L’engagement contre une « dépolitisation » politique du monde scientifique

Troisième édition des "invité.e.s d'Une heure de peine", manifestation a-périodique et aléatoire qui dépend surtout des gens sympas et talentueux que mon activité (elle-même a-périodique et aléatoire) m'amène à rencontrer. Après Clément Salviani et Alex Mahoudeau, c'est au tour de Tristan Dominguez et Guillaume Michez, deux passionnés de sociologie qui ont des choses à dire, qui lancent ici leur projet Sociodysée, une démarche de vulgarisation qui ne pouvait évidemment que me plaire. Voici donc leur premier texte, sur la question de l'engagement des scientifiques, une problématique qui fait l'objet de beaucoup de débat sur Twitter et ailleurs mais pas forcément beaucoup de compétences. Espérons qu'avec ce billet, les choses soient un peu plus claires. Pour ma part, j'espère avoir encore d'autres invité.e.s talentueu.se.s à l'avenir. Comme ça, quand ils et elles seront riches et célèbres (ou juste riches), ils se souviendront de moi. Sans plus attendre, je laisse donc la parole aux stars du jour :

Avant d’entamer cette article nous voulions préciser certains détails de son écriture et vous présenter la démarche de notre projet : Sociodysee. Bien qu’encore balbutiant notre intention est de proposer une vulgarisation, une clarification de la sociologie, ses théories, ses auteurs et ses objets. Pour se faire, nous vous parlerons dune thématique sociologique qui tournera autour d’un fil rouge ; un concept, un auteur ou encore une question et si le premier de notre de notre travail est un texte nous comptons faire varier les formats. Il nous semble qu’il existe des angles morts dans les formes de communication entretenues entre le grand public et les sociologues, nous faisons donc le pari de vous parler le plus simplement et le mieux possible de sociologie.
Il vous faut savoir que nous ne sommes pas sociologues, nous sommes diplômés d’un master recherche de sociologie. Cependant nous n’avons pas de doctorat, hors c'est le coût d’entrée dans le champs scientifique. Par conséquent nous ne nous considérons évidement pas comme des sociologues, nous ne produisons pas de connaissances mais nous considérons capable de les manier et en l’occurrence de les transmettre.

Patience, rigueur et abnégation sont des qualités essentielles pour décrire le scientifique idéal. Selon certains, ces qualités à une échelle individuelle sembleraient se suffirent à elles même. Cette exigence irait même jusqu'à la nécessité de la neutralité politique en revendiquant la science comme étant apolitique car découlant d’une méthode objective. Cependant, il y a là une confusion entre méthode scientifique et apolitisme, on ne voit pas pourquoi un énoncé qui aurait des implications politiques ne pourraient pas être réfutables dans le sens poppérien du terme, et vice-versa. Ces idées sont également empreintes d’un scientisme naïf et quelque peu archaïque, ne prenant pas en compte la réalité de la recherche pourtant largement décrite par la sociologie.


Les partisans de cette vision accusent d’ailleurs souvent la sociologie des sciences de “relativisme” lorsqu’elle montre le fait que le monde scientifique est autre chose que la confrontation rationnelle d’idées désincarnées de ses agents ou de ses objets. Un bon scientifique serait un scientifique “désengagé”, dans le sens où il ne connaîtrait aucun engagement politique, moral voire même social – tout en s'abstenant de questionner, voire en promouvant de fait, un ordre social particulier. La garantie de l’autonomie de l’activité scientifique reposerait sur cet éloignement de la « société » par les chercheurs, ces-derniers respectant des normes et travaillant d’arrache-pied à acquérir un esprit critique individuel désengagé de toute considération extra-scientifique.

Il nous semble au contraire que la science ne se comprend qu’à travers les engagements qu’elle oblige. Loin du chercheur moral, nous souhaitons montrer un chercheur social. Nous pensons néanmoins que cette notion d’engagement est souvent mal comprise et qu’on peut tenter d’en redéfinir la sémantique. On l’associe en effet trop souvent au militantisme (vu par certain.e.s comme une tare dont on doit se débarrasser pour accéder à la réalité des faits) dont des réflexions documentées et connues ont déjà été portées. Nous voudrions alors le comprendre d’une autre façon (qui éclairera une partie de ce premier sens), en définissant plus la façon dont les chercheurs.es sont engagés par la structure des relations du champ scientifique. Faire de la science, c’est devoir s’engager à suivre les règles du jeu s’imposant socialement au chercheur.

Notre ambition consiste dans notre première partie à contrecarrer une vision scientiste et  internaliste de la science qui souffre des difficultés à ne pas être ambiguë concernant les prises de position des chercheurs (elle décrit par exemple des travaux et des auteurs bien différents par le terme de « gauche académique », réduisant des postures épistémologiques à des positions sur le champ politique). Pour cela nous procéderons en deux temps, dont le fil rouge est une réflexion portée autour de la notion de champ. Premièrement, nous montrerons que les conditions de possibilité de l’exercice de la raison sont permises par la construction sociale d’un espace spécifique (le champ), modelant les habitus et excluant celles et ceux qui n’ont pas les dispositions requises. Secondement, nous porterons une réflexions autour de l’autonomie de ce champ, dont les travaux sur la question ont montré que sa garantie était une question plus complexe qu’il n’y paraissait.


I/ LES ENGAGEMENTS DU CHAMP

Lorsqu’on s’intéresse à l’activité scientifique à travers la notion de champ, nous voyons combien les chercheurs sont « engagés », c’est-à-dire liés entre eux. L’activité scientifique n’est possible que dans cet engagement. Nous allons donc voir ce que cette notion nous permet de dire sur la science. Nous verrons ensuite que la science se comprend à travers les pratiques scientifiques, donc par une analyse du corps des chercheurs.

A) Engagé de force: les luttes du champ

Le champ se comprend comme une structure de relations et de luttes. Puisque nous les reprenons, contextualisons un minimum les travaux de Bourdieu sur la science : le champ scientifique est issu de l'ambition d’une théorie générale, celle des champs et vient se ranger aux côtés de travaux antérieures (champ intellectuel, artistique, religieux, haute couture etc.). L'intention est donc d’appliquer le concept de champ à l’univers de la science « pure ». Ainsi, cet espace social est comme les autres, avec les invariants communs à tous les champs : soit des rapports de forces, des luttes, des stratégies, des intérêts et des profits etc. Néanmoins, ces invariants auront une forme spécifique. C’est dans ce double regard que nous portons notre regard sur l’activité scientifique, ses luttes et ses enjeux.

1. La formation du champ scientifique

Le champ permet d’introduire  l’appréhension d’une structure de relations objectives (entres les différents agents du champ scientifique : chercheurs, laboratoires). Cette proposition est à intégrer avec une critique d’approches qui tendrait à penser les laboratoires comme des espaces clos. Or Bourdieu expose une série « d’emboitements structuraux » : « Le laboratoire est un microcosme social qui est lui-même situé dans un espace comportant d’autres laboratoires constitutifs d’une discipline (elle-même située dans un espace, lui aussi hiérarchisé, des disciplines) et qui doit une part très importante de ses propriétés à la position qu’il occupe dans cet espace. » (Bourdieu 2001 p. 68) Cette conception permet de chercher les principes explicatifs de la science au-delà de ses espaces effectifs de production. Nous verrons plus loin également que le champ lui-même n’est pas isolé du reste de la société ou des autres champs.


Cet espace de position est également relationnel, autrement dit il faut le penser comme un champ de force. Les relations entre chaque agent contribuent à créer le champ et ses rapports de force. L’enjeu principal du champ scientifique est donc le monopole de l’autorité scientifique « comme une capacité technique et comme pouvoir social […] Entendu au sens de capacité de parler et d’agir légitimement (c’est-a-dire de manière autorisée et avec autorité) en matière de science » (Bourdieu 1976, p. 89). Il est à noter que le travail de Bourdieu vient s’ajouter à une période où la sociologie des sciences d’inspiration Mertoniene, qu’il qualifiera de tradition structuro-fonctionnaliste, se verra battue en brèche et ce principalement par la critique d’une vision pacifiste de la science. « Dire que le champ est un lieu de luttes, ce n'est pas seulement rompre avec l'image irénique de la "communauté scientifique" telle que la décrit l'hagiographie scientifique -et souvent, après elle, la sociologie de la science-, c'est-à-dire avec l'idée d'une sorte de « règne des fins » qui ne connaîtrait pas d’autres lois que celle de la concurrence pure et parfaite des idées, infailliblement tranchée par la force intrinsèque de l’idée vraie. C’est aussi rappeler que le fonctionnement même du champ scientifique produit et suppose une forme spécifique d’intérêt (les pratiques scientifiques n’apparaissant comme « désintéressées que par référence à des intérêts différents, produits et exigés par d’autres champs » (Bourdieu 1976, p. 89)

Ainsi, le champ, en plus d’être un espace de relation, est aussi un champ de luttes ; un « champ d’action socialement construit où les agents dotés de ressources pour différentes s’affrontent pour conserver ou transformer les rapports de force en vigueur ». (Bourdieu 2001 p. 72). Ce sont les positions et la distribution du capital auprès des agents du champ qui joueront sur leurs stratégies. Ces luttes s’illustrent autour de l’opposition entre les dominants, capable d’imposer les représentations légitimes de la science en adéquation avec leurs intérêts, et les dominés. Les enjeux de ces luttes demeurent fondamentaux dans la construction du champ et de ses frontières.

Prenons un exemple avec Yves Gingras, où nous apprenons même que la constitution de cet espace, de ce champ, est synonyme d’exclusion des agents n’ayant pas les dispositions nécessaires à la compréhension des travaux et de leurs évolutions. Il prend alors l’exemple de la mathématisation croissante de la physique au XVIII° siècle, rendant l’accès aux amateurs et philosophes beaucoup plus difficile et la professionnalisation des physiciens possible : « Si un abîme sépare désormais, du moins dans les sciences physiques, le charlatan et le savant, c’est que les conditions intellectuelles et sociales d’accès a la cite physicienne se sont transformées de façon importante entre, disons, 1750 et 1850. L’une de ces transformations (…) est justement la mathématisation croissante de la physique. » (Gingras, p. 119) Cette exclusion des individus qui ne voulaient ou qui ne pouvaient pas mathématiser la nature ne s’est pas faite sans résistance, parfois agressive, mais a été une condition sociale de possibilité des progrès de la raison (dont on pourrait donc en conclure que celui-ci passe moins par la libre expression de chacun et l’ouverture du champ à tous que par la formation d’une cité savante excluante). Il montre bien que cette lutte sociale pour la légitimité de « dire le vrai » implique des perdants.

2. Comprendre la lutte au sein du champ

Une fois que le champ scientifique est formé, il n’est pas « clos » pour autant et des luttes continuent à redéfinir les frontières, les pratiques et l’autorité scientifique. Cette notion nous permet de comprendre la science comme une activité dynamique et produite par les agents et leurs dispositions (rompant avec l’idée irénique d’une marche téléologique inéluctable vers la raison et la vérité). Par exemple, Panofsky montre que si des recherches autour de notions comme celles de races ont pu être possibles, c’est par des logiques du champ qu’il resitue (Panofsky, 2017).

Afin de mieux comprendre la lutte du champ scientifique, il faut comprendre que tous les agents n’ont pas tous le même poids dans le champ et que des ressources spécifiques y résident. Ces ressources sont regroupées sous le nom de « capital scientifique » et se déclinent en deux espèces dans ce champ (on y reviendra). C’est donc la structure et le volume du capital qui le détermine (en plus de dépendre de tous les autres points et des relations entre chacun des autres points). Ainsi, le fait de détenir un capital scientifique important est synonyme de poids dans le champ. Le capital scientifique repose sur la connaissance et la reconnaissance, une caution de crédibilité qui permet de faire confiance à priori a un chercheur.

Cette déclinaison sous deux formes se fait de la manière suivante : le capital temporel, fortement lié aux institutions et à leurs postes de directions (direction de laboratoire, de départements, de commissions, comités d’évaluation) et le crédit scientifique. La première forme de capital permet d’exercer un pouvoir sur les moyens de production et de reproduction de la science (attribution de crédits, contrats, postes et donc une gestion des carrières). Son accumulation passe par la participation à des instances institutionnelles scientifique (jury de thèse, commission), il constitue un forme de capital bureaucratique. L’autre forme de capital scientifique revêt des allures moins « administratives » et concerne ici un crédit purement scientifique et son accumulation passe davantage des contributions scientifiques qui ont fait preuve de plus de reconnaissance que ses pairs.   
Bourdieu insiste bien sur la logique intrinsèque propre au champ scientifique, et cela en rompant avec différentes traditions. D’une part il s’attache à démonter l’analyse purement « politique » de la science, selon laquelle les énoncés scientifique ne sont que les reflets des positions politiques. Il montre que les prises de positions dans les luttes pour les ressources matérielles (crédits, instruments etc.) ne se réduisent pas aux prises de positions politiques. D’autre part, l’approche purement intellectuelle postulant la “pureté” des énoncés scientifique vis à vis du « social » occulte le fait que la définition de la science et ses méthodes sont un enjeu de lutte.

Avant d’aller plus loin, il est important de développer le versant dispositionnaliste de la théorie de l’action de Bourdieu. L’activité scientifique se comprend comme le produit d’un habitus scientifique, un sens pratique, cela en opposition à une vision logiciste normative qui insiste sur une formalisation a posteriori de l’activité scientifique et pas de la réalité du « métier .

B. Engagé corps et âme

En ayant insisté sur la dimension relationnelle du champ, nous avons pu voir que les conditions de possibilité de la science sont structurelles et historiques. Nous aimerions également éclairer une réalité en continuité de cette analyse, se concentrant alors sur les pratiques scientifiques et le corps des chercheurs. Bien évidemment, ces deux niveaux ne sont nullement en opposition, bien au contraire, faisant partie d’une seule et même réalité. Les dispositions acquises dans un champ concernent bien évidemment les façons de voir, de peser et d’agir des agents.

1. Illusio et ethos des scientifiques

Loin de l’idée de l’exercice de la pure raison des chercheurs, l’observation des chercheurs en action révèlent l’importance des pratiques, des façons de voir, de penser et de sentir dans l’activité scientifique. L’habitus a donc toute sa légitimité en tant qu’outil méthodologique et d’investigation (Wacquant, 2010). L’habitus est une acquisition par l’inscription dans un champ. C’est à travers une histoire et des dynamiques sociales (autant individuelles que collectives) qu’il s’apprend et que les dispositions prennent formes. La reconnaissance des capitaux et donc la possibilité de leur acquisition sont garanties par un habitus approprié à l’état du champ, produisant alors l’illusio des scientifiques et donc la possibilité des luttes du champ.

L’habitus, étant en même temps le produit de la structure du champ et la condition de la participation pour l’agent au champ, est la possibilité de participation à l’activité scientifique. Pour reprendre Gingras : « (…) ce sont ces institutions qui assurent l’homogénéité (relative) de la cite savante en inculquant, par l’action pédagogique, des habitus scientifiques, c’est-à-dire des schèmes générateurs de pratiques, de perception et d’évaluation des pratiques propres a un champ a un moment donné de son histoire » (Gingras, p. 150). Les pratiques scientifiques sont donc apprises et situées dans le champ (donc dans la lutte). Les méthodes et les postures épistémologiques ne peuvent se comprendre sans la structure des relations objectives qui les produit et les situe socialement.

Enfin, la notion d’habitus permet de mettre en perspective l’habitus des scientifiques propre au champ scientifique avec d’autres apprentissages acquis dans d’autres champs, permettant de comprendre leur parcours et l’activité scientifique comme le produit d’une trajectoire sociale. Nous donnerons pour exemple le travail de Patarin-Jossec sur les astronautes, permettant de comprendre la sérendipité comme une concordance de deux habitus distincts : une hexis scientifique et une hexis bureaucratique. Durant la formation en vue de la préparation des vols spatiaux vers la station spatiale internationale, elle observe que : « L’habitus du scientifique est ainsi remplacé par un dispositif bureaucratique – du fait de la délégation d’une pratique du champ scientifique vers le champ bureaucratique –, lequel dépendra du temps de développement d’un habitus astronautique. ». Ainsi, le champ bureaucratique est moins sensible à la découverte qu’au respect de normes pour la sécurité (les enjeux sont énormes en termes de vie humaine dans la station spatiale internationale) « Le temps de l’expérience est ainsi un moment de lutte entre les deux champs pour le monopole de la gestion de son temps, lors duquel s’objectivent les ressources des agents et où peuvent se convertir des capitaux propres à chaque champ de production spécifique. », favorisant les découvertes inattendues (Patarin-Jossec).

2. Habitus et rapport à l’objet

On a l’idée que les chercheurs doivent être désengagés de leur objet afin de produire de la connaissance. Pourtant, rien n’est plus faux et dès qu’on entend un scientifique parler de son sujet de recherche, on y voit souvent un être passionné. L’objectif ici n’est pas de décrire le champ scientifique comme un monde romantique (bien au contraire) mais de montrer une autre forme d’engagement qui se trouve dans le corps et les dispositions des scientifiques. En effet, l’intérêt porté pour un objet (et les façons de l’envisager) peuvent se comprendre à travers la trajectoire sociale et scientifique des agents. L’un des éléments les plus flagrants de cet état de fait est la division genrée des disciplines et, au sein des disciplines, des objets.

L’objectif n’est alors pas de juger mais de permettre de construire un cadre permettant de comprendre les pratiques scientifiques (et à partir de là, revoir nos jugements et ne pas considérer qu’un chercheur a un biais sitôt qu’il éprouve de la sympathie ou de la répulsion pour son objet, ce serait alors ne plus croire à la méthode scientifique qui permet d’aller au-delà de nos émotions). Il n’y a pas plus relativiste qu’un jugement de l’activité scientifique basé non pas sur les méthodes mais sur les affiliations sentimentales aux objets étudiés (ces-dernières peuvent parfois expliquer des égarements mais n’en sont pas la détermination d’un manque de rigueur).

Il est donc maintenant nécessaire d’élargir l’analyse au seul champ scientifique afin de comprendre l’engagement des chercheurs et ce qu’il implique dans leur activité.

II/ LES CHAMPS DE L'ENGAGEMENT

Nous avons vu comment le champ engageait le chercheur dans l’activité scientifique, c’est-à-dire dans des rapports de force au sein d’un espace social spécifique. Il nous semble néanmoins que cette vision reste assez partielle et internaliste et ne prend pas suffisamment en compte toutes les formes d’engagement auxquels le chercheur est sujet (comme l’engagement politique). Nous allons donc maintenant étudier les autres formes d’engagement, extérieurs à la spécificité scientifique, qui peuvent constituer aussi bien l’habitus scientifique que la structure du champ scientifique, en posant alors la question de l’autonomie de ce champ.

A) Engagé partout

Les scientifiques ne sont pas des purs êtres rationnels et ont d’autres raisons de s’engager dans l’activité scientifique que la simple recherche de la vérité. Relever ce fait n’est pas succomber au relativisme mais bien prendre en compte une réalité observée par plusieurs sociologues. Il nous est alors nécessaire de réfléchir à la place de ces engagements dans le champ scientifique et la carrière des chercheurs.

1. Entremêlement des engagements individuels

Si les luttes au sein du champ scientifique connaissent une autonomie relative, il est plus difficile lorsqu’on retrace la carrière (et donc la trajectoire sociale) d’un chercheur ce qui relève proprement de la science et ce qui appartient à ses engagements politiques. Si, lorsqu’on étudie l’état du champ, il faut faire preuve de discernement entre les prises de positions et leurs appartenances respectives, le choix de l’engagement dans la science résulte parfois, au niveau individuel, d’un engagement politique.

La carrière de Lazarsfeld telle que décrite par M. Pollak est en cela une très bonne illustration de l’entremêlement des engagements individuels. Par exemple, sur son enquête du chômage de longue durée : « Cette étude sur les effets sociaux du chômage prolongé dans la petite vile de Marienthal est l’œuvre la plus importante de cette époque, élaborée sous la direction de Lazarsfeld par un groupe de jeunes chercheurs, tous militants au parti socialiste, parmi lesquels Hans Zeisel et sa deuxième femme Maria Jahoda. (…) La rencontre des intérêts scientifiques et des préoccupations politiques y est évidente » (Pollak, p. 47).

La recherche de la vérité se fait souvent en vue de l’action et de l’intérêt politiques des chercheurs. C’est d’ailleurs tout le sens du mot de Durkheim que les habitués de ce blog connaissent bien : les sciences ne vaudraient pas « une heure de peine si elles ne devaient avoir qu'un intérêt spéculatif ». Il nous faut alors poser la question du dêmélement de ces différents engagements.

2. La question de l’homologie entre le champ scientifique et le champ politique 

Il ne faut néanmoins pas tout confondre, comme le font certains, en mettant la charrue avant les bœufs, c’est-à-dire en voyant l’engagement politique dans le choix d’usage de méthodes ou dans la construction d’objets scientifiques (Daniel Bizeul en avait d’ailleurs souffert, certains de ces collègues voyaient dans son choix de l’étude des partisans du FN par la méthode compréhensive, une acceptation idéologique des assertions de l’extrême droite). Si un certain engagement scientifique peut trouver une explication dans les engagements politiques, on ne peut tout réduire à ce dernier et le lien entre les deux méritent une observation au cas par cas, en prenant en compte les trajectoires individuelles et les « ponts » structurels entre les deux champs.

Dès lors, il nous paraît que parler, par exemple, de « gauche académique » revient à confondre deux espaces sociaux différents, c’est-à-dire analyser le champ scientifique à partir de positions et de prises de position du champ politique. Cette vision est tout à fait relativiste, ne laissant que peu de place à la logique interne et aux engagements spécifiques que le champ scientifique impose (c’est absoudre les relations sociales spécifiques à cet espace pour les comprendre au travers du prisme de la structuration des rapports de force d’un autre espace).

La notion de champ permet de préserver les spécificités des luttes réglées entre scientifiques tout en étant sensible à l’existence de certaines homologies avec le monde politique. Ces homologies, dès lors qu’on accepte cette vision de l’activité scientifique, ne sont pas totales et, en prenant de la hauteur, peuvent se comprendre socialement. C’est donc moins en termes de biais ou d’engagements politiques que nous cherchons à comprendre cette homologie qu’à travers une analyse qui s’attarde sur les habitus concordants entre les champs (ce qu’on nomme plus communément l’homologie structurale) et les acteurs permettant la traduction de capitaux spécifiques acquis dans un champ en ressources dans d’autres champs (la question est d’ailleurs posée en profondeur par Olivier Roueff).

Il nous semble que cette lecture est moins morale et plus scientifique, dans le sens où elle pose la question de la concordance entre activités scientifiques et positionnements politiques par le biais d’une recherche théorique et d’un appel à sa réponse par des travaux empiriques.

B) Des gages d'indépendance: la question de l'autonomie scientifique

Ces questions nous amènent à une autre qui est souvent évoquée lorsqu’on parle d’engagement politique en sciences (et qui recouvre une réalité qui va au-delà du seul monde politique) : l’autonomie de l’activité scientifique. Dès lors qu’on a montré la possibilité des homologies et que dans cette lutte entre chercheurs, des pressions extérieurs peuvent survenir, on a en quelque sorte « ouvert le champ ». C’est de ce sujet que nous allons maintenant traiter.

1. Autonomie et désengagement

On a souvent dans l’idée que la façon la plus efficace de permettre aux scientifiques de ne subir aucune pression extérieure se trouve par le désengagement. La tour d’ivoire permettrait de n’être atteint par personne et donc de pouvoir garantir une lutte qu’entre chercheurs. Cette vision enchantée est un idéal, une histoire que se racontent les chercheurs et un efficace élément rhétorique pour discréditer des travaux (« cette recherche a été financée par…, donc… » ou « les chercheurs ont des engagements politiques…, donc… »). La réalité est pourtant plus complexe (et intéressante à la fois, il serait trop facile de discréditer des recherches par cette non-autonomie, à tel point qu’on imagine aucune recherche possible). En effet, l’activité scientifique survit très mal sans apports extérieurs à son monde, notamment dans sa dimension économique. La question se pose alors tout autrement.

Si on accepte l’idée de la division entre capital scientifique et capital temporel, l’autonomie est potentiellement respectée par la garantie que l’accumulation du second soit conditionnée par l’accumulation du premier, en d’autres termes : que les chercheurs les plus reconnus par leurs travaux soient ceux qui décident de l’orientation de la recherche. C’est ainsi que l’autarcie rêvée pourrait, selon certains, se produire, les moyens matériels sont mis à disposition vers les chercheurs les plus reconnus par leur crédit scientifique, n’aboutissant à aucune pression dans la production des connaissances.

2. L’autonomie comme la retraduction des enjeux

Néanmoins, cette autarcie est une utopie, le champ scientifique a besoin d’autres champs pour garantir son existence (et in fine son autonomie). Nous voudrions enfin attirer l’attention sur une façon de saisir l’homologie et l’autonomie du champ scientifique à travers un article d’Antoine Roger portant sur la recherche agronomique roumaine. Très critique vis-à-vis des approches postulant l’existence d’un “capitalisme académique”, il reste attentif autant à l’autonomie de ce champ qu’il a pris pour objet tout en analysant les rapports de pouvoir internes et externes. Il montre alors que si la production scientifique en Roumanie est favorable aux multinationales, c’est par une coïncidence structurale où les agronomes en luttes, fruit d’une histoire particulière et relativement autonome, peuvent trouver un appui favorable au soutien (et donc à l’inscription aux frontières du champ) des entreprises agrochimiques.

A. Roger nous montre ainsi que l’autonomie n'est pas le synonyme de désengagement des agronomes aux questions politiques nationales ni aux multinationales mais leur capacité à retraduire des enjeux externes au champ en questionnements propres au champ (Roger, 2017). Cette forme kaléidoscopique des relations entre les champs permet de gagner en finesse d’analyse sans abandonner la dimension structurale, éclairante à de nombreux égards. Elle évite également des conclusions hâtives de la domination d’un champ sur l’autre, sans négliger les rapports de force possibles. Il faut enfin souligner à quel point les luttes et les relations sociales sont des données indispensables pour comprendre la production scientifique et son orientation.

CONCLUSION

En explorant ce que l’engagement signifiait de la façon la plus rigoureuse possible, il nous semble à présent que cette notion est moins un problème moral qu’un enjeu scientifique permettant de comprendre le monde de la recherche. Nous espérons que l’outil conceptuel du champ, dont nous avons esquissé les possibilités sur différentes questions, permettra de porter un regard plus apaisé sur l’activité scientifique et ses enjeux. La place de la politique, de l’économique et du social sera d’autant mieux comprise lorsqu’on quittera la dichotomie rationaliste/relativiste, dont la sortie nous semble garantie par une analyse rigoureuse et scientifique des sciences (portée en partie par la sociologie).

La dépolitisation de la science, sous couvert d’un anti-relativisme, n’est que la négation des faits observés et conduit bien souvent à penser la réalité comme non-intersubjective (et revenir ainsi à des conceptions pré-sociologiques voire divines). Nous pensons qu’il n’est pas exagéré de penser que le danger pour la science ne réside pas dans l’importance trop prononcée des engagements des scientifiques mais dans la menace de son autonomie, ce qui n’est possible qu’une fois que nous avons adopté l’analyse en termes de champ. Nous soupçonnons alors que cette « dépolitisation » est en réalité un alibi pour faire avancer un certain agenda politique.

Conscients que notre portée est bien modeste, nous espérons tout de même que les débats sur le monde académique, avec cette notion de champ, ne se centre plus autour de la notion floue, morale et politique de « liberté d’expression » mais d’une recherche pragmatique de la garantie de l’autonomie scientifique. Il nous semble en effet que ce que l’histoire des sciences nous enseigne est que le progrès scientifique n’est pas le fruit de débats où on peut entendre toutes les parties qui le réclament mais la construction d’un espace où des luttes sont réglées entre agents porteurs d’un habitus scientifique. Le champ scientifique est cruel, il a par exemple exclut celles et ceux qui ne voulaient pas de mathématisation de la physique ou celles et ceux qui discutaient de l’activité scientifique sans preuve empirique. Il est peut-être temps de réfléchir, pour sa bonne marche, d’y exclure celles et ceux qui n’apporteront que des questions biaisées, dont les caractéristiques et l’agenda des recherches souhaité ne présagent qu’une réduction de la rigueur scientifique et de son autonomie.

Bibliographie :
Bourdieu P., "Le champ scientifique", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, vol. 2, n°2-3, 1976, pp. 88-104.
Bourdieu P., Science de la science et réflexivité, Raison d'agir, cours et travaux, 2001
Gingras Y., " Mathématisation et exclusion : socioanalyse de la formation des cités savantes " in Wunenburger J.J. (dir.), Bachelard et l'épistémologie française,Puf, Paris, 2003, pp. 115-152.
Pollak M., " Paul F. Lazarsfeld, fondateur d'une multinationale scientifique ", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°25, 1979, pp. 45-59.
Panosky A., "Rethinking scientific authority : Behaviour genetics and race controversies", American Journal of Cultural Sociology, vol 6, 2017, pp. 322-358.
Patarin-Jossec J., " La concordance des temps ", Temporalités [en ligne], n°24, 2016.
Roueff O., " Les homologies structurales : une magie sociale sans magiciens ? La place des intermédiaires dans la fabrique des valeurs" dans 30 ans après la distinction, de pierre Bourdieu, la découverte, paris, 2013, pp. 153-164.
Wacquant L., " L'habitus comme objet et méthode d'investigation", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°184, 2010, pp. 108-121.

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La colère et la stéréotype

Même quand, comme c'est mon cas, on ne s'intéresse pas le moins du monde au sport, il y a toujours quelques évènements qui finissent par vous parvenir - et je ne parle pas seulement de ces situations où de jeunes hommes se mettent soudainement à poil dans la rue en criant "On est les champions ! On est les champions !". Ainsi, il aura été difficile pour quiconque suit un peu les réseaux sociaux les plus populaires de passer à côté du coup de colère de Serena Williams lors de la finale de l'US Open contre Naomi Osaka. S'estimant victime d'une série d'arbitrages injustes, elle a finit par briser sa raquette après un service manqué ce qui a conduit à une dernière sanction fortement contestée, la perte d'un jeu. Les explosions de colère, particulièrement autour des questions d'arbitrage, ne sont pas rares dans le sport professionnel. Elles sont même banales. Si le cas de Serena Williams a ainsi capté l'attention, c'est sans doute, outre la réputation sportive de la joueuse, parce que l'injustice tant de la décision que de certaines des réactions - en particulier une caricature australienne d'un racisme rare dont il sera aussi question ici - est tout à fait patente : il suffit de mettre en parallèle le cas de Williams avec celui d'à peu près n'importe quel sportif masculin dans la même situation pour faire ressortir la différence de traitement. Sexisme et racisme dans cette situation sont assez clairs, suffisamment en tout cas pour que même des instances officielles s'en émeuvent. Dans les réactions à cette histoire, le terme de "stéréotype" revient régulièrement. Mais au fait, ça fonctionne comment, un stéréotype ?

Pour les sportifs, se mettre en colère sur le terrain n'est pas exactement transgresser une norme. Bien au contrairement, ce peut même être une façon de s'y soumettre. La colère, comme d'ailleurs toute autre émotion qui se manifeste de façon extérieure, est bien souvent utilisée et vue comme un indice de la position occupée. Le joueur qui ne manifesterait aucune émotion négative par rapport à une erreur ou à une défaite aurait bien du mal à être vu comme un joueur sérieux, pleinement engagé dans son sport. Le cas des joueuses de tennis qui s'énervent parce qu'elles ont raté un coup est d'ailleurs utilisé par Arlie R. Hochschild dans le Prix des sentiments (note critique de ma plume dans Zilsel) précisément pour illustrer ce point :

Dans la sphère publique, les démonstrations de sentiments font souvent les gros titres. Voici par exemple les réflexions d'un commentateur sportif : "le tennis n'a plus besoin de se battre pour exister commercialement. Nous sommes au-delà de ça : les équipes féminines aussi. Les femmes sont vraiment des joueuses sérieuses. Elles sont vraiment furieuses lorsque la balle va dans le filet. Je dirais même qu'elles sont encore plus furieuses que les mecs". Il venait de voir une joueuse rater sa frappe (la balle était partie dans le filet) ; son visage était devenu rouge, elle avait tapé du pied et était allée frapper le filet avec sa raquette. Il en avait déduit que cette femme "voulait vraiment gagner". Voulant gagner, elle devenait une joueuse "sérieuse", une "pro". Etant pro, on pouvait attendre d'elle qu'elle voie le match comme quelque chose dont dépendaient sa réputation professionnelle et ses revenus. Et, de la manière dont elle avait brisé par sa brève démonstration de colère le calme régnant d'ordinaire sur le terrain, le commentateur avait déduit qu'elle était vraiment en colère : elle était donc "sérieuse". Il en avait aussi déduit ce qu'elle devait vouloir, ce qu'elle espérait juste avant que la balle ne touche le filet - et la manière dont elle avait dû ressentir cette nouvelle réalité qu'était le coup raté. Il avait essayé de déterminer à quel point la joueuse était investie dans la trajectoire de sa balle, à quel point elle était mobilisé par le jeu. Et lorsqu'on veut vraiment la victoire, rater un coup est exaspérant.

A partir de ces mots et du ton du commentateur, les téléspectateurs pouvaient déduire son point de vue. Il avait évalué la colère de cette femme à partir d'attentes forgées antérieurement, concernant la manière dont les pros, en général, voient, ressentent et agissent, et celle dont, en général, les femmes agissent. Il avait sous-entendu que, lorsqu'elles ratent un coup, les professionnelles ne rient pas nerveusement, d'un air désolé - contrairement aux joueuses amateurs ; qu'elles ressentent les choses d'une manière qui est adaptée à leur rôle de joueuse pro. En réalité, en tant que nouvelles venus dans ce sport professionnel par rapport aux hommes, elles s'hyperconforment : "elles sont encore plus furieuses que les mecs." Ainsi les spectateurs pouvaient se faire une idée du paysage mental du commentateur sportif et du rôle que les femmes y tenaient. (p. 51-52, tous les italiques sont dans le texte original)

Si la réflexion du commentateur sportif date de 1977 (l'ouvrage de Hochschild a été publié pour la première fois en 1983), elle permet néanmoins d'illustrer ce que la sociologue appelle les "règles de sentiments", c'est-à-dire le fait que nos émotions, que nous pourrions penser comme spontanées, sont en fait le produit de règles et de relations aux autres. Ces règles sont d'autant plus fortes que les sentiments sont utilisés précisément comme indice de ce que nous sommes vraiment, de notre vérité intérieure : la réaction émotionnelle est généralement vue comme plus authentique que les déclarations formelles. En outre, le commentateur qui voit d'un bon œil la colère de la joueuse qui a raté sa balle n'est finalement pas très différent de celle qui, dans cette vidéo, se met spontanément du côté de Serena Williams et voit sa colère comme légitime, contre le mauvais comportement de l'arbitre, en insistant notamment sur le fait que le terme "voleur" n'est pas une insulte mais l'expression normale de la frustration d'une sportive :



Bref, on se retrouve déjà dans une situation complexe vis-à-vis des normes : du point de vue des règlements officiels, l'expression violente de la colère est interdite et doit être sanctionné ; du point de vue des attentes normatives vis-à-vis des joueurs, cette même expression est au contraire attendue comme un indice de l'implication dans le jeu et ses enjeux. Si l'on peut sans doute discuter pour savoir si Serena Williams méritait ou non la sanction sportive - discussion dans laquelle je n'entrerais faute d'avoir quelque chose d'intéressant à dire sur le sujet - on peut s'étonner néanmoins que celle-ci se double d'une sanction sociale particulièrement forte, manifesté notamment par cette caricature on ne peut plus raciste publié par un journal australien (je ne la reprend pas ici parce qu'elle est vraiment insupportable, entre la grammaire raciste de la représentation de Serena Williams et le "blanchiment" de son adversaire... Si vous avez vraiment besoin qu'on vous décille les yeux, vous pouvez toujours lire ça).

La réponse peut sembler évidente : hormis les normes du monde sportif, il y a des normes particulières qui encadrent notre façon de percevoir sa colère particulière, des normes racistes et sexistes, ou plutôt des ensembles de normes qui forment des stéréotypes. On se les représente généralement comme des sortes de cadres cognitifs qui déterminent nos réactions à tel ou tel évènement. Par exemple, un homme qui s'énerve sera en général vu comme menaçant tandis qu'une femme dans la même situation a plus de chances d'être perçue comme ridicules ou "hystérique". De la même façon, une personne racisée en colère sera souvent plus facilement perçue comme une menace qu'une personne blanche, et la liste des personnes tuées par la police aux USA est là pour en témoigner (c'est plus difficile à mesurer en France mais... bref). Ces normes et ces stéréotypes doivent évidemment être construits : ils ont une histoire - l'histoire coloniale pour le racisme - et des relais contemporains - toute la socialisation genrée pour les normes et stéréotypes sexistes. D'une façon un peu simple mais qui peut avoir sa force critique, on peut se les représenter comme des programmes placés à l'intérieur des individus qui déterminent leur façon d'agir et d'interagir avec les autres.

Pour établir l'existence de ces normes, il faut passer par la comparaison. Ce n'est pas alors le fait que Serena Williams soit traité négativement par l'arbitre ou par la presse qui montre l'existence de telles normes, mais bien la comparaison avec d'autres cas a priori semblables. Et l'on peut montrer que les hommes d'une part, les femmes blanches d'autre part, ne voient pas leurs coups de colère sportifs interprété de la même manière. La démonstration est cependant toujours difficile : on pourra toujours arguer du cas de ce joueur ou de cette joueuse dont le coup de sang a été également condamné ou qui a aussi été traité injustement par le juge. C'est pour cela qu'il faut aussi passer par la statistique et la probabilité. Ces normes, si on peut le dire ainsi, ne s'appliquent pas systématiquement ou mécaniquement mais elles se manifestent par le fait qu'une femme ou qu'une personne racisé a plus de chances d'être traité de la sorte qu'une personne qui ne présenterait pas ces stigmates - ce terme désignant ici des caractéristiques auxquelles sont prêtées un sens négatif dans un contexte historique donné. Ces probabilités plus élevés signifient, pour les individus, qu'un traitement négatif existe toujours au moins potentiellement comme menace, ce qui va avoir des effets sur le comportement ou les possibilités des individus, et au final sur leurs expériences.

Un premier problème surgit ici : si l'on peut isoler l'effet de la caractéristique "femme" et de la caractéristique "noire", le traitement de Serena Williams est-il la somme de ces deux jeux de normes ? Ce n'est pas évident. Il n'est pas dit que les stéréotypes négatifs s'ajoutent par une espèce d'addition arithmétique. C'est finalement ce qu'essaye de capter la notion fort controversée - mais surtout inutilement controversée - d'intersectionnalité. En résumant un peu, celle-ci pose comme principe que la situation des femmes noires ne peut pas se comprendre simplement comme l'addition des normes s'appliquant aux Noirs et de celles s'appliquant aux femmes. Il existe au contraire une position particulière liée à l'intersection de ces deux situations qui n'est réductible ni à l'une ni à l'autre, de telle sorte que étudier seulement le sexisme ou seulement le racisme se fait au prix de la perte des situations réelles. Ainsi, dans le cas de Serena Williams, la perception négative de la colère se fait par un stéréotype spécifique aux femmes noires. Les femmes noires ont ainsi une expérience du monde qui mérite une attention en soi.

Ces approches ont leurs vertus, mais elles laissent de côté cette question : que fait-on des cas où, justement, les normes négatives ne s'appliquent pas ? Comme je l'ai dit plus haut, on établit la pertinence de ces explications au travers d'un raisonnement statistique. Or, celui-ci laisse comme négligeable les cas où, justement, des femmes, des racisés et des femmes racisées ne font pas l'objet d'un traitement négatif comparable. Certes plus rares, il peut sembler coûteux de les négliger entièrement. En effet, on peut facilement donner ainsi l'impression de normes écrasantes, ne laissant aucune place au jeu des acteurs. N'est-il pas possible, pour un arbitre, de ne pas traiter de façon injuste Serena Williams ? N'est-il pas possible, pour la presse, de ne pas tomber dans les affres du racisme ? Après tout, on a des exemples de cette variabilité sous les yeux : la WTA a réagit en dénonçant le traitement de Serena Williams, et tous les médias n'ont pas publié de caricatures racistes et sexistes. Comment expliquer que, parfois, les normes s'appliquent et, parfois, non ?

Une solution est offerte par l'héritage de l'ethnométhodologie. Cette approche sociologique est souvent résumée par la remarque de son fondateur, Harold Garfinkel, selon laquelle les acteurs ne sont pas des "idiots culturels". Autrement dit, ils n'agissent pas dans l'ignorance de ce qu'ils font, comme des sortes d'algorithmes mettant en œuvre les principes qu'on aurait placé en eux. Au contraire, ils fabriquent directement les situations, leur confère une intelligibilité et un sens qui leur est propre. Dans le cas qui nous préoccupe, cela signifie que l'arbitre ne met pas en œuvre, plus ou moins inconsciemment, une grille de lecture raciste ou sexiste mais participe directement à la construction de celle-ci ou, plus précisément, qu'il contribue à la production du stéréotype, sans pour autant que celui-ci ne soit réductible à sa seule action. Son objectif est sans doute d'abord de produire un arbitrage et de faire se poursuivre le match. Lorsqu'il décide de sanctionner Serena Williams, il cherche à donner un sens à la situation - elle a fait une erreur - et c'est le refus de ce sens de la part de la joueuse qui va, progressivement, créer l'explosion finale. Celle-ci se construit à plusieurs, faisant intervenir également le public, les autres représentants officiels, les commentateurs, etc., et non du seul fait de l'application mécanique de certaines normes. Le stéréotype ne pré-existe pas à la situation comme un objet déjà là, et qui continuerait à exister ensuite sous la même forme. Il est continuellement produit au travers des interactions et des évènements de ce type sans que l'on puisse en repérer un modèle ou une essence propre. Idem pour le caricaturiste : son objectif est sans doute d'abord de produire un dessin publiable et vendable. Là encore, le sens va se construire dans l'interaction avec son éditeur et les publics. Son recours à certaines formes graphiques suit sans doute plus un objectif de lisibilité que la mise en œuvre d'un inconscient raciste. Et pour comprendre comment celles-ci deviennent stéréotypes, il faut tenir compte de l'ensemble des acteurs.

Cette approche pourrait donner l'impression de réduire la responsabilité de certains acteurs : l'arbitre qui ne fait que participer à l'incident et le caricaturiste qui n'a pas d'intention raciste. En fait, on peut tout aussi bien la voir comme une augmentation de cette responsabilité : l'un comme l'autre font des choix. S'ils n'ont pas eu l'intention d'être raciste ou sexiste, ils ont aussi fait le choix de l'être alors que d'autres arrangements auraient été possibles - ou du moins, qu'ils auraient pu, eux, essayer de pousser dans une autre direction. Il y a plus d'une façon de faire une caricature efficace, et rendre un arbitrage est, par nature, affaire de choix. Le scandale que provoque chacun de ces choix soulignent également que le sens de ces phénomènes n'aient pas donné et que ceux et celles qui souhaitent lutter contre ont quelques marges d'action.

Reste ce problème : qu'en est-il des normes dans cette histoire ? Si tout n'est qu'affaire d'interactions et d'ordres locaux, sans cesse négociés et produits dans le cours des choses, comment penser la permanence du racisme et du sexisme ? Une solution réside dans l'approche de l'anthropologue Fredrik Barth. En étudiant les groupes ethniques, celui-ci propose de penser l'ethnicité comme une ressource qui peut être mobilisé dans certains contextes seulement, plus précisément dans des interactions conflictuelles. Pour lui, les groupes ethniques ne constituent pas des réalités stables, ni biologiquement ni même culturellement, mais plutôt des identités auto-attribuées par des acteurs lorsqu'ils en ont besoin et de façon volontiers stratégiques - si une identité n'est pas efficace dans un moment donné, on en choisira une autre. Elles permettent aussi l'exclusion de certains lorsque le besoin se fait sentir.

On peut penser les normes et stéréotypes, racistes et sexistes compris, sur le même modèle : non comme des structures situées au-dessus des acteurs et les écrasant, mais comme des ressources dont ils disposent pour régler des problèmes pratiques à un moment donné. Le caricaturiste s'appuie sur le racisme et le sexisme qui existent déjà et en dehors de lui pour produire son dessin. Il peut se prévaloir d'une intention plus ou moins pure, mais il n'en utilise pas moins des ressources et des armes qui ont une histoire et qui sont bel et bien partagé avec d'autres acteurs racistes. L'arbitre, lui, cherche sans doute d'abord à produire et à imposer un jugement, mais lorsque Serena Williams lui fait part de son sentiment d'injustice, il décide de poursuivre dans une voie sexiste parce qu'il sait que celle-ci va avoir une certaine efficacité pour s'imposer dans la dite interaction.

Tout cela peut sembler comme des points de théorie un brin pointu. Ils ont pourtant une importance pratique. Si les stéréotypes et les normes agissent comme des formes de programmes intériorisés par les individus, le mieux que l'ont puisse faire est d'essayer d'agir sur l'apprentissage de ces programmes. C'est évidemment tout à fait important, mais pas forcément suffisant. S'il s'agit plutôt de ressources que l'on mobilise dans des interactions conflictuelles, alors il faut tenir compte de façon plus prégnante des rapports de pouvoirs et de l'inégalité des ressources, celles-là et les autres. On évite aussi de présenter les structures sur lesquelles reposent les classes et les catégories comme des éléments surplombants mais comme enracinées dans des interactions concrètes et quotidiennes. Le coup de colère de Serena Williams et les réactions qui s'en suivent n'apparaissent plus comme les symptômes du racisme et du sexisme mais comme les moments où ceux-ci se produisent... et où ils peuvent se défaire.

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Parcoursup, ou le grand emballage

Voilà, la procédure Parcoursup, c'est fini... pour les lycées. Enfin, je crois. Enfin, j'espère. Parce que, croyez-moi, ça n'a pas été de tout repos. Ni pour nous, enseignants, ni pour les élèves. Et les collègues du supérieur n'ont, eux, pas fini de s'amuser. En attendant, une question continue à parcourir le débat public autour de cette réforme de l'entrée dans le supérieur : sélection ou pas sélection ? Du point de vue des manifestants, visiblement de plus en plus nombreux et mécontents, la réforme introduit bien une sélection à l'entrée à l'université - et d'ailleurs, pour certains des défenseurs de la réforme dans le monde académique, c'est toute sa vertu. Mais selon la ministre et quelques autres, non, il n'y a pas sélection, simplement une meilleure orientation et une proposition d'accompagnement : les universités ne peuvent pas répondre "non" à un bachelier, seulement "oui si"... même si visiblement, il sera possible de rester "en attente" indéfiniment, et qu'une commission devra finalement trouver une place un peu n'importe où à ceux et celles qui resteront sur le carreau. Peut-être qu'un peu de sociologie économique peut aider à y voir plus clair sur cette question. Un peu de sociologie et, bien sûr, un paquet de jambon en tranche.

Pour les sociologues, un paquet de jambon ne peut qu'évoquer qu'une seule chose : Franck Cochoy et sa sociologie du packaging (bon, ok, il est possible que je sois le seul à y penser à chaque fois que je fais les courses... ou que je tombe sur une publicité sexiste). Lorsque vous choisissez votre paquet de jambon, nous dit le chercheur, c'est aussi lui qui vous choisit. La proposition peut sembler étonnante - et de fait elle s'inscrit dans le goût d'une certaine sociologie pour les propositions audacieuses - mais elle mérite d'être comprise, surtout quand on peut remplacer le paquet de jambon par une formation universitaire.

L'emballage du jambon n'a pas seulement vocation à protéger celui-ci des affres du temps et d'une déperdition trop rapide à l'air libre, pas plus qu'il ne se contente de rendre son transport plus aisé. Il est aussi le médiateur entre offreurs et demandeurs : support d'informations diverses, il "capture le produit (l'enveloppe, le masque, le représente) et captive donc le consommateur (le fascine et l'informe, l'attire et le retient, le détache et l'attache)". Au travers des informations et des signes qui y sont donnés, les producteurs cherchent à manipuler et à produire les choix des consommateurs : en choisissant de mettre tel ou tel aspect en avant - le prix, le poids ou le nombre, la qualité, les conditions de production, la sécurité, la forme du logo, l'offre spéciale, les qualités nutritives ou écologiques, le grand jeu concours exceptionnel du moment, que sais-je encore... - il s'agit de canaliser les opérations de hiérarchisation et de sélection que font les consommateurs. Difficile de choisir en fonction, par exemple, des conditions de production lorsque celles-ci n'apparaissent pas... ou ne sont pas mise en avant, perdue dans la silencieuse cacophonie de l'emballage. Car l'entreprise n'est pas la seule à parler : l'Etat et ses différents avatars (agences spécialisées, institutions européennes...) ou des labels indépendants viennent joindre leurs voix aux choeurs du packaging, faisant de l'emballage un lieu d'âpres luttes entre locuteurs concurrents. Le consommateur, au final, compose avec les informations qu'on lui donne :

Certes, Fleury-Michon annonce qu’il est « sans polyphosphates conformément à la réglementation ». Mais puisque c’est réglementé, cela doit être vérifié aussi par les autres jambons. Ce n’est donc pas un critère de différenciation. En revanche, « NF » me garantit non seulement l’absence de polyphosphates - c’est aussi écrit - mais en outre un jambon riche en « protéines » provenant qui plus est de « cuisse de porc entière ». Si l’on précise cela, c’est donc qu’il doit y avoir des jambons « pauvres » en éléments nutritifs, voire des jambons « reconstitués »… Je préfère donc me méfier des paquets qui ne m’apportent pas de telles précisions. D’ailleurs, contrairement aux deux autres qui comportent un tableau indiquant nettement la teneur en protéines - dont je me moquais radicalement jusqu’à présent - le Fleury-Michon se contente d’une vague « composition » non chiffrée. Ne voulant pas faire un choix incertain, je l’élimine (citation tirée de ce document).

Mais les différents consommateurs ne prêtent pas une attention égale aux différents signes et locuteurs. Certains sont plus sensibles aux différences de prix quand d'autres attachent plus d'importance à la qualité. Certains reconduisent régulièrement leurs choix en exploitant les informations nouvelles tandis que d'autres sont fidèles ne serait-ce que pour économiser le coût de la recherche de la meilleure offre :

Face à la multiplicité des locuteurs, il y a aussi une multiplicité de destinataires. Autour de moi, les consommateurs se pressent. Une personne arrive dans le rayon, va droit vers un paquet et le glisse dans son caddie. Une autre s’arrête face aux jambons cuits supérieurs, parcourt de son doigt les étiquettes tarifaires et emporte le produit dont le prix au kilo est le plus avantageux. Un couple saisit un paquet, puis un autre, lit les inscriptions, échange quelques avis : « celui-là a l’air pas mal, c’est label rouge en plus, et pas trop cher »… Que de comportements différents ! (Ibid)

Tout cela n'est pas ignoré des producteurs et plus particulièrement des packageurs, ces professionnels des marchés qui sont, au final, en charge de la médiation entre l'offre et la demande. De telle sorte que le packaging est un dispositif utilisé pour produire les choix des consommateurs et au final choisir ceux-ci. La segmentation des marchés et donc les frontières de ceux-ci se jouent au niveau de ces objets techniques, qui apparaissent au cœur des opérations de contrôle des populations.

Quel rapport avec Parcoursup ? Et bien, le packaging tel que le conçoit Cochoy n'a pas de raison de se limiter au seul cellophane de l'industrie agro-alimentaire. Lui-même l'applique volontiers à la politique (dans ce texte déjà cité). Jean-Michel Le Bot l'applique quant à lui au tourisme. L'emballage, dans un sens plus large, désigne l'ensemble des artefacts marchands qui visent à capter les consommateurs - et dans certains cas à les détourner : souvenons-nous de comment Abercrombie & Fitch peut refuser volontairement de faire des vêtements pour les grandes tailles afin de ne pas "dévaloriser" symboliquement sa marque...

Ce qu'introduit Parcoursup, c'est justement une modification assez nette de l'emballage des formations universitaires. Celles-ci disposaient déjà de certains dispositifs de captation, plus ou moins informels. Leurs réputations d'abord, construites dans les interactions diverses entre institutions, professionnels de l'orientation, universitaires, professeurs, étudiants, élèves, etc. Mais aussi des dispositions plus concrets tels que les journées portes-ouvertes ou les partenariats passés avec des établissements du secondaires. Mais une grande partie de ces opérations étaient orales. Avec Parcoursup, viennent les fameux "attendus" nationaux et locaux que les universités ont dû écrire et mettre à disposition des futurs bacheliers. Or, comme l'a souligné Jack Goody, le passage à l'écrit ne se limite pas à coucher une information sur le papier (d'autant qu'il s'agit moins de papier que d'écrans...) : cela en change la nature, notamment en permettant des opérations de comparaison différentes.

Ces attendus sont aux formations universitaires ce que le cellophane est au producteur de jambon : un moyen de (tenter de) manipuler les choix, de capter certains publics et d'en écarter d'autres. La façon de les rédiger, les choix effectués, les attentes mises en avant : autant de moyens d'encourager ou de décourager certains profils, en les faisant sentir à leur place ou en porte-à-faux. La possibilité de dire "non" compte peut-être moins que celle d'imposer, par le texte écrit, une épreuve potentiellement décourageante à tous. L'effet est réel, on en trouve par exemple quelque témoignages dans cet article :

Andréa est en terminale scientifique, et donc directement concernée. «Oui, enfin, j’ai rempli Parcoursup au cas où, mais j’y crois pas une seconde. J’ai pas d’assez bonnes notes pour aller à la fac.» Elle a 8 de moyenne générale. Avec ses parents, ils ont décidé qu’elle ferait une école de commerce privée. «ils vont emprunter, mais au moins comme ça je pourrai faire un truc. Mais bon.» Sa copine, avec 15 de moyenne, a postulé à la fac et dans les prépas. «En fait, maintenant, faut avoir de l’argent ou sinon être très bon élève.»

A quelques mètres, un groupe de profs de Seine-et-Marne tiennent le même discours. Ils sont une quinzaine de leur lycée à être venus soutenir les gamins. «Beaucoup s’autocensurent à fond. C’était déjà le cas avec APB, mais cette année, ça va être pire !» parie Renaud, prof en sciences économiques et sociales (SES). Son collègue Nicolas : «Quand tu lis les attendus que demandent les universités, et que tu vois 30 000 dossiers de candidatures pour 800 pris, beaucoup d’élèves se découragent, renoncent en se disant que ça ne sert à rien, que ce n’est pas pour eux… J’ai un élève avec 15 de moyenne, il n’osait pas postuler à la fac. 15 de moyenne !»

Ces attendus écrits, tout comme l'obligation de produire des lettres de motivation pour tous vœux, sont sans doute la grande innovation de Parcoursup, car ils signent bel et bien, n'en déplaise à certains à commencer par la Ministre, l'arrivée d'une forme de sélection à l'université. Plus encore que l'examen des dossiers, et les réponses "oui" ou "oui si". Il ne s'agit pas seulement de mettre l'information à la disposition des futurs étudiants, de la même façon que les inscriptions sur le paquet de jambon ne sont pas seulement de l'information mise à la disposition du futur consommateur. La forme et la nature de ces informations transforment les modes de calculs et les calculs eux-mêmes. Les conseillers d'orientation et les enseignants (du secondaire comme du supérieur) fournissent un travail d'artisans : par la connaissance personnelle qu'ils ont de l'élève ou de l'étudiant, ils cherchent à l'orienter au mieux. S'y ajoute, ou s'y substitue, désormais une orientation plus industrielle : la lecture des attendus, impersonnels, et les mails automatiques de rappels à l'ordre (par exemple pour les bacheliers technologiques qui n'auraient fait que des vœux à l'université). Celle-ci fait un large usage des supports écrits, et traite les futurs bacheliers comme des simples individus statistiques caractérisées par des probabilités de réussite et d'échec... Avec des chances non-négligeables de court-circuiter la première.

Alors, certes, il s'agit d'une forme de sélection bien différente de celles déjà existantes, les concours par exemple, ou la réussite aux examens. Sans doute apparaît-elle comme plus douce, ou comme plus "raisonnable" et raisonnée, voire rationnelle. C'est sans doute ce qui fait son succès ou du moins son acceptabilité. Mais il s'agit bien de sélection, et de sélection marchande : plutôt que de contrôler les populations en les orientant franchement et directement sur un chemin ou sur un autre, on joue sur leurs capacités de choix... et l'information dont ils disposent. La gouvernementalité, pourrait-on dire. Vous êtes libre, par exemple, de vous inscrire dans cette filière... mais êtes-vous sûr de vous ? Sûr de sûr ? Certain ? Non parce que... Non, mais si vous êtes sûr... Mais bon quand même... Enfin, ce qu'en disent les statistiques... Non, mais vous pouvez, hein... Mais quand même.

Evidemment, peut-être que le lecteur se dit à ce stade que, de toutes façons, c'est de l'enseignement supérieur dont on parle, et qu'il faut bien sélectionner à un moment donné et d'une façon ou d'une autre. Et cela est parfaitement vrai. D'où l'importance de comprendre et d'analyser les modalités de sélection. Et de ne pas nier qu'elles existent. Avec cela en main, positionnez-vous comme vous le voulez.

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Cachez ces inégalités que je ne saurais voir

L'année dernière, les économistes s'étaient écharpés autour d'un livre polémique, Le négationnisme économique de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Cette année, c'est au tour des sociologues, avec un titre étrangement parallèle : Le danger sociologique de Gérald Bronner et Etienne Gehin (B&G dans la suite de ce billet). Avec la publication d'un livre qui ne se cache pas de vouloir provoquer la polémique, on ne sait jamais trop comment réagir : faut-il en parler ou l'ignorer en attendant que ça passe ? Faut-il réagir aux articles de presse, y compris ceux signés des auteurs, aux interviews, aux compte-rendus ou faut-il lire le livre lui-même, même quand on sait que ce sera rarement lui qui sera au cœur des échanges ? Y a-t-il d'ailleurs quelque chose à faire, quand on est en désaccord ? Quelque chose qui ne donne pas l'impression d'offrir une victoire facile et imméritée à ses adversaires ? Je n'ai évidemment aucune réponse définitive à ces différentes questions. Mais, étant ce que je suis, je ne pouvais pas ne pas lire la bête. Et je ne pouvais certainement pas ne pas y réagir d'une façon ou d'une autre. Je ne vais pas proposer, ici, un compte-rendu en bonne et due forme du bouquin. Je voudrais plutôt revenir sur un argument particulier des auteurs, peut-être celui où ils font le mieux apparaître ce qu'ils appellent le "danger sociologique" - une expression qui reste dans le flou pendant plus des trois quarts de l'ouvrage. Cet argument, c'est celui selon lequel enseigner ou diffuser la sociologie risquerait de déresponsabiliser ceux et celles qui la reçoivent, voire carrément de les empêcher de se réaliser ou de réussir. Un argument que les professeurs de sciences économiques et sociales ont bien trop souvent entendu, et qui produit chez moi toujours la même réaction :


Si l'argument est classique, B&G entendent lui donner une confirmation empirique : c'est d'ailleurs en partie pour connaître ces preuves à l'idée selon laquelle l'exposition au "déterminisme sociologique" conduirait à enfermer encore plus les acteurs dans celui-ci que j'ai lu l'ouvrage. Ce point n'est abordé qu'à la toute fin de l'ouvrage, entre les pages 211 et 220. C'est littéralement le dernier argument avant la conclusion. Le titre de cette section est limpide : "les risques des récits déterministes". Après avoir discuté de la portée scientifique du déterminisme - bien pauvrement : l'ouvrage se contente de dire que les causalités en sociologie ne sont pas de la même nature que les causalités en mécanique, sans jamais dire qui, précisément, conteste cela - les auteurs prétendent s'intéresser à la façon dont ces théories déterministes seraient "devenues si populaires et si présentes sur le marché cognitif, que certains des publics dont elles prétendent expliquer les conduites peuvent subir leur influence" (p. 211), et vont donc être conduits à ne plus croire au mérite, à la responsabilité, à la moralité...

Notons d'emblée que le livre ne donne aucune mesure permettant d'objectiver un peu sérieusement cette idée selon laquelle les récits déterministes seraient à ce point populaires. Pas de recension des interventions dans la presse des sociologues, ou même un renvoi vers un travail de ce type (l'INA l'a fait, et les résultats ne vont pas trop dans le sens des auteurs...). Pas d'étude non plus des programmes de sciences économiques et sociales au lycée, de leurs manuels et des pratiques des enseignants, ce qui aurait pu donner un point d'entrée de la confrontation de certains publics à la sociologie. Rien en fait sur ce "marché cognitif" qui ne semble avoir d'existence que métaphorique et rhétorique - un comble pour deux auteurs qui attaquent leurs collègues sur le statut ontologique de leurs outils... Le mieux que l'on ait est un Google Fight (!) qui montre que "Pierre Bourdieu" et "Michel Foucault" sont des expressions plus souvent recherchées que Raymond Boudon ou James Coleman (p. 216), et une mention que La Misère du monde de Bourdieu fut un best-seller - ce qui en soi ne nous apprend pas grand chose...

On pourrait se dire que le reste de l'ouvrage indique de quels "récits déterministes" il est question, ce qui permettrait d'en mesurer la prégnance, mais las, B&G utilisent surtout des expressions comme "certains sociologues déterministes" ou "une certaine sociologie" - j'ai d'ailleurs annoté mon exemplaire d'innombrables "qui ?" ou "de qui parle-t-on ?". Quelques noms apparaissent de façon éparse, et particulièrement celui de Durkheim, dont je ne suis pas sûr que l'on puisse dire qu'il soit un habitué des plateaux télévisés - son décès en 1917 n'y étant peut-être pas pour rien. Viennent ensuite, en termes de nombre de citation de sociologues vivants, les noms de Bernard Lahire, de Geoffroy de Lagasnerie et de Christine Delphy. Sans nier leurs interventions médiatiques, il me semble difficile de dire qu'ils dominent "le marché cognitif" : à tout le moins, ils parlent à certains publics et pas à d'autres, sans même évoquer leurs orientations différentes...

Mais laissons ce manque d'objectivation de côté pour l'instant. L'argument essentiel des auteurs est que cet effet "performatif" de la sociologie déterministe est confirmé expérimentalement. Ils citent donc une étude de psychologie à l'appui de leur proposition. Dans celle-ci, on a lu à des sujets un passage d'un livre du prix Nobel de médecine Francis Crick défendant "une vision très déterministe de la pensée humaine, en allant jusqu'à conclure que les individus ne sont qu'un paquet de neurone" (p. 213). A un autre groupe, on lisait un passage du même ouvrage, mais plus neutre. Les deux groupes étaient ensuite invité à jouer à un jeu au cours duquel il était possible de tricher. Résultat : le premier groupe s'est montré moins vertueux que le second. Les auteurs indiquent que l'expérience a fait l'objet de réplications. De là, ils suggèrent que de présenter à des jeunes l'idée qu'il existe des mécanismes de reproduction sociale serait un facteur de renforcement de celle-ci, et vont même jusqu'à entendre qu'enseigner la sociologie est même dangereux - le comble pour des auteurs qui écrivent qu'ils aiment leur discipline et veulent la défendre :

Apprendre la sociologie dès le plus jeune âge, donc. Dès l'école primaire, renchérit Bernard Lahire ! Il s'agirait de proposer aux enfants des récits déterministes dont on a vu qu'ils sont susceptibles d'affaiblir le sens des responsabilités des individus. On imagine sans peine que leur influence serait plus forte encore sur de jeunes esprits en formation. (p. 217).

Il y a beaucoup de problèmes avec cette démonstration. Le premier, et non des moindres, est qu'elle repose au final sur une expérience de laboratoire, ce qui a toujours de quoi laisser sceptique. En effet, elle permet de montrer un effet à court terme dans un contexte particulier. Elle ne nous dit pas grand chose de ce que pourrait provoquer la lecture du même passage à long terme, après réflexion et après l'avoir éprouvé et appris différemment, après un cours où il aurait été replacé dans l'ensemble de l'ouvrage, après une émission de télévision où il aurait été discuté, approfondi, contesté, nuancé, etc. Hors des murs du laboratoire, les acteurs ne reçoivent pas passivement les savoirs de cette façon-là : ils sont souvent acteurs de l'apprentissage, posent des questions, réagissent, contestent, etc. Les expériences de laboratoire, dans les sciences sociales, posent plus de problèmes qu'elles n'en résolvent. Après tout, en laboratoire, la tortue est plus rapide que le lièvre :



A cela, il faut ajouter un deuxième problème : l'expérience porte sur... les sciences de la nature, et donc un déterminisme bien différent de celui que peut avancer la sociologie. Pas tellement différent dans son mode de fonctionnement (quoi que l'analogie mériterait quelques développements) mais dans sa légitimité : entendre parler un prix Nobel de médecine, ou simplement entendre que l'on est déterminé en tant qu'être biologique, ce n'est pas la même chose que d'entendre dire que l'on est déterminé par sa classe sociale, son origine, son genre, etc. La première forme de déterminisme est généralement mieux acceptée que la seconde : que "les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus" parce que, biologiquement, les uns seraient complètement différentes des secondes est généralement mieux accepté que l'idée que des formes de socialisations différentielles construisent des inégalités sur le long terme. Les parents, d'ailleurs, ont spontanément tendance à expliquer les différences de comportements entre leurs filles et leurs garçons par la biologie que par la socialisation. Passer d'un ensemble d'expérimentations portant sur l'effet des sciences de la nature à des conclusions sur les sciences sociales est pour le moins hasardeux, et manque singulièrement de prudence.

Lorsque, comme moi, on enseigne la sociologie auprès de lycéens, on connait les réactions de ceux-ci face à une simple distribution statistique : qu'il existe, par exemple, des inégalités en matière de travail domestique ou de parcours scolaire rencontre du scepticisme chez bien des élèves - "mais chez moi c'est pas comme ça !", "mais c'est pas vrai, on a tous les mêmes chances !", etc. - avant même que l'on ne tente d'en donner une explication, "déterministe" ou non. Impossible de ne pas repenser à l'ouverture de 80% au bac... et après ? de Stéphane Beaud où Nassim, un élève de première B (aujourd'hui ES) peste contre son sujet de dissertation qui l'invitait à montrer la persistance de la reproduction sociale : "Franchement, il m'a écœuré ce sujet, il m'a pas inspiré du tout... Ça m'a pas intéressé... Chacun fait ce qu'il veut franchement. Si l'autre veut pas faire comme son père, il a le droit. [...] J'ai dit non, grâce à l'école en particulier. J'étais carrément en désaccord avec ce sujet-là". Les réflexions de Fabien Truong sur l'enseignement de Bourdieu "dans le 93" sont sans doute plus intéressanteq à lire sur ce thème là qu'une expérience en laboratoire. De même, la naturalisation du genre dans la classe et à l'école, analysé par Zoé Rollin, permet de comprendre que les savoirs sociologiques, même "déterministes", rencontrent des résistances, dont il faut tenir compte. On ne comprendra pas ce qui se joue dans l'enseignement juste en regardant les résultats d'une expérimentation... surtout si elle ne porte même pas sur la même discipline !

B&G sont, je crois, conscients de ces limites, et c'est pour cela qu'ils donnent immédiatement après un autre argument, ou plutôt une sorte d'illustration. Pour montrer que les récits déterministes peuvent jouer le rôle d'une "prophétie auto-réalisatrice", et ce particulièrement pour ceux qui "ont objectivement moins de chances de réussite, scolaire par exemple, que les autres" (p. 214), les auteurs arguent de l'avantage dont disposent les enfants originaires de l'Asie du Sud-Est en termes de réussite scolaire : alors que, écrivent-ils, l'ensemble des enfants issus de l'immigration ont des chances de réussite plus faibles que les autres, ceux-là ont au contraire des chances plus fortes. Pourquoi cela ? "Dans leur milieu social, on professe plus qu'ailleurs que l'excellence scolaire est possible mais qu'il faut faire des efforts pour l'atteindre. En raison de cette croyance, leurs parents sont plus attentifs que les autres au parcours scolaire de leur progéniture, et contribuent ainsi à la réalisation d'une prophétie auto-réalisatrice. La réussite de ces enfants ne doit rien à des capacités cognitives supérieures, mais beaucoup, semblent-il, aux convictions méritocratiques de leurs éducateurs" (p. 215).

La mobilisation de cet exemple est pour le moins étrange. On peut en effet comprendre que si les enfants issus de l'immigration autre que asiatique réussissent moins bien (quoi que les choses ne soient statistiquement pas si simples), c'est finalement parce qu'ils ne croient pas à la méritocratie. Ce qui efface bien vite les autres facteurs, pourtant évoqués dans les deux références citées par les auteurs : cet article fait valoir, pour les Etats-Unis, que le statut de migrant joue également, et même un peu plus, que les "croyances culturelles" ; le second souligne que les familles immigrées ont, d'une façon générale, des aspirations scolaires plus hautes que les familles natives et que la différence se fait dans "les attitudes concrètes à l'école", notamment la connaissance et la mise en œuvre des stratégies scolaires les plus efficaces. L'article ajoute d'ailleurs que, pour les familles asiatiques, l'implication dans l'établissement et le suivi scolaire des enfants est finalement moindre (!) que pour les autres familles. Ce ne sont pas juste des détails qui viendraient nuancer les propositions de B&G : cela interdit de conclure de façon aussi directe que la croyance dans le déterminisme est la cause des moindres résultats scolaires des familles issues de l'immigration. D'une part, les différences en termes de capital culturel semblent tout de même les plus importantes, et le fonctionnement même de l'école ne devrait pas être balayé d'un revers de la main (voir ma synthèse sur cette question). D'autre part, ce sont moins des convictions envers la méritocratie qui sont en jeux que des pratiques concrètes et quotidiennes : le point clef est l'héritage des convictions scolaires des parents aux enfants, lequel se fait par des gestes, des moments, des espaces particuliers, etc. Il est d'ailleurs étonnant de voir deux auteurs qui dénoncent avec force un "hyperculturalisme" de la sociologie française contemporaine tomber dans les travers d'une explication culturaliste aussi simpliste...

Mais le plus étrange est que, même si l'on prend cet exemple dans le sens que lui prête B&G, on se demande bien où est la sociologie dans cette histoire. Faut-il croire que les enfants de l'immigration non-asiatique sont abreuvés de Bourdieu à la maison ? Les parents lisent-ils Bernard Lahire à leurs enfants pour les endormir le soir ? Font-il un pèlerinage annuel sur la tombe de Durkheim ? Ecrivent-ils "l'ennemi principal" sur le dos de leurs blousons ? Ce que l'exemple permettrait éventuellement de montrer, c'est qu'il n'y a guère besoin des explications sociologiques pour croire au "déterminisme" : en faire l'expérience quotidienne, par les interactions avec l'école, par la "matérialité du monde" comme disent les sociologues pragmatiques (étonnamment absents de l'ouvrage, alors qu'ils constituent l'un des courants les plus importants de la sociologie française...), par l'expérience pratique que l'on acquiert semble bien suffisant. Si les acteurs perçoivent le monde où ils vivent comme plus ou moins fermé, plus ou moins déterminé, c'est sans doute moins à cause de la sociologie que du fait de la vie qu'ils mènent, de l'expérience qu'ils ont du monde qui les entoure. Qu'ils ne soient pas des "idiots culturels", la sociologie s'en est précisément rendue compte depuis un certain temps...

Mais surtout la mobilisation de cet exemple pose une question grave quant aux conséquences que l'on pourrait tirer du bouquin de B&G, et révèle peut-être un enjeu plus profond et non explicité. En effet, en disant que présenter un "récit déterministe" risque d'avoir un effet performatif (risque qui, comme je viens de le montrer, n'est guère convaincant), B&G amènent naturellement à penser qu'il vaudrait mieux taire l'existence de ces déterministes, fussent-ils simplement probabilistes. Que la mobilité sociale soit faible est sans doute plus marquant que de savoir si cela s'explique par les différences de capital culturel - à la Bourdieu - ou par les stratégies rationnelles des acteurs - à la Boudon (Boudon qui, d'ailleurs, est à mon sens encore plus "fataliste" que Bourdieu puisqu'il ne laisse littéralement aucun échappatoire, toute tentative pour favoriser l'égalité des chances étant destinée à échouer du fait des calculs rationnels des acteurs...). De fait, ce qui est, si l'on suit le raisonnement de B&G, gênant, c'est que la sociologie mette à jour l'existence de ces inégalités, beaucoup plus que comment elle les explique. Et on en vient à avoir deux auteurs, sociologues de profession, déclarant aimer et vouloir défendre leur discipline, défendant la science et la neutralité axiologique, qui viennent suggérer qu'il ne faudrait pas parler d'un résultat scientifique comme le niveau de mobilité ou de reproduction sociale au nom de... au nom de quoi finalement ? D'un "politiquement correct", d'une "bien pensance", d'une croyance aveugle dans l'égalité des chances qui, bien que statistiquement fausse, scientifiquement irrationnelle, serait préférable pour les acteurs à la connaissance.

"Cachez ces inégalités que je ne saurais voir" : pris au sérieux, c'est à cela que mène le raisonnement de B&G. Parler des inégalités, dire leur existence, dire que les chances ne sont pas égales, serait au pire une mauvaise chose, au mieux un savoir qu'il faudrait réserver à une petite élite, celle qui un jour se lancera dans des études de sociologie ou de sciences sociales et qui, alors, sera peut-être prête à recevoir ce secret qui brûlerait les yeux et les oreilles des profanes. Il m'est difficile de savoir si c'est là une intention des auteurs ou un simple "effet émergent" ou "pervers" (je suis taquin) de leur positionnement. Mais il y a là un problème à soulever.

La question est, ici, en partie politique. Pense-t-on que les résultats scientifiques méritent d'être présentés et diffusés à tous ? Pense-t-on qu'il vaille mieux présenter aux élèves qu'il existe des inégalités, en parler sérieusement avec eux, explorer les différentes explications que l'on peut en donner ? Ou faut-il garder cela secret, parce que l'on pense que ce savoir pourrait leur nuire ? La proximité avec les débats autour des "statistiques ethniques" est flagrante. On peut sans doute entendre qu'il existe un risque à diffuser certains savoirs, mais on ne devrait pas en la matière appeler à un principe de précaution trop fort (je suis vraiment taquin). Pour ma part, je pense qu'il vaut toujours le coup de faire les efforts d'expliquer, de diffuser, de vulgariser et d'enseigner. Et que ce qui importe vraiment, c'est la façon dont on explique, diffuse, vulgarise ou enseigne ces savoirs. Il est sans doute là, le vrai débat.

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Mais que devient l'argent des pauvres ?

Le budget des pauvres est, une fois de plus, sous les feux des projecteurs. A la faveur de l'annonce d'une baisse de 5€ du montant des APL, les commentaires sur l'argent des plus démunis n'ont pas manqué, entre les réprimandes à ceux qui ont le culot de se plaindre, les bons conseils sur le mode "mais ça ne fait qu'un paquet de clopes ou cinq baguettes" ou les attaques du type "mais ils ont déjà des Iphones !". L'argent des pauvres est un problème public : tout le monde a un avis dessus... Seuls les principaux intéressés semblent exclus du débat... C'est qu'ils sont toujours soupçonnés de mal s'en servir, d'être pauvres parce qu'ils ne l'utilisent pas comme il faut, parce qu'ils ont des dépenses dont ils pourraient facilement se passer, s'ils voulaient vraiment s'en sortir, s'ils avaient une vraie culture de vrais winners, et si, finalement, ils ne méritaient pas un petit peu leur sort quand même, quelque part. Il y a quelque chose de vrai là-dedans : si les pauvres sont pauvres, c'est bien, en partie au moins, parce que leurs revenus sont dépensés de façon excessive, d'une façon qui les enferme dans leur situation précaire. La question est donc d'importance. Sans me livrer ici à une analyse exhaustive du budget des ménages les plus fragiles, je voudrais donner quelques éléments de réponses trop souvent ignorés à la question "que font les pauvres avec leur argent ?", en partant notamment d'un des prix Pulitzer de cette année, Evicted du sociologue Matthew Desmond.

Que font donc les pauvres avec leur argent ? Il y a des réponses évidentes bien sûr : ils consomment, achètent de quoi se nourrir, se vêtir, ils payent leurs factures, leur loyer, etc. On sait qu'ils consomment relativement plus que les autres, la propension à épargner étant croissante avec les revenus (la propension à consommer est donc, logiquement, décroissante). Ce qui signifie, notamment, que des prélèvements tels que la TVA, non-progressive, pèsent plus lourdement (relativement) sur leurs épaules que sur celles des plus fortunés. Contrainte budgétaire oblige - ça, c'est l'économiste en moi qui parle - ils se privent et ont du mal à épargner. Tout cela fera sans doute l'objet d'un consensus. Au-delà de ces quelques banalités, tout débat sur les revenus modestes devient d'un seul coup plus compliqué.

Car, après tout, s'ils le voulaient, ils pourraient faire des efforts et épargner, morbleu ! Ils pourraient se priver un peu plus, ils pourraient faire attention, ils pourraient faire ceci et cela, et s'en sortir de leur pauvreté. La preuve, c'est que le meilleur ami du beau-frère de mon collègue connaît un gars dont la sœur a entendu l'histoire d'une famille pauvre qui s'en est sortie, alors ne me dites pas que ça n'arrive pas. Voilà ce que l'on entend si souvent. Et sont alors pointés les usages superflus, somptuaires ou simplement moralement condamnables de l'argent des pauvres : de l'écran plat au smartphone, en passant par la paire de baskets, la tournée offerte au café, le paquet de cigarettse, la barrette de shit ou encore les cadeaux aux enfants - cadeaux que l'on reprochera aux mêmes de ne pas faire, parce que la cohérence n'est pas de ce monde.

Face à ce type de discours, il est courant d'essayer de montrer que ces dépenses apparemment irrationnelles ne le sont pas tant que ça. Prenons l'exemple du smartphone et autres produits équivalents : il est possible aujourd'hui de s'en procurer des modèles anciens à moindre coût, voire, si l'on cherche un ordinateur ou une tablette, d'en récupérer dans les poubelles des grandes entreprises de la Défense. C'est en outre un objet dont on peut difficilement se passer, surtout lorsqu'il s'agit de la seule connexion à Internet que l'on peut avoir, via les wifi gratuits. Support relationnel, mode d'information, moyen de communication avec des administrations toujours plus dématérialisées... Le smartphone, comme bien d'autres choses, est une fausse dépense superflue.

Pour autant, faire des pauvres des modèles de vertu qui seraient simplement mal compris par des classes moyennes et supérieures un brin prétentieuses est un mode argumentatif limité. Si l'on observe un budget, quel qu'il soit, on pourra toujours y trouver des choses superflues, inutiles, dont on pourrait se passer. Les plus pauvres n'échappent pas à la règle : ce ne sont pas des saints qui ont une utilisation irréprochable de leur argent. Dans son ethnographie des expulsions à Milwaukke, Matthew Desmond refuse précisément de nier ces problèmes : "il y a deux façons de déshumaniser les gens", note-t-il, "leur nier toute vertu, les absoudre de tout péché" ("There are two ways to dehumanize : the first is to strip people all virtue, the second is to cleanse them of all sin", p. 378). Il rapporte ainsi le cas de Larraine : récemment expulsée, vivant chez son frère dans un mobile home, elle décide pourtant d'utiliser ses bons alimentaires (food stamps, distribués au titre de l'assistance) pour se faire un festin de homards, de crabes et de tarte au citron. En un repas, elle utilise toute son aide alimentaire. Elle achète aussi une grande télé neuve ou des crèmes onéreuses, et refuse de vendre ses bijoux même lorsque le prix de ceux-ci pourraient lui permettre de payer son loyer et d'éviter d'être mise à la rue. Inutile de nier que de telles situations existent, que la paire de baskets flambant neuve ou le smartphone dernier cri n'ont pas toujours été obtenus à moindre coût et par pure nécessité. Pour autant, il est particulièrement important de comprendre et expliquer de telles dépenses. Je me permets ici de traduire ce qu'en dit Matthew Desmond :

[Pour beaucoup de personnes, dont sa fille], Larraine est pauvre parce qu'elle jette son argent par la fenêtre. Mais l'inverse est beaucoup plus vrai : Larraine jette son argent par la fenêtre parce qu'elle est pauvre.

Avant son expulsion, il ne restait à Larraine que 164$ après qu'elle a payé son loyer. Elle aurait pu en mettre un peu de côté, en rognant sur le câble et sur Walmart. Si Larraine était parvenue à mettre 50$ de côté chaque mois, à peu près un tiers de son revenu une fois le loyer payé, elle aurait eu 600$ à la fin de l'année - de quoi couvrir un mois de loyer. Et ça aurait été au prix de sacrifices considérables, puisqu'elle aurait eu parfois à se passer de choses comme l'eau chaude ou des vêtements.

Larraine aurait au moins pu économiser ce que lui coûtait son abonnement au câble. Mais pour une dame âgée vivant dans un mobile home isolé du reste de la ville, qui n'a pas de voiture, qui ne sait pas se servir d'Internet, qui n'a qu'occasionnellement un téléphone, qui ne travaille plus, et qui a parfois des crises de fibromyalgie et de migraines, le câble est un ami irremplaçable.
Les gens comme Larraine vivent avec tellement de limitations différentes qu'il est difficile d'imaginer la quantité d'efforts, de contrôle de soi et de sacrifices qui leur permettrait de sortir de la pauvreté. La distance entre la pauvreté écrasante (grinding poverty) et une pauvreté à peine plus stable peut être si importante que ceux qui sont tout en bas n'ont que peu d'espoir de s'en sortir même en comptant chaque centime. Alors, ils choisissent de ne pas le faire. A la place, ils essayent de survivre avec un peu d'éclat (survive in color), d'adoucir la souffrance avec du plaisir. Ils fumeront un petit joint, ils boiront un petit verre, feront quelques paris ou s'achèteront une télévision. Ils peuvent acheter du homard avec leurs bons alimentaires (they might buy lobster on food stamp).

Si Larraine utilise mal son argent, ce n'est pas parce que l'assistance public lui en donne trop mais parce qu'elle lui en laisse si peu. Elle a payé le prix de son festin de homard. Elle a dû manger à la banque alimentaire pour le reste du mois. Certains jours, elle a simplement eu faim. Ça valait le coup. "Je suis contente avec ce que j'ai eu", disait-elle, "et je veux bien manger des nouilles pour le reste du moins à cause de ça".

Larraine a très tôt appris à ne pas s'excuser pour son existence. "Les gens vous reprochent n'importe quoi", dit-elle. Ça ne lui fait rien que le vendeur la regarde de travers. On la regarde de la même façon quand elle achète du vinaigre balsamique à 14$ ou des côtes de boeuf. Larraine aime cuisiner. "J'ai le droit de vivre, et j'ai le droit de vivre comme je l'entends", dit-elle. "Les gens ne se rendent pas compte que même les pauvres se lassent de manger toujours la même chose. Par exemple, je déteste littéralement les hot-dogs, et pourtant j'ai mangé toute mon enfance. Alors, on se dit 'quand je serai grande, je mangerai des steaks'. Et maintenant, je suis grande. Et j'en mange" (p. 219-220).

(Note : traducteur est un métier, et ce n'est pas le mien. Je m'excuse pour les erreurs ou approximations de ce passage. Si vous pensez voir des améliorations à apporter, n'hésitez pas à m'en faire part)

L'argent des pauvres passe donc pour partie dans des dépenses "inutiles", qui ne leur permettront pas de sortir de la pauvreté... mais qui, on le voit, leur permettront de ne pas se sentir complètement nié comme individu quand la pauvreté est un déni de soi permanent. Ce sur quoi insiste Matthew Desmond, et bien d'autres chercheurs, c'est que ces dépenses ne sont pas la cause de la pauvreté : tout au contraire, elles en sont la conséquence. C'est parce que l'on a si peu que tout utilisation vertueuse de son argent, toute tentative d'accumulation, d'épargne, de sauvegarde est vouée à l'échec. Ou plutôt demanderait des sacrifices si importants et si incertains qu'il est beaucoup plus rationnel de ne pas les faire : il vaut mieux se faire un festin de homard aujourd'hui, quitte à avoir faim tout le moins, plutôt d'avoir faim pendant plusieurs années pour pouvoir, peut-être, si la conjoncture et la providence le permettent, si l'on ne se fait pas voler ou tuer avant, si l'on ne tombe pas malade, et si l'on trouve comment faire, stabiliser un tout petit peu sa situation... C'est l'une des discussions centrales d'Evicted, même si elle est éparpillée entre les chapitres et les notes de fin : Matthew Desmond démonte sciemment les arguments autour de la "culture de la pauvreté", l'idée selon laquelle les pauvres seraient pauvres parce qu'ils auraient certains comportements particuliers. Il insiste sur le fait que "la pauvreté, c'est la pauvreté", autrement dit que la situation économique à elle seule permet de comprendre ce que font les individus, qu'elle est une cause avant d'être une conséquence, qu'on n'a pas besoin de la théoriser en lui adjoignant une "culture"... Et que, finalement, si chacun d'entre nous se retrouvait à vivre comme les plus pauvres, il ferait probablement pareil.

Sans doute cela ne suffira pas à satisfaire les contempteurs des dépenses des pauvres. S'ils leur concéderont, du bout des lèvres, le droit à quelques dépenses exceptionnelles, ils seront sans doute plus sévères sur les dépenses plus quotidiennes et plus récurrentes, notamment lorsqu'il s'agit de donner ou de prêter de l'argent à tout-va, de payer sa tournée, de distribuer des cigarettes, etc. D'ailleurs, les pauvres ne pourraient-ils pas faire l'effort de ne pas boire, de ne pas fumer et de ne pas consommer des substances illégales, hein, franchement ?

Faisons un détour par un autre classique de la sociologie urbaine américaine : Street Corner Society. Dans cette étude d'un quartier populaire italo-américain dans les années 1930, William Foote Whyte consacre un passage à la comparaison des trajectoires sociales de deux de ses enquêtés, Chick et Doc. Chick incarne le groupe des "étudiants" en ascension sociale par le biais des études à l'université, Doc est le parangon des "gars de la rue", qui restent attachées au quartiers et enfermés dans les classes populaires. Le rapport à l'argent distingue très fortement les deux groupes :

La meilleure façon de comprendre la mobilité sociale à Cornerville [le quartier étudié, en fait le North End de Boston], c'est de la comparer au comportement du gars de la rue. C'est entre autres dans la façon de dépenser leur argent que les deux groupes se différencient le plus. Les étudiants adhèrent à une économie de l'épargne et de l’investissement. Les gars de la rue vivent dans une économie de la dépense. L'étudiant doit faire des économies pour payer ses études et pour pouvoir se lancer dans les affaires ou dans sa carrière. Il va donc cultiver les vertus d'épargne des classes moyennes. Pour pouvoir participer aux activités de son groupe, le gars de la rue doit partager son argent avec les autres. S'il a de l'argent et que son ami n'en a pas, il est censé payer pour lui. On peut rester membre d'une bande tout en faisant des économies, mais on ne peut pas simultanément faire des économies et avoir un statut important dans la bande. Le prestige, l'influence sont en partie liés à la capacité de pouvoir dépenser sans compter. En règle générale, un gars de la rue ne dépense pas consciemment pour exercer une influence sur ses copains. Il s'adapte au schème de comportement de son groupe et sa conduite a pour effet d'accroitre son influence (p. 145).

Chick et Doc sont à l'avenant : le premier refuse de prêter de l'argent à qui que ce soit ou même de payer quoi que ce soit, le second, chef de bande, dépense sans compter pour que ses copains puissent suivre les activités du groupe (bowling, bals, etc.) même lorsqu'ils n'ont pas d'argent. Mais ce n'est pas une question de personnalité, encore moins de culture. Chick, on l'apprend tout au long du récit de Whyte, a été très vite eu un statut très particulier dans le quartier où il vit : à l'école, il appartient à un petit groupe à part, qui s'assoit au premier rang et est tenu à l'écart par les autres. Il est arrivé d'Italie à huit ans et a connu les moqueries sur son accent et sa façon de se tenir. Fils d'un homme politique de Naples devenu vendeur de légumes à Boston, il n'appartient pas exactement au même monde que les autres : les positions de classes se transmettent dans la migration, bien que de façon complexe. Il n'a donc pas à participer à tout prix aux échanges amicaux, et peut facilement refuser de prêter à celui qui lui demande un coup de main. Au contraire, Doc est beaucoup plus intégré : il bénéficie d'un statut élevé, celui d'un chef de bande, statut qui repose entièrement sur cette "économie de la dépense". Ses amitiés sont autant de ressources sur lesquelles il peut continument s'appuyer. C'est grâce à la réputation ainsi acquise qu'il peut, par exemple, se lancer en politique, un moment qui fait apparaître les paradoxes de sa position : "Si, pendant la campagne électorale de l'été 1938, Doc avait eu deux cents dollars d'économie, il n'aurait pas été contraint de se retirer de la course. Mais s'il avait voulu épargner ces deux cents dollars, il se serait aliéné tout ses amis et il aurait perdu ses partisans" (p. 145-146).

Les dépenses de Doc ne sont pas plus irrationnelles, et pas plus évitables, que celle de Chick. Si le premier y est contraint et pas le second, c'est du fait de leur position vis-à-vis du quartier, et non d'une personnalité différente. Pour Doc, payer un verre à un copain est un investissement dans un capital social populaire, un capital d'autochtonie (des notions que n'utilisent pas Whyte, notons-le : c'est moi qui reformule), lequel est sa principale ressource. Y renoncer aurait un coût énorme. Chick, lui, est dans une position plus distante et ne bénéficie pas des gains attachés à une position locale élevé. Il est donc plus facile pour lui d'y renoncer et d'aller chercher la réussite ailleurs.

Les observations de William Foote Whyte au cœur de la grande dépression des années 1930 sont-elles toujours d'actualité pour les quartiers populaires d'aujourd'hui ? La force de rappel exercé par les quartiers populaires est bien documenté, notamment au travers des travaux de Stéphane Beaud : son ouvrage 80% au bac... et après ? peut se lire comme une illustration de la difficulté qu'il y a pour les enfants de classes populaires à couper avec les nombreux échanges et les formes de sociabilité des quartiers. Les formes spécifiques de ressources populaires a aussi été bien analysé. De façon plus large, la consommation de tabac chez les personnes en situation précaire répond largement à cette logique, suivant l'analyse de Jeanne Constance et Patrick Peretti-Wattel (voir aussi ce billet sur les justifications):

Pour les fumeurs interrogés, la cigarette est le moyen par lequel on rappelle à soi et aux autres les règles essentielles d’une socialité souvent en péril. Le coût élevé de ce bien, le manque qu’il provoque lorsqu’il est difficile de se le procurer font de lui un pivot par lequel il devient possible de reconstruire les règles d’un lien social particulièrement ténu pour les personnes les plus précaires. Grâce au tabac, celles-ci peuvent ainsi tenter de se réinscrire dans une société qui tend à les exclure. On comprend dès lors pourquoi il est si difficile d’arrêter pour ces fumeurs. D’une certaine façon, leur dépendance au tabac n’est pas seulement physique ou psychologique, elle est aussi sociale.

Bref, deuxième élément de réponse à la question "que font les pauvres avec leur argent ?" : ils l'utilisent en partie pour maintenir des liens avec les autres, pour se garantir un minimum d'intégration, pour faire jouer certaines formes de solidarités... qui sont souvent autant de stratégie d'entretien de sa situation, quand il ne s'agit pas de question de survie, fut-elle aussi sociale que physique. La sociabilité, pour les plus pauvres, coûte cher - dans le cas de la cigarette, ce coût se supporte à la fois de façon pécuniaire et en termes de santé... Et pourtant, elle est incontournable : la sortie de la pauvreté apparaît improbable, le cancer des poumons est une menace éloignée dans le temps, mais l'isolement ou le rejet sont des réalités immédiates.

Voilà donc pour les dépenses des plus pauvres qui font toujours l'objet de soupçons d'immoralité. Une fois qu'on y regarde de plus près, on n'excuse peut-être pas, mais tout au moins comprend-t-on ce qui se passe - et peut-être peut-on se donner d'autres moyens d'agir... Mais, du coup, il y a d'autres dépenses sur lesquelles on peut également réfléchir... Dans ses travaux sur les ménages de classes populaires, Ana Perrin Héredia évoque ce que les offres de certains démarcheurs font au budget de ses enquêtées : abonnements internet vendus à des ménages sans ordinateur, matelas ou lits de mauvaise qualité vendu à prix d'or, etc. Encore des signes que les pauvres ne savent pas gérer leur argent ? La sociologue évoque plutôt la domination :

La façon dont les enquêtés (ré)agissent dans des situations de confrontation directe avec des vendeurs met en évidence les effets de la relation sociale sur la relation marchande et rappelle ce que signifie « choisir » dans ces conditions économiques et sociales. Les entretiens ont ainsi mis en exergue le fait qu’au cours de certaines transactions marchandes l’ascétisme et les règles de prudence économique que suivaient habituellement certains enquêtés semblaient s’effacer au profit d’attitudes apparemment davantage marquées par l’« hédonisme » et pouvant indiquer que, temporairement, ces consommateurs avaient cédé à la tentation de « se laisser aller » et de « se la couler douce ». Dans bon nombre de cas, ces changements d’attitude avaient lieu à la suite des sollicitations des nombreux vendeurs à domicile qui sillonnent le quartier.

Mélanie, par exemple, a, par le biais de ceux qu’elle décrit comme des « messieurs qui passent en blouse blanche », acquis un matelas qui rapidement « s’est complètement affaissé ». Garanti dix ans, elle l’a pourtant remplacé après cinq ans d’utilisation lorsque le même démarcheur est revenu pour lui proposer un « échange », qui lui a coûté 480 euros et alors même qu’elle n’avait pas programmé une telle dépense. Or, pour ce type d’achat, pourtant plus coûteux, et contrairement aux techniques élaborées qu’elle peut mobiliser habituellement, Mélanie n’a pas comparé les prix ni essayé de faire jouer la concurrence mais s’est laissée, pour une fois, convaincre par la démonstration (« ah oui, oui il m’a convaincue c’est sûr ! »). Ceux que Hoggart appelle des « bonimenteurs professionnels » savent recourir à des images-clichés et à des valeurs qui font sens pour les milieux populaires. Mais leur indéniable pouvoir de persuasion n’explique peut-être pas à lui seul que leurs clients s’écartent de leur ligne habituelle.

Professionnels de l'interaction sociale comme les démonstrateurs de foire qu'étudie Ronan Le Velly, les démarcheurs à domicile ne font jamais que profiter de la pauvreté d'autrui. Si l'on se demande où va l'argent des plus pauvres, il faut peut-être s'interroger sur à qui appartiennent les poches où il finit par tomber : ici des classes moyennes et des grandes entreprises, trop heureuses de trouver une population sur laquelle exercer quelques formes de domination - le coup de la blouse blanche, on connaît ça depuis Milgram - quand il ne s'agit pas plus simplement de rester très flou sur des contrats que l'on encourage à ne pas lire... surtout auprès d'une population pour laquelle on se doute que l'accès à la loi et à la justice n'est pas la chose la plus simple du monde.

Ce point est également évoqué, avec une tournure beaucoup plus forte, par Matthew Desmond. Celui-ci ne s'est pas contenté d'enquêter auprès des locataires victimes d'expulsion : suivant un bon vieux principe d'enquête, il a "suivi l'argent" et a tourné le regard vers les propriétaires. Le portrait qu'il en fait dans la ville de Milwaukee mérite que l'on s'y arrête. D'abord, loin de l'image du Donald Trump enrichi à coup de grandes opérations immobilières, il révèle l'existence d'une fraction des classes moyennes qui vit de la location d'un parc immobilier vétuste aux personnes les plus en difficultés. L'une des propriétaires qu'il met en scène dans son ouvrage, Sherrena, est une ancienne professeur des écoles reconverti dans l'immobilier. Elle mène son entreprise d'une main de fer, expulsant sans remord ceux et celles qui sont un peu en retard, dont les enfants posent problèmes, ou qui insistent un peu trop pour obtenir des réparations qu'elle n'est pas forcément pressée de faire.

Mais plus encore, Desmond note que c'est bien la pauvreté qui enrichit Sherrena. Son logement le plus vétuste est également le plus rentable. Les loyers qu'elle pratique sont élevés. C'est qu'elle profite, très concrètement, d'une population qui ne peut pas se loger ailleurs, moins parce qu'elle n'en a pas les moyens que parce qu'on ne la laisse pas aller ailleurs :

Quand les immeubles ont commencé à apparaître à New York au milieu du XIXe siècle, les loyers dans le pire ghetto étaient 30% plus élevé que dans les beaux quartiers. Dans les années 1920 et 1930, les loyers pour les habitations vétustes des ghettos noirs de Milwaukee, de Philadelphie et d'autres villes du Nord était plus élevés que ceux pour de biens meilleurs logements dans les quartiers blancs. A la fin des années 1960, les loyers dans les plus grandes villes était plus élevés pour les Noirs que pour les Blancs pour des logements équivalents. Les pauvres ne se concentre pas dans les quartiers en mauvais état parce que les loyers y sont moins élevés. Ils sont là - et c'est tout particulièrement le cas pour les Noirs pauvres - parce qu'ils y sont autorisés.
Les propriétaires des logements du bas du marché ne baisse généralement pas les prix pour satisfaire la demande et éviter le coût des impayés et des expulsions. Il y a des coûts à éviter ces coûts. Pour beaucoup de propriétaires, il est moins cher de supporter le coût d'une expulsion que de remettre leur bien en état. Il est possible d'économiser des coûts de maintenance si les locataires ont continuellement des loyers de retard (were perpetually behind). Et beaucoup de locataires propres ont continuellement des loyers en retard parce que leur loyer est trop élevé (p. 75).

Les loyers représentent, que ce soit aux Etats-Unis ou en France, l'un des postes budgétaires le plus important, et ce encore plus pour les plus pauvres. Ce que suggère ici Matthew Desmond, c'est qu'il y a bien là quelque chose qui explique la pauvreté des plus fragiles : une forme d'exploitation de leur précarité, qui permet aux classes supérieures et moyennes propriétaires des logements de capter une part considérable des revenus de ces catégories. Parler d'exploitation ne paraît pas trop exagéré car, comme dans le cas des démarcheurs à domicile, il ne s'agit pas de fournir un bien ou un service de coût élevé, mais de profiter d'une situation de difficulté pour fournir quelque chose que l'on sait de piètre valeur, d'extorquer même une forme de consentement. Or, il faut le noter, les enquêtés de Desmond tirent surtout leurs revenus de l'assistance publique. De là à y voir une façon pour certaines catégories de population de capter une part de la redistribution qui leur échappe...

Evidemment, les Etats-Unis ne sont pas la France. Peut-être l'exploitation par les loyers y est-elle moins forte de ce côté de l'Atlantique... Mais l'un des arguments qui préside à la baisse et, peut-être, à la suppression des APL est que cela conduira à la baisse des loyers. Et derrière, l'idée qu'un marché immobilier libéralisé serait plus efficace. Les économistes sont nombreux à défendre cette idée : avec moins de réglementation, les expulsions seront peut-être plus nombreuses mais si les gens retrouvent un logement plus facilement derrière, il n'y a pas de problème. Les Etats-Unis offrent un exemple parfait de cette prospective : le marché immobilier y est très libéralisé, et sa fluidité est importante. L'ouvrage de Matthew Desmond souligne que, quoi qu'ils en disent, les économistes n'ont peut-être pas bien compris comment fonctionne le marché immobilier, car cette plus grande fluidité ne s'est pas accompagnées de moindres difficultés pour se loger pour les plus pauvres, loin de là, et les conséquences sur la pauvreté en général ont été terribles : des ménages sans cesse déplacer, privés de leurs ressources locales, incapables de s'investir dans des quartiers où ils ne font que passer en attendant la prochaine expulsion... Et pour la France, il serait bon d'y jeter un coup d’œil pour savoir vers quoi on veut parfois s'embarquer.

Toujours est-il que pour répondre à ma question de départ, "que devient l'argent des pauvres ?", toujours sans souci d'exhaustivité, on peut dire qu'il y en a une partie non négligeable qui revient à ceux et celles qui savent exploiter la misère d'autrui. Alors que l'on braque le regard sur les dépenses des pauvres, laisser un peu de côté les dépenses volontaires et s'intéresser aux dépenses contraintes ne ferait pas forcément de mal au débat public. Il y a quelques très sérieuses questions à poser. Avec des réponses qui ne feront sans doute pas consensus. Mais ça vaut le coup d'ouvrir la discussion.

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