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L’engagement contre une « dépolitisation » politique du monde scientifique

Troisième édition des "invité.e.s d'Une heure de peine", manifestation a-périodique et aléatoire qui dépend surtout des gens sympas et talentueux que mon activité (elle-même a-périodique et aléatoire) m'amène à rencontrer. Après Clément Salviani et Alex Mahoudeau, c'est au tour de Tristan Dominguez et Guillaume Michez, deux passionnés de sociologie qui ont des choses à dire, qui lancent ici leur projet Sociodysée, une démarche de vulgarisation qui ne pouvait évidemment que me plaire. Voici donc leur premier texte, sur la question de l'engagement des scientifiques, une problématique qui fait l'objet de beaucoup de débat sur Twitter et ailleurs mais pas forcément beaucoup de compétences. Espérons qu'avec ce billet, les choses soient un peu plus claires. Pour ma part, j'espère avoir encore d'autres invité.e.s talentueu.se.s à l'avenir. Comme ça, quand ils et elles seront riches et célèbres (ou juste riches), ils se souviendront de moi. Sans plus attendre, je laisse donc la parole aux stars du jour :

Avant d’entamer cette article nous voulions préciser certains détails de son écriture et vous présenter la démarche de notre projet : Sociodysee. Bien qu’encore balbutiant notre intention est de proposer une vulgarisation, une clarification de la sociologie, ses théories, ses auteurs et ses objets. Pour se faire, nous vous parlerons dune thématique sociologique qui tournera autour d’un fil rouge ; un concept, un auteur ou encore une question et si le premier de notre de notre travail est un texte nous comptons faire varier les formats. Il nous semble qu’il existe des angles morts dans les formes de communication entretenues entre le grand public et les sociologues, nous faisons donc le pari de vous parler le plus simplement et le mieux possible de sociologie.
Il vous faut savoir que nous ne sommes pas sociologues, nous sommes diplômés d’un master recherche de sociologie. Cependant nous n’avons pas de doctorat, hors c'est le coût d’entrée dans le champs scientifique. Par conséquent nous ne nous considérons évidement pas comme des sociologues, nous ne produisons pas de connaissances mais nous considérons capable de les manier et en l’occurrence de les transmettre.

Patience, rigueur et abnégation sont des qualités essentielles pour décrire le scientifique idéal. Selon certains, ces qualités à une échelle individuelle sembleraient se suffirent à elles même. Cette exigence irait même jusqu'à la nécessité de la neutralité politique en revendiquant la science comme étant apolitique car découlant d’une méthode objective. Cependant, il y a là une confusion entre méthode scientifique et apolitisme, on ne voit pas pourquoi un énoncé qui aurait des implications politiques ne pourraient pas être réfutables dans le sens poppérien du terme, et vice-versa. Ces idées sont également empreintes d’un scientisme naïf et quelque peu archaïque, ne prenant pas en compte la réalité de la recherche pourtant largement décrite par la sociologie.


Les partisans de cette vision accusent d’ailleurs souvent la sociologie des sciences de “relativisme” lorsqu’elle montre le fait que le monde scientifique est autre chose que la confrontation rationnelle d’idées désincarnées de ses agents ou de ses objets. Un bon scientifique serait un scientifique “désengagé”, dans le sens où il ne connaîtrait aucun engagement politique, moral voire même social – tout en s'abstenant de questionner, voire en promouvant de fait, un ordre social particulier. La garantie de l’autonomie de l’activité scientifique reposerait sur cet éloignement de la « société » par les chercheurs, ces-derniers respectant des normes et travaillant d’arrache-pied à acquérir un esprit critique individuel désengagé de toute considération extra-scientifique.

Il nous semble au contraire que la science ne se comprend qu’à travers les engagements qu’elle oblige. Loin du chercheur moral, nous souhaitons montrer un chercheur social. Nous pensons néanmoins que cette notion d’engagement est souvent mal comprise et qu’on peut tenter d’en redéfinir la sémantique. On l’associe en effet trop souvent au militantisme (vu par certain.e.s comme une tare dont on doit se débarrasser pour accéder à la réalité des faits) dont des réflexions documentées et connues ont déjà été portées. Nous voudrions alors le comprendre d’une autre façon (qui éclairera une partie de ce premier sens), en définissant plus la façon dont les chercheurs.es sont engagés par la structure des relations du champ scientifique. Faire de la science, c’est devoir s’engager à suivre les règles du jeu s’imposant socialement au chercheur.

Notre ambition consiste dans notre première partie à contrecarrer une vision scientiste et  internaliste de la science qui souffre des difficultés à ne pas être ambiguë concernant les prises de position des chercheurs (elle décrit par exemple des travaux et des auteurs bien différents par le terme de « gauche académique », réduisant des postures épistémologiques à des positions sur le champ politique). Pour cela nous procéderons en deux temps, dont le fil rouge est une réflexion portée autour de la notion de champ. Premièrement, nous montrerons que les conditions de possibilité de l’exercice de la raison sont permises par la construction sociale d’un espace spécifique (le champ), modelant les habitus et excluant celles et ceux qui n’ont pas les dispositions requises. Secondement, nous porterons une réflexions autour de l’autonomie de ce champ, dont les travaux sur la question ont montré que sa garantie était une question plus complexe qu’il n’y paraissait.


I/ LES ENGAGEMENTS DU CHAMP

Lorsqu’on s’intéresse à l’activité scientifique à travers la notion de champ, nous voyons combien les chercheurs sont « engagés », c’est-à-dire liés entre eux. L’activité scientifique n’est possible que dans cet engagement. Nous allons donc voir ce que cette notion nous permet de dire sur la science. Nous verrons ensuite que la science se comprend à travers les pratiques scientifiques, donc par une analyse du corps des chercheurs.

A) Engagé de force: les luttes du champ

Le champ se comprend comme une structure de relations et de luttes. Puisque nous les reprenons, contextualisons un minimum les travaux de Bourdieu sur la science : le champ scientifique est issu de l'ambition d’une théorie générale, celle des champs et vient se ranger aux côtés de travaux antérieures (champ intellectuel, artistique, religieux, haute couture etc.). L'intention est donc d’appliquer le concept de champ à l’univers de la science « pure ». Ainsi, cet espace social est comme les autres, avec les invariants communs à tous les champs : soit des rapports de forces, des luttes, des stratégies, des intérêts et des profits etc. Néanmoins, ces invariants auront une forme spécifique. C’est dans ce double regard que nous portons notre regard sur l’activité scientifique, ses luttes et ses enjeux.

1. La formation du champ scientifique

Le champ permet d’introduire  l’appréhension d’une structure de relations objectives (entres les différents agents du champ scientifique : chercheurs, laboratoires). Cette proposition est à intégrer avec une critique d’approches qui tendrait à penser les laboratoires comme des espaces clos. Or Bourdieu expose une série « d’emboitements structuraux » : « Le laboratoire est un microcosme social qui est lui-même situé dans un espace comportant d’autres laboratoires constitutifs d’une discipline (elle-même située dans un espace, lui aussi hiérarchisé, des disciplines) et qui doit une part très importante de ses propriétés à la position qu’il occupe dans cet espace. » (Bourdieu 2001 p. 68) Cette conception permet de chercher les principes explicatifs de la science au-delà de ses espaces effectifs de production. Nous verrons plus loin également que le champ lui-même n’est pas isolé du reste de la société ou des autres champs.


Cet espace de position est également relationnel, autrement dit il faut le penser comme un champ de force. Les relations entre chaque agent contribuent à créer le champ et ses rapports de force. L’enjeu principal du champ scientifique est donc le monopole de l’autorité scientifique « comme une capacité technique et comme pouvoir social […] Entendu au sens de capacité de parler et d’agir légitimement (c’est-a-dire de manière autorisée et avec autorité) en matière de science » (Bourdieu 1976, p. 89). Il est à noter que le travail de Bourdieu vient s’ajouter à une période où la sociologie des sciences d’inspiration Mertoniene, qu’il qualifiera de tradition structuro-fonctionnaliste, se verra battue en brèche et ce principalement par la critique d’une vision pacifiste de la science. « Dire que le champ est un lieu de luttes, ce n'est pas seulement rompre avec l'image irénique de la "communauté scientifique" telle que la décrit l'hagiographie scientifique -et souvent, après elle, la sociologie de la science-, c'est-à-dire avec l'idée d'une sorte de « règne des fins » qui ne connaîtrait pas d’autres lois que celle de la concurrence pure et parfaite des idées, infailliblement tranchée par la force intrinsèque de l’idée vraie. C’est aussi rappeler que le fonctionnement même du champ scientifique produit et suppose une forme spécifique d’intérêt (les pratiques scientifiques n’apparaissant comme « désintéressées que par référence à des intérêts différents, produits et exigés par d’autres champs » (Bourdieu 1976, p. 89)

Ainsi, le champ, en plus d’être un espace de relation, est aussi un champ de luttes ; un « champ d’action socialement construit où les agents dotés de ressources pour différentes s’affrontent pour conserver ou transformer les rapports de force en vigueur ». (Bourdieu 2001 p. 72). Ce sont les positions et la distribution du capital auprès des agents du champ qui joueront sur leurs stratégies. Ces luttes s’illustrent autour de l’opposition entre les dominants, capable d’imposer les représentations légitimes de la science en adéquation avec leurs intérêts, et les dominés. Les enjeux de ces luttes demeurent fondamentaux dans la construction du champ et de ses frontières.

Prenons un exemple avec Yves Gingras, où nous apprenons même que la constitution de cet espace, de ce champ, est synonyme d’exclusion des agents n’ayant pas les dispositions nécessaires à la compréhension des travaux et de leurs évolutions. Il prend alors l’exemple de la mathématisation croissante de la physique au XVIII° siècle, rendant l’accès aux amateurs et philosophes beaucoup plus difficile et la professionnalisation des physiciens possible : « Si un abîme sépare désormais, du moins dans les sciences physiques, le charlatan et le savant, c’est que les conditions intellectuelles et sociales d’accès a la cite physicienne se sont transformées de façon importante entre, disons, 1750 et 1850. L’une de ces transformations (…) est justement la mathématisation croissante de la physique. » (Gingras, p. 119) Cette exclusion des individus qui ne voulaient ou qui ne pouvaient pas mathématiser la nature ne s’est pas faite sans résistance, parfois agressive, mais a été une condition sociale de possibilité des progrès de la raison (dont on pourrait donc en conclure que celui-ci passe moins par la libre expression de chacun et l’ouverture du champ à tous que par la formation d’une cité savante excluante). Il montre bien que cette lutte sociale pour la légitimité de « dire le vrai » implique des perdants.

2. Comprendre la lutte au sein du champ

Une fois que le champ scientifique est formé, il n’est pas « clos » pour autant et des luttes continuent à redéfinir les frontières, les pratiques et l’autorité scientifique. Cette notion nous permet de comprendre la science comme une activité dynamique et produite par les agents et leurs dispositions (rompant avec l’idée irénique d’une marche téléologique inéluctable vers la raison et la vérité). Par exemple, Panofsky montre que si des recherches autour de notions comme celles de races ont pu être possibles, c’est par des logiques du champ qu’il resitue (Panofsky, 2017).

Afin de mieux comprendre la lutte du champ scientifique, il faut comprendre que tous les agents n’ont pas tous le même poids dans le champ et que des ressources spécifiques y résident. Ces ressources sont regroupées sous le nom de « capital scientifique » et se déclinent en deux espèces dans ce champ (on y reviendra). C’est donc la structure et le volume du capital qui le détermine (en plus de dépendre de tous les autres points et des relations entre chacun des autres points). Ainsi, le fait de détenir un capital scientifique important est synonyme de poids dans le champ. Le capital scientifique repose sur la connaissance et la reconnaissance, une caution de crédibilité qui permet de faire confiance à priori a un chercheur.

Cette déclinaison sous deux formes se fait de la manière suivante : le capital temporel, fortement lié aux institutions et à leurs postes de directions (direction de laboratoire, de départements, de commissions, comités d’évaluation) et le crédit scientifique. La première forme de capital permet d’exercer un pouvoir sur les moyens de production et de reproduction de la science (attribution de crédits, contrats, postes et donc une gestion des carrières). Son accumulation passe par la participation à des instances institutionnelles scientifique (jury de thèse, commission), il constitue un forme de capital bureaucratique. L’autre forme de capital scientifique revêt des allures moins « administratives » et concerne ici un crédit purement scientifique et son accumulation passe davantage des contributions scientifiques qui ont fait preuve de plus de reconnaissance que ses pairs.   
Bourdieu insiste bien sur la logique intrinsèque propre au champ scientifique, et cela en rompant avec différentes traditions. D’une part il s’attache à démonter l’analyse purement « politique » de la science, selon laquelle les énoncés scientifique ne sont que les reflets des positions politiques. Il montre que les prises de positions dans les luttes pour les ressources matérielles (crédits, instruments etc.) ne se réduisent pas aux prises de positions politiques. D’autre part, l’approche purement intellectuelle postulant la “pureté” des énoncés scientifique vis à vis du « social » occulte le fait que la définition de la science et ses méthodes sont un enjeu de lutte.

Avant d’aller plus loin, il est important de développer le versant dispositionnaliste de la théorie de l’action de Bourdieu. L’activité scientifique se comprend comme le produit d’un habitus scientifique, un sens pratique, cela en opposition à une vision logiciste normative qui insiste sur une formalisation a posteriori de l’activité scientifique et pas de la réalité du « métier .

B. Engagé corps et âme

En ayant insisté sur la dimension relationnelle du champ, nous avons pu voir que les conditions de possibilité de la science sont structurelles et historiques. Nous aimerions également éclairer une réalité en continuité de cette analyse, se concentrant alors sur les pratiques scientifiques et le corps des chercheurs. Bien évidemment, ces deux niveaux ne sont nullement en opposition, bien au contraire, faisant partie d’une seule et même réalité. Les dispositions acquises dans un champ concernent bien évidemment les façons de voir, de peser et d’agir des agents.

1. Illusio et ethos des scientifiques

Loin de l’idée de l’exercice de la pure raison des chercheurs, l’observation des chercheurs en action révèlent l’importance des pratiques, des façons de voir, de penser et de sentir dans l’activité scientifique. L’habitus a donc toute sa légitimité en tant qu’outil méthodologique et d’investigation (Wacquant, 2010). L’habitus est une acquisition par l’inscription dans un champ. C’est à travers une histoire et des dynamiques sociales (autant individuelles que collectives) qu’il s’apprend et que les dispositions prennent formes. La reconnaissance des capitaux et donc la possibilité de leur acquisition sont garanties par un habitus approprié à l’état du champ, produisant alors l’illusio des scientifiques et donc la possibilité des luttes du champ.

L’habitus, étant en même temps le produit de la structure du champ et la condition de la participation pour l’agent au champ, est la possibilité de participation à l’activité scientifique. Pour reprendre Gingras : « (…) ce sont ces institutions qui assurent l’homogénéité (relative) de la cite savante en inculquant, par l’action pédagogique, des habitus scientifiques, c’est-à-dire des schèmes générateurs de pratiques, de perception et d’évaluation des pratiques propres a un champ a un moment donné de son histoire » (Gingras, p. 150). Les pratiques scientifiques sont donc apprises et situées dans le champ (donc dans la lutte). Les méthodes et les postures épistémologiques ne peuvent se comprendre sans la structure des relations objectives qui les produit et les situe socialement.

Enfin, la notion d’habitus permet de mettre en perspective l’habitus des scientifiques propre au champ scientifique avec d’autres apprentissages acquis dans d’autres champs, permettant de comprendre leur parcours et l’activité scientifique comme le produit d’une trajectoire sociale. Nous donnerons pour exemple le travail de Patarin-Jossec sur les astronautes, permettant de comprendre la sérendipité comme une concordance de deux habitus distincts : une hexis scientifique et une hexis bureaucratique. Durant la formation en vue de la préparation des vols spatiaux vers la station spatiale internationale, elle observe que : « L’habitus du scientifique est ainsi remplacé par un dispositif bureaucratique – du fait de la délégation d’une pratique du champ scientifique vers le champ bureaucratique –, lequel dépendra du temps de développement d’un habitus astronautique. ». Ainsi, le champ bureaucratique est moins sensible à la découverte qu’au respect de normes pour la sécurité (les enjeux sont énormes en termes de vie humaine dans la station spatiale internationale) « Le temps de l’expérience est ainsi un moment de lutte entre les deux champs pour le monopole de la gestion de son temps, lors duquel s’objectivent les ressources des agents et où peuvent se convertir des capitaux propres à chaque champ de production spécifique. », favorisant les découvertes inattendues (Patarin-Jossec).

2. Habitus et rapport à l’objet

On a l’idée que les chercheurs doivent être désengagés de leur objet afin de produire de la connaissance. Pourtant, rien n’est plus faux et dès qu’on entend un scientifique parler de son sujet de recherche, on y voit souvent un être passionné. L’objectif ici n’est pas de décrire le champ scientifique comme un monde romantique (bien au contraire) mais de montrer une autre forme d’engagement qui se trouve dans le corps et les dispositions des scientifiques. En effet, l’intérêt porté pour un objet (et les façons de l’envisager) peuvent se comprendre à travers la trajectoire sociale et scientifique des agents. L’un des éléments les plus flagrants de cet état de fait est la division genrée des disciplines et, au sein des disciplines, des objets.

L’objectif n’est alors pas de juger mais de permettre de construire un cadre permettant de comprendre les pratiques scientifiques (et à partir de là, revoir nos jugements et ne pas considérer qu’un chercheur a un biais sitôt qu’il éprouve de la sympathie ou de la répulsion pour son objet, ce serait alors ne plus croire à la méthode scientifique qui permet d’aller au-delà de nos émotions). Il n’y a pas plus relativiste qu’un jugement de l’activité scientifique basé non pas sur les méthodes mais sur les affiliations sentimentales aux objets étudiés (ces-dernières peuvent parfois expliquer des égarements mais n’en sont pas la détermination d’un manque de rigueur).

Il est donc maintenant nécessaire d’élargir l’analyse au seul champ scientifique afin de comprendre l’engagement des chercheurs et ce qu’il implique dans leur activité.

II/ LES CHAMPS DE L'ENGAGEMENT

Nous avons vu comment le champ engageait le chercheur dans l’activité scientifique, c’est-à-dire dans des rapports de force au sein d’un espace social spécifique. Il nous semble néanmoins que cette vision reste assez partielle et internaliste et ne prend pas suffisamment en compte toutes les formes d’engagement auxquels le chercheur est sujet (comme l’engagement politique). Nous allons donc maintenant étudier les autres formes d’engagement, extérieurs à la spécificité scientifique, qui peuvent constituer aussi bien l’habitus scientifique que la structure du champ scientifique, en posant alors la question de l’autonomie de ce champ.

A) Engagé partout

Les scientifiques ne sont pas des purs êtres rationnels et ont d’autres raisons de s’engager dans l’activité scientifique que la simple recherche de la vérité. Relever ce fait n’est pas succomber au relativisme mais bien prendre en compte une réalité observée par plusieurs sociologues. Il nous est alors nécessaire de réfléchir à la place de ces engagements dans le champ scientifique et la carrière des chercheurs.

1. Entremêlement des engagements individuels

Si les luttes au sein du champ scientifique connaissent une autonomie relative, il est plus difficile lorsqu’on retrace la carrière (et donc la trajectoire sociale) d’un chercheur ce qui relève proprement de la science et ce qui appartient à ses engagements politiques. Si, lorsqu’on étudie l’état du champ, il faut faire preuve de discernement entre les prises de positions et leurs appartenances respectives, le choix de l’engagement dans la science résulte parfois, au niveau individuel, d’un engagement politique.

La carrière de Lazarsfeld telle que décrite par M. Pollak est en cela une très bonne illustration de l’entremêlement des engagements individuels. Par exemple, sur son enquête du chômage de longue durée : « Cette étude sur les effets sociaux du chômage prolongé dans la petite vile de Marienthal est l’œuvre la plus importante de cette époque, élaborée sous la direction de Lazarsfeld par un groupe de jeunes chercheurs, tous militants au parti socialiste, parmi lesquels Hans Zeisel et sa deuxième femme Maria Jahoda. (…) La rencontre des intérêts scientifiques et des préoccupations politiques y est évidente » (Pollak, p. 47).

La recherche de la vérité se fait souvent en vue de l’action et de l’intérêt politiques des chercheurs. C’est d’ailleurs tout le sens du mot de Durkheim que les habitués de ce blog connaissent bien : les sciences ne vaudraient pas « une heure de peine si elles ne devaient avoir qu'un intérêt spéculatif ». Il nous faut alors poser la question du dêmélement de ces différents engagements.

2. La question de l’homologie entre le champ scientifique et le champ politique 

Il ne faut néanmoins pas tout confondre, comme le font certains, en mettant la charrue avant les bœufs, c’est-à-dire en voyant l’engagement politique dans le choix d’usage de méthodes ou dans la construction d’objets scientifiques (Daniel Bizeul en avait d’ailleurs souffert, certains de ces collègues voyaient dans son choix de l’étude des partisans du FN par la méthode compréhensive, une acceptation idéologique des assertions de l’extrême droite). Si un certain engagement scientifique peut trouver une explication dans les engagements politiques, on ne peut tout réduire à ce dernier et le lien entre les deux méritent une observation au cas par cas, en prenant en compte les trajectoires individuelles et les « ponts » structurels entre les deux champs.

Dès lors, il nous paraît que parler, par exemple, de « gauche académique » revient à confondre deux espaces sociaux différents, c’est-à-dire analyser le champ scientifique à partir de positions et de prises de position du champ politique. Cette vision est tout à fait relativiste, ne laissant que peu de place à la logique interne et aux engagements spécifiques que le champ scientifique impose (c’est absoudre les relations sociales spécifiques à cet espace pour les comprendre au travers du prisme de la structuration des rapports de force d’un autre espace).

La notion de champ permet de préserver les spécificités des luttes réglées entre scientifiques tout en étant sensible à l’existence de certaines homologies avec le monde politique. Ces homologies, dès lors qu’on accepte cette vision de l’activité scientifique, ne sont pas totales et, en prenant de la hauteur, peuvent se comprendre socialement. C’est donc moins en termes de biais ou d’engagements politiques que nous cherchons à comprendre cette homologie qu’à travers une analyse qui s’attarde sur les habitus concordants entre les champs (ce qu’on nomme plus communément l’homologie structurale) et les acteurs permettant la traduction de capitaux spécifiques acquis dans un champ en ressources dans d’autres champs (la question est d’ailleurs posée en profondeur par Olivier Roueff).

Il nous semble que cette lecture est moins morale et plus scientifique, dans le sens où elle pose la question de la concordance entre activités scientifiques et positionnements politiques par le biais d’une recherche théorique et d’un appel à sa réponse par des travaux empiriques.

B) Des gages d'indépendance: la question de l'autonomie scientifique

Ces questions nous amènent à une autre qui est souvent évoquée lorsqu’on parle d’engagement politique en sciences (et qui recouvre une réalité qui va au-delà du seul monde politique) : l’autonomie de l’activité scientifique. Dès lors qu’on a montré la possibilité des homologies et que dans cette lutte entre chercheurs, des pressions extérieurs peuvent survenir, on a en quelque sorte « ouvert le champ ». C’est de ce sujet que nous allons maintenant traiter.

1. Autonomie et désengagement

On a souvent dans l’idée que la façon la plus efficace de permettre aux scientifiques de ne subir aucune pression extérieure se trouve par le désengagement. La tour d’ivoire permettrait de n’être atteint par personne et donc de pouvoir garantir une lutte qu’entre chercheurs. Cette vision enchantée est un idéal, une histoire que se racontent les chercheurs et un efficace élément rhétorique pour discréditer des travaux (« cette recherche a été financée par…, donc… » ou « les chercheurs ont des engagements politiques…, donc… »). La réalité est pourtant plus complexe (et intéressante à la fois, il serait trop facile de discréditer des recherches par cette non-autonomie, à tel point qu’on imagine aucune recherche possible). En effet, l’activité scientifique survit très mal sans apports extérieurs à son monde, notamment dans sa dimension économique. La question se pose alors tout autrement.

Si on accepte l’idée de la division entre capital scientifique et capital temporel, l’autonomie est potentiellement respectée par la garantie que l’accumulation du second soit conditionnée par l’accumulation du premier, en d’autres termes : que les chercheurs les plus reconnus par leurs travaux soient ceux qui décident de l’orientation de la recherche. C’est ainsi que l’autarcie rêvée pourrait, selon certains, se produire, les moyens matériels sont mis à disposition vers les chercheurs les plus reconnus par leur crédit scientifique, n’aboutissant à aucune pression dans la production des connaissances.

2. L’autonomie comme la retraduction des enjeux

Néanmoins, cette autarcie est une utopie, le champ scientifique a besoin d’autres champs pour garantir son existence (et in fine son autonomie). Nous voudrions enfin attirer l’attention sur une façon de saisir l’homologie et l’autonomie du champ scientifique à travers un article d’Antoine Roger portant sur la recherche agronomique roumaine. Très critique vis-à-vis des approches postulant l’existence d’un “capitalisme académique”, il reste attentif autant à l’autonomie de ce champ qu’il a pris pour objet tout en analysant les rapports de pouvoir internes et externes. Il montre alors que si la production scientifique en Roumanie est favorable aux multinationales, c’est par une coïncidence structurale où les agronomes en luttes, fruit d’une histoire particulière et relativement autonome, peuvent trouver un appui favorable au soutien (et donc à l’inscription aux frontières du champ) des entreprises agrochimiques.

A. Roger nous montre ainsi que l’autonomie n'est pas le synonyme de désengagement des agronomes aux questions politiques nationales ni aux multinationales mais leur capacité à retraduire des enjeux externes au champ en questionnements propres au champ (Roger, 2017). Cette forme kaléidoscopique des relations entre les champs permet de gagner en finesse d’analyse sans abandonner la dimension structurale, éclairante à de nombreux égards. Elle évite également des conclusions hâtives de la domination d’un champ sur l’autre, sans négliger les rapports de force possibles. Il faut enfin souligner à quel point les luttes et les relations sociales sont des données indispensables pour comprendre la production scientifique et son orientation.

CONCLUSION

En explorant ce que l’engagement signifiait de la façon la plus rigoureuse possible, il nous semble à présent que cette notion est moins un problème moral qu’un enjeu scientifique permettant de comprendre le monde de la recherche. Nous espérons que l’outil conceptuel du champ, dont nous avons esquissé les possibilités sur différentes questions, permettra de porter un regard plus apaisé sur l’activité scientifique et ses enjeux. La place de la politique, de l’économique et du social sera d’autant mieux comprise lorsqu’on quittera la dichotomie rationaliste/relativiste, dont la sortie nous semble garantie par une analyse rigoureuse et scientifique des sciences (portée en partie par la sociologie).

La dépolitisation de la science, sous couvert d’un anti-relativisme, n’est que la négation des faits observés et conduit bien souvent à penser la réalité comme non-intersubjective (et revenir ainsi à des conceptions pré-sociologiques voire divines). Nous pensons qu’il n’est pas exagéré de penser que le danger pour la science ne réside pas dans l’importance trop prononcée des engagements des scientifiques mais dans la menace de son autonomie, ce qui n’est possible qu’une fois que nous avons adopté l’analyse en termes de champ. Nous soupçonnons alors que cette « dépolitisation » est en réalité un alibi pour faire avancer un certain agenda politique.

Conscients que notre portée est bien modeste, nous espérons tout de même que les débats sur le monde académique, avec cette notion de champ, ne se centre plus autour de la notion floue, morale et politique de « liberté d’expression » mais d’une recherche pragmatique de la garantie de l’autonomie scientifique. Il nous semble en effet que ce que l’histoire des sciences nous enseigne est que le progrès scientifique n’est pas le fruit de débats où on peut entendre toutes les parties qui le réclament mais la construction d’un espace où des luttes sont réglées entre agents porteurs d’un habitus scientifique. Le champ scientifique est cruel, il a par exemple exclut celles et ceux qui ne voulaient pas de mathématisation de la physique ou celles et ceux qui discutaient de l’activité scientifique sans preuve empirique. Il est peut-être temps de réfléchir, pour sa bonne marche, d’y exclure celles et ceux qui n’apporteront que des questions biaisées, dont les caractéristiques et l’agenda des recherches souhaité ne présagent qu’une réduction de la rigueur scientifique et de son autonomie.

Bibliographie :
Bourdieu P., "Le champ scientifique", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, vol. 2, n°2-3, 1976, pp. 88-104.
Bourdieu P., Science de la science et réflexivité, Raison d'agir, cours et travaux, 2001
Gingras Y., " Mathématisation et exclusion : socioanalyse de la formation des cités savantes " in Wunenburger J.J. (dir.), Bachelard et l'épistémologie française,Puf, Paris, 2003, pp. 115-152.
Pollak M., " Paul F. Lazarsfeld, fondateur d'une multinationale scientifique ", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°25, 1979, pp. 45-59.
Panosky A., "Rethinking scientific authority : Behaviour genetics and race controversies", American Journal of Cultural Sociology, vol 6, 2017, pp. 322-358.
Patarin-Jossec J., " La concordance des temps ", Temporalités [en ligne], n°24, 2016.
Roueff O., " Les homologies structurales : une magie sociale sans magiciens ? La place des intermédiaires dans la fabrique des valeurs" dans 30 ans après la distinction, de pierre Bourdieu, la découverte, paris, 2013, pp. 153-164.
Wacquant L., " L'habitus comme objet et méthode d'investigation", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°184, 2010, pp. 108-121.

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Le revenu universel est-il la nouvelle parité ?

L'idée de revenu ou d'allocation universelle a connu ces derniers années un succès fulgurant : encore cantonnée à des cercles de militants marginaux il y a peu de temps, la voilà propulsée au sommet de l'agenda politique par le biais des prises de position des candidats de la primaire de la gauche. Evidemment, elle est loin de faire consensus : on en débat âprement dans les colonnes de Libération, on y voit un "piège libéral", on en espère une libération de toute la société, on y consacre des enquêtes anthropologiques. A-t-elle quelque chance d'être mise en place ? Il n'y a évidemment pas de certitudes, mais cela semble moins impossible qu'il y a encore quelques années. En fait, la trajectoire de cette proposition politique n'est pas sans en rappeler une autre, bien plus comparable que l'on ne pourrait le penser : celle de la parité.

A priori, la parité n'a pas grand chose à voir avec le revenu universel : les deux propositions s'emploient à traiter des problèmes différents, et recourent à des moyens tout aussi différents. Mais, au-delà du fond, il y a un certain nombre de points communs dans leur histoire. L'une comme l'autre constituent des projets anciens : si, concernant le revenu de base, on cite généralement Thomas Paine en 1795, il est tout aussi courant de faire remonter l'idée de la parité à Hubertine Auclert en 1880. Les deux ont également connu un succès rapide dans les dernières décennies : la parité revient sur le devant de la scène politique à la faveur de la publication d'un ouvrage de Françoise Gaspard, Anne Le Gall et Claude Servan-Schreiber intitulé Au pouvoir, citoyennes ! Liberté, Égalité, Parité en 1992. C'est en 2000, sous le gouvernement de Lionel Jospin, qu'elle sera inscrite dans la loi française - une accélération qui n'est pas sans rappeler celle à laquelle on assiste aujourd'hui. Il fallut cependant, pour rendre effective cette modification, un changement dans la constitution, ce qui est comparable à l'ampleur des transformations que pourrait introduire le revenu universel dans la protection sociale française. Enfin, dernier point commun, la parité a soulevé de nombreuses oppositions aussi bien à droite qu'au sein de la gauche, et jusque dans les mouvements féministes les plus progressifs, de nombreuses féministes, et non des moindres, s'y étant longtemps opposées.

Il ne s'agit pas pour moi, en faisant cette comparaison, de dire qu'il est inévitable que le revenu universel soit adopté - en la matière, comme en bien d'autres, je me garderais de faire toute prédiction. Il ne s'agit pas non plus de dire que ceux et celles qui s'y opposent aujourd'hui en découvriront les vertus et s'y rallieront plus tard, comme cela a pu être le cas pour la parité - même chose, les prédictions, c'est pas mon truc. Plus simplement, il me semble que revenir sur le cas de la parité permet de comprendre à quelles conditions le succès présent de la notion de revenu universel a été possible, quelle qu'en soit la destinée à venir. Plus généralement encore, c'est l'occasion de réfléchir sur une question qui n'est guère triviale : comment une proposition qui rencontre autant d'oppositions, et des oppositions forts diverses, peut-elle, malgré cela, se retrouver si centrale et avoir quelque chance de se concrétiser ?

C'est à Laure Bereni que l'on doit l'analyse la plus fine du processus qui a conduit à l'adoption de la parité en France : d'abord dans différents articles et finalement dans un livre important. Elle note que les revendications et mouvements féministes s'étaient quelque peu atténués au cours des années 1980, ce qui rend le surgissement de la question de la parité au début des années 1990 d'autant plus étonnant. Mais la mise sur l'agenda politique que constitue la publication d'un livre sur la question va provoquer la réaction de ce que Laure Bereni appelle "l'espace de la cause de la femme" : celui-ci est constitué de différentes mouvances idéologiques - l'opposition entre un féminisme différentialiste et un féminisme matérialiste par exemple - et différents pôles ou sites d'action - les mouvements féministes proprement dits en font partie, mais pas seulement, puisqu'il faut aussi y compter l'activité académique, le militantisme politique au sein des partis traditionnels, la mobilisation de fonctionnaires et d'autres représentants de l'Etat, etc. Cet "espace de la cause des femmes" est l'un des apports les plus importants du travail de Laure Bereni : il permet de penser les mobilisations féministes au-delà de ce que permet la catégorie tradtionnelle de "mouvement social", qui s'y trouve inclut sans que l'analyse ne se limite ainsi aux formes "traditionnelles" de la conflictualité.

C'est surtout ce concept qui permet de comprendre l'adoption de la parité malgré les obstacles et oppositions nombreuses que rencontraient alors l'idée : en un sens, la parité est l'émanation directe, la manifestation la plus claire, de cet espace de la cause des femmes. En effet, celle-ci va conduire à des tendances "centrifuges" au sein de cet univers hétérogène, c'est-à-dire que les différentes composantes qui le composent vont trouver à s'aligner derrière cette idée de parité. D'abord parce qu'il est rapidement difficile de ne pas se positionner par rapport à elle : si l'espace de la cause des femmes est hétérogène, il est également assez fortement intégré, notamment par la circulation et la multiposionnalité de bon nombre de ses actrices. C'est le cas, par exemple, de François Gaspard, l'une des auteurs de l'appel original : députée PS, maîtresse de conférence à l'Ehess, experte auprès d'organisations internationales... Elle est ainsi capable de diffuser largement l'idée, et d'acclimater différentes sphères à celles-ci. Mais en outre, la proposition est de nature à rassembler des mouvances diverses, et c'est finalement d'un peu partout que l'on se range derrière l'idée de parité : les féministes différentialistes peuvent y voir une reconnaissance de la spécificité des femmes - avec l'argument que l'humanité ne saurait se composer, a minima, que d'une homme et une femme - et les positions plus à gauche peuvent se laisser séduire par le volontarisme de la proposition.

Reste encore un élément clef : la reprise de la proposition par le Parti Socialiste, à l'initiative de Lionel Jospin - influencé par son épouse Sylviane Agacinski - en 1996. Celle-ci s'inscrit alors dans une stratégie de reconquête électorale, où l'idée de parité est présentée comme un moyen de renouveler la démocratie. C'est là que l'on voit sans doute le mieux le rapport avec la séquence actuellement en cours autour du revenu universel : si le PS est bel et bien au pouvoir actuellement, son besoin de renouvellement n'en est pas moins aussi important, si ce n'est plus, qu'il ne l'était en 1996. Et Benoît Hamon utilise de façon très clair le revenu universel comme une façon d'incarner ce renouvellement par une mesure phare et quelque peu ambitieuse, au moins dans l'ampleur des transformations qu'elle promet. D'autres obstacles attendent encore le revenu universel, à commencer par les résultats de ce soir - mais la façon dont il suscite le débat montre qu'il est payant comme marqueur politique, comme l'était, à une autre époque, la parité.

Mais on peut remonter l'argumentaire : le revenu universel, comme la parité, constitue une proposition de nature à mobiliser des acteurs extrêmement différents. On sait qu'en France, Christine Boutin l'a régulièrement défendu... Aux Etats-Unis, l'idée a pu se trouver sous la plume d'un Milton Friedman, avec l'idée d'améliorer l'efficacité du marché. Si ce sont aujourd'hui des forces de gauche qui semblent de plus en plus se ranger derrière l'idée, y voyant un moyen de lutter contre les nouvelles inégalités et les formes de précarité ou d'exclusion contemporaine, cette généalogie garde son importance car la diversité des soutiens est l'une des clefs du succès de la proposition.

On voit alors se dessiner un espace non pas, bien sûr, de la cause des femmes, mais tout au moins de la cause des pauvres, des précaires, des vulnérables, etc. - difficile de lui donner un nom car, plus qu'ailleurs, les mots sont ici un enjeu de lutte. Il n'y a en effet pas un mouvement identifié pour le revenu universel, mais plutôt une pluralité d'acteurs qui se situent autour, pour ou contre, avec souvent des attentes et des conceptions bien différentes. Un ensemble d'acteurs qui se préoccupe, bon an mal an, des questions de travail et de précarité. Autant de choses qui avaient bien du mal à trouver, ces dernières décennies, à trouver leur place dans l'espace public. Aussi essentiels qu'ils puissent paraître lorsqu'on les énonce, ces questionnements ont longtemps été occulté par l'empressement du débat public à se centrer sur les questions sécuritaires et identitaires... pour le dire poliment. Associations, mouvements politiques, experts, chercheurs, etc. existaient bel et bien autour de ces questions, et dialoguaient et luttaient entre eux, mais sans que ces débats ne se transforment en une dynamique large et nationale. L'idée de revenu universel y a été débattu, discuté, rejeté, adopté... jusqu'à apparaître aujourd'hui sur le devant de la scène. C'est au final cette mobilisation sotto voce d'un grand nombre d'acteurs qui apparaît susceptible de faire émerger aussi rapidement une telle proposition, et non la seule initiative d'un candidat à une primaire de gauche.

Un dernier point, peut-être : comme le note Laure Bereni, la question de la parité a quelque peu remobilisé cet espace de la cause des femmes, elle a ravivé, si l'on peut dire, les luttes féministes. Au point d'imposer, presque deux décennies plus tard, l'égalité numérique comme l'étalon de l'égalité entre les hommes et les femmes - un héritage non-négligeable. Le revenu universel pourrait-il faire la même chose ? Raviver les luttes autour des questions du travail en France ? Qu'il soit finalement adopté ou non, que l'on soit d'ailleurs pour ou contre (vous aurez noté que je n'ai exprimé aucun avis là-dessus tout au long de ce billet), on pourrait peut-être s'accorder sur le fait que ce ne serait pas forcément une mauvaise chose.

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[Invité] Requiem pour un débat

Vous vous souvenez de Alex Mahoudeau à qui je faisais de la publicité en échange de cookies récemment ? Mais si : ce sémillant twittos (sous le pseudonyme transparent de @CobbleAndFrame) et blogueur (dans la langue de Terry Pratchett) qui aime la géographie, les mouvements sociaux et le Proche-Orient. Bon, et bien, il avait des choses à dire en français à propos des réactions à une certaine tribune de l'écrivain algérien Kamel Daoud. Et du coup, il va le faire ici, là, ci-dessous, en exclusivité mondiale, sur Une heure de peine. C'est le deuxième invité que je reçois en ces murs numériques après Clément Salviani en 2014. Et j'en suis vachement content. Donc bonne lecture, et, comme la dernière fois, attention, vous risquez d'apprendre des trucs.
(Remarque : Alex m'a laissé m'occuper des illustrations. Il n'aurait peut-être pas dû.)


Introït
« Ca c’est pas une farce. C’est une corde.
Dépêche-toi de passer la tête là-dedans, Tuco. »
L’histoire est typique et, si elle n’avait été si caricaturale, ne révélerait absolument rien. Les faits qui l’ont causée, eux, méritent une pleine et entière attention. Le 31 décembre 2015, à l’occasion des célébrations du Réveillon, une foule d’hommes se rend coupable d’agressions de masse envers des femmes présentes sur la place publique à proximité de la gare de Cologne. Les chiffres diffusés depuis (1088 plaintes au 17 février 2016, 1049 victimes, et une estimation du nombre d’agresseurs tournant aux alentours de 1500 sur l’ensemble de l’Allemagne ce soir-là) sont absolument accablants. Pour trois raisons, je ne reviendrai pas ici sur ces phénomènes, leurs explications, leurs contextes, et les analyses qui peuvent en être faites. En premier lieu, en tant qu’auteur de ce texte, j’admets volontiers une incompétence totale en matière d’analyse des violences faites aux femmes, que ce soit dans le dit « monde arabo-musulman », à l’extérieur de cet espace, ou de façon générale ; il n’y aurait aucune valeur de ma part à écrire sur ce sujet, et nul doute que des spécialistes disent d’ores et déjà des choses plus intéressantes que les quelques notions que j’ai pu retirer de lectures éparses (sur le phénomène dans le dit « monde arabe et musulman » on lira ceci, ceci, ceci, ceci, ceci ou encore ceci, par exemple). En deuxième lieu, je suis de l’avis qu’il n’est pour le moment pas possible aux sciences sociales de dire grand-chose d’événements dont la justice elle-même dit qu’elle n’a pas encore fini de travailler dessus. Il se passera des mois avant que le travail judiciaire d’identification des coupables, des victimes, des faits, et des réseaux ne se termine, et plus longtemps encore avant que les sciences sociales n’aient produit de données valables sur cet événement précis. Enfin, je fais le choix de parler de cet événement par les polémiques qu’il a engagées. On jugera probablement ce choix dérisoire, au vu des crimes et des souffrances engagés, je ne le nie pas : tout le bruit décrit plus bas n’a qu’une importance mineure face au réel fléau que constituent les violences faites aux femmes, où qu’elles aient lieu, et quels qu’en soient les auteurs. Ayant d’ores et déjà concédé mon incompétence sur ce sujet, je peux néanmoins renvoyer les personnes souhaitant se documenter sur ce sujet véritablement grave aux nombreux travaux et mouvements, associatifs comme sociaux, qui s’en préoccupent directement et de façon plus compétente que moi-même (toujours sur le « monde arabe et musulman », on trouvera dans les références de cette note une bibliographie indicative, on pourra également s’intéresser à l’organisation HarassMap et en tant qu’auteur de ce papier je ne saurais que trop inviter les personnes compétentes à se prononcer sur les lectures valables).

S’ils ne sont pas commensurables au dit fléau social, les débats engagés autour de la désespérante affaire de Cologne peuvent nous inciter à garder dressée une oreille attentive, sinon effrayée. En effet ces événements et le choc qu’ils induisent, début 2016, conduisent à un débat européen intense et violent, lequel semble ne pas vouloir s’éteindre tout à fait. En France, ce débat se focalise autour d’une tribune, « Cologne, lieu de fantasmes », publiée un mois plus tard dans les pages du journal Le Monde par l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud. Celui-ci voit en Cologne un « lieu de fantasmes » et la confrontation d’une Europe accueillant en bonne volonté des réfugiés chassés par la guerre à une réalité culturelle irréductible : « Oui. L’accueil du réfugié, du demandeur d’asile qui fuit l’organisation Etat islamique ou les guerres récentes pèche en Occident par une surdose de naïveté : on voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture ; il est la victime qui recueille la projection de l’Occidental ou son sentiment de devoir humaniste ou de culpabilité. On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme ». De cette « réalité culturelle », l’auteur nous dit qu’elle consiste en un « monde d’Allah » qui hait la femme du fait d’un « rapport maladif » à la vie, et, se trouvant confronté à la situation contraire d’un Occident qui, culturellement toujours, louerait les femmes, pousse les réfugiés dont il est question à vouloir les « réduire à [leur] possession » par souci de consommer la liberté dont elles seraient le symbole. Solution, pour l’auteur, « guérir » les réfugiés de leur rapport « malade » au monde.

Cette pathologie culturelle n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Onze jours plus tard, dans le même journal, une réponse intitulée « Nuit de Cologne : ‘Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés’ » tient lieu de réponse, publiée par un collectif de chercheurs et chercheuses en sciences sociales, tous spécialisés sur le Proche et le Moyen-Orient, et issus de diverses disciplines. Trois critiques sont adressées au texte de Daoud. premièrement, celui-ci participerait d’une essentialisation du monde musulman, selon laquelle « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres [peut être réduit] à une entité homogène, définie par son seul rapport à la religion » ; deuxièmement, Kamel Daoud, en réduisant des individus à leur simple religion – supposée – leur nierait tout simplement la condition d’êtres humains en leur refusant la possibilité d’être des créatures marquées par une certaine diversité : « il impute la responsabilité des violences sexuelles à des individus jugés déviants, tout en refusant à ces individus la moindre autonomie, puisque leurs actes sont entièrement déterminés par la religion » (en effet Daoud soutient cette thèse en expliquant que les « raisons réelles » qu’il prétend présenter échappent aux auteurs des actes, et que l’agresseur selon lui « n’a vu qu’un divertissement, un excès d’une nuit de fête et d’alcool peut-être » dans ce qui était en fait une attaque à « l’essence » de l’Europe) ; troisièmement, Daoud entre dans un rapport disciplinaire et correctif des humains : « Culturellement inadaptés et psychologiquement déviants, les réfugiés doivent avant toute chose être rééduqués. Selon lui, il faut « offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer ». C’est ainsi bien un projet disciplinaire, aux visées à la fois culturelles et psychologiques, qui se dessine. Des valeurs doivent être « imposées » à cette masse malade, à commencer par le respect des femmes ». Il ne leur en faut guère plus pour conclure que le texte de Daoud correspond à une logique paternaliste, et repose sur les clichés culturalistes, racialistes, et islamophobes qui ont accompagné par le passé et accompagnent encore une entreprise de discipline au cœur de la logique coloniale.

La mécanique décrite par les auteurs de la « contre-tribune » n’est pas nouvelle et a trouvé en Michel Foucault son descripteur le plus rigoureux concernant le temps long pour ce qui est de l’Europe. On se souviendra notamment du premier tome de son essai Histoire de la sexualité, dans lequel l’auteur décrit dans le détail le développement historique d’un regard scientifique, clinique, systématique sur les « déviances », accompagné d’un silence portant sur le sexe « légitime » (procréateur, marié, hétérosexuel, et monogame). Ainsi Foucault met-il en scène l’explosion des discours sur la sexualité non pas comme des processus de libération, mais bien de contrôle : l’homosexualité – entre autres – ne sera bien réprimée que parce qu’elle est bien nommée, bien disséquée, bien analysée. Ce thème reste prégnant dans l’œuvre de l’auteur. La « volonté de savoir » (et la volonté de ne pas savoir) accompagnent des mécanismes qui prétendent corriger et « redresser » les corps et les esprits : « Les disciplines du corps et les régulations de la population constituent les deux pôles autour desquels s'est déployée l'organisation du pouvoir sur la vie. La mise en place au cours de l'âge classique de cette grande technologie à double face – anatomique et biologique, individualisante et spécifiante, tournée vers les performances du corps et regardant vers les processus de la vie - caractérise un pouvoir dont la plus haute fonction désormais n'est peut-être plus de tuer mais d’investir la vie de part en part ». Foucault mit à jour cette biopolitique – puisque c’est d’elle qu’il s’agit – dans d’autres essais, dont le plus célèbre reste à ce jour Surveiller et Punir, qui faisait état du même basculement d’un pouvoir qui mettait en scène la mort à un pouvoir qui met en scène la connaissance et le « redressement » de la vie (ici, il ne s’agit plus de sexualité mais de crime). Ce même raisonnement, pour ce qui concerne le rapport au sud et à l’est de la Méditerranée, a connu sa meilleure application dans L’Orientalisme, l’essai d’Edward Saïd qui fait état de cette même « volonté de savoir » comme d’un processus transnational qui produit en même temps qu’il l’analyse la différence entre « Orient » et « Occident », préparant le premier à la colonisation par le second. Contrairement à ce que l’on penserait spontanément, Saïd nous explique que les productions artistiques, scientifiques, intellectuelles de l’orientalisme ne sont pas un effet, mais en partie la cause, de la colonisation : « Dire que l’orientalisme a été une rationalisation des codes coloniaux revient à ignorer la dimension dans laquelle les codes coloniaux étaient en fait justifiés en avance par l’orientalisme ». Cette observation, du reste, a été de longue date acceptée dans l’aggiornamento de l’anthropologie, ex-science coloniale devenue science anti-, puis post-coloniale dans la seconde moitié du XXe siècle. L’un des textes les plus limpides qu’il m’ait été donné de lire à ce sujet reste l’article de Benoît De L’Estoile, « Au nom des ‘vrais Africains’ », qui insistait sur le fait que « dans la perspective victorienne de la colonisation, l'anthropologie, dans ses différentes variantes évolutionnistes, avait une grande importance en tant que cadre d'interprétation de la marche de l'humanité vers le progrès, mais un rôle relativement mineur dans la conduite des affaires coloniales : dans la mesure où il s'agissait avant tout de civiliser des indigènes définis par leur sauvagerie, c'est-à-dire leur absence de civilisation, une étude approfondie de leurs coutumes apparaissait certes comme intéressante en tant que contribution à la connaissance scientifique de l'homme primitif, ou pour porter témoignage de l'état déplorable dont la colonisation avait tiré les indigènes, mais comme ayant finalement peu de conséquences pratiques, sinon pour connaître les ‘préjugés’ auxquels devaient faire face missionnaires, administrateurs ou colons ». Le savoir a des enjeux politiques, et les discours relevant du disciplinaire – qui est l’un des traits caractéristiques du « gouvernement humanitaire » décrit par Michel Agier – reposent toujours sur une sincère inspection des âmes.

Pourquoi un tel détour par « l’enculage de mouches » académique pour évoquer deux tribunes parues dans le journal Le Monde ? Pour insister sur le fait que la seconde tribune, quoiqu’on en pense (me concernant, beaucoup de bien, donc) ne tombe pas du ciel : elle repose sur près d’un siècle et demi d’expérience intellectuelle et de réflexion critique sur les tenants et aboutissants des sciences sociales. Cette critique faite par des chercheurs a pu sembler sèche, pompeuse, ou promouvant un débat aride de toute sensibilité, caché derrière des procédures ennuyeuses de vérification, de sourçage, et de longues péroraisons théoriques. Il reste qu’elle est parfaitement exacte dans ce qu’elle prétendait faire : présenter la tribune de Kamel Daoud comme une prise de position politique et pas une analyse objective des faits (du reste impossible), et lui répondre à ce titre, en soulignant qu’elle reposait sur un certain nombre de mauvaises conceptions, qu’il est possible de parler des faits réels de façon engagée sans s’emporter à la divagation. Si l’affaire s’était arrêtée là, il ne vaudrait pas la peine de consacrer même un instant à y penser : des « affaires » de ce type, la France en voit quotidiennement, à toute échelle, et dans toutes les arènes. Il ne se passe presque pas un jour sans qu’une tribune, une polémique, une intervention quelconque et la réponse qu’elle engage ne conduise à un échange de ce type. Cette forme complètement normalisée, qui existe également dans le monde scientifique qui avance en partie par controverses, est le quotidien d’une société qui va relativement bien, se pose des questions et se paie même le luxe d’avoir plusieurs réponses à leur apporter. Ce n’est évidemment pas ce qu’il s’est passé. Pourquoi ?
Dies Irae : De bien méchants chercheurs
« J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses
et des explications culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé. »

Parmi les nombreuses chroniques et tribunes publiées pour en venir au soutien de Daoud – j’ai pour ma part abandonné tout projet de les compter face à la véritable inondation qu’elles constituaient – un consensus semble se dégager rapidement : l’auteur est victime non seulement d’une contradiction, mais à proprement parler d’une tentative de censure venant d’un « quarteron de chercheurs » qui « trépignent » à l’idée que ses idées soient énoncées (pour reprendre l’expression d’Aude Lancelin dans L’Obs). Cette affaire serait donc une énième tentative de silenciation de bien méchants chercheurs qui n’acceptent pas qu’un homme non-oint par le sérail s’exprime. Le Premier ministre lui-même ne le dit-il pas, dans un post publié sur Facebook, « Au lieu d’éclairer, de nuancer, de critiquer – avec cette juste distance que réclame pourtant le travail du chercheur –, ils condamnent de manière péremptoire, refusent le débat et ferment la porte à toute discussion ». Pire encore, la journaliste Fawzia Zouari – et avec elles, d’autres grands esprits tels Brice Couturier, Michel Onfray, et autres – voit dans cette tribune la reproduction, en miroir, de la fatwa qui a été énoncée contre Daoud par un certain monsieur Zeraoui en 2014 (rappelons que la justice de l’Algérie ne l’a pas entendu de cette oreille et a – fort heureusement – condamné récemment monsieur Zeraoui à 3 mois de prison ferme et à une amende pour cet appel au meurtre). Pour Brice Couturier, cette tribune témoigne de la malveillance de « ceux qui relaient, ici, les fatwas prononcées là-bas ». On pourrait – et devrait – être choqués de l’outrecuidance consistant à comparer une bien innocente tribune dont le propos consiste à dire à un confrère ayant fait profession du travail intellectuel qu’il s’est trompé avec l’appel au meurtre de ce même confrère. Il y a là un parallèle dont on serait bien curieux de connaître les possibles généralisations : parce qu’une personne est haïe par des gens détestables, est-il dès lors interdit de ne pas acquiescer sans y penser à deux fois à ses propos ? Faut-il vérifier, avant que de dénoncer comme critiquable un propos qui nous semble l’être, si par malheur son énonciateur n’est pas sous le coup d’une menace où que ce soit ? Il semble que oui, selon Brice Couturier, qui ricane : « Il est bien plaisant de voir des gens installés dans la recherche et l’université françaises accuser un écrivain algérien menacé de mort ». Peu de gens, selon ce modèle, auraient vocation à s’exprimer dans l’espace public. Il semble également que cette idée ne soit pas pour plaire au principal intéressé qui, dans une interview suivant le début de l’« affaire », a exprimé sa méfiance à l’idée de se présenter et d’être présenté comme un intellectuel en danger, et de s’octroyer à ce titre une sorte de statut prophétique interdisant toute remise en cause.

Intellectuel libre agressé par un universitaire médiocre (2016)
Mais allons plus loin, et énonçons un truisme. Il s’agit donc apparemment d’une question de liberté d’expression, ainsi que les expressions de « censure », de « réduction au silence », de « rappel à l’ordre ». C’est d’ailleurs ce qu’en dit, dans l’émission Dimanche et Après du 6 mars 2016, l’islamologue Ghaleb Bencheikh : « [S]a tribune, intellectuellement, est discutable. Mais ce dont il s’agit, au juste, c’est d’abord la liberté d’expression, et de conscience. Et il a le droit total, absolu, de dire ce qu’il a envie de dire, et sans qu’on lui cherche noise. Et cette liberté-là n’a pas à être bordée, assujettie, à des restrictions qui invalident le début de la phrase du genre ‘Oui, on est pour la liberté d’expression, mais…’ ». Olivia Gesbert, qui anime avec acuité ce rendez-vous hebdomadaire, ne manque pas de lui faire remarquer que cette liberté existe également concernant la contradiction des propos de monsieur Daoud. Car il existe, n’en déplaise aux amateurs de phrases toutes faites, une contrepartie à cette liberté d’expression. Nous sommes pour la liberté d’expression, mais elle implique la liberté d’expression d’autrui, y compris celle consistant à dire que quelqu’un a dit une ânerie, et de dire tout le mal qu’on en pense, dans les termes et les formes qui nous plaisent (et bien entendu dans les limites de la légalité), et ce – n’en déplaise aux tristes sires – même si l’on se trompe soi-même en énonçant cette contradiction. S’exprimer en public implique le risque, sans cesse renouvelé, de se voir corriger, sans lequel il n’est pas de débat démocratique possible. Du reste, il n’est pas possible d’entendre parler de question de liberté d’expression sans constater, avec une certaine ironie, le déséquilibre patent de cette anecdote. Face à l’unique tribune des chercheurs en question, il y a depuis trois mois un véritable tir de barrage « volant à la défense » de Kamel Daoud. La résistance a embarqué les grandes plumes de la presse, de l’éditoriat, jusqu’au chef du gouvernement, si bien qu’on est en peine de trouver un seul écrivain ou journaliste qui ne se soit dressé face aux hordes s’attaquant à Kamel Daoud au travers d’une seule et unique tribune (deux, si l’on y ajoute la postface justement excédée de Thomas Serres publiée sur Article11, qui remettait un peu les pendules à l’heure en se demandant où était la violence, entre cette tribune et les dizaines de réponses qui avaient discrédité ses auteurs comme des médiocres, des minables, des obscurs auteurs qui n’avaient pas vocation à se comparer au grand homme qu’ils osaient attaquer). La « défense de Kamel Daoud », si elle porte un nom, semble être celle d’un formidable conformisme n’acceptant pas la discussion plus que d’une croisade pour la liberté d’expression ou contre les pensées extrêmes. Là encore, on y reviendra, ce phénomène ne mériterait pas une minute de notre peine s’il se limitait à cela.
Ce que cache cette « défense », c’est pour partie la progressive dégradation du statut de la recherche et de ceux et celles qui la font, notamment en sciences sociales, dans le débat public. Il est admirable que l’on ne soit plus à l’époque où un bien malencontreux reporter télévisé appelait Gaston Bachelard « maître » avec déférence, attendant que la science et la sagesse lui « tombent dessus » de la hauteur du fabuleux philosophe. Il est bien plus inquiétant de voir que cette admiration complètement acritique a cédé le pas à des réactions stéréotypées, relevant du réflexe, face à toute personne faisant acte de science sociale. Jugeons sur pièce. La réaction de Fawzia Zouari est peut-être la plus virulente à ce propos et mérite d’être lue : « Il existe, en France, une élite de gauche qui entend fixer les critères de la bonne analyse et qui veut faire de nous les otages d’un contexte français traumatisé par la peur de l’accusation d’islamophobie. Une peur qui pétrifie nombre d’élus, d’écrivains, de journalistes et de féministes, quand elle ne les amène pas à défendre les niqabs et les prières de rues, à excuser les violences dans les cités et les propos de gamins qui clament, avec fierté, ‘Je ne suis pas Charlie’. La même élite qui s’essaie à l’exégèse coranique et cherche la bénédiction de religieux devenus ses principaux interlocuteurs, aux dépens des musulmans laïques réfractaires au rôle de victime. Cette tendance à dicter aux intellectuels arabes ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire sur leurs sociétés confine au néocolonialisme. Elle relève d’un tropisme qui rend incapable de nous voir autrement que comme des ‘protégés’. Elle refuse l’idée qu’il puisse exister des Arabes souverains dans leur tête, des musulmans qui contestent leurs traditions, désobéissent aux consignes de bien-pensance, fissurent les échafaudages spéculatifs autour d’un Orient fantasmé ». Kamel Daoud serait ni plus ni moins, par une volontaire inversion du stigmate, que la victime d’un véritable néocolonialisme, cette fois-ci, le néocolonialisme des chercheurs en sciences sociales, « qui, souvent, n’ont connu le monde musulman qu’à travers les livres », et « sirotent tranquillement leur café à Paris » pendant que Daoud, Zouari, et autres sont, quant à eux, sur le terrain, dans des sociétés qu’ils et elles connaissent bien, puisque les vivant au quotidien, contrairement aux savoirs livresques de nos « sociologues de salon », qui n’ont jamais connu le monde concret.
Il s’agit ici d’une critique devenue si diffuse et systématique des universitaires qu’elle apparaît comme allant de soi. Dans ses Mythologies, Roland Barthes décrivait déjà cette forme particulière de populisme : « M. Poujade verse au néant toutes les techniques de l'intelligence, il oppose à la ‘raison’ petite-bourgeoise les sophismes et les rêves des universitaires et des intellectuels discrédités par leur seule position hors du réel computable. (‘La France est atteinte d'une surproduction de gens à diplômes, polytechniciens, économistes, philosophes et autres rêveurs qui ont perdu tout contact avec le monde réel.’). Nous savons maintenant ce qu'est le réel petit-bourgeois : ce n'est même pas ce qui se voit, c'est ce qui se compte ; or ce réel, le plus étroit qu'aucune société ait pu définir, a tout de même sa philosophie : c'est le ‘bon sens’, le fameux bon sens des ‘petites gens’, dit M. Poujade. La petite-bourgeoisie, du moins celle de M. Poujade (Alimentation, Boucherie), possède en propre le bon sens, à la manière d'un appendice physique glorieux, d'un organe particulier de perception : organe curieux, d'ailleurs, puisque, pour y voir clair, il doit avant tout s'aveugler, se refuser à dépasser les apparences, prendre pour de l'argent comptant les propositions du ‘réel’, et décréter néant tout ce qui risque de substituer l'explication à la riposte ». S’il fallait réécrire l’essai de Barthes, le personnage ne serait – malheureusement – plus celui d’un politicien attaché aux « valeurs des petites gens », mais celui d’un « chroniqueur » coureur de plateaux. Délices d’époques. Mais son fond hypocritement populiste et réellement abêtissant, lui, n’a pas changé.
Cette critique se retrouve bien entendu dans des descriptions outrancière du corps des universitaires, et toutes les métaphores géographiques qui l’incluent : chez Zouari, ce sont nécessairement des petites personnes que l’on imagine volontiers chenues, vieilles avant même d’avoir vécu, racornies, rabougries, elles ont encore sur la moustache la poussière des vieux ouvrages dans lesquelles elles plongent leur nez, espérant y trouver le réel qui les attend hors de leur tour d’ivoire, dont elles ne sauraient évidemment sortir, et se retrouvent dans leur petit confort médiocre pour siroter des cafés en échangeant sur tout le mal qu’elles pensent des êtres fiers et vivaces qui leur opposent la dure et inévitable réalité des faits. Dans une tribune publiée par L’Humanité, un tel morceau de gloire de Michel Onfray était mis à jour : « Les fonctionnaires de la recherche (dite scientifique) appointés par l’État ont abondamment recherché et ils ont été grassement payés pour conclure qu’il n’y a plus rien à trouver. Ils passent leur vie le regard perdu dans une poubelle, les yeux fixés dans son trou noir, puis ils affirment que tout a été dit. Dès lors, ils peuvent courir la planète de colloque en colloque, noircir des pages de revues confidentielles pendant la durée d’une longue carrière de général de corps d’armée, soutenir une thèse soporifique et la délayer dans un ou deux livres tout aussi dormitifs et lus par personne, ils seront les VRP d’une vulgate qui leur vaudra salaire et retraite – avec brimborions institutionnels, statut hors classe, Légion d’honneur, doctorat honoris causa, médaille du CNRS et autres sex toys pour abstinents sexuels. Or, voici que, sortie de nulle part, une jeune fille à cheval sur plusieurs civilisations et plusieurs langues, curieuse, subtile, très érudite, qui n’a pas fait profession de chercher pour ne jamais rien trouver et se faire payer pour pareille imposture, mais qui a choisi de trouver sans se faire payer afin d’offrir son or à tout le monde, met une gifle à tous ces chercheurs en découvrant un authentique trésor philosophique : une centaine de fragments inédits de Diogène de Sinope. (…) Le statut de fonctionnaire assuré de son salaire, de ses vacances, de sa Sécurité sociale et de sa retraite, gardant par-devers lui les pépites trouvées grâce à l’argent du contribuable ». La tribune expliquait par la suite que c’était bien grâce à ces petits hommes gris que les fragments en question avaient été mis à jour, traduits, et diffusés, contredisant la verve du grand penseur (sans que les journaux qui avaient diffusé ses propres attaques ne jugent nécessaire de contredire ce mensonge, par ailleurs), mais qu’importe ! Voyez la tristesse des chercheurs, leur médiocrité mise à jour !
Et évidemment, que reprochent en réalité ces chercheurs à Daoud ? C’est d’oser parler d’identité, d’oser parler d’islam et d’oser parler d’islamisme, eux qui, pétris d’idéologie marxiste, refusent catégoriquement à quiconque – fait bien connu à l’université – de s’attarder sur ces sujets, car « le culturel est tabou ! », ainsi que le rappelle le « cas » Hugues Lagrange, qui a connu l’inimitié de la même université pour avoir fait usage de cet « appendice physique glorieux » permettant de voir la réalité pour ce qu’elle est. Ce pitoyable tableau prête à rire pour quiconque a déjà fréquenté un chercheur concret, tant il apparaît hors de toute forme de réalité. Cela fait bien longtemps – près d’un siècle, en fait – que les chercheurs en sciences sociales ne s’enferment plus dans d’obscures alcôves pour enfoncer leurs nez dans des ouvrages poussiéreux. Une personne de mauvaise foi aurait souligné certains événements récents rendant cette accusation non seulement fausse, mais honteuse. Nous avons ici de la décence et n’y reviendrons pas. Il reste que la sociologie, l’anthropologie, la géographie et leurs consœurs sont un sport de terrain depuis bien avant que ne naquissent l’un ou l’autre de ses critiques, et c’est faire état d’une ignorance totale et bien volontaire que de ne pas s’en rendre compte. Les contempteurs des chercheurs en question – on n’insistera pas assez sur le fait qu’il est à noter qu’aucun de ces contempteurs ne leur a répondu sur le fond, et que tous se sont contentés de leur renvoyer des clichés sur leur supposée « médiocrité » et « obscurité », sur lesquelles on ne manquera pas de revenir – ces contempteurs, donc, auraient peut-être gagné à aller pencher le leur, de nez, sur la liste des signataires, avant que d’écrire de telles idioties. Ils y auraient trouvé une cohorte de chercheurs et de chercheuses reconnus sans conteste, et ce, pour l’écrasante majorité d’entre eux, pour la qualité de leur travail de terrain, et sur la valeur qu’ils et elles mettent à ne parler que de ce que l’on a pratiqué soi-même longuement et avec rigueur. Cela aurait évité à monsieur Jean-Paul Brighelli de s’illustrer en décrétant de façon définitive que monsieur Daoud « a plus de talent dans son petit doigt » que tous ses contradicteurs réunis, quand il n’a pas la moindre idée, faute d’avoir été le vérifier, non seulement de qui sont lesdits contradicteurs (ce qui est dommage), mais aussi de leur position géographique exacte (ce qui est amusant). Supposons qu’ils aient fait ce difficile travail consistant à essayer de savoir qui sont les personnes que l’on met au pilori avant de le faire, ils y auraient trouvé de longues carrières dans les sociétés du Proche et Moyen-Orient, et un contact avec le terrain dont ni monsieur Onfray, ni monsieur Couturier, ni monsieur Finkielkraut, ni monsieur Brighelli, ni quelque autre de leurs hargneux ennemis ne peut se prévaloir. Ils y auraient trouvé par exemple madame Laleh Khalili, dont le long et systématique travail de terrain dans les camps de réfugiés palestiniens a donné des articles et un livre absolument magnifiques de précision. Ils y auraient trouvé monsieur Joel Beinin, qui a pratiqué l’enquête de terrain depuis de longues années, notamment en Egypte et s’est illustré par ses activités de journaliste (la liste pourrait continuer longuement). Ils y auraient surtout trouvé un « quarteron » (puisque c’est l’expression consacrée) de gens qui ont passé leur vie à analyser, disséquer, discuter, et quand il s’agissait de le faire, critiquer la question religieuse et identitaire dans le dit « monde musulman ». Il s’agit par ailleurs là de gens que les journaux de référence dans et hors de France n’hésitent pas à aller chercher, pour de petits papiers obscurs et détaché du monde réel dans des journaux comme le Washington Post, Le Monde Diplomatique, le Guardian, le Los Angeles Times, ou Al Jazeera. Ce qui n’est, on le convient, pas aussi prestigieux qu’une chronique occasionnelle dans Le Point ou L’Obs, journaux véritablement situés au cœur du débat en politique internationale et que le monde nous envie tant.

Courageux intellectuel français luttant contre la bien-pensance (2016)
Mais ils ne l’ont pas fait, pour une raison fort simple : il s’agit ici de dérouler un récit convenu et entendu. Les chercheurs n’y connaissent rien, sont dans un refus total de toute discussion culturelle, et sont surtout d’obscurs haineux. Quand bien même ils s’y connaîtraient, participeraient volontiers à une discussion culturelle, et ne seraient pas le moins du monde haineux ou obscurs, mais proposeraient tout simplement un discours éventuellement alternatif ou critique, informé par leur propre connaissance réelle du terrain, qui s’en soucierait ? Il faut admettre ce fait très simple, personne ne fera cette démarche d’aller voir de qui l’on parle et d’où ils parlent, de toute façon. Il est acquis que les chercheurs sont, c’est évident, de médiocres capons, pourquoi se fatiguerait-on à essayer de leur répondre réellement, ou à écouter ce qu’ils disent ? L’avalanche de réponses aux « oppresseurs universitaires » de monsieur Daoud illustre de façon splendide ce fait : auteurs et commentateurs, intervenants ponctuels, moralistes, ont décrété que certains des chercheurs les plus reconnus, à l’intérieur de leur communauté comme en son extérieur, étaient « obscurs ». Ils n’ont même pas fait l’effort, tout à leur dénonciation en forme de réflexe d’« une certaine gauche française », d’aller se renseigner et se rendre compte qu’une bonne partie des noms des signataires de la tribune ne vient pas de France, mais du Liban, d’Egypte, de Tunisie, d’Angleterre, des Etats-Unis, d’Algérie, et ainsi de suite. Mais nous devons reconnaître un fait : au niveau mondial, le débat intellectuel est centré sur ce qu’il se passe dans le monde de l’éditoriat français, ainsi que le prouve les passions que ne manquent pas de lever dans les vrais journaux les sorties de nos grands esprits. Il en va de même de la fameuse « contre-tribune », par ailleurs, qu’aucun de leurs nombreux commentateurs ne semble, au vu des réactions hallucinées qu’ils en produisent, avoir pris la peine de lire. La grande charge contre les hommes de paille que constitue la « défense de Kamel Daoud » ne s’encombre pas de concret. Monsieur Brighelli, tout comme les autres, n’a pas besoin d’aller vérifier qui sont les chercheurs en question ou ce qu’ils disent : il sait, comme les autres, que ces chercheurs sont dans le faux parce que ce sont des chercheurs, parce qu’ils refusent que l’on parle de culture et de religion, parce qu’ils ne connaissent pas la région dont ils parlent, et parce qu’ils sont forcément médiocres, puisque chercheurs. Et monsieur Brighelli, comme les autres, n’a pas besoin de s’encombrer d’informations concrètes sur ce que disent ou font (ou sont) ces gens pour le dire, ce n’est là qu’une contingence dont la pensée profonde n’a pas le temps de s’encombrer. Et puis, qui ira le corriger ?
Agnus Dei : « Nos biens bons Arabes »
« Pourquoi vous faites ça ? C’est pas très bien d’être méchant.
C’est mieux d’être gentil. Dans la vie il vaut mieux être riche et
en bonne santé, que pauvre et malade comme un chien. »
Gad Elmaleh, citant Le Chef des Gentils
La critique de Mme Zouari contient un second aspect, bien plus pertinent que cette fiction de l’universitaire coupé du terrain : elle explique que les rédacteurs de la fameuse tribune se substituent aux Arabes et leur volent leur parole, et que leur colère vient en réalité de ce que certains de ces Arabes ont l’envie et les moyens de s’exprimer par eux-mêmes. Cette critique est non seulement juste, mais absolument légitime. Malheureusement pour Mme Zouari, elle apprend aux sciences sociales ce que celles-ci savent depuis bien longtemps, et vise le mauvais public. On ne reviendra pas immédiatement sur le fait que la première raison pour laquelle elle se trompe de cible est que l’essentiel des personnes auxquelles elle s’en prend sont, pour l’essentiel, arabes elles-mêmes, venant de et ayant vécu dans les sociétés dont elle parle, et ayant à ce titre toute légitimité à se sentir insultées quand on leur dit qu’elles ne les ont jamais vécues de première main. Ces critiques touchent du doigt un vrai problème en dénonçant ces vils chercheurs qui entendent (soi-disant, on ne voit pas ce qui dans le contenu de cette tribune le fait, mais passons) dicter ce qu’elles ont à penser aux sociétés arabes, c’est que, ce faisant, elles reprennent un discours tout droit tiré des sciences sociales. Il est heureux d’ailleurs que les sciences sociales aient été soumises à cette critique virulente du post-colonialisme, qui pointe à juste titre l’exclusivité et la domination indue des discours européens et nord-américains, non seulement sur les pays dits arabes et musulmans, mais sur l’ensemble du monde. La plume a bien été portée dans la plaie par nombre d’auteurs, parmi lesquels on peut évoquer Jean-Pierre Olivier de Sardan, qui mettait à jour avec humour l’absurdité d’un certain discours culturaliste en en appliquant les grilles à la ville de Marseille dans La rigueur du qualitatif. Evoquant les « rires et gesticulations » d’ethnologues face à des enquêtes sur le spiritisme bourgeois à Paris, Pierre Lagrange explique très clairement ce sous-entendu épistémologique selon lequel les mêmes grilles ne pourraient pas s’appliquer selon les sociétés : « Si les croyances qui provoquent rires, gesticulations et finalement agacement des chercheurs en sciences sociales sont intéressantes, c’est parce que le rapprochement avec les savoirs scientifiques permet de rendre visible notre incapacité à remplir le programme de l’anthropologie, c’est-à-dire à étudier l’ensemble des discours et pratiques, qu’il s’agisse de croyances ou de sciences. Apparemment, les vols d’organes, le spiritisme ou la Vierge, ce n’est pas comme la magie Zandé, le chamanisme achuar, ou les dieux égyptiens ». Critique essentielle et encore nécessaire. De plus, si cette critique est adéquate concernant le traitement des objets, elle ne l’est pas moins concernant ceux et celles qui réalisent ledit traitement : il n’est plus suffisant de dire que les chercheurs issus de sociétés, cultures, zones géographiques, groupes sociaux, genres et identités sexuelles (et autres) ne représentant pas une majorité (fantasmée) n’ont pas attendu que leur soit donné le feu vert pour écrire et théoriser leur propre vie comme celle des autres, et le monde des sciences sociales est quotidiennement traversé par des débats qui sont loin d’être tranchés sur l’implication de cette épistémologie des points de vue (ici l’expérimentation prévaut : l’anthropologie et la sociologie participative, le privilège des insiders, l’idée beckérienne du devoir d’être du côté des dominés, les enquêtes menées à plusieurs points de vue ou l’augmentation de ces points de vue dans des enquêtes séparées forment autant de réponses, compatibles ou non entre elles, à cette question). Mme Zouari a raison de dire ouvertement que le discours descriptif, européen, masculin, bourgeois, et blanc sur les sociétés du sud et de l’est de la Méditerranée doit faire le deuil de son monopole indu à dire le réel, et elle peut bénéficier dans le monde des sciences sociales de considérables renforts pour soutenir cette thèse absolument exacte. Mais il ne s’agit pas ici de pratiquer l’autocélébration d’une discipline (cette dimension fortement auto-critique de la recherche, du reste, n’ont jamais « été de soi » et c’est par le conflit qu’elle s’est imposée, parce que des chercheurs issus de groupes marginalisés ont énoncé ce propos de façon nette). Ce que cette posture a de proprement fascinant, c’est la façon dont, inscrites dans le monde médiatique français, elles fournissent un splendide miroir des mécaniques auxquelles elles participent elles-mêmes.
Puisqu’il est ici question du monde arabe, que sommes-nous forcés de constater ? Pour reprendre une formule éculée par des années de répétition par des éditorialistes qui n’ont jamais suivi jusqu’au bout le fil du raisonnement qu’elle implique : c’est compliqué. C’est précisément cette complexité que nos éditocrates ont cherché à tout prix à réduire, à longueur de tribune et d’article, depuis un temps considérable. Sous leur plume, il n’existe que deux types d’arabes : les bons, qui sont des forces du progrès et de la lumière, sont toujours marginaux « là-bas », et savent nommer justement les vérités de cet espace, et les mauvais, qui sont systématiquement obscurantistes, conservatistes, soutiennent toutes les brutalités et la « barbarie », et dont les personnes prenant des distances critiques avec les propositions des premiers sont forcément, au choix, « des idiots utiles », « de vrais complices », ou à la présence desquels ils sont « aveugles ». Exagéré-je ? Jugeons sur pièces : Riss, cité par Thomas Serres, nous promet des lendemains qui chantent : « Quand cette guerre contre l’islamisme sera terminée, il faudra faire les comptes de toutes les lâchetés, les complaisances, les trahisons des intellos et des journalistes qui auront tout fait pour intimider et faire taire les voix contestataires ». Roland Hureaux, dans un article récent pour Atlantico, nous dit en somme que cette tribune était « un lynchage » qui accompagnait « la victoire des soldats de l’islam » (là encore la capacité de certains à connaître la réalité avant les enquêteurs étonne). Dans Le Point, Sébastien Le Fol nous décrit des « staliniens » qui affirment que « les intellectuels libéraux du monde arabe [devraient] se mordre la langue ». Boualem Sansal a le privilège de la modération, puisqu’il dit des personnes dont le crime – on le répète – a été de contredire Kamel Daoud que « Ce sont en vérité des fous, des sanguinaires, des tortionnaires, des lâches surtout, des malheureux, au fond, qui ont besoin d’un os à ronger pour exister, pour calmer en eux on ne sait quelle irrépressible pulsion. J’ignore qui s’occupe de ces gens, la Santé, la Justice ou la Défense nationale, ou l’ONU, ou peut-être des ONG spécialisées, mais je crois le mal très facile à soigner : ces gens ont simplement besoin de bonnes lunettes pour lire ce qui est écrit et de bonnes oreilles pour entendre ce qui se dit, et non pas tout avaler de travers », avant d’ajouter, toujours modérément, que leurs « tentatives d’assassinat » (une tribune dans un journal) relèvent du « terrorisme ». On évoquera, pourquoi pas, l’inénarrable Pascal Bruckner (dont les essais les plus connus, notamment Le Sanglot de l’Homme Blanc, qui tâchait de nous convaincre que les travailleurs humanitaires, les pratiquants de religions asiatiques, les voyageurs, les beat-nicks, les marxistes et les French doctors formaient une seule et unique catégorie sociale motivée et fonctionnant de façon homogène, nous ont tous convaincus de sa grande compétence en matière d’enquête sérieusement menée) nous disant d’un verdict définitif : « Il s’agit d’imposer le silence à ceux des intellectuels ou religieux musulmans, hommes ou femmes, qui osent critiquer leur propre confession, dénoncer l’intégrisme, en appeler à une réforme théologique, à l’égalité entre les sexes. Il faut donc – ces renégats, ces félons – les désigner à la vindicte de leurs coreligionnaires, les dire imprégnés d’idéologie coloniale ou impérialiste pour bloquer tout espoir d’une mutation en terre d’islam, avec l’onction de « spécialistes » dûment accrédités auprès des médias et des pouvoirs publics » (Nous ne pouvons collectivement que souscrire à cet instant de lucidité, Bruckner a parfaitement raison de dénoncer des « experts » incompétents et autoproclamés qui occupent les plateaux de radio et de télévision à longueur d’année, en dépit d’une reconnaissance intellectuelle et de leurs compétences totalement inexistante – bien évidemment cela demanderait une méchanceté toute particulière de demander à M Bruckner ce qu’il pense de sa propre omniprésence médiatique durable dans ces conditions). A tout seigneur, tout honneur, le grand défenseur de la liberté d’expression, Jean-Paul Brighelli (qui a des leçons de rigueur dans l’enquête à donner à de nombreuses personnes) propose des solutions pratiques pour faire taire ces agaçants « intégristes de la pensée molle », qui rassemblent « féministes en mal de mâles » (je rappelle que nous parlons ici de propos d’une personne qui prétend dénoncer une soi-disant solidarité avec des violeurs), « sociologues en dérive et délire », « intellectuels auto-proclamés ». Pour défendre la liberté et le camp du bien, ce grand homme n’hésite donc pas : « [J]e ne pleurerai pas sur vos dépouilles. Comme vous diriez vous-mêmes : ‘Vous l’aurez bien cherché’ ». Voilà qui leur apprendra à s’associer avec les gens qui veulent exécuter leurs opposants.

Intellectuel libre corrigeant l'universitaire compromis et médiocre (2016)

Ainsi le verdict est posé : Daoud exprime, dans sa tribune, la position des libres-penseurs, et ceux qui s’opposent à cette tribune sont, par nécessité, les alliés objectifs des seules personnes existant dans le monde intellectuel arabe, à savoir les penseurs obscurantistes et barbares. Voilà qui est à peu près aussi clair et tranché, tant intellectuellement que moralement, qu’un épisode d’une série populaire bien connue mettant en scène un jeune taximan à bonnet bleu dans ses confrontations avec deux gobelins malveillants (puisque laids et bêtes). Il est évident que, contrairement à l’Europe, terre de contrastes, le monde arabe se divise quant à lui en deux catégories, des gentils, intelligents, lettrés, et beaux, et des méchants, idiots, analphabètes, et laids. Et le devoir des intellectuels est, c’est encore une fois l’évidence même, de permettre le triomphe des bons face aux méchants. Après tout, si tout le monde apprécie leur présence, il est clair qu’un épisode bien fini de Oui-Oui ne saurait se terminer sur la victoire de Finaud et Sournois. Une fois que seront renvoyées à leur obscurité les forces du mal, alors pourra commencer le « rendu de comptes » que Riss appelle de ses vœux, puisque quiconque s’oppose à la victoire des forces du bien ne peut qu’être un agent des forces du mal. Ce qui, dans un langage conceptualisé par nos grands penseurs, ressemblerait à « Les intellectuels paternalistes d’une certaine gauche incapable d’avoir, par peur d’accusations de racisme, le courage de défendre les libres-penseurs de ce Proche, si Proche-Orient, relèvent du terrorisme de la pensée, lequel n’est pas sans rappeler la grande époque du stalinisme et des procès de Moscou, là où leur vocation prétendue à défendre le progrès devrait les inciter à se battre avec eux contre les obscurantistes » (je laisse au lecteur le soin de deviner si cette phrase est ou non une vraie citation). Cette rhétorique néoconservatrice (il ne s’agit pas ici d’un jugement de valeurs, mais d’un simple constat : elle correspond effectivement au dogme néoconservateur qui affirme une supériorité dans une division radicale entre « bons » et « mauvais » des « valeurs de l’Occident » que celui-ci aurait vocation à protéger et, occasionnellement, étendre, pour le bien de ses alliés sur place) n’est pas sans rappeler ce que décrit De L’Estoile quand il parle de la prétention de l’anthropologie coloniale à s’exprimer « au nom des vrais Africain » : « Ce qui apparaît dans ce jeu de miroirs, c'est précisément le caractère problématique de la construction des « Africains » en tant qu'objets de « représentation » et que sujets représentants. Ce qui est en jeu dans le conflit entre anthropologues et Africains scolarisés, c'est le monopole de la représentation légitime de la ‘nature’ et des ‘besoin’ authentiques des populations indigènes, c'est-à-dire à la fois de la compétence à ‘dire la vérité’ et du droit de parler en tant que porte-parole – c'est-à-dire une lutte politique ». Ce que montre De L’Estoile, c’est que le discours anthropologique colonial, en nommant de « vrais » porte-paroles des sociétés qu’il entendait soumettre, a renforcé le pouvoir de certains groupes, qu’il avait nommés « vrais » et « légitimes », contre d’autres, qu’il rejetait et qui le rejetaient. Il s’agit ici du même phénomène, qui ne repose plus cette fois sur une « passion antiquaire », mais au contraire sur des volontés « modernisatrices ».
Le développement du discours en question passe par une ignorance volontaire d’un fait évident : le monde arabe est traversé de débats considérables, de longue date, et ces débats ne saurait être réduits à l’opposition de francs libres-penseurs qui veulent la liberté d’un côté, opposés de l’autre à de fourbes obscurantistes qui rêvent de totalitarisme. C’est un truisme absolu que de le rappeler, mais il existe dans le monde arabe une foule d’idéologies, de courants, politiques ou non, reposant sur des partis, des associations, des groupes informels, des ONG, des journaux, des revues, des livres, s’exprimant lors de conférences, de discours, de rencontres, conduisant à des conflits importants, à des polémiques vivaces, à des débats de longue haleine, et qui portent, comme dans toute société, sur l’ensemble des aspects de la vie, de la religion à la distribution des services publics, en passant par l’organisation de l’Etat, la langue, et que savons-nous encore. Il existe de même, comme dans toute société, des formes multiples de domination et d’oppression, qui ne se restreignent en aucun cas à la simple et unique question religieuse, ce faux nez du « retard civilisationnel ». Pour parler de ce que je connais, le mouvement national palestinien contient non seulement la division entre Fatah et Hamas, mais des divisions concernant le rôle de l’Etat, la forme que doit prendre l’économie, les repères idéologiques que le mouvement doit revendiquer (communistes, islamiques, panislamiques, nationalistes conservateurs, trotskystes, panarabes), les formes de son action, le type de régime qui aura vocation à être développé, et ainsi de suite. Néanmoins prendre conscience de ce fait demande un effort que le monde intellectuel français n’a entrepris que marginalement, et sur le tard : essayer de se renseigner sur ce qu’il se dit dans le monde en question. Ne pas se restreindre à un ou deux auteurs que l’on a oint du privilège de la parole d’or, tout en négligeant d’autres contributions qui n’avaient pas l’heur de tomber dans la catégorie artificielles de « nos bons Arabes » (ou de « nos mauvais Arabes » : il n’est pas anodin qu’il soit plus aisé en France de lire Sayyid Qutb que Fouad Zakariya). Traduire aurait pu être la première mission d’un monde qui souhaiterait réellement comprendre ce dit « monde arabo-musulman », et s’ils en avaient envie, nos éditorialistes, dotés de nombreux contacts avec de multiples maisons d’édition, pourraient laisser aussi fleurir en France ce débat que nous connaissons peu (et on peut saluer et remercier les agents de cette traduction, à commencer par la collection Sindbad, qui nous offrent cette possibilité). Mais si cela s’arrêtait là : il y a bien longtemps que les intellectuels du monde arabe ne s’expriment plus uniquement en arabe, mais également en anglais et en français. Ils restent négligés et méconnus, à l’exception de quelques-uns. Le contradicteur effacé de la photo, il est possible sans gêne excessive d’affirmer qu’il n’a jamais existé : les dénonciateurs de ce stalinisme-ci ne voient guère la poutre que constitue ce stalinisme-là.
Je pourrais m’arrêter là, mais il me reste un petit peu d’encre à verser : de quel droit, au final, si ce n’est du droit suprême qui, du haut de leur condition d’Européens, les érige en juges et arbitres entre les « bons » et les « mauvais » autochtones, de quel droit, donc, nos éditorialistes français s’arrogent-ils le droit de dire à Mme Khalili, à Mme Marzouki, à M Amara, à Mme Ben Hamouda, à M Hage, à Mme Dakhlia, ou à M Soudani, qu’ils et elles critiquent Daoud par peur de voir les Arabes parler par eux-mêmes ? Il ne s’agit pas ici d’étaler un répertoire de noms « à consonance » par pur effet de style. Nous croyons du reste qu’il serait légèrement insultant de restreindre ces éminents collègues à leurs patronymes. Il s’agit de pointer une situation très simple, dans laquelle M Onfray, M Couturier, ou M Bruckner s’estiment en droit d’aller expliquer à des gens qui non seulement connaissent, mais font partie de certaines sociétés, qu’ils n’ont pas le droit d’en parler comme bon leur semble car il serait colonial d’aller chercher des noises à des intellectuels arabes. Dans l’émission de Mme Gesbert, Mme Lancelin expliquait que toute cette histoire reposait, au fond, sur un malentendu, entre d’un côté des intellectuels arabes réellement progressistes se battant contre des islamistes, et d’un autre côté des intellectuels français réellement progressistes se battant contre des racistes. Nous nous voyons forcés de lui apporter une contradiction (et espérons qu’elle ne se verra pas forcée de se retirer du journalisme à cause de celle-ci) : il s’agit dans le second cas bel et bien de gens qui connaissent et sont inclus dans les débats qui traversent le monde arabe, et sont opposés aussi bien aux extrémismes d’« ici », que de « là-bas ». Les seules personnes dans une situation d’ignorance ici est une clique d’éditocrates méprisants qui ont décrété qu’était ami de l’horreur toute personne ne hochant pas avec déférence la tête quand ils étalent leurs préjugés devant tout le monde.
Absolve in Paradisium
« En France, on ne peut plus rien dire. »
Véronique Genest
Les faits sont passés et la polémique – qui connaîtra bien évidemment encore rebondissements et tressaillements à mesure que le temps passera – est désormais en passe de doucement s’éteindre. Les grands penseurs ayant gagné, nous pouvons sans rougir affirmer que la démocratie a été sauvée : il a été admis par tous, sans aucune contradiction, qu’il était interdit de ne pas penser comme MM Bruckner, Couturier, Daoud, Onfray, et compagnie. Les censeurs n’ont qu’à bien se tenir : on n’est pas prêt de leur redonner la parole de sitôt. Voilà qui leur apprendra à sortir ainsi du rang. Voilà qui leur apprendra l’ordre qui doit régner pour que le débat soit libre : l’expression est la propriété d’un groupe bien précis, qui continue encore et toujours d’étaler à longueur d’antenne et de chronique, de tribune et d’interview, d’essai, de roman, de films, de documentaire, de reportage, d’audition par les commissions parlementaires, d’éditorial, de portrait, bientôt probablement de chanson, de pièce de théâtre et de livret d’opéra l’impossibilité totale dans lequel il se trouve d’avoir le moindre accès à l’expression publique. Ce groupe est faiseur de rois, et pour avoir été contre le vent qu’il soufflait, ces staliniens des Middle Eastern Studies ont été bien justement châtiés, on leur a rappelé qu’ils n’étaient que « des moins-que-rien indignes de cirer les pompes d’un journaleux ». « Car c’est bien là », l’explique fort justement Thomas Serres « leur définition de ce que doit être la liberté d’expression : une autorisation à ne jamais être tenu pour responsables des insanités proférées à longueur d’année. Je ne parle pas ici des journalistes, qui ne sont que des employés avec une conscience professionnelle variable. Non, je parle des éditorialistes et des experts, qui dégainent leur avis plus ou moins renseignés et puis s’en vont. Daoud, bien qu’engagé politiquement, est de cette espèce. L’homme peut s’improviser spécialiste de l’Arabie Saoudite le temps d’une tribune puis repartir sous son figuier d’écrivain. Remettre en cause son droit à dire n’importe quoi sans rendre de comptes, c’est questionner le droit de tous ses semblables à faire de même ». Les trublions de la tribune du Monde l’ont appris à leurs dépens, et le crachat qui a été jeté sur leur nom sous cet amoncellement de « minables », de « médiocres », d’« obscurs », de « jaloux », de « terroristes », et autres qualificatifs charmants correspondant à ce qui ressemble le plus à une réponse au fond chez nos amis éditorialistes sera là pour le leur rappeler, du haut de leur experte connaissance. Contre la pensée unique, faisons bien attention à tous dire la même chose.
On ne leur donnera bien entendu pas raison en tout, et on se permettra de leur faire un reproche, qu’ils se sont déjà fait eux-mêmes : oui, ils ont été naïfs de faire une tribune unique, signée de leurs noms à tous. Ils sont chercheurs en sciences sociales et auraient dû penser à la fameuse circularité de l’information, agir comme leurs contradicteurs, se diviser pour mieux régner, et sembler venir de partout dans un heureux hasard alors qu’ils fonctionnaient comme un groupe soigneusement uni. Rendre, comme le dit encore M Serres, un coup sur trois. L’effet en aurait été plus important et ils auraient peut-être eu le privilège d’être invités à l’un des nombreux débats desquels ils étaient absents et dans lesquels les pires horreurs pouvaient être prononcées sur leur compte sans qu’ils puissent répondre. Voilà qui aurait été jouer franc jeu : pratiquer la dissimulation, ne pas s’avouer comme un collectif, faire semblant d’être multiples, quand ils n’étaient qu’un. Cette leçon doit être par tous apprise, car elle aura vocation à resservir dans le futur, lors de la prochaine polémique.

Intellectuels libres se préparant à tous réagir de façon indépendante (2016)
Certains des paragraphes de cette petite amusette pourraient donner au lecteur l’impression d’une défense corporatiste, venant d’une personne ayant prétention à faire peut-être un jour une carrière universitaire, de ses propres collègues. Que le lecteur dubitatif soit rassuré : c’est absolument le cas. J’ai ici en effet prétention à dire que, si tous les avis sont énonçables et intéressants à écouter, il n’est pas possible sans une volontaire mauvaise foi de donner valeur égale à l’expertise de personnes ayant aligné, en silence, systématiquement, des enquêtes poussées et précises, des lectures détaillées (qui ne sont jamais, rappelons-le, que la mise sous forme écrite d’autres enquêtes poussées et précises, et ainsi de suite) et l’avis spontané d’un intellectuel engagé dans un combat politique (sur lequel je n’ai en tant que personne aucune opinion) et qui se saisit – c’est normal – d’un événement pour présenter ce combat, en partie sous le coup de l’émotion. « Misère des sciences sociales », écrit Mme Lancelin, « lorsqu’elles tombent dans leur pire travers: récuser tout discours qui ne sacrifie pas à leurs exigences pseudo-scientifiques d’échantillonnage rigoureux » : il n’y a aucun intérêt à se cacher derrière son auriculaire, oui. Oui, un propos construit à travers une rigoureuse méthode et des attentions multipliées vaut mieux, scientifiquement, qu’un propos énoncé à la va-vite sans aucune forme de rigueur. Oui, la phrase de Mme Lancelin ne veut rien dire d’autre que « C’est pas juste que moi, Aude Lancelin [ou moi, Michel Onfray, Jean-Paul Brighelli, ou Michel Houellebecq] je sois obligée comme tout le monde de prouver que ce que je dis est vrai, et qu’on ne me croie pas sur parole, alors que je suis Aude Lancelin [ou Michel Onfray, Jean-Paul Brighelli, ou Michel Houellebecq] et qu’on me doit l’admiration même quand je suis trop fainéante pour faire le travail correctement ». Emoi chez les éditorialistes que de réaliser que le mot « science » a un sens autre que de simplement faire reluire de satisfaction le visage des chercheurs en sciences sociales, et qu’à l’exception de leur propre mépris de cette science (qui ne saurait évidemment être de l’incurie, on n’imagine pas qu’on laisserait écrire des incompétents dans les journaux), rien ne légitime la véritable agression collective qu’ont constituées leurs « réponses », dans lesquelles ont été vues quantité d’insultes, mais pas la queue d’un argument de fond, si ce n’est que la science est ennuyeuse et difficile (en effet, certains en font même leur métier), et que Kamel Daoud vit dans l’espace dont il parle (je me permets de proposer que l’on applique le même raisonnement à l’astrophysique et à la chimie industrielle : étant composé de molécules et vivant dans l’univers, j’attends l’invitation à expliquer ce que j’ai à dire sur le sujet par Le Point, Causeur, et L’Obs). Il est admis que cette appartenance légitime entièrement une personne à exprimer toutes les idées qui sont les siennes (quoiqu’en toute logique, Kamel Daoud, Algérien, n’a pas grand-chose à dire sur des agresseurs qu’il imaginait Syriens, mais Arabland est grand). Cela fait-il un point de vue digne d’intérêt, d’écoute, de discussion ? Oui. Cela fait-il un expert ? Non, à plus forte raison face aux œuvres considérables des chercheurs que nos amis de l’éditoriat s’amusent à balayer d’un revers de main méprisant (peut-être que les raisins sont trop verts ?)

Jeune universitaire face au débat public français (2016)
Bien entendu, mon texte était partial et biaisé. Il ne prétendait pas être autre chose. Bien entendu les intellectuels athées, séculiers, ou antireligieux dans le monde arabe courent un vrai danger à exprimer leurs idées, et doivent être soutenus ainsi que toute victime d’une censure ou d’une intimidation (la balafre à la main de Naguib Mahfouz n’est ni oubliée, ni pardonnée). Bien entendu tout ceci n’est qu’un problème secondaire face à l’horreur des crimes commis le 31 décembre 2015 sur la place publique de Cologne, comme dans de nombreux autres endroits, à chaque instant. Pour ce qui est de la France, il est à craindre que – chat échaudé craignant l’eau froide – les auteurs de cette tribune ne nous fassent plus à l’avenir profiter de leurs lumières, pourtant bien nécessaires actuellement, dans un contexte où, depuis 2001, la recherche sur le Proche et Moyen-Orient s’emballe, et où les essais les plus navrants reçoivent les honneurs des gazettes aussi bien que des médias télé- ou radiodiffusés. Kamel Daoud – dont le lecteur ou la lectrice attentif ou attentive aura bien constaté qu’il n’est pas la cible de ce bien anodin billet sans grande envergure – a été l’occasion de constater, encore une fois, qu’il était urgent de penser le monde auquel nous sommes confrontés, et de le faire avec méthode, avec sérieux, en prenant le temps de la pensée et de l’analyse, sans sombrer dans des facilités de langage ou des réactions épidermiques puériles. Face à l’ampleur de violences inédites, il faut sans aucun doute se pencher sur les faits, comme il le suggère. Encore faudrait-il pouvoir le faire sans réactualiser les mêmes sempiternels clichés islamophobes. Le fond de l’air semble l’interdire. Ah, si seulement quelqu’un avait écrit une tribune pour dire ces simples mots !

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