[Invité] Requiem pour un débat

Vous vous souvenez de Alex Mahoudeau à qui je faisais de la publicité en échange de cookies récemment ? Mais si : ce sémillant twittos (sous le pseudonyme transparent de @CobbleAndFrame) et blogueur (dans la langue de Terry Pratchett) qui aime la géographie, les mouvements sociaux et le Proche-Orient. Bon, et bien, il avait des choses à dire en français à propos des réactions à une certaine tribune de l'écrivain algérien Kamel Daoud. Et du coup, il va le faire ici, là, ci-dessous, en exclusivité mondiale, sur Une heure de peine. C'est le deuxième invité que je reçois en ces murs numériques après Clément Salviani en 2014. Et j'en suis vachement content. Donc bonne lecture, et, comme la dernière fois, attention, vous risquez d'apprendre des trucs.
(Remarque : Alex m'a laissé m'occuper des illustrations. Il n'aurait peut-être pas dû.)


Introït
« Ca c’est pas une farce. C’est une corde.
Dépêche-toi de passer la tête là-dedans, Tuco. »
L’histoire est typique et, si elle n’avait été si caricaturale, ne révélerait absolument rien. Les faits qui l’ont causée, eux, méritent une pleine et entière attention. Le 31 décembre 2015, à l’occasion des célébrations du Réveillon, une foule d’hommes se rend coupable d’agressions de masse envers des femmes présentes sur la place publique à proximité de la gare de Cologne. Les chiffres diffusés depuis (1088 plaintes au 17 février 2016, 1049 victimes, et une estimation du nombre d’agresseurs tournant aux alentours de 1500 sur l’ensemble de l’Allemagne ce soir-là) sont absolument accablants. Pour trois raisons, je ne reviendrai pas ici sur ces phénomènes, leurs explications, leurs contextes, et les analyses qui peuvent en être faites. En premier lieu, en tant qu’auteur de ce texte, j’admets volontiers une incompétence totale en matière d’analyse des violences faites aux femmes, que ce soit dans le dit « monde arabo-musulman », à l’extérieur de cet espace, ou de façon générale ; il n’y aurait aucune valeur de ma part à écrire sur ce sujet, et nul doute que des spécialistes disent d’ores et déjà des choses plus intéressantes que les quelques notions que j’ai pu retirer de lectures éparses (sur le phénomène dans le dit « monde arabe et musulman » on lira ceci, ceci, ceci, ceci, ceci ou encore ceci, par exemple). En deuxième lieu, je suis de l’avis qu’il n’est pour le moment pas possible aux sciences sociales de dire grand-chose d’événements dont la justice elle-même dit qu’elle n’a pas encore fini de travailler dessus. Il se passera des mois avant que le travail judiciaire d’identification des coupables, des victimes, des faits, et des réseaux ne se termine, et plus longtemps encore avant que les sciences sociales n’aient produit de données valables sur cet événement précis. Enfin, je fais le choix de parler de cet événement par les polémiques qu’il a engagées. On jugera probablement ce choix dérisoire, au vu des crimes et des souffrances engagés, je ne le nie pas : tout le bruit décrit plus bas n’a qu’une importance mineure face au réel fléau que constituent les violences faites aux femmes, où qu’elles aient lieu, et quels qu’en soient les auteurs. Ayant d’ores et déjà concédé mon incompétence sur ce sujet, je peux néanmoins renvoyer les personnes souhaitant se documenter sur ce sujet véritablement grave aux nombreux travaux et mouvements, associatifs comme sociaux, qui s’en préoccupent directement et de façon plus compétente que moi-même (toujours sur le « monde arabe et musulman », on trouvera dans les références de cette note une bibliographie indicative, on pourra également s’intéresser à l’organisation HarassMap et en tant qu’auteur de ce papier je ne saurais que trop inviter les personnes compétentes à se prononcer sur les lectures valables).

S’ils ne sont pas commensurables au dit fléau social, les débats engagés autour de la désespérante affaire de Cologne peuvent nous inciter à garder dressée une oreille attentive, sinon effrayée. En effet ces événements et le choc qu’ils induisent, début 2016, conduisent à un débat européen intense et violent, lequel semble ne pas vouloir s’éteindre tout à fait. En France, ce débat se focalise autour d’une tribune, « Cologne, lieu de fantasmes », publiée un mois plus tard dans les pages du journal Le Monde par l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud. Celui-ci voit en Cologne un « lieu de fantasmes » et la confrontation d’une Europe accueillant en bonne volonté des réfugiés chassés par la guerre à une réalité culturelle irréductible : « Oui. L’accueil du réfugié, du demandeur d’asile qui fuit l’organisation Etat islamique ou les guerres récentes pèche en Occident par une surdose de naïveté : on voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture ; il est la victime qui recueille la projection de l’Occidental ou son sentiment de devoir humaniste ou de culpabilité. On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme ». De cette « réalité culturelle », l’auteur nous dit qu’elle consiste en un « monde d’Allah » qui hait la femme du fait d’un « rapport maladif » à la vie, et, se trouvant confronté à la situation contraire d’un Occident qui, culturellement toujours, louerait les femmes, pousse les réfugiés dont il est question à vouloir les « réduire à [leur] possession » par souci de consommer la liberté dont elles seraient le symbole. Solution, pour l’auteur, « guérir » les réfugiés de leur rapport « malade » au monde.

Cette pathologie culturelle n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Onze jours plus tard, dans le même journal, une réponse intitulée « Nuit de Cologne : ‘Kamel Daoud recycle les clichés orientalistes les plus éculés’ » tient lieu de réponse, publiée par un collectif de chercheurs et chercheuses en sciences sociales, tous spécialisés sur le Proche et le Moyen-Orient, et issus de diverses disciplines. Trois critiques sont adressées au texte de Daoud. premièrement, celui-ci participerait d’une essentialisation du monde musulman, selon laquelle « un espace regroupant plus d’un milliard d’habitants et s’étendant sur plusieurs milliers de kilomètres [peut être réduit] à une entité homogène, définie par son seul rapport à la religion » ; deuxièmement, Kamel Daoud, en réduisant des individus à leur simple religion – supposée – leur nierait tout simplement la condition d’êtres humains en leur refusant la possibilité d’être des créatures marquées par une certaine diversité : « il impute la responsabilité des violences sexuelles à des individus jugés déviants, tout en refusant à ces individus la moindre autonomie, puisque leurs actes sont entièrement déterminés par la religion » (en effet Daoud soutient cette thèse en expliquant que les « raisons réelles » qu’il prétend présenter échappent aux auteurs des actes, et que l’agresseur selon lui « n’a vu qu’un divertissement, un excès d’une nuit de fête et d’alcool peut-être » dans ce qui était en fait une attaque à « l’essence » de l’Europe) ; troisièmement, Daoud entre dans un rapport disciplinaire et correctif des humains : « Culturellement inadaptés et psychologiquement déviants, les réfugiés doivent avant toute chose être rééduqués. Selon lui, il faut « offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer ». C’est ainsi bien un projet disciplinaire, aux visées à la fois culturelles et psychologiques, qui se dessine. Des valeurs doivent être « imposées » à cette masse malade, à commencer par le respect des femmes ». Il ne leur en faut guère plus pour conclure que le texte de Daoud correspond à une logique paternaliste, et repose sur les clichés culturalistes, racialistes, et islamophobes qui ont accompagné par le passé et accompagnent encore une entreprise de discipline au cœur de la logique coloniale.

La mécanique décrite par les auteurs de la « contre-tribune » n’est pas nouvelle et a trouvé en Michel Foucault son descripteur le plus rigoureux concernant le temps long pour ce qui est de l’Europe. On se souviendra notamment du premier tome de son essai Histoire de la sexualité, dans lequel l’auteur décrit dans le détail le développement historique d’un regard scientifique, clinique, systématique sur les « déviances », accompagné d’un silence portant sur le sexe « légitime » (procréateur, marié, hétérosexuel, et monogame). Ainsi Foucault met-il en scène l’explosion des discours sur la sexualité non pas comme des processus de libération, mais bien de contrôle : l’homosexualité – entre autres – ne sera bien réprimée que parce qu’elle est bien nommée, bien disséquée, bien analysée. Ce thème reste prégnant dans l’œuvre de l’auteur. La « volonté de savoir » (et la volonté de ne pas savoir) accompagnent des mécanismes qui prétendent corriger et « redresser » les corps et les esprits : « Les disciplines du corps et les régulations de la population constituent les deux pôles autour desquels s'est déployée l'organisation du pouvoir sur la vie. La mise en place au cours de l'âge classique de cette grande technologie à double face – anatomique et biologique, individualisante et spécifiante, tournée vers les performances du corps et regardant vers les processus de la vie - caractérise un pouvoir dont la plus haute fonction désormais n'est peut-être plus de tuer mais d’investir la vie de part en part ». Foucault mit à jour cette biopolitique – puisque c’est d’elle qu’il s’agit – dans d’autres essais, dont le plus célèbre reste à ce jour Surveiller et Punir, qui faisait état du même basculement d’un pouvoir qui mettait en scène la mort à un pouvoir qui met en scène la connaissance et le « redressement » de la vie (ici, il ne s’agit plus de sexualité mais de crime). Ce même raisonnement, pour ce qui concerne le rapport au sud et à l’est de la Méditerranée, a connu sa meilleure application dans L’Orientalisme, l’essai d’Edward Saïd qui fait état de cette même « volonté de savoir » comme d’un processus transnational qui produit en même temps qu’il l’analyse la différence entre « Orient » et « Occident », préparant le premier à la colonisation par le second. Contrairement à ce que l’on penserait spontanément, Saïd nous explique que les productions artistiques, scientifiques, intellectuelles de l’orientalisme ne sont pas un effet, mais en partie la cause, de la colonisation : « Dire que l’orientalisme a été une rationalisation des codes coloniaux revient à ignorer la dimension dans laquelle les codes coloniaux étaient en fait justifiés en avance par l’orientalisme ». Cette observation, du reste, a été de longue date acceptée dans l’aggiornamento de l’anthropologie, ex-science coloniale devenue science anti-, puis post-coloniale dans la seconde moitié du XXe siècle. L’un des textes les plus limpides qu’il m’ait été donné de lire à ce sujet reste l’article de Benoît De L’Estoile, « Au nom des ‘vrais Africains’ », qui insistait sur le fait que « dans la perspective victorienne de la colonisation, l'anthropologie, dans ses différentes variantes évolutionnistes, avait une grande importance en tant que cadre d'interprétation de la marche de l'humanité vers le progrès, mais un rôle relativement mineur dans la conduite des affaires coloniales : dans la mesure où il s'agissait avant tout de civiliser des indigènes définis par leur sauvagerie, c'est-à-dire leur absence de civilisation, une étude approfondie de leurs coutumes apparaissait certes comme intéressante en tant que contribution à la connaissance scientifique de l'homme primitif, ou pour porter témoignage de l'état déplorable dont la colonisation avait tiré les indigènes, mais comme ayant finalement peu de conséquences pratiques, sinon pour connaître les ‘préjugés’ auxquels devaient faire face missionnaires, administrateurs ou colons ». Le savoir a des enjeux politiques, et les discours relevant du disciplinaire – qui est l’un des traits caractéristiques du « gouvernement humanitaire » décrit par Michel Agier – reposent toujours sur une sincère inspection des âmes.

Pourquoi un tel détour par « l’enculage de mouches » académique pour évoquer deux tribunes parues dans le journal Le Monde ? Pour insister sur le fait que la seconde tribune, quoiqu’on en pense (me concernant, beaucoup de bien, donc) ne tombe pas du ciel : elle repose sur près d’un siècle et demi d’expérience intellectuelle et de réflexion critique sur les tenants et aboutissants des sciences sociales. Cette critique faite par des chercheurs a pu sembler sèche, pompeuse, ou promouvant un débat aride de toute sensibilité, caché derrière des procédures ennuyeuses de vérification, de sourçage, et de longues péroraisons théoriques. Il reste qu’elle est parfaitement exacte dans ce qu’elle prétendait faire : présenter la tribune de Kamel Daoud comme une prise de position politique et pas une analyse objective des faits (du reste impossible), et lui répondre à ce titre, en soulignant qu’elle reposait sur un certain nombre de mauvaises conceptions, qu’il est possible de parler des faits réels de façon engagée sans s’emporter à la divagation. Si l’affaire s’était arrêtée là, il ne vaudrait pas la peine de consacrer même un instant à y penser : des « affaires » de ce type, la France en voit quotidiennement, à toute échelle, et dans toutes les arènes. Il ne se passe presque pas un jour sans qu’une tribune, une polémique, une intervention quelconque et la réponse qu’elle engage ne conduise à un échange de ce type. Cette forme complètement normalisée, qui existe également dans le monde scientifique qui avance en partie par controverses, est le quotidien d’une société qui va relativement bien, se pose des questions et se paie même le luxe d’avoir plusieurs réponses à leur apporter. Ce n’est évidemment pas ce qu’il s’est passé. Pourquoi ?
Dies Irae : De bien méchants chercheurs
« J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses
et des explications culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé. »

Parmi les nombreuses chroniques et tribunes publiées pour en venir au soutien de Daoud – j’ai pour ma part abandonné tout projet de les compter face à la véritable inondation qu’elles constituaient – un consensus semble se dégager rapidement : l’auteur est victime non seulement d’une contradiction, mais à proprement parler d’une tentative de censure venant d’un « quarteron de chercheurs » qui « trépignent » à l’idée que ses idées soient énoncées (pour reprendre l’expression d’Aude Lancelin dans L’Obs). Cette affaire serait donc une énième tentative de silenciation de bien méchants chercheurs qui n’acceptent pas qu’un homme non-oint par le sérail s’exprime. Le Premier ministre lui-même ne le dit-il pas, dans un post publié sur Facebook, « Au lieu d’éclairer, de nuancer, de critiquer – avec cette juste distance que réclame pourtant le travail du chercheur –, ils condamnent de manière péremptoire, refusent le débat et ferment la porte à toute discussion ». Pire encore, la journaliste Fawzia Zouari – et avec elles, d’autres grands esprits tels Brice Couturier, Michel Onfray, et autres – voit dans cette tribune la reproduction, en miroir, de la fatwa qui a été énoncée contre Daoud par un certain monsieur Zeraoui en 2014 (rappelons que la justice de l’Algérie ne l’a pas entendu de cette oreille et a – fort heureusement – condamné récemment monsieur Zeraoui à 3 mois de prison ferme et à une amende pour cet appel au meurtre). Pour Brice Couturier, cette tribune témoigne de la malveillance de « ceux qui relaient, ici, les fatwas prononcées là-bas ». On pourrait – et devrait – être choqués de l’outrecuidance consistant à comparer une bien innocente tribune dont le propos consiste à dire à un confrère ayant fait profession du travail intellectuel qu’il s’est trompé avec l’appel au meurtre de ce même confrère. Il y a là un parallèle dont on serait bien curieux de connaître les possibles généralisations : parce qu’une personne est haïe par des gens détestables, est-il dès lors interdit de ne pas acquiescer sans y penser à deux fois à ses propos ? Faut-il vérifier, avant que de dénoncer comme critiquable un propos qui nous semble l’être, si par malheur son énonciateur n’est pas sous le coup d’une menace où que ce soit ? Il semble que oui, selon Brice Couturier, qui ricane : « Il est bien plaisant de voir des gens installés dans la recherche et l’université françaises accuser un écrivain algérien menacé de mort ». Peu de gens, selon ce modèle, auraient vocation à s’exprimer dans l’espace public. Il semble également que cette idée ne soit pas pour plaire au principal intéressé qui, dans une interview suivant le début de l’« affaire », a exprimé sa méfiance à l’idée de se présenter et d’être présenté comme un intellectuel en danger, et de s’octroyer à ce titre une sorte de statut prophétique interdisant toute remise en cause.

Intellectuel libre agressé par un universitaire médiocre (2016)
Mais allons plus loin, et énonçons un truisme. Il s’agit donc apparemment d’une question de liberté d’expression, ainsi que les expressions de « censure », de « réduction au silence », de « rappel à l’ordre ». C’est d’ailleurs ce qu’en dit, dans l’émission Dimanche et Après du 6 mars 2016, l’islamologue Ghaleb Bencheikh : « [S]a tribune, intellectuellement, est discutable. Mais ce dont il s’agit, au juste, c’est d’abord la liberté d’expression, et de conscience. Et il a le droit total, absolu, de dire ce qu’il a envie de dire, et sans qu’on lui cherche noise. Et cette liberté-là n’a pas à être bordée, assujettie, à des restrictions qui invalident le début de la phrase du genre ‘Oui, on est pour la liberté d’expression, mais…’ ». Olivia Gesbert, qui anime avec acuité ce rendez-vous hebdomadaire, ne manque pas de lui faire remarquer que cette liberté existe également concernant la contradiction des propos de monsieur Daoud. Car il existe, n’en déplaise aux amateurs de phrases toutes faites, une contrepartie à cette liberté d’expression. Nous sommes pour la liberté d’expression, mais elle implique la liberté d’expression d’autrui, y compris celle consistant à dire que quelqu’un a dit une ânerie, et de dire tout le mal qu’on en pense, dans les termes et les formes qui nous plaisent (et bien entendu dans les limites de la légalité), et ce – n’en déplaise aux tristes sires – même si l’on se trompe soi-même en énonçant cette contradiction. S’exprimer en public implique le risque, sans cesse renouvelé, de se voir corriger, sans lequel il n’est pas de débat démocratique possible. Du reste, il n’est pas possible d’entendre parler de question de liberté d’expression sans constater, avec une certaine ironie, le déséquilibre patent de cette anecdote. Face à l’unique tribune des chercheurs en question, il y a depuis trois mois un véritable tir de barrage « volant à la défense » de Kamel Daoud. La résistance a embarqué les grandes plumes de la presse, de l’éditoriat, jusqu’au chef du gouvernement, si bien qu’on est en peine de trouver un seul écrivain ou journaliste qui ne se soit dressé face aux hordes s’attaquant à Kamel Daoud au travers d’une seule et unique tribune (deux, si l’on y ajoute la postface justement excédée de Thomas Serres publiée sur Article11, qui remettait un peu les pendules à l’heure en se demandant où était la violence, entre cette tribune et les dizaines de réponses qui avaient discrédité ses auteurs comme des médiocres, des minables, des obscurs auteurs qui n’avaient pas vocation à se comparer au grand homme qu’ils osaient attaquer). La « défense de Kamel Daoud », si elle porte un nom, semble être celle d’un formidable conformisme n’acceptant pas la discussion plus que d’une croisade pour la liberté d’expression ou contre les pensées extrêmes. Là encore, on y reviendra, ce phénomène ne mériterait pas une minute de notre peine s’il se limitait à cela.
Ce que cache cette « défense », c’est pour partie la progressive dégradation du statut de la recherche et de ceux et celles qui la font, notamment en sciences sociales, dans le débat public. Il est admirable que l’on ne soit plus à l’époque où un bien malencontreux reporter télévisé appelait Gaston Bachelard « maître » avec déférence, attendant que la science et la sagesse lui « tombent dessus » de la hauteur du fabuleux philosophe. Il est bien plus inquiétant de voir que cette admiration complètement acritique a cédé le pas à des réactions stéréotypées, relevant du réflexe, face à toute personne faisant acte de science sociale. Jugeons sur pièce. La réaction de Fawzia Zouari est peut-être la plus virulente à ce propos et mérite d’être lue : « Il existe, en France, une élite de gauche qui entend fixer les critères de la bonne analyse et qui veut faire de nous les otages d’un contexte français traumatisé par la peur de l’accusation d’islamophobie. Une peur qui pétrifie nombre d’élus, d’écrivains, de journalistes et de féministes, quand elle ne les amène pas à défendre les niqabs et les prières de rues, à excuser les violences dans les cités et les propos de gamins qui clament, avec fierté, ‘Je ne suis pas Charlie’. La même élite qui s’essaie à l’exégèse coranique et cherche la bénédiction de religieux devenus ses principaux interlocuteurs, aux dépens des musulmans laïques réfractaires au rôle de victime. Cette tendance à dicter aux intellectuels arabes ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire sur leurs sociétés confine au néocolonialisme. Elle relève d’un tropisme qui rend incapable de nous voir autrement que comme des ‘protégés’. Elle refuse l’idée qu’il puisse exister des Arabes souverains dans leur tête, des musulmans qui contestent leurs traditions, désobéissent aux consignes de bien-pensance, fissurent les échafaudages spéculatifs autour d’un Orient fantasmé ». Kamel Daoud serait ni plus ni moins, par une volontaire inversion du stigmate, que la victime d’un véritable néocolonialisme, cette fois-ci, le néocolonialisme des chercheurs en sciences sociales, « qui, souvent, n’ont connu le monde musulman qu’à travers les livres », et « sirotent tranquillement leur café à Paris » pendant que Daoud, Zouari, et autres sont, quant à eux, sur le terrain, dans des sociétés qu’ils et elles connaissent bien, puisque les vivant au quotidien, contrairement aux savoirs livresques de nos « sociologues de salon », qui n’ont jamais connu le monde concret.
Il s’agit ici d’une critique devenue si diffuse et systématique des universitaires qu’elle apparaît comme allant de soi. Dans ses Mythologies, Roland Barthes décrivait déjà cette forme particulière de populisme : « M. Poujade verse au néant toutes les techniques de l'intelligence, il oppose à la ‘raison’ petite-bourgeoise les sophismes et les rêves des universitaires et des intellectuels discrédités par leur seule position hors du réel computable. (‘La France est atteinte d'une surproduction de gens à diplômes, polytechniciens, économistes, philosophes et autres rêveurs qui ont perdu tout contact avec le monde réel.’). Nous savons maintenant ce qu'est le réel petit-bourgeois : ce n'est même pas ce qui se voit, c'est ce qui se compte ; or ce réel, le plus étroit qu'aucune société ait pu définir, a tout de même sa philosophie : c'est le ‘bon sens’, le fameux bon sens des ‘petites gens’, dit M. Poujade. La petite-bourgeoisie, du moins celle de M. Poujade (Alimentation, Boucherie), possède en propre le bon sens, à la manière d'un appendice physique glorieux, d'un organe particulier de perception : organe curieux, d'ailleurs, puisque, pour y voir clair, il doit avant tout s'aveugler, se refuser à dépasser les apparences, prendre pour de l'argent comptant les propositions du ‘réel’, et décréter néant tout ce qui risque de substituer l'explication à la riposte ». S’il fallait réécrire l’essai de Barthes, le personnage ne serait – malheureusement – plus celui d’un politicien attaché aux « valeurs des petites gens », mais celui d’un « chroniqueur » coureur de plateaux. Délices d’époques. Mais son fond hypocritement populiste et réellement abêtissant, lui, n’a pas changé.
Cette critique se retrouve bien entendu dans des descriptions outrancière du corps des universitaires, et toutes les métaphores géographiques qui l’incluent : chez Zouari, ce sont nécessairement des petites personnes que l’on imagine volontiers chenues, vieilles avant même d’avoir vécu, racornies, rabougries, elles ont encore sur la moustache la poussière des vieux ouvrages dans lesquelles elles plongent leur nez, espérant y trouver le réel qui les attend hors de leur tour d’ivoire, dont elles ne sauraient évidemment sortir, et se retrouvent dans leur petit confort médiocre pour siroter des cafés en échangeant sur tout le mal qu’elles pensent des êtres fiers et vivaces qui leur opposent la dure et inévitable réalité des faits. Dans une tribune publiée par L’Humanité, un tel morceau de gloire de Michel Onfray était mis à jour : « Les fonctionnaires de la recherche (dite scientifique) appointés par l’État ont abondamment recherché et ils ont été grassement payés pour conclure qu’il n’y a plus rien à trouver. Ils passent leur vie le regard perdu dans une poubelle, les yeux fixés dans son trou noir, puis ils affirment que tout a été dit. Dès lors, ils peuvent courir la planète de colloque en colloque, noircir des pages de revues confidentielles pendant la durée d’une longue carrière de général de corps d’armée, soutenir une thèse soporifique et la délayer dans un ou deux livres tout aussi dormitifs et lus par personne, ils seront les VRP d’une vulgate qui leur vaudra salaire et retraite – avec brimborions institutionnels, statut hors classe, Légion d’honneur, doctorat honoris causa, médaille du CNRS et autres sex toys pour abstinents sexuels. Or, voici que, sortie de nulle part, une jeune fille à cheval sur plusieurs civilisations et plusieurs langues, curieuse, subtile, très érudite, qui n’a pas fait profession de chercher pour ne jamais rien trouver et se faire payer pour pareille imposture, mais qui a choisi de trouver sans se faire payer afin d’offrir son or à tout le monde, met une gifle à tous ces chercheurs en découvrant un authentique trésor philosophique : une centaine de fragments inédits de Diogène de Sinope. (…) Le statut de fonctionnaire assuré de son salaire, de ses vacances, de sa Sécurité sociale et de sa retraite, gardant par-devers lui les pépites trouvées grâce à l’argent du contribuable ». La tribune expliquait par la suite que c’était bien grâce à ces petits hommes gris que les fragments en question avaient été mis à jour, traduits, et diffusés, contredisant la verve du grand penseur (sans que les journaux qui avaient diffusé ses propres attaques ne jugent nécessaire de contredire ce mensonge, par ailleurs), mais qu’importe ! Voyez la tristesse des chercheurs, leur médiocrité mise à jour !
Et évidemment, que reprochent en réalité ces chercheurs à Daoud ? C’est d’oser parler d’identité, d’oser parler d’islam et d’oser parler d’islamisme, eux qui, pétris d’idéologie marxiste, refusent catégoriquement à quiconque – fait bien connu à l’université – de s’attarder sur ces sujets, car « le culturel est tabou ! », ainsi que le rappelle le « cas » Hugues Lagrange, qui a connu l’inimitié de la même université pour avoir fait usage de cet « appendice physique glorieux » permettant de voir la réalité pour ce qu’elle est. Ce pitoyable tableau prête à rire pour quiconque a déjà fréquenté un chercheur concret, tant il apparaît hors de toute forme de réalité. Cela fait bien longtemps – près d’un siècle, en fait – que les chercheurs en sciences sociales ne s’enferment plus dans d’obscures alcôves pour enfoncer leurs nez dans des ouvrages poussiéreux. Une personne de mauvaise foi aurait souligné certains événements récents rendant cette accusation non seulement fausse, mais honteuse. Nous avons ici de la décence et n’y reviendrons pas. Il reste que la sociologie, l’anthropologie, la géographie et leurs consœurs sont un sport de terrain depuis bien avant que ne naquissent l’un ou l’autre de ses critiques, et c’est faire état d’une ignorance totale et bien volontaire que de ne pas s’en rendre compte. Les contempteurs des chercheurs en question – on n’insistera pas assez sur le fait qu’il est à noter qu’aucun de ces contempteurs ne leur a répondu sur le fond, et que tous se sont contentés de leur renvoyer des clichés sur leur supposée « médiocrité » et « obscurité », sur lesquelles on ne manquera pas de revenir – ces contempteurs, donc, auraient peut-être gagné à aller pencher le leur, de nez, sur la liste des signataires, avant que d’écrire de telles idioties. Ils y auraient trouvé une cohorte de chercheurs et de chercheuses reconnus sans conteste, et ce, pour l’écrasante majorité d’entre eux, pour la qualité de leur travail de terrain, et sur la valeur qu’ils et elles mettent à ne parler que de ce que l’on a pratiqué soi-même longuement et avec rigueur. Cela aurait évité à monsieur Jean-Paul Brighelli de s’illustrer en décrétant de façon définitive que monsieur Daoud « a plus de talent dans son petit doigt » que tous ses contradicteurs réunis, quand il n’a pas la moindre idée, faute d’avoir été le vérifier, non seulement de qui sont lesdits contradicteurs (ce qui est dommage), mais aussi de leur position géographique exacte (ce qui est amusant). Supposons qu’ils aient fait ce difficile travail consistant à essayer de savoir qui sont les personnes que l’on met au pilori avant de le faire, ils y auraient trouvé de longues carrières dans les sociétés du Proche et Moyen-Orient, et un contact avec le terrain dont ni monsieur Onfray, ni monsieur Couturier, ni monsieur Finkielkraut, ni monsieur Brighelli, ni quelque autre de leurs hargneux ennemis ne peut se prévaloir. Ils y auraient trouvé par exemple madame Laleh Khalili, dont le long et systématique travail de terrain dans les camps de réfugiés palestiniens a donné des articles et un livre absolument magnifiques de précision. Ils y auraient trouvé monsieur Joel Beinin, qui a pratiqué l’enquête de terrain depuis de longues années, notamment en Egypte et s’est illustré par ses activités de journaliste (la liste pourrait continuer longuement). Ils y auraient surtout trouvé un « quarteron » (puisque c’est l’expression consacrée) de gens qui ont passé leur vie à analyser, disséquer, discuter, et quand il s’agissait de le faire, critiquer la question religieuse et identitaire dans le dit « monde musulman ». Il s’agit par ailleurs là de gens que les journaux de référence dans et hors de France n’hésitent pas à aller chercher, pour de petits papiers obscurs et détaché du monde réel dans des journaux comme le Washington Post, Le Monde Diplomatique, le Guardian, le Los Angeles Times, ou Al Jazeera. Ce qui n’est, on le convient, pas aussi prestigieux qu’une chronique occasionnelle dans Le Point ou L’Obs, journaux véritablement situés au cœur du débat en politique internationale et que le monde nous envie tant.

Courageux intellectuel français luttant contre la bien-pensance (2016)
Mais ils ne l’ont pas fait, pour une raison fort simple : il s’agit ici de dérouler un récit convenu et entendu. Les chercheurs n’y connaissent rien, sont dans un refus total de toute discussion culturelle, et sont surtout d’obscurs haineux. Quand bien même ils s’y connaîtraient, participeraient volontiers à une discussion culturelle, et ne seraient pas le moins du monde haineux ou obscurs, mais proposeraient tout simplement un discours éventuellement alternatif ou critique, informé par leur propre connaissance réelle du terrain, qui s’en soucierait ? Il faut admettre ce fait très simple, personne ne fera cette démarche d’aller voir de qui l’on parle et d’où ils parlent, de toute façon. Il est acquis que les chercheurs sont, c’est évident, de médiocres capons, pourquoi se fatiguerait-on à essayer de leur répondre réellement, ou à écouter ce qu’ils disent ? L’avalanche de réponses aux « oppresseurs universitaires » de monsieur Daoud illustre de façon splendide ce fait : auteurs et commentateurs, intervenants ponctuels, moralistes, ont décrété que certains des chercheurs les plus reconnus, à l’intérieur de leur communauté comme en son extérieur, étaient « obscurs ». Ils n’ont même pas fait l’effort, tout à leur dénonciation en forme de réflexe d’« une certaine gauche française », d’aller se renseigner et se rendre compte qu’une bonne partie des noms des signataires de la tribune ne vient pas de France, mais du Liban, d’Egypte, de Tunisie, d’Angleterre, des Etats-Unis, d’Algérie, et ainsi de suite. Mais nous devons reconnaître un fait : au niveau mondial, le débat intellectuel est centré sur ce qu’il se passe dans le monde de l’éditoriat français, ainsi que le prouve les passions que ne manquent pas de lever dans les vrais journaux les sorties de nos grands esprits. Il en va de même de la fameuse « contre-tribune », par ailleurs, qu’aucun de leurs nombreux commentateurs ne semble, au vu des réactions hallucinées qu’ils en produisent, avoir pris la peine de lire. La grande charge contre les hommes de paille que constitue la « défense de Kamel Daoud » ne s’encombre pas de concret. Monsieur Brighelli, tout comme les autres, n’a pas besoin d’aller vérifier qui sont les chercheurs en question ou ce qu’ils disent : il sait, comme les autres, que ces chercheurs sont dans le faux parce que ce sont des chercheurs, parce qu’ils refusent que l’on parle de culture et de religion, parce qu’ils ne connaissent pas la région dont ils parlent, et parce qu’ils sont forcément médiocres, puisque chercheurs. Et monsieur Brighelli, comme les autres, n’a pas besoin de s’encombrer d’informations concrètes sur ce que disent ou font (ou sont) ces gens pour le dire, ce n’est là qu’une contingence dont la pensée profonde n’a pas le temps de s’encombrer. Et puis, qui ira le corriger ?
Agnus Dei : « Nos biens bons Arabes »
« Pourquoi vous faites ça ? C’est pas très bien d’être méchant.
C’est mieux d’être gentil. Dans la vie il vaut mieux être riche et
en bonne santé, que pauvre et malade comme un chien. »
Gad Elmaleh, citant Le Chef des Gentils
La critique de Mme Zouari contient un second aspect, bien plus pertinent que cette fiction de l’universitaire coupé du terrain : elle explique que les rédacteurs de la fameuse tribune se substituent aux Arabes et leur volent leur parole, et que leur colère vient en réalité de ce que certains de ces Arabes ont l’envie et les moyens de s’exprimer par eux-mêmes. Cette critique est non seulement juste, mais absolument légitime. Malheureusement pour Mme Zouari, elle apprend aux sciences sociales ce que celles-ci savent depuis bien longtemps, et vise le mauvais public. On ne reviendra pas immédiatement sur le fait que la première raison pour laquelle elle se trompe de cible est que l’essentiel des personnes auxquelles elle s’en prend sont, pour l’essentiel, arabes elles-mêmes, venant de et ayant vécu dans les sociétés dont elle parle, et ayant à ce titre toute légitimité à se sentir insultées quand on leur dit qu’elles ne les ont jamais vécues de première main. Ces critiques touchent du doigt un vrai problème en dénonçant ces vils chercheurs qui entendent (soi-disant, on ne voit pas ce qui dans le contenu de cette tribune le fait, mais passons) dicter ce qu’elles ont à penser aux sociétés arabes, c’est que, ce faisant, elles reprennent un discours tout droit tiré des sciences sociales. Il est heureux d’ailleurs que les sciences sociales aient été soumises à cette critique virulente du post-colonialisme, qui pointe à juste titre l’exclusivité et la domination indue des discours européens et nord-américains, non seulement sur les pays dits arabes et musulmans, mais sur l’ensemble du monde. La plume a bien été portée dans la plaie par nombre d’auteurs, parmi lesquels on peut évoquer Jean-Pierre Olivier de Sardan, qui mettait à jour avec humour l’absurdité d’un certain discours culturaliste en en appliquant les grilles à la ville de Marseille dans La rigueur du qualitatif. Evoquant les « rires et gesticulations » d’ethnologues face à des enquêtes sur le spiritisme bourgeois à Paris, Pierre Lagrange explique très clairement ce sous-entendu épistémologique selon lequel les mêmes grilles ne pourraient pas s’appliquer selon les sociétés : « Si les croyances qui provoquent rires, gesticulations et finalement agacement des chercheurs en sciences sociales sont intéressantes, c’est parce que le rapprochement avec les savoirs scientifiques permet de rendre visible notre incapacité à remplir le programme de l’anthropologie, c’est-à-dire à étudier l’ensemble des discours et pratiques, qu’il s’agisse de croyances ou de sciences. Apparemment, les vols d’organes, le spiritisme ou la Vierge, ce n’est pas comme la magie Zandé, le chamanisme achuar, ou les dieux égyptiens ». Critique essentielle et encore nécessaire. De plus, si cette critique est adéquate concernant le traitement des objets, elle ne l’est pas moins concernant ceux et celles qui réalisent ledit traitement : il n’est plus suffisant de dire que les chercheurs issus de sociétés, cultures, zones géographiques, groupes sociaux, genres et identités sexuelles (et autres) ne représentant pas une majorité (fantasmée) n’ont pas attendu que leur soit donné le feu vert pour écrire et théoriser leur propre vie comme celle des autres, et le monde des sciences sociales est quotidiennement traversé par des débats qui sont loin d’être tranchés sur l’implication de cette épistémologie des points de vue (ici l’expérimentation prévaut : l’anthropologie et la sociologie participative, le privilège des insiders, l’idée beckérienne du devoir d’être du côté des dominés, les enquêtes menées à plusieurs points de vue ou l’augmentation de ces points de vue dans des enquêtes séparées forment autant de réponses, compatibles ou non entre elles, à cette question). Mme Zouari a raison de dire ouvertement que le discours descriptif, européen, masculin, bourgeois, et blanc sur les sociétés du sud et de l’est de la Méditerranée doit faire le deuil de son monopole indu à dire le réel, et elle peut bénéficier dans le monde des sciences sociales de considérables renforts pour soutenir cette thèse absolument exacte. Mais il ne s’agit pas ici de pratiquer l’autocélébration d’une discipline (cette dimension fortement auto-critique de la recherche, du reste, n’ont jamais « été de soi » et c’est par le conflit qu’elle s’est imposée, parce que des chercheurs issus de groupes marginalisés ont énoncé ce propos de façon nette). Ce que cette posture a de proprement fascinant, c’est la façon dont, inscrites dans le monde médiatique français, elles fournissent un splendide miroir des mécaniques auxquelles elles participent elles-mêmes.
Puisqu’il est ici question du monde arabe, que sommes-nous forcés de constater ? Pour reprendre une formule éculée par des années de répétition par des éditorialistes qui n’ont jamais suivi jusqu’au bout le fil du raisonnement qu’elle implique : c’est compliqué. C’est précisément cette complexité que nos éditocrates ont cherché à tout prix à réduire, à longueur de tribune et d’article, depuis un temps considérable. Sous leur plume, il n’existe que deux types d’arabes : les bons, qui sont des forces du progrès et de la lumière, sont toujours marginaux « là-bas », et savent nommer justement les vérités de cet espace, et les mauvais, qui sont systématiquement obscurantistes, conservatistes, soutiennent toutes les brutalités et la « barbarie », et dont les personnes prenant des distances critiques avec les propositions des premiers sont forcément, au choix, « des idiots utiles », « de vrais complices », ou à la présence desquels ils sont « aveugles ». Exagéré-je ? Jugeons sur pièces : Riss, cité par Thomas Serres, nous promet des lendemains qui chantent : « Quand cette guerre contre l’islamisme sera terminée, il faudra faire les comptes de toutes les lâchetés, les complaisances, les trahisons des intellos et des journalistes qui auront tout fait pour intimider et faire taire les voix contestataires ». Roland Hureaux, dans un article récent pour Atlantico, nous dit en somme que cette tribune était « un lynchage » qui accompagnait « la victoire des soldats de l’islam » (là encore la capacité de certains à connaître la réalité avant les enquêteurs étonne). Dans Le Point, Sébastien Le Fol nous décrit des « staliniens » qui affirment que « les intellectuels libéraux du monde arabe [devraient] se mordre la langue ». Boualem Sansal a le privilège de la modération, puisqu’il dit des personnes dont le crime – on le répète – a été de contredire Kamel Daoud que « Ce sont en vérité des fous, des sanguinaires, des tortionnaires, des lâches surtout, des malheureux, au fond, qui ont besoin d’un os à ronger pour exister, pour calmer en eux on ne sait quelle irrépressible pulsion. J’ignore qui s’occupe de ces gens, la Santé, la Justice ou la Défense nationale, ou l’ONU, ou peut-être des ONG spécialisées, mais je crois le mal très facile à soigner : ces gens ont simplement besoin de bonnes lunettes pour lire ce qui est écrit et de bonnes oreilles pour entendre ce qui se dit, et non pas tout avaler de travers », avant d’ajouter, toujours modérément, que leurs « tentatives d’assassinat » (une tribune dans un journal) relèvent du « terrorisme ». On évoquera, pourquoi pas, l’inénarrable Pascal Bruckner (dont les essais les plus connus, notamment Le Sanglot de l’Homme Blanc, qui tâchait de nous convaincre que les travailleurs humanitaires, les pratiquants de religions asiatiques, les voyageurs, les beat-nicks, les marxistes et les French doctors formaient une seule et unique catégorie sociale motivée et fonctionnant de façon homogène, nous ont tous convaincus de sa grande compétence en matière d’enquête sérieusement menée) nous disant d’un verdict définitif : « Il s’agit d’imposer le silence à ceux des intellectuels ou religieux musulmans, hommes ou femmes, qui osent critiquer leur propre confession, dénoncer l’intégrisme, en appeler à une réforme théologique, à l’égalité entre les sexes. Il faut donc – ces renégats, ces félons – les désigner à la vindicte de leurs coreligionnaires, les dire imprégnés d’idéologie coloniale ou impérialiste pour bloquer tout espoir d’une mutation en terre d’islam, avec l’onction de « spécialistes » dûment accrédités auprès des médias et des pouvoirs publics » (Nous ne pouvons collectivement que souscrire à cet instant de lucidité, Bruckner a parfaitement raison de dénoncer des « experts » incompétents et autoproclamés qui occupent les plateaux de radio et de télévision à longueur d’année, en dépit d’une reconnaissance intellectuelle et de leurs compétences totalement inexistante – bien évidemment cela demanderait une méchanceté toute particulière de demander à M Bruckner ce qu’il pense de sa propre omniprésence médiatique durable dans ces conditions). A tout seigneur, tout honneur, le grand défenseur de la liberté d’expression, Jean-Paul Brighelli (qui a des leçons de rigueur dans l’enquête à donner à de nombreuses personnes) propose des solutions pratiques pour faire taire ces agaçants « intégristes de la pensée molle », qui rassemblent « féministes en mal de mâles » (je rappelle que nous parlons ici de propos d’une personne qui prétend dénoncer une soi-disant solidarité avec des violeurs), « sociologues en dérive et délire », « intellectuels auto-proclamés ». Pour défendre la liberté et le camp du bien, ce grand homme n’hésite donc pas : « [J]e ne pleurerai pas sur vos dépouilles. Comme vous diriez vous-mêmes : ‘Vous l’aurez bien cherché’ ». Voilà qui leur apprendra à s’associer avec les gens qui veulent exécuter leurs opposants.

Intellectuel libre corrigeant l'universitaire compromis et médiocre (2016)

Ainsi le verdict est posé : Daoud exprime, dans sa tribune, la position des libres-penseurs, et ceux qui s’opposent à cette tribune sont, par nécessité, les alliés objectifs des seules personnes existant dans le monde intellectuel arabe, à savoir les penseurs obscurantistes et barbares. Voilà qui est à peu près aussi clair et tranché, tant intellectuellement que moralement, qu’un épisode d’une série populaire bien connue mettant en scène un jeune taximan à bonnet bleu dans ses confrontations avec deux gobelins malveillants (puisque laids et bêtes). Il est évident que, contrairement à l’Europe, terre de contrastes, le monde arabe se divise quant à lui en deux catégories, des gentils, intelligents, lettrés, et beaux, et des méchants, idiots, analphabètes, et laids. Et le devoir des intellectuels est, c’est encore une fois l’évidence même, de permettre le triomphe des bons face aux méchants. Après tout, si tout le monde apprécie leur présence, il est clair qu’un épisode bien fini de Oui-Oui ne saurait se terminer sur la victoire de Finaud et Sournois. Une fois que seront renvoyées à leur obscurité les forces du mal, alors pourra commencer le « rendu de comptes » que Riss appelle de ses vœux, puisque quiconque s’oppose à la victoire des forces du bien ne peut qu’être un agent des forces du mal. Ce qui, dans un langage conceptualisé par nos grands penseurs, ressemblerait à « Les intellectuels paternalistes d’une certaine gauche incapable d’avoir, par peur d’accusations de racisme, le courage de défendre les libres-penseurs de ce Proche, si Proche-Orient, relèvent du terrorisme de la pensée, lequel n’est pas sans rappeler la grande époque du stalinisme et des procès de Moscou, là où leur vocation prétendue à défendre le progrès devrait les inciter à se battre avec eux contre les obscurantistes » (je laisse au lecteur le soin de deviner si cette phrase est ou non une vraie citation). Cette rhétorique néoconservatrice (il ne s’agit pas ici d’un jugement de valeurs, mais d’un simple constat : elle correspond effectivement au dogme néoconservateur qui affirme une supériorité dans une division radicale entre « bons » et « mauvais » des « valeurs de l’Occident » que celui-ci aurait vocation à protéger et, occasionnellement, étendre, pour le bien de ses alliés sur place) n’est pas sans rappeler ce que décrit De L’Estoile quand il parle de la prétention de l’anthropologie coloniale à s’exprimer « au nom des vrais Africain » : « Ce qui apparaît dans ce jeu de miroirs, c'est précisément le caractère problématique de la construction des « Africains » en tant qu'objets de « représentation » et que sujets représentants. Ce qui est en jeu dans le conflit entre anthropologues et Africains scolarisés, c'est le monopole de la représentation légitime de la ‘nature’ et des ‘besoin’ authentiques des populations indigènes, c'est-à-dire à la fois de la compétence à ‘dire la vérité’ et du droit de parler en tant que porte-parole – c'est-à-dire une lutte politique ». Ce que montre De L’Estoile, c’est que le discours anthropologique colonial, en nommant de « vrais » porte-paroles des sociétés qu’il entendait soumettre, a renforcé le pouvoir de certains groupes, qu’il avait nommés « vrais » et « légitimes », contre d’autres, qu’il rejetait et qui le rejetaient. Il s’agit ici du même phénomène, qui ne repose plus cette fois sur une « passion antiquaire », mais au contraire sur des volontés « modernisatrices ».
Le développement du discours en question passe par une ignorance volontaire d’un fait évident : le monde arabe est traversé de débats considérables, de longue date, et ces débats ne saurait être réduits à l’opposition de francs libres-penseurs qui veulent la liberté d’un côté, opposés de l’autre à de fourbes obscurantistes qui rêvent de totalitarisme. C’est un truisme absolu que de le rappeler, mais il existe dans le monde arabe une foule d’idéologies, de courants, politiques ou non, reposant sur des partis, des associations, des groupes informels, des ONG, des journaux, des revues, des livres, s’exprimant lors de conférences, de discours, de rencontres, conduisant à des conflits importants, à des polémiques vivaces, à des débats de longue haleine, et qui portent, comme dans toute société, sur l’ensemble des aspects de la vie, de la religion à la distribution des services publics, en passant par l’organisation de l’Etat, la langue, et que savons-nous encore. Il existe de même, comme dans toute société, des formes multiples de domination et d’oppression, qui ne se restreignent en aucun cas à la simple et unique question religieuse, ce faux nez du « retard civilisationnel ». Pour parler de ce que je connais, le mouvement national palestinien contient non seulement la division entre Fatah et Hamas, mais des divisions concernant le rôle de l’Etat, la forme que doit prendre l’économie, les repères idéologiques que le mouvement doit revendiquer (communistes, islamiques, panislamiques, nationalistes conservateurs, trotskystes, panarabes), les formes de son action, le type de régime qui aura vocation à être développé, et ainsi de suite. Néanmoins prendre conscience de ce fait demande un effort que le monde intellectuel français n’a entrepris que marginalement, et sur le tard : essayer de se renseigner sur ce qu’il se dit dans le monde en question. Ne pas se restreindre à un ou deux auteurs que l’on a oint du privilège de la parole d’or, tout en négligeant d’autres contributions qui n’avaient pas l’heur de tomber dans la catégorie artificielles de « nos bons Arabes » (ou de « nos mauvais Arabes » : il n’est pas anodin qu’il soit plus aisé en France de lire Sayyid Qutb que Fouad Zakariya). Traduire aurait pu être la première mission d’un monde qui souhaiterait réellement comprendre ce dit « monde arabo-musulman », et s’ils en avaient envie, nos éditorialistes, dotés de nombreux contacts avec de multiples maisons d’édition, pourraient laisser aussi fleurir en France ce débat que nous connaissons peu (et on peut saluer et remercier les agents de cette traduction, à commencer par la collection Sindbad, qui nous offrent cette possibilité). Mais si cela s’arrêtait là : il y a bien longtemps que les intellectuels du monde arabe ne s’expriment plus uniquement en arabe, mais également en anglais et en français. Ils restent négligés et méconnus, à l’exception de quelques-uns. Le contradicteur effacé de la photo, il est possible sans gêne excessive d’affirmer qu’il n’a jamais existé : les dénonciateurs de ce stalinisme-ci ne voient guère la poutre que constitue ce stalinisme-là.
Je pourrais m’arrêter là, mais il me reste un petit peu d’encre à verser : de quel droit, au final, si ce n’est du droit suprême qui, du haut de leur condition d’Européens, les érige en juges et arbitres entre les « bons » et les « mauvais » autochtones, de quel droit, donc, nos éditorialistes français s’arrogent-ils le droit de dire à Mme Khalili, à Mme Marzouki, à M Amara, à Mme Ben Hamouda, à M Hage, à Mme Dakhlia, ou à M Soudani, qu’ils et elles critiquent Daoud par peur de voir les Arabes parler par eux-mêmes ? Il ne s’agit pas ici d’étaler un répertoire de noms « à consonance » par pur effet de style. Nous croyons du reste qu’il serait légèrement insultant de restreindre ces éminents collègues à leurs patronymes. Il s’agit de pointer une situation très simple, dans laquelle M Onfray, M Couturier, ou M Bruckner s’estiment en droit d’aller expliquer à des gens qui non seulement connaissent, mais font partie de certaines sociétés, qu’ils n’ont pas le droit d’en parler comme bon leur semble car il serait colonial d’aller chercher des noises à des intellectuels arabes. Dans l’émission de Mme Gesbert, Mme Lancelin expliquait que toute cette histoire reposait, au fond, sur un malentendu, entre d’un côté des intellectuels arabes réellement progressistes se battant contre des islamistes, et d’un autre côté des intellectuels français réellement progressistes se battant contre des racistes. Nous nous voyons forcés de lui apporter une contradiction (et espérons qu’elle ne se verra pas forcée de se retirer du journalisme à cause de celle-ci) : il s’agit dans le second cas bel et bien de gens qui connaissent et sont inclus dans les débats qui traversent le monde arabe, et sont opposés aussi bien aux extrémismes d’« ici », que de « là-bas ». Les seules personnes dans une situation d’ignorance ici est une clique d’éditocrates méprisants qui ont décrété qu’était ami de l’horreur toute personne ne hochant pas avec déférence la tête quand ils étalent leurs préjugés devant tout le monde.
Absolve in Paradisium
« En France, on ne peut plus rien dire. »
Véronique Genest
Les faits sont passés et la polémique – qui connaîtra bien évidemment encore rebondissements et tressaillements à mesure que le temps passera – est désormais en passe de doucement s’éteindre. Les grands penseurs ayant gagné, nous pouvons sans rougir affirmer que la démocratie a été sauvée : il a été admis par tous, sans aucune contradiction, qu’il était interdit de ne pas penser comme MM Bruckner, Couturier, Daoud, Onfray, et compagnie. Les censeurs n’ont qu’à bien se tenir : on n’est pas prêt de leur redonner la parole de sitôt. Voilà qui leur apprendra à sortir ainsi du rang. Voilà qui leur apprendra l’ordre qui doit régner pour que le débat soit libre : l’expression est la propriété d’un groupe bien précis, qui continue encore et toujours d’étaler à longueur d’antenne et de chronique, de tribune et d’interview, d’essai, de roman, de films, de documentaire, de reportage, d’audition par les commissions parlementaires, d’éditorial, de portrait, bientôt probablement de chanson, de pièce de théâtre et de livret d’opéra l’impossibilité totale dans lequel il se trouve d’avoir le moindre accès à l’expression publique. Ce groupe est faiseur de rois, et pour avoir été contre le vent qu’il soufflait, ces staliniens des Middle Eastern Studies ont été bien justement châtiés, on leur a rappelé qu’ils n’étaient que « des moins-que-rien indignes de cirer les pompes d’un journaleux ». « Car c’est bien là », l’explique fort justement Thomas Serres « leur définition de ce que doit être la liberté d’expression : une autorisation à ne jamais être tenu pour responsables des insanités proférées à longueur d’année. Je ne parle pas ici des journalistes, qui ne sont que des employés avec une conscience professionnelle variable. Non, je parle des éditorialistes et des experts, qui dégainent leur avis plus ou moins renseignés et puis s’en vont. Daoud, bien qu’engagé politiquement, est de cette espèce. L’homme peut s’improviser spécialiste de l’Arabie Saoudite le temps d’une tribune puis repartir sous son figuier d’écrivain. Remettre en cause son droit à dire n’importe quoi sans rendre de comptes, c’est questionner le droit de tous ses semblables à faire de même ». Les trublions de la tribune du Monde l’ont appris à leurs dépens, et le crachat qui a été jeté sur leur nom sous cet amoncellement de « minables », de « médiocres », d’« obscurs », de « jaloux », de « terroristes », et autres qualificatifs charmants correspondant à ce qui ressemble le plus à une réponse au fond chez nos amis éditorialistes sera là pour le leur rappeler, du haut de leur experte connaissance. Contre la pensée unique, faisons bien attention à tous dire la même chose.
On ne leur donnera bien entendu pas raison en tout, et on se permettra de leur faire un reproche, qu’ils se sont déjà fait eux-mêmes : oui, ils ont été naïfs de faire une tribune unique, signée de leurs noms à tous. Ils sont chercheurs en sciences sociales et auraient dû penser à la fameuse circularité de l’information, agir comme leurs contradicteurs, se diviser pour mieux régner, et sembler venir de partout dans un heureux hasard alors qu’ils fonctionnaient comme un groupe soigneusement uni. Rendre, comme le dit encore M Serres, un coup sur trois. L’effet en aurait été plus important et ils auraient peut-être eu le privilège d’être invités à l’un des nombreux débats desquels ils étaient absents et dans lesquels les pires horreurs pouvaient être prononcées sur leur compte sans qu’ils puissent répondre. Voilà qui aurait été jouer franc jeu : pratiquer la dissimulation, ne pas s’avouer comme un collectif, faire semblant d’être multiples, quand ils n’étaient qu’un. Cette leçon doit être par tous apprise, car elle aura vocation à resservir dans le futur, lors de la prochaine polémique.

Intellectuels libres se préparant à tous réagir de façon indépendante (2016)
Certains des paragraphes de cette petite amusette pourraient donner au lecteur l’impression d’une défense corporatiste, venant d’une personne ayant prétention à faire peut-être un jour une carrière universitaire, de ses propres collègues. Que le lecteur dubitatif soit rassuré : c’est absolument le cas. J’ai ici en effet prétention à dire que, si tous les avis sont énonçables et intéressants à écouter, il n’est pas possible sans une volontaire mauvaise foi de donner valeur égale à l’expertise de personnes ayant aligné, en silence, systématiquement, des enquêtes poussées et précises, des lectures détaillées (qui ne sont jamais, rappelons-le, que la mise sous forme écrite d’autres enquêtes poussées et précises, et ainsi de suite) et l’avis spontané d’un intellectuel engagé dans un combat politique (sur lequel je n’ai en tant que personne aucune opinion) et qui se saisit – c’est normal – d’un événement pour présenter ce combat, en partie sous le coup de l’émotion. « Misère des sciences sociales », écrit Mme Lancelin, « lorsqu’elles tombent dans leur pire travers: récuser tout discours qui ne sacrifie pas à leurs exigences pseudo-scientifiques d’échantillonnage rigoureux » : il n’y a aucun intérêt à se cacher derrière son auriculaire, oui. Oui, un propos construit à travers une rigoureuse méthode et des attentions multipliées vaut mieux, scientifiquement, qu’un propos énoncé à la va-vite sans aucune forme de rigueur. Oui, la phrase de Mme Lancelin ne veut rien dire d’autre que « C’est pas juste que moi, Aude Lancelin [ou moi, Michel Onfray, Jean-Paul Brighelli, ou Michel Houellebecq] je sois obligée comme tout le monde de prouver que ce que je dis est vrai, et qu’on ne me croie pas sur parole, alors que je suis Aude Lancelin [ou Michel Onfray, Jean-Paul Brighelli, ou Michel Houellebecq] et qu’on me doit l’admiration même quand je suis trop fainéante pour faire le travail correctement ». Emoi chez les éditorialistes que de réaliser que le mot « science » a un sens autre que de simplement faire reluire de satisfaction le visage des chercheurs en sciences sociales, et qu’à l’exception de leur propre mépris de cette science (qui ne saurait évidemment être de l’incurie, on n’imagine pas qu’on laisserait écrire des incompétents dans les journaux), rien ne légitime la véritable agression collective qu’ont constituées leurs « réponses », dans lesquelles ont été vues quantité d’insultes, mais pas la queue d’un argument de fond, si ce n’est que la science est ennuyeuse et difficile (en effet, certains en font même leur métier), et que Kamel Daoud vit dans l’espace dont il parle (je me permets de proposer que l’on applique le même raisonnement à l’astrophysique et à la chimie industrielle : étant composé de molécules et vivant dans l’univers, j’attends l’invitation à expliquer ce que j’ai à dire sur le sujet par Le Point, Causeur, et L’Obs). Il est admis que cette appartenance légitime entièrement une personne à exprimer toutes les idées qui sont les siennes (quoiqu’en toute logique, Kamel Daoud, Algérien, n’a pas grand-chose à dire sur des agresseurs qu’il imaginait Syriens, mais Arabland est grand). Cela fait-il un point de vue digne d’intérêt, d’écoute, de discussion ? Oui. Cela fait-il un expert ? Non, à plus forte raison face aux œuvres considérables des chercheurs que nos amis de l’éditoriat s’amusent à balayer d’un revers de main méprisant (peut-être que les raisins sont trop verts ?)

Jeune universitaire face au débat public français (2016)
Bien entendu, mon texte était partial et biaisé. Il ne prétendait pas être autre chose. Bien entendu les intellectuels athées, séculaires, ou antireligieux dans le monde arabe courent un vrai danger à exprimer leurs idées, et doivent être soutenus ainsi que toute victime d’une censure ou d’une intimidation (la balafre à la main de Naguib Mahfouz n’est ni oubliée, ni pardonnée). Bien entendu tout ceci n’est qu’un problème secondaire face à l’horreur des crimes commis le 31 décembre 2015 sur la place publique de Cologne, comme dans de nombreux autres endroits, à chaque instant. Pour ce qui est de la France, il est à craindre que – chat échaudé craignant l’eau froide – les auteurs de cette tribune ne nous fassent plus à l’avenir profiter de leurs lumières, pourtant bien nécessaires actuellement, dans un contexte où, depuis 2001, la recherche sur le Proche et Moyen-Orient s’emballe, et où les essais les plus navrants reçoivent les honneurs des gazettes aussi bien que des médias télé- ou radiodiffusés. Kamel Daoud – dont le lecteur ou la lectrice attentif ou attentive aura bien constaté qu’il n’est pas la cible de ce bien anodin billet sans grande envergure – a été l’occasion de constater, encore une fois, qu’il était urgent de penser le monde auquel nous sommes confrontés, et de le faire avec méthode, avec sérieux, en prenant le temps de la pensée et de l’analyse, sans sombrer dans des facilités de langage ou des réactions épidermiques puériles. Face à l’ampleur de violences inédites, il faut sans aucun doute se pencher sur les faits, comme il le suggère. Encore faudrait-il pouvoir le faire sans réactualiser les mêmes sempiternels clichés islamophobes. Le fond de l’air semble l’interdire. Ah, si seulement quelqu’un avait écrit une tribune pour dire ces simples mots !

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Qui sont les insiders ?

Quelque soit l'issue de la mobilisation en cours, il est probable que la loi El Khomri ait au moins un héritage : celui d'avoir d'avoir rajouté les expressions "insiders/outsiders" au vocabulaire politique courant. Au moins d'un certain côté du spectre politique, même si ce côté commence à prendre une sacrée place. Dans la foulée, notamment, d'Emmanuel Macron, les promoteurs de cette Loi Travail ont eu à coeur en effet de se présenter comme les défenseurs des "outsiders", pauvres jeunes en contrats précaires, contre les méchants "insiders", ces privilégiés en CDI qui s'engraissent sur le dos des précaires. Abaisser la protection des seconds seraient la condition pour que les premiers accèdent au Graal de l'emploi à durée indéterminée. L'importation de cette distinction née dans l'économie des marchés du travail n'est pas innocente, et ne s'est pas faite sans pertes et fracas. Après m'être replongé, ces dernières semaines, dans la littérature consacrée à l'analyse de la segmentation des marchés du travail, je ne peux que me désoler de l'écart entre la finesse des outils d'analyse qu'elle propose et ce qu'en a finalement retenu le débat public. Surtout lorsque cela peut permettre de retrouver des oppositions plus anciennes, mais finalement plus intéressantes.


Humm, non, attendez, c'est pas ça (source)

Lorsque l'on parle de différents marchés du travail plus ou moins favorisés, on fait référence aux théories de la segmentation, et plus particulièrement à celles de la dualisation. Celles-ci sont nées principalement avec les travaux de Michael Piore et Peter Doeringer au début des années 1970. Il s'agissait alors essentiellement de répondre à une question : pourquoi, dans les périodes de chômage, les salaires continuent-ils à augmenter ? Selon l'approche économique classique, ce ne devrait pas être le cas : le risque de chômage devrait exercer une pression à la baisse sur les rémunérations, et ainsi ré-équilibrer le marché, miracle de la main invisble, greed is good et tout le bazar... Ce n'est pourtant pas ce que l'on constate. La solution proposée par Piore et Doeringer, et largement reprise par la suite, est simple : il y a plusieurs marchés du travail qui fonctionnent différemment. Schématiquement, sur le marché primaire, on apparie des personnes qualifiées avec des emplois stables et bien rémunérés, sur le marché secondaire, des personnes non-qualifiés avec des emplois précaires et mal rémunérés - à cela, se rajoute d'autres dimensions, notamment les discriminations de genre, de race, etc. Le cloisonnement de ces marchés fait que le chômage touche d'abord le second, tandis que sur le premier, les entreprises soucieuses de conserver une certaine main-d’œuvre augmentent les salaires.

Une fois cette géographie des marchés posée, reste le problème de savoir ce qui la fonde : pourquoi les marchés sont-ils segmentées ? C'est là que le modèle "Insiders/Outsiders" intervient. Piore et Doeringer, et ensuite souvent Piore tout seul, fondait la différence entre les marchés sur les pratiques diverses des entreprises en fonction des contraintes de la production : un besoin de stabiliser une certaine main-d’œuvre notamment, surtout s'il y a des gains de productivité liés à l'apprentissage. D'autres auteurs, notamment Michael Reich et ses collaborateurs ou David Marsden, mettent eux l'accent sur les ressources et les qualifications dont disposent les travailleurs. Ces travaux ont donné lieu au "paradigme de la demande de travail" : la dualisation des marchés du travail s'explique, dans cette perspective, par les pratiques des employeurs.

L'argument "Insiders/Outsiders" est très différent : c'est l'action des salariés déjà en place, les insiders, qui limite l'accès à l'emploi des outsiders. L'action syndicale, les demandes de protection et notamment le renchérissement des coûts de licenciements, la menace des mobilisations, et les réglementations qui sont obtenues par les insiders découragent les employeurs de se séparer de leurs salariés en place et d'en embaucher de nouveaux. Autrement dit, la dualisation des marchés du travail est, dans cette perspective, le fait des salariés, de ceux qui sont parvenus aux marchés primaires et qui se défendent contre la concurrence que pourrait constituer les autres, notamment les jeunes, les femmes, les minorités ethniques, qui seraient prêtes à travailler pour un salaire moins important autrement.

Ce qui est intéressant, c'est que ce modèle, dans sa forme idéale, exclut tout autre acteur que les seuls travailleurs, placés dès lors en conflit - l'Etat n'étant alors qu'un instrument au service du pouvoir des outsiders... Les entreprises, elles, sont complètement absentes, ou du moins inactives. Au-delà des mérites scientifiques de la théorie, sa reprise politique et l'évidence avec laquelle elle est utilisée, comme si insiders/outsiders était une grille de lecture allant de soi, limite sérieusement ce qu'il est possible de voir ou de discuter. On s'en doute, cette importation est loin d'être innocente - de toutes façons, personne n'est innocent comme disait l'autre. Le souci de certains pour les plus démunis est finalement d'autant plus fort qu'il exclut la responsabilité des employeurs dans l'affaire... Il est d'ailleurs assez amusant de voir que des commentateurs qui honnissent l'idée même d'une lutte des classes reprendre avec enthousiasme un argument qui fait du malheur des uns la condition de la fortune des autres... Des rapports sociaux d'exploitation, ok, mais seulement entre les travailleurs, seulement entre les CDI et les CDD. De là à citer la lapalissade "diviser pour mieux régner", il n'y a qu'un pas que je vous laisserais allègrement franchir.

Mais je voudrais pousser la critique un peu plus loin que la simple dénonciation d'un choix bien stratégique du vocabulaire. En effet, même en conservant cette dénomination, même en conservant l'idée que l'on peut se contenter de ne regarder que les travailleurs et non les employeurs, il y a un problème central, une question que l'on peut et doit poser : qui sont les insiders ?

Si l'on s'en tient au débat public actuel, du moins du côté de ceux qui utilisent l'expression en question, la réponse est évidente : les insiders, ce sont les personnes en CDI. Et les outsiders sont, conséquemment, toutes les personnes qui ne sont pas en CDI : les CDD, les intérimaires, les stagiaires, etc. Emmanuel Macron ne déclare-t-il pas qu'il faut "ouvrir le système, permettre à tout le monde d’accéder au CDI" (cité ici) ?. Il y a peu, on parlait encore d'emplois "typiques" et "atypiques" pour désigner la même chose. L'expression "insiders/outsiders" ne fait que désigner les personnes plutôt que les contrats, mais n'en met pas moins en scène une opposition entre CDI d'un côté, autre formes d'emplois de l'autre.

Pourtant, le moins que l'on puisse dire, c'est que le statut de l'emploi est un très mauvais indicateur de la segmentation/dualisation du marché du travail. Certes, Piore et Doeringer ont d'abord construit l'opposition "marché externe/marché interne" - le second se jouant au sein des entreprises, sans système de prix - avant qu'elle ne soit traduite en "primaire/secondaire", mais même eux n'étaient pas si simplistes. En effet, ils s'intéressaient d'abord aux "cols bleus" et distinguaient des ouvriers non-qualifiés que l'entreprise peut se permettre d'embaucher et de débaucher continuellement et des ouvriers qualifiés ou ayant acquis une certaine expérience qu'elle se doit de conserver. Pour les "cols blancs", ils envisageaient que l'emploi durable au sein d'une seule organisation ne soit pas le modèle unique, sans que cela ne veuille dire que cette population soit défavorisée.

Si l'on se tourne plus simplement vers les marchés du travail contemporains, il n'est pas difficile de voir que l'on peut être en CDI sans être un "insider", c'est-à-dire sans profiter d'une situation protégée, et que l'on peut être sur un contrat à durée déterminée sans être un "outsider", c'est-à-dire sans souffrir de vulnérabilité ou d'insécurité. Deux exemples suffiront sans doute à le comprendre. Les caissières de supermarché sont pour une bonne partie d'entre elles en CDI, et pour une part d'entre elles à temps complet. Même si les emplois atypiques y existent, notamment pour accueillir une population d'étudiantes qui refusent de penser cette activité comme un "vrai boulot", on aurait bien du mal à décrire celles qui bénéficient d'un CDI à temps complet comme des insiders bénéficiant d'un haut niveau de protection. L'enquête menée par Marlène Benquet, dans la continuité d'une vaste littérature sur le sujet, les présente au contraire comme fondamentalement fragile : elles dépendent, en fait, en permanence des faveurs qui leur sont accordés par leurs supérieurs pour arriver à plus ou moins s'en sortir. Ce qui explique, pour ce syndicaliste rencontré par M. Benquet, qu'elles soient difficiles à mobiliser :


C'est difficile de syndiquer des caissières parce qu'elles sont dans ce que j'appelle la "compromission". Elles ne peuvent pas vivre si le chef leur retire les petits arrangements qu'il a acceptés. Leurs vies sont déjà à peine en équilibre. Par exemple, une telle habite à une heure de transport et elle finit à 21h45 et son train est à 21h50. Le chef accepte qu'elle parte cinq minutes avant pour qu'elle ait son train. Le jour où il dit non, c'est la catastrophe en chaîne. Le train suivant est une heure après ; comme elle n'a pas de sous, les enfants sont chez la voisine qui ne veut pas les avoir jusqu'à 23 heures et elle ne peut pas se passer de la voisine parce qu'une nounou c'est trop cher ; le mari va commencer à gueuler et tout va se mettre à déconner pour une histoire de cinq minutes ! Pareil si, tout à coup, le chef ne lui laisse plus ses mercredis de libres, ou ne la fait plus travailler le dimanche, ce qui lui fait une petite rallonge. Elles sont justes, justes, sur tout, et donc elles ne peuvent pas se permettre de se fâcher avec les chefs (p. 187).

Niveau protection, on repassera. Et on comprend qu'il serait bien difficile, dans une telle situation, de se mobiliser afin de défendre ses intérêts contre ceux d'éventuels "outsiders", la complainte du syndicaliste en témoigne... D'ailleurs, c'est cette question qui a motivé un certain nombre de travaux sur le métier de caissière, dont l'enquête de M. Benquet : pourquoi, alors que le travail y est si dur, la grande distribution connait-elle des taux de syndicalisation et de conflits sociaux aussi faibles ? Pourquoi ne se rebellent-elles pas ? Pourquoi se maintiennent-elles malgré tout dans l'emploi ? J'évoquais certaines des explications dans ce billet. Il n'en reste pas moins que les caissières, même en CDI, ne se qualifient pas comme des insiders à même de manipuler l'action syndicale et la réglementation à leurs profits.

Le cas des caissières souligne qu'il faut distinguer, comme le faisait un rapport du CERC de 2005, l'instabilité de l'emploi de l'insécurité. Même lorsqu'elles sont en emploi stable, les caissières ne bénéficient pas pour autant d'une forte sécurité. Et, de façon symétrique, on peut avoir un emploi instable et bénéficier quand même d'une forte sécurité. Voilà donc le deuxième exemple : Manuel Valls peut bien se dire "en CDD", et il est vrai que son emploi actuel connaîtra une fin prochaine (est-ce un soupir de soulagement que j'attends chez certains ?), il n'en est pas pour autant précaire. D'une façon plus générale, un ensemble de travaux se sont attachés à montrer que les marchés primaires ne sont pas nécessairement caractérisée par l'emploi stable : chez les artistes y compris les plus grands, les scientifiques y compris les plus reconnus, les dirigeants d'entreprises, les managers et autres professionnels divers et variés, on change souvent d'emplois, parfois sur des contrats de durée limitée, parfois juste le temps d'un projet, sans pour autant passer par la case chômage, sans jamais être à un moment ou à un autre menacé. Selon certains, ce serait même là un modèle qui pourrait s'étendre à tous, et qui justifierait la mise en place d'une "sécurité sociale professionnelle" pour tous, dont il existe des versions de gauche comme de droite.

Identifier marché primaire et marché secondaire au seul statut de l'emploi, et faire découler de celui-ci l'appartenance à une population "vulnérable" ou "protégée" est ainsi une erreur. C'est en fait une critique classique, et maintenant bien acceptée, des théories de la segmentation : ces marchés primaires et secondaires sont, d'un côté comme de l'autre, pluriels (on se reportera, notamment, à l'excellente synthèse qu'en fait Michel Lallement dans un chapitre de ce bouquin). Les marchés primaires sont ainsi souvent divisés entre un marché primaire inférieur, qui correspond aux marchés internes des entreprises, et un marché primaire supérieur, qui s'identifie aux marchés professionnels, c'est-à-dire à des marchés où la carrière de l'individu passe par plusieurs organisations - l'instabilité sans l'insécurité donc. De même, le marchés secondaire se subdivise en plusieurs secteurs, certains réservés à des populations particulières (les "jeunes de banlieue" par exemple), avec des situations d'emplois différentes.

Ce qui hiérarchise ces différents marchés est, on l'aura compris, la sécurité beaucoup plus que la stabilité de l'emploi. Or, on peut prendre cette question au sérieux : qu'est-ce qui confère à un individu une certaine sécurité ? La réponse de Robert Castel est à la fois simple et extrêmement puissante : c'est la propriété. Celle-ci "apporte à la fois des ressources matérielles permettant de s'assurer contre les aléas de la vie, et un statut, une reconnaissance". Propriété des moyens de production, du capital bien sûr, mais aussi ce que Castel appelle la "propriété sociale" :

En reprenant une intuition d'Henri Hatzfeld , j'ai appelé propriété sociale les ressources et les droits que l'on a progressivement attachés au travail (sécurité sociale, droit du travail...), et qui sont une sorte de propriété pour les non-propriétaires, de propriété pour la sécurité, qui s'adresse à tous. Le droit à la retraite, par exemple, n'est pas une propriété privée au sens strict, mais une prestation construite à partir du travail qui est une condition de votre indépendance sociale. Avec cela, le travailleur ne devient pas un riche propriétaire, mais en termes de sécurité, de protections, sa situation peut se comparer à celle d'un petit rentier. Il est en mesure de demeurer un individu apte à se diriger par lui-même.

Castel note un effritement de ces protections, consécutif à celui du statut salarial - ce qui pousse, parfois, à annoncer l'avènement d'un "précariat". Toujours est-il que cette importance de la propriété nous permet de comprendre ce qui fournit protection, justement, sur les marchés professionnels, ces marchés primaires instables : c'est la propriété de certaines ressources qui peuvent être échangé contre de nouveaux emplois, de nouveaux revenus, de nouvelles positions. Autrement dit, qui produisent des intérêts : ce sont des capitaux. On peut y voir, bien sûr, les classiques capitaux de la théorie bourdieusiennes, notamment le capital culturel, sous la forme de diplômes et de savoir-faire, et le capital social, le "réseau" ou le "carnet d'adresses". Mais on peut également parler d'un "capital humain" bien moins exigeant au plan théorique. Michael B. Arthur et Kerr Inkson parlent même de "capital de carrière" et décrivent ceux qui en disposent comme des "career capitalists" : pour ces ardents promoteurs des nouvelles "carrières sans frontières", où les individus doivent se prendre en main sans compter sur les organisations, c'est bien ce capital qui permet de se stabiliser dans l'emploi, d'être protégé et de connaître une carrière certes instable mais protégée.

C'est là ce qui fait la différence entre les caissières, fussent-elles en CDI à temps complet, et un Valls ou un manager en mission de courte durée. Les seconds disposent d'un certain capital de carrière qui leur permettront de retomber sur leurs pattes quoi qu'il arrive. Plus encore : chaque emploi, chaque projet est pour eux un moyen d'accumuler un peu plus de ce capital, d'augmenter leur niveau de protection, de progresser suivant certaines échelles, peut-être pas inscrite dans les règles administratives d'une entreprise ou d'une organisation, mais tout aussi puissantes : être premier ministre avant de prétendre à l'élection présidentielle, commencer dans le conseil avec son tout nouveau diplôme d'HEC avant de se servir de cette expérience pour être recruter sur une fonction plus opérationnelle, obtenir ensuite un poste de direction, faire une expatriation pour prendre la tête d'une unité, d'une filiale, etc. Cette logique de carrière n'existe pas pour les caissières qui, au mieux, peuvent essayer de se maintenir dans l'emploi, et, pour quelques unes, obtenir peut-être un poste tout aussi non qualifié mais un peu moins éprouvant, faire de la saisie informatique dans un bureau... Elles ne disposent, pour reprendre une expression classique, que leur force de travail...

A la lumière de ces éléments, on peut reconstruire l'opposition insider/outsider d'une façon beaucoup plus intéressante. Les insiders sont ceux et celles qui disposent d'un capital, tandis que les outsiders n'ont que leur force de travail. Les premiers peuvent sans doute mettre à leur service, par le biais d'un lobbying et d'une mobilisation, les réglementations à leur avantage, ce que les seconds ont bien du mal à faire. Mais la géographie de ces luttes est bien différente. Et l'imposition de protection est sans doute moins la stratégie que rechercheront ceux qui disposent déjà de la protection offerte par la propriété, ceux qui pourront tirer le plus facilement partie de l'instabilité généralisée. Insiders vs. outsiders, ou peut-être capitalistes vs. prolétaires... La lutte des classes a, peut-être, encore de beaux jours devant elle.

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Batman et Superman : une solution durkheimienne

A l'occasion de la sortie d'un film que je n'irais probablement pas voir - non, sérieusement, Zach Synder quoi... Vous vous souvenez de 300 ? - la question ancestrale revient à la mode : "qui est le plus fort, Batman ou Superman ?". C'est assez décevant, car cela montre l'insuffisance de la culture sociologique et, plus généralement, la faillite de notre système éducatif, n'ayons pas peur des mots. En effet, la réponse est on ne peut plus évidente pour peu que l'on connaisse l'oeuvre d'Emile Durkheim : c'est Batman qui gagne. Voici pourquoi.

Dans sa thèse de doctorat, De la division du travail social (1893), puis dans ses ouvrages ultérieurs, Emile Durkheim entend répondre aux représentations économiques, nouvelles en cette fin de XIXe siècle où la chaleur printanière réchauffe les cœurs engourdis, qui ne voient la société que comme le produit des intérêts individuels. Celles-ci inquiétaient déjà bon nombre de conservateurs qui voyaient se déliter, dans le sillage des Révolutions industrielles, les liens sociaux traditionnels, ceux des communautés villageoises où tout le monde surveille tout le monde. Durkheim oppose aux deux la force du collectif : non seulement la solidarité ne diminue pas mais se transforme, mais en outre l'individu est le produit des forces sociales et dépend de lui. Celui-ci est menacé aussi bien par un poids trop fort du social, qui l'étouffe, que par l'affaiblissement excessif de celui-ci, qui le laisse livrer à lui-même, incapable de subsister. Tout est donc affaire de mesure. Voilà la première grande leçon de la sociologie.

Revenons à notre combat et regardons les forces en présence. D'un côté, donc, le challenger : Superman. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il s'agit de l'incarnation la plus parfaite de l'individu désocialisé. Rendons-nous en bien compte : il est le dernier survivant de sa planète, et n'a pas de semblable, si ce n'est une ou deux cousines et un chien (qui, généralement, n'apparaît pas dans les films, et c'est bien dommage, c'est un personnage tellement plus intéressant). Le voici donc en moderne Robinson sur une île déserte, une figure qu'affectionnent par dessus tout les économistes. S'il y a bien d'autres humains et qu'il se sent tenu de les protéger, il ne peut pas entretenir avec eux de relations d'égal à égal : d'où son besoin de se réfugier dans sa forteresse de la solitude - le nom est quand même significatif. Si l'on reprend les processus qui, selon Durkheim, permettent à une société d'exister en tant que telle, soit l'intégration et la régulation le moins que l'on puisse dire, c'est que le niveau d'intégration de la société à laquelle appartient Superman est faible : il est menacé par ce mal que Durkheim appelle "égoïsme", à savoir l'isolement de l'individu, le manque de liens et de relations quotidiennes qui l'inscrivent dans un ensemble plus large.


"Bon, comment on connecte ça à YouPorn ?"

Ce n'est pas tout : Superman n'a littéralement pas de limites. Ses pouvoirs sont infinis et il peut faire pratiquement ce qu'il veut. La seule véritable frontière à laquelle il se heurte, c'est le temps - et encore, son espérance de vie est une question pour le moins complexe. C'est dire qu'il est aussi dans une situation de manque de régulation, ce processus qui, toujours selon Durkheim, assigne aux individus une place et un rôle particulier, suivant des procédures et des raisons légitimes. Le voilà donc menacé par cet autre mal moderne : l'anomie, l'absence de normes qui laisse l'individu seul face à l'infinité de ses désirs... irréalisables, puisqu'il faut malgré tout choisir...

L'anomie : une illustration

Anomie et égoïsme : on ne s'étonnera pas, du coup, que Superman pète les plombs un épisode sur deux et décide de prendre le pouvoir et de réduire le reste de l'humanité en esclavage. Durkheim avait montré en son temps le lien entre insuffisance de l'intégration ou insuffisance de la régulation d'une part et taux de suicide d'autre part. Un individu seul, sans règles, est un individu fragile. Superman est donc un super-individu super-fragile. Les liens qui le tiennent et le protègent contre lui-même se comptent sur les doigts d'une main : Loïs Lane, les Kent... S'ils se brisent, le voilà en danger. Figure tragique, Superman passe son temps à s'interroger sur sa place dans ce monde et sur ce que c'est que d'être un héros. Sa position sociale nous permet de comprendre pourquoi. S'il passe son temps à chouiner, c'est là un fait social.

Une société parfaitement équilibrée

De l'autre côté, donc, Batman. Batman est l'inverse de Superman, et pas seulement parce qu'il a un costume noir trop classe. On pourrait le voir aussi comme un héros solitaire, menacé par l'égoïsme et l'anomie, mais il n'en est rien. Batman est au centre d'un vaste réseau de relations : Alfred d'abord, mais aussi Robin ou plutôt les Robins (Dick Grayson, Jason Todd, Tim Drake, Stephanie Brown, Damian Wayne), Batgirl, les Outsiders, Catwoman, Huntress, Katana, Batwoman, le Commissaire Gordon, Lucius Fox, Cassandra Caïn, le Club des Héros, Batman Inc., j'en passe et des pas mûres. Ce réseau est certes serré, mais sans jamais devenir excessif : la solidarité y est plutôt organique, basé sur des talents et des fonctions diverses, plutôt que mécanique (basée sur la ressemblance et l'effacement des individus derrière une conscience collective toute puissante). Elle laisse donc la place à l'expression de l'originalité de chacun, qui se traduit jusque dans les costumes ou les batarangs. Batman se voit ainsi régulièrement rappelé sa mission et sa fonction. Pas de solitude pour lui, mais pas non plus d'oubli de soi. Un individu parfaitement équilibré en somme. Même s'il sort la nuit déguisé en chauve-souris géante.

La saine expression de l'originalité personnelle

Il en va de même pour ce qui est de la régulation. Ce n'est pas seulement la mission qu'il s'est donné à lui-même sur la tombe de ses parents. C'est surtout Gotham City tout entière. La ville a légitimé Batman, sans avoir besoin d'une boucle autoproductrice comme la boucle Superman-Clark Kent-Daily Planet. Batman peut donc avoir d'autant plus foi dans sa mission, et se sentir d'autant plus tenu par elle qu'elle est produite et reconnue par les autres. Y compris par des autorités à ses yeux légitimes : d'où le rôle central du commissaire Gordon. D'où, aussi, le rôle central de Robin : celui-ci rappelle sans cesse sa mission à son mentor, mais l'étend aussi en se posant en héritier d'un pouvoir qui, autrement, ne serait que charismatique. C'est dans l'éducation, la transmission et finalement la socialisation que Batman se réalise, ce que Superman est toujours incapable de faire, faute de pouvoir trouver son égal.

La croyance du groupe donne sa force à l'institution

Batman se trouve ainsi membre d'une société, et même de plusieurs sociétés, qui le dépassent sans jamais l'écraser. A parfaite distance entre l'excès et l'insuffisance d'intégration, l'excès et l'insuffisance de régulation. Batman est au plus loin du mythe du héros solitaire seul contre tous : Batman, c'est la force du collectif. Sa némesis, le Joker, est, sans surprise, l'archétype de celui qui refuse tout échange social : il élimine ses complices, trahit ses alliés, repousse la seule qui l'aime (Harley Quinn), et essaye d'une façon générale de faire fonctionner une activité seulement sur la terreur, entreprise impossible qui se brise à chaque fois sur la force du groupe de Batman. Il n'est d'ailleurs véritablement menaçant que lorsqu'il essaye de briser ce collectif, en éliminant Robin/Jason Todd ou en semant le chaos, le doute et la défiance au sein de la Batfamily.

Le combat Batman/Superman est donc le combat du collectif contre l'individu. Et le résultat est donc couru d'avance : victoire du premier contre le second. Toute la force de Superman ne peut rien contre la puissance d'un groupe aussi uni. Même dans la perspective où il vaincrait Batman, cette victoire ne serait que de courte durée, car un autre Batman s'élèvera pour le défier à nouveau. Mais cela est de toutes façons improbable : s'appuyant sur les autres, capable de préparer et de planifier le combat, son lieu, ses armes, porteur des espoirs et de la force d'ensembles qui le dépassent, Batman ne peut que triompher contre un individu isolé, fragile et facilement manipulable. Il lui suffira de s'attaquer aux quelques liens trop faibles qui unissent Superman aux autres et de les briser, le laissant ainsi plus isolé que jamais et prêt à commettre une faute... si ce n'est un suicide, par désespoir, par égoïsme, par anomie.

Voici donc la vérité scientifique : dans un match Batman contre Superman, Batman a déjà gagné. Pas parce qu'il planifie tout. Pas parce qu'il est Batman. Simplement parce que Durkheim l'a dit. La semaine prochaine, nous verrons qui est le plus fort entre l'hippopotame et l'éléphant d'après la sociologie structurale. Sortez en rang.


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