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Parcoursup, ou le grand emballage

Voilà, la procédure Parcoursup, c'est fini... pour les lycées. Enfin, je crois. Enfin, j'espère. Parce que, croyez-moi, ça n'a pas été de tout repos. Ni pour nous, enseignants, ni pour les élèves. Et les collègues du supérieur n'ont, eux, pas fini de s'amuser. En attendant, une question continue à parcourir le débat public autour de cette réforme de l'entrée dans le supérieur : sélection ou pas sélection ? Du point de vue des manifestants, visiblement de plus en plus nombreux et mécontents, la réforme introduit bien une sélection à l'entrée à l'université - et d'ailleurs, pour certains des défenseurs de la réforme dans le monde académique, c'est toute sa vertu. Mais selon la ministre et quelques autres, non, il n'y a pas sélection, simplement une meilleure orientation et une proposition d'accompagnement : les universités ne peuvent pas répondre "non" à un bachelier, seulement "oui si"... même si visiblement, il sera possible de rester "en attente" indéfiniment, et qu'une commission devra finalement trouver une place un peu n'importe où à ceux et celles qui resteront sur le carreau. Peut-être qu'un peu de sociologie économique peut aider à y voir plus clair sur cette question. Un peu de sociologie et, bien sûr, un paquet de jambon en tranche.

Pour les sociologues, un paquet de jambon ne peut qu'évoquer qu'une seule chose : Franck Cochoy et sa sociologie du packaging (bon, ok, il est possible que je sois le seul à y penser à chaque fois que je fais les courses... ou que je tombe sur une publicité sexiste). Lorsque vous choisissez votre paquet de jambon, nous dit le chercheur, c'est aussi lui qui vous choisit. La proposition peut sembler étonnante - et de fait elle s'inscrit dans le goût d'une certaine sociologie pour les propositions audacieuses - mais elle mérite d'être comprise, surtout quand on peut remplacer le paquet de jambon par une formation universitaire.

L'emballage du jambon n'a pas seulement vocation à protéger celui-ci des affres du temps et d'une déperdition trop rapide à l'air libre, pas plus qu'il ne se contente de rendre son transport plus aisé. Il est aussi le médiateur entre offreurs et demandeurs : support d'informations diverses, il "capture le produit (l'enveloppe, le masque, le représente) et captive donc le consommateur (le fascine et l'informe, l'attire et le retient, le détache et l'attache)". Au travers des informations et des signes qui y sont donnés, les producteurs cherchent à manipuler et à produire les choix des consommateurs : en choisissant de mettre tel ou tel aspect en avant - le prix, le poids ou le nombre, la qualité, les conditions de production, la sécurité, la forme du logo, l'offre spéciale, les qualités nutritives ou écologiques, le grand jeu concours exceptionnel du moment, que sais-je encore... - il s'agit de canaliser les opérations de hiérarchisation et de sélection que font les consommateurs. Difficile de choisir en fonction, par exemple, des conditions de production lorsque celles-ci n'apparaissent pas... ou ne sont pas mise en avant, perdue dans la silencieuse cacophonie de l'emballage. Car l'entreprise n'est pas la seule à parler : l'Etat et ses différents avatars (agences spécialisées, institutions européennes...) ou des labels indépendants viennent joindre leurs voix aux choeurs du packaging, faisant de l'emballage un lieu d'âpres luttes entre locuteurs concurrents. Le consommateur, au final, compose avec les informations qu'on lui donne :

Certes, Fleury-Michon annonce qu’il est « sans polyphosphates conformément à la réglementation ». Mais puisque c’est réglementé, cela doit être vérifié aussi par les autres jambons. Ce n’est donc pas un critère de différenciation. En revanche, « NF » me garantit non seulement l’absence de polyphosphates - c’est aussi écrit - mais en outre un jambon riche en « protéines » provenant qui plus est de « cuisse de porc entière ». Si l’on précise cela, c’est donc qu’il doit y avoir des jambons « pauvres » en éléments nutritifs, voire des jambons « reconstitués »… Je préfère donc me méfier des paquets qui ne m’apportent pas de telles précisions. D’ailleurs, contrairement aux deux autres qui comportent un tableau indiquant nettement la teneur en protéines - dont je me moquais radicalement jusqu’à présent - le Fleury-Michon se contente d’une vague « composition » non chiffrée. Ne voulant pas faire un choix incertain, je l’élimine (citation tirée de ce document).

Mais les différents consommateurs ne prêtent pas une attention égale aux différents signes et locuteurs. Certains sont plus sensibles aux différences de prix quand d'autres attachent plus d'importance à la qualité. Certains reconduisent régulièrement leurs choix en exploitant les informations nouvelles tandis que d'autres sont fidèles ne serait-ce que pour économiser le coût de la recherche de la meilleure offre :

Face à la multiplicité des locuteurs, il y a aussi une multiplicité de destinataires. Autour de moi, les consommateurs se pressent. Une personne arrive dans le rayon, va droit vers un paquet et le glisse dans son caddie. Une autre s’arrête face aux jambons cuits supérieurs, parcourt de son doigt les étiquettes tarifaires et emporte le produit dont le prix au kilo est le plus avantageux. Un couple saisit un paquet, puis un autre, lit les inscriptions, échange quelques avis : « celui-là a l’air pas mal, c’est label rouge en plus, et pas trop cher »… Que de comportements différents ! (Ibid)

Tout cela n'est pas ignoré des producteurs et plus particulièrement des packageurs, ces professionnels des marchés qui sont, au final, en charge de la médiation entre l'offre et la demande. De telle sorte que le packaging est un dispositif utilisé pour produire les choix des consommateurs et au final choisir ceux-ci. La segmentation des marchés et donc les frontières de ceux-ci se jouent au niveau de ces objets techniques, qui apparaissent au cœur des opérations de contrôle des populations.

Quel rapport avec Parcoursup ? Et bien, le packaging tel que le conçoit Cochoy n'a pas de raison de se limiter au seul cellophane de l'industrie agro-alimentaire. Lui-même l'applique volontiers à la politique (dans ce texte déjà cité). Jean-Michel Le Bot l'applique quant à lui au tourisme. L'emballage, dans un sens plus large, désigne l'ensemble des artefacts marchands qui visent à capter les consommateurs - et dans certains cas à les détourner : souvenons-nous de comment Abercrombie & Fitch peut refuser volontairement de faire des vêtements pour les grandes tailles afin de ne pas "dévaloriser" symboliquement sa marque...

Ce qu'introduit Parcoursup, c'est justement une modification assez nette de l'emballage des formations universitaires. Celles-ci disposaient déjà de certains dispositifs de captation, plus ou moins informels. Leurs réputations d'abord, construites dans les interactions diverses entre institutions, professionnels de l'orientation, universitaires, professeurs, étudiants, élèves, etc. Mais aussi des dispositions plus concrets tels que les journées portes-ouvertes ou les partenariats passés avec des établissements du secondaires. Mais une grande partie de ces opérations étaient orales. Avec Parcoursup, viennent les fameux "attendus" nationaux et locaux que les universités ont dû écrire et mettre à disposition des futurs bacheliers. Or, comme l'a souligné Jack Goody, le passage à l'écrit ne se limite pas à coucher une information sur le papier (d'autant qu'il s'agit moins de papier que d'écrans...) : cela en change la nature, notamment en permettant des opérations de comparaison différentes.

Ces attendus sont aux formations universitaires ce que le cellophane est au producteur de jambon : un moyen de (tenter de) manipuler les choix, de capter certains publics et d'en écarter d'autres. La façon de les rédiger, les choix effectués, les attentes mises en avant : autant de moyens d'encourager ou de décourager certains profils, en les faisant sentir à leur place ou en porte-à-faux. La possibilité de dire "non" compte peut-être moins que celle d'imposer, par le texte écrit, une épreuve potentiellement décourageante à tous. L'effet est réel, on en trouve par exemple quelque témoignages dans cet article :

Andréa est en terminale scientifique, et donc directement concernée. «Oui, enfin, j’ai rempli Parcoursup au cas où, mais j’y crois pas une seconde. J’ai pas d’assez bonnes notes pour aller à la fac.» Elle a 8 de moyenne générale. Avec ses parents, ils ont décidé qu’elle ferait une école de commerce privée. «ils vont emprunter, mais au moins comme ça je pourrai faire un truc. Mais bon.» Sa copine, avec 15 de moyenne, a postulé à la fac et dans les prépas. «En fait, maintenant, faut avoir de l’argent ou sinon être très bon élève.»

A quelques mètres, un groupe de profs de Seine-et-Marne tiennent le même discours. Ils sont une quinzaine de leur lycée à être venus soutenir les gamins. «Beaucoup s’autocensurent à fond. C’était déjà le cas avec APB, mais cette année, ça va être pire !» parie Renaud, prof en sciences économiques et sociales (SES). Son collègue Nicolas : «Quand tu lis les attendus que demandent les universités, et que tu vois 30 000 dossiers de candidatures pour 800 pris, beaucoup d’élèves se découragent, renoncent en se disant que ça ne sert à rien, que ce n’est pas pour eux… J’ai un élève avec 15 de moyenne, il n’osait pas postuler à la fac. 15 de moyenne !»

Ces attendus écrits, tout comme l'obligation de produire des lettres de motivation pour tous vœux, sont sans doute la grande innovation de Parcoursup, car ils signent bel et bien, n'en déplaise à certains à commencer par la Ministre, l'arrivée d'une forme de sélection à l'université. Plus encore que l'examen des dossiers, et les réponses "oui" ou "oui si". Il ne s'agit pas seulement de mettre l'information à la disposition des futurs étudiants, de la même façon que les inscriptions sur le paquet de jambon ne sont pas seulement de l'information mise à la disposition du futur consommateur. La forme et la nature de ces informations transforment les modes de calculs et les calculs eux-mêmes. Les conseillers d'orientation et les enseignants (du secondaire comme du supérieur) fournissent un travail d'artisans : par la connaissance personnelle qu'ils ont de l'élève ou de l'étudiant, ils cherchent à l'orienter au mieux. S'y ajoute, ou s'y substitue, désormais une orientation plus industrielle : la lecture des attendus, impersonnels, et les mails automatiques de rappels à l'ordre (par exemple pour les bacheliers technologiques qui n'auraient fait que des vœux à l'université). Celle-ci fait un large usage des supports écrits, et traite les futurs bacheliers comme des simples individus statistiques caractérisées par des probabilités de réussite et d'échec... Avec des chances non-négligeables de court-circuiter la première.

Alors, certes, il s'agit d'une forme de sélection bien différente de celles déjà existantes, les concours par exemple, ou la réussite aux examens. Sans doute apparaît-elle comme plus douce, ou comme plus "raisonnable" et raisonnée, voire rationnelle. C'est sans doute ce qui fait son succès ou du moins son acceptabilité. Mais il s'agit bien de sélection, et de sélection marchande : plutôt que de contrôler les populations en les orientant franchement et directement sur un chemin ou sur un autre, on joue sur leurs capacités de choix... et l'information dont ils disposent. La gouvernementalité, pourrait-on dire. Vous êtes libre, par exemple, de vous inscrire dans cette filière... mais êtes-vous sûr de vous ? Sûr de sûr ? Certain ? Non parce que... Non, mais si vous êtes sûr... Mais bon quand même... Enfin, ce qu'en disent les statistiques... Non, mais vous pouvez, hein... Mais quand même.

Evidemment, peut-être que le lecteur se dit à ce stade que, de toutes façons, c'est de l'enseignement supérieur dont on parle, et qu'il faut bien sélectionner à un moment donné et d'une façon ou d'une autre. Et cela est parfaitement vrai. D'où l'importance de comprendre et d'analyser les modalités de sélection. Et de ne pas nier qu'elles existent. Avec cela en main, positionnez-vous comme vous le voulez.

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Mais que devient l'argent des pauvres ?

Le budget des pauvres est, une fois de plus, sous les feux des projecteurs. A la faveur de l'annonce d'une baisse de 5€ du montant des APL, les commentaires sur l'argent des plus démunis n'ont pas manqué, entre les réprimandes à ceux qui ont le culot de se plaindre, les bons conseils sur le mode "mais ça ne fait qu'un paquet de clopes ou cinq baguettes" ou les attaques du type "mais ils ont déjà des Iphones !". L'argent des pauvres est un problème public : tout le monde a un avis dessus... Seuls les principaux intéressés semblent exclus du débat... C'est qu'ils sont toujours soupçonnés de mal s'en servir, d'être pauvres parce qu'ils ne l'utilisent pas comme il faut, parce qu'ils ont des dépenses dont ils pourraient facilement se passer, s'ils voulaient vraiment s'en sortir, s'ils avaient une vraie culture de vrais winners, et si, finalement, ils ne méritaient pas un petit peu leur sort quand même, quelque part. Il y a quelque chose de vrai là-dedans : si les pauvres sont pauvres, c'est bien, en partie au moins, parce que leurs revenus sont dépensés de façon excessive, d'une façon qui les enferme dans leur situation précaire. La question est donc d'importance. Sans me livrer ici à une analyse exhaustive du budget des ménages les plus fragiles, je voudrais donner quelques éléments de réponses trop souvent ignorés à la question "que font les pauvres avec leur argent ?", en partant notamment d'un des prix Pulitzer de cette année, Evicted du sociologue Matthew Desmond.

Que font donc les pauvres avec leur argent ? Il y a des réponses évidentes bien sûr : ils consomment, achètent de quoi se nourrir, se vêtir, ils payent leurs factures, leur loyer, etc. On sait qu'ils consomment relativement plus que les autres, la propension à épargner étant croissante avec les revenus (la propension à consommer est donc, logiquement, décroissante). Ce qui signifie, notamment, que des prélèvements tels que la TVA, non-progressive, pèsent plus lourdement (relativement) sur leurs épaules que sur celles des plus fortunés. Contrainte budgétaire oblige - ça, c'est l'économiste en moi qui parle - ils se privent et ont du mal à épargner. Tout cela fera sans doute l'objet d'un consensus. Au-delà de ces quelques banalités, tout débat sur les revenus modestes devient d'un seul coup plus compliqué.

Car, après tout, s'ils le voulaient, ils pourraient faire des efforts et épargner, morbleu ! Ils pourraient se priver un peu plus, ils pourraient faire attention, ils pourraient faire ceci et cela, et s'en sortir de leur pauvreté. La preuve, c'est que le meilleur ami du beau-frère de mon collègue connaît un gars dont la sœur a entendu l'histoire d'une famille pauvre qui s'en est sortie, alors ne me dites pas que ça n'arrive pas. Voilà ce que l'on entend si souvent. Et sont alors pointés les usages superflus, somptuaires ou simplement moralement condamnables de l'argent des pauvres : de l'écran plat au smartphone, en passant par la paire de baskets, la tournée offerte au café, le paquet de cigarettse, la barrette de shit ou encore les cadeaux aux enfants - cadeaux que l'on reprochera aux mêmes de ne pas faire, parce que la cohérence n'est pas de ce monde.

Face à ce type de discours, il est courant d'essayer de montrer que ces dépenses apparemment irrationnelles ne le sont pas tant que ça. Prenons l'exemple du smartphone et autres produits équivalents : il est possible aujourd'hui de s'en procurer des modèles anciens à moindre coût, voire, si l'on cherche un ordinateur ou une tablette, d'en récupérer dans les poubelles des grandes entreprises de la Défense. C'est en outre un objet dont on peut difficilement se passer, surtout lorsqu'il s'agit de la seule connexion à Internet que l'on peut avoir, via les wifi gratuits. Support relationnel, mode d'information, moyen de communication avec des administrations toujours plus dématérialisées... Le smartphone, comme bien d'autres choses, est une fausse dépense superflue.

Pour autant, faire des pauvres des modèles de vertu qui seraient simplement mal compris par des classes moyennes et supérieures un brin prétentieuses est un mode argumentatif limité. Si l'on observe un budget, quel qu'il soit, on pourra toujours y trouver des choses superflues, inutiles, dont on pourrait se passer. Les plus pauvres n'échappent pas à la règle : ce ne sont pas des saints qui ont une utilisation irréprochable de leur argent. Dans son ethnographie des expulsions à Milwaukke, Matthew Desmond refuse précisément de nier ces problèmes : "il y a deux façons de déshumaniser les gens", note-t-il, "leur nier toute vertu, les absoudre de tout péché" ("There are two ways to dehumanize : the first is to strip people all virtue, the second is to cleanse them of all sin", p. 378). Il rapporte ainsi le cas de Larraine : récemment expulsée, vivant chez son frère dans un mobile home, elle décide pourtant d'utiliser ses bons alimentaires (food stamps, distribués au titre de l'assistance) pour se faire un festin de homards, de crabes et de tarte au citron. En un repas, elle utilise toute son aide alimentaire. Elle achète aussi une grande télé neuve ou des crèmes onéreuses, et refuse de vendre ses bijoux même lorsque le prix de ceux-ci pourraient lui permettre de payer son loyer et d'éviter d'être mise à la rue. Inutile de nier que de telles situations existent, que la paire de baskets flambant neuve ou le smartphone dernier cri n'ont pas toujours été obtenus à moindre coût et par pure nécessité. Pour autant, il est particulièrement important de comprendre et expliquer de telles dépenses. Je me permets ici de traduire ce qu'en dit Matthew Desmond :

[Pour beaucoup de personnes, dont sa fille], Larraine est pauvre parce qu'elle jette son argent par la fenêtre. Mais l'inverse est beaucoup plus vrai : Larraine jette son argent par la fenêtre parce qu'elle est pauvre.

Avant son expulsion, il ne restait à Larraine que 164$ après qu'elle a payé son loyer. Elle aurait pu en mettre un peu de côté, en rognant sur le câble et sur Walmart. Si Larraine était parvenue à mettre 50$ de côté chaque mois, à peu près un tiers de son revenu une fois le loyer payé, elle aurait eu 600$ à la fin de l'année - de quoi couvrir un mois de loyer. Et ça aurait été au prix de sacrifices considérables, puisqu'elle aurait eu parfois à se passer de choses comme l'eau chaude ou des vêtements.

Larraine aurait au moins pu économiser ce que lui coûtait son abonnement au câble. Mais pour une dame âgée vivant dans un mobile home isolé du reste de la ville, qui n'a pas de voiture, qui ne sait pas se servir d'Internet, qui n'a qu'occasionnellement un téléphone, qui ne travaille plus, et qui a parfois des crises de fibromyalgie et de migraines, le câble est un ami irremplaçable.
Les gens comme Larraine vivent avec tellement de limitations différentes qu'il est difficile d'imaginer la quantité d'efforts, de contrôle de soi et de sacrifices qui leur permettrait de sortir de la pauvreté. La distance entre la pauvreté écrasante (grinding poverty) et une pauvreté à peine plus stable peut être si importante que ceux qui sont tout en bas n'ont que peu d'espoir de s'en sortir même en comptant chaque centime. Alors, ils choisissent de ne pas le faire. A la place, ils essayent de survivre avec un peu d'éclat (survive in color), d'adoucir la souffrance avec du plaisir. Ils fumeront un petit joint, ils boiront un petit verre, feront quelques paris ou s'achèteront une télévision. Ils peuvent acheter du homard avec leurs bons alimentaires (they might buy lobster on food stamp).

Si Larraine utilise mal son argent, ce n'est pas parce que l'assistance public lui en donne trop mais parce qu'elle lui en laisse si peu. Elle a payé le prix de son festin de homard. Elle a dû manger à la banque alimentaire pour le reste du mois. Certains jours, elle a simplement eu faim. Ça valait le coup. "Je suis contente avec ce que j'ai eu", disait-elle, "et je veux bien manger des nouilles pour le reste du moins à cause de ça".

Larraine a très tôt appris à ne pas s'excuser pour son existence. "Les gens vous reprochent n'importe quoi", dit-elle. Ça ne lui fait rien que le vendeur la regarde de travers. On la regarde de la même façon quand elle achète du vinaigre balsamique à 14$ ou des côtes de boeuf. Larraine aime cuisiner. "J'ai le droit de vivre, et j'ai le droit de vivre comme je l'entends", dit-elle. "Les gens ne se rendent pas compte que même les pauvres se lassent de manger toujours la même chose. Par exemple, je déteste littéralement les hot-dogs, et pourtant j'ai mangé toute mon enfance. Alors, on se dit 'quand je serai grande, je mangerai des steaks'. Et maintenant, je suis grande. Et j'en mange" (p. 219-220).

(Note : traducteur est un métier, et ce n'est pas le mien. Je m'excuse pour les erreurs ou approximations de ce passage. Si vous pensez voir des améliorations à apporter, n'hésitez pas à m'en faire part)

L'argent des pauvres passe donc pour partie dans des dépenses "inutiles", qui ne leur permettront pas de sortir de la pauvreté... mais qui, on le voit, leur permettront de ne pas se sentir complètement nié comme individu quand la pauvreté est un déni de soi permanent. Ce sur quoi insiste Matthew Desmond, et bien d'autres chercheurs, c'est que ces dépenses ne sont pas la cause de la pauvreté : tout au contraire, elles en sont la conséquence. C'est parce que l'on a si peu que tout utilisation vertueuse de son argent, toute tentative d'accumulation, d'épargne, de sauvegarde est vouée à l'échec. Ou plutôt demanderait des sacrifices si importants et si incertains qu'il est beaucoup plus rationnel de ne pas les faire : il vaut mieux se faire un festin de homard aujourd'hui, quitte à avoir faim tout le moins, plutôt d'avoir faim pendant plusieurs années pour pouvoir, peut-être, si la conjoncture et la providence le permettent, si l'on ne se fait pas voler ou tuer avant, si l'on ne tombe pas malade, et si l'on trouve comment faire, stabiliser un tout petit peu sa situation... C'est l'une des discussions centrales d'Evicted, même si elle est éparpillée entre les chapitres et les notes de fin : Matthew Desmond démonte sciemment les arguments autour de la "culture de la pauvreté", l'idée selon laquelle les pauvres seraient pauvres parce qu'ils auraient certains comportements particuliers. Il insiste sur le fait que "la pauvreté, c'est la pauvreté", autrement dit que la situation économique à elle seule permet de comprendre ce que font les individus, qu'elle est une cause avant d'être une conséquence, qu'on n'a pas besoin de la théoriser en lui adjoignant une "culture"... Et que, finalement, si chacun d'entre nous se retrouvait à vivre comme les plus pauvres, il ferait probablement pareil.

Sans doute cela ne suffira pas à satisfaire les contempteurs des dépenses des pauvres. S'ils leur concéderont, du bout des lèvres, le droit à quelques dépenses exceptionnelles, ils seront sans doute plus sévères sur les dépenses plus quotidiennes et plus récurrentes, notamment lorsqu'il s'agit de donner ou de prêter de l'argent à tout-va, de payer sa tournée, de distribuer des cigarettes, etc. D'ailleurs, les pauvres ne pourraient-ils pas faire l'effort de ne pas boire, de ne pas fumer et de ne pas consommer des substances illégales, hein, franchement ?

Faisons un détour par un autre classique de la sociologie urbaine américaine : Street Corner Society. Dans cette étude d'un quartier populaire italo-américain dans les années 1930, William Foote Whyte consacre un passage à la comparaison des trajectoires sociales de deux de ses enquêtés, Chick et Doc. Chick incarne le groupe des "étudiants" en ascension sociale par le biais des études à l'université, Doc est le parangon des "gars de la rue", qui restent attachées au quartiers et enfermés dans les classes populaires. Le rapport à l'argent distingue très fortement les deux groupes :

La meilleure façon de comprendre la mobilité sociale à Cornerville [le quartier étudié, en fait le North End de Boston], c'est de la comparer au comportement du gars de la rue. C'est entre autres dans la façon de dépenser leur argent que les deux groupes se différencient le plus. Les étudiants adhèrent à une économie de l'épargne et de l’investissement. Les gars de la rue vivent dans une économie de la dépense. L'étudiant doit faire des économies pour payer ses études et pour pouvoir se lancer dans les affaires ou dans sa carrière. Il va donc cultiver les vertus d'épargne des classes moyennes. Pour pouvoir participer aux activités de son groupe, le gars de la rue doit partager son argent avec les autres. S'il a de l'argent et que son ami n'en a pas, il est censé payer pour lui. On peut rester membre d'une bande tout en faisant des économies, mais on ne peut pas simultanément faire des économies et avoir un statut important dans la bande. Le prestige, l'influence sont en partie liés à la capacité de pouvoir dépenser sans compter. En règle générale, un gars de la rue ne dépense pas consciemment pour exercer une influence sur ses copains. Il s'adapte au schème de comportement de son groupe et sa conduite a pour effet d'accroitre son influence (p. 145).

Chick et Doc sont à l'avenant : le premier refuse de prêter de l'argent à qui que ce soit ou même de payer quoi que ce soit, le second, chef de bande, dépense sans compter pour que ses copains puissent suivre les activités du groupe (bowling, bals, etc.) même lorsqu'ils n'ont pas d'argent. Mais ce n'est pas une question de personnalité, encore moins de culture. Chick, on l'apprend tout au long du récit de Whyte, a été très vite eu un statut très particulier dans le quartier où il vit : à l'école, il appartient à un petit groupe à part, qui s'assoit au premier rang et est tenu à l'écart par les autres. Il est arrivé d'Italie à huit ans et a connu les moqueries sur son accent et sa façon de se tenir. Fils d'un homme politique de Naples devenu vendeur de légumes à Boston, il n'appartient pas exactement au même monde que les autres : les positions de classes se transmettent dans la migration, bien que de façon complexe. Il n'a donc pas à participer à tout prix aux échanges amicaux, et peut facilement refuser de prêter à celui qui lui demande un coup de main. Au contraire, Doc est beaucoup plus intégré : il bénéficie d'un statut élevé, celui d'un chef de bande, statut qui repose entièrement sur cette "économie de la dépense". Ses amitiés sont autant de ressources sur lesquelles il peut continument s'appuyer. C'est grâce à la réputation ainsi acquise qu'il peut, par exemple, se lancer en politique, un moment qui fait apparaître les paradoxes de sa position : "Si, pendant la campagne électorale de l'été 1938, Doc avait eu deux cents dollars d'économie, il n'aurait pas été contraint de se retirer de la course. Mais s'il avait voulu épargner ces deux cents dollars, il se serait aliéné tout ses amis et il aurait perdu ses partisans" (p. 145-146).

Les dépenses de Doc ne sont pas plus irrationnelles, et pas plus évitables, que celle de Chick. Si le premier y est contraint et pas le second, c'est du fait de leur position vis-à-vis du quartier, et non d'une personnalité différente. Pour Doc, payer un verre à un copain est un investissement dans un capital social populaire, un capital d'autochtonie (des notions que n'utilisent pas Whyte, notons-le : c'est moi qui reformule), lequel est sa principale ressource. Y renoncer aurait un coût énorme. Chick, lui, est dans une position plus distante et ne bénéficie pas des gains attachés à une position locale élevé. Il est donc plus facile pour lui d'y renoncer et d'aller chercher la réussite ailleurs.

Les observations de William Foote Whyte au cœur de la grande dépression des années 1930 sont-elles toujours d'actualité pour les quartiers populaires d'aujourd'hui ? La force de rappel exercé par les quartiers populaires est bien documenté, notamment au travers des travaux de Stéphane Beaud : son ouvrage 80% au bac... et après ? peut se lire comme une illustration de la difficulté qu'il y a pour les enfants de classes populaires à couper avec les nombreux échanges et les formes de sociabilité des quartiers. Les formes spécifiques de ressources populaires a aussi été bien analysé. De façon plus large, la consommation de tabac chez les personnes en situation précaire répond largement à cette logique, suivant l'analyse de Jeanne Constance et Patrick Peretti-Wattel (voir aussi ce billet sur les justifications):

Pour les fumeurs interrogés, la cigarette est le moyen par lequel on rappelle à soi et aux autres les règles essentielles d’une socialité souvent en péril. Le coût élevé de ce bien, le manque qu’il provoque lorsqu’il est difficile de se le procurer font de lui un pivot par lequel il devient possible de reconstruire les règles d’un lien social particulièrement ténu pour les personnes les plus précaires. Grâce au tabac, celles-ci peuvent ainsi tenter de se réinscrire dans une société qui tend à les exclure. On comprend dès lors pourquoi il est si difficile d’arrêter pour ces fumeurs. D’une certaine façon, leur dépendance au tabac n’est pas seulement physique ou psychologique, elle est aussi sociale.

Bref, deuxième élément de réponse à la question "que font les pauvres avec leur argent ?" : ils l'utilisent en partie pour maintenir des liens avec les autres, pour se garantir un minimum d'intégration, pour faire jouer certaines formes de solidarités... qui sont souvent autant de stratégie d'entretien de sa situation, quand il ne s'agit pas de question de survie, fut-elle aussi sociale que physique. La sociabilité, pour les plus pauvres, coûte cher - dans le cas de la cigarette, ce coût se supporte à la fois de façon pécuniaire et en termes de santé... Et pourtant, elle est incontournable : la sortie de la pauvreté apparaît improbable, le cancer des poumons est une menace éloignée dans le temps, mais l'isolement ou le rejet sont des réalités immédiates.

Voilà donc pour les dépenses des plus pauvres qui font toujours l'objet de soupçons d'immoralité. Une fois qu'on y regarde de plus près, on n'excuse peut-être pas, mais tout au moins comprend-t-on ce qui se passe - et peut-être peut-on se donner d'autres moyens d'agir... Mais, du coup, il y a d'autres dépenses sur lesquelles on peut également réfléchir... Dans ses travaux sur les ménages de classes populaires, Ana Perrin Héredia évoque ce que les offres de certains démarcheurs font au budget de ses enquêtées : abonnements internet vendus à des ménages sans ordinateur, matelas ou lits de mauvaise qualité vendu à prix d'or, etc. Encore des signes que les pauvres ne savent pas gérer leur argent ? La sociologue évoque plutôt la domination :

La façon dont les enquêtés (ré)agissent dans des situations de confrontation directe avec des vendeurs met en évidence les effets de la relation sociale sur la relation marchande et rappelle ce que signifie « choisir » dans ces conditions économiques et sociales. Les entretiens ont ainsi mis en exergue le fait qu’au cours de certaines transactions marchandes l’ascétisme et les règles de prudence économique que suivaient habituellement certains enquêtés semblaient s’effacer au profit d’attitudes apparemment davantage marquées par l’« hédonisme » et pouvant indiquer que, temporairement, ces consommateurs avaient cédé à la tentation de « se laisser aller » et de « se la couler douce ». Dans bon nombre de cas, ces changements d’attitude avaient lieu à la suite des sollicitations des nombreux vendeurs à domicile qui sillonnent le quartier.

Mélanie, par exemple, a, par le biais de ceux qu’elle décrit comme des « messieurs qui passent en blouse blanche », acquis un matelas qui rapidement « s’est complètement affaissé ». Garanti dix ans, elle l’a pourtant remplacé après cinq ans d’utilisation lorsque le même démarcheur est revenu pour lui proposer un « échange », qui lui a coûté 480 euros et alors même qu’elle n’avait pas programmé une telle dépense. Or, pour ce type d’achat, pourtant plus coûteux, et contrairement aux techniques élaborées qu’elle peut mobiliser habituellement, Mélanie n’a pas comparé les prix ni essayé de faire jouer la concurrence mais s’est laissée, pour une fois, convaincre par la démonstration (« ah oui, oui il m’a convaincue c’est sûr ! »). Ceux que Hoggart appelle des « bonimenteurs professionnels » savent recourir à des images-clichés et à des valeurs qui font sens pour les milieux populaires. Mais leur indéniable pouvoir de persuasion n’explique peut-être pas à lui seul que leurs clients s’écartent de leur ligne habituelle.

Professionnels de l'interaction sociale comme les démonstrateurs de foire qu'étudie Ronan Le Velly, les démarcheurs à domicile ne font jamais que profiter de la pauvreté d'autrui. Si l'on se demande où va l'argent des plus pauvres, il faut peut-être s'interroger sur à qui appartiennent les poches où il finit par tomber : ici des classes moyennes et des grandes entreprises, trop heureuses de trouver une population sur laquelle exercer quelques formes de domination - le coup de la blouse blanche, on connaît ça depuis Milgram - quand il ne s'agit pas plus simplement de rester très flou sur des contrats que l'on encourage à ne pas lire... surtout auprès d'une population pour laquelle on se doute que l'accès à la loi et à la justice n'est pas la chose la plus simple du monde.

Ce point est également évoqué, avec une tournure beaucoup plus forte, par Matthew Desmond. Celui-ci ne s'est pas contenté d'enquêter auprès des locataires victimes d'expulsion : suivant un bon vieux principe d'enquête, il a "suivi l'argent" et a tourné le regard vers les propriétaires. Le portrait qu'il en fait dans la ville de Milwaukee mérite que l'on s'y arrête. D'abord, loin de l'image du Donald Trump enrichi à coup de grandes opérations immobilières, il révèle l'existence d'une fraction des classes moyennes qui vit de la location d'un parc immobilier vétuste aux personnes les plus en difficultés. L'une des propriétaires qu'il met en scène dans son ouvrage, Sherrena, est une ancienne professeur des écoles reconverti dans l'immobilier. Elle mène son entreprise d'une main de fer, expulsant sans remord ceux et celles qui sont un peu en retard, dont les enfants posent problèmes, ou qui insistent un peu trop pour obtenir des réparations qu'elle n'est pas forcément pressée de faire.

Mais plus encore, Desmond note que c'est bien la pauvreté qui enrichit Sherrena. Son logement le plus vétuste est également le plus rentable. Les loyers qu'elle pratique sont élevés. C'est qu'elle profite, très concrètement, d'une population qui ne peut pas se loger ailleurs, moins parce qu'elle n'en a pas les moyens que parce qu'on ne la laisse pas aller ailleurs :

Quand les immeubles ont commencé à apparaître à New York au milieu du XIXe siècle, les loyers dans le pire ghetto étaient 30% plus élevé que dans les beaux quartiers. Dans les années 1920 et 1930, les loyers pour les habitations vétustes des ghettos noirs de Milwaukee, de Philadelphie et d'autres villes du Nord était plus élevés que ceux pour de biens meilleurs logements dans les quartiers blancs. A la fin des années 1960, les loyers dans les plus grandes villes était plus élevés pour les Noirs que pour les Blancs pour des logements équivalents. Les pauvres ne se concentre pas dans les quartiers en mauvais état parce que les loyers y sont moins élevés. Ils sont là - et c'est tout particulièrement le cas pour les Noirs pauvres - parce qu'ils y sont autorisés.
Les propriétaires des logements du bas du marché ne baisse généralement pas les prix pour satisfaire la demande et éviter le coût des impayés et des expulsions. Il y a des coûts à éviter ces coûts. Pour beaucoup de propriétaires, il est moins cher de supporter le coût d'une expulsion que de remettre leur bien en état. Il est possible d'économiser des coûts de maintenance si les locataires ont continuellement des loyers de retard (were perpetually behind). Et beaucoup de locataires propres ont continuellement des loyers en retard parce que leur loyer est trop élevé (p. 75).

Les loyers représentent, que ce soit aux Etats-Unis ou en France, l'un des postes budgétaires le plus important, et ce encore plus pour les plus pauvres. Ce que suggère ici Matthew Desmond, c'est qu'il y a bien là quelque chose qui explique la pauvreté des plus fragiles : une forme d'exploitation de leur précarité, qui permet aux classes supérieures et moyennes propriétaires des logements de capter une part considérable des revenus de ces catégories. Parler d'exploitation ne paraît pas trop exagéré car, comme dans le cas des démarcheurs à domicile, il ne s'agit pas de fournir un bien ou un service de coût élevé, mais de profiter d'une situation de difficulté pour fournir quelque chose que l'on sait de piètre valeur, d'extorquer même une forme de consentement. Or, il faut le noter, les enquêtés de Desmond tirent surtout leurs revenus de l'assistance publique. De là à y voir une façon pour certaines catégories de population de capter une part de la redistribution qui leur échappe...

Evidemment, les Etats-Unis ne sont pas la France. Peut-être l'exploitation par les loyers y est-elle moins forte de ce côté de l'Atlantique... Mais l'un des arguments qui préside à la baisse et, peut-être, à la suppression des APL est que cela conduira à la baisse des loyers. Et derrière, l'idée qu'un marché immobilier libéralisé serait plus efficace. Les économistes sont nombreux à défendre cette idée : avec moins de réglementation, les expulsions seront peut-être plus nombreuses mais si les gens retrouvent un logement plus facilement derrière, il n'y a pas de problème. Les Etats-Unis offrent un exemple parfait de cette prospective : le marché immobilier y est très libéralisé, et sa fluidité est importante. L'ouvrage de Matthew Desmond souligne que, quoi qu'ils en disent, les économistes n'ont peut-être pas bien compris comment fonctionne le marché immobilier, car cette plus grande fluidité ne s'est pas accompagnées de moindres difficultés pour se loger pour les plus pauvres, loin de là, et les conséquences sur la pauvreté en général ont été terribles : des ménages sans cesse déplacer, privés de leurs ressources locales, incapables de s'investir dans des quartiers où ils ne font que passer en attendant la prochaine expulsion... Et pour la France, il serait bon d'y jeter un coup d’œil pour savoir vers quoi on veut parfois s'embarquer.

Toujours est-il que pour répondre à ma question de départ, "que devient l'argent des pauvres ?", toujours sans souci d'exhaustivité, on peut dire qu'il y en a une partie non négligeable qui revient à ceux et celles qui savent exploiter la misère d'autrui. Alors que l'on braque le regard sur les dépenses des pauvres, laisser un peu de côté les dépenses volontaires et s'intéresser aux dépenses contraintes ne ferait pas forcément de mal au débat public. Il y a quelques très sérieuses questions à poser. Avec des réponses qui ne feront sans doute pas consensus. Mais ça vaut le coup d'ouvrir la discussion.

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Portrait des économistes en dentistes comme les autres

C'est l'AFP qui le dit, évidemment reprise par une partie importante de la presse : les économistes français ont déterré la hache de guerre. En cause, la publication par Pierre Cahuc et André Zylberberg (C&Z) d'un ouvrage au titre callibré pour la polémique : Le négationnisme économique, et comment s'en débarrasser. Une parution qui a provoqué un tir de barrage de la part des chercheurs et des publications visées, à savoir ce que l'on appelle généralement les "hétérodoxes" : citons, en vrac et sans souci d'exhaustivité les réponse d'André Orléan (ici aussi), de Christian Chavagneux au nom d'Alternatives Economiques, de Michel Husson ou encore de Gilles Raveaud, qui reprend le thème de la "guerre" entre économistes, tout comme Jean-Marie Harribey qualifie l'économie comme un "sport de coups bas". Mais même en dehors des cibles de C&Z (qui visent aussi les milieux patronaux, ce qui a été un peu oublié mais est rappelé notamment par Stéphane Ménia ici), on a pu observer que la violence de l'ouvrage et tout particulièrement de son titre passe mal : notons que par exemple Pierre-Yves Geoffard s'en est ému dans un communiqué de la Paris School of Economics, pas vraiment une organisation bolchévisante adepte du lyssenkisme. Quoi qu'il en soit, c'est la métaphore guerrière et le vocabulaire agonistique qui se sont imposées pour décrire la situation de la science économique en France. Pourtant, loin d'y voir la promesse d'un sécession chez les économistes, je serais plutôt tenté de voir dans cette affaire le signe de leur unité.

Il y a une longue tradition en sociologie qui refuse de confondre conflit et scission. On peut la faire remonter à Simmel qui voit dans le conflit une forme positive du lien social, un mode particulier d'association. Il souligne notamment comment la lutte requiert, a minima, un accord sur l'importance de l'enjeu de la lutte. La notion de "champ" développée par Bourdieu va dans le même sens : au sein d'un même univers, il y a certes des individus et des groupes qui s'affrontent, mais c'est pour le contrôle de ce champ et ils participent ainsi tous de la définition de celui-ci. Si, par exemple, au sein du champ littéraire, on se fait concurrence pour obtenir le Prix Nobel, c'est que l'on accorde tous quelque importance à celui-ci. On pourrait opposer que certains rejettent ce prix et les attentes qui y sont attachés : certes, mais pour une partie de ceux-là, il s'agit de s'approprier le pouvoir de définir la littérature - ce que parvient à faire le prix, il n'y a qu'à voir la rage d'un Finkelkraut pour qui "La littérature c’est des livres qu’on lit" (on appréciera la profondeur d'analyse du philosophe préféré des médias français). Autrement dit, tous les belligérants du champ littéraire s'accordent sur l'idée que se battre pour la littérature vaut le coup. De véritables scissions peuvent exister, mais elles demandent à ce que l'on rejette l'idée même de littérature.

On peut lire à cette aune les conflits entre économistes "orthodoxes" et "hétérodoxes" dont l'affaire C&Z n'est finalement que l'épisode le plus récent : s'agit-il d'un conflit de nature à porter, comme nous le promet le vocabulaire guerrier volontiers employé, une scission à venir ou d'un conflit "normal", qui masque des accords et des solidarités plus profondes ? Il y aurait, a priori, de bonnes raisons de pencher pour la première option. Après tout, les hétérodoxes français demandent, sans obtenir pour l'instant satisfaction, la création d'une nouvelle section au CNU (Conseil National des Universités) qui matérialiserait une rupture entre économistes (voir la rubrique dédiée sur le site de l'AFEP, porteuse de cette revendication). Les désaccords sont évidemment profonds, mêlant les considérations strictement scientifiques (quelle méthode ? quelle place pour la modélisation mathématique ? quelle épistémologie ? quels rapports avec les classes sociales ?) et d'autres plus nettement politiques (austérité ou relance ? réduction du temps de travail ou du coût du travail ? et bien d'autres encore).

Pourtant, cela ne doit pas masquer l'accord, finalement beaucoup plus profonds, qui existent entre ces différents économistes quant à l'enjeu de la lutte. Si C&Z ont ainsi lancé un véritable scud sur leurs collègues mais néanmoins ennemis hétérodoxes, c'est parce qu'ils craignent que ces derniers ne trouvent une oreille attentive du côté des responsables politiques. C'est autour de cela que se fait la lutte entre économistes, c'est-à-dire autour d'une conception commune de l'économiste comme conseiller du Prince - et souvent comme conseiller privilégié de celui-ci. Ni C&Z ni les hétérodoxes ne dérogent à cette représentation du rôle de l'économiste. En recourant à la comparaison avec les médecins, C&Z ne disent pas autre chose : ils prétendent, par le recours à la "méthode expérimentale", pouvoir prescrire les bons remèdes à des politiques en mal d'idées. L'appel à la science et à la scientificité se fonde ici moins sur le modèle de la physique la plus pure, dont on a souvent dit qu'elle faisait rêver les économistes, qu'à l'application pratique d'un savoir scientifique. Les économistes que défendent C&Z se soucient moins, visiblement, de révéler les grandes lois de l'économie que de concevoir la bonne politique pour régler les maux du moment.

Les hétérodoxes ne sont pas sur une position différente, et recherchent eux-aussi, explicitement, à peser sur les orientations et les choix politiques : l'activité des Economistes Atterrés, tout comme le nom de leur association, en témoigne. Ils révèlent, en outre, de façon plus claire encore l'enjeu de la lutte. En effet, la demande de création d'une section spécifique au CNU peut soulever la question suivante : si certains chercheurs veulent recourir, par exemple, à des méthodes historiques ou sociologiques plutôt qu'à la modélisation mathématique imposée par l'économie mainstream, pourquoi ne pas aller chercher refuge du côté de la sociologie économique ou de l'histoire économique ? C'est que pouvoir se prévaloir du label "économiste" plutôt que celui de "sociologue" ou d'"historien" est un enjeu important de la lutte. Se présenter comme tel, c'est jouir d'une légitimité, d'une écoute et finalement d'un pouvoir politique tout à fait particulier. Et s'il y a une lutte pour se l'approprier, c'est bien que chacun est d'accord sur son importance.

Cette importance, c'est celle du contrôle, pour ne pas dire du monopole, sur ce qu'il faut bien appeler un savoir d'Etat, pour reprendre une expression utilisée notamment par Yves Dezalay. Ce terme désigne, d'une façon générale, les sciences de gouvernements qui, au travers de leurs exportations et leurs importations, permettent d'imposer les formes politiques légitimes et dominantes. L'économie en fait désormais partie, au côté de son grand frère le droit : l'une comme l'autre sont perçues comme indispensables à la formation des élites politiques et économiques, qu'elles soient nationales ou internationales - ce qui est loin d'être le cas, par exemple, de la sociologie ou de l'histoire. Les gains économiques et politiques qu'il y a à imposer sa vision des choses dans de telles savoirs d'Etat sont dès lors, on le comprend bien, tout à fait important, et il n'est guère étonnant que les luttes pour en acquérir le contrôle soient âpres, et politiques. Leur violence apparente ne signifie pas pour autant un rejet du principe général : à savoir que l'économie est et doit être, pour tous les combattants, la discipline par laquelle se modèle les choix collectifs et les orientations politiques. C'est d'ailleurs ce que relève Philippe Steiner dans une recension (à lire absolument) du dernier ouvrage de Jean Tirole, le prix Nobel d'économie français que le monde nous envie (parait-il) :

Dans l’économie du bien commun, l’économiste joue un rôle clé en établissant les systèmes d’incitation susceptibles « d’aligner les intérêts », c’est-à-dire de faire en sorte que, malgré leurs intérêts différents, les acteurs agissent dans le sens du bien commun, de l’intérêt collectif. La différence entre l’État et le marché s’efface, puisque ce sont deux modalités d’inciter, de distribuer des informations et de responsabiliser (c’est-à-dire souvent de « faire payer ») l’acteur économique. Plus important encore, cela signifie que l’économiste ne s’occupe plus tant de décrire un monde économique déjà là que de le fabriquer. À l’instar d’Eric Maskin, son directeur de thèse au MIT et récipiendaire du prix de la Banque de Suède en 2007, Jean Tirole défend l’idée selon laquelle la tâche de l’économiste est de construire les systèmes d’incitation pour conduire les acteurs vers le bien commun. L’économiste devient un constructeur de système d’échange : « l’économiste ne modélise pas l’acteur économique, mais celui-ci fait ce que le théoricien modélise ». Après Eric Maskin, Leonid Hurwicz, Roger Myerson, les théoriciens des nudges, et bien d’autres, Jean Tirole s’engouffre dans une voie qui est au cœur du néo-libéralisme contemporain. (italiques par votre serviteur)

On sait pourtant, par les travaux des sociologues qui se sont intéressés à la "performativité" des sciences économiques (présentation générale ici par deux des principaux promoteurs de cette approche), que cette capacité qu'a l'économie de transformer le monde passe moins par la façon dont elle modèle les décideurs politiques - qui, bon an mal an, ne sont pas influencés seulement par elle mais plutôt par un champ politique bien plus complexe - mais par son intégration dans des dispositifs, y compris techniques et matériels. Ainsi, si la formule de Black & Scholes a pu transformé le cours des actions et le fonctionnement des marchés financiers, comme le montre Donald McKenzie, c'est parce que les auteurs de cette formule ont pris soin de vendre des feuilles de prix aux traders, lesquels, en les utilisant, ont fait la performativité de la formule (voir cet article d'Olivier Godechot également). Ce genre de phénomènes, bien que rares, ont sans doute plus de poids et plus de force que les déclarations et prises de position officielles des économistes en faveur de telle ou telle option politique... Mais si pour eux, cette lutte-là est si importante, c'est qu'elle renvoie aussi à des enjeux tout à fait matériels : parvenir à se dire "économiste" et à imposer sa vision de la science économique, ce n'est pas seulement être en position de changer le monde, c'est aussi un moyen d'obtenir des postes et des financements... L'argent, nerf de la guerre chez les économistes, ça ne devrait, finalement, pas trop étonner.

Un autre économiste, Keynes pour ne pas le nommer, souhaitait que les économistes soient considérés et se considèrent eux-mêmes comme "des gens aussi humbles et compétents que des dentistes". Il est difficile de ne pas y penser lorsque C&Z appellent ces mêmes économistes à imiter la médecine (sur ce point, voir une réflexion passionnante ici) comme des médecins. Quitte à comparer nos amis de la boutique d'en face aux exemples canoniques utilisés par la sociologie des professions, autant aller au bout de la logique et faire, comme c'est déjà le cas par ici, de l'économie une profession comme une autre. C'est-à-dire comme un groupe qui est parvenu à se réserver un champ d'expertise particulier, et qui cherche tout à la fois à défendre son pré-carré et à obtenir le pouvoir en son sein. Il s'agit alors de mettre de côté les luttes épistémologiques, les grandes oppositions théoriques et même les profonds désaccords politiques pour retrouver ce qui fait l'unité de cette profession : à savoir une prétention à appliquer un savoir professionnel abstrait à une réalité hétérogène à des fins de recommandations pratiques. C'est l'ambition d'occuper ce territoire professionnel qui lie orthodoxes et hétérodoxes - j'en fais au moins l'hypothèse. On voit ainsi apparaître une bien banale lutte de pouvoir. Et on y voit peut-être plus clair. Loin de la guerre annoncée, la publication du livre de C&Z relèverait alors, dans cette perspective, du "business as usual", et s'il irrite à raison certains, il contribue aussi à construire leur légitimité - ne sont-ils pas, après tout, des adversaires dignes d'intérêt ? Déterrer la hache de guerre, c'est jouer selon les règles...

Pour aller plus loin :
Un dossier passionnant par les chercheurs du CSO

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Qui sont les insiders ?

Quelque soit l'issue de la mobilisation en cours, il est probable que la loi El Khomri ait au moins un héritage : celui d'avoir d'avoir rajouté les expressions "insiders/outsiders" au vocabulaire politique courant. Au moins d'un certain côté du spectre politique, même si ce côté commence à prendre une sacrée place. Dans la foulée, notamment, d'Emmanuel Macron, les promoteurs de cette Loi Travail ont eu à coeur en effet de se présenter comme les défenseurs des "outsiders", pauvres jeunes en contrats précaires, contre les méchants "insiders", ces privilégiés en CDI qui s'engraissent sur le dos des précaires. Abaisser la protection des seconds seraient la condition pour que les premiers accèdent au Graal de l'emploi à durée indéterminée. L'importation de cette distinction née dans l'économie des marchés du travail n'est pas innocente, et ne s'est pas faite sans pertes et fracas. Après m'être replongé, ces dernières semaines, dans la littérature consacrée à l'analyse de la segmentation des marchés du travail, je ne peux que me désoler de l'écart entre la finesse des outils d'analyse qu'elle propose et ce qu'en a finalement retenu le débat public. Surtout lorsque cela peut permettre de retrouver des oppositions plus anciennes, mais finalement plus intéressantes.


Humm, non, attendez, c'est pas ça (source)

Lorsque l'on parle de différents marchés du travail plus ou moins favorisés, on fait référence aux théories de la segmentation, et plus particulièrement à celles de la dualisation. Celles-ci sont nées principalement avec les travaux de Michael Piore et Peter Doeringer au début des années 1970. Il s'agissait alors essentiellement de répondre à une question : pourquoi, dans les périodes de chômage, les salaires continuent-ils à augmenter ? Selon l'approche économique classique, ce ne devrait pas être le cas : le risque de chômage devrait exercer une pression à la baisse sur les rémunérations, et ainsi ré-équilibrer le marché, miracle de la main invisble, greed is good et tout le bazar... Ce n'est pourtant pas ce que l'on constate. La solution proposée par Piore et Doeringer, et largement reprise par la suite, est simple : il y a plusieurs marchés du travail qui fonctionnent différemment. Schématiquement, sur le marché primaire, on apparie des personnes qualifiées avec des emplois stables et bien rémunérés, sur le marché secondaire, des personnes non-qualifiés avec des emplois précaires et mal rémunérés - à cela, se rajoute d'autres dimensions, notamment les discriminations de genre, de race, etc. Le cloisonnement de ces marchés fait que le chômage touche d'abord le second, tandis que sur le premier, les entreprises soucieuses de conserver une certaine main-d’œuvre augmentent les salaires.

Une fois cette géographie des marchés posée, reste le problème de savoir ce qui la fonde : pourquoi les marchés sont-ils segmentées ? C'est là que le modèle "Insiders/Outsiders" intervient. Piore et Doeringer, et ensuite souvent Piore tout seul, fondait la différence entre les marchés sur les pratiques diverses des entreprises en fonction des contraintes de la production : un besoin de stabiliser une certaine main-d’œuvre notamment, surtout s'il y a des gains de productivité liés à l'apprentissage. D'autres auteurs, notamment Michael Reich et ses collaborateurs ou David Marsden, mettent eux l'accent sur les ressources et les qualifications dont disposent les travailleurs. Ces travaux ont donné lieu au "paradigme de la demande de travail" : la dualisation des marchés du travail s'explique, dans cette perspective, par les pratiques des employeurs.

L'argument "Insiders/Outsiders" est très différent : c'est l'action des salariés déjà en place, les insiders, qui limite l'accès à l'emploi des outsiders. L'action syndicale, les demandes de protection et notamment le renchérissement des coûts de licenciements, la menace des mobilisations, et les réglementations qui sont obtenues par les insiders découragent les employeurs de se séparer de leurs salariés en place et d'en embaucher de nouveaux. Autrement dit, la dualisation des marchés du travail est, dans cette perspective, le fait des salariés, de ceux qui sont parvenus aux marchés primaires et qui se défendent contre la concurrence que pourrait constituer les autres, notamment les jeunes, les femmes, les minorités ethniques, qui seraient prêtes à travailler pour un salaire moins important autrement.

Ce qui est intéressant, c'est que ce modèle, dans sa forme idéale, exclut tout autre acteur que les seuls travailleurs, placés dès lors en conflit - l'Etat n'étant alors qu'un instrument au service du pouvoir des outsiders... Les entreprises, elles, sont complètement absentes, ou du moins inactives. Au-delà des mérites scientifiques de la théorie, sa reprise politique et l'évidence avec laquelle elle est utilisée, comme si insiders/outsiders était une grille de lecture allant de soi, limite sérieusement ce qu'il est possible de voir ou de discuter. On s'en doute, cette importation est loin d'être innocente - de toutes façons, personne n'est innocent comme disait l'autre. Le souci de certains pour les plus démunis est finalement d'autant plus fort qu'il exclut la responsabilité des employeurs dans l'affaire... Il est d'ailleurs assez amusant de voir que des commentateurs qui honnissent l'idée même d'une lutte des classes reprendre avec enthousiasme un argument qui fait du malheur des uns la condition de la fortune des autres... Des rapports sociaux d'exploitation, ok, mais seulement entre les travailleurs, seulement entre les CDI et les CDD. De là à citer la lapalissade "diviser pour mieux régner", il n'y a qu'un pas que je vous laisserais allègrement franchir.

Mais je voudrais pousser la critique un peu plus loin que la simple dénonciation d'un choix bien stratégique du vocabulaire. En effet, même en conservant cette dénomination, même en conservant l'idée que l'on peut se contenter de ne regarder que les travailleurs et non les employeurs, il y a un problème central, une question que l'on peut et doit poser : qui sont les insiders ?

Si l'on s'en tient au débat public actuel, du moins du côté de ceux qui utilisent l'expression en question, la réponse est évidente : les insiders, ce sont les personnes en CDI. Et les outsiders sont, conséquemment, toutes les personnes qui ne sont pas en CDI : les CDD, les intérimaires, les stagiaires, etc. Emmanuel Macron ne déclare-t-il pas qu'il faut "ouvrir le système, permettre à tout le monde d’accéder au CDI" (cité ici) ?. Il y a peu, on parlait encore d'emplois "typiques" et "atypiques" pour désigner la même chose. L'expression "insiders/outsiders" ne fait que désigner les personnes plutôt que les contrats, mais n'en met pas moins en scène une opposition entre CDI d'un côté, autre formes d'emplois de l'autre.

Pourtant, le moins que l'on puisse dire, c'est que le statut de l'emploi est un très mauvais indicateur de la segmentation/dualisation du marché du travail. Certes, Piore et Doeringer ont d'abord construit l'opposition "marché externe/marché interne" - le second se jouant au sein des entreprises, sans système de prix - avant qu'elle ne soit traduite en "primaire/secondaire", mais même eux n'étaient pas si simplistes. En effet, ils s'intéressaient d'abord aux "cols bleus" et distinguaient des ouvriers non-qualifiés que l'entreprise peut se permettre d'embaucher et de débaucher continuellement et des ouvriers qualifiés ou ayant acquis une certaine expérience qu'elle se doit de conserver. Pour les "cols blancs", ils envisageaient que l'emploi durable au sein d'une seule organisation ne soit pas le modèle unique, sans que cela ne veuille dire que cette population soit défavorisée.

Si l'on se tourne plus simplement vers les marchés du travail contemporains, il n'est pas difficile de voir que l'on peut être en CDI sans être un "insider", c'est-à-dire sans profiter d'une situation protégée, et que l'on peut être sur un contrat à durée déterminée sans être un "outsider", c'est-à-dire sans souffrir de vulnérabilité ou d'insécurité. Deux exemples suffiront sans doute à le comprendre. Les caissières de supermarché sont pour une bonne partie d'entre elles en CDI, et pour une part d'entre elles à temps complet. Même si les emplois atypiques y existent, notamment pour accueillir une population d'étudiantes qui refusent de penser cette activité comme un "vrai boulot", on aurait bien du mal à décrire celles qui bénéficient d'un CDI à temps complet comme des insiders bénéficiant d'un haut niveau de protection. L'enquête menée par Marlène Benquet, dans la continuité d'une vaste littérature sur le sujet, les présente au contraire comme fondamentalement fragile : elles dépendent, en fait, en permanence des faveurs qui leur sont accordés par leurs supérieurs pour arriver à plus ou moins s'en sortir. Ce qui explique, pour ce syndicaliste rencontré par M. Benquet, qu'elles soient difficiles à mobiliser :


C'est difficile de syndiquer des caissières parce qu'elles sont dans ce que j'appelle la "compromission". Elles ne peuvent pas vivre si le chef leur retire les petits arrangements qu'il a acceptés. Leurs vies sont déjà à peine en équilibre. Par exemple, une telle habite à une heure de transport et elle finit à 21h45 et son train est à 21h50. Le chef accepte qu'elle parte cinq minutes avant pour qu'elle ait son train. Le jour où il dit non, c'est la catastrophe en chaîne. Le train suivant est une heure après ; comme elle n'a pas de sous, les enfants sont chez la voisine qui ne veut pas les avoir jusqu'à 23 heures et elle ne peut pas se passer de la voisine parce qu'une nounou c'est trop cher ; le mari va commencer à gueuler et tout va se mettre à déconner pour une histoire de cinq minutes ! Pareil si, tout à coup, le chef ne lui laisse plus ses mercredis de libres, ou ne la fait plus travailler le dimanche, ce qui lui fait une petite rallonge. Elles sont justes, justes, sur tout, et donc elles ne peuvent pas se permettre de se fâcher avec les chefs (p. 187).

Niveau protection, on repassera. Et on comprend qu'il serait bien difficile, dans une telle situation, de se mobiliser afin de défendre ses intérêts contre ceux d'éventuels "outsiders", la complainte du syndicaliste en témoigne... D'ailleurs, c'est cette question qui a motivé un certain nombre de travaux sur le métier de caissière, dont l'enquête de M. Benquet : pourquoi, alors que le travail y est si dur, la grande distribution connait-elle des taux de syndicalisation et de conflits sociaux aussi faibles ? Pourquoi ne se rebellent-elles pas ? Pourquoi se maintiennent-elles malgré tout dans l'emploi ? J'évoquais certaines des explications dans ce billet. Il n'en reste pas moins que les caissières, même en CDI, ne se qualifient pas comme des insiders à même de manipuler l'action syndicale et la réglementation à leurs profits.

Le cas des caissières souligne qu'il faut distinguer, comme le faisait un rapport du CERC de 2005, l'instabilité de l'emploi de l'insécurité. Même lorsqu'elles sont en emploi stable, les caissières ne bénéficient pas pour autant d'une forte sécurité. Et, de façon symétrique, on peut avoir un emploi instable et bénéficier quand même d'une forte sécurité. Voilà donc le deuxième exemple : Manuel Valls peut bien se dire "en CDD", et il est vrai que son emploi actuel connaîtra une fin prochaine (est-ce un soupir de soulagement que j'attends chez certains ?), il n'en est pas pour autant précaire. D'une façon plus générale, un ensemble de travaux se sont attachés à montrer que les marchés primaires ne sont pas nécessairement caractérisée par l'emploi stable : chez les artistes y compris les plus grands, les scientifiques y compris les plus reconnus, les dirigeants d'entreprises, les managers et autres professionnels divers et variés, on change souvent d'emplois, parfois sur des contrats de durée limitée, parfois juste le temps d'un projet, sans pour autant passer par la case chômage, sans jamais être à un moment ou à un autre menacé. Selon certains, ce serait même là un modèle qui pourrait s'étendre à tous, et qui justifierait la mise en place d'une "sécurité sociale professionnelle" pour tous, dont il existe des versions de gauche comme de droite.

Identifier marché primaire et marché secondaire au seul statut de l'emploi, et faire découler de celui-ci l'appartenance à une population "vulnérable" ou "protégée" est ainsi une erreur. C'est en fait une critique classique, et maintenant bien acceptée, des théories de la segmentation : ces marchés primaires et secondaires sont, d'un côté comme de l'autre, pluriels (on se reportera, notamment, à l'excellente synthèse qu'en fait Michel Lallement dans un chapitre de ce bouquin). Les marchés primaires sont ainsi souvent divisés entre un marché primaire inférieur, qui correspond aux marchés internes des entreprises, et un marché primaire supérieur, qui s'identifie aux marchés professionnels, c'est-à-dire à des marchés où la carrière de l'individu passe par plusieurs organisations - l'instabilité sans l'insécurité donc. De même, le marchés secondaire se subdivise en plusieurs secteurs, certains réservés à des populations particulières (les "jeunes de banlieue" par exemple), avec des situations d'emplois différentes.

Ce qui hiérarchise ces différents marchés est, on l'aura compris, la sécurité beaucoup plus que la stabilité de l'emploi. Or, on peut prendre cette question au sérieux : qu'est-ce qui confère à un individu une certaine sécurité ? La réponse de Robert Castel est à la fois simple et extrêmement puissante : c'est la propriété. Celle-ci "apporte à la fois des ressources matérielles permettant de s'assurer contre les aléas de la vie, et un statut, une reconnaissance". Propriété des moyens de production, du capital bien sûr, mais aussi ce que Castel appelle la "propriété sociale" :

En reprenant une intuition d'Henri Hatzfeld , j'ai appelé propriété sociale les ressources et les droits que l'on a progressivement attachés au travail (sécurité sociale, droit du travail...), et qui sont une sorte de propriété pour les non-propriétaires, de propriété pour la sécurité, qui s'adresse à tous. Le droit à la retraite, par exemple, n'est pas une propriété privée au sens strict, mais une prestation construite à partir du travail qui est une condition de votre indépendance sociale. Avec cela, le travailleur ne devient pas un riche propriétaire, mais en termes de sécurité, de protections, sa situation peut se comparer à celle d'un petit rentier. Il est en mesure de demeurer un individu apte à se diriger par lui-même.

Castel note un effritement de ces protections, consécutif à celui du statut salarial - ce qui pousse, parfois, à annoncer l'avènement d'un "précariat". Toujours est-il que cette importance de la propriété nous permet de comprendre ce qui fournit protection, justement, sur les marchés professionnels, ces marchés primaires instables : c'est la propriété de certaines ressources qui peuvent être échangé contre de nouveaux emplois, de nouveaux revenus, de nouvelles positions. Autrement dit, qui produisent des intérêts : ce sont des capitaux. On peut y voir, bien sûr, les classiques capitaux de la théorie bourdieusiennes, notamment le capital culturel, sous la forme de diplômes et de savoir-faire, et le capital social, le "réseau" ou le "carnet d'adresses". Mais on peut également parler d'un "capital humain" bien moins exigeant au plan théorique. Michael B. Arthur et Kerr Inkson parlent même de "capital de carrière" et décrivent ceux qui en disposent comme des "career capitalists" : pour ces ardents promoteurs des nouvelles "carrières sans frontières", où les individus doivent se prendre en main sans compter sur les organisations, c'est bien ce capital qui permet de se stabiliser dans l'emploi, d'être protégé et de connaître une carrière certes instable mais protégée.

C'est là ce qui fait la différence entre les caissières, fussent-elles en CDI à temps complet, et un Valls ou un manager en mission de courte durée. Les seconds disposent d'un certain capital de carrière qui leur permettront de retomber sur leurs pattes quoi qu'il arrive. Plus encore : chaque emploi, chaque projet est pour eux un moyen d'accumuler un peu plus de ce capital, d'augmenter leur niveau de protection, de progresser suivant certaines échelles, peut-être pas inscrite dans les règles administratives d'une entreprise ou d'une organisation, mais tout aussi puissantes : être premier ministre avant de prétendre à l'élection présidentielle, commencer dans le conseil avec son tout nouveau diplôme d'HEC avant de se servir de cette expérience pour être recruter sur une fonction plus opérationnelle, obtenir ensuite un poste de direction, faire une expatriation pour prendre la tête d'une unité, d'une filiale, etc. Cette logique de carrière n'existe pas pour les caissières qui, au mieux, peuvent essayer de se maintenir dans l'emploi, et, pour quelques unes, obtenir peut-être un poste tout aussi non qualifié mais un peu moins éprouvant, faire de la saisie informatique dans un bureau... Elles ne disposent, pour reprendre une expression classique, que leur force de travail...

A la lumière de ces éléments, on peut reconstruire l'opposition insider/outsider d'une façon beaucoup plus intéressante. Les insiders sont ceux et celles qui disposent d'un capital, tandis que les outsiders n'ont que leur force de travail. Les premiers peuvent sans doute mettre à leur service, par le biais d'un lobbying et d'une mobilisation, les réglementations à leur avantage, ce que les seconds ont bien du mal à faire. Mais la géographie de ces luttes est bien différente. Et l'imposition de protection est sans doute moins la stratégie que rechercheront ceux qui disposent déjà de la protection offerte par la propriété, ceux qui pourront tirer le plus facilement partie de l'instabilité généralisée. Insiders vs. outsiders, ou peut-être capitalistes vs. prolétaires... La lutte des classes a, peut-être, encore de beaux jours devant elle.

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Joyeux Noël (sous condition de ressources)

C'est Noël, et la chasse aux pauvres continue. Le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône a décidé de verser cette année sa prime de Noël aux bénéficiaires du RSA sous forme de bons d'achats pour des jouets. "Car la prime n’était pas forcément utilisée pour l’enfant" nous dit une responsable. Ce pourrait être anecdotique - après tout, il ne s'agit jamais que d'une prime de 50€, pas de la prime de Noël étatique - si ce genre de proposition ne revenait régulièrement sur le tapis politique : verser les aides "en nature" ou, tout au moins, d'une façon qui évite aux pauvres de les détourner de leur destination officielle. Car derrière, il y a cette idée finalement très répandue : les pauvres sont pauvres parce qu'ils gèrent mal leur argent.

Fréquentant depuis un temps certain les salles des profs, il n'est pas rare que j'y entende l'une ou l'autre allusion à ce gamin doté d'un téléphone portable dernier cri ou de baskets à la mode alors que ses parents sont notoirement au chômage, ou pauvre, ou précaire, ou dans la dèche, quelque soit l'expression que l'on utilise pour les désigner. Miroir de la décision du Conseil départemental : les pauvres sont autant condamnés lorsqu'ils "gâtent" (entendez : "pourrissent") leurs enfants que lorsqu'ils ne le font pas au moment où l'on voudrait qu'ils le fassent. Les pauvres, finalement, auront toujours tort. De là à penser qu'à la précarité économique se rajouterait une certaine domination...

Mais n'allons pas trop vite en besogne. Revenons d'abord sur cette idée : les pauvres gèrent mal leur argent. N'a-t-elle pas quelque chose d'évident ? Après tout, c'est dans les catégories populaires que l'on rencontre le plus de personnes en situation de sur-endettement. Et puis, on imagine bien que des personnes peu qualifiées, gavées de télévision et de mass-médias débilitants, aient quelques difficultés à équilibrer un budget. C'est tout juste si on ne les imagine pas, l'un en marcel ouvrant une bière devant les Anges de la Téléréalité ou Confessions intimes, l'autre en djelaba, articulant à peine trois mots de Français... comment pourraient-ils s'en sortir ? Coincées entre les Bidochons et le racisme ordinaire, les représentations courantes, y compris dans une certaine presse "subversive", des classes populaires nous invitent facilement à accepter cette idée.

Alors, gèrent-ils si mal que cela, ces pauvres ? La sociologue Ana Perrin-Heredia a consacré sa thèse à la gestion du budget dans les classes populaires, et ce sur la base d'une ethnographie particulièrement fine d'une "zone urbaine sensible". Considérons le cas d'une de ses enquêtées, évoqué dans cet article. Chaque année, Mélanie ne paye pas son loyer du mois de décembre. Mauvaise gestion ? Pas du tout. Elle sait qu'elle pourra attendre la lettre de rappel du mois suivant et, en décembre, il y a des dépenses plus urgentes et que l'on ne peut repousser : les cadeaux des enfants... En Janvier, elle payera deux loyers et se "serrera la ceinture". Comme on le voit, ce n'est pas une erreur de gestion, mais au contraire une connaissance fine et une maîtrise des règles du jeu - combien de lettres de rappels on recevra, quels délais on peut s'autoriser... C'est pour la même raison que Mélanie préfère les chèques aux virements automatiques ou refuse de mensualiser sa taxe d'habitation : ces "erreurs de gestion", au regard d'un certain idéal des classes moyennes et supérieures, sont pour elle les conditions pour disposer de quelques marges de manœuvres.

Marges de manœuvres toutes relatives certes, car c'est bien la contrainte qui structure le rapport à la consommation de Mélanie et des autres enquêté.e.s d'Ana Perrin-Heredia. Mais elle apparaît comme étant bien peu la conséquence d'une mauvaise gestion. Au contraire, à voir comment ces femmes - car la gestion du budget est ici une activité bien féminine - parviennent à gérer leur situation, c'est un véritable "travail financier" (moneywork) qui apparaît : on guette en permanence les "bonnes affaires" et les promotions, on inspecte sans relâche les étiquettes pour comparer les prix ou les dates de péremption, et, souvent, on gère des stocks, que ce soit des stocks de nourriture - le congélateur est un allié précieux - de produits ménagers ou de quoique ce soit d'autres. Autant de pratiques qui demandent des capacités de calculs et de prévision que je ne suis pas sûr que la plupart des classes moyennes et supérieures mettent en œuvre au quotidien... Pour rester sur la question des jouets, la même Mélanie explique ainsi comment elle se constitue une "armoire aux trésors" avec des cadeaux trouvés en promotion "pour si des fois la souris elle passe ou si y'a un anniversaire d'un copain". Une façon aussi de faire face à la pénurie : on pourra continuer à offrir même si la situation financière se dégrade un peu plus...

On se rend compte, avec ces exemples, que la contrainte à laquelle font face les membres des classes populaires n'est pas seulement financière, comme l'analyse Ana Perrin-Heredia dans cet autre article. Il faut y ajouter une contrainte "interactionnelle" ou "sociale". Faire des cadeaux aux enfants à Noël est quelque chose de plus urgent, de plus essentiel finalement, que le respect des engagements contractuels, à rebours des conseils de "bonne gestion" dispensés auprès des classes populaires par les organismes spécialisés (CAF, travailleurs sociaux, associations spécialisées...). Alors que ces ménages font preuve souvent d'une véritable virtuosité dans l'ascétisme, il y a des dépenses "déplacées" d'un point de vue extérieur que l'on se permet parce que leur signification symbolique est forte. Suivons un autre cas, celui de Malika qui sait pourtant si bien éviter les "coups de folie" qu'elle évite purement et simplement de s'approcher des magasins qui pourraient la tenter :

De même, Malika a pu s’autoriser des dépenses « futiles » (là aussi toujours modérées) comme, par exemple, lorsqu’elle s’est endettée auprès d’un de ses frères (à hauteur de 800 euros) et a utilisé l’intégralité de la prime de naissance de son dernier-né pour s’acheter notamment une chambre avec un grand lit et une armoire.
Pour comprendre, cette « folie », c’est-à-dire le fait qu’alors même que Malika fait preuve d’une extrême rigueur dans toutes ses dépenses, elle ait pu réaliser un tel achat, il faut l’envisager comme une « consommation de prestige » pour ces femmes musulmanes, une dépense à laquelle « l’individu ne peut se soustraire que s’il renonce à la fréquentation de ses semblables, à son appartenance au groupe en tant que tel »  [Elias]. Les entretiens ont en effet montré l’attachement de la plupart d’entre elles pour ce bien, à l’instar de ce qu’exprime Kaoutar : « Je lui dit [à son mari] : “ça fait treize ans de mariage, je rêve d’avoir une chambre comme tout le monde !” et pour lui c’est pas important ! »
La chambre à coucher apparaît alors comme un marqueur distinctif d’un certain statut social au sein de ce groupe. Ce type de bien révèle l’enjeu non économique (réputation, honneur, honte, etc.) de l’accès à l’économie : la dépense n’est pas seulement un système de classement dans un ordre économique mais bien un système de classement dans un ordre symbolique. Et il en va ainsi de nombre d’achats, en particulier ceux destinés aux enfants, comme les vêtements et les chaussures de marques ou, plus quotidiennement, les goûters destinés à être consommés dans la cour de récréation, c’est-à-dire au vu et au su de tous.

Ce n'est pas que les classes populaires se laissent endoctriner par les sirènes trop séduisantes du capitalisme, de la télévision et de la consommation à outrance, comme le voudrait une lecture misérabiliste fort séduisante pour ceux qui cherchent la distinction. Il s'agit plutôt, au travers de consommations volontiers somptuaires, de refuser sa situation de dominés, de perdant de l'ordre social, et d'affirmer que l'on vaut mieux que cela. "Y’en a qui regarde le prix au kilo moi j’en suis pas encore arrivée à ce point-là..." dit Christine, l'une des enquêtées les plus pauvres rencontrée par Ana Herrin-Peredia. D'autres peuvent refuser d'aller dans les magasins de hard-discount. Ou se permettent des "coups de folie" quitte à prendre des risques... Cette "folie" n'apparaît finalement pas si "folle", et se contenter de les rappeler à la raison (raison de classe qui plus est) serait oublier les contraintes qui pèsent sur ces vies et sur ces choix.

C'est donc qu'au final, les pauvres ne sont pas pauvres parce que mauvais gestionnaires. Ce qui apparaît, aux membres des classes plus favorisées, comme des "erreurs de gestion" relève en fait soit de pratiques d'adaptation à la pauvreté - que bien des personnes plus favorisées s'avèreraient incapables de mettre en œuvre... - ou comme des pratiques d'adaptation (et de refus) de la disqualification sociale. Si on veut trouver une raison à la pauvreté, on ne pourra pas faire l'économie de s'interroger sur la domination et les rapports entre classes. Il faudra bien se demander pourquoi certains ne retirent pas de leur travail de quoi vivre décemment, ou pourquoi certains ne pouvant travailler sont condamnés à la survie... Et à côté de cette domination toute économique, il ne faudra pas en oublier une autre, plus "interactionnelle" ou "sociale".

Somme de ces deux dominations, bien des ménages enquêtés ont acheté des services dont ils n'ont tout simplement pas besoin comme un abonnement télévision-téléphone-Internet... sans ordinateur. Les démarcheurs fondent sur ces populations comme sur des proies faciles, les poussent au "coup de folie" et profitent ainsi de ce qui ressemble quand même fichtrement à une exploitation économique. Mais là encore, cela n'a grand chose à voir avec des "erreurs" de gestion, résultats d'une simple asymétrie d'information que l'on pourrait régler en étendant les délais de rétraction. Confrontés à des vendeurs aux allures et aux discours d'experts, leur assurant une "affaire exceptionnel" et s'impatientant volontiers s'ils tentent de lire un contrat écrit dans un vocabulaire hérmétique, les membres des classes populaires sont renvoyés à leur proverbiale incompétence économique, qu'ils en sont venus eux-mêmes à tenir comme évidente. Dans le rapport marchand, c'est-à-dire dans la rencontre avec le vendeur, les classes populaires sont ainsi placées en position de faiblesse non pas par une incapacité à gérer leur argent mais par leurs difficultés à rejeter les injonctions économiques et sociales qui leur sont faites :

En définitive, le rapport à la dimension sociale de la contrainte économique peut se définir comme la manière dont les individus se sentent autorisés ou non à résister aux pressions sociales exercées à leur encontre pour qu’ils consomment d’une certaine manière, en augmentant leurs dépenses ou, au contraire, en les ajustant à leur revenu. Ce serait donc dans la manière d’accepter ou, au contraire, de lutter contre les effets d’imposition contenus dans la dimension sociale de la domination économique que résiderait l’une des clés de bien des variations de la structure de consommation de ménages aux caractéristiques économiques apparemment similaires. Il devient ainsi possible de penser autrement les « tentations » auxquelles cèdent, parfois, les plus démunis économiquement, quitte, aux yeux de certains accompagnateurs budgétaires, à aggraver leur situation économique.

Revenons à la proposition de verser tout ou partie des aides sociales "en nature", ce terme englobant les bons d'achat dont la destination est prescrite. A la lumière des travaux ici présentés, il devient claire que, comme d'autres propositions, elle est une mauvaise solution à un mauvais problème. Appuyée sur l'idée que les pauvres sont pauvres parce qu'ils gèrent mal leur argent, elle ne peut que passer à côté des véritables enjeux : l'étendue des inégalités, la faiblesse des salaires, le chômage, la misère, l'exploitation économique... Mais en outre, c'est une solution qui pourrait bien n'être rien d'autre que nuisible : en renvoyant à la figure des pauvres leur soi-disante incompétence économique, elle est de nature à renforcer une domination sociale, un ensemble de socialisation qui les désarme dans les interactions marchandes... et les conduit, théorème de Thomas oblige, se retrouver dans des situations encore plus précaires, jusqu'au sur-endettement. Charmant cadeau de Noël que l'on propose aux plus démunis : le message que, malgré leurs efforts quotidiens, ils demeurent par nature incompétent... et seuls responsables de leur pauvreté.

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Is "Expat" the New White ?

En Mars dernier, au moins cinq personnes différentes m'ont envoyé un article du Guardian se demandant "pourquoi les Blancs sont des expatriés alors que les autres sont des migrants ?". Celui-ci a suffisamment retenu l'attention pour faire l'objet de quelques recensions et traductions en français : dans l'Express, dans Courrier International, sur le site Les Mots Sont Importants, sur Slate, sur le site Jeune Afrique. J'en oublie sans doute. La critique du racisme qui se cache derrière la distinction "expatrié/migrant" est un point de passage obligé de toute réflexion sérieuse sur les migrations internationales. Mais appeler, comme le fait l'article, à remplacer "expat" par "migrant" n'est pas une attitude aussi critique que l'on pourrait le croire.

L'article du Guardian, écrit par le militant Mawuna Remarque Koutonin, présente une réflexion assez proche de celle dont je suis parti, il y a [chiffre indécent] ans, au moment où j'ai eu l'idée de mon sujet de thèse : quand on parle des "expatriés", on ne fait que parler de migrants sous un autre nom, et on refuse donc de traiter de la même façon des cas a priori comparables. Et ce, dit Koutonin, pour des motifs racistes :

Les Africains, les Arabes, les Asiatiques sont vus comme des immigrés. Les Européens sont des expatriés car ils ne sont pas considérés comme étant au même niveau que les autres. Ils sont supérieurs. « Immigré » est un terme qu’on réserve aux « races inférieures » [Traduction : Nelly Dupont pour LMSI].

Le terme "expatrié" serait ainsi un terme raciste euphémisé, l'héritage d'une idéologie supremaciste et le produit du système raciste. L'article sonne incontestablement juste. En France, alors que l'on parle d'"expatriés" pour désigner nos ressortissants installés à l'étranger, le terme "immigrés" est devenu une façon délicate de désigner les racisés, et ce jusque dans les épreuves scolaires. La réflexion est somme toute classique, mais elle est présentée avec une efficacité implacable qui explique beaucoup du succès de l'article.

Remarque juste, mais quelque peu incomplète. Certes, la dimension raciale est importante dans l'usage du terme "expatrié", mais elle est loin d'être la seule. Au moment où je réfléchissais à mon projet de thèse, c'était plutôt des différences de classes que j'avais en tête : les "expatriés" désignent les migrants riches/qualifiés, les "immigrés" les migrants pauvres/non qualifiés. Et il faut y ajouter une dimension genrée : comme le notent Daphnee Berry et Myrtle Bell, la figure de l'expatrié se conjugue d'abord au masculin. "Expat" n'est pas un euphémisme pour dire "Blanc", mais plutôt pour dire "homme blanc de classe supérieure"...

D'une façon générale, c'est tout le vocabulaire des migrations qui repose sur la hiérarchisation. La chercheuse Adele Jones résume ainsi les différences d'appréhension entre les différentes migrations :

For example, the British engineer working for a multinational oil company in Trinidad is a British expatriate and the French man in his Dominican tax haven a tax exile; these constructs signify outsider but not inferiorized other. However, the female factory worker from Aruba who migrates to Holland to work is constructed as other and is inferiorized.

Résumer la distinction "expatrié/migrant" à un héritage de l'idéologie supremaciste ou même à la hiérarchisation des races, même euphémisé, est incomplet. Cela efface non seulement les autres dimensions en jeu, mais cela oublie en outre que les expatriés sont eux-aussi "altérisés", c'est-à-dire considérés comme "autres" mais d'une façon bien différente des "migrants". Si pour ces derniers, l'altérité est un stigmate, celle des "expatriés" est valorisée ou célébrée comme un enrichissement. Les "expatriés", en fait, ne s'opposent pas seulement, au plan idéologique, aux "immigrés", mais aussi aux "locaux". Dans les entretiens que j'ai mené, mes "expats" se situent beaucoup plus souvent par rapport aux "Franco-Français" qu'aux autres migrants. On peut ainsi comprendre l'empressement qu'il y a à faire parler les Français de l'étranger pour justifier à peu près n'importe quoi au plan politique.

Si on peut enrichir ainsi l'analyse, les remarques de Koutonin n'en sont pas pour autant invalidées, et l'on peut partager son irritation à voir cette distinction bien artificielle inscrite dans notre langage. Son invitation à nous débarrasser de ces croyances reste parfaitement compréhensible. Pour cela, il propose de lutter au niveau du vocabulaire :

La plupart des Blancs nient le fait qu’ils bénéficient des privilèges d’un système raciste. Et pourquoi pas ? Mais il est de notre responsabilité de pointer et de leur nier ces privilèges tout droit hérités d’une idéologie suprémaciste dépassée. La prochaine fois que vous voyez un de ces expats en Afrique, appelez-le immigré comme tout le monde. Si cela le heurte, il peut bien faire des bonds et en rester là ("they can jump in the air and stay there"). Mais la déconstruction politique de cette représentation surannée du monde doit se poursuivre.

Le problème est le suivant : il est en fait peu probable que les "expats" s'en sentent démesurément outrés. Il est même tout à fait probable qu'ils s'en fichent. Parmi mes enquêtés "expats", certains se qualifient spontanément de "migrants" ou d'"immigrés". Toujours avec un sourire en coin cependant : ils savent qu'ils ne sont pas comme les autres "immigrés" dont on parle dans les médias, et quand ils me parlent, ils savent que je sais... Travaillant sur une population encore plus aisée que la mienne, Anne-Catherine Wagner rapportait ces propos, extraits d'un entretien avec un cadre dirigeant étranger "heureux de ne pas être un immigré en France" :

C'était pareil en Bavière. J'ai trouvé les gens très aimables, très simples. Il n'y avait pas de problème parce que je n'étais un pas un "gastarbeiter", c'est-à-dire un Grec ou un Turc [rire]. Je plaisantais, je disais "je suis un gastarbeiter dans votre pays". On me répondait "Oh, non monsieur (Alland), vous n'êtes pas un gastarbeiter, vous êtes anglais !". Peut(être une question de couleur, d'origine...

L'humour, on le comprend, lui permet de s'appliquer le terme de gastarbeiter (littérallement "travailleur invité", un terme encore plus stigmatisant que notre "immigré") tout en le mettant à distance. Un autre, Autrichien vivant en France, peut dire : "Après tout je suis un immigré ! [rire]. Mes plus chers amis ne se privent pas de me le rappeler, ils m'appellent quelquefois leur travailleur immigré préféré". Les "expats" peuvent bien s'appeler eux-mêmes "migrant" ou "immigré", ils savent qu'ils ne sont pas comme les autres, et qu'ils ne seront de toutes façons pas traités comme les autres.

Pire encore : les "expats" pourraient même trouver appréciable d'être renommés "migrants" (surtout qu'ils resteront quoi qu'il en soit des "migrants qualifiés"). Je ne compte plus le nombre de mes enquêtés qui m'expliquent qu'ils ne sont pas "comme les autres expatriés", que eux ont fait de vrais efforts pour découvrir leur pays d'accueil, pour s'y intégrer, etc. Le terme "expatrié" a ses propres stigmates, même s'ils sont infiniment plus faciles à supporter que ceux des "immigrés". Etre des migrants "comme les autres" validerait, pour bon nombre des "expats", la présentation idéologiques qu'ils se donnent d'eux-mêmes : celle d'aventuriers courageux parti à la découverte de l'inconnu. C'est ce que révèle , par exemple, ce billet d'un blog du Wall Street Journal, que cite d'ailleurs Koutounin : se demandant qui est un "expat" à Honk-Kong, il conclue qu'être "expat", c'est vivre entre deux mondes, toujours mobile autrement dit :

My recent decision to extend my Hong Kong visa, paving a path toward eventual permanent residency, anchors me to a city that itself floats between East and West. Maybe that’s what an expat is today: not a foreigner, not a sojourner, but someone who lives between worlds.

La critique du vocabulaire, pour utile et nécessaire qu'elle soit, touche ici ses limites. Loin de constituer un acte de critique sociale et politique fort, elle prend le risque, si on reste de là, de renforcer l'idéologie que l'on voulait combattre.

Il est pourtant possible de perturber les discours dominants de façon beaucoup plus efficaces. Les "expats" se présentent et sont présentés comme particulièrement "mobiles", et cela est, comme l'analyse Zygmunt Bauman, au fondement de leur pouvoir ? Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Si la mobilité implique, comme le dit Ernest Burgess, "changement, expérience nouvelle, stimulation" et se distingue donc du simple déplacement, celui que vous effectuez par exemple tous les jours pour aller au boulot, alors les "expats" que j'ai interviewé sont pour bon nombre d'entre eux bien peu mobiles. Certes, ils ont traversé de grandes distances, enjambés des océans, changer de continent... mais pour bon nombre d'entre eux, c'est pour se retrouver dans les grandes "villes globales", où la vie n'est finalement pas si différente qu'à Paris ou dans l'Occident. Ils y fréquentent d'autres Français ou d'autres "expats" qui partagent, comme ils le disent parfois, la même "culture internationale" - occidentale et anglo-saxonne - et lorsqu'ils fréquentent des "locaux", les proximités de classe sont finalement plus fortes : ce sont les natifs "qui ont voyagé", qui parlent Anglais ou Français, qui sont "ouverts"... Certains sont particulièrement conscients qu'ils peuvent voyager sans jamais faire l'expérience de l'altérité :

J'ai pas mal voyagé et je m'aperçois que, où que tu ailles, tu auras toujours des Français, des Européens et tout ça, tu vois, si tu cherches, tu en trouves. Toujours moyen d'être avec d'autres expatriés. Et puis, ouais, quand tu vis la vie d'expatrié, en fait, ben, déjà t'as un plus haut niveau de vie que les autres, donc tu peux vivre mieux, et puis ouais, tu peux traîner avec d'autres expatriés, tu peux traîner avec d'autres Français, tu vas dans des bons restaurants, tu vas à la gym, machin, enfin, t'as exactement la même vie qu'en Europe, sauf que t'es à l'autre bout du monde et que t'as un niveau de vie beaucoup plus élevé, donc au final t'y gagnes sur tous les plans. Après, c'est vrai qu'il faut se taper les Chinois [rires], mais bon, les Chinois, ça a d'autres bons côtés, mais... Ouais, encore une fois, c'est enrichissant de rencontrer des différentes cultures. C'est pas plus mal.

Evidemment, tous les Français de l'étranger ne correspondent pas à cette image, et certains parviennent à rencontrer l'altérité. Il leur faut parfois lutter, d'ailleurs, car sortir des chemins balisés n'est pas forcément simple. Mais le fait est que les "expats" ont la possibilité de voyager sans être mobiles, dans des espaces sécurisés et familiers où l'altérité est finalement très contrôlée... Les récits des différences culturelles rencontrées à l'étranger sont ainsi très policés : ils portent sur la façon d'organiser les réunions ou de répondre à un mail, parfois sur les façons de recevoir (ou de ne pas recevoir) des amis, etc. On n'est pas loin, parfois, de certains dialogues cinématographiques fameux :



Au contraire, un "immigré" a, de ce point de vue, beaucoup plus de chances de faire l'expérience de l'altérité. Toute une littérature sur la "mondialisation par le bas" recompose l'image classique du migrant des classes populaires comme déraciné. Alejandro Portes montre, par exemple, comment les immigrés des Caraïbes et d'ailleurs constituent aux Etats-Unis des espaces de circulation et d'échanges, économiques et culturels, qui recomposent les frontières classiques. Alain Tarrius met en avant des circulations continuelles sur tous le pourtour méditéranéens, où les migrants profitent des liens qu'ils peuvent établir entre les différents pays. Si l'on cherche qui vit "entre deux mondes", on a plus de chances de les trouver dans les classes populaires que dans les classes supérieures. Cette vie n'est certes pas facile, mais elle implique une bien plus grande mobilité que celle qui peut se rencontrer en haut de l'échelle sociale. Il est d'ailleurs notables que, lorsque Mark Granovetter veut théoriser sur la sociologie des entrepreneurs, il se tourne vers l'étude des migrants chinois ou balinais plutôt que vers les dirigeants des grandes boîtes.

On obtient ainsi un tableau renversé par rapport à l'idéologie dominante : les classes populaires apparaissent comme plus mobiles que les classes supérieures. Et pourtant ce sont ces dernières qui bénéficient du prestige et des récompenses de la mobilité ! Les termes "expats"/"migrants" désignent aussi l'intégration ou non des individus au capitalisme global : le salarié ou le chercheur français qui aura passé quelques années aux Etats-Unis sera auréolé de la gloire d'être "mobile, adaptable, flexible, etc.", un prestige inaccessible aux "immigrés". Le pouvoir des classes dominantes se révèle alors comme beaucoup plus qu'un pouvoir sur les mots et redevient un pouvoir effectif de mise à distance de l'altérité, de la différence et des "indésirables"... et de clôture des marchés. La mobilité des classes populaires apparaît, quand elle, comme une tentative de construire d'autres espaces et d'autres lieux de circulation, sous la contrainte mais pas forcément sans initiatives. De là à y voir une certaine lutte, il n'y a qu'un pas que je vous laisserais franchir si ça vous dit...

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