pas. De même, si l'ouvrage de Claire Braud met en scène des personnages clairement racistes et montrent même la constitution de groupes raciaux au sein des chantiers (les manœuvres sont tous des Noirs, les Arabes sont ferrailleurs, les Français et les Portugais sont chefs...), il ne peut ni mobiliser ni interroger la notion de "race" en sociologie, la façon dont ces catégories sont produites, etc. Ce sont en fait les notions sociologiques qui ne sont pas reprises dans le cadre de ces récits. Or, ces notions produisent des effets de connaissances non-négligeables : parler, ici, de "genre" ou de "race" transforme la lecture que l'on peut avoir de ce qui est rapporté. Ces termes autorisent aussi à faire le lien avec d'autres domaines, d'autres terrains, d'autres champs que ceux qui sont explicitement étudiés : ils permettent de désingulariser ce que le récit singularise. Le porno n'est pas le seul lieu où il y a des inégalités de genre, et la façon dont elles y sont construites, notamment au travers des carrières - encore une notion sociologique qui a des effets de connaissances - n'est pas forcément si différent de ce qui se passe ailleurs... ou, lorsque c'est différent, cela nous permet de mieux comprendre l'ensemble de la formation de ces inégalités. De même, les opinions racistes ne sont pas propres au secteur du bâtiment, qu'elles y prennent une force particulière et explicite, qu'elles y aient des conséquences incontestables interroge bien au-delà de ce seul secteur. C'est là un apport important de la sociologie, et le moment où elle se distingue de l'enquête sociale strictement dites. Ces notions et la façon dont elles s'inscrivent dans des champs de recherches sont ce qui fait que la sociologie est une activité bien plus collective qu'individuel : chacun apporte un élément qui, mis en relation avec le travail des autres, permet de faire avancer, bon an mal an, le schmilblick. La science quoi.

Différentes carrières, en fonction de différentes ressources, dont le genre

On perd aussi autre chose à la narrativisation : la présentation des conditions de l'enquête, jusqu'à dans ses dimensions les plus simples, comme le nombre de personnes interrogées, les dates des observations, etc. L'effacement de la personne du sociologue en tant que chercheur signifie aussi l'effacement de l'enquête comme acte. Le lecteur est donc invité à croire le scientifique sur parole. C'est un problème pédagogique ancien : faut-il présenter les résultats de la science - la "science froide" - ou faut-il au contraire montrer la science en train de se faire - la "science chaude" ? Les enseignants se confrontent souvent à ce problème, et ce dans toutes les disciplines. Il n'y a sans doute pas de réponses tranchées, et je gage que beaucoup d'enseignants font parfois l'un, parfois l'autre, en fonction des moments, des savoirs à enseigner ou des publics. Le choix des auteurs s'est ici clairement porté sur la première solution.

L'autre stratégie est-elle possible en bande-dessinée ? Il me semble que oui. C'est ce que font notamment LM et NOP sur leur blog Emile, on bande ? - enfin, c'est ce qu'ils font quand ils mettent à jour (oui, j'aime bien mettre la pression aux gens pour qu'ils nourrissent leurs blogs... Hein ? Quoi ? Mon rythme de publication ? Je vous entends très mal, je blogue sous un tunnel). Dans la traduction en bd de son mémoire sur les maisons de retraites, on trouve bien NOP en tant que personnage qui présente son travail, les conditions de son enquête et ses résultats. Idem dans la présentation de sa thèse en cours sur les auteurs de bd. Cela permet non seulement de parler de l'enquête en tant que telle, mais aussi d'introduire notions, cadres théoriques, et autres éléments bibliographiques qui font le sel de la vie d'un sociologue, et son apport propre au débat.

Deux façons de vulgariser la sociologie donc. Comme je le disais au début de ce billet, je ne suis pas sûr de savoir laquelle est la meilleure, ni même s'il y en a une meilleure. Elles mettent par contre en jeu des représentations différentes du métier de sociologue et de ce qui fait le propre de son apport. Tirer la sociologie vers l'enquête sociale par le biais de la narrativisation a une incontestable efficacité pratique, mais a aussi un prix. Que ce soit cette lecture de la sociologie qui ait été sélectionné pour une collection de bd vulgarisant la sociologie dit peut-être quelque chose des attentes vis-à-vis des chercheurs... ou, tout au moins, de la façon dont on peut être lu. Reste que tous les travaux de sociologie ne sont pas, du coup, également susceptible de recevoir une telle publicité : les enquêtes quantitatives sont, par exemple, plus difficiles à transformer en récit - même si ce n'est pas impossible. Idem pour ceux qui ont moins prétention à dévoiler des scènes sociales habituellement dissimulées au yeux du public. Reste à savoir quels effets exercent la diffusion de la sociologie sur sa pratique.

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La sociologie est politique mais pas normative

Il y a des livres que l'on est content de voir éditer, des livres qui arrivent au bon moment : c'est le cas du dernier opus de Bernard Lahire, Pour la sociologie. Il faut dire qu'il a bénéficié d'un plan comm' exceptionnel : écrit essentiellement en réaction aux imbécilités, malheureusement trop répandues, d'un Philippe Val, il est devenu, ces dernière semaines, une réponse aux propos du Premier ministre himself. Celui-ci a en effet entrepris de s'attaquer à la sociologie, aux fameuses "excuses sociologiques", et à l'idée que l'on pourrait expliquer et comprendre parce que, voyez-vous, chercher une explication, c'est déjà vouloir excuser. C'est précisément à ce genre de raisonnements spécieux et mal informés que s'en prend très justement Lahire, à cette idée que les sciences sociales, et la sociologie en particulier, fourniraient des "excuses" aux délinquants et aux terroristes. Une défense de la sociologie comme science donc. Mais aussi, et cela mérite d'être souligné, une défense qui ne dépolitise en rien les sciences sociales. C'est même tout le contraire. C'est peut-être là que ça devient difficile à suivre pour le profane : comment peut-on prétendre être à la fois scientifique et politique ? Voici donc quelques explications (ou excuses ? je m'y perds un peu, tout cela commence à devenir confus).

Bernard Lahire, après intervention de @sociosauvage sur une photo de Radio France. Je dois dire que je ne sais pas exactement ce qui s'est passé.

Je ne vais pas me livrer ici à un compte-rendu proprement dit de l'ouvrage de Bernard Lahire : d'autres l'ont fait bien mieux que tout ce que je pourrais faire. Et lire le bouquin, court et efficace, destiné à un public de non-spécialistes désireux de voir se dérouler une argumentation solide en faveur des sciences sociales, est sans doute l'une des meilleures choses que vous puissiez faire en ce début d'année. Ce peut être aussi un excellent moyen de convaincre votre oncle pénible qui vous demande à chaque dîner de famille "mais à quoi ça sert ta thèse ?" de la fermer pendant au moins quelques temps. Je ne sais pas si Lahire avait cet usage en tête au moment de l'écriture. Mais ça ne m'étonnerait pas tant que ça en fait.

Ce que je voudrais faire, c'est revenir sur un point qui me semble essentiel concernant la conception de la sociologie de Bernard Lahire, et qui pour le coup se trouve aussi être la mienne, un point qui pourrait facilement faire l'objet de contresens de la part d'un lecteur pressé ou peu attentif.

Bernard Lahire démonte les discours sur les "excuses sociologiques" - dont il offre un affligeant florilège dans le premier chapitre - en rappelant que comprendre/expliquer et juger sont deux activités différentes :


Penser que chercher les "causes" ou, plus modestement, les "probabilités d'apparition", les "contextes" ou les "conditions de possibilité" d'un phénomène revient à "excuser", au sens de "disculper" ou d'"absoudre" les individus relève de la confusion des perspectives. Comprendre est de l'ordre de la connaissance (laboratoire). Juger et sanctionner sont de l'ordre de l'action normative (tribunal). Affirmer que comprendre "déresponsabilise" les individus impliqués, c'est rabattre indûment la science sur le droit (p. 36, italiques dans le texte original).

De là, Lahire construit une défense de la sociologie en tant que science : ce que fait le sociologue, et en fait tout praticien des sciences sociales, anthropologues, historiens, etc., c'est chercher à construire des chaînes causales, dans un sens très large, qui permettent de dire "ce phénomène-là est produit (partiellement) par tel(s) autre(s) phénomène(s)". Les comparaisons avec les sciences de la nature - qui ne sont pas plus "dures" que les sciences sociales sont "molles" - abondent :

Les défenseurs du libre arbitre disent que les sciences sociales nient qu'il puisse y avoir de "vrais choix", de "vraies décisions" ou de "vrais actes de liberté" et dénoncent le fatalisme et le pessimisme des chercheurs. En réagissant ainsi, ils sont un peu comme ceux qui, apprenant l'existence de la gravitation, feraient reproche aux savants de leur ôter tout espoir de voler en se jetant du sommer d'une montage... (p. 55 ; Note : j'ai ici une liste de personnes qui devraient essayer de voler de cette façon, ils pourraient même être chefs d'escadrille).

Alors que l'attitude scientifique à l'égard de la vie et de la matière est assez largement admise, les attitudes magiques, émotionnelles vis-à-vis du monde social prolifèrent. L'attitude scientifique est même parfois condamnée quand elle porte sur la vie sociale (p.46-47).

Si l'on se réclame du registre de la science, c'est que l'on se réclame aussi de celui de l'expertise, de la distance, de l'objectivité, d'une certaine neutralité. Que l'on abandonne l'idée de prendre partie pour les uns ou pour les autres. C'est d'ailleurs bien pour cela que le sociologue n'excuse pas, pas plus qu'il ne condamne : il se place dans un autre registre de discours où ces termes n'ont simplement pas de sens. Le biologiste n'excuse ni ne condamne le puma qui se jette sur sa proie, et le physicien n'a pas à exprimer de jugement sur la course des protons ou sur la moralité du boson de Higgs.

Cela pourrait faire craindre un risque qui, dans certains milieux, vaut toutes les condamnations : celui de la dépolitisation. Ce ne sont en effet pas seulement les réactionnaires qui s'emploient à tomber sur le pauvre sociologue en l'accusant d'excuser les criminels, ce sont aussi les révolutionnaires qui l'attendent au tournant s'il ne condamne pas, ou trop mollement, ou pas comme il faut, les dominants, adversaires de classes, ennemis politiques et assimilés. Comme le disait Passeron, la sociologie énervera toujours quelqu'un : conservateurs un jour, rebelles le lendemain.

Penser qu'il y a là quelque dépolitisation serait pourtant une erreur grave, et c'est la force de Lahire de le montrer de façon extrêmement claire. Il met en effet l'accent sur les conséquences politiques de la sociologie : les résultats de celle-ci nous interrogent au plan politique, ils ont des conséquences importantes qui nous posent problème. Mais ils ne sont pas pour autant normatifs : ils ne nous disent jamais précisément quoi faire, ils ne donnent pas les solutions, si tant est qu'elles existent. Autrement dit, si la sociologie n'excuse pas, cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas le faire : peut-être la lecture de telle enquête, de telles conclusions, de telle démonstration nous poussera à plus d'indulgence ou à chercher d'autres solutions que la sanction judiciaire ou la condamnation morale... Peut-être nous poussera-t-elle au contraire à une condamnation plus forte et plus ferme d'autres coupables que ceux auxquels on avait d'abord pensé. Mais c'est là une activité tout à fait différente que celle qui préside à la recherche, une attitude qui met en jeu non pas les résultats de la sociologie mais la façon dont nous y réagissons, les cadres philosophiques qui sont les nôtres. Et dont on peut, et doit, discuter.

Ce n'est jamais plus clair que dans les pages que Lahire consacre à la question de la prostitution (p. 75-82). Contre ceux qui, comme Philippe Val, affirment que les prostituées sont "libres", il rappelle que l'idée que les prostituées "choisissent" librement de se prostituer ne peut que butter sur les données et les enquêtés sociologiques : même si certaines donnent formellement leur consentement, on peut s'interroger sur les parcours et les conditions qui les amènent à consentir... Notamment, la simple étude de la prostitution comme travail amène à montrer comment les personnes prostituées mettent en place toutes sortes de stratégies pour ne pas s'impliquer dans les rapports sexuels, pour tenir le client à distance (émotionnelle, symbolique et même physique), pour éviter, ou parfois simplement contrôler, certaines pratiques. Autant de signes qui rappellent qu'il y a bien du pouvoir, celui de l'argent, celui d'accéder au corps de l'autre en l'effaçant et en le niant en tant qu'égal. Qu'il y a bien de la domination pour utiliser le mot qui fait frémir certain.e.s. Résultats implacables qui devraient poser quelques problèmes à ceux qui réclament surtout de pouvoir acheter des services sexuels sans mauvaise conscience - où l'on voit que les contempteurs des "excuses sociologiques" ont surtout tendance à s'en chercher, des excuses.

Tout cela est bien politique dans le sens où nous nous trouvons condamner à interroger et à réviser nos opinions en la matière : difficile, face à cela, de prétendre que la prostitution n'est qu'une affaire privée entre des individus libres de contracter et plus si affinités comme bon leur semblent. Cela signifie-t-il pour autant que la sociologie nous commande d'être "abolitionnistes" ? De défendre et de mettre en place certaines solutions promues par ce courant politique, comme la pénalisation des clients ? Pas forcément. Lahire écrit très justement :

Il faut d'ailleurs distinguer ici la question scientifique de savoir si oui ou non les prostitué[e]s sont dominé[e]s, ce que l'examen des situations réelles me paraît très largement établir, et la question de la politique consistant à opter ou non pour une politique abolitionniste. Les "antiabolitions" ont cependant tellement pris l'habitude de nier toute domination qu'il est bien difficile de ne pas assimiler le constat de la domination à une volonté abolitionniste. Ce sont pourtant deux choses différentes et qui ne se déduisent pas automatiquement l'une de l'autre (p. 78-79).

En effet, on peut accepter que les prostituées sont dominées comme un résultat scientifique et pour autant penser que les solutions proposées par l'abolitionnisme ne sont pas les bonnes. Par exemple, si l'on pense que la pénalisation des clients feraient courir plus de risques aux prostituées - d'autres arguments scientifiques pourraient alors être mobilisé en la matière. On peut aussi penser que la pénalisation ferait courir un risque en matière de renforcement des moyens de contrôle de police qui, au final, pourrait nuire à certaines libertés ou à certaines populations. Bref, le résultat "les prostituées sont dominées" est bien politique puisqu'il ferme sans aucun doute la porte à certains discours idéologiques, mais il nous laisse avec cette question : que faire maintenant ? A celle-ci, la sociologie n'a pas de réponses. C'est au politique de prendre le relais et d'imaginer ce qu'il faudrait faire, ou ne pas faire.

Soyons clair : du fait même de ce que je défends, je ne dis pas ici que les solutions abolitionnistes sont mauvaises et que les solutions "réglementaristes" sont meilleures. Ce que je dis, c'est que la sociologie, ni aucune autre science, ne peut trancher entre les deux. Ce que je dis, c'est que le fait que les prostituées soient dominées doit être pris en compte dans toute réflexion politique sur cette question, mais ne commande pas a priori et de façon définitive le choix d'une politique. La sociologie met à jour, ici comme ailleurs, des chaînes de relations entre les phénomènes, chaînes longues et complexes : elles ont à voir avec "la misère économique, les faibles capitaux scolaires, les déclassements sociaux issus de l'immigration, les contraintes ou la réduction du champ des possibles et es perspectives, et parfois aussi les abus sexuels ou la toxicomanie" (p. 76), auxquels il faut encore ajouter le rôle des réseaux criminels et des dynamiques capitalistes particulières... C'est ensuite à nous de choisir qui l'on décide de rendre responsable - judiciairement, pénalement, politiquement - dans cette histoire, et où et comment on choisit d'agir. Et ce choix fait intervenir des options qui ne sont plus strictement scientifiques. La sociologie ouvre notre champ des possibles en matière politique, elle nous arme en nous donnant d'autres grilles de lecture que celle, toujours limitée, de la "responsabilité individuelle", qui n'appelle d'autre solution que la sanction tout aussi individuelle. Elle nous pose un défi - "vous ne pouvez pas ignorer cela" - mais c'est en dehors d'elle que nous devrons y trouver une réponse. Comme le disait Max Weber :

Une science empirique ne saurait enseigner à qui que ce soit ce qu'il doit faire, mais seulement ce qu'il peut et - le cas échéant - ce qu'il veut faire (cité par Lahire, p. 36).

Les discours de dénonciation des "excuses sociologiques" apparaissent ainsi pour ce qu'ils sont : des discours d'aveuglement plus ou moins volontaires, portées par ceux et celles qui trouvent leur compte dans le statu quo, qui ne veulent ni savoir ce qu'ils peuvent faire, ni surtout ce qu'ils veulent faire. Car cela les dérangerait un peu trop...

C'est ainsi qu'il faut comprendre la critique que fait Lahire de cette conférence récente d'Andrew Abbott - un adversaire bien plus intéressant, il faut bien le dire, que l'inculte Philippe Val. Le grand sociologue américain y défend l'idée que la sociologie est forcément normative. Il évoque notamment le fait qu'un dessin sur un mur peut être vu comme un acte de vandalisme ou comme une oeuvre d'art, et que le sociologue serait forcément obligé de prendre parti. Lahire répond que, au contraire, le sociologue doit éviter de trancher et se contenter d'analyser les luttes autour de cette définition. Mais cette analyse des luttes, aussi froide et dépassionnée puisse-t-elle être, a quelque chose de politiquement dévastateur car elle oblige ceux qui tiennent à l'une ou à l'autre des positions à reconnaître l'existence et même la logique de la concurrente. Les voilà alors dérangés dans leur confort, surtout pour ceux qui ont les moyens d'ignorer leur adversaire. C'est ce que défendait aussi Howard Becker dans un texte que j'ai commenté ici.

Voilà ce qui permet de dire que la sociologie est politique mais pas normative. Elle nous interroge, mais ne nous donne pas les solutions. C'est à nous de les inventer. Cette idée implique notamment que la sociologie est d'autant plus pertinente politiquement qu'elle assure correctement son rôle scientifique, qu'elle s'obstine, très précisément, à rechercher le savoir pour lui-même. Si Durkheim disait de la sociologie qu'elle ne vaudrait pas une heure de peine s'il ne devait avoir qu'un intérêt spéculatif, il ajoutait aussitôt "Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n'est pas pour négliger ces derniers : c'est, au contraire, pour nous mettre en état de les mieux résoudre". On voit que c'est la poursuite de la science qui fait la valeur politique de la sociologie. Bourdieu ne disait d'ailleurs pas autre chose et je lui laisserais d'ailleurs le dernier mot en la matière :

Aujourd'hui, parmi les gens dont dépend l'existence de la sociologie, il y en a de plus en plus pour demander à quoi sert la sociologie. En fait, la sociologie a d'autant plus de chances de décevoir ou de contrarier les pouvoirs qu'elle remplit mieux sa fonction proprement scientifique. Cette fonction n'est pas de servir à quelque chose, c'est-à-dire à quelqu'un.
Demander à la sociologie de servir à quelque chose, c'est toujours une manière de lui demander de servir le pouvoir. Alors que sa fonction scientifique est de comprendre le monde social, à commencer par les pouvoirs. Opération qui n'est pas neutre socialement et qui remplit sans aucun doute une fonction sociale. Entre autres raisons parce qu'il n'est pas de pouvoir qui ne doive une part — et non la moindre — de son efficacité à la méconnaissance des mécanismes qui le fondent (Questions de sociologie, 1980, p.26-27).
La dédicace de Pour la sociologie. 

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Economie politique de la mondialisation

Une nouvelle note sur nonfiction.fr, un peu d'économie pour changer, avec le dernier ouvrage de Pierre-Noël Giraud, La mondialisation. Emergences et fragmentations, publié aux éditions Sciences Humaines.

« Tout changement important de politique économique est toujours précédé d'une victoire dans le champ intellectuel » (p. 17) : cette remarque, faites à propos de l'histoire de la mondialisation, résume bien l'ambition et la portée du livre très particulier que Pierre-Noël Giraud consacre à la mondialisation. A un moment où la crise économique pose des questions économiques plus pressantes que jamais, cet ouvrage court se présente à la fois comme un bilan et comme un ensemble de propositions politiques. Pédagogique, vulgarisateur dans le meilleur sens du terme, ce petit livre relève clairement de l'économie politique dans ce qu'elle a de plus intéressant : une pensée scientifique de qualité mise au service de la décision politique.

A quel type d'ouvrage a-t-on affaire ? Ce n'est ni vraiment le résultat d'une recherche économique particulière, ni vraiment un manuel présentant les différentes approches de la mondialisation. S'il fallait absolument le classer, sans doute faudrait-il le mettre dans la catégorie des « anti-manuels » : Pierre-Noël Giraud présente de façon très claire différentes théories, recherches et débats portant sur la mondialisation. L'élève de terminale ES ou l'étudiant en économie en apprendra plus dans ces quelques 160 pages que dans bien des manuels beaucoup plus épais. Mais pour autant, l'objectif n'est pas ici l'exhaustivité : s'il s'agit bien d'un résumé de différentes approches, en particuliers des travaux précédents de l'auteur (En particulier L'inégalité du monde, Folio actuel, 1996, et Le commerce des promesses, Seuil, 2001 (édition revue et augmentée prévue en 2009)), c'est un résumé raisonné, au service d'un propos précis, d'une véritable thèse. L'élève ou l'étudiant y trouvera donc également un exemple frappant de ce que peut être une bonne réflexion économique.

Cette thèse est assez simple à formuler, bien que légèrement contre-intuitive : alors que libéraux et altermondialistes voient généralement la mondialisation comme un mouvement d'unification du monde (entre les économies, les peuples, les individus, les cultures, etc.) pour le meilleur ou pour le pire, Pierre-Noël Giraud soutient qu'elle produit des fragmentations (entre les économies, les peuples, les individus, etc.). Pour autant, il n'y a pas de raison de réclamer une sortie de la mondialisation ou simplement une transformation radicale du sens de celle-ci – ce qui constitue les deux attitudes de l'altermondialisme. Il est simplement nécessaire que le politique prenne acte de ces transformations et les intègrent dans ses décisions. Pour cela, il faut d'abord une transformation dans le champ intellectuel : c'est ce à quoi s'emploie l'ouvrage en dressant le bilan de la mondialisation.


Un bilan de la mondialisation et de ses débats


L'ouvrage s'ouvre sur un bilan général de l'état de la mondialisation, c'est-à-dire de l'avancée de celle-ci en tant que processus (chap. 1 et 2). Il faut reconnaître que c'est là la partie « faible » de l'ouvrage, non qu'elle soit inintéressante, loin de là, pour celui qui découvre ces questions, mais simplement qu'elle s'en tient à des considérations assez générales. En témoigne le premier chapitre où Pierre-Noël Giraud résume les deux récits possibles de la mondialisation, un récit d'inspiration libérale qui met l'accent sur l'efficacité économique de l'ouverture économique, l'autre qui souligne la déstabilisation de la « croissance sociale démocrate auto-centrée » (p. 24-27) à partir des années 80. On s'en tient malheureusement à une juxtaposition des deux, sans volonté de trancher ni même de dépasser ces deux présentations. Pierre-Noël Giraud nous promet bien que « nous en écrirons certainement un troisième » (p. 29) lorsque le processus sera parvenu à son terme, mais cela nous est de peu de secours pour la situation présente.

De même, « l'état actuel du processus de mondialisation » (chap. 2) n'apporte rien de bien nouveau : détaillant en quelques pages l'ouverture commerciale, les globalisations numériques et financières et la compétition internationale entre entreprises, cette partie dresse un bilan certes synthétique mais sans surprise, concluant que le processus n'est pas réversible. Le rôle de l'Etat est toutefois souligné avec une grande justesse : une économie véritablement mondiale exigerait une libre-circulation des hommes – un point trop souvent passé sous silence par certains apologues de la mondialisation – et ce sont les prérogatives des Etats en la matière qui sont ici l'obstacle principal, ce qui met l'accent d'une façon plus générale sur la construction politique de la mondialisation. Le thème de l'immigration reviendra d'ailleurs plusieurs fois dans l'ouvrage, Pierre-Noël Giraud soulignant la nécessité d'accepter tout immigré trouvant un emploi, sans créer de sous-travailleurs par le refus de l'octroi de papier ni compter sur une immigration « choisie » par un Etat central dont l'efficacité en la matière ne peut qu'être douteuse.


2. Une question centrale : la mondialisation et les inégalités


Ces premiers jalons posés, Pierre-Noël Giraud rentre alors dans le vif du sujet et analyse plus en détail la mondialisation. On quitte alors l'exposé proprement pédagogique pour se confronter à la pensée d'un grand économiste, sans que la clarté du propos en souffre de quelque manière : le bilan de la mondialisation se fait thèse et discussion. L'ouvrage affronte trois grandes questions concernant la mondialisation : ses conséquences sur les inégalités, le rôle de la finance, la problématique du développement durable.

Les inégalités sont de toute évidence la question la plus traitée et celle qui préoccupe le plus Pierre-Noël Giraud. La mondialisation a eu, selon les enquêtes qu'il mobilise, des effets positifs et négatifs en la matière. Positifs : elle a réduit les inégalités. Négatifs : elle a accru les inégalités. Paradoxal ? Non, car il ne s'agit jamais tout à fait des mêmes inégalités. Les premières sont les inégalités sociales : la mondialisation a permis à un grand nombre de personne de s'engager « de façon probablement irréversible dans un processus de rattrapage des riches » (p. 8), exception faite du « milliard du bas », expression reprise à Paul Collier (Collier Paul, The Bottom Billion, Oxford University Press, 2008), qui désigne le milliard d'individu encore condamné à une extrême pauvreté. Les secondes, qui, par la mondialisation, succèdent historiquement aux premières, sont des inégalités entre territoires. Pierre-Noël Giraud distingue les acteurs sédentaires des acteurs nomades : si les premiers sont attachés à un territoire précis, les autres – grandes firmes, travailleurs internationaux – sont susceptibles de se déplacer d'un territoire à l'autre, de telle sorte que les écarts se creusent entre entre les pays riches et certains pays asiatiques, attractifs, et des zones moins attractives comme l'Afrique, l'Amérique latine ou le Moyen-Orient. Le même phénomène se rencontre à l'intérieur des pays, entre des régions insérés dans la mondialisation et d'autres qui en sont exclues, entraînant une augmentation des inégalités (voir Des lieux et des liens, de Pierre Veltz). Ce phénomène, particulièrement marqué en Inde et en Chine, se retrouve dans tous les pays qui participent à la mondialisation.

La question des inégalités entre nations, et donc entre territoire, occupe les chapitres 4 à 7 (p. 61-121), soit près de la moitié de l'ouvrage. Après une présentation générale (chap. 4), l'analyse se porte plus précisément sur différentes aires géographiques et économiques : Asie, pays riches, Afrique (l'Amérique latine n'est pas traitée, et c'est regrettable). C'est ici que Pierre-Noël Giraud développe l'essentiel de sa thèse de la mondialisation comme fragmentation.

Reprenant les thèses ricardiennes relatives au libre-échange, l'auteur rappelle que celles-ci se placent dans un cadre dynamique : si le principe des avantages comparatifs montre bien que, à un moment donné (en statique) l'ouverture commerciale est profitable à tous, David Ricardo insistait surtout sur les gains sur la croissance (en dynamique), l'ouverture des économies stimulant la concurrence et, par là, la croissance ((Rappelons que Ricardo y voyait un moyen de repousser autant que possible l'état stationnaire, c'est-à-dire le moment où l'économie arriverait à une croissance par habitant nulle, horizon logique d'un monde fini.)). Cela implique alors de prendre en compte les imperfections de marché et les « frottements », le temps et les rythmes nécessaires aux économies pour s'ajuster à l'ouverture. Afin d'y parvenir, Pierre-Noël Giraud propose de reprendre un cadre analytique qu'il avait déjà développé dans un précédent ouvrage, « l'inégalité du monde » (p. 67-77). Tout part d'une distinction, sur un territoire économique donné, d'individus compétitif, produisant des biens échangeables internationalement et, de ce fait, mis en concurrence par les firmes « nomades », et d'individus protégés, mis en compétition, entre eux uniquement, par les firmes « sédentaires » dans les frontières du territoire en question. De la composition de la population et des relations entre ces éléments dépendra sa richesse d'un territoire ainsi que les inégalités internes qui y ont cours. Si les compétitifs sont nombreux, obtiennent un revenu important sur les marchés internationaux et le dépensent prioritairement dans la production des sédentaires, le territoire s'enrichit et les inégalités se réduisent. Si ces conditions ne sont pas remplies, alors l'économie est moins riche et les inégalités s'accroissent. Ce sont ces trois variables – le nombre de compétitifs, leurs revenus déterminés par leur prix relatifs, et leur préférence pour la production des protégés1 – qu'ils faut étudier concrètement dans les différentes situations. L'avantage de ce modèle, nous dit Pierre-Noël Giraud, c'est qu'il ne donne pas une solution prédéfinie : « tout est a priori possible : une augmentation de la richesse avec augmentation ou réduction des inégalités, une réduction de la richesse avec augmentation ou réduction des inégalités » (p. 75).

Les trois chapitres qui suivent se concentrent donc chacun sur des zones économiques particulières. Le chapitre 5, consacré à l'Asie, s'intéresse essentiellement aux deux grands pays « émergeant » de cette région du monde, l'Inde ou la Chine, et illustre parfaitement la pertinence du modèle précédemment développé. Ces deux pays ont en effet très nettement bénéficié de la mondialisation (p. 85-86) : par l'ouverture commerciale, les IDE, les transferts de technologie, etc., le nombre de compétitifs a pu augmenter, enrichissant ces pays, et entraînant dans leur sillage les protégés. L'avenir n'est pourtant pas assuré : ces compétitifs se tournent de plus en plus vers des produits « compétitifs » en provenance d'autres pays ou de leur propre production, au détriment de la production des protégés. Les inégalités se creusent donc, en particulier entre régions urbaines et rurales. Cette situation socialement inquiétante exigerait que les politiques cherchent à augmenter le nombre de compétitifs et leur préférence pour la production locale.

Le chapitre consacré aux pays riches met l'accent sur les « fragmentations internes » (p. 93) propres à ces derniers. Repoussant l'idée d'un retour au protectionnisme – difficilement praticable, inutile et même défavorable au fameux « milliard du bas » - Pierre Noël Giraud recense les options possibles pour renverser la vapeur (« si l'on y tient », rajoute-t-il) : si l'augmentation du nombre de compétitif est la voie « classique », il y ajoute également la possibilité de jouer sur la croissance endogène du secteur protégé ou de faire des transferts du secteur compétitif au secteur protégé. Quant à l'Afrique, traitée dans le chapitre 7 (p. 109-121), c'est surtout de la Chine et des autres « émergeants », qui, tôt ou tard, viendront l'industrialiser, que doit venir son salut. On peine cependant à être convaincu par le fait que les pays africains n'aient qu'à « attendre leur tour » : Pierre-Noël Giraud se borne à souligner l'importance de la société civile, de la mise en place d'Etats forts et vertueux, ou encore d'un capital social problématique2, sans véritablement esquisser de solutions, lesquelles, certes, dépassent sans doute la macro-économie qu'il met en oeuvre.


3. Les enjeux contemporains : finance et développement durable


Si les inégalités se taillent la part du lion dans ce bilan critique de la mondialisation, Pierre-Noël Giraud n'en évoque pas moins, bien que plus rapidement, des enjeux plus contemporains, particulièrement dans le contexte actuel : la stabilité financière internationale et le développement durable. Ces chapitres sont un peu à part, dans le sens où ils ne participent pas à la thèse centrale de la fragmentation consécutive à la mondialisation. Mais ils permettent de développer une vue plus exhaustive des débats et questions traditionnellement liés à la globalisation.

Concernant la finance, son propos est relativement simple : elle est indispensable, et les crises qui en découlent sont inévitables. Contre les « Saint-simoniens attardés » (p. 123) qui n'y voit qu'un système parasitaire, l'auteur rappelle ses fonctions classiques de collecte et d'allocation de l'épargne et de répartition des risques. Reprenant son analyse du « commerce des promesses »3, assez proche de l'économie des conventions, il souligne cependant l'existence d'un « mistigri », soit les projets non-rentables qui seront tout de même financé faute de possibilité de faire des estimations toujours parfaites – et ce quel que soit le système. Chercher à réduire à tout prix ce mistigri reviendrait, pour les autorités monétaires, à brider la croissance (un certain nombre de projet rentable ne pourrait plus trouver financement) : des moments de « purge du mistigri » sont donc inévitables et « nécessaires » (p. 128). Dans le système actuel, cela se fait par les krach, susceptibles toujours de se transmettre au reste de l'économie. Que faire alors ? Pas grand chose malheureusement : l'existence du mistigri, et donc de sa purge, repose sur « l'incomplétude et l'asymétrie irréductibles de l'information », et, de ce fait, « la réglementation est condamnée à une course poursuite derrière l'imagination financière » (p. 140). Reste que Pierre-Noël Giraud signale à plusieurs reprises que la façon dont la purge du mistigri par la crise est une caractéristique du système actuel, mais il n'explique jamais quelles seraient les autres possibilités : c'est dommage car il y aurait peut-être matière à réfléchir.

Concernant le développement durable, Pierre-Noël Giraud rappelle tout d'abord qu'« un grand nombre de questions environnementales relèvent de l'économie sédentaire » (p. 144). Rien ne permet de dire que les firmes globales polluent plus (ou dégradent plus l'environnement d'une manière plus générale) que les firmes locales : en particulier, les entreprises « nomades » sont plus soucieuses de leur image et plus surveillées par les ONG internationales « qu'une firme d'Etat chinois sévissant dans l'industrie lourde des provinces du Nord » (p. 146). En la matière, la mondialisation n'est donc pas coupable.


4. L'économie peut-elle nous dire quoice qu’il faut faire ?


Au-delà de ces différentes analyses et bilans, l'ouvrage est, comme on a pu le suggérer, traversé par une interrogation plus générale sur le rôle de l'Etat et du politique face aux transformations induites par la mondialisation. Derrière celle-ci se trouve une conception très intéressante du rôle de la science économique.

Le chapitre 3, intitulé « Etats et marchés » est ainsi sans doute le plus intéressant de l'ouvrage, car, comme son titre ne le laisse pas forcément deviner, il traite du rôle de la science économique dans les décisions et constructions politiques. Giraud ne tranche en effet pas pour le plus ou le moins d'Etat, mais souligne que « le passage aux recommandations politiques exige toujours l'analyse concrète d'une situation concrète, c'est-à-dire un diagnostic, une évaluation nécessairement en partie qualitative et donc subjective des imperfections respectives des marchés et des Etats » (p. 54). L'économie ne donne pas de solutions toutes faites aux hommes politiques ou aux militants. Cela découle directement de sa nature scientifique : ne pouvant produire des lois a-historiques, intemporelles et universellement valable, « elle doit établir des lois qui prétendent à la validité dans une certaine période historique, pendant laquelle les interventions des Etats sont globalement stables et le capital social d'un certain niveau » (p. 55), et qui, en outre, doivent tenir compte des déséquilibres, transformations et autres dynamiques des situations où elles s'appliquent. Le sociologue pensera ici au « nomologisme deictique » de Jean-Claude Passeron4, c'est-à-dire la possibilité de formuler des lois valables seulement indexés à un contexte historique précis.

Partant de là, Pierre-Noël Giraud affirme que l'économie ne peut se permettre de faire des propositions normatives par elle-même. Cela n'est possible que par rapport à un ensemble de normes qui doivent formulées en dehors du cadre strictement scientifique : l'économiste ne peut pas définir, à l'intérieur de son système, quel est l'intérêt général. Il peut seulement mettre ses outils au service d'une conception particulière, pour mesurer les gains et les pertes des individus dans une situation donnée et indiquer les conséquences possibles de telle ou telle décision. Voilà une position que l'on aimerait voir lu (et comprise !) par beaucoup « d'experts » et bon nombre de « critiques » de la science économique...

1On donne ici une traduction littéraire du modèle développé dans l'ouvrage, lequel s'exprime à l'aide de quelques équations et notations mathématiques très simple. Certains lecteurs pourront être rebuté par cette présentation : soulignons toutefois que, d'une part, l'auteur donne toute les clefs utiles à la compréhension de son schéma théorique, d'autre part que cela eut constituer, pour le novice, une très bonne introduction au raisonnement économique modélisé, dont on trouve ici une illustration de la pertinence.

2Sur cette notion et ses (nombreux) problèmes, voir notamment Sophie Ponthieux, Le capital social, Repères La découverte, 2006

3Voir Le commerce des promesses, op. cit.

4Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, Albin Michel, 2006


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Le long chemin de la culture solidaire

Une nouvelle note de lecture pour le site nonfiction.fr : il s'agit cette fois de l'ouvrage dirigé par Bruno Colin et Arthur Gautier, Pour une autre économie de l'art et de la culture, dans la collection Sociologie Economique des éditions Erès. Vous pouvez la lire sur le site lui-même ou juste ici.


L'économie solidaire connaît un succès certain. Peut-elle constituer un véritable projet de société ? Autour du secteur de la culture, quelques pistes de débat.


Lorsqu'il est question d'économie solidaire, certaines images s'imposent facilement à l'esprit : le commerce équitable et particulièrement celui du café, les systèmes d'échange locaux et leurs monnaies « fondantes », le microcrédit et son inventeur prix Nobel. Mais l'économie solidaire s'étend à de nouveaux secteurs et à de nouvelles activités. L'ouvrage dirigé par Bruno Colin, directeur d'une association artistique, et Arthur Gauthier, sociologue et consultant, s'intéresse à son introduction et à son développement dans les activités artistiques et culturelles. Rédigé à la fois par des scientifiques et des acteurs, il se veut autant un moment d'analyse qu'un manifeste en faveur d'une organisation nouvelle de la production culturelle, et, au-delà de l'économie en général.

Qu'est-ce que l'économie solidaire ? Si, à la faveur du développement du commerce équitable, le terme a connu une certaine diffusion, le projet qu'il désigne et les implications de celui-ci ne sont pas toujours bien connus. De ce point de vue, le premier chapitre, rédigé par Arthur Gauthier (« Quatre questions à propos de l'économie solidaire », p. 13-24), propose une synthèse courte mais d'une grande richesse. On y découvre que loin de constituer un projet de société propre à quelques rêveurs, l'économie solidaire pose des questions très importantes à la science et à la société.

Du point de vue scientifique, l'économie solidaire constitue aujourd'hui un champ de recherche important en sociologie économique. En effet, elle questionne le mode d'appréhension usuel de l'économie, issu de la science économique néo-classique. Comme l'écrit Jean-Louis Laville dans l'article conclusif (« Cinq orientations pour prolonger la réflexion », p. 161-166), « L'approche économique orthodoxe aboutit tout simplement à ce que de larges pans de l'économie réelles soient invisibilisés à travers différentes formes de réductionnisme » (p.162). Ainsi, on oppose trop souvent marché et Etat, en oubliant qu'il existe d'autres modes de satisfaction des besoins. En reprenant certains des travaux de Karl Polyani, les sociologues insistent aujourd'hui sur le caractère « pluriel » de l'économie, organisée autour de trois pôles : une économie marchande, où les ressources sont affectées par le marché en fonction d'intérêts financiers, une économie non-marchande, où cette affection est réalisée par la puissance publique, et une économie non monétaire où les liens sociaux sont les supports des échanges et des activités. L'économie solidaire, s'inscrivant, comme l'économie domestique, dans ce dernier pôle, nous rappelle ainsi que si l'économie marchande domine aujourd'hui nos sociétés, cela n'est que le fruit d'une construction historique et sociale. La question des rapports entre économie et société se trouve reposée, la première ne pouvant se penser indépendamment de la seconde comme cela est trop souvent le cas.

Cette question a également des conséquences politiques et sociales. Se présentant comme un « projet de société » (p. 14), l'économie solidaire se veut une réappropriation citoyenne des comportements économiques. Ses partisans s'élèvent principalement contre une vision « désencastrée » de l'économie – inspirés en cela par Polanyi, encore lui – où l'on ne demande aux individus rien d'autre que de se conformer à quelques comportements simples – consommer, produire, épargner – et de laisser l'organisation et la compréhension du système à divers experts, hommes politiques ou économistes. En affirmant que le sens de leurs actions ne doit pas leur échapper, les acteurs de l'économie solidaire rendent visible l'encastrement, en fait jamais absent, de l'activité économique, ne serait-ce que parce que les individus l'investissent de sens et modifient donc leurs comportements en fonction de celui-ci. La portée n'est pas seulement économique, mais également politique proposant une hybridation générale des pôles marchand et non-marchand. De ce fait, elle ne doit pas être confondue avec le « tiers-secteurs », simple résidu destiné à compenser les insuffisances des autres pôles, mais bien une tentative de dépassement de ceux-ci.

Questions politiques et questions scientifiques étant étroitement liées, on comprend la volonté des auteurs de rédiger un ouvrage rassemblant les deux types d'acteurs. L'intérêt en terme de compréhension de l'économie et de ses évolutions ne doit cependant pas cacher les difficultés d'ordre pratique que rencontre le projet de l'économie solidaire : quelle place lui donner ? Comment mettre en place concrètement de tels projets ? Avec quels moyens ? Et surtout avec quelle ambition ? L'économie solidaire est-elle capable de réaliser le projet de société qu'elle se donne ? L'ouvrage soulève ces différentes questions, sans y apporter de réponses tranchées ni, parfois, satisfaisantes.


Quelle place face au marché ?


L'économie solidaire, même si elle se veut une hybridation des pôles marchands et non-marchands, doit trouver sa place par rapport aux deux représentants de ces pôles, à savoir le marché et les politiques publiques menées par l'Etat. Le secteur de l'Art et de la Culture, où ces deux formes cohabitent et se trouvent souvent en tension, révèle avec une acuité particulière cette question du positionnement des acteurs.

A ce titre, l'ouvrage publie, commente et analyse le « Manifeste pour une autre économie de l'art et de la culture » (p. 59-76) rédigé et adopté par l'Union fédérale d'intervention des structures culturelles (UFISC). Cette dernière rassemble des organisations professionnelles du secteur artistique et culturel, représentant essentiellement des associations, parfois des micro-entreprises à but non-lucratif, qui ont en commun, comme le dit Arthur Gauthier dans son analyse du parcours de cette organisation (« Le parcours de l'UFISC, de sa création à l'écriture du manifeste », p. 41-58), « une logique de développement différentes des entreprises privées à but lucratif d'une part, et des équipements publics administrés d'autre part » (p.41). Après être intervenue sur des thèmes comme la fiscalité spécifique de cette forme d'organisation productive, ou les problématiques liées à l'emploi, l'UFISC s'est intéressée à « l'affirmation d'un espace socio-économique spécifique » (p. 56), que traduit le manifeste. Sa lecture donne à voir la distance qui sépare ces organisations, pourtant privées, du marché dans son acceptation la plus courante. L'insertion d'une section intitulée « Nos valeurs » (p.61-64) est à ce titre significative : s'y trouvent évoqués le rôle de l'art dans la démocratie, l'autonomie de gestion, le rapport aux territoires et aux populations des membres de l'organisation, leur rôle dans la diversité culturelle. Alors que le marché soumet la production artistique et culturelle au critère de la rentabilité, c'est la diversité culturelle et le respect des individus et des populations que l'UFISC vise prioritairement. On comprend dès lors l'importance de certains thèmes centraux relevés par Philippe Henry dans son analyse du manifeste (« La dimension sociale et solidaire des arts vivants : une question encore largement en chantier », p. 101-113), en particulier le caractère non lucratif et la question de l'intermittence.

Il ne s'agit donc pas d'une simple prise de position corporatiste ou professionnelle, mais bien d'un projet et d'une réflexion à portée plus large. Par l'action et la mobilisation d'acteurs comme l'UFISC, on voit se structurer peu à peu un espace alternatif au marché, mais sans que celui-ci ne soit encore très clair. Si les premiers chapitres de l'ouvrage disent clairement qu'il ne faut pas appréhender l'économie solidaire comme un simple « tiers-secteurs », la question ne semble pas pour autant tranchée de façon définitive. La volonté est souvent affirmée d'être « plus » ou « autre chose », comme le fait Philippe Berthelot, président de l'UFISC, en insistant sur les possibilités de développement de l'économie solidaire au-delà d'une « économie de pauvre », incapable de soutenir une production importante. Mais de quoi s'agit-il au juste ? L'avenir semble bien flou, mis à part « la régulation collective et l'expression de convictions individuelles » (p. 151) pour dépasser le système actuel. Si le projet semble s'éclaircir, les moyens de lui donner corps, de le traduire en organisations, principes et institutions réelles et opérantes, sont visiblement encore en chantier – mis à part des demandes comme celle d'un régime fiscal plus favorable. C'est pourtant eux qui permettront de comprendre concrètement la place de l'économie solidaire face au marché.


Quelle place face aux politiques publiques ?


Si le marché s'appuie sur le principe de rentabilité, le secteur public de la culture utilise un autre principe, issu, en France, des conceptions d'André Malraux lors de la création du ministère de la culture et de la mise en place d'une véritable politique culturelle : celui de l'excellence. En effet, les différentes institutions publiques, qu'elles soient nationales ou locales, accordent leurs financements et leurs aides en fonction de la qualité du projet artistique, qualité définie par divers groupes d'experts. Ce principe ne satisfait pas non plus les tenants de l'économie solidaire de l'art et de la culture : à leur sens, elle ne donne pas assez de place aux populations, à leurs désirs et valeurs, et prend le risque d'enfermer la production artistique dans certaines formes d'élitisme ou de conservatisme fermées à la nouveauté. L'économie solidaire doit également, en la matière, trouver sa place par rapport à cette économie publique.

Jean-Michel Lucas souligne, dans son article « Diversité culturelle et économie solidaire : les nouvelles règles du jeu de la politique culturelle » (p. 117-137), que l'économie solidaire bénéficie actuellement d'une situation inespérée. En effet, les accords internationaux que la France a ratifié au sein de l'UNESCO mettent au centre de leurs objectifs le principe de « diversité culturelle », principe qui devrait donc se traduire dans les politiques nationales. Or, ce principe, nous dit l'article, est particulièrement favorable au développement de l'économie solidaire dans le secteur de la culture. Utilisé souvent de façon approximative, il renvoie en fait à la reconnaissance de l'égale dignité de toutes les cultures et l'idée d'un libre choix des individus de la culture à laquelle il participe et de ses pratiques culturelles. Dès lors, « un "objet" devient culturel lorsqu'il renvoie "au sens symbolique, à la dimension artistique et aux valeurs culturelles qui ont pour origine ou expriment des identités culturelles" » (p. 120), tel que le formule la convention 2005 de l'UNESCO, qui engage la France. En découle la nécessité pour la politique culturelle de prendre en compte « les droits culturels » (p. 121) des individus, sans que ceux-ci portent atteinte à la dignité des autres individus. Dans cette perspective, marché et politiques publiques ne sont que des outils permettant de satisfaire les droits culturels des individus : ce ne sont pas eux qui donnent du sens aux biens culturels, qui en font des produits artistiques. La place existe donc pour d'autres outils. A partir du moment où la production de l'économie solidaire rencontre des individus qui lui donnent du sens, celle-ci a toute légitimité à exister. Et, dans le cadre des négociations politiques, le principe de diversité culturelle commanderait à la puissance publique de soutenir, y compris financièrement, de telles initiatives. Ainsi, Jean-Michel Lucas affirme que les principes de l'UNESCO, suivant son interprétation, devraient naturellement amener à laisser une plus grande place aux initiatives de l'économie solidaire.

Cette proposition, pour intéressante qu'elle soit du point de vue de la conception des politiques économiques, pose cependant quelques problèmes. En particulier celui de la dépendance des organisations solidaires de la puissance publique et celui de la multiplicité des demandes : la puissance publique peut-elle se contenter d'aider tout acteur qui rencontre un individu réclamant le respect de ses droits culturels ? Cela ne risque-t-il pas de privilégier certaines catégories de la population, plus à même de revendiquer ces droits ? Jean-Michel Lucas dessine un projet de politique de la culture très individualisée, rompant avec les notions classiques de « population » ou « d'habitants », et articulée autour d'une « charte éthique » précisant les obligations aussi bien des offreurs et des demandeurs dans le cadre de l'économie solidaire. Celle-ci ouvrirait sur des « parcours d'initiatives culturelles » au travers desquels les individus construiraient leurs identités culturelles en passant par différentes pratiques et différentes expériences. Mais les arrangements réels sur lesquels déboucheraient un tel projet ne sont pas très clairs, pas plus que ses effets, ses coûts ou sa portée. Une expérimentation serait sans doute nécessaire pour prendre pleinement conscience d'un tel projet – Jean-Michel Lucas la recommande d'ailleurs à la fin de son article.

La question des rapports entre l'économie solidaire et la puissance publique aurait mérité des approfondissements. Il est clair que ces initiatives auront du mal à survivre sans un minimum de soutien public. Mais cela ne risque-t-il pas de mener à des formes de « récupération », à des inclinaisons dans leurs objectifs, à une perte de cette autonomie si chèrement revendiquées ? Comment maintenir le caractère d'entreprise privée, permis par le statut associatif, tout en abandonnant toute prétention à une rentabilité minimale ? C'est en fait la question des contreparties à ce financement public qui aurait du être soulevé, tant elle interroge la possibilité même des initiatives solidaires. Si la distance avec le marché semble claire dans les valeurs, elle est en revanche plus difficile à établir quant au pôle non-marchand public.


Une étape sur un long chemin


La construction de l'économie solidaire semble donc encore en chantier, et les difficultés sont encore nombreuses. Cet ouvrage est avant tout une occasion de réfléchir à ces difficultés : non seulement pour tous ceux qui sont intéressés par les évolutions de l'économie ou par l'avenir de l'art et de la culture, mais aussi et surtout pour les acteurs prix dans les enjeux propres à l'économie solidaire et/ou du secteur de la culture.

Il en ressort en particulier les difficultés de structuration d'un tel secteur, rejoignant ainsi tout un pan de la sociologie économique qui s'intéresse à la construction sociale des institutions économiques. Une question inévitable est alors celle de la mobilisation des acteurs de cette nouvelle économie autour d'un projet et de principes communs. Plusieurs articles s'intéressent aux conditions de l'action collective nécessaire à la mise en place de cette autre économie de l'art et de la culture. Bruno Colin pose ainsi la question de l'identité des acteurs (« Cultiver un sentiment d'appartenance ? », p. 25-38), à partir d'une enquête par questionnaire auprès de ces derniers. Celle-ci a plus vocation à permettre aux acteurs de réfléchir sur leur positionnement qu'à fournir un point de vue exhaustif sur la question. De même, Gérôme Guibert (« L'économie solidaire entre normatif et pragmatisme », p. 87-100) s'intéresse à l'investissement dans l'économie solidaire des différents acteurs : il relève la grande hétérogénéité des postures des organisations engagées dans l'UFISC, puisque coexistent des principes de justifications différents et des dépendances diverses aux finances publiques. Entre une « minorité agissante » (p. 90) et des acteurs plus distants par rapport aux principes de l'économie solidaire, des organisations comme l'UFISC semblent nécessaire pour rendre possible le regroupement appelé par Madeleine Hersent (« Un mot d'ordre : se regrouper », p.157-160), au travers des « rites (congrès, formations, manifestations), des échanges de savoir-faire, des discussions, débats, prises de paroles collectives, notamment en réaction à certaines décisions politiques » (p. 93). Se pose alors, plus largement, celle de la constitution de l'économie solidaire comme un mouvement social qui assume pleinement ses velléités à changer la société : en est-elle capable ? Peut-elle rassembler suffisamment largement pour cela, et notamment hors des acteurs directement impliqués dans ces projet ? Peut-elle finalement se présenter comme le « projet de société » qu'elle veut être ? Les acteurs veulent croire que oui, mais les choses sont encore en gestation. Si cet ouvrage témoigne de la vivacité de la réflexion, il montre aussi que le chemin sera encore long.


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Mais où sont-ils allés chercher ça ?

Comme tout blogueur de bon goût, je suis en ce moment plongé dans l'événement littéraire de l'année : Sexe, drogue... et économie de nos économistes préférés, Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia. Excellent bouquin, dans l'esprit du blog, que l'on prend plaisir à feuilleter et à lire dans le désordre, tant tout cela est clair et accessible. C'est mes élèves qui vont être content, tiens. Mais il y a cependant un passage qui m'a choqué au plus haut point, et ce dans l'introduction :


On admire les grands savants, on respecte les philosophes, on écoute les sociologues. L'économiste, lui, suscite au mieux de la pitié - comment un individu apparemment normal peut-il faire un métier pareil ? - au pire une franche hostilité car, si un pays va mal, n'est-ce pas de leur faute ? (p. 2)


Mais bon sang, Alexandre, Stéphane, où avez-vous vu qu'on écoute les sociologues ? Il est très rare, aujourd'hui encore, que le sociologue suscite plus d'intérêt que ce que décrivait Peter L. Berger en 1963 :

Dans les soirées mondaines, l'étiquette de psychologue suscite un vif intérêt, mêlé d'une hilarité un peu gênante. Dans la même situation, un sociologue n'éveille guère plus l'attention que si l'on avait annoncé un représentant en assurances. Il doit se débrouiller autrement, comme n'importe qui, pour se rendre intéressant. (p. 35)


Si on suit l'indicateur de popularité que propose Peter L. Berger - l'existence et le nombre de blague portant sur une profession... - on voit bien que les économistes sont mieux placés en la matière, et ce n'est pas les éconoclastes qui me contrediront.

Plus sérieusement, je pense - mais c'est plus une intuition qu'autre chose - que les économistes sont un peu plus reconnus que les sociologues. Ils ont en fait cet avantage - qui n'en est pas toujours un... - d'avoir un champ d'étude bien délimité dans l'esprit des gens (dans leur pratique scientifique effective, l'ouvrage des éconoclastes est justement là pour montrer que non). Un économiste est au moins vu comme un technicien de quelque chose d'important - "l'économie" - même si la compréhension de leur activité est très souvent plus que lancunaire. De ce fait, ils jouissent d'un a priori positif chez certaines personnes, surtout s'ils vont dans leur sens (politique). D'où l'intérêt d'ailleurs du pénultième* chapitre "Les économistes ne votent pas (tous) à droite" (je peux vous dire que je vais le faire lire celui-là).

Les sociologues, au contraire, sont classés dans la catégorie "intellectuels inutiles (et probablement chiant)", "parasites divers", "révolutionnaires potentiels (cheveux longs en option)" ou alors "chômeurs en puissance". Cela peut s'expliquer assez facilement : les études d'économie ont, au moins dans l'esprit des gens, des débouchés clairs (porter un costume Armani, comprendre ce que dit Jean-Pierre Gaillard, gagner plein d'argent en bourse, se prendre la tête dans les mains quand elle baisse) - même si les débouchés effectifs sont bien différents, et bien plus intéressants. Au contraire, les études de sociologie sont réputées ne mener à rien si ce n'est à l'ANPE - sans que l'on s'inquiète évidemment du fait que la filière a surtout servi à récuperer, souvent faute de place dans les formations courtes, des étudiants qui ne pouvaient pas aller ailleurs et qui n'étaient pas préparés à l'université. La qualité supposée des études rejaillit sur le prestige prêté à la profession finale, q'une façon très proche de ce que décrivait déjà Bernard Lahire :

Il est évident que si l'interrogation "à quoi ça sert ?" est moins fréquente en physique qu'en sociologie, c'est pour des raisons à la fois de légitimité académique plus forte et de débouchés professionnels plus clairs et plus diversifiés. Pour se convaincre de ce fait, il suffit d'imaginer un monde social où le statut de sociologue serait globalement reconnu, valorisé et valorisant et où obtenir son doctorat de sociologie permettrait avec certitude d'atteindre une profession et un statut social enviable. On peut concevoir aisément qu'une telle situation d'ensemble donnerait immédiatement sens et valeur à l'enseignement de la sociologie. [...] Le sentiment d'utilité ou d'inutilité d'un savoir provient souvent moins de la nature de ce savoir que de sa valeur académique ou extra-académique [...].(p. 6-7)


Evidemment, les économistes ne sont pas bien perçus partout, dans tous les milieux. Mais ils font l'objet d'une reconnaissance de façon quasi-sytématique, même lorsque c'est en tant que "valets du grand capital" ou autres titres peu enviables : on pense savoir à quoi ils servent. Les sociologues seront souvent perçus, au contraire, comme des gauchistes, au moins en puissance. Mais dans certains milieux de gauche, seuls certains sociologues de certaines tendances théoriques - suivez mon regard - seront acceuilli avec un tant soit peu de bienvaillance (ce qui les dispensent parfois de la rigueur scientifique dont faisait preuve leur maître dans ses meilleures années, mais passons). L'utilité du sociologue est beaucoup plus facilement mise en doute. Pour preuve, certains n'hésitent pas à accuser un économiste, mort qui plus est, d'avoir provoqué toute la crise financière actuelle, rien que ça :

Friedman a créé cette crise ! Il est mort, et vraiment, c'est dommage. Je le verrais bien être traduit devant la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité. Avec son idée que le fonctionnement des marchés est parfait, il a laissé toute l'avidité, la voracité humaine s'exprimer librement.


Voilà un formidable pouvoir prêté aux économistes ! Et un formidable exemple des ravages de la vieillesse sur l'esprit d'un homme politique qui avait bonne réputation en la matière... Quoiqu'il en soit, on imagine mal un pauvre sociologue être à l'origine de quelque chose d'aussi énorme... (j'exagère, nous avons quand même été accusé d'avoir provoqué les émeutes de novembre 2005, mais c'est quand même moins classe, je trouve).

Bref, je rejoins tout à fait les éconoclastes sur leur présentation de l'économie, même s'ils font un peu d'impérialisme - adepte de la sociologie économique, je suis tout à fait favorable aux braconnages que je trouve très stimulant, tant qu'ils se font dans les deux sens. Par contre, sociologues et économistes devraient faire front commun pour la reconnaissance de l'application du raisonnement scientifique à l'activité humaine. Il y a là des ennemis communs - le sens commun, l'idéologie, etc. - qu'il est souhaitable d'affronter ensemble. En défendant les sciences économiques et sociales au lycée par exemple...

* On a trop rarement une bonne occasion d'utiliser ce mot.

Bibliographie :
Peter L. Berger, Invitation à la sociologie, 2006 (1963)
Bernard Lahire (dir.), A quoi sert la sociologie ?, 2002

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