Steve Jobs, sur le charisme en économie

Dans la liste des évènements qui, cet été, ont secoué la planète - comprenez les classes supérieures urbaines salariés d'Europe et des Etats-Unis - on peut s'attarder sur l'annonce, tonitruante à une échelle toute médiatique, du retrait de Steve Jobs des affaires et d'Apple. L'homogénéité du tonnerre de lamentations qui a suivi témoigne en effet de la place particulière acquise par le barbu à col roulé : un pouvoir charismatique qui n'est pas moins destructeur en économie qu'en politique.



Steve Jobs renonce à la présidence d'Apple en précisant bien que "hélas le moment est venu" de reconnaître qu'il n'a plus les capacités d'exercer cette responsabilité. Je n'écris pas ces lignes par obligation mais elles me causent une vraie tristesse que j'ai besoin de partager.
Je ne trouve pas le bonhomme sympathique mais personne n'en a rien à foutre. Je le rappelle ici seulement par honnêteté. Sa parano, sa passion pour les systèmes fermés me choquent. On s'en fout.

Ce bref extrait du billet que le journaliste Francis Pisani consacre sur son blog au départ à la retraite le plus commenté de l'année illustre à lui seul toute la puissance charismatique du personnage de Steve Jobs, et résume, en même temps, la tonalité générale de tous les autres commentaires qui ont pu être fait. En un mot : Steve Jobs est au-dessus de tous - et de nous par la même occasion - et qu'importe ce qu'il ait pu faire, nous lui pardonnerons tout. Steve Jobs a bénéficié, et bénéficie encore, d'une aura particulière qui lui a permis de faire ce qui aurait été innacceptable venant d'autres.

Comme tout charisme, celui de Steve Jobs n'a pas besoin de résider dans des capacités exceptionnelles réelles : il suffit que les autres, et plus particulièrement un petit groupe actif rassemblé autour du leader, soient convaincu de l'exceptionnalité de celui-ci. C'est ce que montre Ian Kershaw à propos d'Hitler qui, quand on y pense, n'avait pas grand chose d'objectivement charismatique. Evidemment, comparer quelqu'un, Steve Jobs ou autre, à Hitler risque toujours d'entraîner les réactions épidermiques de ceux qui ne veulent pas qu'on tire la moindre leçon de ce qu'ils voudraient être une parenthèse historique. Pourtant, ce que nous apprend le parcours d'Hitler, c'est bien que tout charisme est toujours une construction sociale, une croyance qui n'a nul besoin que le leader soit véritablement plus fort que les autres, pas plus qu'un meilleur leader ne sera forcément reconnu comme charismatique.

La magie du charisme de Steve Jobs ne réside pas dans une vision véritablement plus profonde que celle des autres ou de qualités gestionnaires, informatiques ou de leadership qu'il serait le seul à posséder. Cela ne veut pas dire qu'il ne les a pas effectivement - je ne l'ai jamais rencontré, difficile d'en juger - mais que d'autres personnes les avaient et n'ont pas connu la même héroïsation. C'est donc d'abord la façon dont a été mise en récit son parcours, avec ce qu'il faut de légendes, de mystères, de traversées du désert et tout ce qu'il fallait pour respecter un canevas finalement déjà écrit, qui lui a conféré son charisme. Et celui-ci, loin d'être individuel, ne fait que concentrer un double travail collectif : un travail de production de la légende, entretenu activement tant par Apple que par ses fans, et un travail de production classique, de biens et de services. Steve Jobs n'a pas crée seul l'Iphone, mais sa présence fait disparaître tous les ingénieurs, designers, créatifs et autres commerciaux qui l'ont rendu possible, de la même façon que le chanteur fait disparaître le travail du compositeur ou du parolier dans son interprétation.

Steve Jobs avait donc du charisme. Socialement produit, certes, mais vous serez peut-être tenté de me dire "et alors ?". Et alors, il se trouve qu'il y a un auteur qui s'est particulièrement intéressé à cette question du charisme, un certain Max Weber. Et il s'est aussi intéressé au capitalisme et à l'économie.

Que nous dit Max Weber sur le charisme ? Beaucoup de chose. Retenons celle-là : le charisme est le mode d'exercice du pouvoir privilégié par les prophètes. La religion fournit une matrice de la domination, politique ou économique. Si le chaman s'appuie sur la tradition et le prêtre sur l'institution, le prophète s'appuie sur l'exceptionnalité qu'on lui prête - d'où l'importance, par exemple, des miracles (pas de la magie : la magie est une technique de chaman qui respecte des règles anciennes, les miracles sont quelque chose qui n'appartient qu'au prophète). A la fois à cause de cela et en conséquence de cela, le prophète est celui qui boulverse l'ordre ancien : il nous dit "ce qui a été est terminé, table rase de tout ça, maintenant les choses seront différentes". Jésus Christ n'a pas fait autre chose. Calvin, qui n'est pas un prophète au sens religieux mais au sens sociologique, aussi.

Boulverser l'ordre ancien : c'est ce qui était nécessaire à la naissance du capitalisme. Pendant des siècles, les hommes ont travaillé et ont parfois dégagé un surplus, que l'on appellerait profit. Lorsque c'était le cas, soit ils l'épargnaient en prévision de jours moins heureux, soit ils le consommaient de façon rituelle et festive. Et puis certains se sont mis à utiliser ce profit pour le réinvestir dans leur entreprise. Et ils ont cherché un profit encore plus grand. Non pas pour le consommer, mais pour le réinvestir, et en obtenir un encore plus grand encore. Et ainsi de suite. L'accumulation donc : le capitalisme. Ce qui a permis cette transformation, c'est la force prophétique de la Réforme calviniste : c'est elle qui en imposant l'idée de pré-destination a pu convaincre des hommes de changer radicalement le comportement.

Quel rapport avec Steve Jobs ? A bien des points de vue, Steve Jobs a aussi contribué à balayer l'ordre ancien pour imposer des règles nouvelles. Et il ne l'aura jamais autant fait qu'à la période où son charisme a été le plus reconnu. Faire basculer massivement les individus dans des systèmes fermés alors qu'ils utilisaient jusqu'alors des systèmes ouverts, mettant à bas le plus gros de l'idéologie libertaire qui avaient présidé à la création et au développement d'Internet : voilà, sans doute, le plus grand héritage de Jobs. Il fallait une légitimité charismatique pour faire accepter l'idée que l'on allait rentrer dans un système où une entreprise pourrait exercer sa propre censure - Apple ne veut pas de pornographie sur ses appareils, mais autorise ça (retiré seulement du marché français...). Il fallait la légitimité charismatique pour imposer un accès à la presse et aux livres pour le moins discutable.

Apple a très largement redéfini les règles du jeu économique. Mais elle ne l'a pas fait à cause de sa taille, encore moins à cause de l'efficacité de ses propositions qui auraient été dûment sélectionnées par une main invisible infaillible. Elle a pu le faire grâce à la construction charismatique de son leader. De façon classique, elle est aujourd'hui confronté à la question de la routinisation du charisme : comment transformer le pouvoir et la légitimité pour qu'ils puissent vivre sans le leader ?

Mais qu'importe finalement ce que deviendra Apple. Les changements insufflés dans les façons de penser, les conceptions de l'économie et du web, les relations entre les différents acteurs - internautes et entreprises surtout - ont plus de chances de survivre que la boîte elle-même. Le capitalisme a finit par vivre sans le protestantisme : il est devenu indépendant, et s'est imposé à tous sans avoir besoin du support charismatique qui l'a engendré. Il y a fort à parier que la fermeture des systèmes informatiques survivra à Steve Jobs et même à Apple. Pas sûr que ce soit une bonne nouvelle.

Ce que nous apprend cette histoire, c'est qu'en économie comme en politique, la force de la légitimité charismatique, la puissance du prophète, est sans doute la seule à même de rebattre les cartes. Le capitalisme évolue sans doute moins au rythme des contraintes et des découvertes techniques, des goulots d'étranglements et des nouveaux marchés, des variations du stock de capital et de celles des marchés financiers qu'à celui de ses propres prophètes et de ses ennemis. On peut s'amuser à les repérer dans le paysage actuel : là, certains en appellent à la "moralisation", ici, d'autres veulent plus encore de libéralisation, un peu plus loin certains en appellent à la "démondialisation" tandis que les autres veulent mondialiser plus, et un peu partout on promet le développement durable, l'économie verte ou post-carbone, ou encore la décroissance... (la liste n'est pas exhaustive) Et comme tous les prophètes, on passe souvent plus de temps à s'engueuler avec ses amis pour savoir lequel est le plus béni qu'à lutter effectivement contre ses adversaires. Qu'est-ce qui permettra aux uns ou aux autres de gagner ? La réponse réside sans doute dans les conditions d'apparition d'une légitimité charismatique. Mais ça, c'est une autre histoire.

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Pour ceux qui aurait raté l'info parce qu'ils étaient en vacance (et dans ce cas-là, je les hais de toute mon âme noircie) ou parce qu'ils ne consultent le blog qu'au travers d'un reader rss et ne viennent jamais sur la page proprement dite (c'est pas top mais je vous pardonne), Une heure de peine dispose de sa propre page Facebook ici.

Vous pouvez donc me liker ou devenir fan ou dire "j'aime" ou je ne sais pas trop quoi. Cela vous permettra a priori de suivre les mises à jours du blog et, éventuellement, de dire tout votre amour pour moi ou toute votre détestation (ou pas : je pense que je ferais le ménage comme je le fais déjà ici). L'outil a sans doute plein d'autres possibilités insoupçonnées et insoupçonnables, mais je ne sais pas encore si je les découvrirais.
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Le sexe est bien une construction

Commençons la nouvelle saison d'Une heure de peine de la même façon que la précédente s'est terminée : en discutant nature, culture et féminisme. Pascal Picq, paléoanthropologue de son état, a fait paraître dans le Monde une tribune renvoyant dans les cordes les 80 imb... abru... députés qui "pensent" (quand on écrit "théorie du genre sexuel" et qu'on prétend que cela a pour objectif de justifier la pédophilie, c'est que l'on est soit un crétin, soit quelqu'un de très malhonnête, et j'ai trop de respect pour nos représentant pour choisir la seconde option) qu'il ne faut pas dire aux lycéens que les gênes ne déterminent pas tout le comportement sexuel de l'être humain. Pourtant - peut-être du fait d'un certain opportunisme editorial - son texte s'intitule "Le sexe n'est pas que construction". Et de fait, il y critique certaines orientations "antibiologistes" (radicales, ajoute-t-il) des sciences sociales. Pourtant, le sexe - pas seulement le genre, pas seulement la sexualité - est bien une construction sociale. Il faut juste savoir ce que cela veut dire...

Donnons d'abord la parole à Pascal Picq, en profitant pour redire la très haute tenue de son texte et en saluant sa défense de la place des théories du genre dans la formation scientifique des lycéens :

C'est là qu'une partie des sciences humaines pose problème. En raison d'un antibiologisme radical, elles refusent cette réalité biologique qui fait que nous sommes dans le groupe des espèces les plus déterminées biologiquement par le sexe. C'est inepte d'un point de vue scientifique, stupide d'un point de vue philosophique et ouvert à toutes les idéologies. Par-delà le sexe (biologique), il y a la sexualité, c'est-à-dire la diversité et la plasticité des comportements qui amènent des individus à avoir des relations sexuelles. Heureusement, une partie des sciences humaines travaille avec l'anthropologie évolutionniste, notamment autour de la sexualité et de la construction sociale de l'identité sexuelle des individus.

On regrettera que Pascal Picq ne dise pas plus précisément quels auteurs ou quels travaux il vise, mais c'est sans doute la conséquence du format choisi : on ne peut pas truffer une tribune dans un grand quotidien, fut-il du soir, de références savantes. Il revient cependant un peu plus loin sur cette question pour préciser qu'il faudrait quand même pas pousser Mémé dans les orties :

Je m'oppose à toutes ces théories qui détournent les gender studies, avec pour seul argument imbécile d'affirmer qu'il n'y a pas de sexe biologique, et qui plient les observations faites dans la diversité des sociétés humaines et de grands singes.

On le voit, le ton est sans concessions. Le problème que j'ai avec ce texte, c'est que par son titre et les passages cités, on pourrait en retenir qu'il n'y a pas lieu de dire que le sexe est une construction sociale. Or, il est tout à fait légitime et scientifique de l'affirmer. A condition de bien savoir ce que cela veut dire. S'il y a un problème, c'est donc dans la compréhension de la métaphore, courante en sciences sociales, de la "construction sociale".

Dire que le sexe est une construction sociale, qu'est-ce que cela veut dire ? Certainement pas que le sexe n'existe pas ou peut être ignoré ou, encore, n'a pas de pertinence pour comprendre le comportement d'un individu. La métaphore de la construction sociale doit être prise au sérieux : une construction, ça existe, et c'est solide.

Considérons une autre construction sociale : la ville. Il serait aberrant de dire qu'une ville n'est pas construite socialement. Le tracé de ses rues, la répartition de ses quartiers et de ses activités, les règles qui régissent en son sein la circulation des hommes et des choses : toutes cela est le produit d'une histoire faite d'interactions entre les hommes. Si Paris n'avait pas connu Haussman et si celui-ci n'avait pas eu à sa disposition le monopole de la violence légitime fourni par le Second Empire, et bien Paris ne serait pas la ville que l'on connaît aujourd'hui. Et rien ne distingue l'avenue Montaigne de Barbès si ce n'est les croyances et les relations des individus qui accorde plus de valeur ici et un sens différent là...

Et pourtant, bien que socialement construite, Paris n'en est pas moins solide. Si je veux me rendre de Place d'Italie à Nation, je ne peux qu'emprunter les rues disponibles - l'usage d'un bulldozer est certes envisageable, mais incontestablement contraignant. Et j'aurais beau penser qu'il n'y a pas de raison que les prix de l'immobilier soit plus élevé Boulevard Raspail qu'à Bobigny, le fait que plein d'autres personnes ne partagent pas vraiment cet avis m'imposera toujours de trouver cent-cinquante mille cautions solidaires pour louer une chambre de bonne pleine de cafards.

Il en de même pour le sexe : dire qu'il y a là une construction sociale ne veut pas dire qu'il s'agit d'une chose inexistante, loin de la. Mais qu'est-ce que cela veut dire plus précisément ? Si l'on comprend bien que le genre soit une construction sociale - les qualités prêtés au masculin ou au féminin ne s'appliquant pas seulement aux hommes mais aussi aux choses - et qu'il soit tout à fait solide (les discriminations liées au genre et qui touchent aussi bien les femmes que les hommes pas suffisamment "virilisés" ne sont pas une illusion...), c'est plus difficile pour le sexe : ne s'agit-il pas d'une donnée biologique ? Les chromosomes ne sont-ils pas indifférents à nos petites histoires sociales ? Oui et non.

La question commence à se poser, comme le fait remarquer Judith Butler, lorsque l'on prend conscience qu'il n'existe pas forcément deux sexes, mais peut-être bien plus. Pascal Picq le signale également dans son texte : "un très faible pourcentage d'individus, écrit-il, naît avec différentes formes d'indéterminations sexuelles". Et voilà le problème. Qu'est-ce qui permet de qualifier ces situations de "formes d'indéterminations sexuelles" ? S'il s'agissait de formes de vie non-viable, on pourrait le comprendre, mais ce n'est pas le cas. On pourrait parfaitement considéré les personnes en question non pas comme souffrant d'un handicap, mais comme relevant d'un troisième/quatrième/etc. sexe. Ou comme des manifestations divines. Ou comme les victimes d'une malédiction. Ou de biens d'autres façons encore. Mais dans nos sociétés, on considère cela sous l'angle médical et on s'empresse d'opérer les enfants concernés pour les faire rentrer dans l'un ou l'autre des deux sexes que nous connaissons bien.

C'est donc bien par une construction sociale que nous attribuons des individus à l'un des deux sexes que nous connaissons et nommons socialement. Cela n'annule pas l'existence de chromosomes différents, pas plus que celle du sexe, mais cela prend acte qu'il y a et qu'il y a eu d'autres façons de gérer cette différence.

Mais on peut aller encore plus loin, d'autant plus que certains auront tôt fait de rejeter d'un revers de main ces cas en les considérant comme "minoritaires". Ils posent, en fait, une question plus générale : comment attribuons-nous un sexe à un individu ? Là encore, c'est par une construction sociale. Après tout, il est possible de changer de sexe au cours de sa vie - de sexe, et pas seulement de genre. Des personnes qui étaient des mâles deviennent des femelles, et vice-versa. Leurs chromosomes n'ont pas changé, souvent "seulement" leurs organes génitaux. Et les hommes devenus femmes ne peuvent toujours pas avoir d'enfants. Mais socialement, ils changent de sexe. C'est donc bien qu'en plus du sexe biologique, déterminé par ces fameux XX ou XY, il y a un sexe social, qui n'est pas autre chose qu'une construction.

Prenons une comparaison pour bien montrer que le fait que le sexe soit une construction sociale ne lui retire en rien de sa réalité. Wittgenstein s'est intéressé à la question de la connaissance dans le monde des mathématiques. Il s'est posé la question suivante : que faut-il pour qu'une proposition devienne une règle, pour qu'il soit autoriser, par exemple d'utiliser, tel théorème ? La réponse peut paraître évidente : il faut que ce théorème soit vrai. Oui, mais ce n'est pas suffisant. Après tout, le carré de l'hypoténuse était égal à la somme des carrés des deux autres côtés bien avant que Pythagore s'en mêle. Il faut donc a minima que le théorème soit formulé. Mais même cela ne suffit pas. Avant que les mathématiciens ne soient autorisés à l'utiliser sans en refaire toute la démonstration, il faut que la communauté des matheux se penche dessus et reconnaisse que, oui, effectivement, il a pas tort, c'est bon les gars, ça va nous épargner du code TeX. En un mot, il faut qu'il soit institutionnalisé, et ce socialement. Un théorème mathématique est une construction sociale, comme d'ailleurs toute proposition scientifique. Cela ne dit rien de sa véracité ou de sa fausseté, cela dit simplement qu'il est le produit d'une activité et d'un accord social - et si les néo-réactionnaires parvenaient à leurs fins, je ne donnerais pas cher de nos connaissances scientifiques les mieux établies...

Une fois de plus, on peut reprendre la métaphore de la construction au sérieux : un château fort et une cabane dans un arbre sont deux constructions, pourtant, il y a une des deux qui est préférable si votre objectif est de vous protéger d'une attaque ennemie. De la même façon, la science et la religion sont deux constructions sociales, mais si on veut soigner des gens ou faire voler des avions, il y a eu des deux qui a un peu plus de réussite à son actif... Toute les constructions sociales ne se valent pas.

Revenons-en au sexe. Quand vous êtes venu au monde, braillant à celui-ci la joie de votre arrivé, vous aviez évidemment un sexe : des chromosomes XX ou XY. Mais cela n'a pas suffi pour que l'on vous attribue aux mâles ou aux femelles. Il a fallu que quelqu'un jette un oeil au bon endroit, fasse "hum... hum...", coche une case sur un formulaire, le transmette à toute une série d'autres personnes - dont une au moins finira par l'archiver pour le cas où souhaiteriez contester le "hum... hum..." en question - et l'annonce à qui de droit : parents, médecins, état civil... : il en faut du monde pour faire de vous officiellement un petit garçon ou une petite fille.

Et alors, me direz-vous ? Et alors, il est possible qu'il y ait une erreur. Il est possible que les personnes chargées de cette identification soient prise d'un doute et ne sachent pas quoi faire. Il est possible que vous ne soyez pas d'accord avec elles, et que bien qu'elles vous répètent que oui, vous êtes un garçon/fille, vous ayez l'intime certitude que vous êtes une fille/garçon - et ce même si vos chromosomes et votre appareil génital ne semblent pas totalement d'accord avec vous. Bref, votre sexe est une construction sociale. Et ce n'est pas parce que cette une construction qui, la plupart du temps, occupe si bien sa place que vous voyez même plus les traces de sa fabrication qu'elle cesse de l'être.

Le problème est que cette construction n'est pas sans lien avec les autres qui occupent également l'espace social. C'est que l'on a une représentation sociale bien particulière du sexe, et que celle-ci n'est pas sans influence avec celle que l'on peut avoir du genre - avec la façon dont celui-ci est socialement construit. C'est comme souvent dans le langage que cela se fait le mieux sentir : ne parle-t-on pas, le plus souvent, de "sexes opposés" ? Mais qu'ont-ils de vraiment opposés ? D'un point de vue biologique, c'est bien difficile de le dire. Pourtant, même des chercheurs aguerris reconnaîtront que les grands singes sont leurs proches cousins tandis qu'ils décriront leur collègue de labo comme leur "opposé"... Comment ne pas y voir un lien avec les nombreuses tentatives, scientifiquement fragiles mais toujours avancées à grands cris, de montrer que les cerveaux masculins et féminins sont opposés ? Cordelia Fine (Delusions of Gender) et Rebecca Jordan-Young ont récemment publiés deux bouquins qui démontent ces travaux (voir le Sciences Humaines d'Octobre 2011, p. 76).

Cette construction sociale des sexes - et, une fois de plus, il s'agit bien des sexes et pas du genre - comme ayant des caractéristiques nécessairement opposés, et pas seulement différentes, est d'une importance fondamentale. Elle ne signifie pas l'inexistence du sexe biologique. C'est que, qu'on le veuille ou non, sciences de la nature et sciences sociales ne partagent pas les mêmes ordres de discours, ni les mêmes objets. Les biologistes parlent des chromosomes là où les sociologues parlent d'un fait social. Le "dépassement des disciplines" a beau être à la mode, il est le plus souvent vain si l'on ne comprends pas que les disciplines, justement, ont des économies internes particulières. Pour éviter les confusions, le plus simple est peut-être d'offrir un enseignement de sciences sociales à tous les lycéens. J'dis ça, j'dis rien.
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Eléments de sociologie pratchettienne (10)

Où l'on essayera de dévoiler la dimension langagière et quelque peu performative de l'activité économique...

Probably no other world in the multiverse has warehouse for things which only exist in potentia, but the pork future warehouse in Ankh-Morpork is a product of the Patrician's rules about baseless metaphors, the literal-mindedness of citizens who assume that everything must exist somewhere, and the general thinness of the fabric of reality around Ankh, which is so thin that it's as thin as a very thin thing. The net result is that trading in pork futures - in pork that doen't exist yet - led to the building of the warehouse to store it in until it does. The extremely low temperatures are caused by the imbalance in the temporal energy flow. At least, that's what the wizards in the High Energy Magic Building say. And they've got proper pointy hats and letters after their name, so they know what they're telking about.

Terry Pratchett, Men at Arms, p. 182

L'activité économique repose en grande partie sur des jeux de langage et sur des métaphores : un point largement oublié que Pratchett pointe ici en montrant comment une simple métaphore pour expliquer certaines formes de spéculation peut se transformer en un objet tout à fait réel : la construction d'entrepôt pour stocker du porc qui n'existe pas encore, si ce n'est comme l'objet d'un commerce spéculatif. Une illustration simple mais puissante de la performativité du langage - j'en connais qui seront ravis. Dans notre monde, les échanges sur des marchandises qui n'ont pas plus de réalité matérielle qu'un souffle sont étonnamment nombreuses. Et nous venons tous d'en sentir, une fois de plus, les conséquences bien réelles.

On notera cependant que cette performativité repose également sur des dispositions institutionnelles, à commencer par les lois du dirigeants de la cité en question qui obligent les individus à justifier leur métaphore - comme cela est écrit dans un autre roman, le poète qui prétendrait qu'un joli minois a lancé sur les mers quelques milliers de bateaux aurait intérêt à présenter les bons de commande adressés aux chantiers navaux...C'est donc d'une méfiance des pièges du langage que naît la puissance performative de celui-ci. Il n'en va peut-être pas si différemment sur ce qu'il faut bien appelé notre "roundworld" (par opposition au "discworld" que décrit Pratchett) : le langage que nous utilisons oblige le plus souvent à construire sans cesse un nouveau vocabulaire pour le préciser, engendrant à nouveau un besoin de précisions, et ainsi de suite jusqu'à plus soif. Tous ceux qui se confrontent aujourd'hui à l'hermétisme du langage des traders et des grands financiers doivent avoir une idée de ce dont je veux parler. Et sinon, ils peuvent se tourner plus modestement vers l'inflation de sigles et de jargons dans le petit monde de l'éducation nationale, les principes ne sont pas tellement différents...

Mais le rôle du langage dans l'économie mérite approfondissement. Présenter l'activité économique comme une guerre ou comme une échange n'est pas neutre. Cela n'implique pas, chez ceux qui y prennent part, les mêmes comportements, ni même les mêmes institutions. C'est aujourd'hui le vocabulaire de la guerre qui prédomine : la concurrence est compétition, les marchés doivent être conquis, les entreprises et les pays s'affrontent... Cela implique une approche bien particulière des problèmes. A commencer par l'envie de construire des lignes Maginot pour se protéger de tout cela : les appels au protectionnisme ne sont pas sans liens avec la façon dont est mise en métaphore l'activité économique. Même si ceux qui font l'éloge de la guerre économique sont politiquement très différents de ceux qui en appellent à l'édification de murailles tarifaires, ils sont complices dans l'utilisation d'une même façon de présenter les choses. Et ce vocabulaire agonistique n'est pas sans rapport avec la recherche du profit toujours plus grand, car l'objectif est bien évidemment de battre les autres : le capitalisme est aussi une affaire de mots.
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Eléments de sociologie pratchettienne (9)

Où l'on rencontrera le conflit central qui est l'origine de toute la modernité, et où l'on reconnaîtra quelques ressemblances avec ce que nous vivons à cette heure...
'Tell me... those robes some of the dwarfs were wearing. I know they wear them on the surface so they're not polluted by the nasty sunlight, but why wear them down there ?'
'It's traditionnal, sir. Er, they were worn by the... well, it's what you'd call the knockermen, sir.'
'What did they do ?'
'Well, you know about firedamp ? It's a gas you get in mines sometimes. It explodes.'
Vimes saw the images in his mind as Cherry explained...
The miners would clear the area, if they were lucky. And the knockerman would go in wearing layer after of chain-mail and leather, carrying his sack of wicker globes stuffed with rags and oil. And his long pole. And his slingshot.
[...] [A] knockerman who was either very confident or extremely suicidal would step back, light the torch on the end of hiis pole and thrust it ahead of him. The more careful knockerman would step back rather more, and slingshot a ball a burning rags in the unseen death. Either way, he'd trut in his thick leather clothes to protect him from the worst of the blast. [...]
And then , fifty years ago, a dwarf tinkering in Ankh-Morpork had found that if you put a simple fine mesh over your lantern flame it'd burn blue in the presence of the gas but wouldn't explode. It was a discovery of immense value to the good of dwarfkid and, as so often happens, with such discoverues, almost immediately led to a war.
'And afterwards there were two kinds of dwarf,', said Cherry sadly. 'There's the Copperheads, who all use the lamp and the patent gas exploder, and the Schmaltzbergers, who stick to the old ways. Of course we're all dwarfs,' she said, 'but relations are rather strained'.

Terry Pratchett, The Fifth Elephant, p. 235-237

S'il y a bien un thème central dans l'oeuvre de Pratchett, c'est le combat entre la modernité, le désenchantement du monde, la rationalisation et les forces conservatrices, la tradition, le passé. Il y a un thème profondément weberien là-derrière.

Les "méchants" sont presque toujours des "conservateurs" : des comploteurs qui rêvent de revenir à la monarchie et qui ne supportent pas les étrangers (dans The Thruth ou Men at Arms par exemple), des Auditeurs qui voudraient voir disparaître la vie et le changement, des traditionnalistes de tout poils comme des nains (dwarfs) prêt à mettre en péril tout leur peuple pour le protéger du changement dans The Fifth Elephant...

Pour autant, la modernité n'est pas présentée parée de toutes les vertues. Guidée par le commerce et l'économie, force formidable qui abat peu à peu toutes les résistances - c'est par le commerce que le peuple nain finit par rejoindre la modernité incarnée par Ankh Morpork dans The Fifth Elephant -, elle est le plus souvent moquée. Elle est souvent extrêmement dangereuse parce qu'elle finit par se retourner contre elle-même. D'entreprise de rationalisation, elle finit presque toujours par devenir irrationnelle. L'exemple typique est le "gonne" (gun) dans Men at Arms : une arme issue de la modernité mais qui se trouve dotée d'un esprit propre qui pousse ceux qui posent la main sur elle à la folie. Une arme qui s'allie d'abord avec des conservateurs...

En mettant ce conflit au centre de son univers, Pratchett ne fait que nous renvoyer l'image de notre propre monde, de notre fin de XXème et début de XXIème siècle. L'économie, cette formidable force de rationalisation, n'a cessé de s'appuyer sur un principe irrationnel - la recherche infinie du profit et du gain à l'exclusion de toute autre considération. C'est toujours à cette lutte que nous assistons. Mais Pratchett montrent que ceux qui voudrait s'opposer à cette puissance, par exemple en fermant les frontières à toute vitesse, finiront pas s'allier avec les conservateurs les plus inquiétants : ils sont alliés "objectifs".
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Eléments de sociologie pratchettienne (8)

Où l'on découvre une façon pas complètement inintéressante de théoriser les règles et les normes...

Dialogue entre Lu-Tze (un vieux maître) et Lobsang (un disciple) :

'Isn't that, et, interfering with history ? I mean, I was told that sort of thing is all right up in the valleys, but down here in the world...'
'No, it's absolutely forbidden,' said Lu-Tze. ''cos it's Interfering With History. Got to be careful of your witch, of course. Some of them are pretty canny.' He caugt Lobsang's expression. 'Look, that's why there's rules, understand ? So that you think before you break'em.'

Terry Pratchett, Thief of Time, p. 251

Je l'évoquais déjà dans la dernière note : Thief of Time est un livre sur les règles. Tout le monde y suit des règles : les Moines de l'Histoire qui ne doivent pas "Intervenir dans l'Histoire", Susan, la maîtresse d'école, qui s'impose à elle-même de ne pas manger plus d'un chocolat par jour, les Auditeurs, sorte de guardiens de l'univers qui n'ont d'autres objectifs que de stopper toute vie - trop désordonnée pour être surveillée - qui croient tellement aux règles qu'ils cherchent à toutes les suivre...

Et justement, lorsque ces derniers s'incarnent dans des corps humains, ils commencent à enfreindre des règles, dont les leurs. Et Lu-Tze, tout en fixant sans cesse des règles (à commencer par la règle n°1 : "Do not act incautiously when confronting little bald wrinkly smiling men"), passe son temps à les contourner. Et, bien sûr, Susan a une conception bien particulière de sa propre règle :

She put it her mouth.
Damndamndamndamn ! It was nougat inside ! Her one chocolate today and it was damn artificial pink-and-white damn sickly damn stupid nougat !
Well, no-one could be expected to believe that counted. She was entitled to another-

Ibid, p. 123

Le problème de la règle est un vieux problème en sociologie, et plus généralement même en philosophie. Pourquoi suit-on une règle ? Qu'est-ce qui lui permet de s'appliquer ? Qu'est-ce qui en fait l'efficacité ? Il y a toujours le risque, en sociologie et en sciences sociales, de conceptualiser les règles comme ayant une force en soi ou comme étant trop contraignante - Mark Granovetter parlerait d'un individu "sur-socialisé" -, ou à l'inverse comme ne reposant que sur un système de récompense ou de contrainte - le biais de nombreux travaux économiques.

Terry Pratchett propose une voie différente : la règle n'est pas efficace parce qu'elle peut contraindre les individus à la suivre, mais parce qu'elle les oblige à réfléchir. Elle leur est extérieure et elle s'impose à eux : elle change la signification de leurs actions. Enfreindre une règle en sachant qu'elle existe, c'est quand même agir en fonction de cette règle. Aucune règle - et on va sans doute encore reparler de rajouter des règles à la finance internationale - n'empéchera qu'il y ait des déviants. Aucune règle n'empéchera qu'il y ait des crises. Tout au plus permettra-t-elle que les individus responsables se sentent effectivement responsables. Ce sera déjà beaucoup, dans la situation actuelle. Parce que pour l'instant, il n'est pas évident que les responsables aient mauvaise conscience...

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Eléments de sociologie pratchettienne (7)

Où l'on continuera à explorer les capacités de l'humain à prendre le monde tel qu'il vient et à surtout, surtout, exclure ce qui ne cadre avec ce qui est déjà connu...

The most selected of these club was Fidgett's, and it operated like this : Susan didn't need to make herself invisible [but she can - too long to explain (NDM)], because she knew that the members of Fidgett's would simply not see her, or believe that she really existed even if they did. Women weren't allowed in the club at all excet under Rule 34b, which grudginly allowed for female members of the family or respectable married ladies over thirty to be entertained to tea in the Green Drawning Room between 3.15 and 4.30 pm, providedd at least one member of staff was present at all times. This had been the case for so long that many members now interpreted it as being the only seventy-five minutes in the day when womem were actually allowed to exit and, therefore, any women seen in the club at any other time were a figment of their imagination.

Terry Pratchett, Thief of Time, p. 102

Gaspode (the Wonder Dog). Small, bow-legged and wiry; basically a rusty grey but with patches of brown, white and black in outlying areas. [...]
Oh, and he can talk. But not many people pay any attention, because everyone knows that dogs can't talk.

Terry Pratchett & Stephen Briggs, The new Discworld Companion, p. 188

Dans les deux cas, les individus cherchent à maintenir un certain équilibre, et pour cela, ils ont appris à ne pas voir ce qui ne peut pas être acceptable, ce qui représenterait une information trop dérangeante. Ce thème est récurrent chez Pratchett : c'est qui évite de voir la Mort/la mort, ce qui évite de voir les conséquences de ses propres actions, ce qui évite de devenir fou... On retrouve du Schultz, ou du Berger et Luckmann là-dedans.

Cette capacité repose, comme on peut le voir, sur l'apprentissage de certaines règles - et Thief of Time n'est rien d'autre qu'un ouvrage sur les règles, leur origine et leur utilisation. Nous apprenons à ne pas voir ce qui ne cadre pas avec le cadre de ce que nous définissons comme la réalité. Ce n'est pas que nous ne voulons pas voir, c'est que nous ne pouvons pas voir, car cela exigerait que nous reconfigurions l'ensemble de notre conception du monde pour faire de la place à des faits qui sont manifestement erronés.

J'ai déjà longuement blogué sur le capitalisme comme mode de pensée et d'actions et sur son emprise sur nos esprits (voir notamment ce billet), sur nos difficultés à penser en dehors de lui (voir celui-ci), à inventer quelque chose de nouveau. A l'heure où la crise revient (ce n'est ni la première ni la dernière), Pratchett fournit sans doute un bon cadre pour comprendre ce qui se passe : il nous faut comprendre quels mécanismes nous amènent à prendre les choses comme elles sont, ce que menace, pour nous, le fait que le chien se soit mis à parler.
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Eléments de sociologie pratchettienne (6)

Où l'on s'attachera à quelques éléments de cognition, où l'on présentera l'ennui comme le propre de l'homme et où, d'une façon plus généralement, on rentrera au coeur de la théorie sociologique pratchettienne... (oui, parce que tout cela est pensé et présenté dans un certain ordre, qu'est-ce que vous croyiez ?)

You had to hand it to human beings. They had one of the strangest powers in the universe. Even her grandfather* had remarked upon it. No other species anywhere in the world had invented boredom. Perhaps it was boredom, not intelligence, that had propelled them up the evolutionnary ladder. Trolls and dwarfs had it, too, that strange ability to look the universe and think 'Oh, the same as yesterday, how dull. I wonder what happens if I bang this rock on that head ?'

And along with this had come an associated power, to make things normal. The world changed mightily, and within a few days humans considered it was normal. They had the most amazing ability to shut out and forget what didn't fit. They told themselves little stories to explain away the inexplicable, to make things normal.

Terry Pratchett, Thief of Time, p. 215-216

* Death. Big guy, wear black, use a scythe, TALK LIKE THAT. You know him. Well, he know you (NDM).
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Eléments de sociologie pratchettienne (5)

Où l'on découvre une théorie géographique de la légitimité et de la puissance du prophète - Weber aurait approuvé - et, plus subtilement, peut-être l'une de mes premières sources d'inspiration sociologique...

[A propos de Miss Marietta Cosmopolite, couturière à la retraite] She is known occasionally to run a haberdashery shop and is also, much against her wishes, a religious icon. This is because people always assume that wisdom is, well, more wise if it comes from a long way away. So while impressionnable people in Ankh-Morpork follow the parth of distant religious teachers with names like Rimpo and Gompa, the orange-robed, bald young men from the hight mountains follow the Way of Mrs Cosmopolite (down to the shops, dropping in on her sister for a cup of tea, an appointment with the chiropodist, and then back home). Principal among these was the skilled Lu-Tze, who has collected all her cosmically wie saying (such as 'It'll all end in tears'), and find them a pretty good guide to understanding the universe. Wisdom is where you find it.

Terry Pratchett (avec la collaboration de Stephen Briggs), The new Discworld Companion, p. 96-97
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Eléments de sociologie pratchettienne (4)

Où l'on découvre une théorie "botière" des inégalités socio-économiques...

The reason that the rich were so rich, Vimes reasonned, was becase they managed to spend less money.

Take boots, for example. He earned thirty-eight dollars a month plus allowances. A really good pair of leather boots cost fifty dollars. But a an affordable pair of boots, which were sort of OK for a season or two and then leaked like hell when the cardboard gave out, cost about ten dollars. Those were the kind of boots Vimes always bought, and wre until the soles were so thin that he could where he was in Ankh-Morpork on a foggy night by the feel of the cobbles.

But the thing was that good boots lasted for years and years. A man who could afford fifty dollars had a pair of poor of boots that'd still keeping his feet dry in ten years' time, while a poor man who could only afford cheap boots would have spent a hundred dollars on boots in the same time and would still have wet feet.

This was Captain Samuel Vimes 'Boots" theory of socio-economic unfairness.

Terry Pratchett, Men at Arms, p. 35
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Eléments de sociologie pratchettienne (3)

Où l'on découvre les prémisses d'une théorie des différents capitaux, ainsi que des éléments pour penser la légitimité...

When he was a little boy, Sam Vimes had thought that the very rich ate off gold plates and lived in marble houses.

He'd learned something new : the very rich very could afford to be poor. Sybil Ramkin lived in the kind of poverty that was only available to the very rich, a poverty approached from the other side. Women who were merely well-saved up and bought dresses made of silk edged with lace and pearls, but lady Ramkin was so rich she could afford to stomp around the place in rubber boots and a tweed skirt that had belonged to her mother. She was so rich she could afford to live on biscuit and cheese sandwiches. She was so rich she lived in three rooms in a thirty-four-roomed mansion ; the rest of them were full of very expensive and very old furniture, covered in dust sheets.

Terry Pratchett, Men at Arms, p. 34
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Eléments de sociologie pratchettienne (2)

Où l'on découvre une théorie de la ville comme forme sociale qui n'aurait pas déplue à Simmel, où l'on devine la naissance d'une solidarité organique bien durkheimienne, et où l'on notera qu'un bon esprit sociologique commence toujours par une attention à ce qui est à la fois quotidien et caché...

Every day, maybe a hundred cows died for Ankh-Morpork. So did q flock of sheep and a herd of pigs and the gods alone knew how many ducks, chickens and geese. Flour ? He'd heard it was eighty tons, and about the same amount of potatoes and maybe twenty tons of herring. He didn't particularly want to know this kind of thing, but once you started having to sort out the everlasting traffic problem these were facts that got handed to you.

Evry day, forty thousand eggs were laid for the city. Every day, hundreds, thousands of carts and boats and barges converged on the city with fish and honey and oysters and olives and eels and lobsters. And then think of the horses dragging the stuff, and the windmills... and the wool coming in, too, every day, the cloth, the tobacco, the spices, the ore, the timber, the cheese, the coal, the fat, the tallow, the hay EVERY DAMN DAY... [...]

Against the dark screen of night, Vimes had a vision of Ankh-Morpork. It wasn't a city, it was a process, a weight on the world that distorted the land for hundreds of miles around. People who'd never see it in their whole life nevertheless spent their life working for it. Thousand and thousand of green acres were part of it, forests were part of it. It drew in and consumed...

...and gave back the dung from its pens and the soot of its chimneys, and steel, and saucepans, and all the tools by which its food was made. And also clothes, and fashions and ideas and interesting vices, songs and knowledge and something which, if looked at it in the right lightm was called civilization. That's what civilization meant. It meant the city.

Terry Pratchett, Night Watch, p. 389-390
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Eléments de sociologie pratchettienne (1)

Où l'on découvre une conception très durkheimienne de l´homme comme animal social, où l'on peut deviner les effets de l'anomie et une théorie qui croise socialisation et encastrement et, finalement, où l'on commence une série d'été...

"It was said later that he came under bad influences at this stage. But the secret of the history of Edward d'Eath was that he came under no outside influences at all, unless you count all those dead kings. He just came under the influence of himself.

That's where people get it wrong. Individuals aren't naturally paid-up members of the human race, except biologically. They need to be bounced around by the Brownian motion of society, which human being constantly remind one another that they are... well... human beings. He was also spiralling inward, as tends to happen in cases like this."

Terry Pratchett, Men at Arms, p. 11
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Popper in Paris

Depuis un bon moment, je voulais prendre cette photo là où je fais mon jogging (un esprit sain dans... tout ça quoi)... L'occasion s'est enfin présentée, alors voilà, comprend qui peut maintenant. En tout cas, mon ami Karl aurait été ravi.

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Four more years !

C'était il y a quatre ans, jour pour jour : fraîchement émoulu d'une long période agrégative, je me lançais dans la folle aventure du blogging, au milieu des rares blogs à caractère plus ou moins sociologiques. Mille quatre cent soixante jours plus tard, je suis toujours un peu étonné de ne pas avoir laissé tomber et, pire, de trouver de plus en plus de plaisir à l'exercice. Surtout lorsque je reçois la reconnaissance suprême. Car oui, j'ai accepté, bien que ma modestie doivent en souffrir, de dévoiler devant vos yeux ébahi le nouveau classement Wikio des blogs de sciences humaines, notre classement de Shangaï à nous...

1Une heure de peine...
2Scriptopolis
3Baptiste Coulmont
4AGORA / sciences sociales
5pierremerckle.fr
6Les découvertes archéologiques
7Ecrans de veille en éducation
8La Boite à Outils des Historiens
9Miettes (non-)philosophiques
10Mapping Expert
11QUANTI
12Mexique ancien
13Évaluation de la recherche en SHS
14Mame & fils
15Socio-informatique et argumentation
16Femmes au travail
17Archéologie poitevine
18ANTHROPOPOTAME
19histoire.lyonelkaufmann.ch
20Le Blog de la Recherche

Classement réalisé par Wikio


\begin{rire_malefique}
Ahahahahahahahahahah !
\end{rire_malefique}

Oui, me voilà premier, devant mes deux adversaires de toujours, Scriptopolis - qui m'est régulièrement passé devant - et surtout l'indétrônable numéro 1, du moins jusqu'à présent, j'ai nommé Baptiste Coulmont. Comme le disait Thierry Roland dans d'autres circonstances, maintenant qu'on a vu ça, on peut mourir...

Plus sérieusement, quatre ans de blog, ça commence à faire une paye. Les lecteurs les plus anciens auront sans doute déjà remarqué la lente modification de mon écriture au cours du temps : billets plus courts, disparition des titres, ajout des images, et surtout un style beaucoup plus direct et moins engoncé. Car c'est sans doute cela qui me motive le plus à continuer à alimenter la bête - outre sa simple existence, dans une veine très pratchettienne - : le jeu d'écriture.

Si je ne devais tirer qu'une seule leçon de l'exercice du blogging, ce serait sans doute celle-là : il n'y a pas de meilleur moyen pour se rendre compte à quel point l'écriture est un processus actif. On a tendance à s'imaginer qu'il faut avoir une idée claire que ce que l'on veut dire et la coucher sur le papier/l'écran comme on développe une photographie. En fait, la plupart de mes billets commencent sur une idée assez vague, et je commence à les écrire sans avoir une idée très précise de là où ils vont m'emmener : cela relève beaucoup plus de la composition d'un dessin ou d'un tableau où l'on se laisse mener par le trait. Des idées inattendues apparaissent, d'autres attendues s'évanouissent. Parfois les billets n'aboutissent pas, et restent pour l'éternité sous forme d'ébauches dans le méta du site. Parfois ce qui ne devait être qu'une blague s'étend et devient autre chose. Le billet sur le sexe dans les jeux vidéo - à mon avis, l'un des plus originaux - ne devait être qu'une mise en valeur de Samus Aran comme personnage féministe, avant de devenir complètement autre chose quand j'ai découvert ce qui pouvait se trouver sur elle avec google image. Quelques photos de tag se sont transformés en réflexion sur la politique. Un énervement passager peut m'amener à faire le point sur mes propres engagements...

Il y a des choses étonnantes. Les billets dont je suis le plus content et qui, à mon avis, disent les choses les plus fondamentales n'ont pas toujours le succès escompté. Mes textes sur le capitalisme, sujet qui est au centre de mes réflexions pas seulement bloggiques, n'ont pas eu autant de visiteurs que ceux portant sur ce qui s'écrit sur les murs des chiottes. Sauf quand il s'agissait de commenter un vieil épisode de Picsou. Le plus gros succès, pour l'année écoulée, demeure "L'entretien d'embauche : bientôt une institution totale ?". Il semble en fait que le succès d'un billet soit directement corrélé à sa capacité à circuler : soit qu'il mette en lumière un fait alors peu connu mais à fort potentiel "d'indignation" (le texte sur l'entretien d'embauche partait d'une information encore peu diffusée), soit que son thème soit suffisamment "rigolo" pour permettre un envoi aux copains.

Mais j'ai pris le parti de continuer à écrire d'abord sur ce qui me plaît et ce qui m'intéresse. Et surtout sur les questions où j'estime avoir quelque chose à dire. Si je me fiais au nombre de visite, je serais déjà en train d'explorer toutes les toilettes publiques de Paris un appareil photo à la main... Il y a des réactions à chaud, et le blog me sert alors d'exécutoire. Il y a le partage de petites choses rigolotes, et le blog me sert alors à raconter mes blagues. Il y a la concrétisation d'idées et de réflexions qui ne trouvent pas de meilleurs endroits à un moment donné. Je blogue, dans l'ensemble, assez peu sur les questions qui occupent le plus mes journées, même si cela arrive et que cela arrivera sans doute d'autant plus à l'avenir, au fur et à mesure que ces choses se mettront mieux en place. Je me suis surtout rendu compte que le blog était une activité complémentaire de toutes celles que j'accumule par ailleurs : je ne blogue jamais autant que lorsque je fais dix mille autres choses en même temps. Quand un esprit bout, il prend plus de place, et s'exprime donc un peu partout...

Et puis, ça m'a permis de rencontrer des gens sympas, même "in real life" comme on dit à l'occasion d'un twitapero. Et de passer à la radio aussi. Et de me rendre compte que je ressemblais de façon incroyablement inquiétante à mon avatar Simpson, vu le nombre de personnes qui sont venus me voir en me disant "c'est toi Une heure de peine ?" sur la simple base de la ressemblance avec celui-ci. Difficile de trouver des aspects négatifs à cette activité en fait, à part peut-être les commentaires bas de plafonds de certains qui, heureusement, ne s'expriment pas ici... Alors que dire de plus ? C'est reparti pour quatre ans. Mais pas tout de suite : comme chaque année, je fais une pause jusqu'à septembre, le temps de me consacrer à d'autres projets estivaux, et, peut-être même, de me reposer à un moment donné. Mais ça, c'est moins sûr... Allez, see ya, et à l'année (scolaire) prochaine.
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Le darwinisme et l'inquiétante normalité du viol

Via Twitter, on attire mon attention sur un article de Slate intitulé "Affaire DSK: C'est de la banalité qu'on crève". Son objet est de partir de l'affaire DSK et des réactions à celle-ci pour montrer que ces événements peuvent être expliqués à l'aide du darwinisme et de la sélection sexuelle. J'ai déjà dit mon scepticisme quant aux travaux qui entendent appliquer les théories de l'évolution au monde social. Après lecture, je maintiens celui-ci. Pourtant l'argumentation développée par Peggy Sastre est plus subtilement construite et plus solidement référencée que la moyenne, à défaut d'être vraiment convaincante. Alors, qu'est-ce qui cloche ? Simplement le fait que je ne suis pas sûr que, parvenu à la fin, on ait vraiment expliqué grand chose.

Rendons à Peggy Sastre (dont je découvre l'existence à cette occasion) d'avoir produit un article qui est d'une qualité supérieure à ceux que l'on croise généralement sur ce thème : elle a potassé son sujet, elle connaît la littérature, y fait plus que référence, et, dans l'ensemble, elle évite de tomber dans certains des pièges - pas tous, on le verra - les plus courants en la matière. En particulier, elle finit son article en rappelant que le darwinisme montre une nature en perpétuel changement, et qu'il est donc stupide d'essayer de justifier moralement quelque chose par le fait que c'est ainsi dans la nature.

Évidemment, tout n'est pas parfait, et il y a quelques passages pour le moins étonnant, comme lorsqu'elle utilise un google fight pour essayer de prouver que combien le viol est répandu... Mais bon, dans l'ensemble, on reste au-dessus de la moyenne de ce qui s'écrit généralement à partir des mêmes sources. Et cela ne rend que plus visible les manques et les limites de cette façon d'aborder les choses. Car, ce qui apparaît au final clairement, c'est combien il est vain de recourir au darwinisme pour expliquer le viol aujourd'hui, ce que prétend pourtant faire l'article (je ne m'engage pas pour la littérature scientifique citée, que je n'ai pas eu le temps d'étudier en détail).

Résumons brièvement son argument - même si le lecteur vigilant préférera lire l'original, ne serait-ce que pour s'assurer que je ne déforme pas trop. Peggy Sastre emprunte à différents chercheurs l'idée selon laquelle le viol aurait à voir avec la sélection sexuelle darwinienne. En effet, écrit-elle, certains défendent que le viol permet aux hommes de mieux se reproduire, d'autres qu'il est la conséquence des formes prises par la sexualité humaine, féminine et masculine. L'article ne tranche pas entre les deux alternatives, faute de consensus dans la communauté scientifique. Mais il y est soutenu que le viol s'explique par la sélection naturelle.

Je ne vais pas contester les articles cités par Peggy Sastre, ni l'idée que le viol pourrait présenter des avantages évolutifs ou celle selon laquelle il serait courant en tant que tel chez les animaux. Je ne suis pas compétent pour juger de cela. Mais la suite de l'article procède à un glissement qui ne peut que me faire tiquer : il déduit de cela des explications du viol. Et pour cela, il ne tranche jamais entre deux options : soit il s'intéresse au viol en tant que phénomène individuel, soit il s'intéresse au viol en tant que phénomène ou, comme le dirait quelqu'un que je ne vais tarder à citer plus longuement, comme fait social. Dans les deux cas, il faut reconstituer ce qui n'est pas dit dans l'article, et ces raisonnements implicites posent très largement problème.

En effet, la suite de l'article affirme que c'est l'évolution qui explique certaines réactions à l'affaire DSK qui semblent sonner comme, sinon une justification, au moins une minimisation du viol :

Banalités donc que ces réflexes de caste (ou devrait-on dire «de vestiaire»). Toutes ces minimisations, ces recherches d'excuses, ces il n'y a pas mort d'homme sont parfaitement logiques, si on raisonne en termes évolutifs: le caractère négatif et la gravité du viol, en tant que stratégie reproductive annihilant totalement le choix reproductif de la femme, ne vont pas de soi, en moyenne, dans des yeux masculins.

On est bien en peine de suivre Peggy Sastre sur ce terrain, qui sous-entend assez fortement que les hommes violent ou minimisent le viol pour avoir un avantage reproductif. Revenons-en à une vieille distinction wittgensteinienne : lorsqu'on s'intéresse à la société, il faut distinguer les causes et les raisons. Qu'est-ce qui différencie les deux ? La façon dont on en prend connaissance : pour prendre connaissance des causes, il faut se placer dans un processus expérimental ; pour prendre connaissance des raisons, il faut se placer dans la perspective de celui qui agit : elles doivent être susceptibles d'être reconnues comme telles par celui qui agit, on y accède donc en reconstituant un raisonnement.

Ici, Peggy Sastre confond causes et raisons. Le processus évolutionnaire ne donne pas les raisons des réactions auxquelles elles s'intéressent. Il est évident que Jean-François Kahn ne s'est pas dit "Ah, je vais parler de troussage de domestique pour défendre la possibilité des hommes de transmettre leurs gênes/de faire un maximum de gosses !". Comme le soutenait Wittgenstein, le vocabulaire des causes est impropre pour parler des actions : il faut reconstituer des raisons, i.e. s'intéresser à des actions au sens de Weber, c'est-à-dire dotées d'un sens subjectif. Le viol, comme les réactions à l'affaire DSK, sont de cet ordre-là : les violeurs n'ont pas comme raisons de leurs actions la volonté de transmettre leurs gênes. Pas plus que ceux qui minimisent le viol ne cherchent à défendre un mode de reproduction plus favorable aux mâles. Le darwinisme est bien incapable d'expliquer le viol en tant qu'action, il est incapable de nous dire pourquoi les individus s'y adonnent, et pourquoi certains et pas d'autres - cette idée que le viol serait également répartis et que tous les hommes seraient également susceptibles de s'y livrer me semble on ne peut plus douteuse.

Reste donc une hypothèse implicite dans ce raisonnement, mais d'importance : si les hommes se livrent au viol, c'est qu'ils y sont déterminés par leur nature masculine elle-même. Une inscription naturelle qu'ils transmettraient à leur descendant, et qui les contraindraient à leur insu. C'est la seule façon de comprendre l'affirmation selon laquelle l'évolution serait la cause première ou ultime du viol :

Mais dans tous les cas, et en attendant que cette question soit définitivement tranchée, les causes ultimes (ou premières) du viol restent à chercher du côté de l'évolution divergente de la sexualité féminine, et de la sexualité masculine.

On peut facilement comprendre que l'idée d'un gène du viol n'est pas loin... Ici, le darwinisme prudent laisse place à l'idée que tout cela serait quand même génétique/naturel, et que les hommes auraient, quelque part, un penchant plus ou moins naturel pour le viol - ce que confirme l'utilisation du chiffre selon lequel 36% des hommes seraient prêt à violer, alors même que l'article cité semble suggérer que tous les hommes n'ont pas la même probabilité de se livrer à un tel acte...

En fait, pour dépasser ce premier problème, il aurait fallut prendre la peine, comme le fait Durkheim (oui, c'est de lui dont je parlais un peu plus haut) pour le suicide, de redéfinir l'objet en question pour bien préciser qu'il n'est pas question du viol en tant qu'acte individuel mais en tant que fait social - de la même façon que Durkheim parle moins des suicides que du suicide ou des taux de suicide. Si cette question est également effleuré - comme je l'ai dit, l'article ne choisit pas - le darwinisme mobilisé par Peggy Sastre n'explique pas grand chose non plus en la matière.

L'idée qui affleure est la suivante : le viol serait une institution sociale qui aurait été sélectionnée par l'évolution pour son efficacité, au moins du côté des hommes. Il déduit de l'efficacité supposée du viol en terme de reproduction les représentations et la considération sociale du viol : celles-ci découleraient directement de celle-là. Cela n'est pas dit, mais il pourrait y avoir derrière un raisonnement qui supposerait que les sociétés ou les normes sociales sont elles-mêmes sélectionnées selon leur efficacité en terme de reproduction et de transmission de patrimoine génétique pour leur membre. L'idée que l'image de la femme passive reproduite dans les productions cultuelles serait un simple décalque des conditions reproductives des hommes et des femmes est en tout cas présent : on rabat bien ici le culturel sur une donnée "naturelle".

Ce qui se retrouve, de manière tout aussi peu surprenante, dans toute une production culturelle, commerciale, esthétique et idéologique de femmes passives, de femmes en attente, en seconde ligne.

Mais si l'on retient cela, alors on ne comprends plus rien. Si le viol est efficace du point de vue de la reproduction, comment expliquer qu'il soit condamné dans tant de société ? Bien sûr, on me dira qu'il a très longtemps été toléré dans de nombreux contextes, et qu'encore aujourd'hui il ne fait pas toujours l'objet d'une réprobation aussi forte que ce qu'il devrait. Il y a effectivement dans notre société occidentale une relation assez ambigüe avec le viol, par exemple au travers de son esthétisation (voir la fameuse publicité Dolce & Gabbana reproduite ci-dessous).


Mais il n'en est pas moins vrai que dans notre société comme dans beaucoup d'autres le viol fait l'objet d'une interdiction. Et celle-ci n'est pas remise en cause : ceux qui défendent les violeurs essayent plutôt de montrer qu'il ne s'agissait pas vraiment de viols (au mépris des victimes) plutôt que de réclamer directement un droit à violer.

Dans la plupart des autres sociétés aussi, le viol a fait l'objet d'une interdiction. Bien sûr, certaines formes de viols ont été plus nettement toléré, mais toujours de façon "encadrée" si on peut dire : on ne viole pas n'importe qui, n'importe quand ou même n'importe comment. Les viols en temps de guerre, par exemple, ne peuvent s'exercer que sur les femmes ou les hommes ennemis. De même le viol conjugal qu'évoque Peggy Sastre n'a longtemps été toléré que dans la mesure où il s'exerçait dans la sphère privée entre un mari et une femme : une fois de plus, il ne signifiait pas que les hommes pouvaient violer n'importe qui.

(Est-il utile que je dise toute l'horreur que m'inspirent ces différents exemples ? Peut-être que oui quand on sait la teneur que peuvent prendre certains commentaires... Alors je précise que je ne tente pas de minimiser ces actes ou de les excuser, mais simplement de constater la façon dont les choses se déroulent)

Pourquoi y aurait-il alors autant d'obstacles sociaux à une pratique que le darwinisme mobilisé dans l'article présente comme sélectionnée par l'évolution ? On est bien en peine de le comprendre. Comment expliquer que les hommes se soient donnés à eux-mêmes autant de limitations vis-à-vis d'une activité qui serait tout à leur avantage (du moins, c'est ce que l'article sous-entend fortement) ? L'interdit du viol ne date pas des années 60, ce n'est pas une invention récente.

Comment expliquer aussi la diversité du viol, le fait que selon les époques et les sociétés, il n'y en ait pas eu autant ou sous les mêmes formes ? Aujourd'hui, en Afrique du Sud, le viol est utilisé par certains comme une arme contre l'homosexualité féminine. Peut-on vraiment croire, comme Peggy Sastre le sous-entend pour le viol conjugal, qu'il n'y a chez ces hommes qu'une peur de voir leur capacité reproductive et leur transmission génétique menacée ?

On le voit, on n'explique pas grand chose à l'aide de ce darwinisme, pour ne pas dire que l'on explique rien. Et d'ailleurs, à la fin de son texte, Peggy Sastre est bien obligée de reconnaître que si le viol devient aujourd'hui une stratégie visiblement moins intéressante pour les hommes, c'est parce que le contexte social a changé, que les femmes sont aujourd'hui mieux à même de se défendre ayant acquis une position plus favorable dans la société. Mais alors, pour comprendre le statut du viol par le passé, il est inutile de recourir aux circonvolutions darwinistes, il suffit d'étudier les conditions économiques et politiques des femmes. Ce bon vieux rasoir d'Ockham nous invite à aller vers l'explication la plus simple.

Pourtant, on ne peut qu'être d'accord avec l'un des points centraux de l'article de Peggy Sastre : celui de la "banalité" du viol. Quoique le terme soit mal choisi : il vaudrait mieux parler de "normalité", de la même façon que Durkheim disait que le crime ou le suicide sont des phénomènes normaux. Il ne voulait pas dire par là qu'ils étaient tolérables ou justifiables sur le plan moral, mais qu'ils se présentaient avec une suffisante régularité statistique pour que l'on ne les considère pas comme des "anomalies" mais plutôt comme des faits sociaux, des phénomènes qui s'expliquent par la société elle-même. Comme il le disait, une situation pathologique pour la société n'est pas l'existence du crime, pris comme transgression des normes, mais le crime non-puni, le moment où la société ne fait pas respecter ses propres normes. De ce point de vue là, on peut considérer le viol comme quelque chose d'une inquiétante normalité.

Durkheim donnait également un autre sens à cette idée, particulièrement intéressant ici. Cherchant à définir le suicide, il écrivait :

[Les suicides] ne constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout à fait à part, une classe isolée de phénomènes monstrueux, sans rapport avec les autres modes de la conduite, mais au contraire, qu'ils s'y relient par une série continue d'intermédiaires. Ils ne sont que la forme exagérée de pratiques usuelles. [...] Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais sans qu'un dénouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un suicidé, même s'il arrive qu'il succombe, non plus que l'imprudent qui joue de parti pris avec la mort tout en cherchant à l'éviter, ou que l'apathique qui, en tenant vivement à rien, ne se donne pas la peine de soigner sa santé et la compromet par sa négligence. Et pourtant, ces différentes manières d'agir ne se distinguent pas radicalement des suicides proprement dits. Elles procèdent d'état d'esprit analogues, puisqu'elles entraînent également des risques mortels qui ne sont pas ignorés de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrête pas ; toute la différence, c'est que les chances de mort sont moindres (Le suicide, p. 7)

On peut dire la même chose du viol : il n'est que la forme exagérée de pratiques usuelles. Ces pratiques sont bien connues : elles sont toutes les formes de la domination masculine et de la dévalorisation de la féminité. Entre considérer que toute femme seule est disponible pour être draguée et le viol, il y a une terrible continuité : il y a toujours l'idée qu'une femme n'a pas de raison de refuser l'attention que lui donne un homme... Entre la dévalorisation des pratiques identifiées comme féminines, l'homophobie et le viol homosexuel en prison, il y a également des liens terrifiants : si celui qui est actif est dominant, alors la sodomie devient une façon de marquer son pouvoir sur les plus faibles.

Il faut donc recourir à la construction socio-historique du genre et des différences et inégalités entre hommes-femmes. Peggy Sastre semble préférer à cela l'idée que tout découlerait du fait que les hommes peuvent avoir beaucoup d'enfants sans trop d'efforts tandis que les femmes prennent plus de risque en la matière - une donnée naturelle qui fonderait toutes les autres différences. Mais si cette différence a pu expliquer la mise en place d'une inégalité originelle, elle n'explique ni sa perpétuation au travers de temps, ni l'extension formidable de celle-ci à un nombre toujours croissant de domaine, et encore moins les trajectoires diverses d'une société à l'autre. Pour cela, il faut accepter que le genre en tant que construction sociale a une dynamique propre que l'on ne peut réduire à des données naturelles, fussent-elles darwiniennement établies.

Résumons : qu'explique au final le recours à l'évolutionnisme dans cette affaire ? Il ne permet pas de comprendre le viol en tant qu'action parce qu'il ne dit rien des raisons des individus au moment où ils agissent. Il ne permet pas non plus de comprendre le viol en tant que fait social parce qu'il est incapable d'expliquer la diversité des situations et leurs évolutions. Il n'explique donc pas grand chose de ce qui nous intéresse le plus urgemment. A part dire que le viol n'est pas absurde du point de vue de l'évolution de l'espèce, il ne nous permet pas vraiment d'expliquer ce que nous avons sous les yeux. On voit par contre le risque qu'il y a à vouloir chercher une explication unique des comportements humains, qui résideraient tout entier dans la recherche de la transmission d'un patrimoine génétique : cela sous-entend toujours l'existence d'une donnée naturelle, comme lorsque l'on est ici amené à penser, de façon implicite, que les hommes sont "naturellement" des violeurs. Plus que jamais, il faut manipuler ces recherches avec prudence. Et, plus que jamais, c'est aux vulgarisateurs comme Peggy Sastre de faire attention. Force est de reconnaître que ce n'est pas parfaitement réussi ici.
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Picsou et la morale du capitalisme

A la faveur d'un retour dans mon sud natal, je suis retombé sur un vieux numéro de Mickey Parade, religieusement conservé avec toutes sortes d'autres bandes-dessinées dont, un jour, je ferais un inventaire complet. "Qu'est-ce que ça peut bien nous faire ?" vous dites-vous. Et bien, il se trouve qu'entre mai 1994, date de publication de l'objet en question (ce qui ne me rajeunit guère) et aujourd'hui, mon regard s'est légèrement modifiée. Et entre Dingo qui prend un sérum pour la mémoire et Picsou qui sauve son premier sou des griffes de l'infâme Miss Tick, on trouve également une controverse économique sur la dette publique... qui nous dit beaucoup de la réception des messages économiques.

La couverture de l'objet du délit, empruntée ici

L'histoire en question - en deux parties, s'il vous plait - s'intitule "La valse des emprunts". Comme d'habitude avec les productions Disney, impossible de trouver un nom d'auteur ou même une date de première publication. A vue de nez, et en mobilisant mes très imparfaites connaissances sur la production dessinée commandée par la compagnie américaine, j'aurais envie de l'attribuer à l'école italienne - à cause de certains éléments du scénario et de la forme des favoris de Picsou, c'est vous dire si mes critères sont pointus. Si des personnes plus compétentes de moi passent pas là, je serais heureux d'être corrigé. Quant à la date, elle reste assez mystérieuse pour moi. Les débats auxquels fait référence l'intrigue me donnerait une fourchette large allant de 1960 à 1990, ce qui ne nous avance pas des masses. Là encore, l'éclairage de spécialiste est le bienvenu. EDIT : dans les commentaires, un vigilant lecteur me signale que c'est bien une bd italienne, et qu'elle date de 1992.


Venons-en à l'histoire justement. Tout commence par quelques vues générales de Donaldville : les rues sont en mauvais état, et les citoyens ne respectent rien. A commencer par Donald lui-même, qui fonce vers l'hôtel de ville pour retrouver son onc'Picsou afin d'obtenir une petite rallonge financière, problème récurrent s'il en est. Le bon oncle est en train de menacer le maire de quitter la ville si celui-ci ose augmenter les impôts - hé, oui, l'exode fiscal, le bouclier, et tout le bazar... L'élu est bien embêté puisque les caisses sont vides. Heureusement, Donald arrive avec une solution : il suffit d'emprunter, et ce auprès des citoyens eux-mêmes. Les "bons ordinaires de Donaldville" ou B.O.D. sont lancés : ils constituent le cœur de l'intrigue.


Picsou lui n'est pas favorable : il pense que la ville devrait investir dans des activités productives, "des usines et pas des trottoirs", et prédit que tout cela finira mal. Suit la description des conséquences de cette nouvelle politique d'emprunt : la ville est plus riche, les citoyens prêtent en masse et les prix augmentent. On trouve d'amusantes mises en scène des conséquences de cette politique sur les taux d'intérêt - un entrepreneur vient demander un prêt à la banque et on lui répond que les intérêts ont doubler à cause des B.O.D. - ou de l'effet d'éviction dont on sait pourtant qu'il est fortement discuté chez les économistes.


C'est que la stratégie de Donald, promu expert spécial auprès du maire, consiste à remplacer tout ce qui est détruit, même lorsqu'un vandale met le feu à une nouvelle cabine téléphonique pour fêter le remplacement de celle qu'il avait incendié par le passé, même lorsque des usagers peu soucieux mettent le feu à un bus par négligence (décidément, le feu est partout : où est Gaston Bachelard quand on a besoin de lui ?). Parallèlement, il accède à toutes les demandes d'augmentation des fonctionnaires municipaux désireux de profiter du nouveau pactole. Son idée est qu'il pourra toujours rembourser sur les impôts futurs ou, au pire, sur les emprunts futurs... Les taux d'intérêt sont donc régulièrement augmenté pour que les B.O.D. restent avantageux, et on multiplie les dépenses somptuaires pour donner confiance aux citoyens-investisseurs. S'en suit donc une forte inflation.


Evidemment, tout cela finit par s'écrouler, parce qu'il faut toujours emprunter plus, surtout face à une inflation galopante. C'est alors que Picsou intervient : ayant acheté une masse importante de B.O.D., il exige un remboursement immédiatement et obtient que la ville lui donne, pour effacer sa dette, la propriété d'une autoroute récemment construite. Un péage, et hop, les donaldvillois se rendent compte que les choses se barrent en eau de boudin et vont réclamer leur dû, que la ville ne peut leur rendre... Sauf à redistribuer tous les biens publics à chacun. Une privatisation générale en d'autres termes. Et chacun de devenir responsable de son bien privé, d'un feu rouge, d'un bout de trottoir ou de quelques mètres carré d'un parc. L'histoire se termine sur l'image idyllique d'une ville où chacun veillant sur sa propriété, le plus grand bonheur de tous est enfin réalisé.


Fascinant, non ? On retrouve tous les termes des discussions enflammées sur la dette publique, preuve s'il en fallait une que le débat public a une sérieuse tendance à tourner en rond. Donald joue le keynéssien hydraulique un peu naïf, tandis que Picsou endosse le rôle du libéral responsable : les auteurs et éditeurs ont choisi leur camp. Il y aurait long à faire à relever toutes les imprécisions du récit : par exemple, le fait que ne soit perçues comme activités productives, dans le bec de l'onc' Picsou, rien d'autres que les "usines", alors que l'amélioration des transports et des services publics est également productives - d'ailleurs, dès qu'elle est endossé par l'initiative personnelle, elle redevient souhaitable... On n'en voudra pas trop au canard écossais, un certain Nicolas Baverez raconte les mêmes salades.

Avant que certains ne me tombent dessus en hurlant à la mort (et il est possible qu'il y en ait de toutes façons), je précise que je ne suis pas en train de dire que Donald a raison et que l'on peut s'endetter sans crainte. Simplement la position adoptée par le célèbre canard est un brin caricaturale et ne correspond pas véritablement aux arguments des économistes qui s'interroge sur l'utilité effective que peut avoir un certain endettement public dans certaines circonstances. Ne serait-ce que parce que l'emprunt se fait par captation de l'épargne préalable plutôt que par création monétaire. Je ne développe pas plus, parce que je n'ai pas envie de dériver vers l'économie proprement dite. Disons simplement que, sans surprise, un numéro de Mickey Parade de 1994 n'est pas vraiment un bon manuel d'économie.

D'ailleurs, si je me fendais d'un billet uniquement pour dire que on ne retrouve pas la vérité ou même simplement les nuances d'un débat scientifique un tant soit peu bien menée dans les comics de Disney, je serais assez ridicule. Ce qui n'est déjà pas vrai du débat public le mieux organisé, voire de certaines discussions entre scientifiques, a peu de chances de l'être d'une publication destinée aux jeunes fans d'une certaine "evil corporation" (comme le dit joliment Bart Simpson). Que peut-on en dire d'autre alors ?

Les plus vigilants de mes lecteurs l'auront déjà compris, ce genre de publication contribue à diffuser une certaine conception de l'économie auprès de ses lecteurs. Avant de crier à la manipulation des masses, souvenons-nous que j'ai lu la chose en 1994 et que je n'en ai pas moins une vision un brin plus raffinée - c'est le moins qu'on puisse dire - des problématiques soulevées. S'il peut y avoir un effet sur le lectorat, celui-ci est loin d'être mécanique et mériterait une étude en terme de réception. Ceci dit, on peut repartir de là pour poser cette question classique : pour que les individus aient le comportement que le capitalisme attend d'eux, comme j'ai déjà pu l'argumenter auparavant, il faut qu'ils y soient formés. C'est toute la question de Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Acceptons que cette histoire de Donald et Picsou puisse participer, au moins chez certaines personnes et sans doute dans certains contextes, à la formation d'un individu répondant aux exigences du capitalisme - après tout, la conclusion n'est pas autre que celle d'Adam Smith, répétée à l'infini depuis : la poursuite par chacun de son intérêt personnel finit par réaliser l'intérêt général. La question est alors de savoir ce qui lui permet d'avoir quelques effets.

Est-ce simplement la description de mécanismes économiques perçus comme objectifs, tel que celui de l'effet d'éviction représenté plus haut ou les conséquences inflationnistes de l'endettement public (tout deux discutables) ? On peut en douter. Avec un soupçon d'ironie, je dirais que ce serait une révolution si les faits avaient enfin quelques effets sur les positions des individus en matière d'économie... Mais surtout l'intérêt de ces mécanismes en termes de régulation globale ne sont pas forcément évident à saisir, même lorsqu'ils sont aussi fortement caricaturés. Une lecture moralisante sera toujours possible : le patron qui préfère licencier son personnel pour faire un placement financier peut être perçu de façon négative par le lecteur.

Et justement, c'est en matière de morale que l'histoire fixe surtout les choses. Si on y prête attention, d'un bout à l'autre de l'histoire, un autre thème ne cesse de courir : celui de la responsabilité individuelle de chacun, ou plutôt du manque de responsabilité des citoyens qui dégradent leur ville et refuse d'en payer le prix, qui veulent, pour le dire avec une expression usée jusqu'à la corde, le beurre et l'argent du beurre. L'onc' Picsou ne cesse de le répéter : il veut, par son geste final, donner une bonne leçon aux donaldvillois.


Le propos strictement économique se double donc de considérations morales : il faut que les individus soient responsables. Riri, Fifi et Loulou, les trois neveux sans père, jouent d'ailleurs le rôle de chœurs antiques en reprenant au fur et à mesure les arguments moraux des uns et des autres. L'avant-dernière page est à l'avenant : en terme d'édification du lecteur, on a rarement fait plus explicite. Au cas où vous ne l'auriez pas compris, "la chose publique n'est plus une abstraction" (je ne me souviens plus de ma réaction à cette remarque lorsque j'étais petiot, mais je fais l'hypothèse que cela devait se rapprocher de "gné ?"), vous avez appris un truc, vous êtes contents.


C'est sans doute ce qui fait la force potentiellement socialisatrice d'une telle histoire : sa capacité non pas à détailler des mécanismes objectifs, mais bien à proposer des justifications et une véritable morale en accord avec ce que le lecteur peut déjà penser. Une fois de plus, loin d'être amoral, le capitalisme propose bien une morale, et c'est sans doute là que réside sa force de conviction. C'est exactement ce qu'argumentaient Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme : selon eux, les propositions pures de la science économique ne peuvent suffire à motiver les individus à se plier aux exigences du capitalisme. On peut bien expliquer le principe du marché auto-régulateur aux gens, ce n'est pas pour cela qu'ils vont se plier aux âpres exigences d'un comportement maximisateur et calculateur. Boltanski et Chiapello écrivent :

[P]récisement du fait de leur caractère très général et très stable dans le temps, ces raisons [celles données par la sciences économiques] ne nous semblent pas suffisantes pour engager les personnes ordinaires dans les circonstances concrêtes de la vie, et particulièrement de la vie au travail, et pour leur donner des ressources argumentatives leur permettant de faire face aux dénonciations en situation ou aux critiques qui peuvent leur être personnellement adressés

Il faut donc qu'il y ait d'autres raisons, d'autres justifications pour faire les efforts nécessaires. Celles de la responsabilité individuelle opposée à la paresse et aux vandalismes développées par la bande-dessinée répondent à cette exigence. Elles sont puissantes dans la mesure où elles sont cohérentes avec d'autres conceptions, ou pour le dire mieux d'autres institutions au sens le plus durkheimien du terme, en vigueur dans la société. Ici, c'est la figure du bon citoyen qui est convoqué pour justifier les principes et l'organisation capitalise extrême, à savoir la privatisation totale de la ville, y compris ses rues et ses trottoirs. Il n'est peut-être pas utile que je dise que, bien évidemment, les comportements réels peuvent dévier de l'idéal utilisé pour se justifier...

Voilà qui explique sans doute le parasitage continuel de tout discours sur l'économie par des considérations a priori extérieures, de l'ordre de la morale ou de l'éthique. Deux récentes vidéos mettant en scène une pseudo-controverses entre Keynes et Hayek reposent d'ailleurs en grande partie sur ce type de ressort, comme l'a très justement fait remarquer le mari de l'économiste, auquel je laisse d'ailleurs brièvement la parole après la vidéo.



Le problème c’est que ce n’est pas un délire, mais une vidéo qui entend être « éducative » (educational) et donc avoir un contenu pédagogique, un message à faire passer. Le message était déjà amené de manière assez lourde dans la première vidéo, mais pour ceux qui n’avaient pas bien compris là on y va au marteau-piqueur : la joute oratoire entre Keynes et Hayek se double en fond d’un combat de boxe, où Keynes prend cher face à Hayek, mais est néanmoins déclaré vainqueur par un arbitre vendu. Pour ceux qui ont besoin d’une traduction, la morale de l’histoire, encore renforcée par d’autres passages sur lesquels je reviendrai, est que les arguments de Hayek l’emportent face à ceux de Keynes alors même que le keynésianisme domine le monde académique et politique. Pourquoi ? mais parce qu’il correspond aux intérêts de la classe dominante, représentée par de gros banquiers qui fument des cigares en manipulant des tas de billets, en une habile synthèse marxo-hayékienne.

Hé oui, l'immoralité d'un Keynes tricheur - et qui se prenait une cuite dans le premier opus de ce dyptique... - opposée à la stricte tenue d'un Hayek paré de toutes les vertues, on n'est plus à ça prês en matière d'argumentation. Comme l'analyse encore Jean-Edouard, ces ressorts dramatiques grossiers, "David contre Goliath" ou l'anti-intellectualisme/universitaires rampant, sont essentiels dans cette histoire. Ils participent en fait de la puissance politique de tels dispositifs. La leçon de Picsou est peut-être là : la puissance sociale d'un discours sur l'économie tient peut être moins à son fond qu'à sa forme, à l'apparence morale et en accord avec les conceptions préalablement en vigueur qu'il peut se donner. "Moraliser le capitalisme", ce n'est pas une invention d'un homme politique français, c'est sans doute ce qui s'est toujours fait...
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