Misères de l'évolutionnisme

Après que j'ai twitté, récemment, un article s'en prenant sans ménagement à l'usage effréné de la psychologie évolutionniste et des neurosciences pour justifier tous les préjugés sexistes des années 50 - article que vous devriez aller lire immédaitement d'ailleurs - une petite discussion s'est engagée avec Alexandre Delaigue (que l'on ne présente plus). Il faut dire que j'avais utilisé les 140 signes pour dire le fond de ma pensée : "Amis psychologues évolutionnaires, faites-nous plaisir : reconvertissez-vous". Sans rediscuter ce jugement (qui est quand même plus profond que 90% de la production en psychologie), Alexandre a posé une autre question : pourquoi sommes-nous aussi friands d'une sorte d'essentialisme primaire ? Tentative de réponse.

Si vous ne connaissez xkcd, votre vie est triste

Posons le décor : la psychologie évolutionniste est une branche de la psychologie qui consiste à chercher à expliquer les comportements humains par le biais de la théorie de l'évolution. En un mot, l'hypothèse de départ est la suivante : puisque l'évolution est un phénomène très lent, certaines caractéristiques de la psychologie humaine ont fait l'objet d'une sélection à l'époque de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et se sont transmis jusqu'à nous. A partir de là, la recherche consiste à repérer des comportements qui soient suffisamment généraux et répandus chez un très grand nombre d'humains (si possible universels) et à montrer que ceux-ci constituaient un avantage du temps où les mammouths courraient encore joyeusement dans la nature en fête.

Un domaine essentiel de cette branche de la psychologie est bien évidemment celui des différences hommes-femmes. Cela donne des choses du genre : mais pourquoi les femmes sont-elles aussi douées pour faire du shopping ? Mais parce que leur ancêtres devaient choisir les bons fruits à manger voyons ! D'où cette capacité à chercher et à trouver qui les poussent à s'empoigner avec une violence au moins égale à celle d'un match PSG-OM dans les tribunes dès que Sonia Rykiel vend des trucs et des machins chez H&M (parole de vétéran). Vous croyez que je caricature ? Même pas. On trouve effectivement ce genre de chose mis à toutes les sauces aujourd'hui. L'article dont tout est parti donne des exemples bien gratinés.

Rajoutez à cela une bonne dose de "neuro"-quelque chose (mettez "neuro" quelque part et vous êtes sûr que vous aurez un chroniqueur de yahoo qui viendra vous poser des questions pour la une de son site) là-dedans, histoire d'expliquer qu'en fait hommes et femmes ont des capacités mentales différentes - c'est normal, c'est l'évolution, on vous dit - et vous avez une belle légitimation des toutes les inégalités entre hommes et femmes. Enfin, surtout celles en cours dans les années 50 aux Etats-Unis : il semble en effet que la femme à la maison à torcher les gosses et l'homme qui se la joue "sugar daddy", ce soit le top du top de l'évolution, le plus haut point que l'on pouvait atteindre et vers lequel tendait toute l'histoire de l'humanité.

On me dira peut-être que c'est la lecture qu'en fait la presse et que les études ne sont pas aussi caricaturales. Pourtant, l'article en question soulève de gros problèmes de méthodologie. On peut aussi se reporter à ce post sur Sociological Images où l'on apprend qu'une recherche censée avoir démontré que le cerveau des bébés garçons étaient différents de celui des bébés filles a complètement sur-interprété les résultats : d'une petite différence statistique, sur laquelle il faudrait s'interroger en terme de significativité, on construit une opposition totale et binaire.

Bref. Le fait est que ce type de recherche jouit d'une audience médiatique qui ferait rêver la plupart des chercheurs dans les sciences humaines et sociales. En fait, il y a relativement peu de façons d'attirer plus l'œil médiatique : je pense que ça se classe quelque part entre les études sur les bienfaits du chocolat et les robots. Comment expliquer la séduction exercé par cette évolutionnisme un brin simpliste - d'autant plus qu'il est incontestable que le traitement médiatique ajoute à la simplification originelle une couche supplémentaire d'essentialisme basique ?

Une première façon de répondre est de noter la cohérence de ces "conclusions" avec la perception la plus courante des hommes et des femmes malgré des décennies de féminisme plus ou moins affirmé, ainsi que les intérêts qu'elles protègent du point de vue des hommes : ce n'est pas pour rien que les sociologues américains utilisent si souvent le terme "patriarchie". Je ne vais pas re-documenter la façon dont toute la société ne cesse de nous répéter que garçons et filles sont non seulement différents mais en plus radicalement opposés. Reportez-vous à vos boîtes de céréales si vous avez des doutes. Ou regardez cette vidéo pour un nouveau soda light vendu aux Etats-Unis (qui devrait nous être épargné, contrairement à ce summun du bon goût que sont les publicités pour Coca Zéro) :



Mais il y a peut-être autre chose. Car la question est de savoir pourquoi ces explications naturalisantes, c'est-à-dire qui rapportent les différences de genre à des différences de nature, ont plus de succès que les explications qui se rapportent à la culture et aux institutions sociales. Pour essayer de le comprendre, reportons-nous à un article de Gérald Bronner consacré, justement, aux résistances au darwinisme. Cela peut sembler étonnant dans la mesure où il s'agit justement ici d'expliquer un tropisme pour celui-ci, mais ce sont dans les difficultés à bien saisir le sens même du darwinisme qui sont à l'origine des deux problèmes.

Bronner n'a pas voulut étudier les résistances les plus frontales au darwinisme, celles des religieux et des créationnismes (comme on dit de par chez moi : kif-kif bourricot), souvent prêtés avec un certain mépris aux Américains. Il s'est plutôt tourné vers l'Europe et vers des personnes qui, a priori, avaient plutôt tendance à adhérer aux thèses darwiniennes et à la science. Il a mené avec celles-ci des entretiens tournant autour de la résolution d'une petite énigme qu'il leur donnait à lire et pour laquelle les enquêtés devaient proposer des solutions. Voici l'énigme ainsi que sa solution :

« À l’état sauvage, certains éléphanteaux sont porteurs d’un gène qui prévient la formation des défenses. Les scientifiques ont constaté récemment que de plus en plus d’éléphanteaux naissaient porteurs de ce gène (ils n’auront donc pas de défenses devenus adultes). Comment expliquez cette situation ? »
En fait, ce mystère a été révélé et résolu par le professeur Zhang Li, zoologue à l’université de Pékin, qui a mené ses recherches depuis 1999 dans une réserve naturelle dans la région du sud-ouest de Xishuangbanna, où vivent les deux tiers des éléphants d’Asie chinois (la Chine est l’une de 160 nations qui ont signé un traité en 1989 interdisant le commerce de l’ivoire et des produits d’autres animaux en voie d’extinction ou menacés de l’être).
Les braconniers ne tuant pas les éléphants sans défenses (ceux-ci n’ont aucune valeur marchande pour eux), explique-t-il, ces mutants sont plus nombreux dans la population et le gène qui prévient la formation des défenses se propage parmi les éléphants. Alors que ce gène se trouve habituellement chez 2 à 5 % des éléphants d’Asie, on le trouve, à présent, chez 5 à 10 % de la population des éléphants Chinois. Cette « énigme », comme on le voit, peut être facilement résolue si l’on mobilise le programme darwinien.

Que ressort-il de cette enquête ? Peu de réponses vont dans le sens proposé par le darwinisme. Beaucoup d'enquêtés avancent, par exemple, que les défenses sont devenus inutiles aux éléphants et donc qu'ils s'en débarrassent. D'autres que, se sentant menacé par les chasseurs, les éléphants ont réagi en mutant et en faisant disparaître leurs défenses. Bien que tout cela ne correspondent pas au darwinisme, les enquêtes sont souvent persuadé qu'ils mobilisent un argumentaire tout à fait scientifique :

Le plus fascinant est que les interviewés, en évoquant ces scénarios, soulignaient parfois qu’ils ne faisaient qu’exprimer « une théorie darwinienne », ce fut le cas pour près de 30 % d’entre eux. Un résultat qui serait plus important encore si l’on y intégrait les entretiens où la théorie darwinienne n’est pas explicitement convoquée, mais où le vocabulaire utilisé (sélection naturelle, évolution, etc.) y fait référence.

Bronner relève une nette attraction pour ce qu'il appelle le finalisme, c'est-à-dire les deux explications présentées ci-dessus. Elles ont pour point commun de prêter les transformations à une volonté ou à un objectif à réaliser, et non au hasard, aux conditions historiques particulières (l'activité des chasseurs), qui va conduire, sans que personne ne l'ait voulu, sans que rien n'ait décidé quoi que ce soit, vers la transformation de l'espèce. Une mutation intervient par hasard, et parce qu'elles se trouvent fonctionnelle, elle donne un avantage aux individus et donc se répand dans la population.

C'est qu'en fait le hasard n'est pas le bienvenue dans nos modes de raisonnement, du fait d'une mauvaise compréhension des statistiques et, ici, du rôle joué par la taille des échantillons. Nous avons tendance à rechercher une raison aux choses, une explication basé sur une volonté ou une finalité, comme si quelqu'un ou quelque chose savait vers où va le monde. Cette difficulté est à l'origine de la tendance au finalisme ici en Europe, et, de l'autre côté de l'Atlantique, elle sous-tend le néo-créationnisme/intelligent design/autre :

C'est bien le croisement de la fonctionnalité et du hasard qui paraît inadmissible au néo-créationniste (et au crypto-finaliste) : la nature est si bien faite, cela ne peut pas être le fait du hasard. À cette différence que ce n’est plus une mystérieuse cause finale qui est invoquée, mais une cause initiale. Lorsque les choses sont si bien adaptées les unes aux autres, ce ne peut être que la conséquence d’un plan, d’un dessein intelligent.

Revenons maintenant au succès de la psychologie évolutionniste. La préférence pour les explications qui se rapportent à une pré-programmation ancienne des individus s'appuie sur cette même tendance au finalisme : finalement, cela revient toujours à dire que, d'une façon ou d'une autre, la nature est toute de même bien faite, et que tout était prévu depuis le début. Des causes qui se rapporterait à des "accidents historiques", à la construction d'institutions, à l'action des hommes ici et maintenant, souvent sans coordination, la lente construction des inégalités au travers de quelques milliers de petits actes de socialisation, exercent une séduction moins importantes précisément parce qu'il est plus difficile d'y rattacher une volonté ou une finalité. Le succès médiatique de la psychologie évolutionniste s'explique sans doute par le fait que la compréhension commune de l'évolutionnisme et du darwinisme est elle-même déficiente. Misère de l'évolutionnisme dont le succès auprès du grand public repose sur un malentendu...

Comme Gérald Bronner le conclut, "le marché cognitif ne favorise pas toujours le vrai". Bien au contraire. Malgré l'élévation général du niveau de diplôme, malgré la diffusion de la connaissance, malgré les efforts quotidiens des enseignants, des erreurs de raisonnement persistent même auprès des personnes qui se pensent ou se disent attachés aux sciences - et je ne sais honnêtement pas ce que j'aurais répondu à l'entretien de Bronner si j'avais dû le passer avant d'avoir lu l'article... Et concernant la diffusion de la pensée et des explications sociologiques, qui est ici le vrai enjeu en matière de différences entre les genres, il faut bien dire que l'on ne fait peut-être pas tous les efforts nécessaires. Et si on commençait par donner plus de cours de sciences économiques et sociales au lycée ? Je dis ça, je dis rien...
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17 commentaires:

Thomas a dit…

Dans le même genre, allez expliquer aux gens que les données macroéconomiques sont le résultat de millions d'échanges interindividuels et pas la volonté de Nicolas Sarkozy.

Denis Colombi a dit…

Là, ça se double du problème que les hommes politiques font tout pour que l'on pense que la moindre poussée de croissance est de leur fait.

Alexandre Delaigue a dit…

La psychologie évolutionniste me semble reposer sur deux idées : premièrement, les comportements sont déterminés par des phénomènes organiques et deuxièmement, nos organismes ont été façonnés par l'évolution dans un environnement très différent de l'actuel, ce qui permet d'identifier par expérience certaines de ces déterminations organiques.
Si la seconde hypothèse ne me semble pas discutable à un haut niveau de généralisation - en prenant un niveau de détail supplémentaire, on pourrait dire que tous nos comportements résultent des lois de la physique atomique... la vraie question est de savoir si c'est un niveau d'étude approprié pour étudier les comportements individuels et sociaux.
Je pense qu'on peut trouver des choses en s'intéressant à la dimension organique, mais ce sera vite limité. Je pensais à l'exemple récent de ces études qui liaient la prise de risque excessive dans les salles de marché à la forte représentation masculine, la testostérone rendant à la fois plus agressif et moins sensible au risque. Il n'est pas absurde de penser que cela constitue un facteur, probable que beaucoup d'autres facteurs entrent en compte.
Par ailleurs, l'idée que le corps n'a pas changé, alors que l'environnement a changé, est extrêmement discutable. L'évolution est une co-évolution et tout évolue en même temps.
Les comportements humains sont déterminés par tant de choses qu'identifier une part "biologique" est très difficile en pratique. Ca n'interdit pas d'essayer, tout en étant conscient des limites de l'exercice. Certains de ceux qui travaillent dans le domaine en sont conscients; d'autres nettement moins. La tendance à surdéterminer les résultats que l'on obtient est fréquente, les psycho-évolutionnistes ne sont pas les seuls. Il faut se méfier d'une critique qui, dans un autre domaine, reviendrait à dire "j'ai lu freakonomics et ca me conduit à penser que les méthodes et résultats des économistes sont bidon" ou "Maffesoli raconte souvent des conneries, décidément les sociologues ne sont pas des gens sérieux" ;)
Sur la transcription médiatique, qui transforme un résultat modeste établi sur une base méthodologique limitée (on fait avec ce qu'on a) en un résultat définitif énoncé en un titre racoleur, je crois que tu décris bien le fait qu'il s'agit de finalisme naif et que cela traduit bien l'incompréhension du darwinisme réel.

Alexandre Delaigue a dit…

Je crains cependant qu'à critiquer le fait que ce genre d'étude est présenté de façon à soutenir une conception des statuts homme-femme particulièrement rétrograde, on ne finisse par tomber dans l'excès inverse (et c'est un peu ce qui me gène dans l'article de Slate). A savoir, exercer son esprit critique de façon bien plus aiguisée vis à vis de travaux que nous trouvons sexistes, ou dont de façon générale l'interprétation va à l'encontre de nos propres propositions. Par exemple, à rejeter a priori une étude indiquant des différences organiques entre cerveau masculin et féminin (parce qu'elle ouvre la voie au sexisme) et à prendre pour argent comptant, sans critique, une étude indiquant que ces différences sont inexistantes (parce qu'elle nous conforte dans notre a priori égalitariste).
Un exemple à ce titre pourrait être les réactions initiales à l'épidémie de Sida. Chez les critiques de l'homosexualité, on pouvait lire une schadenfreude à peine dissimulée : les homos ont le sida, c'est la preuve que leur dépravation a des conséquences négatives.
Mais les défenseurs des droits des homos ont eu aussi un discours critiquable, consistant à dire que les analyses sur le Sida montrant l'ampleur de la maladie chez les homosexuels, liant certaines pratiques des homos hommes (sodomie, partenaires multiples sans protection) à un risque accru étaient nulles et non avenues parce qu'elles stigmatisaient les homosexuels. La vraie erreur, c'est de chercher dans la science la légitimation de nos préjugés, et cela vaut pour tous les préjugés.En guise d'illustration j'ai été récemment frappé par cet article :

http://www.francesoir.fr/actualite/sante/attention-fellation-et-au-cunnilingus-75067.html

et les réactions qu'il a suscité. Frappé parce que c'est l'archétype de l'article de mauvaise vulgarisation scientifique : sujet racoleur (les pratiques sexuelles) éléments de langage pour "faire science" (des médecins américains ont découvert que...) et au bout du compte, la conclusion sous-jacente : maintenez vos pratiques sexuelles, les cancers concernés sont aisément guérissables. Je constate qu'on ne perçoit pas les risques de la même façon lorsqu'il touche à des pratiques sexuelles que, au hasard, sur le tabagisme passif.

Yves Patte a dit…

J'ai vraiment envie de répondre, parce que ce texte touche à des questions que je me pose en ce moment. Je m'explique : je suis sociologue de formation, ancien chercheur en sociologie, "classé comme Bourdieusien" dans le petit champ sociologique. Et il est évident que j'abonde dans le sens de "La Domination masculine" : usages sociaux du corps, incorporation des structures sociales, etc. Pas besoin, j'imagine, d'un résumé… Les différences hommes-femmes dans nos sociétés s'expliquent très bien par du social…

Mais parallèlement, il se fait que je suis coach sportif, d'une méthode que l'on appellerait "fonctionnelle". L'idée est simple : depuis la période paléolithique, nos corps ont très peu évolués, mais notre mode de vie a fondamentalement changé (les stimuli auxquels notre corps faisait face à l'époque et actuellement sont tout à fait différents en termes de quantité et de qualité). Même si on "fait du sport" dans une salle fitness "classique", on exécute probablement des mouvements tout à fait non-fonctionnels, pour lesquels notre corps n'est pas adapté : des mouvements d'isolation, confortablement assis, etc. Donc, cette méthode préfère mettre en avant des mouvements basiques comme porter, pousser, tirer, sauter, marcher, courir, soulever, jeter, etc.
Et dès que l'on revient à ces mouvements de base, il est vrai que le corps réagit très vite (en terme de perte de masse grasse, de prise de muscle, mais aussi de souplesse, de réduction du rythme cardiaque, de la tension artérielle, etc.).
Dans le même ordre d'idée, je fais du suivi alimentaire à partir d'une manière de s'alimenter qu'on appelle "paleo" en référence à la période "paléolithique". Même chose : on a l'impression qu'on a "toujours" mangé du pain, des pâtes, des produits laitiers, etc., alors qu'à l'échelle de l'évolution humaine, c'est très très récent. On a été 1400 fois plus longtemps chasseur-cueilleur qu'agriculteur-éleveur. Dès que l'on réduit les produits de l'agriculture dans notre alimentation, le corps réagit également très bien, en terme de santé, de condition physique, et d'apparence physique.

Tout ça a fait l'objet de très nombreuses recherches scientifiques, et oui, les hormones interviennent beaucoup là-dedans : l'insuline en particulier, la testostérone aussi, l'hormone de croissance, etc. (ici : une très grande bibliographie : http://www.canibaisereis.com/biblioteca/)

Yves Patte a dit…

Maintenant quel est le problème ? C'est le fossé immense qu'il y a entre ces deux domaines, ces deux "réalités" que sont le fonctionnement physiologique de notre corps (produit d'une évolution très lente) et notre organisation sociale. Et le problème est que la psychologie apparaît pour beaucoup comme l'instance intermédiaire entre le corps et la société. Et donc on saute aisément le pas de notre physiologie à notre société, en passant par notre psychologie, pour naturaliser les différences hommes-femmes.

C'est tentant, parce que ça a toute l'apparence de la cohérence. Surtout qu'il y a indiscutablement des liens entre notre corps, notre esprit et nos actes. Dans un sens comme dans l'autre. Autant la société se marque dans nos corps, autant notre fonctionnement hormonal produits des réactions cérébrales, et potentiellement des actes dans un univers social.

Mais il est néanmoins bon de rappeler, je pense, deux principes de prudence à celles et ceux qui voudraient trouver une théorie qui expliquerait Tout (notre corps, notre esprit et notre organisation sociale), et qui se tourneraient vers l'évolutionnisme.

1. Il y a très certainement moins de différences biologiques entre hommes et femmes, que de différence sociales entre hommes et femmes (même en Europe, à l'heure actuelle).

2. Il n'y a aucune nécessité, ni aucune logique, à ce que notre société s'organise selon des principes de fonctionnement biologique. (En poussant plus loin, une société basée sur la nature serait-elle encore une société ?)

Désolé si je parais un peu confus… Tout ça n'est pas encore clair pour moi et le champ des analyses qui tiendraient compte à la fois de nos structures sociales et de notre fonctionnement physiologique est encore très pauvre, et oscille souvent, entre mauvaise sociologie et mauvais évolutionnisme...

Claude a dit…

Darwin est un de mes auteurs de chevet. Stephen Jay Gould , paléontologue et également fan de Darwin, a souvent mis en garde contre une tentation de surinterpréter Darwin en supposant que toute variation spécifique serait due à un avantage reproductif. Néanmoins, je suis également un lecteur attentif de Desmond Morris (Le singe nu), de Richard Dawkins (Le gêne égoïste) et de tout un tas d'auteurs qui cherchent tout simplement à comprendre comment nous fonctionnons.
Pour ma part, je reprendrai, en la transformant, la phrase qu'écrit Yves Patte dans son commentaire:
"Il y a très certainement moins de différences biologiques entre hommes et femmes, que de différence sociales entre hommes et femmes" et je dirai " Il y a très certainement moins de différences entre l'homme du paléolithique et nous sur le plan biologique que sur le plan social"

Anthropiques a dit…

Billet qui pose une question vraiment intéressante d'un point de vue à la fois méthodologique et épistémologique, et qui me donne envie également d'ajouter quelques remarques.

Il y aurait beaucoup à dire sur le rapport actuel des SHS aux approches biologiques au sens large (neurosciences, sciences cognitives, psychologie évolutionniste...). Mais ce serait trop long de le développer ici.

Je retiens d'abord cette phrase de D. Colombi :

"Des causes qui se rapporterait à des "accidents historiques", à la construction d'institutions, à l'action des hommes ici et maintenant, souvent sans coordination, la lente construction des inégalités au travers de quelques milliers de petits actes de socialisation, exercent une séduction moins importantes précisément parce qu'il est plus difficile d'y rattacher une volonté ou une finalité."

Il me semble que les théories de la domination échappent difficilement pourtant à une lecture elle-même finaliste : volonté de domination chez le dominant, voire complot... Il me semble que cette lecture était de plus en plus présente chez Bourdieu lui-même (le dernier Bourdieu). Lecture à laquelle il est d'autant plus difficile d'échapper qu'il peut, dans certains cas, exister effectivement une volonté de domination. Mais le concept de domination est sans doute trop global (cf. les critiques d'Irène Théry à son encontre dans La distinction de sexe).

Autre remarque à partir de cette phrase du 2e commentaire d'A. Delaigue :

"Mais les défenseurs des droits des homos ont eu aussi un discours critiquable, consistant à dire que les analyses sur le Sida montrant l'ampleur de la maladie chez les homosexuels, liant certaines pratiques des homos hommes (sodomie, partenaires multiples sans protection) à un risque accru étaient nulles et non avenues parce qu'elles stigmatisaient les homosexuels."

C'est aussi, à mon sens, le problème de la réception du livre d'Hugues Lagrange, Le déni des cultures, sur la dimension culturelle des phénomènes de délinquance et de relations entre les sexes qui prédominent dans les cités. Il a été descendu en flèche car appartenant soi-disant à une version essentialiste du "culturalisme" et stigmatisant certains groupes.
Alors qu'il insistait bien au contraire sur son refus de l'essentialisme et ne cherchait qu'à identifier certains traits culturels. Après tout, Weber ne faisait-il pas de même en s'intéressant à la façon dont des composantes religieuses et des composantes économiques - traits culturels par excellence - créent différents "types d'hommes" (Menschentum) ?

C.H. a dit…

Bonjour Denis,

Très intéressant (encore une fois !), surtout concernant notre tendance à rechercher des explication finalistes. J'avais moi-même conjecturé dans un de mes billets que cette tendance pouvait avoir des origines évolutionnaires.

Pour ce qui concerne la psychologie évolutionnaire, aux côtés de la mise en garde d'A. Delaigue de ne pas prendre certains travaux médiatisés comme représentatifs de l'ensemble de la discipline, j'ajouterai que l'Evo psy n'est pas un courant unifié. L'idée que le cerveau humain est un produit des conditions de vie d'il y a 10000 ans et qu'il n'a pas évolué depuis est une thèse qui n'est pas partagées par tous les psychologues évolutionnaires. Elle est défendue par courant important (notamment Tooby et Cosmides qui sont les auteurs les plus connus) mais elle est malgré tout très contestée par les psychologues évolutionnaires eux-mêmes.

La thèse de base de l'evo psy qui consiste à dire que le cerveau humain (sans dissociation hommes/femmes) est une adaptation qui a permi d'accroitre la valeur sélective de l'espèce ne me semble pas poser de problème. Là où les choses se compliquent c'est quand il s'agit d'identifier les mécanismes spécifiques qui détermineraient (ou expliqueraient partiellement) nos comportements. Une chose est sûre : la capactié extraordinaire de socialisation de l'être humain (sa faculté à intégrer des normes sociales) est un produit de l'évolution génétique. Le débat porte ensuite sur le degré de "plasticité" du cerveau humain.

A mon sens, les travaux les plus intéressants a ce sujet sont ceux qui intègrent une approche en termes de coévolution gènes/cultures, comme par exemple ceux des anthropologues Robert Boyd et Peter Richerson. Je connais un peu cette littérature et ce que j'en retiens c'est quelle montre que les mécanismes de transmission culturelle (comme les croyances culturelles sont transmises) sont largement déterminés sur le plan génétique. Le contenu des croyances culturelles est quant à lui très largement (pas complètement) indépendant de tout déterminant génétique.

Denis Colombi a dit…

Beaucoup de commentaires très intéressants, merci à tous ! Je crains de ne pouvoir rendre justice à tous en ce moment. Quelques éléments de réponses malgré tout...

@Alexandre Delaigue : je comprends bien le problème de l'indignation ou de l'esprit critique sélectif. Mais il me semble que c'est un problème presque plus collectif qu'individuel. On pourrait imaginer que certains médias se "spécialisent" dans le démontage des idées sexistes et que d'autres fassent de même pour les idées "égalitaristes", avec la même vigilance méthodologique. C'est plus ou moins ce qui est censé se passer dans le domaine scientifique (ça marche déjà plus ou moins bien). Mais il me semble qu'il y a une sorte d'unanimisme autour sur ce thème là, et sur quelques autres. C'est en partie lié, je pense, à la présentation générale de ce genre de recherche, sur le mode plus ou moins "yahoo-rigolo-cosmopolitan" qui n'est pas franchement favorable à l'exercice de l'esprit critique (la présence obligatoire de l'astrologie dans tout magazine féminin est du même ordre).

@Yves Patte : Vous ne paraissez pas du tout confus. "Il y a très certainement moins de différences biologiques entre hommes et femmes, que de différence sociales entre hommes et femmes" : c'est ce que je dis chaque année à mes élèves de seconde... et à ceux de première... et à ceux de terminale... et aux autres aussi. Je devrais peut-être y ajouter votre deuxième précaution. Ca ne peut pas leur faire de mal.

@Claude : je ne comprends pas trop le sens de votre dernier paragraphe : que voulez-vous dire au juste ?

Denis Colombi a dit…

@Anthropique : Effectivement, le risque du finalisme père aussi sur les sciences sociales. Ceci dit, il faut, je pense, faire attention à bien différencier la cause d'un phénomène de sa fonction, laquelle peut être, en outre latente. Par exemple, il est comme vous le dites toujours risqué d'attribuer un arrangement social à la volonté des dominants sans tomber dans une théorie du complot. Du moins si l'on n'a pas quelques très sérieuses preuves de ce que l'on avance. Par contre, on peut constater que cet arrangement est fonctionnel, comme la mutation des éléphants dans l'exemple pris par Bronner : pointer qui il avantage, ce n'est pas forcément tomber dans le finalisme.

Quant à Hughes Lagrange, j'ai tendance à penser qu'il est en partie responsable de la façon dont son livre a été reçu. Pour l'avoir entendu plusieurs fois, je trouve qu'il a joué sur cette idée que l'on repoussait par principe et "bien-pensance" son analyse pour mettre à distance des critiques plus sérieuses portant notamment sur la façon dont il avait repéré certains traits culturels, lesquels n'ont pas toujours été établis avec tout le sérieux et la prudence qu'ils auraient exigés. Certes il y a eu des réactions excessives, mais il est un peu simple de ne toujours se référer qu'à celles-là pour éviter toute autre critique. Et le titre même de son livre ne pouvait qu'amener certaines des réactions qui ont effectivement eu lieu. Il y a là matière à réfléchir pour tous les praticiens des sciences sociales sur la façon dont on fait passer les résultats de ses travaux à un public plus large.

@C.H. : Ton dernier paragraphe me fait penser à un texte de Lahire où il s'interroge sur ce qu'apporte le fait de dire que nos capacités à croire certaines choses sont déterminés par avance. Il faut essentiellement remarquer que le gain théorique est faible : en s'appuyant sur certains auteurs qui affirment que la religion est "innée", il fait remarquer qu'ils se contentent de dire, par exemple, que l'homme est capable de faire la différence entre des êtres réels et des êtres extraordinaires. Ce qui revient à dire que ce qui est pensé est pensable. Le gain en termes d'explication est finalement assez faible. Je ne sais pas si cela s'applique à la littérature que tu cites. Encore quelque chose que je devrais creuser.

rudi a dit…

Davantage que le finalisme, le problème auquel on en revient toujours est le naturalisme… (il faut absolument lire le chapitre dédié à ce travers dans « introduction à la sociologie critique » d’Alain Accardo !).
Le succcès du neuro-évolutionnisme tient sans doute au fait qu’il donne l’impression d’expliquer des différence culturelles par des causes naturelles. Les différences hommes-femmes semblent tellement aller de soi, étant à la fois dans le social et dans nos têtes, qu’on envisage spontanément leur existence comme étant une preuve en soi de leur caractère indéfectible. Alors, les explications naturalistes (même les plus farfelues) qui donnent l’illusion de comprendre sans avoir à réorganiser sa façon de voir les choses auront toujours 1000 fois plus de succès que les explications « culturalistes ».
Ce qui est désespérant, c’est que ce mécanisme est plus puissant que la vérité sociale (quand on démontre le caractère erroné de cette représentation, par exemple en montrant que les genres homme et femme sont différents selon les cultures, les résistances sont inébranlables)

Benjamin a dit…

"Pourtant, l'article en question soulève de gros problèmes de méthodologie"

Certes, mais l'article en question contient au moins autant de préjugés et d'erreur de méthodologie que le champ disciplinaire qu'il entend dénoncer (et qui par ailleurs ne me semble pas toujours très solide).

Denis Colombi a dit…

D'accord, mais lesquels ?

Guillaume, modeste étudiant en biologie évolutive a dit…

Pour revenir sur le dernier paragraphe de la réponse de C.H., les travaux sur cette question me semble plus profonde que simplement dire que "[...] ce qui est pensé est pensable."
De façon très grossière et rapide, je dirais que les écrits de Robert Boyd et Peter Richerson mettent l'accent sur l'influence importante qu'exerce l'évolution biologique (ou génétique) sur l'évolution culturelle et inversement : d'où le nom de théorie de la coévolution gène-culture. Ainsi, selon cette théorie, la culture n'est pas un phénomène libre, déconnecté des réalités évolutive et biologique. L'efficacité de la transmission culturelle dépend d'organes sensoriels et du système nerveux qui sont eux-mêmes le fruit des processus de sélection naturelle et sexuelle dans un cadre environnemental (spatial et temporel) donné. De même, un trait culturel fort est susceptible, sur le long terme, de fixer certains gènes qui apportent un avantage sélectif dans le groupe d'individus partageant ce trait et ainsi induire des changements génétiques.

Ce type de concept impose clairement une idée de continuité biologique, physiologique et comportementale entre l’homme et l’animal ; idée que je partage. Ainsi, je pense qu’il n’est pas judicieux de rejeter en blocs les travaux qui tentent de montrer que l’être humain reste un animal dont le comportement est susceptible d’être dicté par son patrimoine génétique. Les exemples, des différences physiologiques et comportementales entre les sexes se manifestent sous diverses formes dans le règne animal, cela, en fonction de l’influence des différents environnements dans lesquels les individus évoluent. Il existe plusieurs hypothèses théoriques qui tentent de rendre compte de ces phénomènes de différentiations entre les sexes. Je ne vois pas de raison objective pour dire que ces différences auraient disparu chez l’espèce humaine. Maintenant, il me semble très clair que l’héritage culturelle et les normes sociales jouent un rôle décisif et primordial sur le comportement humain, un rôle que certains psychologues évolutionnistes sont, malheureusement, trop rapidement enclin à oublier avant de tirer leurs conclusions.
(Cependant, mettre tous les « psychologues évolutionnistes » dans le même sac, je trouve cela dommage, surtout quand je vois que Herbert Gintis, théoricien que je trouve éminemment mesuré et pertinent, se qualifie ainsi sur le dernier billet (08/02/2011) de son blog http://www.people.umass.edu/gintis/).

Par contre, je trouve le cœur de l’article et votre analyse de l’utilisation abusive des travaux en psychologie évolutionniste vraiment pertinente. Vous présentez parfaitement les dérives d’une société qui tend de plus en plus à dévoyer les propos de la science. Science qui, malheureusement, est susceptible, de temps à autre, de se travestir elle même lorsqu’elle est réalisée par des personnes principalement motivées par l’acquisition d’une notoriété médiatique, mais qui est généralement détournée, caricaturée et finalement privée de toute pertinence par des gens qui ne s’y intéressent pas et dont le seul but est d’appuyer des idées et propagandes politiques, commerciales ou affectifs.

sécurité sociale a dit…

Denis Colombi> je suis du même avis que toi , ils s'attirent les méritent quand cela marche mais les rejettent dans le cas contraire

Odile Fillod a dit…

Découvrant à l'instant votre article et ses commentaires, je me dis que celui que je viens de publier(ici : http://allodoxia.blog.lemonde.fr/2012/04/25/psychologie-evolutionniste-et-biologie/) pourrait constituer un complément susceptible d'intéresser vos lecteurs. Je vous laisse en juger, et vous félicite quoi qu'il en soit pour la qualité de vos analyses.

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