M. le Président m'a écrit

Et c’est fort civil de sa part. J’ai reçu, hier, la fameuse « lettre aux éducateurs » de Nicolas Sarkozy. En deux exemplaires, qui plus est – j’ignore pourquoi, mais ce n’est pas très développement durable tout ça. Pas de réaction politique dans la note qui vient – ce n’est pas mon rôle, ni l’objectif de ce blog – mais une remarque d’ordre épistémologique : le président veut enseigner les sciences (et la Science), mais en réduisant la place de la théorie… Petite critique d’une vue fausse répandue sur ce qu’est la science, en forme de défense de la théorie.




Commençons par relever le passage qui m’a fait bondir (enfin, ce n’est pas le seul qui m’a fait réagir, mais c’est le seul sur lequel je réagirais ici, à cause de ça et de ça aussi) :

« [Notre éducation] doit aussi réduire la place excessive qu’elle donne trop souvent à la doctrine, à la théorie, à l’abstraction devant lesquelles beaucoup d’intelligences se rebutent et se ferment. Il nous faire une place plus grande à l’observation, à l’expérimentation, à la représentation, à l’application »

Ce n’est pas la première fois que le président français s’en prend à la théorie. Les économistes en avaient déjà fait les frais, souvenez-vous :

« Inutile de réinventer le fil à couper le beurre. Toutes ces théories économiques... moi-même, parfois je suis un peu perdu. Ce que je veux c'est que les choses marchent »

Mes confrères mais néanmoins collègues économistes avaient alors réagi avec plus ou moins de violence, plus ou moins de désespoir, plus ou moins de développements.

L’idée est commune, courante et peut facilement se classer dans ce que l’on appelle le sens commun : pourquoi s’embarrasser de théories, d’abstractions compliquées et complexes qui font bobo à la tête, alors qu’il suffit de regarder autour de nous pour voir les choses ? Point de vue répandu, d’ailleurs, parmi les élèves, que ce soit au collège ou au lycée : la théorie, c’est dur et inutile. On le trouve encore plus facilement dans le domaine des sciences sociales, et pas seulement au niveau secondaire : la société, nous la connaissons tous, nous y vivons quotidiennement, nous savons comment elle marche, alors pourquoi passer par une abstraction complexe alors que le réel est si simple ?

Le problème est que Nicolas Sarkozy demande également aux éducateurs d’enseigner les sciences et la Science – je suppose qu’il entend par là « la démarche scientifique ». Dans ce cas-là, il devrait savoir, et tous les « éducateurs » avec lui, que l’une des premières choses que la Science doit nous apprendre est que ce qui parait évident n’est que rarement vrai. Et c’est le cas pour l’évidence que le réel est plus simple que la théorie. Karl Marx – dont je vous reparlerais longuement très bientôt – l’avait très bien exprimé :

« Il est apparemment de bonne méthode de commencer par le réel et le concret, la supposition véritable […] toutefois, à y regarder de près, cette méthode est fausse » [1] (voir ici pour le texte complet)

1. L’inductivisme et l’empirisme : des procédures scientifiques dépassés

Résumons : ce que Nicolas Sarkozy semble évoquer dans sa lettre porte un nom en épistémologie, on parle d’inductivisme ou d’empirisme. Ces deux méthodes ont en effet pour point commun de partir du réel, du concret, pour aller vers le savoir. Il suffit de regarder ce monde qui nous entoure pour le comprendre. En accumulant des descriptions, des observations, on parviendra au savoir et à la vérité.

Or, cela fait longtemps que ces méthodes ne sont plus en cours dans les sciences, sociales et autres – sauf peut-être par certains ethnologues ou anthropologues. Elles posent en effet d’énormes problèmes.

En effet, Hume avait signalé, en son temps, « le problème de l’induction » : il n’est pas possible à partir d’un nombre d’observations aussi grand soit-il de justifier logiquement une proposition de portée générale. Je peux observer 10 000 corbeaux noirs. Pourtant, je ne peux pas affirmer, à partir de ces observations, que « tous les corbeaux sont noirs ». Rien ne permet d’assurer que la 10 001 observations ne sera pas celle d’un corbeau blanc – il y a bien des corbeaux albinos… (je suis preneur de toute photo d’un corbeau albinos pour illustrer mon propos). Pour le dire plus généralement, n observations ne permettent pas d’affirmer que l’observation n+1 sera conforme aux précédentes.

Karl Popper [2] a apporté une solution à ce problème : celle de la démarche hypothético-déductive, qui part, en gros, de la théorie pour aller vers le réel. S’il n’est pas possible de vérifier un énoncé par un nombre élevé d’observations concordantes, il est possible de réfuter une conjoncture par une observation qui la remet en cause – notre fameux corbeau albinos. La tâche des scientifiques est alors de formuler des conjonctures, que l’on appelle « hypothèses », puis d’essayer de les réfuter en les confrontant au réel. Cette confrontation se fait cependant de façon contrôlée, c’est-à-dire en maîtrisant les différents paramètres en jeu, soit par l’expérience en laboratoire, soit par le comparatisme.

Gaston Bachelard exprimait déjà cette idée en disant que le vecteur épistémologique va du rationnel au réel et non l’inverse.

Bref, quelles sont les conséquences de tout cela ? Tout d’abord, il paraît difficile d’enseigner les sciences et leurs démarches aux élèves en empruntant un cheminement logique radicalement opposé à celui de la démarche scientifique. Mais surtout, il faut souligner qu’il n’y a pas de véritable opposition entre théorie et réel, entre abstrait et concret. C’est là un point que je vais encore préciser.

2. Ce qui est complexe et ce qui est simple

L’idée que formule Nicolas Sarkozy dans le passage qui m’intéresse se retrouve également chez de nombreux élèves : ce qui est complexe, c’est la théorie, ce qui est simple, c’est le réel. Cette vision, il faut le dire, est totalement fausse. Aucun scientifique un tant soit peu sérieux ne peut souscrire à cette idée.

En effet, ce qui est compliqué, c’est le justement le réel. Tenons nous-en à ma spécialité : l’étude des relations sociales et de la société qui en découle. Les relations sociales sont loin d’être simples : dans un pays de petit taille, démographiquement parlant, comme la France, elles se comptent en milliards. Ce qu’elles produisent, structures sociales, institutions, représentations, sont extrêmement complexes. La société française est un amas d’individu dont chacun est unique, et dont chaque relation avec un autre individu est tout aussi unique. En un mot, c’est le chaos, le bordel, le souk…

Un acte simple et quotidien, comme la consommation d’un produit, est en fait excessivement complexe : il y a le choix que fait l’individu, il y a les choix qu’il a fait avant, il y a les choix qu’il fera après, il y a les informations dont il dispose, il y a l’offre qu’on lui a faite et parmi laquelle il choisit, il y a les choix qu’ont fait les fabricants et les distributeurs, il y a les choix que font les autres, il y a la façon dont son geste est perçu par les autres, il y a la façon dont il perçoit la façon dont les autres perçoivent son geste… On pourrait continuer longtemps.

D’où l’intérêt des théories et des modèles, qui sont avant tout des schèmes d’intelligibilités. On peut les penser comme des cartes permettant de s’orienter dans la complexité du réel. Plus généralement :

« Un modèle est une construction, une structure que l’on peut utiliser comme référence, une image analogique qui permet de matérialiser une idée ou un concept rendus ainsi plus directement assimilable » [3]

Une théorie est donc avant tout une simplification qui permet de comprendre le réel. Toujours selon les mots de Marx, il faut s’élever de l’abstrait vers le concret et non l’inverse. Ces modèles ne se jugent pas à leur ressemblance avec la réalité – qu’ils ne visent absolument pas – mais à leur portée heuristique, c’est-à-dire à ce qu’ils permettent d’expliquer et de comprendre.

Ce point est d’autant plus important pour « l’éducateur » que, outre cette complexité du réel, l’élève doit apprendre qu’aucun de ces modèles n’épuise la réalité : ils ne sont que des regards portés sur celle-ci. Un botaniste, un sociologue et un biologiste n’auront pas le même point de vue sur une plante verte, mais aucun ne sera exclusif l’un de l’autre. Cela parce que chacun est une simplification volontaire de l’objet « plante verte » qui, entre son fonctionnement biologique, sa classification parmi les végétaux et la signification de sa possession et de son utilisation par les hommes, est sacrément plus compliquée que ce que ces larges feuilles pouvaient le laisser penser…

Dans cette perspective, les théories sont des boîtes à outil, selon l’expression célèbre de Joan Robinson. Elles permettent de poser des questions et doivent être remise en jeu à chaque application du réel. Lorsque l’une d’elle se trouve réfutée, selon le mot de Popper, on en bâti une autre. Il n’y a pas lieu, une fois de plus, d’opposer théorie et réel. Si l’on se risquait à le faire face à des élèves, on leur donnerait à coup sûr une image totalement fausse de ce qu’est la science.

3. Le réel sans théorie n’existe pas

Troisième et dernière objection : cette épistémologie spontanée qui veut que l’on puisse partir du réel et se passer de théories suppose que le réel peut se donner à voir directement, de façon évidente. Or, cela est on ne peut plus faux. Toute observation met en jeu de la théorie, c’est-à-dire des critères d’observation.

C’est pour cela que les scientifiques ont insisté, depuis longtemps, sur la nécessité de se libérer de ce que Durkheim appelait les « prénotions » [4], et plus généralement de rompre avec le sens commun :

« Construire un objet scientifique, c’est, d’abord et avant tout, rompre avec le sens commun, c’est-à-dire avec des représentations partagées par tous, qu’il s’agisse des simples lieux communs de l’existence ordinaire ou des représentations officielles, souvent inscrites dans des institutions, donc à la fois dans l’objectivité des représentations sociales et dans les cerveaux. Le préconstruit est partout » [5]

Le regard que nous portons sur le monde n’est jamais vierge : il est tributaire de tout un ensemble de représentations, de modes de pensée, qui nous viennent de ce que nous sommes des êtres sociaux. Nous avons donc des « théories spontanées » qui nous aident à penser le monde – les ethnométhodes que Garfinkel étudiait – qui naissent de notre expérience quotidienne. S’arracher de cette expérience, c’est justement sur cet objectif que l’école et les sciences se rejoignent.

La pensée scientifique consiste largement à se débarrasser de ces théories spontanées pour les remplacer par des théories construites et solides, dont on est cependant conscient qu’elles ne sont pas des vérités absolues mais des vérités scientifiques, c’est-à-dire susceptibles d’être dépassées si une théorie plus heuristique apparaît. Là où l’esprit scientifique diffère de la pensée commune, c’est qu’il soumet toutes ses propositions à la critique :

« Dans la formation de l’esprit scientifique, le premier obstacle, c’est l’expérience première, c’est l’expérience placée avant et au dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant de l’esprit scientifique. Puisque la critique n’a pas opéré explicitement, l’expérience première ne peut, en aucun, cas être un appui sûr » [6]

Bachelard disait également, formule célèbre reprise par Bourdieu, Chamboredon et Passeron [7], que le fait scientifique est « conquis, construit, constaté ». Cela signifie bien qu’il ne peut y avoir de fait scientifique tiré directement du réel : il faut le conquérir contre le sens commun, il faut le construire par la théorie, il faut le constater par l’expérience. Par exemple, pour qu’un sociologue puisse travailler sur une différence ou une inégalité sociale, il lui faut construire des catégories sociales – par exemple les professions et catégories socioprofessionnelles – qui ne sont pas exemptes de théorie, par exemple celle qui dit que rapprocher les individus sur la base de leur niveau hiérarchique, leurs diplômes et leurs revenus, est pertinent pour expliquer leur comportement. Il n’y a pas d’observation vierge de théorie.

4. De la démarche scientifique à la démarche pédagogique

J’entend venir les critiques à toute cette belle présentation : certes, tout cela est bel et bon pour ce qui est du travail du scientifique, mais ce dont Nicolas Sarkozy parle, c’est de l’apprentissage par les élèves. Ne vaudrait-il pas mieux leur apprendre simplement en partant du réel, afin d’intéresser ces chères têtes blondes ?

Remarque à laquelle je vais répondre immédiatement : non, cela est d’une part incompatible avec l’objectif d’enseigner une démarche scientifique et rationnelle aux enfants, et d’autre part, ce ne serait absolument pas leur rendre service.

Il n’est pas possible d’apprendre aux élèves la démarche scientifique en la prenant tout simplement à contre-pied. En outre, cette démarche scientifique est parfaitement compatible avec les apprentissages des élèves : il suffit de se référer aux modèles pédagogiques constructivistes. Ceux-ci indiquent que « les élèves n’apprennent pas en accumulant des observations, des constats, des listes de faits, mais dans le cadre d’une procédure d’investigation-structuration » [8]. Les élèves buttent d’abord sur un problème de connaissances, une énigme – on leur montre par exemple que la famille ne se réduit pas à sa dimension biologique – ce qui va les amener à rechercher des informations, à réaliser des observations guidées par les hypothèses qu’ils peuvent eux-mêmes émettre (tout cela se fait sous le contrôle et avec l’aide et la direction de l’enseignant bien entendu) : l’enseignant va leur donner une série de document, d’analyses et de faits sur lesquels ils vont travailler. Par exemple, les formes familiales dans d’autres sociétés, à d’autres époques, etc. Les connaissances ainsi obtenues sont ensuite reliées entre elles, mises en relation, structurées pour enrichir les connaissances des élèves. Il y a finalement bien peu de différences avec la démarche hypothético-déductive.

A cela, il faut ajouter qu’il serait particulièrement dommageable pour les élèves de leur donner cette fausse vision de la science. Toute leur vie, ils seront confrontés à des données et des résultats scientifiques. Il est essentiel pour eux de comprendre comment celles-ci sont produites, de pouvoir juger de leur qualité afin de se garder des charlatans de toutes sortes, et d’avoir le minimum d’esprit critique que la vie quotidienne et celle de citoyen requiert. Mais cet aspect des choses sera plus longuement développé dans la suite de mon « éloge (funèbre ?) des SES » (lisez vite la première partie si ce n’est déjà fait !) dans lequel la sociologie d’Anthony Giddens nous sera d’un grand secours. A venir donc.

5. Et, bien sûr, une conclusion

Le débat est bien plus large que la critique de quelques lignes de la lettre de Nicolas Sarkozy. Ce dont il est question, plus largement, c’est de l’éducation scientifique et la transmission des savoirs savants dans notre société, et de la place des sciences et des scientifiques. Une certaine forme de relativisme teinté d’un peu de populisme [9] – l’homme « du peuple » sachant tout mieux que tout le monde parce qu’il est « proche des gens » - se développe. Ce genre de vue fausse reprise par le Président contribue à construire cette représentation sociale.

L’école a bien sûr un grand rôle à jouer dans cette histoire : initier à la démarche scientifique, au plus proche de ce que font, justement, les scientifiques, est plus que jamais un objectif pertinent si on veut que la science, et tout ce qu’elle porte en terme d’innovations, d’inventivité et de raison (autant de valeurs et d’idées pour lesquelles la lettre de Nicolas Sarkozy ne tarit pas d’éloges), se développe et se renforce dans notre pays. En prend-t-on le chemin ? Je dois avouer que je demeure sceptique…

Bibliographie :

[1] Karl Marx, « Introduction générale à la critique de l’économie politique », Œuvres, Tome 1, (1857), 1965.

[2] Karl Popper, La logique de la découverte scientifique », 1934

[3] André Giordan, Gérard de Vecchi, Les origines du savoir, 1987

[4] Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895

[5] Pierre Bourdieu, Réponses (entretiens avec Loïc Wacquant), 1992

[6] Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, (1938), 1983

[7] Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, 1968

[8] Alain Beitone, Marie-Ange Decugis, Christine Dollo, Christophe Rodrigues, Les sciences économiques et sociales, Enseignement et apprentissages, 2004

[9] Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, 1989

31 commentaires:

Anonyme a dit…

Ca n'a rien à voir mais je n'aime pas tellement la citation de Durkheim. Il me semble que la science recherche la vérité, et non à épater le voisin. Et parfois, la vérité est connu de certains, ou de tous, mais le scientifique en apporte des preuves. Le raisonnement de Durkheim (et de bien d'autres avec lui) conduit à donner du poids aux arguments farfelus, voire aux théories du complot (c'est probablement vrai, puisque tout le monde pense le contraire) et à dénigrer un certain nombre de savoirs.

Clic

Denis Colombi a dit…

J'ai une lecture différente de cette citation : à mon sens, elle veut plutôt dire qu'il ne faut pas attendre de la science qu'elle vienne confirmer les préjugés des uns ou des autres. Toute attente non scientifique sera nécessairement déçue.

Ceci dit, vous me faites pensez qu'il est temps de changer cette citation ! Merci !

(Afin que votre commentaire soit compréhensible, je reproduis la citation en question ici : "S’il existe une science des sociétés, il faut bien s’attendre à ce qu’elle ne consiste pas dans une simple paraphrase des préjugés traditionnels, mais nous fasse voir les choses autrement qu’elles n’apparais­sent au vulgaire ; car l’objet de toute science est de faire des découvertes et toute découverte déconcerte plus ou moins les opinions reçues."
Emile Durkheim, Les Règles de la Méthode Sociologique, 1895"

Anonyme a dit…

amusant, je viens de lire votre billet, il est plutôt en opposition avec ce que je viens de raconter. Ceci dit, je n'en démords pas, Durkheim et Bachelard, je ne suis pas fan. Souvent, on trouve des écrivains qui font bien avant les sociologues, des descriptions très fines de certains mondes sociaux. Les sociologues systématisent, simplifient, modélisent, théorisent, (et effectivement une théorie c'est toujours plus simple que la réalité) mais ils ne révèlent rien. Et en général, quand ils tentent ce genre de choses, ils tombent à côté.
Je raconte souvent les choses comme ça aux étudiants: aller dans un bar, écoutez les discussions, y a de tout, du bon et du mauvais, des idées que vous trouverez géniales et d'autres nulles. Tout ce qu'un sociologue a dit a probablement été mieux dit dans un bar un jour, mais la différence, c'est que le sociologue fait le tri, vous ne trouvez pas comme dans un bar, comme parmi les proverbes, tout et son contraire, vous trouverez seulement des discours qu'une méthode scientifique a validé, au moins provisoirement.

Pour penser le contraire, il faudrait, il me semble, s'imaginer qu'hormis les sociologues, personne ne fasse preuve de réflexivité.

Encore Clic, qui, la prochaine fois, ne postera plus avant de lire ;)

Denis Colombi a dit…

"Les sociologues systématisent, simplifient, modélisent, théorisent, mais ils ne révèlent rien."

J'aurais ajouté "vérifient", mais je pencherais pour un oubli de votre part dans la liste, étant donné que c'était suggéré dans votre premier commentaire.

Sinon, je persiste à penser que le sociologue révèle beaucoup de choses : il y a en sociologie comme en économie des résultats contre intuitifs. Je pense toujours à cet exemple célèbre : en introduction de son cours, Lazarsfeld énumérait à ses étudiants des résultats évident que l'enquête American Soldier avait mis à jour, par exemple que les officiers noirs étaient rares puisque "le manque d'ambition des noirs est proverbial". Puis, une fois que tous les étudiants avaient bien acquisé à la longue liste d'évidence, il leur révélait que les résultats de l'enquête était tout à fait opposé à ce qu'il venait de dire ! Et il ajoutait que s'il avait commencé par énumérer les vrais résultats, tout le monde les aurait trouvé évident... De ce point de vue, la sociologie - comme toute science - révèle toujours quelque chose.

Le problème est que d'une part il arrive que le sociologue révèle des choses seulement à certains - la sociologie consiste largement à penser l'inégalité entre les individus et les groupes, ce n'est donc pas étonnant - et d'autre part, les résultats de la sociologie sont facilement repris et réinterprétés par les acteurs (Giddens parle à ce propos de la "double herméneutique des sciences sociales"). La dénonciation de l'idéologie du don à la Bourdieu est aujourd'hui largement passée dans les habitudes de pensée... mais sous une forme qui n'a plus grand chose à voir avec l'original. Le sens commun se nourrit des sciences sociales, mais à la différence de celle-ci il ne se soumet pas à la critique scientifique. Et là, on retombe sur Bachelard, Durkheim et consort.

Bref... Puis-je vous demander dans quelle université vous enseigner ? Seriez-vous par hasard le clic qui intervient également chez Olivier Bouba-Olga ? Dans ce cas, je vous ai croisé le plus anonymement du monde à une conférence de celui-ci à la Machine à Lire, à Bordeaux...

Anonyme a dit…

Je suis à Bordeaux, mais j'y étais vacataire et je n'y donne plus de cours, même si j'ai encore des cours ailleurs.
On s'est effectivement probablement croisé à la machine à lire, étant donné que je suis bien ce clic là... ;)
Bon, les sociologues révèlent parfois des choses, c'est vrai, j'y suis allé un peu fort (comme à mon habitude)... Et j'aime bien aussi ce que raconte Giddens (car il faut bien que l'université, et notamment la sociologie, serve à quelque chose).

Clic encore, qui signe ici parce que blogger est assez énervant...

Anonyme a dit…

je viens de découvrir le DU et c'est très réussi...

Le Monolecte a dit…

Suffit de demander : Voir le corbeau blanc!

Clément a dit…

Comment veux-tu être crédible face à un sarkozyste de base si la première citation de ton message est de Marx.

N'oublie pas que pour un sarkozyste il y a là un réflexe pavlovien : Marx, marxiste, staliniste, mur de Berlin, totalitarisme, 68tard, gauchiste, professeur, de SES, esprit déviant.

Du coup tu perds toute crédibilité à ses yeux. Non, le Sarkozyste il faut lui citer des auteurs qu'il aime, commencer par Finkielkraut (la nouvelle égérie), BHL, puis dire "selon un sondage Valeurs Actuelles/Mieux vivre votre argent/Le Figaro Magasine".

Conclusion je peux pas envoyer ton message (pourtant très intéressant) à mon oncle... Zut.

Denis Colombi a dit…

@Clément : dans la catégorie "commentaire qui m'a fait marrer comme un con devant mon ordi", nous avons un gagnant :)

Je sais qu'en citant Marx, je prend un risque... Heureusement que je n'ai pas encore de trolls qui trainent dans le coin...

Denis Colombi a dit…

Et merci au monolecte pour le corbeau albinos !

Pierre M a dit…

Un mot résume ma pensée après la lecture de ce billet : magistral.

@clic : je suis un peu navré de voir que l'on peut encore, en 2007, comparer les sociologues à des "écouteurs de discussions de bar" ;-))) Mais bon, tant pis.

@denis : 1) je vois que tu as quitté l'anonymat, au moment où tu publie une note critique sur le patron de ton patron, je trouve ça plutôt courageux ! J'ai eu plutôt tendance à faire l'inverse ces derniers temps ;)
2)je me souviens pas des corbeaux de Hume, par contre il me semble que c'est bien Popper qui prenait l'exemple de 1000 cygnes blancs (pas besoin d'albinos donc), et du 1001 cygne noir (précisons que s'il est tombé dans la mazout, la théorie scientifique n'est pas réfutée)

Pierre M a dit…

il fallait lire "dans LE mazout", évidemment.

Pierre, qui la prochaine fois relira avant de poster.

Denis Colombi a dit…

@ Pierre : la critique n'étant pas politique mais purement scientifique, et portant moins sur notre président que sur un lieu commun récurrent, je pense que le risque demeure calculer.

L'anonymat commençait un peu à me peser. Comme je me suis engagé à faire un blog apolitique, j'ai décidé de jouer cartes sur table.

(Patrick Bruel m'a assuré que c'était une bonne technique pour avoir l'ascendant psychologique, mais ça n'a rien à voir).

Pour l'histoire des cygnes, c'est bien ce qu'il me semblait, mais quand j'ai vérifié dans un Sciences Humaines, il était question de corbeaux... mystère que tout cela.

Anonyme a dit…

@ Pierre M: je n'ai pas dit que les sociologues étaient des "écouteurs de discussion dans les bars", mais que l'on peut trouver dans un bar des histoires de même valeur. Il y a une nuance (certains diraient, c'est pire... boarf...) ;)
Mais pour dire le fond de ma pensée, il me semble que votre formulation est finalement assez juste. La plus grosse partie de la recherche en sociologie est plutôt de type inductif, au grand dam de Popper...
Certes, "il y a toujours une théorie préalable à l'observation", mais enfin tout de même, n'importe quel doctorant commence en général sa thèse en découvrant que ça n'est pas du tout comme ça que ça se passe. Et il ramène des infos de ce qu'il va voir. Donc: le réel résiste, l'observation apporte des éléments imprévus. Un étudiant qui ne rapporte rien d'imprévu c'est qu'en fait, il vous ment: il n'est pas allé faire son terrain, il est allé se bourrer la gueule dans un bar. Or, s'il suivait mes conseils, il saurait qu'il peut faire les deux d'un coup!
Car une recherche, assez souvent, ça consiste quand même à écouter des gens parler dans des bars (ou ailleurs, parce que dans un bar, il y a pleins de bruits parasites qui font que votre cassette est inécoutable après).
Et après tout, si les discours que les sociologues récupéraient lors de leurs entretiens (ce n'est pas le tout du boulot, mais c'en est une grosse partie) étaient différents de ce que les individus pouvaient produire au cours de leurs discussions ordinaires (donc dans les bars) est-ce que ça ne serait pas pire pour la sociologie? (c'est d'ailleurs la critique des ethnométhodologues, et de certains anthropologues, à la technique des entretiens)

Clic

Pierre M a dit…

Je dois bien reconnaitre qu'il y a une part de vérité... Moi même j'ai fais pas mal de mes entretiens dans un bar (parce qu'un lieu public reste quand même un espace plus neutre que le bureau du sociologue, ou celui de l'enquêté). Et en ce qui concerne la qualité de la cassette (de la quoi ?), il existe maintenant des petits micros très performant pour attenuer les bruits parasites !! :))

@denis : qu'est ce que c'est que cette histoire de Patrick Bruel ? Il te donne des cours particuliers de pocker ou quoi ?

Denis Colombi a dit…

@Clic : tu écris (à partir cinq commentaires, on passe au tutoiement, c'est la nouvelle règle que je viens de mettre en place) "on peut trouver dans un bar des histoires de même valeur [que la sociologie]"

C'est justement là-dessus que je ne suis pas d'accord : la différence de valeur, c'est que ce que raconte la sociologie est 1/ falsifiable et 2/ pas encore falsifié. C'est donc bien une différence de valeur.

Ensuite, sur l'inductivisme de la socio, je ne suis pas du tout convaincu. Pour deux raisons : 1/ même si l'observation peut conduire à retoucher son cadre théorique, c'est le jeu (je dis ça d'autant plus que, réfléchissant à mes projets de recherche, je suis en pleine lecture justement sur mon cadre théorique), 2/ l'inductivisme est, de toute façon, une chimère : si on pense partir directement du concret, c'est que l'on a été insuffisamment réflexif et que l'on n'a pas réfléchi à ses théories spontanées...

@Pierre : la blague sur Bruel, c'est juste une manifestation de mon appétence pour les citations débiles et de ma dévotion pour les guignols de l'info...

davveld a dit…

Salut Denis,

J'allais faire une remarque sur ta sortie d'anonymat, mais comme d'hab' j'ai un peu attendu avant de lire le billet en entier, et voilà, j'ai été devancé !

Comme les autres, je trouve ton billet vraiment bien argumenté au point que ça remet en question un des projets que je mène (je t'en parlerais plus par mail...).

Dommage que certains de mes profs d'économie à l'IEP n'aient pas su défendre aussi bien que toi les théories et modèles, peut-être parce qu'ils n'arrivaient pas à montrer que leurs propos d'apparence simpliste et vaine proposaient une (mais pas la seule) clé de compréhension de la complexité du réel.

Anonyme a dit…

@ Denis: hum, tu fais peut-être de la très bonne sociologie. Moi, je peine à trouver un exemple de sociologue qui pratique la falsification (appliquer à la sociologie la réflexion de Popper sur les cygnes conduirait à jeter à la poubelle 99% de la production sociologique...) On pourrait s'amuser à prendre les derniers articles de quelques revues et le vérifier, mais l'hypothético déductivisme ne concerne qu'une partie (mais peut-être y a-t-il un biais de ma part lié à mon lieu de formation) de la recherche.
L'HD est d'ailleurs, à mon avis, une chimère: si on croit pouvoir réaménager son cadre théorique sans se nourrir d'observations, on n'aboutit qu'à un discours idéologique. Si l'on faisait la description fine d'un processus de recherche, je suis convaincu que la plupart des réaménagement du modèle en cours de la recherche mêleraient l'insatisfaction face à une solution théorique "faible" et les idées produites en réaction à des observations, des surprises face au monde social.
J'avais eu une discussion sympathique avec un chercheur travaillant sur la photo. Il avait eu cette réflexion qui me semble intéressante: "l'intérêt de la photo, c'est que tu prends quelque chose en photo en fonction de ton intérêt du moment, de ce que tu crois important et ensuite, en les regardant, tu te rends compte qu'il y a autre chose sur la photo, quelque chose que tu n'avais pas vu". C'est pareil pour beaucoup de choses, même si l'exemple photographique est parlant. On finit un entretien, on se dit que l'interviewé a eu telle phrase vraiment intéressante, puis à l'écoute, on réalise qu'il n'a pas dit ça, qu'on avait cru entendre ça parce qu'on voulait l'entendre... on relit plusieurs fois et finalement on est saisi par une autre phrase à laquelle on n'avait donné aucune importance et qui va nous obliger à produire une nouvelle théorie.
Evidemment, au sens propre, la théorie n'est pas dans l'objet observé, elle n'est pas dans la phrase, elle est toujours produite par le chercheur, et s'il peut la produire c'est parce qu'il dispose de connaissances. Néanmoins, elle est produite en réaction à des observations sur lesquelles les chercheurs buttent.

PS: j'aime bien la nouvelle citation. Elle m'a fait penser à une formulation de Becker:
"La conduite humaine n’est jamais automatique, mais implique toujours la possibilité d’une pause, pendant laquelle l’acteur peut réfléchir sur l’action en cours et penser à d’autres possibilités de réagir à ce qui est en train de se passer, à ce que les autres sont en train de faire."

Clic

Denis Colombi a dit…

@Clic : je veux bien reconnaître, à la rigueur, que la science - et la sociologie, donc - va de l'observation aux intuitions, des intuitions aux hypothèses, des hypothèses au test.

Mais en soit, on ne part pas de l'observation brute et vierge : si une phrase d'un entretien nous inspire quelque chose, nous donne une idée, c'est très bien, c'est la "logique de la découverte". Mais faire une découverte ne suffit pas à la science. C'est la "logique de la preuve" qui en est la caractéristique propre : de cette découverte, on tire une théorie, théorie que l'on vérifie d'une façon ou d'une autre.

Après, sur la falsiabilité popperienne effective de la sociologie, c'est un autre débat. Mais il n'y a pas d'observation vierge de théorie des faits sociaux. C'est d'ailleurs pour cela que l'on demande aux sociologues d'être reflexif : se débarraser de leur critères d'analyse non-scientifique pour les remplacer par des théories scientifiques.

Un de ses quatre, je ferais une note pour expliquer mon point de vue à partir de ma "métaphore de l'anarchiste" (ou comment la lecture combinée du Métier de Sociologue et de V for Vendetta peut produire des réflexions étonnantes).

Pierre M a dit…

sur Popper, la sociologie et les questions épistemologiques... Je ne me suis pas trop penché sur la question, mais il m'apparait comme une évidence (il faut donc s'en méfier ;)) que des sciences comme la sociologie, l'économie, l'histoire, les sciences humaines en général (oui, l'économie est une science humaine) rentre plus classiquement dans un schéma à la Kuhn qu'à la Popper. Dans chacune de ces disciplines (et en creusant bien je suis sur qu'on se rendrait compte que c'est vrai pour la majeure partie des sciences dites dures) c'est plus les conditions sociales dans laquelle la recherche se fait qui fait avancer la science, plus encore que les résultats scientifiques.

Je veux dire par là que si Clic décide de mettre les bouchées double pour recruter du jeunes chercheurs, embrigader des collègues et former une armée de moines-soldats au service d'un paradigme scientifique, il aura certainement plus d'impact sur l'évolution de sa discipline qu'un mec tout seul dans son bureau qui pond un bouquin que personne ne lit.

Ce n'est donc pas tant la falsification qui compte, que la capacité d'un paradigme à s'imposer face à un autre. Bon peut etre je dis des grosses conneries, mais c'était une pensée pas du tout réflechie. Suis fatigué...

Denis Colombi a dit…

Je pense que le schéma à la Kuhn s'applique de façon positive à la plupart des sciences, et pas seulement aux sciences sociales. On retombe sur le programme fort de la sociologie des sciences à la Latour.

Ceci dit, ça justifie tout à fait que je défende mon point de vue sur la démarche scientifique afin de l'imposer au monde :) Moi aussi, je veux mon armée de moines-soldats.

Plus sérieusement, il n'empèche que l'inductivisme n'est plus défendu par grand monde, et n'a pas une grande porté. Et la science bien faite demeure d'une valeur supérieure au sens commun.

Mais ce fait ne rend que plus nécessairement un enseignement scientifique pour tous, et particulièrement un enseignement dans les SES (flûte alors, je dévoile mes arguments).

Thibaud a dit…

Tag Denis, et bonjour aux autres,

Juste un court commentaire pour remarquer qu'il manque à ton billet un élément essentiel : je veux bien qu'on critique l'inductivisme pour louer la méthode H-D, mais il me parait hasardeux de ne faire aucune mention de l'épistémologie constructiviste, aujourd'hui largement dominante, au moins en science politique (je pense aussi en sociologie, mais tu le sauras mieux que moi). Elle permet justement d'adopter une position médiane en insistant sur le fait que la recherche demande un aller - retour constant entre théorie et empirie : il est presque toujours impossible de construire une théorie sans une connaissance minimale du terrain, ne serait-ce que parce que le positionnement théorique nécessite la revue de la littérature disponible sur le sujet, et des postures adoptées par les différents auteurs.

Bref, il me parait hasardeux de défendre une épistémologie "hardcore" poppérienne pour les sciences sociales. Surtout quand on relit ledit Popper (qui tient, rappelons-le, les sciences sociales dans un ordre épistémologique inférieur à celui des sciences de la nature) et les travaux de Passeron (qui montrent clairement le caractère ponctuel et contextuel des vérités sociologiques, qui appartiennent à un "espace non poppérien").

Voila voila, désolé de ne pas développer plus avant, mais j'ai à faire..

Denis Colombi a dit…

@Thibaud : j'accepte la critique d'autant plus facilement que mon but n'était ni de présenter toute l'épistémologie des sciences sociales, ni de défendre un point de vue popperien, mais simplement de souligner l'importance de la théorie et le fait qu'il n'y pas de terrain ou de réalité "pure". Donc effectivement, je n'ai parlé des constructivistes, ni de Passeron pour ne pas alourdir le propos.

En outre, la démarche hypothético-déductive a l'avantage de bien se combiner avec les pédagogie socio-constructive qui la cite en modèle. Comme je voulais montrer l'intérêt des théories pour les apprentissages des élèves, j'ai mobilisé la référence prise dans ce domaine.

Bon, je vais faire une note dans un avenir plus ou moins proche sur ma conception de l'epistémologie et du rôle de la sociologie... histoire de préciser tout ça.

Anonyme a dit…

comme thibaud, je trouves que la position de Passeron est la plus juste.
Par ailleurs, ayant été nourri à l'interactionnisme et à Jacques Rancière, je n'aime pas tout ce qui relève de la "rupture épistémologique", qui n'est qu'une justification de sa position d'enseignant, et in fine, un argument d'autorité.
S'il s'agit de dire que le discours sociologique a une plus grande valeur parce qu'il est validé, je suis complètement d'accord (mais avec ces réserves, encore une fois, qu'il n'y a quasiment jamais de falsification en science sociale, même dans les sciences dures, on commence juste à créer des revues qui présentent des "résultats négatifs"... en sociologie, c'est pas demain la veille qu'on verra des thèses expliquant qu'il n'y a pas de lien entre ceci et celà ou que telle explication est fausse). Je voulais simplement dire que les discours produits en sciences sociales avaient souvent été produits ailleurs. Et que pour ce qui est de leur contenu, de la qualité de l'analyse produite, il n'y a pas de raison pour que seuls les sociologues soient capable de les produire. La différence entre un bar et l'AFS est donc dans la tentative de discuter de façon systématique. Comme dans toute science, on fait ce qu'on peut pour se corriger les uns et autres et on organise une discussion systématique des arguments des uns et des autres. C'est là ce qui est essentiel, amha.
Il me semble que si l'on considère que la sociologie est scientifique parce qu'elle produit des discours plus intelligents que ce que les humains sont capable de produire communément, on va droit dans le mur.
Je tiens à cela parce que parfois les étudiants souhaitent découvrir des choses "surprenantes" et se disent "ce prof est très fort parce qu'il dit des choses auxquels on ne s'attend pas". Or la sociologie (et la science en général) n'est pas un concours d'épat': il s'agit d'essayer d'approcher la vérité, même quand elle est banale. Parfois la vérité est connue de tous, elle est banale.
Dans l'idée "d'écarter les prénotions" chère à Durkheim, il y a l'idée que puisse que les gens vivent dans un monde social, ils ont des représentations qui sont fonctionnelles, mais qui puisqu'elles sont fonctionnelles (ou intéressées), sont fausses. La science ne s'intéresse pas à la toxicomanie pour mieux la vivre ou mieux vivre avec des toxicomanes, mais pour en saisir la réalité objective. Il me semble qu'il n'y a pas de raison bien claire pour que des représentations fonctionnelles soient fausses (même si elles peuvent l'être). Par ailleurs, il n'y a pas de raison pour que la réflexivité soit limitée aux sociologues: la nouvelle citation que tu as mis en exergue, je l'aime bien, mais elle m'a immédiatement fait penser à un texte de Berger:
"La conduite humaine n’est jamais automatique, mais implique toujours la possibilité d’une pause, pendant laquelle l’acteur peut réfléchir sur l’action en cours et penser à d’autres possibilités de réagir à ce qui est en train de se passer, à ce que les autres sont en train de faire." Bref, l'humaniste n'est pas simplement une aventure sociologique.

(il me dit que je suis trop long... je reprends après)

Anonyme a dit…

bon, j'ai perdu la fin du commentaire. Blogger me prend pour un troll... il m'a bloqué pendant longtemps. c'est assez énervant, de la part d'une machine...

Denis Colombi a dit…

@Clic (ou supposé comme tel, car je ne pense pas que quelqu'un d'autre puisse reprendre, comme ça pouf, le fil de la discussion) :

Ce que je dis, c'est justement que la différence de valeur entre le discours sociologique et le discours non scientifique, c'est justement que l'on sait que le premier est vrai, tandis qu'on ne sait pas pour le second. C'est justement cette différence de qualité qui est à la base de toute science. Si on l'enlève, alors autant tout laisser tomber et se reconvertir dans le tricot.

Et pour y arriver, je maintiens la nécessité de la rupture avec le sens commun. Encore faut-il, peut-être, que je précise ce que j'entends par là. Effectivement, tout individu, et le sociologue ne fait pas exception, a sur le monde un certain nombre d'avis et de critères de jugement qui sont issus de sa position sociale (au sens le plus large que peut prendre ce terme). Ce "sens commun" n'est pas nécessairement faux en lui-même, mais on ne sait pas s'il est ou pas. Il est donc nécessaire de prendre conscience de ce qu'il est, de s'en débarasser pour reconstruire un savoir scientifique. Mais ce savoir scientifique pourra avoir le même contenu "théorique" que le sens commun, à la différence que l'on saura, enfin, qu'il est vrai.

Quant à la question de savoir dans quelle mesure la sociologie peut se plier aux exigences les plus popperiennes de falsiabilité, comme je l'ai dit, c'est un débat en soi que je n'ai pas voulu traité dans le présent billet. Je me contenterais de dire que je ne considère pas que les sciences sociales peuvent se plier à cette règle dans son expression la plus forte. Mais elles vérifient leurs affirmations par des procédures spécifiques et rationnelles qui ont leur pertinence. Sur ce point, je rejoins Jean-Michel Berthelot lorsqu'il défend qu'il faut étudier particulièrement la procédure que chaque discipline met en place pour vérifier ses affirmations (ce qui amène un rapprochement entre l'épistémologie et la sociologie des sciences).

Bref, un billet sur ce thème dans un avenir plus ou moins proche, quoi.

Anonyme a dit…

Oui, c'était bien moi.
En fait, j'en déduis que nous sommes à peu près d'accord sur l'essentiel. ^^
J'attends avec impatience ce prochain billet.
Quand à moi, j'ai abandonné mon blog pour des raisons diverses mais j'essaye de passer de temps sur wikipédia (notamment suite aux cours que je dois préparer) parce que le wikipédia français en sociologie est vraiment d'une qualité très médiocre. A ce sujet, on voit clairement la différence entre les sciences humaines et les sciences de la nature sur wikipédia: les articles de science de la nature sont souvent excellent, c'est rarement le cas en sciences humaines (quoi qu'il ne faille pas généraliser: en histoire, il y a de très bonnes choses).

Clic

Pierre M a dit…

et en sociologie on trouve des perles sur Wikipedia. Je pense notamment à la fiche Max Weber qui est d'une grande qualité.

J'hallucine du nombre de commentaires sur ce billet... Denis, c'est quoi tes stats ?

Denis Colombi a dit…

Depuis la publication de cette note, c'est à peu près 70 visiteurs par jour, après une grosse pointe à 300 pour le lendemain de la publication de la première partie de l'éloge des SES.

Le nombre des commentaires s'est fait avec un nombre relativement réduit de commentateurs quand même.

Ellie a dit…

Ah ben tout s'explique ! moi, je ne l'ai pas reçue, la lettre. Les fichiers de la République ne sont pas à jour. Pourtant ça fait juste 11 ans que j'émarge comme prof des Ecoles ^^

Denis Colombi a dit…

Si ça peut te rassurer, chère collègue, ce n'est pas spécialement une grosse perte que de ne pas avoir reçu cette lettre...

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