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Awkward Becker

Tout a commencé par un tweet. En général, quand une histoire commence comme ça, c'est qu'elle va mal finir. Et c'est effectivement le cas ici. Donc, dans un tweet répondant à un des miens, @PasCordelia (que vous devriez suivre si vous êtes sur le réseau qui a fait la réputation de Donald Trump) a forgé, chose merveilleuse, le jeu de mot "Awkward Becker" - en référence à ce bon vieil Howard "Howie" Becker que tout le monde connait ici (si ce n'est pas le cas, c'est mal). Et cela aurait pu en rester là si mon esprit plus vif que l'éclair n'avait pas fait le rapprochement avec le meme Awkward Penguin et quelques autres... Et du coup, avec l'aide bénévole de @steve_duteil, @Krankorologue et @JeanPerave pour l'image, je suis très fier de présenter le nouveau meme que tout Internet s'arrache : Awkward Becker.

Je m'étonne d'ailleurs que personne n'ait eu avant moi l'idée de faire ça, tant Howie (vu le temps que je passe à parler de lui devant différents publics, je me permets cette petite familiarité) est parfait pour faire ce genre de chose. J'espère qu'il me le pardonnera.

Pour ceux qui l'ignorent, le principe de ce genre de meme est simple : il s'agit de mettre deux phrases rigolotes, généralement soulignant une contradiction à fort caractère humoristique, autour d'une photo type sur fond bicolore improbable. Je ne sais pas quelle est la généalogie de la pratique, mais je l'aime bien quand même. J'intercale entre les images suivantes quelques explications pour ceux d'entre vous qui seraient trop peu rompus à l’œuvre d'Howie - en espérant que ça donne à ceux-ci l'envie d'aller y voir de plus près, ce n'est, après tout, que l'un des sociologues les plus importants du XXe siècle...


Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance est l'ouvrage le plus connu d'Howard Becker. Qui incarne aujourd'hui une sommité dans le monde de la sociologie. Un insider quoi. Drôle, n'est-il pas ?


Dans Outsiders, donc, Howie étudie notamment les consommateurs de marijuana, avec tout particulièrement deux très beaux chapitres sur comment on devient fumeur de cannabis. Je ne sais pas s'il a vraiment nié avoir touché à la chose, mais pour les besoins de la blague...


What about Mozart ? What about murder ? est un autre livre, plus récent, d'Howie. Le titre fait référence aux contestations des résultats sociologiques sur la base de cas particuliers - "ok, la socialisation, tout ça, mais Mozart, c'est un génie que l'on ne peut pas expliquer sociologiquement quand même !". Howie les a beaucoup entendu, ces contestations. Et il n'est pas franchement d'accord.

Lorsqu'il faisait sa thèse, et ensuite alors qu'il écrivait Outsiders et étudiait les fumeurs de cannabis et les musiciens de jazz, Howie était aussi pianiste dans des boîtes de strip-tease. Un moyen comme un autre de financer la recherche. On peut le voir jouer ici d'ailleurs, mais à une toute autre époque.


Dans son ouvrage Ecrire les sciences sociales - qui réfléchit... bah, précisément à son titre, hein - Howie raconte qu'alors qu'il donnait un cours sur la sociologie des arts (qui donnera plus tard Les mondes de l'art), il avait longuement donné un exemple d'art brut, un artiste construisant une oeuvre étrange en dehors de toute relation avec les mondes de l'art. Ses étudiants retinrent mieux le cas rigolo que le fond du propos... Un problème courant dans l'enseignement de la sociologie (notons que, pour ma part, j'ai oublié le nom de l'artiste en question, comme quoi).


Bon, celui-là n'est pas véritablement une référence à Becker, mais plutôt à l'attitude générale des sociologues lorsqu'ils parlent avec des économistes, notamment avec ceux qui prétendent à l'impérialisme sur les autres sciences sociales. J'utilise ici Howie comme figure de l'ensemble des sociologues. J'espère que ça ne choque personne.


Même chose : Becker comme représentant de tous les sociologues. On ne le dira jamais assez : retranscrire un entretien est quelque chose de vraiment... pas facile. Mais ô combien nécessaire. Mais... pas facile.


Pour ces deux là, il faut dire qu'Howie a toujours été très critique des approches quantitatives. Ses travaux sur la déviance offrent en effet des points d'appuis importants pour critiquer les "statistiques de la délinquance". Pour les utiliser plus intelligemment, aussi, si l'on est moins radical. Plus largement, il est difficile de faire sérieusement de la sociologie et de ne pas intégrer une critique des données et de leur production à sa pratique. Ce qui n'est pas le cas dans toutes les disciplines. Suivez mon regard.


En fait, sur cette photo, Howie a une certaine ressemblance avec Gene Wilder/Willy Wonka, qui a lui-même fait l'objet d'un même fort connu. Il aurait été dommage que je ne l'exploite pas.


Même utilisation que pour la précédente. Cela fait référence à certains "débats" récents dans la discipline. On en trouvera des traces ici.

Je ne suis pas le seul à mettre amuser. @PasCordelia a aussi participé à la chose. Voici ses créations (sans tentatives d'explication cette fois, hein, chacun assume ses trucs) :


Voici également une création de @Morifen3333 (si vous ne comprenez pas cette fois, Google devrait suffire) :


Enfin, la meilleure pour la fin : une création animée de @kinkybambou :



Voici les templates que vous pourrez utiliser si vous souhaitez participer à cette folle aventure (faites-moi parvenir vos créations) :


Promis, un vrai billet sérieux d'ici peu. Il y sera question du revenu universel. Ou d'un autre truc.

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Batman et Superman : une solution durkheimienne

A l'occasion de la sortie d'un film que je n'irais probablement pas voir - non, sérieusement, Zach Synder quoi... Vous vous souvenez de 300 ? - la question ancestrale revient à la mode : "qui est le plus fort, Batman ou Superman ?". C'est assez décevant, car cela montre l'insuffisance de la culture sociologique et, plus généralement, la faillite de notre système éducatif, n'ayons pas peur des mots. En effet, la réponse est on ne peut plus évidente pour peu que l'on connaisse l'oeuvre d'Emile Durkheim : c'est Batman qui gagne. Voici pourquoi.

Dans sa thèse de doctorat, De la division du travail social (1893), puis dans ses ouvrages ultérieurs, Emile Durkheim entend répondre aux représentations économiques, nouvelles en cette fin de XIXe siècle où la chaleur printanière réchauffe les cœurs engourdis, qui ne voient la société que comme le produit des intérêts individuels. Celles-ci inquiétaient déjà bon nombre de conservateurs qui voyaient se déliter, dans le sillage des Révolutions industrielles, les liens sociaux traditionnels, ceux des communautés villageoises où tout le monde surveille tout le monde. Durkheim oppose aux deux la force du collectif : non seulement la solidarité ne diminue pas mais se transforme, mais en outre l'individu est le produit des forces sociales et dépend de lui. Celui-ci est menacé aussi bien par un poids trop fort du social, qui l'étouffe, que par l'affaiblissement excessif de celui-ci, qui le laisse livrer à lui-même, incapable de subsister. Tout est donc affaire de mesure. Voilà la première grande leçon de la sociologie.

Revenons à notre combat et regardons les forces en présence. D'un côté, donc, le challenger : Superman. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il s'agit de l'incarnation la plus parfaite de l'individu désocialisé. Rendons-nous en bien compte : il est le dernier survivant de sa planète, et n'a pas de semblable, si ce n'est une ou deux cousines et un chien (qui, généralement, n'apparaît pas dans les films, et c'est bien dommage, c'est un personnage tellement plus intéressant). Le voici donc en moderne Robinson sur une île déserte, une figure qu'affectionnent par dessus tout les économistes. S'il y a bien d'autres humains et qu'il se sent tenu de les protéger, il ne peut pas entretenir avec eux de relations d'égal à égal : d'où son besoin de se réfugier dans sa forteresse de la solitude - le nom est quand même significatif. Si l'on reprend les processus qui, selon Durkheim, permettent à une société d'exister en tant que telle, soit l'intégration et la régulation le moins que l'on puisse dire, c'est que le niveau d'intégration de la société à laquelle appartient Superman est faible : il est menacé par ce mal que Durkheim appelle "égoïsme", à savoir l'isolement de l'individu, le manque de liens et de relations quotidiennes qui l'inscrivent dans un ensemble plus large.


"Bon, comment on connecte ça à YouPorn ?"

Ce n'est pas tout : Superman n'a littéralement pas de limites. Ses pouvoirs sont infinis et il peut faire pratiquement ce qu'il veut. La seule véritable frontière à laquelle il se heurte, c'est le temps - et encore, son espérance de vie est une question pour le moins complexe. C'est dire qu'il est aussi dans une situation de manque de régulation, ce processus qui, toujours selon Durkheim, assigne aux individus une place et un rôle particulier, suivant des procédures et des raisons légitimes. Le voilà donc menacé par cet autre mal moderne : l'anomie, l'absence de normes qui laisse l'individu seul face à l'infinité de ses désirs... irréalisables, puisqu'il faut malgré tout choisir...

L'anomie : une illustration

Anomie et égoïsme : on ne s'étonnera pas, du coup, que Superman pète les plombs un épisode sur deux et décide de prendre le pouvoir et de réduire le reste de l'humanité en esclavage. Durkheim avait montré en son temps le lien entre insuffisance de l'intégration ou insuffisance de la régulation d'une part et taux de suicide d'autre part. Un individu seul, sans règles, est un individu fragile. Superman est donc un super-individu super-fragile. Les liens qui le tiennent et le protègent contre lui-même se comptent sur les doigts d'une main : Loïs Lane, les Kent... S'ils se brisent, le voilà en danger. Figure tragique, Superman passe son temps à s'interroger sur sa place dans ce monde et sur ce que c'est que d'être un héros. Sa position sociale nous permet de comprendre pourquoi. S'il passe son temps à chouiner, c'est là un fait social.

Une société parfaitement équilibrée

De l'autre côté, donc, Batman. Batman est l'inverse de Superman, et pas seulement parce qu'il a un costume noir trop classe. On pourrait le voir aussi comme un héros solitaire, menacé par l'égoïsme et l'anomie, mais il n'en est rien. Batman est au centre d'un vaste réseau de relations : Alfred d'abord, mais aussi Robin ou plutôt les Robins (Dick Grayson, Jason Todd, Tim Drake, Stephanie Brown, Damian Wayne), Batgirl, les Outsiders, Catwoman, Huntress, Katana, Batwoman, le Commissaire Gordon, Lucius Fox, Cassandra Caïn, le Club des Héros, Batman Inc., j'en passe et des pas mûres. Ce réseau est certes serré, mais sans jamais devenir excessif : la solidarité y est plutôt organique, basé sur des talents et des fonctions diverses, plutôt que mécanique (basée sur la ressemblance et l'effacement des individus derrière une conscience collective toute puissante). Elle laisse donc la place à l'expression de l'originalité de chacun, qui se traduit jusque dans les costumes ou les batarangs. Batman se voit ainsi régulièrement rappelé sa mission et sa fonction. Pas de solitude pour lui, mais pas non plus d'oubli de soi. Un individu parfaitement équilibré en somme. Même s'il sort la nuit déguisé en chauve-souris géante.

La saine expression de l'originalité personnelle

Il en va de même pour ce qui est de la régulation. Ce n'est pas seulement la mission qu'il s'est donné à lui-même sur la tombe de ses parents. C'est surtout Gotham City tout entière. La ville a légitimé Batman, sans avoir besoin d'une boucle autoproductrice comme la boucle Superman-Clark Kent-Daily Planet. Batman peut donc avoir d'autant plus foi dans sa mission, et se sentir d'autant plus tenu par elle qu'elle est produite et reconnue par les autres. Y compris par des autorités à ses yeux légitimes : d'où le rôle central du commissaire Gordon. D'où, aussi, le rôle central de Robin : celui-ci rappelle sans cesse sa mission à son mentor, mais l'étend aussi en se posant en héritier d'un pouvoir qui, autrement, ne serait que charismatique. C'est dans l'éducation, la transmission et finalement la socialisation que Batman se réalise, ce que Superman est toujours incapable de faire, faute de pouvoir trouver son égal.

La croyance du groupe donne sa force à l'institution

Batman se trouve ainsi membre d'une société, et même de plusieurs sociétés, qui le dépassent sans jamais l'écraser. A parfaite distance entre l'excès et l'insuffisance d'intégration, l'excès et l'insuffisance de régulation. Batman est au plus loin du mythe du héros solitaire seul contre tous : Batman, c'est la force du collectif. Sa némesis, le Joker, est, sans surprise, l'archétype de celui qui refuse tout échange social : il élimine ses complices, trahit ses alliés, repousse la seule qui l'aime (Harley Quinn), et essaye d'une façon générale de faire fonctionner une activité seulement sur la terreur, entreprise impossible qui se brise à chaque fois sur la force du groupe de Batman. Il n'est d'ailleurs véritablement menaçant que lorsqu'il essaye de briser ce collectif, en éliminant Robin/Jason Todd ou en semant le chaos, le doute et la défiance au sein de la Batfamily.

Le combat Batman/Superman est donc le combat du collectif contre l'individu. Et le résultat est donc couru d'avance : victoire du premier contre le second. Toute la force de Superman ne peut rien contre la puissance d'un groupe aussi uni. Même dans la perspective où il vaincrait Batman, cette victoire ne serait que de courte durée, car un autre Batman s'élèvera pour le défier à nouveau. Mais cela est de toutes façons improbable : s'appuyant sur les autres, capable de préparer et de planifier le combat, son lieu, ses armes, porteur des espoirs et de la force d'ensembles qui le dépassent, Batman ne peut que triompher contre un individu isolé, fragile et facilement manipulable. Il lui suffira de s'attaquer aux quelques liens trop faibles qui unissent Superman aux autres et de les briser, le laissant ainsi plus isolé que jamais et prêt à commettre une faute... si ce n'est un suicide, par désespoir, par égoïsme, par anomie.

Voici donc la vérité scientifique : dans un match Batman contre Superman, Batman a déjà gagné. Pas parce qu'il planifie tout. Pas parce qu'il est Batman. Simplement parce que Durkheim l'a dit. La semaine prochaine, nous verrons qui est le plus fort entre l'hippopotame et l'éléphant d'après la sociologie structurale. Sortez en rang.


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...pour être laissée à des rigolos

Lui : Allô, mec ?
Moi : Tagazok, gars.
Lui : Dis, faut qu'on reparle de ces histoires d'humour et tout.
Moi : Ah, ben, ça tombe bien, je me suis justement retiré dans un fjord perdu de la Norvège pour réfléchir au sens des propositions humoristiques.
Lui : ...
Moi : Bon, d'accord, je suis juste occupé à ré-exploser Ganondorf. C'est quoi le problème ?
Lui : J'ai discuté avec mes potes, et ils sont pas convaincus par ton truc. Ils disent que tu as rien dis sur le second degré. Tu sais, le fait de dire quelque chose alors qu'on le pense pas.
Moi : Pourtant on en a parlé de ça.
Lui : Oui, mais du second degré ?
Moi : C'est peut-être que ce n'est pas ça, en fait, le second degré. T'es assis ?

Lui : Il faut quand même que tu reconnaisses ça : une partie de l'humour repose sur le fait de dire des choses que l'on ne pense pas.
Moi : Est-ce que c'est ainsi que tu définis le second degré ?
Lui : Bien sûr ! En fait, l'humour se base toujours sur un décalage. Tu vois quelqu'un marcher dans la rue, il glisse sur une peau de banane : c'est drôle.
Moi : Oui, et c'est même d'autant plus drôle que le décalage est fort : si c'est un clown, c'est finalement moins drôle que si c'est un cardinal.
Lui : Voilà. Et le second degré, ça repose là-dessus : il y a un décalage entre ce que tu dis et ce que tu penses, et donc c'est drôle.
Moi : Je pense qu'il va falloir que tu donnes un exemple.
Lui : Ben, regarde, on m'a envoyé ça l'autre jour :


Tu vois, il y a une référence à l'homosexualité. Mais on ne croit pas vraiment au fait que les homosexuels sont comme ça, ou que le personnage est vraiment homosexuel. Ou même que tous les hommes qui sont amoureux sont homosexuels. C'est du second degré.
Moi : D'accord. Alors, dis-moi, si je te dis "rouge", est-ce que c'est du second degré ?
Lui : Hein ?
Moi : Parce que je pense "bleu" en fait.
Lui : Ahah. Tu es drôle. Il faut que ça ait une vocation humoristique : c'est la rupture, le décalage qui compte.
Moi : Pourtant, il y a bien un décalage de même type dans ma blague : un décalage entre ce que je dis et ce que je pense. Donc peut-être que tout décalage n'est pas humoristique. En fait, il peut même être tragique. Mais supposons que je dise : "c'est l'Infanterie Mobile qui a fait de moi l'Homme que je suis aujourd'hui". Est-ce que tu trouves ça drôle ?
Lui : Pas trop non.
Moi : Pourtant, je pense l'inverse. Mais si je le dis, est-ce que tu comprends que je pense l'inverse ?
Lui : Ben non, mais si je sais que tu ne le penses pas, je peux trouver ça drôle. Et puis rien que l'idée que tu aies fait l'armée...
Moi : Touché. Mais restons concentrés. Si le fait que je ne le pense pas est drôle, pourquoi c'est drôle ?
Lui : Ben, je te l'ai dit, pour le décalage entre ce que tu dis et ce que tu penses.
Moi : Voilà un premier problème : pris ainsi, ta définition du second degré demande à ce que l'on sache ce que la personne pense. Le problème, c'est que l'on sait rarement ce que l'autre pense. Et puis les intentions ont peu à voir avec l'action.
Lui : Comment ça ?
Moi : Si je te frappe sans intention de te blesser, pour rigoler, est-ce que tu as moins mal ?
Lui : Je suppose que non.
Moi : Donc les intentions ne nous disent pas tout de l'humour, loin de là. Mais je te pose une autre question : quelle est la différence entre ce que tu appelles "second degré" et la blague de l'homme qui marche sur une peau de banane ?
Lui : Je ne comprends pas.
Moi : En quoi est-ce que ton « second degré » est une forme spécifique d'humour ? Si le gag repose sur le fait que je dis quelque chose alors que je ne le pense pas, on est plus proche de la farce : l'humour viendra de la révélation du décalage entre mon propos et ma pensée. Ce n'est pas du deuxième degré.
Lui : D'accord, mais bon, c'est drôle quand même non ?
Moi : Ca dépend du contenu, mais ça ne le devient qu'à partir du moment où tu révèles le décalage : dans le test de Console+ dont on parlait la dernière fois, il n'y a rien de tel. Le décalage ne provient pas de la distance entre ce qui est pensé et ce qui est dit, mais de l’exagération de certains traits prêtés aux femmes. Autrement dit, il repose aussi sur un décalage, mais un décalage qui prétend dire quelque chose du réel.
Lui : Bon, d'accord, ça, on en déjà parlé : c'est un humour qui fonctionne sur le "it's funny because it's true".
Moi : Et la question n'est pas de savoir si c'est ou non de l'humour, mais de savoir quel usage on fait de l'humour : et ici, dans ton exemple, il est mauvais parce qu'il fait de l'homosexualité une insulte.
Lui : Mais on ne le pense pas !
Moi : Oui, mais on en déjà parlé : cela peut blesser des gens qui n'ont pas envie de servir d'insultes ou de moqueries, et cela les exclut de fait. Tu peux faire l'humour que tu veux, mais tu peux aussi réfléchir à ce qu'il fait aux autres, non ?
Lui : Bon, mais si c'est pas du second degré, c'est quoi, pour toi, le second degré ?
Moi : Pour le comprendre, il faut partir de cette question : qu'est-ce qu'une blague ?
Lui : Quelque chose de drôle.
Moi : D'accord, ou quelque chose qui prétend l'être. Mais comment ça fonctionne ?
Lui : Ben, ça peut être une histoire, ou une situation, un récit...
Moi : Exact. Disons qu'une blague est constituée de plusieurs éléments, de plusieurs propositions. Des propositions comme "c'est l'Infanterie Mobile qui a fait de moi l'Homme que je suis aujourd'hui". On pourrait la noter P, et noter les autres propositions A, B, C, etc. Une blague devient alors l'arrangement entre un certain nombre de propositions.
Lui : Tu te compliques la vie.
Moi : En fait, je la simplifie. Les blagues sont compliquées et singulières, et il est plus simple de réfléchir sur un cas général. Du reste, c'est grosso modo ce que font les logiciens.
Lui : La logique dans l'humour ?
Moi : Les logiciens ont beaucoup d'humour. Revenons à ma proposition P. Quel est son sens ?
Lui : Tu l'as dit : "c'est l'Infanterie Mobile qui a fait de moi l'Homme que je suis aujourd'hui".
Moi : Mais qu'est-ce que ça veut dire ?
Lui : Je ne sais pas. Que tu as fait l'infanterie mobile et que ça t'a changé ?
Moi : En un sens oui. Mais cela est très vague : en fait, le sens dépend très largement des autres éléments de la blague. Tiens, regarde cet extrait de Starship Troopers, un modèle du second degré : la proposition P y est utilisée à 8'30.



Lui : D'accord, on retrouve bien le décalage non ? Entre le fait de dire ta proposition P et la situation du personnage.
Moi : Oui, mais tu vois la différence ? La phrase prend un sens différent de son sens premier. C'est ça le second degré.
Lui : Et dans mon exemple alors ?
Moi : Dans ton exemple, il n'y a aucun élément qui vient modifier le sens de la proposition centrale, celle que tu ne penses pas. Il n'y a aucun élément qui vient transformer le "ultragay" pour lui donner un autre sens qu'une insulte. Peut-être une insulte par exagération, mais une insulte quand même.
Lui : Des éléments ?
Moi : Dans Starship Troopers, c'est par exemple les jambes manquantes du personnage. Mais tout le film fonctionne sur ce principe là : toutes les propositions de nature fasciste, militariste ou totalitaire sont déconstruites par des éléments qui viennent en modifier le sens. Dans la séquence d'ouverture, la propagande est confrontée à la réalité de la guerre, ce qui en transforme complètement le sens. Voilà du "second degré" qui mérite son nom : on faut bien apparaître un deuxième sens aux phrases "que l'on ne pense pas".



Lui : Tu es sûr que c'est un bon exemple ? Il y a plein de gens qui pensent que c'est effectivement un film fasciste.
Moi : Certes. Mais tu peux facilement leur pointer les éléments qui font le décalage. Ils peuvent ensuite ne pas trouver cet humour drôle ou penser que la blague est ratée, mais le sens des propositions est bien modifié par les éléments du film.
Lui : Et le test dans Console+ alors ?
Moi : On ne peut en aucun cas le qualifier de second degré. Où sont les éléments qui permettent de modifier, dans un sens où dans l'autre, le sens des propositions sexistes qui font la réponse que tu trouvais si drôle ? Il n'y en a pas. L'humour repose tout entier sur l'acceptation du sens des propositions, pas sur leur modification. En cela, on ne peut dire que c'est une prise de distance, ou qu'il s'agit de se moquer d'un stéréotype : il s'agit bien de rire du stéréotype en tant que tel et non de son caractère de stéréotype.


Lui : Et le fait qu'on ne "le pense pas", ça ne peut pas être un élément qui modifie le sens de la proposition alors ?
Moi : Non, pas vraiment : si je te dis "bleu" alors que je pense "rouge", cela ne suffit pas à modifier le sens de "bleu". Tu peux savoir, parce que tu me connais, que je ne pense pas "bleu", mais il n'y a pas de "second degré". Et faire passer ça pour une dénonciation est malhonnête.
Lui : Mais alors il y a beaucoup de gens qui disent faire du second degré alors que ce n'est pas le cas, non ?
Moi : Énormément. En fait, l'argument du "second degré" est la plupart du temps utilisé pour repousser les critiques éventuelles : interdiction de dire quoique ce soit parce que c'est du "second degré". Et comme dans la définition que tu as donnée, il faut se fier à ce que l'humoriste a dans la tête... Et ce d'autant plus que critiquer, c'est prendre le risque de passer pour "trop bête pour comprendre le second degré". C'est un peu l'histoire des habits neufs de l'empereur : la référence au "second degré" cache en fait à la fois le désir de ne pas être remis en question et celui d'une certaine distinction.
Lui : De la distinction, carrément ?
Moi : Bien sûr. Tout ce que je t'ai déjà dit sur l'humour comme arme d'exclusion est toujours valable, même encore plus lorsque l'on se tourne vers le soi-disant "second degré". La référence au second degré, ce n'est jamais qu'un signe de "bonne volonté culturelle", d'un désir de rapport savant à l'humour. Le cynisme, l'humour noir et le "politiquement incorrect" en font partie. C'est l'humour des dandys : la plus grande peur que l'on ait, c'est de passer pour un gros beauf. C'est pour ça que la critique de l'humour est aussi délicate : parce que les gens ont très peur de découvrir qu'ils ne rient pas des bonnes choses. Tu noteras d'ailleurs que l'on critique l'humour, les gens protestent moins parce que tu leur dit que leur blague tombe à plat que parce que tu leur dis que leur humour n'est pas le bon. C'est que ce qui est en jeu n'est jamais "est-ce que c'est drôle ou pas drôle" mais "est-ce que c'est drôle pour les bonnes raisons. L'appel au "second degré" est une manière de dire que l'on rit pour de bonnes raisons.
Lui : Et toi, alors, en disant tout ça, tu ne cherches pas à te distinguer ?
Moi : Si, bien sûr. Mais se distinguer, ce n'est pas mal en soi. Se servir de l'humour pour exclure non plus. Du moment que l'on sait qui on exclut, ou plutôt qui on sanctionne. Je suis d'une banalité sidérante en fait : "corriger par le rire", je ne suis pas le premier à le dire.
Lui : Et donc tu sais de quoi il est bon de rire ou de ne pas rire.
Moi : J'ai envie de te dire "comme tout le monde". Tout le monde a un avis là-dessus. Il est juste dommage de voir des gens pleurer dès qu'on critique leur humour, surtout s'ils crient à la censure et en appellent à la liberté d'expression. Car personne ne les empêche de faire des blagues de merde. Mais la liberté d'expression garantit aussi qu'on peut leur dire qu'ils ne sont pas drôles, et elle ne les dispense pas de réfléchir aux conséquences de leurs propos. Une fois de plus, avec l'humour, tu peux blesser : c'est une arme. Je ne peux pas t'obliger à ne pas rire de ce que je considère indigne, comme je ne peux pas t'empêcher de jouer au foot avec grenade. Je peux juste te dire "fais attention à ce que tu fais".
Lui : Mouais...
Moi : Bon, si ça, c'est réglé, je peux reprendre ma partie ?
Lui Ouais, ouais... Dis, je reviendrai à un moment donné ?
Moi : J'en sais rien. Si j'ai encore besoin d'une projection mentale d'un adversaire rhétorique pour faciliter mon écriture en reprenant des positions que j'ai pu avoir par le passé, je te fais signe, promis.
Lui : Cool.

Note : Une fois de plus, ce dialogue, bien qu'inspiré de faits réels, est fictif : je ne m'arrête jamais au milieu d'un boss.
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L'humour est une chose trop sérieuse...

Lui : Wah, hé, faut que je te montre un truc, tu vas trop te marrer. C'est un test dans le dernier Consoles +, c'est trop bon.
Moi : ...
Lui : Tu ris pas ?
Moi : Désolé, le sexisme, ça me fait pas franchement rire.
Lui : Wah, c'est bon, c'est de l'humour quoi. C'est pas sérieux.
Moi : C'est de l'humour, et alors ? C'est un prétexte pour diffuser des préjugés sans que l'on dise rien ?
Lui : 'Tain, t'es chiant. Hé, c'est Desproges qui avait raison : on peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui !
Moi : Ah ? Donc tu assumes le fait que ton humour est un mécanisme d'exclusion sociale ?
Lui : Quoi ?
Moi : Bon, assieds-toi, ça va être long.

Lui : Pffff, avec des mecs comme toi, on peut rien dire de toutes façons.
Moi : C'est marrant ça quand même : tu me dis qu'on peut rire de tout, mais si visiblement, si on t'enlève une de tes cibles, on ne peut plus rire de rien. Pourtant, si on retire un élément à l'infini, ça ne fait pas rien. Même Chuck Norris sait ça.
Lui : Non, mais si on commence par un truc...
Moi : D'ailleurs, ce qui est aussi rigolo, c'est que alors que tu peux rire de tout et, je suppose, de tout le monde, tu choisis de rire précisément de certains groupes. Dans le cas présent, ce sont les femmes, mais plein de gens adoptent la même défense que la tienne pour bien d'autres minorités.
Lui : Mais tout le monde le fait, ça permet de se comprendre ! On le prend pas au sérieux. C'est de l'humour, c'est ça que tu veux pas comprendre.
Moi : Mais l'humour, c'est terriblement puissant. Dans leur livre Logiques de l'exclusion, Norbert Elias et John Scotson montrent par exemple que l'un des mécanismes les plus efficaces dont dispose une communauté pour tenir à l'écart les nouveaux venus, ce sont les ragots.
Lui : Ah ! Ça n'a rien à voir : les ragots et l'humour, c'est pas la même chose.
Moi : Et pourtant... Les deux fonctionnent sur le mode de l'anecdote : ils essayent de donner une image très concentrée du monde et, finalement, de dire une vérité. D'ailleurs, il n'est pas rare d'entendre dire "c'est drôle parce que c'est vrai !".
Lui : Ah oui ? Et qui dit ça ?
Moi : Homer Simpson par exemple, généralement après qu'un comique ait fait de subtiles blagues sur les différences entre les Blancs et les Noirs. Un bel exemple de conscience des mécanismes du stand-up et de beaucoup d'autres formes d'humour, et en même leur dénonciation.



Lui : C'est une référence scientifique ça ?
Moi : Au moins un exemple d'humour intelligent, qui dévoile les ressorts de cet humour qui vise certaines catégories. Pour que cet humour fonctionne, il est essentiel que l'on puisse diviser le monde entre eux et nous.
Lui : Mais arrête ! On fait aussi des blagues sur les mecs !
Moi : Oui, donc on divise bien le monde entre eux et nous, femmes et hommes, l'essentiel étant de savoir où on se place. On peut le faire avec d'autres catégories. Dans tous les cas, on suppose l'étrangeté de l'autre. Quand tu dis qu'on ne peut pas rire avec n'importe qui, c'est ça que tu dis finalement : tu choisis avec qui tu veux rire, et tu exclus les autres.
Lui : Oui, les gens qui ont pas d'humour. Il y a des femmes qui trouvent ça drôle.
Moi : Et donc tu t'autorises à dire aux autres qu'elles ne devraient pas se sentir blessées par ton humour ?
Lui : Bah oui, il faut pas se braquer.
Moi : Imagine que tu sois pauvre, tu vis dans la misère, et là, débarque un mec riche, un héritier, qui t'explique que, bon, quand même, faut pas commencer à te plaindre.
Lui : Je vois pas le rapport.
Moi : Et imagine maintenant qu'il t'amène à une fête avec tous ses copains aristocrates, tous nés avec une cuillère d'argent dans la bouche et des pampers en or. Et là, ils se mettent tous à se moquer de ces ouvriers qui sont vraiment trop cons quand même, et paresseux quand même. Toi, tu as vu ton père se lever tous les matins à l'aube pour aller trimer à l'usine, sans jamais se plaindre. Tu te sentirais bien ?
Lui : Mais c'est pas pareil...
Moi : Et pourquoi ? Si tous ces gens t'expliquaient que c'est de l'humour et que tu n'as pas à te sentir mal, tu le prendrais sûrement mal. Quand un dominant explique à un dominé comment il doit ressentir les choses, il ne fait qu'exercer sa domination. Dans le cas des hommes qui expliquent aux femmes ce que c'est que d'être une femme, on appelle ça du "mansplaining".
Lui : Et c'est pas ce que tu es en train de faire là ?
Moi : Humm... Non, je n'explique pas aux femmes comment elles doivent se sentir. Je te dis juste, à toi, que tu n'as pas à le faire. Et vu que je ne te dis pas comment vivre ta condition d'homme ou de classe sociale, non, décidément non.
Lui : Et les femmes qui rient, ce sont pas des femmes, c'est ça ?
Moi : Pas plus que celles qui ne rient pas. Alors pourquoi écouter les unes et pas les autres ? Surtout qu'il peut être assez difficile de ne pas rire justement : ne pas rire, c'est être sanctionné comme étant dépourvue d'humour, et finalement exclues...
Lui : Bon d'accord, mais c'est pas ça le problème au fond. Je t'ai dit : de toutes façons, on y croit pas à ces trucs, c'est de l'humour.
Moi : Tu crois que ça fait une différence ? Ce n'est pas moins blessant pour ceux que tu vises.
Lui : Mais là, on est entre mecs, ça ne blesse personne.
Moi : Donc revoilà l'exclusion sociale...
Lui : Mais c'est pas comme si j'allais discriminer les femmes après.
Moi : Tu crées juste les conditions pour.
Lui : Arrête un peu, c'est pas parce que tu fais des blagues sur les blondes que tu vas violer une nana en sortant.
Moi : Oh, au niveau individuel peut-être pas, mais tu entretiens et tu diffuses l'idée que les femmes sont fondamentalement différentes des hommes, sont comme ceci ou comme cela, et finalement sont inférieures aux hommes sur bien des plans.
Lui : Tu sais, quand on rit, on sait que c'est pas sérieux.
Moi : Tu crois ? Récemment, l'anthropologue Robert Lynch a fait une expérience amusante. Il a fait passer un questionnaire au public d'un spectacle de stand-up pour connaître leurs opinions politiques. Et puis il a mesuré à quelles blagues ils riaient, et s'ils riaient forts.
Lui : Il y a des gens qui ont rien à faire de leur vie...
Moi : Pourtant, les résultats sont intéressants, notamment face à une blague sexiste comme celles que tu affectionnes tant. Les gens qui ont les vues les plus traditionnalistes des rapports hommes-femmes, qui pensent que les hommes sont fait pour bosser pendant que bobonne reste à la maison, sont ceux qui rient le plus aux blagues sexistes.
Lui : Non, mais attends, c'est ça les trucs sur lesquels tu bosses toi ? Le mec découvre que les gens rient à des trucs où ils se retrouvent ? Mais c'est ça qu'est trop drôle en fait ! Putain de découverte !
Moi : Tu as raisons : on dit parfois que les sciences sociales se contentent de "stating the obvious", de constater ce qui est évident. Mais tu sais quoi ? Ce truc évident, ça fait cinq bonnes minutes que tu me dis que c'est faux...
Lui : Hein ?
Moi : Tu me dis que les gens ne croient pas à ce dont ils rient. Là, je te donne un élément qui va dans le sens contraire, et ça te semble évident. En fait, comme tout le monde, ça ne te semble évident qu'après coup. Comme quoi, "stating the obvious", c'est pas complètement inutile. Il y a même des super-héros pour ça.
Lui : Bon, si tu veux, mais moi, j'y crois pas à ces trucs.
Moi : Peut-être. Mais tu devrais alors te poser la question des gens avec qui tu rigoles... Et d'ailleurs, c'était ça que voulait dire Desproges à la base : il disait qu'il n'avait pas envie de rire avec quelqu'un comme Jean-Marie Le Pen...
C'est ça le sens du "on ne peut pas rire avec n'importe qui" (tu noteras d'ailleurs qu'il commence par "stating the obvious" lui-aussi). Tu as envie de rire avec Marine Le Pen ?
Lui : Moyennement.



Moi : Et ben voilà : en choisissant de qui ou quoi tu ris, tu choisis aussi avec qui tu ris. C'est pour cela que le choix est important : le rire, ça te situe socialement.
Lui : Tu veux dire que ça dit à quelle classe j'appartiens ?
Moi : Oui, mais pas seulement : ça dit aussi à quelle fractions de classes tu appartiens. Et ça dit surtout à quels groupes tu appartiens ou tu veux appartenir. Des groupes qui peuvent avoir des comportements politiques ou éthiques très précis. Et surtout, ça dit à quels groupes tu n'appartiens pas. Bourdieu disait "les goûts sont avant tout des dégoûts". C'est aussi vrai du rire.
Lui : Et tout ça, c'est pas de l'exclusion sociale ?
Moi : Si bien sûr. Mais l'exclusion sociale est une sanction. Il faut juste savoir pour quoi et à qui on l'applique. L'humour a un grand pouvoir, et un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Tu peux rire de tout, ça ne veut pas dire que tu peux le faire n'importe comment.
Lui : Et donc il y a des groupes protégés ? Genre les femmes, on peut pas en rire ?
Moi : Tu n'écoutes pas. Si ta blague est une sanction, pour qu'elle soit drôle, il faut accepter la norme qu'il y a derrière. Ta blague, elle fait rire parce qu'il y a le sexisme derrière, parce que celui qui t'écoute accepte l'idée que oui, quand même, les femmes, elles sont un peu comme ça. Si ce n'était pas le cas, tu pourrais faire une blague du genre "hé, toutes les femmes sont bleues à pois verts", et ça serait drôle.
Lui : Ben tu vois, c'est bien pour ça que c'est drôle.
Moi : Non, c'est juste déprimant de voir des gens qui se croient au top de l'humour parce qu'ils recyclent des blagues dont même l'almanach Vermot ne voudrait plus. Si on peut rire de tout, on devrait pourvoir rire d'autres choses que de blagues qui n'étaient déjà plus drôles il y a cinquante ans non ?
Lui : Pffff... c'est chiant tout ça. T'es chiant comme mec.
Moi : Je sais, je suis payé pour ça. Mais qu'est-ce que tu veux, comme le disait un autre grand homme, "l'humour est une chose trop sérieuse pour être laissé à des rigolos".
Lui : C'est qui qui dit ça ?
Moi : Marcel Gotlib
Lui : Qui ?
Moi : Ah, je crois que je viens de trouver la source de tous tes problèmes. Reste assis, on n'a pas fini...

Note : ce dialogue est évidemment fictif, bien qu'inspiré de nombreuses discussions réelles : personne n'est capable de m'écouter aussi longtemps.
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So it's come to this A Bourdieu meme tumblr

Message à caractère purement informatif : il y a quelques temps, j'avais adapté la pratique du meme à Bourdieu, souvenez-vous, l'idée a été reprise pour un tumblr (je vais finir par m'y mettre moi aussi un jour...) sobrement intitulé "Tell me more Pierre..." sur le modèle de ce qui a pu être fait sur Ryan Gosling (sauf que Bourdieu a moins une tête d'endive quand même). Maintenant, on espère que ça va tenir dans le temps. Un extrait ci-dessous pour vous donner envie.



Oh, et le titre du billet vient de , forcément.


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Eléments pour une sociologie du lolcat

On le sait depuis longtemps : Internet n'a pas tant affecté les élèves que les chats. En photos, en vidéos, qu'ils aient des trucs sur la tête ou qu'ils ressemblent à Hitler, qu'on les prenne au sérieux ou avec ironie, aucune autre espèce n'a autant tiré partie de l'avènement du numérique. La compréhension de ce phénomène, de cette étrange affinité élective entre les chats et Internet, n'a pas encore fait l'objet de toute l'attention qu'elle mérite de la part de toutes les sciences sociales - car, plus que jamais, un travail interdisciplinaire est nécessaire pour jeter une lumière sur cette transformation majeure de nos sociétés. Sans prétendre nullement au plein éclaircissement de ces questions, je voudrais ici tracer quelques pistes.

Un Lolcat ou LOLCAT est une image combinant une photographie, généralement celle d'un chat, avec une légende humoristique et idiosyncratique dans un anglais écorché - un dialecte qui est appelé « Kitty Pidgin », « lolspeak », ou Lolcat. Le terme « lolcat » est un mot composé des lemmes « LOL » et « cat ». Un autre nom pour ce genre d'image est cat macro, étant donné qu'il s'agit d'une image macro.

Les lolcats se sont répandus à travers les imageboards de partage de photos et d'autres forums Internet. (Wikipédia)


L'histoire des chats a été une histoire pour le moins mouvementé. On serait tenté de faire un parallèle entre le statut qu'ils ont acquis aujourd'hui avec celui qu'ils occupaient jadis dans l'Egypte des pharaons : traités comme des dieux, révérés, admirés, les lolcats pourraient s'interpréter comme une continuation de la momification, une façon de le traiter à l'égal de son propriétaire en lui donnant une place et une existence sur la toile, devenue l'équivalent de l'au-delà. Il existe sans doute des chats qui ont l'honneur d'un Facebook, ce qui est la même chose en moins drôle.

Cette interprétation pourrait cependant être erronée. La lecture de Norbert Elias peut en donner une autre, moins agréable mais peut être plus profonde. Voilà ce qu'il écrit dans La civilisation des moeurs :

Au XVIe siècle, une des réjouissances populaires de la Saint-Jean consistait à brûler vif une ou deux douzaines de chats. [...]
Voilà un spectacle qui n'est certainement pas plus que l'exécution par le feu des hérétiques ou les tortures et mises à mort de tous genres. Ce qui le rend particulièrement antipathique est le fait qu'il incarne d'une manière directe et sans mélange le plaisir que d'aucuns éprouvent à tourmenter des êtres vivants sans la moindre excuse rationnelle. [...] Beaucoup de choses qui naguère éveillaient des sensations de plaisir suscitent aujourd'hui des réflexes de déplaisir. Dans les deux cas, nous n'avons pas affaire exclusivement à des sensations individuelles. Brûler des chats à la Saint-Jean était une institution sociale au même titre qu'aujourd'hui les matchs de boxe ou les courses de chevaux. Dans les deux cas, les plaisirs organisés par la société sont l'incarnation des normes affectives [...]. De nos jours on traiterait d'"anormale" une personne qui chercherait à satisfaire ses tendances de plaisir en brûlant vifs des chats, parce que le conditionnement normal de l'homme de notre stade de civilisation substitue au plaisir de la vue de tels actes une peur inculquée sous forme d'autocontrainte. (Norbert Elias, La civilisation des mœurs, 1939


La souffrance du chat a donc servi, il fût un temps, de réjouissances populaires : le plaisir que l'on en retirait n'était pas, comme l'indique Elias, le fait d'une déviance psychologique de certains, mais bien un phénomène collectif, comme le fait de regarder des gens se foutrent joyeusement sur la gueule sur un ring ou un écran de cinéma est une expérience partagée et "normale" dans nos sociétés.

"Les plaisirs organisés par la société sont l'incarnation des normes affectives" : voilà la leçon que l'on peut retenir d'Elias. Rire des lolcats n'est pas une expérience individuelle mais une expérience instituée : cela nous dit quelque chose du degré de civilisation auquel nous sommes arrivé. Non pas la civilisation à la Guéant, mais le degré de contrôle imposé à nos affects.

Elias considère ainsi que l'individu est dual : d'un côté, il y a les affects, les pulsions, les désirs, les émotions, de l'autre, l'habitus. Pas la fameuse structure structurée et structurante de Bourdieu, mais un ensemble de contraintes qui vient à maintenir et à contrôler les pulsions, à les transformer éventuellement pour leur donner une forme acceptable. Le processus de civilisation s'identifie ainsi à une progression de cet habitus : il se lit dans l'exclusion progressive de la violence hors des relations humaines normales. A la cour de Louix XIV, celui-là même qui fit interdire les bûchers de chats, les nobles continuent à s'affronter comme les seigneurs du Moyen-Âge le faisait. Mais là où ces derniers utilisaient armures et violence, les seconds utilisent perruques et mots d'esprit. Les pulsions sont toujours là, mais l'habitus les contrôle et leur donne une nouvelle forme. Celle-ci est d'ailleurs toujours d'actualité : plutôt que de casser la figure, on cherchera à "casser" l'autre mais par l'humour. Bien que là-dessus, de Cyrano de Bergerac à Brice de Nice, il ne soit pas interdit de voir un certain déclin...

Et nos chats dans tout ça ? Le lolcat témoigne d'une nouvelle étape dans la progression de la civilisation, d'une nouvelle forme d'habitus. Il y a une soumission totale de celui-ci au mignon, au kawaii. Notre habitus ne supporte plus que l'on suggère seulement l'idée d'appliquer une douleur à quelque chose de mignon. En témoigne l'utilisation récurrente du chat mignon lorsqu'il s'agit de lutter contre tout ce que l'on peut considérer comme le mal :



Le "cute" exerce sur nos esprits une puissance démesuré : il est la clef pour nous faire agir, nous contrôler. Il se place à la limite du champ de nos possibles. Il est la force que nous devons respecter. Contrairement à ce qu'avance le professeur Boulet, il ne s'agit pas d'une adaptation génétique, répondant à un processus de sélection darwinienne, mais un processus social, lié à l'économie affective que produit nos modes de vie et de socialisation.

C'est dans cette économie que prend place le lolcat : nos affects nous pousseraient à exploiter les autres formes de vie pour notre propre plaisir, mais notre habitus nous commande de ne pas le faire si ceux-ci sont mignons. Compromis entre cette dualité de l'homme, le lolcat exploite le chat mais en mettant l'emphase sur sa mignonnerie. Ce faisant il renforce le pouvoir de celui-ci : à chaque nouvelle image, le lolcat nous rend un peu plus sensible au pouvoir du mignon, nous rend un peu plus soumis à notre habitus.

Mécanisme de civilisation, comme on peut s'en rendre compte, le lolcat a sans doute d'autres conséquences sociales dont nous devons nous efforcer de faire l'archéologie pour mieux comprendre notre futur. Car on peut se demander quelles inégalités vont naître cette reconfiguration de nos habitus autour du kawaii. Il n'est pas inenvisageable que les futures classes et strates sociales se réorganise autour de cette ressource si mal répartie : le pouvoir de provoquer chez l'autre l'émotion du chat qui se roule en boule. De grands changements sont en cours. La sociologie doit prendre à bras le cours la question du lolcat.

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Bourdieu's not dead (2)

Suite au post d'hier à propos de Bourdieu, on me demande dans les commentaires et sur twitter ce qui permet d'affirmer que celui-ci occupe une place si importante dans la sociologie contemporaine. La question est compliquée, alors il vaut mieux que je lui consacre un post complet. Ma réponse, donc, ci-dessous.



Et avant de vous fâcher, cliquez sur l'image...
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Bourdieu's not dead

Très peu de temps pour bloguer ces derniers jours. Les choses devraient se dégager d'ici peu. Mais pour maintenir son statut de site de référence en sociologie (wishful thinking), Une heure de peine se devait de prendre part à au retour de Bourdieu : 10 ans après sa mort, à l'occasion du début de la publication de ses cours au Collège de France, le sociologue français n'a jamais semblé être autant une référence. Tout ceux qui ont essayé de réduire son œuvre soit à une orientation politique soit à l'exercice d'une domination charismatique se font plus discrets. Si Bourdieu était là, il dirait sans doute...



Et puis il pourrait dire aussi...

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A kick-ass new year

En guise de bonne année, le chef vous propose quelques lolz supplémentaires, admirablement préparés par mes décidément talentueux lecteurs.

Une contribution de Joël Gombin qui traduit bien ce que l'on ressent lorsque l'on commence à se plonger dans certains logiciels de statistiques - les amateurs apprécieront :


Et toute une série de Nicrobe : la première dit tout ce que vous avez à savoir du post-modernisme.



Pour la suivante, vous pourriez aller lire ceci au passage...




Et pour finir, quelques créations de ma part... Certaines ont été inspirées par des conversations diverses et variées. Je vous laisse interpréter. Mais pas mésinterpréter, attention je vous ai à l’œil.



(Vous l'avez lu avec la voix de Zoïdberg dans votre tête, hein ?)



Je rappelle que le concours est toujours ouvert : à vos lolz !
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