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Eléments de sociologie pratchettienne (9)

Où l'on rencontrera le conflit central qui est l'origine de toute la modernité, et où l'on reconnaîtra quelques ressemblances avec ce que nous vivons à cette heure...
'Tell me... those robes some of the dwarfs were wearing. I know they wear them on the surface so they're not polluted by the nasty sunlight, but why wear them down there ?'
'It's traditionnal, sir. Er, they were worn by the... well, it's what you'd call the knockermen, sir.'
'What did they do ?'
'Well, you know about firedamp ? It's a gas you get in mines sometimes. It explodes.'
Vimes saw the images in his mind as Cherry explained...
The miners would clear the area, if they were lucky. And the knockerman would go in wearing layer after of chain-mail and leather, carrying his sack of wicker globes stuffed with rags and oil. And his long pole. And his slingshot.
[...] [A] knockerman who was either very confident or extremely suicidal would step back, light the torch on the end of hiis pole and thrust it ahead of him. The more careful knockerman would step back rather more, and slingshot a ball a burning rags in the unseen death. Either way, he'd trut in his thick leather clothes to protect him from the worst of the blast. [...]
And then , fifty years ago, a dwarf tinkering in Ankh-Morpork had found that if you put a simple fine mesh over your lantern flame it'd burn blue in the presence of the gas but wouldn't explode. It was a discovery of immense value to the good of dwarfkid and, as so often happens, with such discoverues, almost immediately led to a war.
'And afterwards there were two kinds of dwarf,', said Cherry sadly. 'There's the Copperheads, who all use the lamp and the patent gas exploder, and the Schmaltzbergers, who stick to the old ways. Of course we're all dwarfs,' she said, 'but relations are rather strained'.

Terry Pratchett, The Fifth Elephant, p. 235-237

S'il y a bien un thème central dans l'oeuvre de Pratchett, c'est le combat entre la modernité, le désenchantement du monde, la rationalisation et les forces conservatrices, la tradition, le passé. Il y a un thème profondément weberien là-derrière.

Les "méchants" sont presque toujours des "conservateurs" : des comploteurs qui rêvent de revenir à la monarchie et qui ne supportent pas les étrangers (dans The Thruth ou Men at Arms par exemple), des Auditeurs qui voudraient voir disparaître la vie et le changement, des traditionnalistes de tout poils comme des nains (dwarfs) prêt à mettre en péril tout leur peuple pour le protéger du changement dans The Fifth Elephant...

Pour autant, la modernité n'est pas présentée parée de toutes les vertues. Guidée par le commerce et l'économie, force formidable qui abat peu à peu toutes les résistances - c'est par le commerce que le peuple nain finit par rejoindre la modernité incarnée par Ankh Morpork dans The Fifth Elephant -, elle est le plus souvent moquée. Elle est souvent extrêmement dangereuse parce qu'elle finit par se retourner contre elle-même. D'entreprise de rationalisation, elle finit presque toujours par devenir irrationnelle. L'exemple typique est le "gonne" (gun) dans Men at Arms : une arme issue de la modernité mais qui se trouve dotée d'un esprit propre qui pousse ceux qui posent la main sur elle à la folie. Une arme qui s'allie d'abord avec des conservateurs...

En mettant ce conflit au centre de son univers, Pratchett ne fait que nous renvoyer l'image de notre propre monde, de notre fin de XXème et début de XXIème siècle. L'économie, cette formidable force de rationalisation, n'a cessé de s'appuyer sur un principe irrationnel - la recherche infinie du profit et du gain à l'exclusion de toute autre considération. C'est toujours à cette lutte que nous assistons. Mais Pratchett montrent que ceux qui voudrait s'opposer à cette puissance, par exemple en fermant les frontières à toute vitesse, finiront pas s'allier avec les conservateurs les plus inquiétants : ils sont alliés "objectifs".
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La peur sur la ville

C'est l'histoire d'une folle nuit, d'une fête qui tourne mal, une histoire de débauche et de violence. C'est aussi, selon Jean-Pierre Le Goff, l'histoire de "l'érosion du vivre-ensemble", d'une jeunesse qui n'a plus "de limites à ne pas dépasser" à "intérioriser", et qui se révolte contre le "culte de la performance" en se "défoulant". C'est aussi l'histoire d'un "happening post-moderne", sans que l'on sache jamais ce que ce mot veut vraiment dire, si ce n'est les références absurdes auxquelles il renvoie. C'est bien plutôt l'histoire d'une peur ancienne. La voici.

L'été 1963 voit ainsi la grande fête de la musique organisée par l'émission Salut les copains d'Europe 1, et rassemblant une foule de 150 000 personnes place de la nation, "se métamorphoser en fête de la destruction, en une sorte d'insurrection ludique [Morin, 1969]. "Ca ne s'était jamais vu !", écrit France-Soir le lendemain. "En pleine nuit, des coups de téléphone affolés à la police : le Festival des copains dégénérait en émeute... La folle nuit" (25 juin 1963).
Le versant moins souriant, moins anodin, moins rassurant de la culture juvénile pouvait ainsi transparaître sous sa version commercialisée, en France comme dans d'autres pays d'Europe : en décembre 1956, à Stockholm, des jeunes, dans la grande rue, attaquent des adultes renversent et incendient des voitures ; à Pâques et à la Pentecôte 1963, à Clacton et à Brighton, en Angleterre, on assiste à une sorte de guerre civile entre bandes de mods et de rockers venus de Londres et des environs, une sorte de lutte des classes juvéniles. "Dans tous ces cas, très différents, il y a en commun un jaillissement spontané et contagieux de violence" [Ibid] . Cette violence, latente, parfois totalement effacée dans la présentation normalisée de la culture juvénile recomposée par l'industrie culturelle, sous-end l'expressionadolescente populaire des années cinquante-soixante. On en verra d'autres illustrations avec le phénomène des blousons noirs et des "bandes".

Extrait de l'ouvrage d'Olivier Galland, Les jeunes, sixième édition, Repères La découverte, 2002.

Peut-on encore nous faire croire que les "apéros Facebook" sont une telle menace pour la société, quand on voit ce dont la jeunesse des Trente Glorieuses était capable ? La peur de la jeunesse est ancienne. Si Jean-Pierre Le Goff n'a pas tout à fait tort lorsqu'il dit que la position de la jeunesse est ambigüe, tiraillé entre l'incitation à l'autonomie et l'ordre de rester en place, il se trompe en faisant de cela une nouveauté.

Mais là n'est peut-être pas le plus important : le sens prêté à ces évènements depuis quelques jours est simplement désolant. Certes, beaucoup de journalistes ont su éviter le piège d'attribuer à l'internet la mort d'un jeune homme et l'usage d'alcool d'un groupe finalement bien peu défini d'individus. Mais les commentateurs n'ont pas tous fait preuve de la prudence minimale, et se sont empressés de voir dans cette pratique festive un "signe des temps" évidemment symptomatique de tout ce que nous pouvons penser être le "malaise social".

Ainsi, Jean-Pierre Le Goff nous explique qu'évidemment, ces apéros Facebook témoignent de la perte de repères des jeunes, dont la vie ne serait plus scandée, comme au bon vieux temps, par les institutions, l'école, le service militaire et l'entrée à l'usine. Avec le temps, même les débordements de violence ancien, même les jeunes blousons noirs - déjà accusés, comme le rappelle Laurent Mucchielli, de "viols collectifs" - qui étaient souvent salariés, même les batailles rangées se teintent de nostalgie... Les présentations médiatiques "lissées" sont à ce point puissante qu'elles nous font oublier ce qu'il y avait alors de violence. L'allongement de l'adolescence n'est pas un phénomène nouveau, bien au contraire. C'est une lourde tendance historique en Occident. En faire une caractéristique de "l'air du temps" pour expliquer un phénomène de quelques mois à peine est pour le moins décevant.

Mais Jean-Pierre Le Goff va plus loin : la fête serait un moyen de se défouler face au "culte de la performance", de réagir à "l'exclusion" liée à la "compétitivité internationale" - d'autres parlent aussi d'un "pied-de-nez à la crise". N'en jetez plus ! On en vient à se demander pourquoi les gens faisaient la fête par le passé. Évidemment, on nous dira qu'il fut un temps où la jeunesse se rassemblait autour de grandes causes, se projetait dans l'avenir et voulait changer le monde... "La fête de la destruction" évoquée par Olivier Galland rentre-t-elle vraiment dans ce cadre ?

Loin de témoigner d'une quelconque "post-modernité" ou d'une transformation radicale de nos sociétés, les apéros Facebook pourraient tout aussi bien s'inscrire dans un long mouvement de privatisation, inscrit de longue date dans la modernité. La vraie vie ne se trouve pas, comme le suggère Jean-Pierre Le Goff, dans la fête, mais dans la sphère privée, dont la fête n'est qu'un aspect. Recherche de l'épanouissement personnel à l'écart des appels institutionnels : rien qui ne soit là-dedans post-moderne - même si je ne doute pas que quelque maffesolien viendra s'exciter en plaçant le mot "dyonisiaque" quelque part - mais tout de moderne, voire de "radicalement moderne", pour paraphraser Anthony Giddens. Mais pour abonder plus précisément dans un sens ou dans l'autre, il faudrait encore mener une enquête - mais de cela, les post-modernites ont horreur, ce qui explique beaucoup de leurs délires malheureusement si médiatiques.

Voilà l'autre histoire des apéros Facebook : l'histoire longue que l'on oublie si facilement, celle qui suggère qu'il n'y a là, probablement, qu'un épisode passager d'un mouvement ancien et lent, dont on pourrait apprendre quelque chose seulement en allant sur le terrain. Rassurez-vous, l'histoire courte, celle de la peur sur la ville, a de beaux jours devant elles : elle reviendra encore souvent.

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Le vrai problème de Michel M.

Libération nous apprend aujourd'hui que Valérie Pécresse, ministre de la recherche, a décidé de nommer à l'Institut universitaire de France une liste de noms qui n'avaient pas été proposés par la commission compétente. Parmi eux, une des bêtes noires de la sociologie française : Michel Maffesoli.


L'article de Libération pose très, très mal le problème, en attribuant l'opposition des scientifiques et des sociologues à la regrettable "affaire Théssier" (dont on trouvera tous les détails ici, ainsi qu'une analyse détaillée chez Bernard Lahire) :

Sociologue, auteur de nombreux ouvrages sur le lien communautaire et l’imaginaire dans les sociétés «postmodernes», professeur à l’université Paris-Descartes, le long CV de Michel Maffesoli ne devrait en théorie pas poser de problème. Sauf qu’il comporte ce qui est considéré comme une tache indélébile par de nombreux scientifiques. Michel Maffesoli est en effet célèbre pour avoir organisé la soutenance d’une thèse de sociologie présentée le 7 avril 2001 par Germaine Hanselman. Plus connue sous le nom d’Élisabeth Teissier, patronyme sous lequel elle fait un commerce très fructueux de l’astrologie. Une thèse dont Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, souligna qu’elle «ne comporte aucune analyse épistémologique réelle» mais un appendice intitulé «Preuves irréfutables en faveur de l’influence planétaire.» On y lit : «De récentes recherches nous ont en effet permis d’établir la corrélation entre cancer, voire sida, avec des dissonances de deux planètes par rapport au thème natal.» Les fenêtres de l’université tremblent encore de la polémique de l’époque.

Tout le problème se situe dans le début du paragraphe : le journaliste de Libération sous-entend que, en dehors du doctorat de l'astrologue, Michel Maffesoli constituerait un candidat idéal pour l'Institut, puisqu'il serait un bon sociologue (voir la remarque sur son CV). Or, il n'en est rien : les travaux de Michel Maffesoli, ses prises de positions anti-rationalistes et anti-scientifiques, suffissent largement à ce qu'on lui interdise l'accès à quelque reconnaissance que ce soit.

Pour dire les choses simplement, lorsqu'on veut se vanter du titre de sociologue, il est nécessaire de se livrer à une activité minimale de sociologie. Qu'est-ce que le travail d'un sociologue ? Le même de tout scientifique : chercher à produire des connaissances répondant à un double critère de solidité empirique et de cohérence argumentative. Sur ces deux points, les écrits de Michel Maffesoli ne méritent nullement les appellations de science ou de sociologie. Celui a, depuis longtemps maintenant, nié toute pertinence à la science, la ramenant au niveau d'un discours parmi d'autre. Position confortable qui lui permet d'expliquer que si les critiques pleuvent sur ses travaux, celles-ci ne sont que le fait de méchantes personnes opposées à sa personne... et non des critiques sur la qualité de son travail. Cette personnalisation lui permet de mettre à distance toute réserve formulée à l'encontre de sa pseudo-sociologie - et je ne doute pas que s'il venait à lire ce texte, il le considérait de cette même façon...

Mais j'ai pris la peine de lire quelques uns de ses travaux, et en particulier plusieurs des extraits de son dernier ouvrage, Iconologies. Je regrette d'ailleurs cette terrible perte de temps, mais il me semblait nécessaire de me rendre compte par moi-même, en jugeant sur pièce, l'étendue du désastre que je trouvais décrit chez bien d'autres sociologues. Force est de reconnaître qu'ils avaient raison. Un chapitre m'a particulièrement marqué : un long développement sur Harry Potter, au cours duquel on se rend peu à peu compte que l'auteur n'a pas pris la peine de lire le bouquin en question puisqu'il s'avère incapable de faire une quelconque référence précise à son contenue. Inutile aussi d'attendre une quelconque analyse de l'utilisation de Harry Potter qui passerait par des entretiens ou des questionnaires auprès de ses lecteurs : Michel Maffesoli ne fait pas d'enquête, ne cherche pas à vérifier de quelque façon que ce soit la pertinence de ces propositions. Que l'on mesure à cette aune sa scientificité, bien qu'il essaye de faire passer les surinterprétations et le refus de l'empirie pour un "style" sociologique.

Il m'est aussi arrivé de consulter en bibliothèque quelques uns de ses ouvrages, dont le plus fameux, Le temps des tribus. Là encore, j'aurais mieux fait de lire Simmel, que Michel Maffesoli cite jusqu'à plus soif sans pour autant comprendre la portée de ce dernier. La thèse centrale de l'ouvrage, qui se retrouve dans toute l'oeuve de notre so-called "sociologue", est assez simple : l'individualisme disparaît - d'où l'expression de "post-modernité" - au profit du groupe, de la tribu, de la fusion "dyonisiaque" avec le collectif. Si on m'accorde qu'une bonne théorie sociologique se reconnaît au fait qu'elle change notre façon de regarder le monde, je dois dire que c'est là sans doute la plus mauvaise que j'ai jamais croisé. Si j'en juge par ce que j'en perçois, mes chers lycéens sont bien peu "post-moderne", tant la valorisation de son originalité personnelle et le refus de la prééminence du groupe est forte chez eux - à tel point que la proposition d'un effet du collectif sur l'action individuel, base de la sociologie, ne leur semble en rien évidente. Evidemment, ce n'est là que ce que j'en perçois, sans enquête pour le soutenir - mais cela ne devrait pas gêner les "maffesoliens", puisque leur maître n'en fait pas plus. Pourtant, il existe des recherches qui vont dans ce sens, comme celles de Dominique Pasquier qui, tout en montrant la forte normativité adolescente, montre que celle-ci est profondément individualiste, car centré autour des idées d'originalité et d'authenticité individuelle. Loin de la fusion "dyonisiaque" avec le groupe, les enquêtes de terrain mettent à jour la pression et la violence des rapports sociaux dans le cadre de l'individualisme moderne.

D'autres enquêtes sont d'ailleurs venues réfuter spécifiquement les propositions de Michel Maffesoli et de ses fidèles - rappelons qu'il s'agit du directeur de recherche qui supervise le plus de doctorants (voir, une fois de plus, Bernard Lahire). Celui-ci a longuement commenté le phénomène des "raves" et des "free parties", les présentant comme représentatives de la fête post-moderne où l'individu vient se fondre dans le groupe, perdant toute individualité, toute autonomie et toute rationalité dans le déchaînement festif. Puis, est arrivé Laurent Tessier, qui a fait quelque chose d'impensable dans la sociologie maffesolienne : une enquête de terrain. Il en ressort deux choses : 1/ loin de constituer une caractéristique de la "post-modernité", les "free parties" appraissent comme un phénomène historique bien délimité dans l'espace - essentiellement en France et en Grande-Bretagne, alors que la techno existe ailleurs - et dans le temps - les années 1990 ; 2/ les raveurs apparaissent comme tout à fait individualistes, introspectifs, et même sombres et puritains pour certains d'entre eux, à l'opposé de tout déchaînement "orgiatique" d'un soi-disant "hédonisme festif". Ce genre d'articles sérieux et scientifiques est malheureusement moins médiatique que les délires hérméneutiques des post-modernistes.

Comment expliquer alors la carrière scientifique de Michel Maffesoli ? Je n'ai pas de réponse toute faite. Il est évident que certaines de ses thèses ont rencontré un écho favorable dans les mondes médiatiques et politiques nonobstant leurs faiblesses argumentatives et démonstratives. Il semble aussi que l'individu lui-même dispose d'un certain capital social qu'il sait mobiliser. Toujours est-il qu'il faut bien comprendre les protestations contre sa nomination non pas comme une rancoeur après la médiatique thèse d'Elisabeth Tessier, ni comme une querelle de chapelles sociologiques - interprétation qui a toujours la faveur de l'intéressé, permettant de renvoyer les critiques qui lui sont adressés à des simples conflits d'intérêt - mais bien comme l'expression d'un attachement à la sociologie et à la science.

Voir aussi ce billet Sylvestre Huet, journaliste à libération (merci Pierre).

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Le capitalisme peut dormir tranquille

A l’approche de l’anniversaire de Mai 68, les publications sur le thème se multiplient, que ce soit dans la presse ou dans l’édition, souvent en rapport avec le discours de Nicolas Sarkozy sur la nécessité de « liquider » l’héritage de Mai 68. Révolution ayant libéré une société rigide et oppressante pour les uns, catastrophe morale ayant entraîné tout un pays dans un laisser-aller général pour les autres, ce qui fait débat demeure le caractère positif ou négatif de l’événement, beaucoup plus que son importance réelle. Or, finalement, la question la plus légitime est peut-être celle-là : que doit-on, en bien ou en mal, à Mai 68 ? Qu’est-ce que cet épisode de notre histoire a véritablement changé ?




Loin de moi l’idée de vouloir répondre définitivement à la question. Il faudra encore du temps et bien des sociologues et des historiens (et probablement quelques socio-historiens ou quelques sociologues historiques) pour fixer les choses en la matière. En outre, je ne prétends pas être spécialiste de la question. Je voudrais, cependant, faire part de quelques réflexions en la matière qui pourraient, du moins je l’espère, éclairer mes honorables lecteurs en la matière.

L’une des choses qui a été le plus reproché à Mai 68 est d’avoir dévalorisé le travail, l’initiative individuelle, l’entreprise, et, plus généralement encore, le capitalisme ou l’économie de marché. Lorsqu’il s’agit d’expliquer les problèmes économiques de la France par une mauvaise culture économique, c’est souvent dans Mai 68 que l’on va en chercher l’origine – oubliant ainsi que la vague contestataire ne touchait pas que la France, loin de là. La critique du travail et du capitalisme fut bien présente lors de Mai 68, et souvent sous des formes radicales.

Cette critique du travail se poursuivra jusqu’au milieu des années 1970 [1], avec des slogans comme « produire, c’est mourir un peu » ou « cesser de perdre sa vie à la gagner ». Il s’agissait donc d’une tendance plus générale, dont les événements du mois de mai ne furent que l’une des formes d’expression. La crise économique, la montée du chômage et de la précarité lui porteront cependant un sérieux coup, mais sans la disqualifier totalement. Certains de ces éléments, comme la critique d’un travail abrutissant et inintéressant, vont subsister.

Ce que je propose ici, c’est de réexaminer les relations entre la critique du capitalisme et le capitalisme lui-même. Ceci permettra peut-être de mieux comprendre la portée des transformations sociales dont Mai 68 n’a été qu’une expression spectaculaire.

1. La critique « artiste » du capitalisme

La critique du travail et plus généralement du capitalisme a une longue histoire que je n’essaierai pas de retracer ici. Concentrons-nous plutôt sur un aspect de celle-ci. Il a souvent été reproché au capitalisme de ne fournir qu’un travail abrutissant, peu épanouissant, menant à une certaine négation de l’individu. Karl Marx était en partie dans cette vaine là : le travail, dans le système capitaliste, est une forme d’aliénation, car l’homme se soumet à celui-ci au lieu d’en faire un outil de sa propre transformation. Dans la société idéale qu’il désigne, le travail est loin d’être absent – il n’est pas juste de faire de Marx un ennemi du travail en tant que tel – c’est la domination et l’aliénation qui disparaissent.

« Dans la société communiste, personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités et chacun peut se former dans n’importe quelle branche de son choix ; c’est la société qui règle la production générale et qui me permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose et demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique littéraire après le repas, selon que j’en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique » [2]

Le travail n’est donc pas critiqué en tant que tel, mais dans sa forme, peu apte à permettre un épanouissement satisfaisant de l’individu – critique qui n’a pas tout à fait disparu, même si elle s’est orienté vers les emplois qui ne donnent pas assez de stabilité pour prendre en main sa propre vie [3].

Cette critique marque les années 1970, à la suite, donc, de Mai 68. Elle se manifeste pas des grèves nombreuses (4 millions de journées de grève par entre 1971 et 1975), parfois violentes et illégales, concernant tous les niveaux hiérarchiques, des OS aux cadres, une baisse de la qualité du travail et de la productivité, un turn-over en hausse, etc.

C’est sur ce terreau que va se développer ce que Luc Boltanski et Eve Chiapello appellent la « critique artiste » du capitalisme [4] : l’idée que l’on bride la créativité des salariés, qu’on les empêche de s’exprimer, que le contrôle des chefs est trop fort, trop pesant, et même dommageable à la dignité humaine. Cette critique artiste va peu à peu être reprise par le capitalisme lui-même, par le patronat et les entreprises, en accord avec une tendance syndicale tournée vers l’autogestion,

Les deux sociologues reprennent ici un cadre théorique développé par Boltanski et Laurent Thévenot dans un précédent ouvrage [5] : celui des « économies de la grandeur ». Ils y proposaient une analyse des modes de justification en vigueur dans la société contemporaine, c’est-à-dire les différents principes auxquels peuvent se référer les acteurs pour expliquer leur action, en ayant à cœur de paraître « grands » (c’est-à-dire de se référer à un principe positif). Ils en définissaient alors six, rassemblés en différentes « cités » : cité inspirée (justification par des valeurs transcendantes : l’Art, le Sacré), cité domestique (justification par la solidarité avec un groupe : la famille, etc.), cité de renom (justification par la reconnaissance publique), cité civique (justification par le bien commun), cité marchande (justification par le marché), cité industrielle (justification par l’efficacité).

Le nombre de cité n’est cependant pas fixe : certaines peuvent apparaître, d’autres disparaître [6]. Et c’est justement à l’apparition d’une nouvelle cité que l’on va repérer l’intégration par le capitalisme de cette critique artiste.

A partir d’une analyse des discours de management, Boltanski et Chiapello mettent en avant l’apparition de la « cité par projet » qui constitue le « nouvel esprit du capitalisme ». Dans celui-ci, la réalisation de soi au travers du travail, l’épanouissement personnel, les qualités individuelles du travailleur jusqu’alors méprisées, constituent autant de principes positifs. En un mot l’individualisme, pris comme valorisation de l’individu autonome, poursuit son développement dans le cœur même de l’activité productive.

En effet, qu’est-ce qui est valorisé dans les nouveaux modes d’organisation de la production qui se développent à la suite du toyotisme ? L’autonomie du travailleur, sa créativité, sa polyvalence, sa capacité à mener à terme un projet, ses qualités relationnelles. Même chez les « équipiers » de Mac Donald, ce genre de qualité – ou de « compétences » - sont mises en avant, réclamées par l’employeur (il y aurait une fascinante analyse à faire à partir des publicités de recrutement de Mac Donald). Michel Lallement montre que si le travail répétitif a tendance à devenir plus courant au cours des années 1990, ce n’est pas le cas du travail prescrit qui, lui, diminue, et ce pour tout les niveaux hiérarchique :

« Aujourd’hui, le travail est bien moins prescrit qu’hier. Autrement dit, avec les années 80 et 90, toutes les catégories de salariés ont gagné en autonomie. Le diagnostic ne fait guère de doute tant convergent les indications : la polyvalence progresse, l’imposition d’un mode opératoire est moins fréquente, l’application stricte de consignes est une manière de faire en recul, l’appel à d’autres pour régler un incident diminue tout comme la proportion de salariés qui ne peuvent pas faire varier leurs délais… » [7]

S’il y a bien sûr des explications strictement économiques à ces transformations, celles-ci ne peuvent être découplées des transformations des modes de justification qui à la fois en découlent et les légitiment. Ainsi, selon Boltanski et Chiapello, les salariés ont accepté de troquer la sécurité contre l’autonomie : ils ont obtenus plus de liberté et de possibilités, au moins apparentes, de s’épanouir dans leur travail en échange de la stabilité et de la durée de celui-ci.

La cité par projet qui se développe s’appuie ainsi sur le critère de l’économie : y est grand celui qui est autonome. Il est ainsi demandé aux salariés de gérer non seulement leur travail salarié, mais aussi leur capital humain (formation continue, innovation personnelle, etc.), et ce de façon individuelle. Celui qui y parvint s’en trouvera fortement valorisé. Il faut également faire preuve d’enthousiasme, de mobilisation, d’implication dans son travail, autant de choses qui montrent à la fois une autonomie et un épanouissement personnel. Ce nouvel esprit du capitalisme est celui de la domination de l’individu libre et entrepreneur, et ce à tous les niveaux hiérarchiques.

2. De l’artiste comme nouvelle figure idéale du capitalisme

Nous voilà donc destiné à tous être des artistes, c’est-à-dire autonome (l’artiste moderne ne refuse-t-il pas toute contrainte ?) et créatif (l’art n’exprime-t-il pas la puissance créative de l’homme ?). Il se pourrait bien en effet qu’en portant le regard vers les artistes, leur façon de travailler et de produire, nous puissions avoir un aperçu à la fois du présent et de l’avenir du capitalisme. C’est du moins la thèse de Pierre-Michel Menger dans son Portrait de l’artiste en travailleur [8] : l’artiste est un travailleur et tout travailleur va devenir un artiste.

Qu’est-ce qui caractérise les artistes d’aujourd’hui comme travailleurs ? Leurs fortes qualifications, leur manipulation de la connaissance, du savoir et des idées, et, d’une façon plus générale, leurs « actifs spécifiques » [9] : ils sont les seuls à pouvoir produire ce qu’il produise. Un film de Stanley Kubrick ne peut guère être réalisé par Max Pecas. D’un point de vue économique, les artistes ont toutes les caractéristiques codées positivement dans le nouvel esprit du capitalisme.

Surtout, l’artiste est on ne peut plus flexible, qualité encore plus positive dans le contexte considérée. En effet, il travaille quasi-exclusivement par projet : porteur de sa spécificité créative, de ses compétences uniques, il rejoint une équipe le temps d’une création spécifique (une installation, une pièce, un film, une exposition, un album, etc.) formant avec eux un réseau qui assure la production. Une fois ce projet terminé, il quitte le réseau et va en rejoindre un autre. Dans cette activité, les capacités relationnelles sont essentielles : il faut savoir rassembler autour de soi ou s’assembler avec les autres, maintenir les contacts, travailler son capital social, etc. Ce que Boltanski et Chiapello appellent les compétences « rhizomiques », celles qui permettent la constitution et l’entretient de réseaux. Celles-ci sont au cœur du capitalisme qui se déploie actuellement.

Dans ces conditions, on le comprend bien, l’emploi en CDI traditionnel, la condition salariale dont Robert Castel a patiemment rendu compte de la construction [3], n’est pas envisageable. Il faut être flexible, très flexible. Les auteurs de bande dessinée actuels fournissent, je pense, un exemple assez fort de ce comportement : parmi les plus jeunes, peu nombreux sont ceux qui se contentent d’une seule série, beaucoup, au contraire, les multiplient, font des one-shot, des illustrations, etc. L’excellente série Donjon, lancée par Sfar et Trondheim, mériterait d’être analysée dans cette optique : sa qualité doit beaucoup aux croisements entre les auteurs, scénaristes et dessinateurs, aux changements, aux échanges entre eux, etc. Bref, à la formation et à la mobilisation de réseaux de mise en commun des apports et compétences spécifiques de chacun.

L’avenir du salarié dans une économie qui exige de plus en plus de qualification et de travail par projet est peut-être, c’est du moins la thèse forte que défend Menger, celui d’intermittent : travaillant sur un projet, puis sur un autre, parfaitement flexible et rhizomique. Le monde artistique pourrait bien être le laboratoire de la précarisation du salariat. Et cet avenir est fait de profondes inégalités. En effet, le milieu artistique est caractérisées par de profondes inégalités intracatégorielles : loin d’être des inégalités entre différentes catégories – comme il peut exister des inégalités entre ouvriers et cadres – celles-ci se marquent entre artistes en fonction de leurs compétences et/ou de leurs réputations. Ce fait découle de la logique des « appariements sélectifs » : pour faire le meilleur album rock, il ne suffit pas d’avoir le meilleur groupe, mais aussi le meilleur producteur, le meilleur ingénieur du son, les meilleurs choristes… Ceux-là, bien qu’ils disposent sur le papier des mêmes qualifications que leur semblable, recevront une rémunération plus forte du fait de leur rareté nécessaire (les meilleurs sont par définition rares…). Pas de statut collectif, donc, mais des parcours individualisés.

« Loin des représentations romantiques, contestataires ou subversives de l’artiste, il faudrait désormais regarder le créateur comme une figure exemplaire du nouveau travailleur, figure à travers laquelle se lisent des transformations décisives que la fragmentation du continent salarial, la poussée des professionnels autonomes, l’amplitude et les ressorts des inégalités contemporaines, la mesure et l’évaluation des compétences ou encore l’individualisation des relations d’emploi » [8]

S’il est difficile de conclure sur l’avenir du salariat, le laboratoire que propose le monde artistique a au moins le mérite de montrer un avenir possible. Surtout, cela illustre bien la capacité du capitalisme a absorbé les critiques qui lui sont adressées. Le milieu artistique s’est toujours pensé et se pense encore en grande partie comme un lieu de contestation et de refus de la logique économique et capitaliste, et la production artistique (en tant que résultat : les films, livres, œuvres, etc.) exprime souvent cette volonté de révolte. Dans le même temps, la condition d’artiste et le travail artistique se sont considérablement bien acclimatés au marché et à la logique capitaliste, générant volontiers de très grandes richesses. L’emploi des artistes se rapprochent ainsi de celui des cadres des services très qualifiés : traders, gestionnaires, chercheurs, etc.

« L’ironie veut ainsi que les arts qui, depuis deux siècles, ont cultivé une opposition farouche à la toute puissance du marché, apparaissent comme des précurseurs dans l’expérimentation de la flexibilité, voire de l’hyperflexibilité. Or, aux Etats-Unis comme en Europe, l’emploi sous forme de missions ou d’engagements de courte durée se développe aussi, sur ce modèle, dans les services très qualifiés – la gestion des ressources humaines, l’éducation et la formation, le droit, la médecine » [8]

Il ne faut donc pas s’étonner que les thèses développés par Menger aient quelques difficultés à être entendues par les artistes et les acteurs de la culture : elles ne sont pas spécialement agréables à entendre pour eux. Cela n’en réduit en rien la portée scientifique (et cela ne la renforce pas non plus).

C’est ici la plasticité du capitalisme qu’il faut souligner : sa capacité à se transformer (ou plutôt à être transformé) par les critiques pour finalement les absorber. De ce point de vue, le capitalisme peut dormir tranquille : il est fort possible qu’il finisse par survivre aux différents courants qui s’opposent à lui. Le commerce équitable n’irait-il pas dans ce sens ? Je laisse mes lecteurs en juger.

3. De la critique du travail à l’économie de la connaissance

Voilà donc la critique d’un travail abrutissant, aliénant, déshumanisant, intégrée par le capitalisme. Certes, cela ne signifie en rien que tous les emplois deviennent créatifs et épanouissant – les téléopérateurs en témoignent [10], bien qu’il faille d’indéniables talents d’acteurs – mais c’est au moins de cette façon qu’ils peuvent être présenté, afin d’obtenir une implication importante des salariés, nécessaire à la réussite de l’entreprise. Une transformation qui part de la critique de l’organisation du travail tayloriste/fordiste, passe par le toyotisme et les autres avatars du post-taylorisme [11], pour arriver finalement… à l’économie de la connaissance !

Voilà un type d’économie qui a les faveurs d’un grand nombre d’anti-Mai 68 qui y imputent l’origine d’un refus ou d’une méfiance par rapport au travail. Une économie tournée l’innovation, la créativité, la manipulation des savoirs, le travail hautement qualifié, la mobilisation de compétences spécifiques autour de projets, etc. Cette économie n’est pas sans lien avec la critique du travail que manifeste Mai 68, sans qu’il y ait pour autant une causalité nette entre les deux. Il vaut mieux reconnaître une « homologie » marquée entre les deux, une ressemblance forte qui leur permet de fonctionner avec une certaine symbiose. En témoigne par exemple l’utilisation constante du terme de « réseau » qui valorise à la fois l’économie de la connaissance d’un point de vue technique et les qualités relationnelles du travailleur autonome.

Un exemple pour aller dans ce sens : d’après Dominique Foray [12], l’un des enjeux centraux de l’économie de la connaissance pour les travailleurs réside dans les capacités d’acquisition de la connaissance, de maîtrise et d’adaptation au changement. Les artistes peuvent ici fournir un modèle. Mais en outre, l’individualisme prôné par la critique artiste du travail et du capitalisme rentre bien en cohérence avec cet enjeu : c’est par ses capacités individuelles que le travail va pouvoir relever ces défis, s’épanouissant ainsi dans la pratique d’un travail d’autant plus riche qu’il se conçoit comme une série d’épreuves dont il faut se montrer digne. Voilà comme l’individualisation croissante non seulement des tâches mais aussi des rémunérations et des statuts peut se trouver justifier non seulement par la rhétorique sur les transformations constantes de l’économie, mais aussi par les discours critiques d’un travail homogène et sans perspective. Critique du travail et économie de la connaissance vont de pair.

Conclusion : éloge de la plasticité ou de la radicalité ?

Au final, que doit-on à Mai 68 et à la critique du travail des années 1970 ? Il faut reconnaître que l’héritage est ambigu : l’individualisme expressif qui donnait de la voix dès 1968 a sans doute autant libérer l’individu et sa capacité créativité – en promouvant un travail moins abrutissant, plus riche – qu’il l’a enfermé dans de nouvelles contraintes – celles de la compétence ou de l’efficacité individuelle. Comment ne pas penser ici à Georg Simmel et à la « tragédie de la culture » [13] ? Celui-ci signale que l’individu veut sans cesse sortir de la cage que créent autour de lui la culture et la société. Mais à chaque fois qu’il essaie, il crée en fait une nouvelle cage, de nouvelles formes culturelles ou sociales (l’Etat, la mode, etc.) qui finissent par s’imposer à lui. Nous ne pouvons nous libérer qu’en construisant une nouvelle prison… Ici, l’éthique libertaire créée pour libérer l’individu de la contrainte du travail devient une contrainte dans l’alliance qui se noue entre elle et l’économie, selon l’analyse de Boltanski et Chiapello.

Il existe alors deux façons polaires de se positionner par rapport à ce raisonnement, selon sa sensibilité politique. On pourra d’un côté louer les vertus d’un système capitaliste ouvert, dont la plasticité permet l’intégration des critiques et des transformations, lui permettant de s’améliorer tout en se développant. Au contraire, on pourra estimer que la critique de ce même système doit se montrer plus radicale, plus profonde et plus forte encore, qu’il ne faut pas refaire les erreurs des critiques passées, mais poursuivre l’activité de remise en cause et de contestations en évitant toute récupération. Je laisse à mes lecteurs le soin de choisir leur camp, sachant qu’entre les deux des positions intermédiaires sont toujours possibles. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, l’approche scientifique de la société n’enferme en aucun cas l’action et le positionnement politique.

Bibliographie :

[1] Voir l’introduction de Michel Lallement, Le travail. Une sociologie contemporaine, 2007

[2] Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, 1845

[3] Voir notamment Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, 1995

[4] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999

[5] Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Les économies de la grandeur, 1994

[6] Voir par exemple Claudette Lafaye, Laurent Thévenot, « Une justification écologique ? Conflits dans l’aménagement de la nature », Revue Française de Sociologie, 1993

[7] Michel Lallement, « Organisations et relations de travail », in « Comprendre la société », Cahiers français n°326, Mai-Juin 2005

[8] Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, 2002

[9] Olivier Williamson, The economic institutions of capitalism, 1985

[10] Voir par exemple Rachel Beaujollin-Bellet (dir), Flexibilités et performances. Stratégies d’entreprises, régulations, transformations du travail, 2004

[11] Michel Lallement, Le travail. Une sociologie contemporaine, 2007

[12] Dominique Foray, L’économie de la connaissance, 2000


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Eloge (funèbre ?) des SES (II)

Résumé de l’épisode précédent : récemment promu enseignant de SES, notre héros s’interroge sur le sens de la vie et l’avenir de sa discipline, les yeux perdus dans les vagues de la mer du Nord. S’accordant avec Bénabar sur la condition de mouette, il en profite pour réfuter quelques critiques, avant de poser la question que personne ne se pose : « mais que doit-on attendre des sciences économiques et sociales au lycée ? ». C’est alors qu’il décide d’y répondre… Mais le nain semble avoir disparu1.




Deuxième partie : Une défense des SES au lycée

Dans la dernière note, j’avais insisté sur le principal problème des sciences économiques et sociales au lycée : les attentes qui sont placées en elles, et à partir desquelles elles sont vivement critiquées, ne correspondent absolument pas à ce que sont les véritables objectifs d’un tel enseignement, ni même à ce qu’un tel enseignement peut effectivement produire comme effets sociaux. Ma défense des SES – ou mon éloge – ne serait donc pas complet sans préciser un peu plus ce qu’il faut attendre, selon moi, de ce cours de lycée. Là encore, le développement risque d’être un peu long. Vous voilà prévenus.

1. Le débat sur le projet des SES

Commençons donc par expliciter quels doivent être les objectifs de l’enseignement de SES. C’est là l’objet d’un ancien débat dans la discipline (voir cet ouvrage pour plus de précisions), débat que je vais essayer de dépasser en conciliant les deux parties en concurrence.

Lors de leur création, les SES se constituent autour d’un « projet fondateur » qui allie deux éléments forts : d’une part, un objectif central de formation du citoyen, d’autre part, une insistance sur la pédagogie active, et plus particulièrement sur une conception « inductive » de celle-ci. En gros, il s’agit pour l’enseignant de SES de partir du « réel » pour, peu à peu, initier ses élèves à la « réalité économique et sociale » et en faire des citoyens responsables – voire militants. Cette position est encore très forte dans la discipline, particulièrement autour de ceux que l’on appelle les « fondamentalistes ».

Dans cette perspective, les SES n’ont pas véritablement de rapports avec les savoirs savants en économie, sociologie ou science politique (au singulier, parait-il). Il s’agit avant tout d’ouvrir les élèves à une certaine réalité et de les intéresser à un ensemble de faits et de phénomènes, plus que des les préparer à des études supérieures dans les matières concernées.

Cette position souffre cependant de plusieurs problèmes. Tout d’abord, l’objectif de formation du citoyen est un objectif global du système éducatif français. Il n’y a pas de sens à l’attribuer spécifiquement à un cours particulier – surtout lorsque celui-ci ne concerne pas, loin s’en faut, l’ensemble des élèves. Les lettres, l’histoire-géographie, ou encore les sciences de la vie et de la terre contribuent tout autant à la formation du citoyen : celui-ci devra exercer son esprit critique sur des références et des objets littéraires – tel homme politique citant complaisamment Zola –, des faits historiques – que l’on pense aux différentes lois mémorielles –, ou sur des discours scientifiques – les débats sur les OGM y gagneraient sans aucun doute. Il est donc juste de penser que les SES doivent servir cet objectif, mais celui-ci ne peut suffire à les définir. Le second problème réside dans l’articulation avec les savoirs savants. Certes, l’enseignant de lycée ne peut pas espérer enseigner réellement la sociologie ou l’économie : il ne peut pas organiser pour ses élèves des enquêtes ambitieuses, ne serait-ce que parce qu’il y a un projet à tenir, pas plus qu’il ne peut les amener à maîtriser la modélisation mathématique à un niveau avancé. Mais pour autant, si les SES ne s’appuient pas sur les développements des différentes disciplines de référence, que peuvent-elles bien enseigner ? On répond généralement à cette objection en mettant en avant l’objet des SES – la réalité sociale contemporaine – en insistant sur le fait qu’il n’existe pas, dans le supérieur, de formation de « SES » proprement dites. Mais l’objet ne suffit pas à faire la discipline scolaire, pas plus qu’il ne suffit à faire la science – et vous savez maintenant ce que je pense de l’inductivisme et de tous ceux qui prétendent partir uniquement des faits. Et toutes les disciplines scolaires sont dans la même situation que les SES : elles ne sont que la combinaison de savoirs savants qui, dans le supérieur, sont séparés. Les mathématiques, par exemple, se divisent aisément entre l’algèbre, la géométrie, la statistique, etc., autant de spécialités qui peuvent être plus ou moins hermétiques entre elles.

Il faut donc en venir à la deuxième position que l’on trouve chez les praticiens des SES : celle qui insiste justement sur les savoirs savants, et qui entend faire des SES une « propédeutique » à l’enseignement supérieur. Dans cette perspective, ce qui est visé par l’enseignement de SES est bel et bien une initiation aux disciplines scientifiques qui ont pour objet la société. L’agrégation afférente s’est d’ailleurs longtemps appelée « agrégation de sciences sociales ». On rapproche alors l’objectif des SES de celui des autres sciences, comme les Sciences et Vie de la Terre ou la Physique Chimie. Il s’agit de transmettre à la fois une culture générale scientifique et de préparer à la poursuite d’études particulières. C’est sans doute cette position plus que la précédente qui motive l’existence d’une filière Economique et Sociale au baccalauréat.

Mais j’entends déjà la critique du côté de certains de mes collègues mais néanmoins confrères économistes. Pourquoi rassembler dans un cours des disciplines aussi différentes que la sociologie et l’économie ? Cette dernière ne mériterait-elle pas un enseignement à part ? Les sociologues et politistes pourraient s’offusquer pareillement, mais il faut reconnaître qu’ils le font moins.

Les SES portent en effet, comme je l’ai signalé dans ma première note sur le sujet, un projet d’interdisciplinarité marqué. Et certains pensent qu’il vaudrait mieux le laisser tomber, souvent au profit de l’économie – ce qui, vous pouvez aisément l’imaginer, ne peut pas me satisfaire. En fait, il s’agit simplement, pour comprendre ce rassemblement, de penser comme un économiste : le temps des élèves est limitée, la surcharge de travail toujours possible, et il vaut mieux essayer de l’éviter. Rassembler des disciplines entre elles est de ce point de vue une bonne solution.

J’ajouterais à cela une autre remarque : économie, sociologie et science politique ont en commun le projet d’un regard scientifique posé sur des objets sociaux. Or, c’est cette démarche, déjà difficile à appréhender, qui se situe au centre de ce que l’on peut apprendre à des lycéens. S’ils l’acquièrent, ils pourront se diriger plus tard parmi ces différentes disciplines. Voilà pour la justification de la forme et du contenu.

Revenons à cette conception des SES comme propédeutique à l’enseignement supérieurs. Là aussi, il y a des objections plus fortes. La principale, je m’en suis fait l’écho dans la dernière note : la majorité des élèves de SES ne poursuivront pas des études de ce type, et encore moins des études scientifiques. Or, il faut bien que cet enseignement s’adresse à tout le monde.

On tombe là sur une exigence importante, applicable à tout enseignement de lycée : constituer un ensemble cohérent qui n’a pas besoin d’être complété par des études ultérieures, dont la poursuite n’est pas assurée. Si l’on enseigne quelque chose qui ne pourra être compris qu’avec le cours de première année de licence – ce qui est toujours une tentation pour l’enseignant passionné – c’est là un savoir qui sera perdu pour la majorité des élèves.

Il faut y rajouter l’exigence posée par la première conception : les SES doivent trouver un moyen d’apporter leur contribution au projet général du système éducatif de formation des citoyens.

C’est sur la base de ces deux exigences que je vais proposer une conception intermédiaire des objectifs d’un enseignement de SES.

2. Une solution intermédiaire : former le citoyen par les sciences sociales

Le point de vue que j’ai vais essayer de soutenir ici est relativement simple : les SES doivent avoir pour objectif de former le citoyen, mais ce de façon spécifique, c’est-à-dire en lui proposant une initiation à la démarche scientifique propre à ces disciplines. En bref, les deux objectifs développés sont non seulement compatibles, mais en outre identiques : c’est en permettant aux élèves de comprendre les sciences de la société que l’on peut apporter contribution à cet objectif général de formation du citoyen.

La conséquence logique d’une telle position est que l’enseignement de SES doit présenter une unité à deux niveaux. D’une part, l’ensemble des sciences mobilisées ne sont pas présentées pour elles-mêmes, mais en ce qu’elles éclairent la démarche scientifique propre aux sciences sociales – c’est-à-dire la possibilité stricte d’appliquer la science à des sujets humains, ce qui demande déjà un effort énorme de compréhension et d’explication, surtout auprès de lycéens (personnellement, cette compréhension a pris la forme d’une révélation en première année de master… c’est là une attente que j’aimerais épargner à mes élèves). D’autre part, l’enseignement lui-même doit, sur les deux ou trois années qu’il dure, présenter un programme complet qui n’attend pas de précisions ultérieures.

C’est sur la base de ces objectifs que je vais présenter quelques arguments en faveur des SES. Ce ne sont pas les seuls, je me borne à insister sur certains points qui me semblent trop facilement oubliés. En outre, j’en profite pour réaliser l’objectif de ce blog : parler de sociologie, et diffuser ses résultats.

3. Une justification des SES : Late modernity, reflexivité et sciences sociales

Mon argumentation risque de démarrer sur des voies quelques peu inattendues. Je vais en effet convoquer les analyses de la late modernity (ou modernité radicale) d’Anthony Giddens (cette partie doit beaucoup au récent ouvrage de Jean Nizet, La sociologie de Anthony Giddens, que j’en profite pour recommander, d’autant plus que je serais sans doute moins clair et plus rapide que lui).

3.1 SES, réflexivité et individus

La modernité se caractérise par l’individualisme, tout le monde s’accorde là-dessus. La place et la liberté laissées à l’individu par rapport à ses groupes d’appartenances deviennent de plus en plus larges. Giddens rajoute une autre caractéristique à cette modernité dans la période la plus récente : celle de la réflexivité. C’est sur cette base qu’il préfère parler d’une continuité avec la modernité – ce qu’exprime l’idée de « modernité radicale » - plutôt qu’une sortie de celle-ci – idée qui sous-tend l’usage d’expressions comme « post-modernité ».

Qu’est-ce que la réflexivité ? Il s’agit de « l’examen et la révision constantes des pratiques sociales, à la lumière des informations nouvelles concernant ces pratiques mêmes, ce qui altère ainsi constitutivement leur caractère » [Giddens, Les conséquences de la modernité, 1994]. Autrement dit, institutions et individus ne cessent de se regarder agir au moment même où ils agissent, et cherchent à réajuster leurs actions à la lumière de cette observation et des savoirs disponibles.

« Pour Giddens, l’originalité des sociétés modernes avancées réside dans l’importance des usages des savoirs savants dans la vie ordinaire : "le savoir constitue un élément importance de ce processus [de réfléxivité]", et notamment les sciences humaines et sociales dans la mesure où "la révision chronique des pratiques sociales à la lumière de la connaissance de ces pratiques fait intimement partie du tissu des institutions modernes" » [François de Singly, « La sociologie, forme particulière de conscience », in B. Lahire, A quoi sert la sociologie ?, 2002]

Quelle est la conséquence de cela ? Premièrement, individus et institutions sont demandeurs d’analyses scientifiques sur leurs pratiques. Dès lors, leur fournir les moyens cognitifs de sélectionner les meilleures parmi ces analyses semble bien essentiel. C’est là une première justification des SES : celles-ci participent au plein exercice de la réflexivité moderne. Pour reprendre mon exemple de la précédente note, il est sans doute souhaitable que les individus qui font la société française sache, lorsqu’il faut éclairer les choix de celle-ci en matière économique, sachent distinguer entre l’analyse sérieuse d’un économiste et les bouffonneries d’un Jacques Marseille. De même, si une femme a besoin de réfléchir sur son couple, il est sans doute préférable qu’elle sache se diriger vers les analyses stimulantes et accessibles de Jean-Claude Kaufmann plutôt que vers le test « Etes-vous un bon coup ? » de Glamopolitan (ce qui ne lui interdit pas de faire le test pour rigoler un bon coup, notons-le bien).

Pour le comprendre encore mieux, on peut faire un détour par une autre conception de l’individualisme, celle développé par Robert Castel dans Les métamorphoses de la question sociale [1995], ouvrage désormais plus que classique. Castel y fait remarquer qu’il y a plusieurs type d’individualisme : au moins un individualisme positif et un individualisme négatif. L’individualisme positif correspond à celui des classes moyennes et supérieures, où les individus sont aptes à s’émanciper des groupes d’appartenances parce qu’ils disposent d’un « socle de ressources », matérielles et autres, suffisant pour cela. L’individualisme négatif est au contraire celui des classes populaires qui naît de la désaffiliation de celle-ci : il découle justement de la perte des ressources nécessaires à son émancipation, qui isole alors les individus.

On peut considérer qu’une connaissance minimum des sciences sociales peut s’intégrer à ce socle de ressources pour accéder à un individualisme positif, ne serait qu’en se libérant de certains discours idéologiques de toutes sortes. On peut ici rappeler la justification humaniste de la sociologie que donne Peter L. Berger, laquelle va dans ce sens :

« On saisit une différence capitale entre le théâtre de marionnettes et notre propre dramaturgie : à la différence des marionnettes, nous avons le pouvoir de nous arrêter dans notre mouvement, de regarder en haut et de voir la machinerie qui nous fait bouger. Ce geste est le premier pas vers la liberté et du même coup, il nous confirme que la sociologie a vraiment toute sa place comme discipline des humanités » [Peter L. Berger, Invitation à la sociologie, 2006 (1963)]

Ce passage peut facilement être étendu à l’ensemble des SES et n’a pas à se limiter à la sociologie. Parvenir à être un individu pleinement réflexif demande certaines connaissances concernant les sciences sociales, ce d’autant plus que celle-ci sont largement présentes dans l’environnement des individus.

3.2. L’individu face aux systèmes abstraits

La modernité, toujours selon Giddens, se caractérise également par la multiplication des « systèmes abstraits ». Mais qu’est-ce qu’un système abstrait ? Ce terme recouvre aussi bien des systèmes d’échanges, tels que la monnaie, qui permettent des relations sociales au-delà des frontières, entre des individus qui ne se rencontreront jamais, que le recours, dans la vie quotidienne des individus, à toutes sortes d’expert : médecins, biologistes, commerciaux, économistes, sociologue, etc. Pourquoi parler à leur propos de systèmes « abstraits » ? Même si nous rencontrons régulièrement certains d’entre eux – notre médecin de famille par exemple – la plupart sont distants de nous et nous les rencontrerons jamais : c’est le cas des économistes et sociologues pour le commun des mortels.

C’est là la conséquence logique de la réflexivité : ces systèmes abstraits se développent parce qu’individus et institutions sont demandeurs de l’expertise qu’ils portent. La mondialisation, en « désenchâssant » les relations sociales – leur permettant de s’établir sur un espace de plus en plus grand – rend ces relations d’expertise d’autant plus abstraites (Giddens développe une analyse de la mondialisation que je ne développe pas ici).

Or, nous sommes plus ou moins obligés de faire confiance à ces systèmes abstraits. Par exemple, lors de votre dernier repas, vous avez, peut-être sans le savoir, fait confiance à un expert de la sécurité alimentaire pour que votre repas ne contienne pas un poison quelconque. Et lors des dernières élections, vous avez peut-être voté pour un candidat sur la base de l’avis d’un économiste que vous n’avez jamais rencontré et dont vous savez bien peu de chose des travaux (il est probable d’ailleurs que ce ne soit pas le seul expert qui ait influencé votre choix).

La confiance dans ces experts n’est cependant pas (ou plus) absolues. Le rôle des experts était en effet devenue une « tradition » de la modernité première. Pour Giddens, une tradition se caractérise par sa répétition et son caractère de certitude non interrogée (et défendue par certains gardiens). La modernité a engendré ses propres traditions, distinctes des traditions anciennes comme la religion. Les experts en font partie. Or, la modernité (radicale) se poursuit en faisant reculer les traditions, y compris celle qu’elle a elle-même engendrée. D’où la remise en cause actuelle des experts.

Quel est le rapport de tout ça avec les SES, me direz-vous ? Parmi les systèmes abstraits qui entourent l’individu et parmi lesquels il doit se guider, un nombre important renvoient aux disciplines qui constituent le cœur des sciences économiques et sociales. La place des économistes – et des pseudo-économistes – dans le débat public en témoigne. L’appel à des experts qui ne sont pas des scientifiques pose d’ailleurs un problème. Pour éviter que l’individu ne soit perdu dans la trame que forment ces systèmes abstraits, il vaut mieux qu’il ait reçu une préparation minimale pour y faire face.

Mais au-delà de cela, le développement des systèmes d’expert sous-entend une certaine objectivation des faits de société. Pour arriver à comprendre les débats qui s’y mènent et les aborder le plus sereinement possible, il est souhaitable que les individus aient été habitués à l’idée qu’il est possible de faire de la science sur des faits économiques et sociaux. Ce qui signifie que l’appréciation d’un phénomène ne dépend pas simplement des appréciations et des points de vue que l’on peut avoir dessus. Par exemple, un économiste qui dit que les délocalisations ne sont pas une cause majeure de chômage, mais au contraire de gain pour l’économie française, n’exprime pas un point de vue « libéral » et « de droite », mais le résultat d’un travail statistique particulier. C’est à partir de ce constat que peuvent se construire des politiques de droite ou de gauche, c’est-à-dire des discours qui transforment (ou non) ces constats en problèmes et qui y apportent des solutions. Il en va de même pour un sociologue qui affirmera que la suppression que la ségrégation urbaine dépend des choix des catégories supérieures et non d’un communautarisme ethnique ou religieux provenant des catégories populaires. Arriver à saisir la signification de cette objectivation est l’un des enjeux principaux des SES.

Il est par contre possible de critiquer le travail statistique de l’économiste sur des bases scientifiques : par exemple, on pourra se demander comment on peut évaluer tous les emplois détruits par les délocalisations, s’il ne faut pas prendre en compte les emplois détruits de façon indirecte (l’entreprise qui délocalise « entraîne » avec elle les petits commerces alentours), et comment il faut s’y prendre. Là aussi, les SES ont un rôle à jouer : il ne s’agit pas d’apprendre aux individus à se soumettre servilement aux prophètes des sciences sociales, mais également de leur en faire comprendre les limites.

En résumé, ma défense des SES reprend des éléments classiques de la justification de cette enseignement – les SES aident à la compréhension du monde. J’espère y avoir ajouté deux éléments moins souvent avancés sur cette question. Premièrement, il ne s’agit pas seulement de comprendre le monde qui nous entoure mais surtout de comprendre les sciences sociales, dans la mesure où celles-ci participent de plus en plus, au travers de la multiplication des systèmes abstraits, à la construction de la réalité sociale. Deuxièmement, l’intérêt des SES ne se limite pas aux rapports entre l’individu et son environnement, notamment politique, mais également aux rapports de l’individu avec lui-même et de la façon dont il peut devenir un « sujet ». Ceci concerne aussi bien la sociologie, où cette dimension semble de plus en plus prise en compte, que l’économie : l’ouvrier qui se retrouve au chômage après une délocalisation a bien besoin de savoir ce qui s’est passé… et l’économie n’est sans doute pas inutile de ce point de vue.

4. Quelques conséquences : la place des SES dans l’éducation

Au regard de tout ce que je viens d’avancer, il faut bien que j’en tire les conséquences par rapport à la place que les SES doivent tenir dans le système éducatif. Action.

Tout d’abord, si l’on accepte l’idée que les SES peuvent participer à la réflexivité des individus et à leur compréhension du monde qui les entoure, il n’y a pas de raison de les limiter à une seule filière du baccalauréat. C’est là une conclusion à laquelle parviennent souvent les enseignants de SES. Je ne fais donc pas dans l’originalité de ce point de vue. Les élèves de filière L et ES ont des enseignements scientifiques au moins jusqu’en seconde, et en mathématique jusqu’à la terminale. De même, il n’y aurait pas de sens à limiter l’enseignement du français et de la philosophie au seul bac L. Alors pourquoi priver les élèves de L et de S de toute possibilité d’un enseignement de sciences économiques et sociales ? Pendant un temps, ils avaient la possibilité de choisir une option SES, mais celle-ci a été supprimée. La rétablir serait une solution. Mais il serait sans doute préférable d’étendre un enseignement obligatoire de SES aux deux autres filières. Ce d’autant plus que les programmes seraient aisément adaptable : est-il impensable que des bacheliers littéraires étudient la sociologie de la lecture, l’économie de la culture, ou les problèmes de l’exception culturelle ? que les bacheliers scientifiques se frottent à un peu d’application des statistiques et une lichette de sociologie des sciences ? De même, dans les filières techniques, il n’est pas inenvisageable d’adapter un enseignement, par exemple en sociologie des organisations et en économie de l’entreprise.

(Certains mauvais esprits diront qu’en avançant cela, un enseignant de SES prêche forcement pour sa chapelle. Ils n’ont sans doute pas tout à fait tort. Mais, outre le fait que cela ne réduit en rien mes arguments, je ferais remarquer que, du point de vue d’un enseignant déjà en poste, il est sans doute plus agréable de recevoir des élèves qui ont un minimum choisi leur filière plutôt que des élèves qui subissent une matière pour laquelle ils n’ont aucune inclinaison particulière. Certes, tous les élèves de ES ne sont pas des passionnés des SES, mais la part de ceux qui vivent mal cet enseignement augmenterait sans nul doute si on l’étendait à tous les élèves)

Mais, pourquoi ne pas tirer le fil un peu plus ? L’une des propositions les plus intéressantes concernant le système éducatif français me semble celle de François Dubet sur le « SMIC scolaire » [notamment dans L’école des chances, 2004]. Celle-ci concerne le collège : partant du constat que ce qui manque au collège unique, c’est un projet pédagogique à part entière qui ne le réduise pas à être un « lycée en miniature », François Dubet propose de fixer comme objectif à celui-ci de s’assurer que tout élève qui parviennent à la fin de la scolarité obligatoire (16 ans) maîtrise un certain socle commun minimal, un ensemble de connaissance que l’on juge absolument essentiel que chaque français maîtrise.

J’entend déjà crier au nivellement par le bas : s’il faut vraiment que chaque élève maîtrise les mêmes savoirs, alors on va devoir se fixer sur le niveau du plus mauvais… C’est là qu’intervient l’idée de « SMIC » : en fixant un salaire minimum, on interdit nullement de gagner plus et l’on est loin de niveler les salaires par le bas. Ainsi, les parcours au collège pourrait être plus individualisés afin de s’assurer que les élèves en difficulté progressent jusqu’au « SMIC scolaire » et que ceux qui ont plus de faciliter puissent aller plus loin, éventuellement en aidant directement ou indirectement leurs camarades.

La question reste cependant de savoir ce qui doit être mis dans ce fameux socle commun. Evidemment, toute discipline a envie d’en faire partie… Et certaines sont particulièrement simples à défendre : français, mathématiques, histoire, personne ne va contester la présence de ces matières (même si le contenu de chacune risque de faire place à une sérieuse foire d’empoignes). On peut y ajouter, en suivant François Dubet, des disciplines dites « techniques » : la présence de celles-ci pour tous les élèves serait sans doute le meilleur moyen de revaloriser les filières techniques en leur donnant un peu plus de légitimité.

Reste donc un peu de place, sans doute pour des enseignements scientifiques de base. Pourquoi, alors, ne pas y ajouter un peu de sciences sociales ? La défense que je me suis efforcé de faire de ces disciplines n’interdit pas un tel projet, bien au contraire. Bien sûr, il ne s’agira pas alors d’enseigner les théories et auteurs en tant que tels – j’imagine mal des collégiens suant sur la définition de l’habitus ou sur l’équilibre de concurrence pure et parfaite. Mais la démarche n’est pas forcément difficile à apprendre : en proposant aux élèves une petite enquête, simple à réaliser, sur leur collège, leur quartier ou leur ville, on aurait une activité formatrice qui les initierait à la démarche scientifique (y compris dans sa dimension théorique), à la distanciation avec les objets économiques et sociaux, et la recherche de l’objectivité, de façon à la fois ludique et motivante. Menée sur une année, elle permettrait également de gérer l’hétérogénéité entre les élèves, chacun pouvant participer en fonction de ses préférences et capacités, et de renforcer le travail en équipe déjà présent dans d’autres disciplines.

Certains auront reconnu dans cette idée quelques éléments de « l’utopie réaliste » de Bernard Lahire (article repris dans son récent ouvrage : L’esprit sociologique, 2007) : enseigner les sciences sociales à l’école primaire. Il argumente que l’on enseigne très tôt aux élèves à se distancier des faits physiques – avec l’expérience du bâton trempé dans l’eau qui apparaît coupé, ou simplement en leur enseignant que, contrairement à ce qui est immédiatement visible, la terre tourne autour du soleil et non l’inverse. Dès lors, pourquoi ne pas faire la même chose dès l’école primaire ? Il propose pareillement l’idée d’une enquête, qui initierait à la démarche et non aux théories et aux auteurs. Je n’ai donc rien inventé de bien original, je l’avoue. Il me semble cependant que le niveau primaire n’est peut-être pas le plus adapté pour un tel projet pédagogique. Le collège me semble mieux convenir, surtout si les sciences sociales peuvent trouver leur place dans ce fameux « SMIC scolaire ».

5. Les SES et les projets gouvernementaux

Pour autant, aucun des projets que je décris n’est à l’ordre du jour gouvernemental. C’est bien dommage, mais cela n’empêche pas de réfléchir avec ce que l’on a. Comme on le sait désormais, Xavier Darcos réfléchit à la suppression des filières du baccalauréat et à leur remplacement par un système d’option. Evidemment, une telle réforme est loin d’être gagnée, ne serait-ce que parce que toute réforme qui touche de près ou de loin au bac est on ne peut plus aventureuse, étant donnée la charge symbolique que concentre l’examen roi du système scolaire français. Il y aurait, en outre, bien des critiques à faire à un tel projet, ne serait-ce qu’en terme de lisibilité du baccalauréat. Acceptons cependant qu’un tel projet aboutisse. Qui dit « options » dit nécessairement « tronc commun ». Vous avez déjà compris ce que j’ai derrière la tête : les SES devrait, à mon avis, rejoindre naturellement les enseignements communs à tous les lycéens, ce pour toutes les raisons que j’ai développé précédemment. Une option de renforcement pourra être mise en place, comme il en existera alors probablement pour le français ou les mathématiques. Si un membre du gouvernement me lis, je lui serais gré de transmettre cette doléance aux personnes compétentes (soyons réaliste : c’est relativement peu probable).

6. Pour finir, un peu de littérature (spécial dédicace à tous les bacheliers L)

Ce post, même divisé en deux parties, est sans doute trop long pour un blog. J’en ai dis beaucoup, et pourtant je ne peux pas développer autant que je le souhaiterais certains aspects – notamment sur la place et le rôle des SES par rapport à la modernité. Mais je ne peux m’étendre plus longuement (d’autant plus que j’ai des copies à corriger, et que, quitte à défendre les SES, autant commencer par les exercer, non ?).

Pour remercier mes honorables lecteurs d’être parvenus jusqu’ici, je terminerais sur une touche plus légère avec une petite citation à caractère littéraire. Si les sociologues sont irremplaçables pour ce qui est de comprendre et d’analyser le monde social, il arrive qu’un écrivain parviennent à exprimer mieux que quiconque une idée qui, bien qu’indémontrable, n’en a pas moins de force. Place, donc, à l’un des meilleurs écrivains francophones vivant :

« - Mais je pensais à autre chose. Non pas à toi, à ta vie, à ta personne. Je pensais à ton expérience. A ce que tu avais vu, à ce que tu avais connu. De cela, tes amis français ne pouvaient avoir aucune idée.

- Les Français, tu sais, ils n’ont pas besoin d’expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l’expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n’avaient pas besoin d’informations. Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l’émigration est une tragédie. Ils ne s’intéressaient pas à ce que nous pensions, ils s’intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de ce qu’ils pensaient, eux. » [Milan Kundera, L’ignorance, 2000]

Et c’est justement pour compenser ce travers si français par lequel « les jugements précèdent l’expérience » que les SES sont sans doute le plus utiles. Ce sera là, le dernier acte de ma justification, en forme d’hommage à tous les défenseurs de la filière L. Amis littéraires, bonsoir.

1 Citation, comprend qui peut.


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