Happy birthday

Souvenez-vous, c'était il y a un an et un jour : sous le pseudonyme de Badtz, j'ouvrais ce blog avec une première (trop) longue note qui ressemblait à une opération de justification préventive. Un an et 52 notes plus tard, Une heure de peine est toujours actif - croyez-bien que j'en suis le premier étonné - et fonctionne plutôt bien. J'avoue en être un peu fier*.


J'aurais voulu faire un long post pour analyser cette année de blogging plus ou moins intensif, mais le temps me manque quelque peu en ce moment. Vous me direz "t'es prof, t'es en vacance, qu'est-ce que tu nous racontes là ?", ce à quoi je vous répondrais que 1/ vous pourriez me parler un peu plus poliment, nous n'avons pas gardé les cochons ensemble, 2/ justement.

Du coup, j'utilise cette note pour annoncer un certain ralentissement du blog pour la période estivale. Quelques notes sans doute, mais plus éparses** que d'habitude, et, à l'instar du couple le plus célèbre de la blogosphère des sciences sociales, des notes plus légères que d'habitude : outre l'analyse de ma pratique de blog, j'ai en tête quelques réflexions sur le sexe et la modernité, des éléments de sociologie pratchettienne, et quelques autres petites choses sympas et enjouées.

Là-dessus, bonnes vacances pour ceux qui sont concernés, bon courage pour les autres, et à dans quelques semaines.

* Pour me féliciter, me congratuler, me jurer obéissance et dévotion, une seule adresse : uneheuredepeine@gmail.com

** Comment ça, "encore plus ?" ?

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Ils l'ont fait

Je proposais hier à mes amis de Jeunesse et entreprises d'étendre la demande de "positivité", adressée à l'enseignement de sciences économiques et sociales, aux médias, dont les informations économiques sont de nature à déprimer et à décourager notre belle jeunesse.

Et bien, il faut croire que j'ai été entendu, au moins en Roumanie :

"Un projet de loi visant à rendre obligatoire la diffusion par la radio et télévision de 50 % de nouvelles positives a été voté à l'unanimité par le sénat roumain annonce l'agence de presse roumaine Mediafax, basée à Bucarest."


Sur le site d'Arrêt sur images (avec remerciements à Marjorie Galy).


Pendant que j'y suis, allez ici encourager un bon bloggeur à continuer, il nous fait sa crise estivale.

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Bisounours et Entreprises

Je découvre, effaré, les « conclusions » (les guillemets s’imposent) de l’association Jeunesse et entreprises – créée par Yvon Gattaz, it’s a small world – sur l’enseignement de l’économie au lycée, et spécifiquement sur les Sciences économiques et sociales (SES). Effaré, parce que chaque nouvel épisode de ce triste feuilleton nous fait descendre un peu plus bas dans les tréfonds du débat public français. Tout y est : affirmations gratuites, absence d’arguments sérieux, absurdités, méconnaissance du problème traité, mauvaise foi… Je ne peux m’empêcher de me demander comment des journalistes compétents peuvent continuer à relayer ce genre de « rapport ». Les auteurs y étalent leur méconnaissance de l’économie, de la sociologie et de l’enseignement. Comme d’autres, je suis fatigué de cette polémique stérile, et j’aimerais pouvoir arrêter d’en parler. Mais je n’y peux rien : c’est plus fort que moi.



1. Méconnaissance de la science, de l’économie et des SES

Commençons par le commencement : si on se pique de critiquer l’enseignement de sciences économiques et sociales au lycée, il est bon de commencer par connaître un minimum non seulement cet enseignement, mais aussi la science économique. Deux conditions qui ne sont pas remplies dans ces « conclusions ». Commençons la critique par relever une absurdité :

« Il serait indispensable que les programmes aient une approche plus scientifique et factuelle, et beaucoup moins théorique »

Comment peut-on demander une approche « plus scientifique » et « moins théorique » ? Surtout en science économique, où le détour par les modèles théoriques plus ou moins formalisés est simplement le BA B.A. du raisonnement. Toute science est avant tout une articulation de théories, c’est-à-dire de tentatives de réponses à des problèmes de connaissances qui sont autant de schèmes d’intelligibilités des faits, et de faits scientifiquement produits. Contrairement à ce que croit Jeunesse et entreprises, on n’est pas plus scientifique parce que l’on étale plus de « faits ». C’est la construction et le traitement théorique de ces faits qui fait la science, pas autre chose.

Plus loin, le rapport regrette que les manuels fassent référence aux marchés de la drogue ou du tatouage. On comprend bien l’argument pour le premier : la drogue c’est mal, et il ne faut pas dire aux jeunes que ce qui est mal a un rapport avec l’économie (voir plus loin, sur l’économie bisounours). Pourtant, c’est là un objet qui a été traité de façon tout à fait scientifique par des économistes. En outre, j’aurais pensé que montrer qu’un marché pouvait se mettre en place et fonctionner de façon quasiment « spontanée », c’est-à-dire en dehors de toute régulation étatique serait de nature à satisfaire une association qui ne doit pas partager des positions très étatistes. Mais faute d’avoir réfléchi sur la signification de ce qui est étudié…

Concernant le marché du tatouage, par contre, j’ai beaucoup de mal à voir où est le problème – et ce d’autant plus que les « critiques » des SES aiment à reprendre cet exemple. Le tatouage – et plus généralement tous les ornements corporels – constituent un secteur économique honorable, où des entrepreneurs s’efforcent de répondre à une demande ni plus ni moins légitime qu’une autre. Pourquoi Jeunesse et Entreprises doivent-ils dévaloriser tous ces chefs d’entreprise qui font, à n’en pas douter, le même métier qu’eux ? A moins que certains secteurs économiques soient exclus de la « vraie » économie.

Enfin, on croit rêver lorsque les auteurs de ces « conclusions » listent les problèmes contemporains qu’il faudrait aborder : « marchés, offre et demande, concurrence, monnaies, finance, capital, Bourse, flux, production-distribution, productivité du travail, exportations, mondialisation, etc. » ou recommande d’intégrer la théorie des jeux… Savent-ils que tout cela est déjà traité par les enseignants de SES ?

2. Le retour de l’économie bisounours

D’un bout à l’autre, les « conclusions » sont animées du même problème que les critiques précédents – Positive Entreprise et Yvon Gattaz en tête : l’économie bisounours. Les auteurs de ce « rapport » ignorent complètement ce qu’est un discours scientifique et plus encore ce qu’est la science économique : un regard distancié et objectif sur le monde, qui vise à sa compréhension en dehors de tout jugement de valeurs. L’économie, comme la sociologie, n’a pas à dire des choses positives ou optimistes : elle n’a qu’à énoncer des vérités sur le monde.

Or, ce n’est pas du tout sur la pertinence scientifique que Jeunesse et Entreprises entend juger les Sciences Economiques et Sociales, mais sur leur « positivité » :

« C'est cet optimisme et cet espoir que les membres de JEUNESSE et ENTREPRISES tentent de diffuser avec constance auprès des jeunes, et particulièrement des lycéens. Ces actions permanentes de démoralisation sont inquiétantes. Un changement de comportement semble donc urgent dans ce domaine si l'on veut permettre aux jeunes de laisser libre cours à leur esprit d'initiative et de créativité, ressources indispensables pour l'avenir de notre économie »

Pour eux, il ne s’agit pas d’aider les élèves à avoir une compréhension plus complète du monde qui les entoure, mais simplement de leur donner de « l’optimisme » et de « l’espoir ». Faut-il répéter que ce n’est ni le rôle de la science, ni même celui de l’école ?

D’ailleurs, j’indiquerais ici une nouvelle piste de réflexion pour Jeunesse et Entreprises : les journaux télévisés parlent régulièrement du chômage, et même parfois – horreur – du chômage des jeunes, ce qui est de nature à déprimer ces derniers. Ne serait-il pas bon de les censurer au plus vite, afin « permettre aux jeunes de laisser libre cours à leur esprit d'initiative et de créativité, ressources indispensables pour l'avenir de notre économie » ?

3. Une innovation : la sociologie bisounours

Mais les « conclusions », pour une fois, ne s’arrêtent pas à l’économie : le problème de la sociologie est également abordée. Ce qui montre d’ailleurs que l’association qui se vante d’une expertise en matière d’enseignement – et dont les « conclusions » ont pour titre « l’enseignement de l’économie au lycée » - assimile lycée et filière générale. Mes collègues d’économie-gestion ou d’économie-droit qui exercent dans les filières technologiques doivent être ravi : ils sont purement et simplement oubliés.

La connaissance de la sociologie est, dans ce « rapport », au niveau de celle de l’économie : complètement nulle. Pour commencer, on souligne « la proximité avec la politique » des théories sociologiques (et non de la sociologie, parce que la théorie, c’est mal, rappelez-vous). Qu’importe qu’une longue réflexion épistémologique souligne la possibilité d’une science du social en dehors de tout jugement de valeur, on s’en tiendra à une caricature comme réflexion. Vient ensuite le problème de l’unité « méthodologique » de la sociologie – « méthodologique » devant sans doute se comprendre comme « épistémologique » ou « paradigmatique », termes que les auteurs ne semblent pas connaître – qui rendrait la discipline trop « immense » pour des lycéens. La sociologie est avant tout une façon de regarder le monde et de l’interroger : prendre de la distance avec sa propre vision du monde, comprendre les points de vue différents, relativiser ses croyances, chercher à expliquer et à comprendre les phénomènes exceptionnels comme les plus banals. Qu’y a-t-il dans tout cela qui ne soit pas accessible à des lycéens ? Si la sociologie est un vaste champ, c’est parce que le monde social est vaste. L’argument fait fi de toute une réflexion pédagogique sur les façons d’enseigner cette discipline, sur laquelle les auteurs n’ont pas pris la peine de se pencher. En outre, l’histoire s’attaque à un champ non moins vaste : faut-il supprimer les cours d’histoire-géographie ?

Mais le meilleur vient juste après, dans ce passage :

« Il est curieux, à propos de sociologie, que celle-ci soit enseignée prioritairement par ses distorsions : inégalités sociales et conflits sociaux, et jamais par l'approche positive de cette recherche permanente d'harmonie sociale, un des objectifs principaux de toutes les entreprises, garant de son bon fonctionnement et de sa progression »

Revoilà les bisounours : dire qu’il y a des inégalités et des conflits, c’est mal, ça déprime les jeunes, alors qu’on devrait leur enseigner que les entrepreneurs recherchent l’harmonie et le bonheur du plus grand nombre. Qu’importe si le terme de « distorsions », utilisé de cette façon, n’a pas de sens pour un sociologue, qui étudie les inégalités et les conflits comme des phénomènes normaux. Qu’importe si l’étude des inégalités sociales sert à comprendre le monde contemporain ou si elle est menée avec rigueur et porteuses d’effets heuristiques chez les élèves : on ne parle pas des choses qui sont connotées négativement. Il ne faudrait pas que nos jeunes apprennent qu’il existe autre chose que l’optimisme et l’espoir. La sociologie bisounours façon Jeunesse et Entreprises doit enseigner que le monde est merveilleux et que c’est grâce aux entreprises.

D’ailleurs, si des membres de cette association me lisent, je vais leur apprendre quelque chose de terriblement choquant. Tout au long de leurs « conclusions », ils mettent en avant la nécessité de la microéconomie, ce avec quoi je suis tout à fait d’accord. Le problème, c’est qu’ils ne la connaissent pas. En effet, la microéconomie fait l’hypothèse – mon dieu, cachez cette théorie que je ne saurais voir ! – que le seul objectif de l’entrepreneur est de maximiser son profit, et sûrement pas « une recherche permanente de l’harmonie sociale ». Milton Friedman aurait même ajouté que si un entrepreneur « optimiste » et « plein d’espoir » avait l’idée d’adopter un tel objectif, le fonctionnement du marché aurait tôt fait de l’éliminer. Mince alors, ça ne risque pas de déprimer les jeunes, ça ? Faut-il arrêter d’enseigner Friedman et le fonctionnement du marché ?

4. Le mauvais sort de la pédagogie

Les « conclusions » prétendent en outre donner quelques conseils pédagogiques. Le problème, c’est qu’on ne s’improvise pas enseignant. Et que les affirmations gratuites ne peuvent faire illusion en la matière.

Ainsi, au tout début du rapport, les auteurs estiment que « la maturité des élèves de la filière "E.S." est bien éloignée de ce que supposent les programmes ». On peut estimer beaucoup de choses sans prendre la peine d’argumenter – tiens, c’est exactement ce que j’essaye d’apprendre à mes élèves. Les élèves ne seraient pas capables de comprendre ce qu’on leur raconte. Le fait que depuis plusieurs décennies des élèves réussissent dans cette filière et même trouvent un intérêt plus important qu’ailleurs dans les cours de SES – voir les résultats de la consultation Merieu – n’est évidemment pas retenu.

C’est ensuite l’objectif de former l’esprit critique qui est attaqué, les jeunes ne connaissant pas ce qu’ils critiquent. Ici, les auteurs ignorent simplement que c’est l’apprentissage de la science économique et de la sociologie qui forment l’esprit critique : l’une comme l’autre proposent des façons de penser et de poser les problèmes utiles à un citoyen éclairé. Mais Jeunesse et Entreprises suppose que l’enseignement de l’économie n’est pas celui d’une science, mais d’une simple collection de faits sur l’économie… Ils pensent qu’on fait critiquer l’économie alors que l’on critique par l’économie !

Et finalement, les « conclusions » nous expliquent qu’il faut partir d’exemples… Et là, on croit rêver. Les auteurs savent-ils seulement qu’historiquement c’est dans les SES que s’est développée l’idée d’inductivisme pédagogique ? Que le travail sur documents et sur exemples fait partie de nos pratiques depuis l’origine ? Comment peut-on se vanter d’une expertise en matière d’enseignement de l’économie et écrire de telles âneries ?

En outre, l’argument qui consiste à dire qu’il faut procéder comme cela parce que les jeunes ont un penchant naturel à aller du concret vers l’abstrait est un argument erroné : l’esprit scientifique fonctionnant dans l’autre sens (c’est-à-dire, pour les sciences sociales, utilisant l’abstrait pour comprendre le concret, dans un va-et-vient incessant) il est justement nécessaire de changer les habitudes de réflexion de nos élèves.

5. Un véritable travail de lobbying

Au final, ces « conclusions » - de piètre qualité comme pourra en juger le lecteur – cachent difficilement leur véritable objectif : celui d’un travail de lobbying visant à faire plus de place aux entreprises dans l’enseignement, au détriment de tout autre problème, et dans une perspective « positive » (et par conséquent non-scientifique). Et en plus, c’est un mauvais lobbying, caractérisé par une incompétence et une mauvaise foi peu commune, qui espère juste profiter de l’imminence de la remise du rapport de la commission Guesnerie.

En effet, aux différents problèmes qu’ils soulèvent (et inventent), les auteurs ont une réponse simple, efficace et évidente : parler plus de l’entreprise, pardi ! D’un bout à l’autre, il est répété à l’envie qu’il faut partir de cas concrets, et ces cas concrets sont bien évidemment des entreprises. Comment justifier ce choix ? De façon très simple : en fait, l’entreprise, c’est la société :

« Il apparaît que l'économie, et surtout la microéconomie, est souvent représentée par les nombreux problèmes de l'entreprise, exemple vivant et parlant, puisque l'entreprise est bien une communauté humaine complète, présentant les problèmes humains les plus importants et diversifiés de notre société »

Là encore, on ne se pose pas quelques questions simples, comme par exemple : existe-t-il d’autres domaines économiques que l’entreprise, d’autres objets pour la science économique ? les élèves – dont on nous répète qu’ils sont immatures et qu’ils ne faut pas les brusquer avec des raisonnements qu’ils maîtrisent mal – sont-ils tellement passionnés par les entreprises pour la supporter comme seul objet d’étude ? L’enseignement de SES au lycée n’a-t-il pas d’autres objectifs que de parler de l’entreprise, comme former le citoyen, objectif de l’ensemble du système éducatif ?

6. Le maljournalisme en France

Ce qui est véritablement étonnant dans la publication de ces « conclusions » - j’espère que les guillements apparaissent maintenant comme justifiés – ce n’est pas tant leur existence que leur publication sur le site du journal Les Echos. Depuis le début de cette affaire, avec les déclarations de Xavier Darcos sur les élèves de ES, différentes personnes se sont lancés dans des critiques contre les SES sans avoir pris la peine de se renseigner. Qu’on se souvienne par exemple d’Yvon Gattaz expliquant qu’il était nécessaire d’enseigner Adam Smith et Joseph Schumpeter… alors que ceux-ci sont explicitement dans les programmes. Et pour l’instant, les journalistes n’ont pas fait le travail qu’on peut attendre de leur part : vérifier ce qui se dit, trier l’information pertinente, rendre le débat plus lisible.

Ici, les « conclusions » de l’association Jeunesse et Entreprises sont présentées comme un « document », tout juste accompagnées d’un article qui n’en est en fait qu’un résumé, sans distance critique ni réflexion journalistique minimale. Le minimum aurait été au moins d’aller demander l’avis de quelques enseignants de SES – au moins pour vérifier si les dires de Jeunesse et Entreprises quant à ses actions auprès des enseignants et des lycéens sont aussi idylliques qu’ils le disent. Nous avons besoin de journalistes pour clarifier ce genre de débat. Pour l’instant, ils nous manquent. Beaucoup.


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Feuilleton

Vous avez aimé "les crypto-marxistes manipulent vos enfants" ? Vous avez adoré "Massacre au CNRS" ? Alors vous adorerez leur suite : "Economistes vs. Gestionnaires" ! Une saga exceptionnelle, pleine de bruit et de fureur*.

Bref, plus sérieusement, les attaques contre les sciences sociales en France se poursuivent, et c'est cette fois l'économie universitaire qui est visée. La note de Gizmo explique tout ça très bien. Tout cela n'est guère encourageant. En tout cas, moi, ça me déprime, voilà.

Pour me remonter le moral, dans quelques jours, une note gaie où il sera question de couples, de sexualité, et de réflexivité (voilà, ça, c'est du trailer).


* Avec mylle éléphants.

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Qu'est-ce que le social ?

Dans ma dernière note de défense des sciences économiques et sociales, je soulignais que beaucoup des critiques qui leur sont adressées se trompent sur la signification du mot "économie". Le terme social est également au centre de beaucoup de confusions. Quelques précisions rapides sur la façon dont il doit être pris dans ce débat.


Le terme "social" est profondément polysémique. Il peut désigner un ensemble de problèmes : les "problèmes sociaux" ou la "question sociale", et que l'on retrouve dans des expressions comme le "travail social" (qui désigne la prise en charge des problèmes sociaux), "politique sociale" ou "le social". Il faut en revenir au XIXe siècle pour cette dernière expression : elle désigne alors le problème que pose l'existence d'une classe ouvrière paupérisée, potentiellement "dangereuse". Il est vrai que des sociologues, ou certains précurseurs, vont se pencher sur cette question : Frédéric Leplay mènera quelques une des premières "enquêtes sociales" en France, l'interrogation sur l'intégration et le lien social d'Emile Durkheim vient également de là. Pour autant, la sociologie ne peut s'assimiler à l'étude de ces problèmes. Pour le sociologue, il s'agit de comprendre le fonctionnement de la société, et non spécifiquement ses dysfonctionnement. Ainsi, Emile Durkheim s'intéresse d'abord à comment la société assure l'intégration de ses membres, à ce qui est "normal". La question de la "pathologie" sociale, pour reprendre ses termes, ne vient qu'après. Ce qui est véritablement mystérieux, quand on prend la peine d'y penser, ce n'est pas le crime - "problème social" - mais le respect de la loi - problème sociologique. En conséquence, social ne doit pas être retenu dans ce sens.

Deuxième sens du mot social : celui qui désigne plutôt une tendance ou un positionnement politique, du mouvement social, nécessairement contestataire, au socialisme, et aux partis politiques afférents. Là encore, cela n'entretient aucune affinité particulière avec le social de sociologie. Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler qu'il existe de grands sociologues de droite ou libéraux (au sens français), à commencer par Raymond Boudon ou Michel Crozier. De même de l'autre côté de l'Atlantique, où un chercheur aussi important - du point de vue historique - que Talcott Parsons ne fut pas spécialement un révolutionnaire. Il y a évidemment des sociologues dont la sensibilité politique est plutôt située à gauche - puisque c'est ce qui inquiète généralement les critiques des SES - mais on pourrait en dire de même des économistes ou de n'importe quel autre discipline scientifique, y compris dans les sciences de la nature. Mais les analyses menées qui font le propre de la sociologie n'ont pas de liens particuliers avec une tendance politique ou une autre. Là encore, ce sens du mot social n'est pas celui que l'on trouve dans l'expression "sciences économiques et sociales".

Quel sens en retenir alors lorsqu'il est question de sociologie ? Le plus simple est de laisser la parole à celui dont la relecture suscité l'écriture de cette note :

Le sens de l'adjectif "social" doit de même être précisé pour un usage sociologique. Dans la langue commune, il peut renvoyer, là encore, à différentes réalités : le caractère informel d'une réunion, une attitude altruiste ou, plus généralement, tout ce qui dérive du contact avec d'autres personnes. Le sociologue aura un emploi plus étroit et plus précis du terme pour qualifier une interaction, une interrelation, une relation mutuelle. Ainsi, si deux passants bavardant au coin d'une rue ne forment pas une "société", ce qui se passe entre eux est certainement "social". La "société" consiste en un ensemble de tels évènements "sociaux". Pour donner une définition exacte de "social", il est difficile de faire mieux que Max Weber qui définit comme "sociale" la situation où les individus orientent leur action les uns envers les autres. Le réseau de significations, d'attentes et de comportements qui résulte de cette orientation mutuelle constitue précisément le matériau de l'analyse sociologique.

Merci. M. Peter L. Berger (Invitation à la sociologie, Coll. Grand Repère, La découverte, 2006 (1963), p. 60-61). Rien de tout cela n'est de nature à corrompre notre belle jeunesse. Si les confusions sémantiques pouvaient être évitées en la matière, ce serait un énorme pas en avant.

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Déficit public et justification écologique

Après l’hystérie du déficit commercial, l’hystérie du déficit public. Le gouvernement envisage d’inscrire dans la loi – voire dans la constitution – l’interdiction du déficit public, avec plus ou moins de souplesse dans la définition de celui-ci. Dans Libération, Philippe Martin s’interroge sur l’efficacité de la mesure, sans en questionner l’objectif. Ce qui étonne Alexandre Delaigue, qui rappelle, fort justement, qu’il n’y a pas de « bon chiffre » en matière de déficit public. Ce que j’en retiens pour ma part, c’est l’extension de la justification écologique. Explications.



J’avais déjà parlé de justification, souvenez-vous. Tout part de la sociologie développée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot [1]. Les individus se trouvent régulièrement pris dans des situations où ils doivent montrer le bien-fondé de leurs actions. Ils se réfèrent alors à un nombre limitée – mais non fixe – de principes de justices qui sont autant de « cités » dans lesquelles ils essayent de se présenter comme « grands ». Ces principes ont l’avantage d’opérer une « montée en généralité » : ils font passer de la situation individuelle et personnelle à des principes supérieurs. Ce sont donc des points d’appui, des ressources pour les individus et les organisations, tant pour défendre une action que pour en dénoncer l’injustice.

Ainsi, un chef d’entreprise sommé de s’expliquer sur la récente délocalisation de son usine pourra évoquer la nécessité d’être efficace, de relever des défis, de se montrer meilleur que les concurrents, etc. Il se situera alors dans la cité industrielle, où est grand celui qui est efficace. S’il ajoute qu’en outre, cela permettra de mieux satisfaire les consommateurs, il se réfèrera au principe de la cité marchande, où est grand celui qui harmonise les échanges. Dans tous les cas, il doit passer par un principe supérieur commun qui légitime son action. Ses détracteurs se réfèreront, de la même façon, à d’autres cités, comme la cité civique (justification par le bien commun) ou la cité domestique (justification par l’appartenance à un groupe restreint).

De nouvelles cités peuvent apparaître – et d’autres, au contraire, décliner – en fonction des évolutions sociales. Elles expriment donc, en quelque sorte, un certain état de la société. Ainsi, nos sociétés contemporaines ont vu se développer une nouvelle forme de capitalisme qui se réfère à une nouvelle cité, la cité par projet, où est valorisé la multiplication des contacts, la compétence individuelle, etc. Cette évolution doit tant aux transformations économiques et technologiques qu’à la critique « artiste » d’un capitalisme aliénant l’individu [2].

Qu’en est-il des justifications avancées pour l’interdiction/limitation du déficit public ? Comme souvent, elles se situent dans plusieurs cités. On peut faire appel au bien commun – cité domestique – ou à l’efficacité – cité industrielle. Mais un autre argument apparaît et c’est celui-ci qui m’intéresse plus particulièrement. Philippe Martin l’évoque dans son article :

« L’autre explication est que pour un lobby, une profession ou un secteur économique, le bénéfice d’une subvention ou d’une niche fiscale est direct alors que le coût est partagé par le pays dans son ensemble et des générations futures qui ne sont pas représentées politiquement » (souligné par moi)

Argument classique sur la question du déficit ou de la dette publique : celui des générations futures, que notre égoïsme présent dépouillerait sans vergogne. Souvenons-nous avec quel plaisir la presse a ressassé l’argument « chaque nouveau-né français né avec une dette de 17 500€ ! » [3]. La récurrence de cette argumentation pose une question : à quelle cité, à quel principe de justice, se rapporte-t-il ?

Je pense possible de soutenir qu’il se rattache à la cité « écologique » ou cité « verte », étudié par Claudette Lafaye et Laurent Thévenot [4], témoignant ainsi d'une extension de celle-ci. Ces deux sociologues étudient cette dernière à travers les conflits liés à l’aménagement de la nature : construction d’autoroute, législation sur la chasse, etc. La justification dans cette cité se fait par rapport à la défense de l’environnement et de l’avenir de la planète, et permet de juger non seulement les individus, mais aussi des non-humains ou des objets, comme « grand » ou « petit ».

« Est écologique ou vert ce qui est propre, biodégradable ou encore recyclage et s’oppose à ce qui pollue. Le fait de polluer est associé à l’état de petit. La "voiture verte", également appelée "voiture propre", dispose d’un pot d’échappement catalytique la rendant moins polluante et consomme un carburant "vert" » [4]

Dans l’argumentaire écologique, les « générations futures » occupent une place de choix : penser à elles, les défendre contre les intérêts immédiats, qui deviennent, par cette référence, des intérêts forcément particuliers et égoïstes, est forcément un signe de grandeur, les oublier, voire les « mépriser » un signe de petitesse.

« L’argumentation écologique contribue également à relier l’action la plus immédiate au devenir à plus long terme de la planète entière. Les changements d’échelle opérés à travers le schème des conséquences généralisées ne sont pas seulement spatiaux mais aussi temporels : toute action engage l’avenir, tant le nôtre que celui des générations futures. L’argumentation écologique permet ainsi un mouvement constant de va-et-vient entre le passé, le présent et l’avenir » [4]

L’argument des « générations futures » mobilisé pour le contrôle légal des déficits publics est directement importé de la rhétorique écologique, où l’avenir de la planète entière, générations futures et non-humains compris, se trouve pris en jeu. Le développement du thème du développement durable dans les milieux politiques et militants explique sans doute le recours à ce type de défense. La cité « écologique » a l’avantage de permettre une montée en généralité très rapide : on passe facilement d’un fait local – une bretelle d’autoroute, l’interdiction de la chasse dans telle zone, etc. – à un problème on ne peut plus général – l’avenir de toute vie, rien de moins.

Il en va de même concernant les déficits publics : certains groupes ont intérêt à ce que ceux-ci soit limités, parce que cela peut éviter des augmentations d’impôts (suivant le théorème d’équivalence Ricardo-Barro) ou parce que cela lie les mains des adversaires politiques en cas d’alternance. Les arguments politiques qu’il serait nécessaire de mobiliser pour justifier la première proposition (je vous grâce de la seconde) devraient se référer à des régimes de justification – bien commun, efficacité – dans lesquels ils pourraient être mis à défaut ou, du moins, où il ne serait pas difficile pour les adversaires de semer le doute. Avec l’argumentaire écologique, la contestation est tout de suite beaucoup plus difficile : celui-ci sert de levier critique par rapport aux autres modes de justification.

« Nombre de justifications prennent appui sur la thématique de l’environnement, non seulement en vue de pointer les défauts et les insuffisances des autres modes d’évaluation, mais aussi pour contester leur légitimité à assurer le bien commun et jeter le discrédit sur leur capacité d’évaluation » [4]

Il faut dire que la cité écologique modifie la grammaire de la justification en convoquant des entités particulières : ceux « qui ne peuvent faire entendre leur voix » [4], c’est-à-dire les animaux, les végétaux (plus généralement, les non-humains), mais aussi les générations futures (la cité verte opère d’autres transformations dans le fonctionnement des cités, que je ne développe pas ainsi). « La communauté de référence doit alors déborder celle des personnes vivantes et inclure les générations à venir » [4]. Ce qui pose problème : si la communauté de référence s’élargit de la sorte, comment peut-elle accéder à une capacité critique effective, se mobilier et lutter ? Surtout, comment peut-elle parvenir à un discours cohérent, puisque les intérêts et positions de certains de ces membres ne s’expriment pas ?

Dans le cas du déficit public, comme dans tout ceux qui recourent au même argument, se pose la question de ce que veulent les générations futures. Est-il assuré que leur intérêt réside effectivement dans les mesures prises pour limiter la dette publique ? Et qui est capable d’en décider ? Il est facile d’instrumentaliser ceux qui ne sont pas encore nés pour justifier des décisions présentes. Certains courants écologistes proposent comme solution de donner une voix aux différentes entités concernées par les questions politiques, en leur donnant des représentants dans les instances de décisions – ce qui ne va pas sans poser problème. Quoiqu’il en soit, il faut bien reconnaître, qu’on en est encore loin sur le débat du déficit public.

Au final, il me semble que l’introduction de cet argument des « générations futures » dans le débat sur les déficits publics s’est fait sans grandes précautions. Son caractère très consensuel et assez incontestable cache en fait beaucoup de questions non résolues. Les écologistes feraient bien de mieux surveiller la façon dont leurs arguments s’étendent…

Bibliographie

[1] Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification, 1991

[2] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999

[3] Pour une critique, voir notamment, Jérôme Creel, Henri Sterdyniak, « Faut-il réduire la dette publique, L’économie française 2007, 2006

[4] Claudette Lafaye, Laurent Thévenot, « Une justification écologique ? Conflits dans l’aménagement de la nature », Revue Française de Sociologie, Volume 34, Numéro 3, Année 1993


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[Une heure de lecture #5] En attendant les vacances…

Dans la première édition des [heures de lecture], j’annonçais que celles-ci seraient plus ou moins hebdomadaire. Rythme à peu près respecté puisque la dernière (#4) date de Février… Bref, comme j’ai besoin un peu de détente en ce moment, voici la cinquième édition de mes liens du moment, adjoints des mes commentaires et autres remarques essentielles… Au programme : jeux vidéo (one more time) et blog sociologique.




A la suite de mon dernier billet, consacré à Grand Theft Auto, Laurent Trémel a eu la gentillesse de m’envoyer un lien vers l’un de ses récents articles à ce propos – ce pourquoi je le remercie. Le papier s’intitule « GTA IV serait-il un produit éducatif ? ». Plutôt militant – dans le bon sens du terme, c’est-à-dire argumenté -, le propos se concentre sur le traitement plutôt positif qu’a reçu GTA IV dans les médias, et notamment dans l’article de Libération que j’avais moi-même critiqué (pour d’autres raisons).

Laurent Trémel soulève ici un problème important, que je n’avais pas abordé. Si les individus reçoivent les produits culturels en fonction de leurs dispositions incorporées, ils acquièrent aussi dans la pratique et la consommation de ces biens de nouvelles dispositions, ou, du moins, y trouvent matière à renforcement ou à transformations de leurs dispositions (j’avoue me sentir proche de Lahire sur tout ce qui concerne la socialisation). En un mot, les jeux vidéo sont un mode de socialisation, comme le sont également la télévision, Internet, le cinéma, les livres, etc. Reste que seule une enquête sur la question permettrait de savoir ce que les individus – pris dans leurs différences sociales – retiennent des jeux vidéo réalistes violents.

L’article de Laurent Trémel se trouve sur le forum de Philippe Meirieu. Du coup, ça me fait un site de plus à surveiller… Ce serait mieux avec un fil RSS, je dis ça, je dis rien…

Je l’avoue : quand j’ai tapé « blog sociologie » sous Google, je vérifiais à quel rang apparaissait le mien. Je suis comme tous les blogueurs : doté d’un ego confortable. Bref. A défaut de retrouver mon site, je suis tombé sur un autre blog consacré à la question. Et c’est sans doute mieux. Du coup, je vais le rajouter à mes liens.

Il s’agit de Frédérique socioblogue, tenu par Frédérique Giraud, élève à l’ENS-LSH. Il y a encore quelque temps les normaliens étaient mes ennemis jurés : concurrence pour l’agrégation de sciences sociales oblige. Mes collègues pourront témoigner s’ils le souhaitent. Mais maintenant, tout ça est fini… Et il faut reconnaître qu’il est très bien ce socioblogue : notes claires et efficaces, format blog maîtrisé, érudition et références.

Parmi les notes qui ont retenu mon attention, en voici une sur le niveau des élèves qui explique, de façon très simple, pourquoi les sociologues ont du mal à faire accepter l’idée que les élèves ne sont pas de plus en plus mauvais, de plus en plus ignorant, et que tout va en eau de boudin. Pour en avoir fait l’expérience plusieurs fois cette année, je suis assez sensible aux oppositions que soulève cette idée pourtant argumentée. Malheureusement, le corps enseignant dans son ensemble a lui aussi ses prénotions.


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Grand Theft Auto : Consommation n’est pas adhésion

Il fut un temps lointain1 où, le cœur battant, je courrais à la sortie des cours jusqu’au magasin de jeux vidéo, à quelques rues de mon lycée, pour mettre la main le premier sur le dernier Zelda, fraîchement sorti du carton par un vendeur qui n’aurait pas dépareillé dans les Simpson. Aujourd’hui, les adolescents font des réservations des semaines à l’avance et ne connaissent plus le frisson de la chasse. Ah, nostalgie… A cette époque déjà, lorsque les médias se saisissaient de la question des jeux vidéo, ce n’était pas bon signe pour ces derniers. Tout y est passé : paralysie du pouce, épilepsie, encouragement de la violence… A côté du rock et des jeux de rôle, les jeux vidéo figurent en bonne place parmi les loisirs qui provoquent des « paniques morales ». Et la sortie de Grand Theft Auto IV ne devrait pas arranger les choses. Quelques réflexions sur les liens entre jeux vidéos et violence (parce que moi aussi, je peux parler de jeux vidéo, non mais).




1. Les jeux vidéo sont-ils révélateurs de notre société ?

A l’occasion de la sortie du quatrième volet de la saga GTA, une interrogation revient régulièrement dans les médias : dans quelle mesure un tel jeu, et plus généralement les jeux vidéo en général, est-il révélateur de notre société ? L’aspect violent et immoral du jeu – le joueur incarne un mafieux qui va patiemment gravir les échelons en volant des voitures, tuant des rivaux, vendant de la drogue, ayant des relations avec des prostituées, etc. – rend évidemment cette question plus prégnante : déclin de notre société vers la violence, entreprise de « décivilisations », perte de repères... Bien des lieux communs peuvent trouver une apparente confirmation dans la sortie et le succès d’un tel jeu.

Si bien des interprétations sont possibles, elles ne peuvent pour autant prétendre toute au même statut, surtout si l’on s’impose certaines exigences scientifiques [1]. Il faut donc définir dans quelle mesure les jeux vidéo peuvent prétendre être des manifestations de quelques tendances sociales plus profondes, et préciser la façon dont il faut les interpréter. C’est ce que je me propose de faire à partir du cas de GTA.

Pour cela, et comme je vais nécessairement me livrer à la critique de quelques interprétations trop rapides et autres surinterprétations, il faut bien partir de l’une d’entre elle, ne serait-ce que pour éviter de batailler contre un homme de paille. J’aurais pu recourir à celles de Famille de France, association qui a souvent prise à parti les jeux vidéo trop violents ou trop « explicites ». Mais afin que la chose ne soit pas trop facile, je préfère partir de l’interprétation proposée par un journaliste de Libération dans cet article :

« Si GTA fait aussi fortement écho chez les jeunes générations contemporaines, c’est aussi au nom de motifs plus sensibles : elles y retrouvent sans doute une certaine dureté du monde moderne, son pessimisme instable et son insécurité foncière, mais transfigurés dans un espace de jeu et de liberté. Il est donc temps de regarder en face cet abondant coffre à jouets virtuel que les jeunesses du globe se sont choisi pour soupape »

L’article met également en avant l’aspect violent du jeu comme une explication de son succès. L’interprétation est claire et se décline en deux temps : (1) GTA manifeste la violence du monde contemporain, (2) dans laquelle les jeunes se retrouvent, ce qui explique son succès. Cela exige de traiter le problème en deux temps : d’un côté, il faut juger du contenu de GTA et des autres jeux violents (partie (1) de l’interprétation), de l’autre, il faut s’intéresser à sa réception par les joueurs (partie (2) de l’interprétation).

On est en droit d’être sceptique devant une telle interprétation. Il faut rappeler que le succès d’un bien culturel, quel qu’il soit, ne permet pas de déduire directement une adhésion des consommateurs à ses différents aspects. Comme le rappelle Eric Macé [2], les industries culturelles se nourrissent bien de ce qui se passe dans la sphère publique, mais sans avoir de certitude quant à ce qui va ou non « fonctionner ». L’économie culturelle est avant tout une « économie de paris » : le « grand public » est un ensemble hétérogène, un même bien peut fonctionner dans divers groupes pour des raisons différentes (certains apprécieront les qualités proprement ludiques d’un jeu, d’autres les prouesses techniques des programmeurs, d’autres encore le développement d’un univers particulier, etc.) sans qu’il soit possible d’en tirer des conclusions claires. Un producteur de télévision résume parfaitement cela en disant que la meilleure stratégie possible, c’est de « throwing mug against the wall and seeing what sticks » (« balancer la sauce sur le mur pour voir ce qui reste collé »).

GTA s’est donc probablement nourri de ce qui se passe dans la société, et ses créateurs ont fait le pari qu’un tel jeu fonctionnerait – pari sans doute risqué pour le premier opus, nettement moins au fur et à mesure que la série s’installait. Mais il est pour autant difficile d’en isoler un aspect particulier – la violence – et d’en conclure à un lien avec l’état de la société. Le jeu le plus vendu au monde fut, sauf erreur de ma part, Super Mario Bros sur NES : doit-on en conclure que dans les années 80 la société était particulièrement bien disposée par rapport à l’écrasement des champignons maléfiques et des tortues ? L’aspect violent et immoral de GTA explique sans doute une part de son succès auprès d’une partie du public, mais ce n’est pas le seul et il faut préciser en quoi.

2. GTA, figure de l’innovateur

Il faut tout d’abord se demander si la violence est bien l’aspect central du contenu de GTA. Et il y a tout lieu d’en douter. Laurent Trémel [3] propose, dans ses différents travaux, une autre interprétation intéressante sur les jeux vidéo et leurs contenus, à partir d’un corpus plus important qu’un seul exemple. Il met en avant le fait que beaucoup de jeux vidéo se trouvent en correspondance avec une certaine « idéologie dominante ».

En effet, dans la plupart des jeux vidéo, il est proposé au joueur d’accumuler diverses « grandeurs », de s’élever dans une hiérarchie ou dans une société, souvent en étant parti de rien. On reconnaîtra là une certaine figure mythique du « self-made man ». Ainsi, même dans un jeu vidéo comme The Legend of Zelda, quelque soit l'épisode que l'on considère, le joueur contrôle un jeune homme, voire un jeune garçon, partant de rien pour aller sauver le monde et la princesse Zelda. Les FPS (« First Person Shooter ») sont dans la même veine : un soldat ou une équipe de soldats seuls contre tous, qui, par leur très grande efficacité dans l’art de la guerre, parviennent à se sortir des situations les plus difficiles. On ne s’étonnera donc pas qu’un auteur comme Tom Clancy ait pu participer à la conception scénaristique de tels jeux. Cette représentation ne découle cependant pas seulement d'une adhésion à certaines figures du capitalisme, mais également de contraintes purement ludiques : être seul contre tous - jusque dans les formes extrêmes des « beat'em up », du mythique Double Dragon aux récents Dynasty Warriors - est sans doute la forme la plus amusante jeu. Même lorsqu'il s'agit de se mettre dans la peau d'un modeste fermier, comme dans Harvest Moon, on assure tous les travaux seuls ou presque et on vise à la meilleure ferme du coin. Un jeu centré sur le quotidien doit lui recourir à des principes beckeriens pour être amusant.

L'exercice d'une idéologie peut se lire à un autre niveau, ce qui vient renforcer la thèse. Les lieux représentés et les références culturelles qui existent dans les jeux vidéo sont majoritairement de nature occidentale et japonaise. Laurent Trémel illustre cette idée avec le cas du jeu Civilization qui propose de bâtir sa propre civilisation en partant de rien pour arriver à la conquête spatiale. Or l'échelle du développement qui est retenue dans le jeu est clairement une échelle occidentale : les différentes étapes correspondent à celle de l'Europe, les monuments que le joueur peut décider de construire sont essentiellement issus de cette culture, et le continent américain est d'entrée de jeu habité par de futurs « gringos » et non des amérindiens... Il ne faut pas pour autant conclure à une espèce de complot général pour la domination occidentale pour lequel les jeux vidéo sont une arme parmi d'autres. Les concepteurs de jeux, comme nous tous, travaillent à partir de ce qu'ils connaissent et réintègrent dans leurs productions culturelles des valeurs, des représentations, des conflits à l'oeuvre dans la société, etc.

GTA IV s'inscrit bien dans cette veine : on y retrouve un héros parti de rien qui s'élève à la force du poignet dans la hiérarchie sociale, en acquérant peu à peu tous les « signes extérieurs de richesse » : grosses voitures, argent, femmes, etc. Rien de bien original là-dedans. Sur ce plan-là, GTA n'exprime pas grand chose de plus que la plupart des autres jeux vidéos ou que la production cinématographique moyenne. Ceci dit, les moyens mis en œuvre dans le jeu pour parvenir à ces fins sont, eux, clairement « illégitimes » : usage de la violence, du vol, du meurtre, du proxénétisme, etc. Ce n’est rien de moins que la figure de l’innovateur au sens de Merton [4] qui apparaît. Merton définit cinq types de comportements individuels selon l’adhésion ou non aux valeurs dominantes et le type de moyens utilisé : conformiste (adhésion aux valeurs/moyens légitimes), ritualiste (non-adhésion/respects des moyens), évasion (non-adhésion/abandon de tout moyen pour atteindre ses objectifs), rébellion (non adhésion/usage de moyens illégitime), innovation (adhésion/non respects des moyens). Les quatre dernières attitudes sont considérées comme déviantes. GTA met donc en scène cette dernière figure de l’innovateur : les objectifs sont ceux de l’idéologie dominante, les moyens ne sont pas ceux légitimes (prévus pour), mais « originaux ».

Ceci amène à s’interroger sur le degré de « subversion » du jeu : GTA est-il aussi subversif qu’il en a l’air ? Certes, il met en scène des comportements déviants, mais n’en est pas pour autant révolutionnaire. L’innovateur, dans le sens de celui qui cherche à s’affranchir des règles trop contraignantes pour parvenir aux mêmes fins que les autres, ne peut pas se concevoir comme un contre-modèle dans la forme actuelle du capitalisme [5], bien au contraire. La production d’un jeu comme GTA n’est finalement pas si étonnante : il ne fait que reprendre des thèmes majeurs de la sphère publique, comme tout bien culturel. Faire du « pessimisme » d’un tel jeu le ressort de son succès – comme le journaliste d Libération – peut donc paraître exagéré.

3. La violence comme distinction

Reste à s’interroger sur la place de la violence dans le succès du jeu. Car si on peut montrer que le contenu d’un bien culturel est le produit d’un certain état de la sphère publique [2], il ne faut pas trop vite en conclure que son succès découle d’une adhésion à ce contenu. Celui-ci peut l’objet de réceptions diverses et sur lesquels les créateurs et producteurs n’ont pas un contrôle absolu.

On peut ici se souvenir que les pratiques culturelles sont « classantes » : consommer certains types de bien est une façon de manifester son appartenance à un groupe. C’est donc un moyen de distinction [6]. Cette distinction ne se fait pas forcément entre grandes classes sociales – classes populaires, petite bourgeoisie, bourgeoisie – mais aussi entre des groupes plus fins : genre, génération, voire « distinction de soi à soi », etc. [7] En gardant cela en tête, on peut s’interroger sur l’émergence du thème de la violence dans les jeux vidéo.

Celui a toujours plus ou moins existé, dès les premiers jeux vidéo – on peut penser à Wolfenstein 3D, premier FPS de l’histoire. Cependant, on peut estimer qu’il y a un tournant vers le milieu des années 1990, en particulier avec l’arrivée de la Playstation de Sony. A ce moment-là, les jeux reprenant des thèmes « adultes » vont se multiplier et se répandre, Resident Evil fournissant un très bon exemple de ce tournant. Cela a pu aller jusqu’à des cas extrêmes comme I have no mouth and I must scream (sur PC) adapté d’une nouvelle d’Harlan Ellison, dont toute une séquence de jeu, se déroulant dans un camp de concentration nazi, fut censuré en France et en Allemagne.

Cette évolution peut s’expliquer de trois façons. Tout d’abord, les joueurs ont grandi : activité essentiellement infantile ou limitée à des passionnés d’informatique, le jeu vidéo devient de plus en plus une occupation adolescente répandue, plus à même de recevoir ce genre de jeu. Il y a aussi une stratégie commerciale de Sony et de Sega face à Nintendo qui a longtemps dominé le marché du jeu vidéo. Cela avait déjà commencé avec Sonic, la mascotte de Sega, dont l’allure générale se voulait plus « cool », plus « adolescente » que le rondouillard Mario et ses petits champignons (même si le gameplay des Sonic est infiniment moins riche que celui des Mario2). Enfin, les capacités techniques des consoles et des ordinateurs autorisent des jeux plus réalistes et offrent donc plus de possibilités aux créateurs qui peuvent aller puiser plus facilement dans le cinéma ou la bande dessinée des thèmes plus adultes.

Le fait qu’il s’agisse de thème plus « adultes » est particulièrement important. Quand on y pense, exploser des zombis n’est pas beaucoup plus mature que d’écraser des champignons. Sauf si on prend en compte que les jeunes utilisent les jeux vidéo comme forme de distinction : jouer à des jeux dont les thèmes sont « adultes » montre que l’on est un grand, que l’on ne reste pas cantonné dans le monde de l’enfance. Or la contrainte du groupe de pair sur les jeunes est assez forte, comme le révèle l’enquête de Dominique Pasquier sur les pratiques culturelles des lycéens [8].

Dans cet ouvrage, la sociologue met en avant le fait que la légitimité culturelle s’est progressivement déplacée depuis l’époque à laquelle écrivait Bourdieu. Celle-ci se conçoit de moins en moins sur un mode vertical (des classes supérieures aux pratiques légitimes, enviées par des classes moyennes et inférieures) que sur un mode horizontal, c’est-à-dire s’exprimant tout d’abord entre pairs. Ce sont les « copains et copines » qui assurent la socialisation culturelle, avec comme instance de légitimation non l’école mais les médias. De ce fait, la culture dominante n’est plus la culture des classes dominantes, mais la culture populaire. C’est particulièrement vrai pour les jeux vidéo dont la pratique s’appuie sur des réseaux de relations, tant pour l’entraide que pour le jeu en commun.

La cartographie des cultures communes se modifient en conséquence : les groupes se dessinent moins en fonction des classes ou des catégories sociales qu’en fonction du genre ou de l’âge. Les comportements de distinction demeurent importants. Ainsi, dans l’univers culturel des lycéens, Dominique Pasquier distingue une culture dominante et une culture dominée : les goûts des garçons pour la « culture de rue » - le rap par exemple – perçue comme « authentique » s’oppose à celui des filles pour des musiques commerciales dévalorisées parce que « sentimentales ». Une véritable ségrégation sexuelle s’instaure en matière culturelle. On comprend bien que les garçons n’ont aucune envie d’être assimilés aux valeurs dévalorisées de la culture féminine.

De même, le passage à l’adolescence se caractérise par une transformation de l’identité : l’enfant cesse d’être le « fils de ses parents » pour devenir un individu s’appartenant à lui-même [9]. Ses goûts et pratiques culturelles doivent donc également mettre à distance le monde de l’enfance dont il se détache progressivement, ainsi que le monde culturel des parents – ou, tout au moins, le monde culturel que les parents proposaient (considéraient comme acceptable) à leurs enfants. Dans cette perspective, il y a aussi distinction par rapport aux classes d’âges inférieures : les « adonaissants » puis les adolescents sont sommés de s’affirmer comme individu à part entière, autonome. Ils doivent pour cela recourir à des ressources collectives : celles qu’offrent la culture de masse juvénile qu’ils peuvent affirmer comme leur « goût à eux ».

La violence des jeux vidéo – qui fait suite à celle de la musique ou du cinéma – peut se comprendre comme une distinction par rapport à des formes culturelles dominées ou dépassées. Elle est un moyen de s’affirmer « contre », de « se poser en s’opposant » à la fois comme individu autonome (« mes goûts sont différents, ils sont les miens propres ») et comme membre d’un groupe (« je suis un jeune, je suis un garçon »). L’interdiction au moins de 18 ans d’un produit culturel, comme c’est le cas pour GTA IV, renforce alors son potentiel distinctif.

4. Conclusion : les risques de l’interprétation

Voici donc une interprétation différente du rôle de la violence dans le succès d’un jeu comme GTA IV. Cette interprétation, comme celle avancée par le journaliste de Libération, ne doit cependant pas être surestimée : il ne s’agit là que d’une hypothèse théorique, bâtie sur mes connaissances de l’histoire du jeu vidéo et quelques théories et travaux sociologiques. Elle mériterait d’être testée empiriquement : des entretiens avec des joueurs pourraient faire l’affaire. Je n’ai malheureusement pas le temps de me livrer à cet exercice. En outre, je pense qu’elle dépasse le cas de GTA et s’applique sans doute mieux à un ensemble de jeux qui recourent à des thèmes « adultes » (de Resident Evil à Devil May Cry).

Je crois cependant cette hypothèse plus crédible que celles généralement avancées sur la violence dans les jeux vidéo, et plus généralement dans les productions culturelles. Elle respecte en effet ce qui constitue à mon sens un véritable principe de la pratique sociologique : ne pas confondre consommation et adhésion. Les individus réinterprètent et retravaillent les produits qu’ils reçoivent et peuvent leur prêter un sens bien différent de celui des concepteurs, et plus encore que celui qu’y voit un observateur extérieur. De ce fait, il faut toujours tenir compte des conditions de réception et plus précisément des ressources, des positions et des dispositions de ceux qui reçoivent. C’est ce que j’ai essayé de faire en tenant compte de la situation des adolescents et des jeunes, et plus précisément de leurs positions sociales. Oublier les conditions particulières des pratiques, c’est toujours prendre le risque de la surinterprétation [1].

Notes :

1 Comment ça, la semaine dernière ?

2 Cet avis ne souffrira d’aucune contestation.

Bibliographie :

[1] Voir notamment Bernard Lahire, « Risquer l’interprétation », L’esprit sociologique, 2007

[2] Eric Macé, « Mouvements et contre-mouvements dans la sphère publique et les médiacultures », in Eric Macé, Eric Maigret, Penser les médiacultures, 2004

[3] Voir notamment Laurent Trémel, Tony Fortin, Philippe Mora, Les jeux vidéos : pratiques, contenus et enjeux sociaux, 2006

[4] Robert K. Merton, Social Theory and Social Structure, 1956

[5] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999

[6] Pierre Bourdieu, La distinction, 1979

[7] Bernard Lahire, La culture des individus, 2004

[8] Dominique Pasquier, Cultures lycéennes, 2005

[9] François De Singly, Les adonaissants, 2006


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Les femmes sont moins délinquantes que les hommes. Et alors ?

Voilà en gros ce que j’ai pensé en lisant l’article de Luc Bronner dans le Monde : « Délinquance : le problème c’est l’homme ». L’argument en est simple : la délinquance est, à quelques exceptions près, une affaire d’homme, c’est ce que montrent les statistiques. De là, on en conclut que… Et bien, c’est justement là le problème.




En effet, l’article décline longuement cette même idée : les hommes sont largement plus représentés dans les statistiques de la délinquance que les femmes. Quelques prudences sont prises quant à ces statistiques – qui mesurent l’activité de la police et/ou du système judiciaire et non la délinquance elle-même – mais on ne se détache jamais du simple constat empirique, détaillé pour chaque catégorie de délinquance possible. En gros, on dispose d’un « fait brut », sans théorie ni rien. Et, tant d’un point du vue scientifique que d’un point de vue politique, cela n’a au final pas grand intérêt.

D’un point de vue scientifique, c’est-à-dire si l’on s’intéresse aux connaissances et aux savoirs, l’enjeu est de savoir pourquoi les femmes sont si peu représentées parmi les délinquants. Le constat empirique n’a de sens que placé en confirmation d’une proposition théorique, et donc en relation avec celle-ci. En l’état, on en reste à l’état d’une corrélation entre le fait d’être un homme et celui d’être délinquant. Or, comme les scientifiques du social (je ne peux m’empêcher de penser que cela sonne moins bien que « social scientist ») ne cessent de le répéter corrélation n’est pas causalité. Le problème est bien de définir la nature du lien entre les deux données – le genre et le comportement délinquant. Il peut y avoir de simples effets de composition.

Par exemple, Luc Bronner évoque la participation aux émeutes de 2005, où les personnes appréhendées sont exclusivement de sexe masculin. Hughes Lagrange [1] a montré que, concernant ces mêmes émeutes, un quartier avait d’autant plus de chance d’avoir connu des émeutes que la part des familles nombreuses y est importante. Cela s’explique par le fait que lorsque la taille de l’appartement de ne permet pas à tous les enfants de disposer d’un espace à eux, ils se tournent plus facilement vers la « culture de rue ». Or, les filles s’intègrent moins dans cette culture parce que, dans les catégories populaires urbaines concernées, les filles reçoivent la charge d’aider leurs mères dans les tâches ménagères, et sont donc moins tournées vers l’extérieur. Il n’est donc pas dit que, placer dans la même situation que les garçons, les filles n’adoptent pas également des comportements délinquants. Dans ce cas-là, le genre n’est pas le facteur explicatif, et le fait rapporté dans l’article perd de sa force.

Conséquemment, ce fait apparemment « brut », puisque découlant des statistiques, n’est pas aussi bien établi que le journaliste semble le croire. Il faudrait compléter par un raisonnement « toute chose égale par ailleurs » : le genre est-il plus explicatif que les autres données ? Si on compare une fille et un garçon délinquant distinct seulement par leur genre (même catégorie sociale, même habitat, mêmes socialisations, etc.), trouve-t-on encore une différence significative ? Ce n’est pas sûr. S’ils ne sont pas interrogés correctement, les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. A la rigueur, cette information peut inviter à s’intéresser de plus près aux modes de socialisation genrés et à les utiliser comme expérience naturelle pour tester des propositions théoriques.

Reste que l’information pourrait avoir une pertinence en terme de politique publique : il pourrait aider à orienter l’action en vue de limiter la délinquance. Ici, la référence est clairement faite, dans l’article, avec une autre corrélation qui a fait un certain bruit ces derniers temps : les femmes conduisent mieux que les hommes. On a bien ici une information utile aux pouvoirs publics : peu importe par quel processus les femmes deviennent plus prudente que les hommes, le fait est que si on les incite à conduire plus souvent, on peut espérer réduire les accidents. Quoique je reste un peu sceptique : il est possible que les femmes provoquent moins d’accidents parce que les mauvaises conductrices – se sachant mauvaises – conduisent moins (soit en utilisant d’autres moyens de transports, soit, lorsqu’elles sont en couples, en laissant conduire leur conjoint). Leur calcul changera peut-être si on les y incite, par exemple en baissant le prix des assurances pour les femmes qui conduisent.

Mais concernant la « sous-délinquance » des femmes, on voit mal quel type de politique pourrait en découler, l’article restant d’ailleurs muet sur cette question. On ne peut pas décemment inciter les hommes à devenir des femmes… ni essayer d’inciter les femmes à s’installer dans les quartiers où la délinquance forte dans l’espoir de la faire diminuer. Même si on le faisait, le gain est loin d’être assuré : si la délinquance ne provient pas du genre (d’un point de vue causal) mais d’autres facteurs, la délinquance féminine risquerait simplement d’augmenter. On bute sur un problème classique : on ne peut pas construire une bonne politique sur un raisonnement peu convaincant.

Luc Bronner évoque cependant la question de la communication : « De telles données devraient, en toute logique, interpeller les autorités et amener des réflexions sur les politiques de lutte contre la délinquance, notamment la prise en compte du sexe. Au minimum en termes de communication » (c’est moi qui souligne). Mais là encore, ce n’est pas très convaincant : il est fort possibles que les représentations médiatiques de la délinquance aient déjà intégré ce dimension « masculine ». Si on s’en tient la délinquance juvénile, Laurent Mucchielli montre, en s’intéressant au traitement médiatique de cette question, que les figures masculines et féminines sont bien distinctes et largement caricaturales : d’un côte, le « garçon arabe », délinquant, violent, violeur, de l’autre, la « fille voilée », voilée de force, violée, victimes [2]. Qu’est-ce que la communication politique pourrait bien ajouter à cela ? N’y a-t-il pas un risque à renforcer certains préjugés ? Les femmes apparaissent déjà assez peu dans les médias en tant que délinquantes, sauf à l’occasion de quelques faits divers aussi sordides que rares (comme les infanticides), et même dans ce cas-là il est possible que leur traitement soit différent que celui des hommes (même s’il faudrait ici une enquête en la matière).

Au final, cet article permet de saisir les dangers des « faits bruts ». Faute de soumettre les résultats statistiques à une critique suffisante, le risque est grand de retomber sur certaines formes de naturalisme : les femmes seraient moins délinquantes que les hommes parce que femmes, c’est-à-dire parce qu’elles sont « naturellement » plus douces que les hommes. Comme dans la célèbre chanson de Renaud, ce genre d’affirmations a priori « positives » n’en restent pas moins profondément machiste. L’article de Luc Bronner, sans doute écrit avec les meilleures intentions du monde, ne parvient pas à éviter ces écueils. Et ce parce qu’il se contente de regarder des « faits », du « concret », de trop près : à trop se rapprocher du réel, on finit par ne plus le voir entièrement. Et regarder un détail d’un objet mène trop souvent à des erreurs, comme les aveugles essayant de comprendre ce qu’est un éléphant en n’en touchant que la trompe ou que la patte. C’est le malheur de tout forme d’inductivisme. Et je ne me priverais pas du plaisir de conclure en rappelant que les sciences économiques et sociales sont un moyen d’éviter de tomber dans ce genre de piège…

Bibliographie :

[1] Hughes Lagrange, Marco Oberti, Emeutes urbaines et protestation, 2006

[2] Laurent Mucchielli, Le scandale des « tournantes », 2005



Edit : je viens de lire les commentaires des lecteurs du Monde sur l'article que je critique. Et ben, ça y est, je déprime.


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Sauvons les sciences sociales

Je signale ici la pétition lancée par le collectif "Sauvons la recherche" pour défendre les sciences humaines et sociales au CNRS (et le CNRS aussi du même coup d'ailleurs).

Une pétition de plus, donc.

Les temps sont un peu gris en ce moment pour les sciences sociales. J'aimerais bien dire que le "pire n'est jamais certain", mais c'est devenu une trop grande banalité pour que je m'y risque. Mais le coeur y est...

See ya.

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Des lycées professionnels invisibles

Je découvre, au hasard de rezo.net, un nouveau blog étrangement nommé Sous-prof. De quoi s’agit-il ? Du regard d’un « prof de LP, militant syndical, formateur, débarqué il y a dix ans de sa province en banlieue parisienne ». Kezako LP ? Lycée professionnel, bien sûr. Un acronyme peu courant, pourtant, dans le débat public français. D’ailleurs, Dan Lemille, le prof de LP en question, se propose de nous donner accès à un « monde que l'on ignore que l'on feint de ne pas voir, c'est plus rassurant ». Sa première note – intitulée « Je forme ceux qui vont repasser vos chemises, passer le balai » - nous fait part de son amertume et le mérpis devant l’indifférence et le mépris qui frappe aussi bien son métier que ses élèves. L’entreprise n’en est que plus salutaire : on ne parle pas assez des lycées professionnels. Mais pourquoi sont-ils aussi invisibles ?




On peut faire diverses hypothèses pour expliquer cette invisibilité. La première, et la plus simple, consiste à souligner que très peu de ceux qui sont en position de donner de la visibilité à un phénomène sont passés par les LP : non seulement les journalistes et les hommes politiques – étonnant, non ? – mais aussi les sociologues et les autres chercheurs en sciences sociales, qui accordent peu de place à l’enseignement professionnel comme objet d’investigation et de savoir. Dans ce dernier cas, il y a aussi un problème de construction des problèmes sociaux : une frange de la sociologie française est tournée vers l’exploration des situations problématiques, des questions d’actualité, etc. souvent avec une orientation militante ou critique. Les LP ne semblent pas faire partie de celles-ci.

Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils sont « coincés » entre deux autres représentations de la jeunesse : d’un côté, la jeunesse délinquante des cités populaires, abordée plus souvent par la sociologie urbaine ou de la déviance que par celle de l’éducation, de l’autre, les étudiants et leurs diverses difficultés, comme le déclassement et la perte de valeur des diplômes.

Entre ces deux, les LP semblent moins « poser problème ». D’une part, s’inscrivant dans la formation professionnelle, ils sont en quelque sorte à l’abri de pas mal des critiques qui frappent le système éducatif français : on ne peut pas leur reprocher d’être opposé à l’entreprise… Du coup, ce n’est pas là que se place l’urgence en matière éducative, plus tournée vers les « enfants malades » que peuvent constituer le collège et l’université. D’autre part, les élèves de ces lycées disposent de moins de ressources pour se mobiliser : les étudiants ne se privent pas pour faire entendre leur voix, et même les « racailles » peuvent, en adoptant la forme émeutière, faire des rentrées souvent fracassantes dans la vie politique française. Les premiers disposent d’organisations, d’une tradition militante ancienne, de répertoires d’actions, les seconds de la radicalité que confère une grande frustration. Les élèves de LP n’ont rien de tout cela. C’est sans doute là que se trouve la principale cause de l’invisibilité des LP : dans le peu de ressources dont ils disposent pour l’action collective.

Pourtant, il semble bien y avoir des problèmes qui mériteraient l’attention tant des scientifiques, pour proposer une compréhension de ce que la situation sociale de ces lycées a de particulier, que des politiques, pour transformer cette situation en problème social et y proposer des solutions. C’est ce qu’indique, en tout cas, Gilles Moreau en parlant de « double disqualification » de ces établissements scolaires [1].

Disqualification sociale d’abord : « école pour ceux qui n’aiment pas l’école », le passage par le lycée professionnel ressemble souvent à un fardeau pour ceux qui en font l’expérience. Presque toujours issus de milieux populaires, avec parfois des trajectoires difficiles, le LP apparaît pour eux comme un stigmate supplémentaire : ils ne sont pas seulement dans les mauvaises filières, mais aussi dans celles qu’il éviter à tout pris. Elles leur ont souvent été proposées « faute de mieux », parce qu’il fallait bien les mettre quelque part malgré un échec scolaire déjà fort. Ce qui rend le travail des enseignants, pour les remotiver, les impliquer, et, finalement, leur proposer une nouvelle socialisation, d’autant plus difficile.

Pourtant, ce stigmate, renforcé par l’invisibilité dont il a été question, n’est pas forcément mérité. Voilà un ensemble de jeune placé d’entrée de jeu hors de la jeunesse « normale ». Pourtant :

« Pour, qui connaît les élèves de LP sait combien ils sont avant tout des jeunes parmi les jeunes : des garçons qui rêvent d’"avoir une maison, une femme, une voiture", et des filles qui voudraient "être bien dans leur peau". Une vie de "petits salariés" les attend, pavillonnaires, populaires, ordinaires, précaires aussi » [1]

Disqualification scolaire ensuite : il s’agit peut-être de la disqualification la plus grave. Beaucoup de sections de LP disparaissent depuis plusieurs années. Mais surtout, les voilà concurrencer par un regain d’intérêt pour l’apprentissage, de la part des pouvoirs publics comme des organisations patronales, alors que l’enseignement professionnel y avait longtemps été préféré.

« Plus récemment, depuis les années 1990 et surtout 2000, l’Etat semble avoir choisi son camp en misant uniquement l’apprentissage salarié : la loi Balladur de 1993 ou la loi Borloo de 2005, pour ne citer que les plus importantes, vont en sens unique : dérégulation des conditions d’embauche des apprentis, campagnes de promotion et aides financières aux entreprises » [1]

Voilà qui fragilise encore les LP, qui n’en avaient pas forcément besoin. Marginalisés dans les politiques scolaires, les LP ne peuvent que rencontrer encore plus de difficulté à remplir leurs difficiles mais essentielles mesures qu’on ne leur apporte pas vraiment d’attention. Voilà à la fois une cause et une conséquence de l’invisibilité sociale…

Il faut en outre dire que la vision de l’apprentissage qui prévaut dans les médias est elle aussi biaisé : c’est plus souvent l’apprenti en BTS, en grande école ou de « l’université des métiers ». Or, ce n’est là qu’un « apprentissage d’en haut » somme tout bien marginal : 80% des apprentis sont en CAP, BEP, bac pro, ou brevet professionnel ou de maîtrise. Certains secteurs – la coiffure, la pharmacie – se trouvent « bouchés » : les aspirants apprentis doivent souvent frapper à la porte d’une cinquante d’entreprise avant de trouver une place, et certains doivent abandonner, faute de trouver un employeur. Les ruptures de contrat y sont également courantes, ce qui n’est guère encourageant.

Mais surtout, l’apprentissage n’est pas une alternative à l’école pour tous : les filles ne représentent que 30% des effectifs, les « jeunes issus de l’immigration » en sont quasiment absent. Et les réformes de ces dernières années n’y ont rien changé. De ce fait, il faudrait se poser la question des inégalités face à cette forme de formation professionnelle…

Ce qui se dessine devant le possible délitement des lycées professionnels – malgré les nombreux efforts que font ceux-ci, la plupart du temps dans l’ombre, en terme d’innovations pédagogiques, d’implication des jeunes dans l’entreprise, etc. – c’est le renforcement de certaines précarités et de certaines exclusions. Les nouveaux venus sur les marchés du travail se retrouveront en effet seuls, obligés de se débrouiller avec des systèmes de contrat de qualification, de formation continue et de validation d’acquis professionnel. Cette décollectivatisation de l’arrivée dans le monde professionnel n’est pas forcément une bonne nouvelle pour des populations qui disposent de très peu de ressources. La formation de ceux qui « vont repasser vos chemises, passer le balai », rien moins que les futurs employés et ouvriers de demain, mérite mieux.

[1] Gilles Moreau, « Ecole : la double disqualification des lycées professionnels », in Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, La France invisible, 2006


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