Audition devant l'Assemblée Nationale

Mardi dernier, j'ai été auditionné devant la Commission d'enquête sur l'exil des forces vives de France de l'Assemblée Nationale. J'y ai présenté une partie de mon travail de thèse sur les marchés du travail et la mobilité professionnelle internationale. Vous pourrez trouver la vidéo de cette audition ici (les vidéos des autres auditionnés sont ). Je publie également ci-dessous le texte que j'avais préparé pour l'occasion, et qui livre un aperçu de quelques éléments de mon travail de thèse. Attention : il ne s'agit pas d'un verbatim, dans la mesure où j'ai complété, reformulé, remanier à l'oral. Je serais peut-être amené à revenir sur un certain nombre de point (comme l'intitulé de la commission d'enquête) ultérieurement.

Mesdames et messieurs les députés, mesdames et messieurs, je vous remercie de me donner cette occasion de présenter devant vous mon travail de recherche. Je vais commencer par présenter ma démarche, mon enquête et ce que je crois être l'originalité de mon travail. Je présenterais ensuite deux des résultats auxquels je suis parvenu, lesquels, je l'espère, pourront servir à vos réflexion et à votre travail.

Ma thèse porte sur l'articulation entre les marchés du travail et la mobilité professionnelle internationale. C'est un point important : mon objectif est la compréhension des marchés du travail au travers de la mobilité internationale, et l'une des premières questions qui s'est posée à moi a été de savoir de quels marchés il s'agissait. La question dont je suis parti, qui était encore sous une forme un peu trop générale, était la suivante : "existe-t-il un (ou plusieurs) marché du travail international ?". Ma démarche a consisté à m'intéresser aux Français expatriés, mais parce que je voulais analyser des marchés du travail, il m'a fallut adopter un point de vue doublement différent de celui qui est le plus souvent retenu, que ce soit dans le débat public ou dans la recherche. Je vais présenter rapidement ces deux différences.

Premièrement, lorsqu'il est question des expatriés, l'attention se concentre souvent sur ce que l'on peut appeler les "élites de la mondialisation" : les dirigeants d'entreprise et le top management des firmes multinationales ainsi que les très riches, au travers de l'attention portée aux exilés fiscaux. Or, ils ne sont pas les seuls, loin s'en faut à partir à l'étranger : pour ma part, j'intègre à mon terrain d'enquête des parcours plus modestes, même s'ils sont loin d'être défavorisés. Je me suis ainsi intéressé aux cadres et aux diplômés qui, s'ils occupent des positions importantes dans les entreprises, ne sont pas nécessairement destinés à en devenir les dirigeants ou les membres des conseils d'administrations : traders, responsables marketing, responsables pays, chefs de projets, et, également, un bon nombre de personnes passées par le Volontariat International à l'Etranger. Certains font partie, ou feront partie, de ces "élites internationales", mais même pour comprendre celles-ci, il me semble nécessaire de les saisir en contexte, c'est-à-dire en tenant compte de l'ensemble des situations possibles.

Ainsi, en complément d'un travail statistique sur les grandes enquêtes biographiques de l'Insee, que je ne présenterais pas ici (car il porte exclusivement sur des populations qui sont déjà revenues en France), j'ai effectué 60 entretiens biographiques avec des expatriés ou d'anciens expatriés, en me concentrant, pour les 40 derniers entretiens, sur deux secteurs particuliers : la finance et l'industrie (l'objectif étant de pouvoir faire des comparaisons entre les deux). J'ai completé cela par 20 entretiens avec des responsables de mobilité internationale dans des grandes entreprises installées en France, afin de disposer du côté "organisation" de la mobilité. Cet échantillon ne prétend pas, bien évidemment, avoir une représentativité scientifique : il ne s'agit pas pour moi de dire des choses comme "les expatriés ont en moyenne telle ou telle caractéristique, sont majoritairement des hommes ou des femmes, ont majoritairement tel diplôme, etc.". Ma démarche est différente : il s'agit d'utiliser ces parcours particuliers pour reconstruire les principes de fonctionnement des marchés du travail. De la même façon qu'un archéologue peut, à partir de quelques fragments de de squelette, reconstituer l'ensemble d'un animal, j'essaye, à partir de parcours particuliers, de reconstituer des marchés en essayant de comprendre ce qui a été nécessaire pour que chacun des parcours analysés soit possible.

J'en viens à la deuxième spécificité de ma démarche : comme je viens de l'évoquer, j'ai procédé à des entretiens biographiques : cela signifie que j'ai demandé à mes enquêtés de me raconter leurs carrières professionnelles, ainsi que tous les éléments qui avaient pu l'influencer. C'est une rupture importante avec la façon dont on se centre souvent sur le seul moment du départ vers l'étranger : la vie des Français de l'étranger ne s'arrête pas au moment où ils passent la frontière. Certains restent à l'étranger, d'autres reviennent, d'autres encore s'installent dans des vies mobiles. C'est quelque chose qu'il faut à la fois prendre en compte et expliquer.

Ce choix de travailler sur des parcours dans leur ensemble plutôt que sur des mouvements ponctuels de population conduit, à mon sens, à changer de façon importante le regard que l'on porte sur ces problématiques : se limiter à la question de "pourquoi partent-ils ?" ne rend pas justice à la complexité des carrières des Français à l'étranger. Pour comprendre celles-ci, il faut arriver à reconstituer l'espace où elles se déploient : sur quels marchés, dans quels lieux, à quelle échelle ? C'est ce que que je m'efforce de faire. C'est à ce changement de regard que je voudrais ici vous intéresser, en présentant deux résultats : 1) Le fait d'aller travailler à l'étranger ne signifie pas nécessairement que l'on sort du marché du travail français ; 2) Les parcours des expatriés ne sont pas le simple produit de forces d'attraction et de répulsion entre les pays.

Des carrières françaises à l'étranger

Le changement de regard que j'évoquais m'a d'abord affecté moi-même. Je pensais, lorsque j'ai commencé à travailler sur ce thème, mettre à jours des marchés du travail internationaux. L'enquête, et c'est l'un des bonheurs de la recherche, a balayé cette première formulation : au fur et à mesure que j'essayais de reconstituer des marchés, je trouvais en fait le marché du travail français. C'est ce premier résultat que je voudrais ici vous présenter, et on peut le résumer ainsi : il ne suffit pas d'être à l'étranger pour être sorti du marché du travail français.

Sans rentrer dans les détails, je voudrais vous rendre cette proposition parlante au travers d'un exemple, un des parcours que j'étudie, celui de Catherine, qui a l'avantage, d'être assez représentatif de ce que l'on pourrait appeler une mobilité internationale ordinaire.

Catherine est diplômée d'une grande école de communication. Elle commence sa carrière dans une petite entreprise vietnamienne installée en France, laquelle fait faillite assez rapidement. A ce moment-là, Catherine se demande "qu'est-ce je veux faire, qu'est-ce qui m'intéresse ? C'est l'international". Elle veut partir pour l'Asie, région pour laquelle elle éprouve une certaine fascination culturelle. Ne parvenant pas à trouver une entreprise en France disposée à l'envoyer là-bas, elle décide de partir par elle-même pour le Vietnam. Elle y passe quelques mois à chercher un emploi, avant d'y trouver un poste dans une entreprise dirigée par un Français qu'elle avait rencontré précédemment. Au bout de quelques années, elle sent qu'il est temps de changer : elle a l'impression de ne plus rien d'apprendre de nouveau, ni sur son travail, ni sur le pays. Elle envisage d'aller en Birmanie, mais abandonne parce qu'elle trouve que ce pays est trop proche du Vietnam, un petit pays en développement dit-elle, sans nouveaux défis professionnels. Elle revient donc en France forte de ce qu'elle appelle une "compétence de traduction : elle peut faire dialoguer entreprises françaises et partenaires asiatiques, c'est-à-dire expliquer à des ingénieurs français qu'elles sont les attentes, pas toujours explicites, de leurs partenaires et clients asiatiques. Cela lui permettra facilement de se faire embaucher par un grande groupe français, qui, après quelques années, l'enverra pour une nouvelle expatriation en Chine, où elle rencontrera son futur mari, un Français de Lyon. Lorsque l'entité où elle travaille se retire du marché chinois, elle revient en France, et trouve sans difficulté un poste à vocation internationale dans une grande entreprise pharmaceutique, à Lyon. Au moment où je la rencontre, elle réfléchit à une troisième expatriation, mais sait que celle-ci sera plus difficile : plus avancée dans sa carrière, elle n'est pas sûre que son entreprise y trouve son compte, et elle doit tenir compte de ses enfants, qu'il sera plus difficile de faire bouger lorsqu'ils arriveront à l'adolescence.

Que peut-on retenir de ce parcours ? Au moins deux choses :

1) La motivation de Catherine à partir à l'étranger est guidée par le marché du travail français : elle veut acquérir une "expérience internationale" parce qu'elle pense que c'est ce qui est attendu sur le marché du travail français. Cela guide très concrètement ses choix : si elle ne va pas en Birmanie, c'est parce qu'elle pense que ce pays ne lui apportera pas un avantage supplémentaire lors de son retour en France. Ainsi, même à l'étranger, ses choix sont guidés par les attentes du marché du travail français.

2) Les ressources ou le capital humain qu'elle a acquis lors de cette expérience -- cette "compétence de traduction" qui, selon ses propres mots, est son "c\oe ur de métier" -- sont d'abord valorisables en France : le retour lui est presque indispensable pour en profiter pleinement. Si elle s'était installé définitivement à l'étranger, elle aurait perdu tous les avantages de sa mobilité internationale. Elle reste donc attachée à la France, non pas par une simple question d'identité, mais bien par la dynamique proprement économique de son parcours.

Autrement dit, la carrière de Catherine, bien que se déployant à l'étranger, est un carrière française. Son départ n'est ni le produit de ce que les économistes appellent des push factors (comme le chômage) ni de pull factors (les salaires plus élevés à l'étranger), mais plutôt d'une certaine recomposition des marchés du travail en France qui accordent de plus en plus d'importance à l'expérience internationale, où cette dernière constitue un avantage concurrentiel. Cette analyse est également valable pour comprendre le départ de bon nombre de jeunes, qu'ils partent en VIE ou non : ils le font parce que c'est ce que le marché du travail français attend d'eux. Le marché du travail français déborde ainsi très largement les frontières nationales, et c'est quelque chose qu'il me semble important de garder en tête lorsque l'on s'intéresse aux Français à l'étranger.

Des attachements et des détachements complexes

Si certains Français sont poussés par le marché du travail français à aller à l'étranger, il est inévitable que parmi eux, certains restent. Ne serait-ce que parce que, et ce n'est pas le moindre des mécanismes, certains vont rencontrer l'âme sœur à l'étranger, et qu'il faut bien, alors, choisir le pays où l'on vit... Mais d'autres mécanismes sont à l’œuvre et l'un des enjeux de mon travail est d'étudier la diversité des mécanismes qui attachent les individus à un pays et ceux qui, parfois, l'en détache. C'est là que réside le deuxième résultat que je voudrais vous présenter : il ne faut pas interpréter, comme on le fait trop souvent, le choix de rester vivre à l'étranger comme une façon de "voter avec ses pieds" contre la France et son système. Penser que les expatriés restent à l'étranger parce qu'ils préfèrent, par exemple, le système anglo-saxon est une erreur d'interprétation : cela peut être vrai occasionnellement -- quoique cette préférence se révèle plutôt après le départ qu'avant -- mais ce n'est en rien nécessaire.

Considérons un autre parcours, celui de Gaston : trader, diplômé de l'ENS et d'HEC, on pourrait le penser extrêmement mobile, libre de choisir où il veut travailler dans le monde, et donc d'aller dans le pays qui lui semblera le plus attractif. Et un survol rapide de sa carrière -- de Paris à Londres puis de Londres à New-York -- pourrait donner cette impression. Pourtant, lorsque je lui demande s'il envisage de partir à nouveau ailleurs, il répond sans hésiter par la négative, et ce n'est pas parce qu'il a une préférence nette pour le système américain. A chacune de ses migrations, dit-il, il a dû redémarrer une nouvelle carrière : retrouver des contacts sur place, se refaire une réputation sur un marché du travail finalement très local, et qui fonctionne en réseau. En arrivant à New-York, personne ne le connaissait malgré ses succès à Londres : il a dû faire à nouveau ses preuves, cela a été difficile et il n'envisage tout simplement pas de recommencer. Les marchés du travail de la finance ne sont pas si transnationaux que cela, et en fait, beaucoup de traders se déplacent au sein des grandes banques plutôt qu'entre elles lorsqu'il s'agit de passer une frontière -- c'est d'ailleurs le cas de Gaston, qui est parti à Londres au sein d'une grande banque française et ne l'a quitté qu'une fois sur place, sans que cela n'ait été planifié. Il faut ajouter que, dans le cas de Gaston, sa situation conjugale l'oblige à faire des choix : son épouse est américaine, il préfère donc rester à New-York.

Dans son parcours, comme dans bien d'autres, l'attractivité d'un pays est bien difficile à identifier comme une simple somme d'atouts nationaux. Gaston est ici attaché aux Etats-Unis de la même façon qu'il est désormais difficile pour Catherine de quitter la France : c'est là que ses atouts professionnels sont les plus forts, et c'est là que sa vie familiale et sociale l'attache. La différence de localisation entre les deux -- l'une en France, l'autre à l'étranger -- provient en fait des propriétés des marchés du travail sur lesquels ils s'insèrent : l'industrie et la finance.

Conclusion

Je finirais cette présentation en soulignant ce point : vous avez voulu, par cette commission, réfléchir à l'attractivité de la France et des autres pays. Pour les personnes que j'étudie, je crois qu'il faut dire que l'un des facteurs essentiels de l'attractivité des pays autres que la France est que, justement, ils ne sont pas la France. Je ne veux pas dire par là que la France aurait à leurs yeux des défauts tels qu'ils la rejetteraient, pas plus que les pays étrangers n'auraient des qualités si séduisantes qu'ils seraient irrésistiblement attirés par eux : au contraire, ils se montrent plus souvent critiques à l'égard de l'une comme des autres. Non : la mobilité elle-même, le fait de pouvoir montrer que l'on est capable de s'adapter à un autre contexte que celui dans lequel on a grandit, la possibilité d'accumuler une connaissance et une maîtrise de la mondialisation, voilà des raisons suffisantes d'être attiré par l'étranger en tant qu'étranger. Et cela parce que ces qualités, ce goût de l'étranger, ces compétences sont valorisées et attendues en France. Ce n'est ni le niveau d'imposition, ni la place de l'Etat et de son administration, ni même la peur du chômage, toutes ces choses sur lesquelles on a tendance à rabattre la question des expatriés, qui font les carrières à l'étranger : c'est, en quelque sorte, l'ouverture de la France vers l'étranger. J'espère que cela sera utile à vos réflexions.

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Panique(s) morale(s) et baccalauréat

Ce fut une année difficile - elles le sont toutes. Le programme est long et complexe. Il y a beaucoup de choses à voir, et des choses très nuancées. Il faut avancer à la fois rapidement pour pouvoir tout voir et suffisamment doucement pour ne laisser personne sur le carreaux, et aussi pouvoir aborder les différents aspects de chaque question. C'est un jeu d'équilibre très difficile, et on tombe souvent. Les élèves sont continuellement intrigués. Par leurs questions, ils remettent en cause, questionnent, s'interrogent, ouvrent des portes. Alors on discute beaucoup, loin de délivrer un cours à des éponges passives qui n'auront qu'à l'ingurgiter et à le dégurgiter. On arrive le matin avec une route droite en tête et, à la fin de la séance, on ne peut constater tous les détours que l'on a dû faire. Bref, on enseigne. Et puis vient le jour du bac, et on s'inquiète, on espère qu'ils auront tout ce qu'il faut pour répondre aux questions, que l'on n'a rien oublié, que ce ne sera pas trop compliqué, que l'on n'aura pas mal interprété un morceau du programme. On respire quand on découvre les sujets et qu'on se dit "ça, ils sauront faire... ça aussi... ça, c'est un peu plus délicat, mais on l'a vu...". Et puis il y a ces gens. Ces gens qui arrivent, regardent pendant trente secondes deux questions des sujets et balancent la sentence : "ENDOCTRINEMENT". En un instant, au nom d'une énième panique morale, ils invisibilisent tous nos efforts, tout notre travail et, plus grave, tout ce que les élèves ont fait et appris.

En cause, cette année, principalement les deux questions de connaissance de la première partie de l'épreuve composée. Trois points chacune, destinée à être traité en à peu près une heure, elles sont rédigées de la façon suivante :

1. Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage ?

2. A quels risques économiques peuvent s'exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ?

J'ai d'abord vu les débuts de la panique morale sur Twitter, où un partisan de Nicolas Dupont-Aignan (qui a fait toute sa carrière sur le protectionnisme comme solution miracle à tous les problèmes de la France et du monde...) a commencé par diffuser une photographie de ces deux questions accompagnée de la mention "Bac d'économie ou endoctrinement institutionnalisé ?". La même photo a été ensuite reprise par quelques comptes plutôt de gauche (bien que je pense que ceux-là n'ait lu de Marx que le film de Tim Burton...) sur le même thème, par exemple en disant que c'est Pierre Gattaz qui a écrit les sujets... (Je ne mettrais pas de lien vers les comptes en question : je ne tiens pas à faire de la publicité à ces gens-là).

C'est rigolo parce que le même Pierre Gattaz s'était l'année dernière plaint du sujet de raisonnement de l'épreuve composée : lors de son discours d'investiture, il avait ouvert les hostilités contre les SES sans aucune hésitation :

Aujourd’hui, l’entreprise est toujours incomprise dans notre pays. (…) Ma plus jeune fille vient de passer son Bac (et l’aura je l’espère). Son sujet de Sciences Economiques et Sociales était "Vous montrerez de quelle manière les conflits sociaux peuvent être facteurs de cohésion sociale…" (Rires) Il y a du travail. Comme si, dans notre pays, la cohésion devait nécessairement passer par le conflit contre l’entrepreneur ! Comment au XXIe siècle peut-on encore avoir une vision de ce type, aussi caricaturale, aussi dogmatique, aussi éloignée de la réalité de nos chefs d’entreprises, du terrain, de la croissance, du stress de garder nos emplois en France, de les développer ?

L'Apses lui avait alors très justement répondu. J'espère qu'elle a gardé le brouillon de ce communiqué car avec quelques adaptations, elle pourra le récycler pour le texte dont se fend Francis Daspe, président de la Commission nationale éducation du Parti de Gauche, à propos des épreuves de cette année :

Dans la partie « Mobilisation des connaissances », les deux questions posées contreviennent de manière scandaleuse aux principes républicains les plus élémentaires en raison de leur orientation idéologique.
Il est d’abord demandé aux élèves d’expliquer « comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage ».
Ils doivent ensuite décrire « à quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ».
Ces intitulés constituent une propagande éhontée, en dépit des précautions d’usage bien ténues sur l’utilisation du verbe pouvoir dans les intitulés.
Ils visent bien cependant à inculquer aux futurs bacheliers la soi-disant réalité du TINA thatchérien (there is no alternative dont la traduction est aisée à comprendre : il n’y a pas d’alternative).
En dehors des politiques libérales et libre- échangistes fondées sur l’austérité, la concurrence et le dumping, point de salut. Il n’y aurait donc qu’une seule politique économique possible.

Dans les deux cas, on suppose qu'un sujet du bac peut exercer sur les candidats un effet de lavage de cerveau. On se demande bien comment une telle idée peut naître dans l'esprit de qui que ce soit ! Les candidats vont plancher sur ces sujets pendant au maximum quatre heures de leurs vies (moins, en fait : il s'agit dans tous les cas d'une partie de l'épreuve et non de son entièreté). Comment peut-on sérieusement penser que c'est à ce moment-là que vont se construire les connaissances et les représentations de l'économie des candidats ? Dans nos cours, nous devons déjà lutter contre leurs représentations acquises dans les médias et dans leurs familles (quel collègue n'a pas désespéré de voir ses élèves s'obstiner à parler de la "planche à billet" malgré le temps consacré à présenter les mécanismes de la création monétaire ?). Et l'on voudrait faire croire que deux questions à un examen sont un acte de propagande ?

Mais la correspondance entre ces deux "critiques" ne s'arrête pas là. L'une comme l'autre font disparaître le travail des enseignants : tout ce temps que nous consacrons à former les élèves disparaît et il suffit à ces experts autoproclamés (et notamment tous ceux qui traînent sur Twitter et dont la compétence va de la psychiatrie à l'économie en passant par l'histoire des femmes...) de regarder les sujets pour savoir ce que les élèves ont appris. Ce mépris pour le travail des enseignants et pour les apprentissages des élèves est affligeant. Deux années - car le bac se prépare sur deux ans - d'efforts et de travail, et on vient vous expliquer que vous êtes juste devenu un bon petit soldat du libéralisme/du marxisme-léninisme ? On peinera pourtant à trouver l'unité idéologique à la sortie...

S'ajoute en fait l'ignorance totale de ce qu'est l'évaluation ou de ce qu'est un examen - un problème que l'on retrouve également dans des critiques plus "académiques" des sujets, comme celle d'Henri Sterdyniak. Cette dernière est significative : on voudrait que les candidats au bac fasse une réponse digne d'une leçon d'agrégation. Ce n'est pas le but de l'exercice. Lorsque l'on pose des questions de connaissance, on veut savoir si les élèves disposent... de certaines connaissances. Si on leur demande "Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage ?", c'est que l'on veut savoir s'ils connaissent la représentation théorique qui donne ce résultat. Ils en ont vu aussi la critique, mais on attends d'eux qu'ils connaissent les différents arguments qui se sont échangés dessus. Pourquoi ne pas demander les deux alors, me direz-vous ? Et bien, parce que c'est une épreuve de bac : leur temps est limité, et leur niveau est celui du bac. Etre capable de sélectionner dans un cours certains arguments (et non de réciter entièrement le cours de façon aveugle) et les présenter clairement est un enjeu important à ce niveau-là. Si on leur demande "Vous montrerez de quelle manière les conflits sociaux peuvent être facteurs de cohésion sociale", c'est que l'on veut vérifier leur capacité à construire un enchaînement logique, à argumenter : ils ont également vu qu'il y a d'autres facteurs de cohésion sociale, mais on leur demande de traiter un point précis. Il est évidemment facile de faire une critique d'un sujet d'examen lorsque l'on ne prend pas en compte qu'il s'agit... d'un examen.

C'est que les différents acteurs de ces paniques morales - puisqu'il faut bien donner un nom à ce à quoi on assiste - ne font qu'instrumentaliser un sujet d'examen à leurs propres fins. Ils souhaitent en profiter pour attirer l'attention des médias, toujours friands du marronnier du bac, et essayer de créer un peu de cohésion sociale autour de leurs problématiques - tiens, quelque chose que l'on analyse précisément dans nos cours... On aimerait voir des analyses de la "propagande néolibérale" qui prennent un peu plus attention à la subtilité des phénomènes de performativité plutôt que de tomber en hurlant à la mort sur des enseignants et leurs élèves. La différence avec certains mouvements, comme ceux qui voient dans un autre sujet du bac de cette année ("vous démontrerez que la famille peut être un frein à la mobilité sociale") une attaque "anti-famille" (on n'est plus à ça près dans la bêtise...), est finalement assez subtile...

François Dubet évoquait hier dans une interview comment la parole des enseignants est devenue toujours négative, du moins à partir du moment où elle est collective. C'est en partie une conséquence de ce genre de paniques morales. Comment voulez-vous avoir une parole positive sur vos élèves, dire qu'ils apprennent des choses, qu'ils progressent, que vous faites un vrai travail en classe lorsqu'il suffit à n'importe qui de regarder deux minutes un sujet de bac pour se permettre de rendre un jugement définitif sur votre travail ? Le simple fait d'essayer de dire "non mais en fait, les élèves ça va, ils sont bien, ils apprennent des choses" soulève au mieux du scepticisme, au pire, et plus souvent, de la moquerie devant cet "angélisme". C'est que beaucoup ont intérêt à taper sur l'école pour faire avancer leurs idées, même quand celles-ci n'ont rien à voir avec l'école. Pour vous, c'est peut-être un combat politique où tous les coups sont permis. Pour moi, c'est mon métier. Pour les élèves, c'est leur travail.

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Portrait du tueur en mec normal

Les Etats-Unis ont été frappé par une nouvelle tuerie, comme il s'en produit régulièrement depuis au moins 1999 et la tragédie de Columbine. A Santa Barbara, un jeune homme, Eliot Rodger, a tué au moins six personnes avant de se donner la mort. Dans les jours et sans doute les semaines qui viennent, les portraits du tueur vont pulluler, tentant, par le récit biographique, de donner sens à son acte - le mouvement a d'ailleurs déjà commencé, et les tueries précédentes ont eu leur lot en la matière... Le risque de la biographie est toujours de sur-enchérir sur l'exceptionnalité de l'individu ou de son acte. En bon adepte de la micro-histoire, je suis plus tenté d'utiliser les parcours individuels, aussi exceptionnels qu'ils paraissent, pour partir à la recherche de la normalité.

Eliot Rodger a laissé une vidéo qui explique son geste. Son discours s'inscrit clairement dans la mouvance de ceux que l'on appelle les "masculinistes" : des hommes qui prétendent que la société s'est "féminisée", que les hommes doivent reconquérir le pouvoir en renvoyant les femmes au rang d'objets, qu'il faut être "l'alpha male" (le "mâle dominant", comme dans certaines espèces animales...), et que les hommes peuvent devenir des "pick-up artists" (des "artistes de la drague") c'est-à-dire manipuler les femmes pour coucher avec elles... Si vous voyez des proximités avec Eric Zemmour, ce n'est pas un hasard. Le discours d'Eliot Rodger (dont j'improvise ici une traduction à partir de cet article - mes excuses par avance à toutes les personnes dont la traduction est le métier) laisse voire une haine des femmes que l'on qualifiera rapidement, n'en doutons pas, de "pathologique" :

"Ce n'est pas juste. Vous, les filles n'avez jamais été attirées par moi. Je ne sais pas pourquoi vous, les filles, n'avez jamais été attirées par moi, mais je vais vous punir pour ça. C'est une injustice, un crime, parce que je ne sais pas ce que vous ne voyez pas en moi. Je suis le mec parfait, et pourtant vous vous jetez sur ces mecs odieux, plutôt que sur moi, le gentlemen suprême."

"Je vais toutes vous punir pour ça", dit-il encore avant de rire

"Quand ce sera le jour de faire les comptes (On the day of retribution), je vais rentrer dans la sororité la plus importante de UCSB, et je vais massacrer chacune de ces salopes coincées de blondes pourries gâtées (every single spoiled stuck up blonde slut) que j'y trouverais. Toutes ces filles que j'ai tellement voulu, elles m'auraient toutes rejeté et m'auraient regardé comme un mec inférieur si je leur avais fait une proposition sexuelle. Alors qu'elles se jettent sur ces brutes odieuses. Je vais prendre beaucoup de plaisir à toutes vous massacrer. Vous allez enfin voir que je suis vraiment le dominant (the superior one). Le vrai mâle dominant (The true Alpha Male)".

On n'aura aucun mal à relever les incohérences de ce discours : se prétendre "le parfait gentlemen" au moment où l'on projette de massacrer des femmes, se vanter d'être un gentlemen tout en rêvant d'être le "mâle dominant" qui écrase les autres mâles par la possession des femelles, détester les femmes avec qui on veut pourtant coucher en étant un gentlemen, leur reprocher d'être à la fois "coincées" et des "salopes" qui couchent avec les mauvaises personnes (i.e. pas lui)... Y voir le discours d'un fou n'est guère difficile. Ce qui nous choque le plus est l'apparente trivialité, et pour le dire plus directement la très grande banalité, de la raison évoquée par le tueur pour justifier son acte : il ne supportait pas d'être vierge à 22 ans et de ne jamais avoir embrassé une fille... Il n'aurait paru étrange à personne qu'il souffre quelque peu de cette situation : s'il avait été triste, déprimé ou même dépressif, en manque de confiance en lui, si cette souffrance s'était manifesté chez lui par des comportements allant de la consommation d'alcool à l'expression d'une certaine agressivité envers les autres, cela n'aurait guère paru étonnant. Peut-être lui aurait-on conseillé de se faire aider par un professionnel... et c'est après tout ce qu'il a fait en cherchant de l'aide du côté des masculinistes... Mais en tout cas, nous pouvons facilement considérer que ses meurtres relèvent d'une classe d'actes totalement différente que des réactions plus "normales", plus "habituelles" et finalement pas si rare.

Il y a une réaction "normale" - je ne saurais insister suffisamment sur ces guillemets - à cette situation que je n'ai pas évoqué : qu'un jeune pris dans une grande tristesse amoureuse se suicide, et l'histoire aurait certes été tragique, mais finalement assez, et malheureusement, banale. Pourtant son geste ressemble beaucoup à un suicide : il n'est pas illégitime de penser qu'il savait très bien comment se terminerait sa virée meurtrière... Il n'est alors pas inutile de se tourner vers le maître ouvrage qu'Emile Durkheim a consacré en 1897 au Suicide : dans son introduction, il s'attache à définir rigoureusement le suicide, au-delà des usages "vulgaires" du terme. Après avoir insisté sur la dimension volontaire et consciente de l'acte de se donner la mort, il explique en quoi le suicide est un acte finalement "normal" qui n'a rien de "monstrueux", c'est-à-dire qui ne doit pas être placé dans une classe tout à fait à part :

[Les suicides] ne constituent pas, comme on pourrait le croire, un groupe tout à fait à part, une classe isolée de phénomènes monstrueux, sans rapport avec les autres modes de la conduite, mais, au contraire, qu'ils s'y relient par une série continue d'intermédiaires. Ils ne sont que la forme exagérée de pratiques usuelles. En effet, il y a, disons-nous, suicide quand la victime, au moment où elle commet l'acte qui doit mettre fin à ses jours, sait de toute certitude ce qui doit normalement en résulter. Mais cette certitude peut être plus ou moins forte. Nuancez-la de quelques doutes, et vous aurez un fait nouveau, qui n'est plus le suicide, mais qui en est proche parent puisqu'il n'existe entre eux que des différences de degrés. Un homme qui s'expose sciemment pour autrui, mais sans qu'un dénouement mortel soit certain, n'est pas, sans doute, un suicidé, même s'il arrive qu'il succombe, non plus que l'imprudent qui joue de parti pris avec la mort tout en cherchant à l'éviter, ou que l'apathique qui, en tenant vivement à rien, ne se donne pas la peine de soigner sa santé et la compromet par sa négligence. Et pourtant, ces différentes manières d'agir ne se distinguent pas radicalement des suicides proprement dits. Elles procèdent d'états d'esprit analogues, puisqu'elles entraînent également des risques mortels qui ne sont pas ignorés de l'agent, et que la perspective de ces risques ne l'arrête pas ; toute la différence, c'est que les chances de mort sont moindres. Aussi n'est-ce pas sans quelque fondement qu'on dit couramment du savant qui s'est épuisé en veilles, qu'il s'est tué lui-même. Tous ces faits constituent donc des sortes de suicides embryonnaires, et, s'il n'est pas d'une bonne méthode de les confondre avec le suicide complet et développé, il ne faut pas davantage perdre de vue les rapports de parenté qu'ils soutiennent avec ce dernier. Car il apparaît sous un tout autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution de continuité aux actes de courage et de dévouement, d'une part, et, de l'autre, aux actes d'imprudence et de simple négligence.

La remarque de Durkheim consiste ici à rendre au suicide sa normalité : non pas parce que, comme il l'écrit ailleurs, il existe une certaine régularité statistique au suicide, mais bien parce qu'il s'inscrit dans la continuité d'activités par ailleurs courantes, normales, et pour certaines au moins attendus par les normes sociales. Le suicide peut, dans bien des cas, apparaître comme une forme, certes extrême, du dévouement à la tâche - que l'on pense à ceux qui se suicident faute de pouvoir accomplir tout le travail qu'on leur impose... - ou de la tristesse - toutes les personnes tristes ne sont pas dépressives, et tous les dépressifs ne se suicident pas : pourtant, il serait ridicule d'ignorer les liens qui existent entre ces différentes choses, et le continuum sur lequel elle se place. Ce à quoi invite ici Durkheim, c'est à rechercher le normal dans ce qui semble anormal : le suicide n'est pas un acte exceptionnel et inexplicable, il est la poursuite de certaines situations banales qui font notre vie quotidienne ; le suicidé n'est pas un être à part, mais un individu qui est pris dans une situation banale et qui, pour une raison ou pour une autre, y réagit par le suicide. Il ne s'agit pas de nier la spécificité du suicide, mais de le faire apparaître sous un jour nouveau, comme l'expression d'une normalité vers laquelle il s'agit de remonter.

On peut en dire tout autant de ces fusillades et tueries qui émaillent l'histoire récente des Etats-Unis. Elles aussi peuvent se lire comme "la forme exagérée de pratiques usuelles". Et l'acte d'Elyot Rodger apparaît aussi "sous un tout autre aspect, une fois qu'on a reconnu qu'il se rattache sans solution de continuité aux actes de..." Justement à quels actes peut-on le rattacher ? Quelles sont les pratiques usuelles que la tuerie ne fait qu'exagérer, que pousser à l'extrême ? De quelles situations sommes toutes banales doit-on rapprocher ce fait, à quelle classe d'actions faut-il le rapporter pour le comprendre non pas dans son exceptionnalité mais bien dans sa normalité ?

Le discours qu'il tient ne présente finalement qu'une forme extrêmement banale de discours tenus par des adolescents et des hommes adultes sur les femmes : c'est le discours du Nice Guy comme disent les anglo-saxons, celui qui est toujours "friendzoné", un "concept" qui se diffuse si vite qu'il a sa propre page wikipédia. Vous en trouverez également une présentation et une déconstruction dans ce billet dont la lecture me semblerait vitale pour bon nombre d'ados... Dans ces discours, les hommes "gentils" sont présentés comme victimes des femmes dont ils deviennent les amis et qui, alors qu'ils sont toujours là pour les consoler, ne veulent toujours pas les récompenser pour leur gentillesse en couchant avec eux. Derrière ce discours, il y a une représentation et surtout des pratiques très particulières de la drague, de la séduction et des relations entre hommes et femmes. Ce type de discours soutient des pratiques de drague violente (car "les femmes aiment ça"), de petites manipulations pour obtenir du sexe de la part des femmes (en les culpabilisant, en les humiliant, etc.), et de mépris et de haine des femmes, perçues à la fois comme des objets qu'il faut conquérir et comme des salopes qui ne savent pas apprécier la vraie gentilesse.

Cette haine des femmes n'a rien d'exceptionnelle : elle est au contraire extrêmement banale. Elle est répétée et diffusée entre garçons au moment où l'on apprends les relations hommes/femmes, où l'on s'échange des trucs et astuces pour draguer, où l'on apprends comment parvenir à coucher avec une fille, parce qu'il faut à tout prix le faire. Elle va de soi dans les lieux de l'entre-soi masculin, des équipes de sport aux groupes d'amis, où l'on ne prendra pas le risque de la remettre en cause. Elle se retrouve dans les réactions "normales" que j'évoquais plus haut : qu'un homme vierge à 22 ans se montre agressif ou "lourdingue", qu'il harcèle des filles de façon insistante, qu'il soit agressif, rien de tout cela ne paraîtra très étonnant. Elle est surtout omniprésente dans les productions culturelles, séries, comédies romantiques, teen movies, films de super-héros... Pensez aux premières saisons de Friends, à l'intégralité de How I Met Your Mother, à The Big Bang Theory, à Kick-Ass, aux American Pies, etc. Vous compléterez la liste sans mal. Le discours d'Elyot Rodgers n'est pas celui d'un fou : c'est un discours extrêmement banal dans nos sociétés.

Alors évidemment il ne s'agit pas de dire que c'est à cause de ces productions culturelles qu'il est devenu un tueur. De la même façon que toutes les personnes tristes ne se suicident pas, tous ceux qui sont soumis ou adhèrent à ces discours ne finiront pas tueur. Certains se contenteront d'aller grossir les rangs des "pick-up artists" - car eux-mêmes, avec leurs listes de moyen de manipuler les femmes ne sont que la continuité des pratiques de dragues les plus courantes et les plus normales qu'apprennent les hommes... D'autres n'iront même pas si loin... Sans doute faut-il quelques traits "exceptionnels" pour passer à l'acte : Durkheim expliquait le suicide par des situations d'affaiblissement des normes par exemple, et peut-être que cette explication en terme d'anomie aurait ici quelques mérites. Mais quelques soient les traits "exceptionnels" que l'on pourra trouver au tueur, il ne faut pas perdre de vue qu'il était aussi un mec normal. Et que son geste n'était que la poursuite d'une haine banale des femmes par d'autres moyens... C'est ce dont la tuerie de Santa Barbara devrait nous faire prendre conscience : la normalité de cette haine des femmes qui s'est exprimée, cette fois, sur un mode extrême.

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La carte, le territoire et la cage de fer

Gary Becker est mort. Si vous ne le connaissiez pas, c'est que vous n'avez pas étudié les sciences sociales sur les cinquante dernières années. Je ne suis pas sûr que l'expression "impérialisme économique" ait été forgée pour lui, mais c'est tout comme : il s'est employé avec obstination à appliquer la modélisation économique, le fameux homo oeconomicus, un individus parfaitement rationnel et calculateur, à à peu près tout ce qu'il était possible de trouver, des relations familiales à la consommation de drogue... Une ligne de pensée qui a eu une descendance funeste bien que lucrative. Alexandre Delaigue dresse une nécrologie qui insiste sur l'influence du défunt bien au-delà de la seule science économique. Se faisant, il use d'une métaphore qui m'a titillé : Gary Becker n'aurait fait que dresser une carte des comportements humains, certes peu réaliste, mais pas plus que n'importe quelle autre carte qui permet de véritablement s'orienter. Une métaphore intéressante, parce qu'elle m'en a rappelé une autre, venue elle de la sociologie.

L'approche de Becker a été très critiquée, pas toujours à bon escient. On lui a reproché de considérer que les gens sont rationnels, ce qui n'est manifestement pas toujours le cas. Une critique aussi absurde que de dire que ma carte routière est fausse parce qu'elle n'indique pas ce qui est planté dans les champs au bord de la route; c'est vrai, mais ce n'est pas l'objet: tout modèle scientifique est une simplification du réel pour le rendre compréhensible. La question est de savoir si cette approche rend vraiment le réel plus compréhensible.

Voilà donc ce qu'écrit Alexandre Delaigue pour défendre les choix de modélisation de Becker. Il se trouve que, si on parle de carte routière, je pense pour ma part au sociologue américain David Stark : c'est là une métaphore qu'il utilise couramment pour présenter un des concepts aujourd'hui incontournable de la sociologie, la performativité. On en trouvera par exemple un compte-rendu ici, mais j'ai assisté à une présentation semblable lors d'un séminaire dans mon labo. Je crois qu'il s'agit de l'une des façons les plus claires de donner sens à un concept qui, autrement, est assez difficile à saisir.

Suivons donc son raisonnement, que je restitue ici à partir de mes notes et de mes souvenirs. Imaginez un champ au travers duquel il n'existe aucun chemin. Tenez, on va prendre un support visuel (issu du lien précédent et donc des propres slides de David Stark) pour que les choses soient plus claires :


Vous souhaitez vous rendre du point A au point B, et aider les autres personnes à faire de même de la façon la plus efficace possible. Il vous apparaît que, pour cela, le plus rapide est de traverser le champ en question. Vous allez donc tracer une carte qui va indiquer le chemin à suivre, même si celui-ci n'existe pas physiquement. Cette carte pourra être utilisée par d'autres personnes. Elle va avoir cette forme-là :


Si cette carte est suivie par un grand nombre d'individus, il n'est pas très difficile de prévoir ce qui va se passer au bout d'un certain nombre de personnes aura pris votre carte au mot : un chemin va apparaître au beau milieu du champ. Autrement dit, votre carte ne va pas se contenter de décrire la réalité, même de façon imparfaite, même en le rendant simplement plus intelligible : elle transforme de fait cette réalité. C'est cela la performativité depuis sa première formalisation par Austin : la capacité d'un énoncé à transformer la réalité. Pour le dire avec des termes plus proches de ceux de Stark (après la photo) :


Si vous montrez à quelqu'un une carte et que vous dites "c'est ainsi que les gens vont du point A au point B", cette proposition est performative lorsqu'elle crée le comportement qu'elle décrit. Dans ce cas, un chemin va être creuser dans le sol entre le point A et le point B. Ainsi, un énoncé performatif ne reflète pas la réalité (comme le fait un énoncé déclaratif : "ceci est un stylo"), mais intervient sur celle-ci. Le langage performatif est un moteur, pas un appareil photo. Un modèle devient performatif quand son usage augmente ses capacités prédictives (David Stark, Paris, 17.07.2009)

Soyons clair : la performativité n'est ni systématique, ni propre aux énoncés économiques. Elle demande, en particulier, toutes sortes de conditions sociales pour se réaliser : si je dessine une carte tout seul dans mon coin, ou si je bâti tout un modèle économique le matin au petit déjeuner, je ne modifierais pas ipso facto la réalité. L'un des cas les mieux documentés de performativité, à savoir la diffusion de la formule de Black & Scholes analysé par David McKenzie, a demandé des interventions très directes de ses créateurs : ils ont notamment distribué des documents reprenant leurs formules mathématiques aux traders susceptibles de l'utiliser, au point que les variations des cours ont fini par adopter les formes prédites par le modèle... ce qu'ils ne faisaient pas auparavant. Les cas de performativité sont rares, et ce serait une erreur de dire que toute la production de la science économique est performative. Mais dans le cas de Gary Becker, on ne peut s'empêcher de penser que ses modèles décrivent sans doute moins la réalité qu'ils ne cherchent à la changer. Alexandre Delaigue le reconnaît d'ailleurs sans problème à la fin de son texte :

Il y a toujours un risque en sciences sociales de voir une théorie changer le réel qu'elle étudie.

Il est fascinant de voir à quel point la relation entre l'Etat et le citoyen s'est marchandisée au cours des dernières décennies; les électeurs se comportent bien plus comme les clients exaspérés d'une hotline inefficace que comme des individus menés par des grandes causes idéologiques. On peut le déplorer, tout en constatant que cela pacifie considérablement la société. Il n'y a pas de mal à considérer le citoyen comme un client, le couple comme deux associés, le délinquant comme un entrepreneur, à condition de ne pas trop prendre le modèle au sérieux : il pourrait devenir réel.

On notera que la remarque reste cependant ambigüe : la performativité est à la fois décrite comme réelle et comme une menace, à la fois comme quelque chose de positif (dans le cas de l'approche de Gary Becker, cela pacifierait la société... ce qui demanderait, je pense, une argumentation en soi) et comme menaçant si on le prend trop au sérieux (mais où commence le "trop" ?). Ici, l'ensemble des travaux sociologiques, aujourd'hui foisonnants, qui s'intéressent à la performativité des énoncés économiques apporte quelque chose de fondamental : ce n'est pas le fait de prendre une théorie trop au sérieux qui la rend performative, c'est le "simple" fait de l'intégrer dans des dispositifs techniques et dans des routines de comportements. Croire dur comme fer à l'existence d'un chemin qui va de A à B n'est pas ce qui le fait naître, c'est le fait que cet énoncé prend la forme d'une carte et que cette carte vient à être utilisé par suffisamment d'individus, même si chacun peut pester, individuellement, devant l'insuffisance de celle-ci. Pas besoin d'une croyance idéologique particulièrement forte pour cela. De ce point de vue, l'approche de Gary Becker doit sans doute moins son succès à ce qu'elle rend le monde intelligible qu'au fait qu'elle propose le plus souvent des solutions simples - modifier telle ou telle incitation économique, mesurer telle ou telle préférence de l'électeur médian, etc. - qui peuvent facilement s'inscrire soit dans des dispositifs techniques soit dans des modèles mathématiques eux-mêmes faciles à manipuler lorsque l'on veut une réponse rapide. Elle n'a pas besoin que ceux qui s'en servent soient idéologiquement convaincus du bien fondé éthique, politique ou même scientifique de la théorie qu'il y a derrière. La carte est en fait une "cage de fer"... ou au moins un de ses barreaux.

C'est d'ailleurs là, sans doute, l'une des raisons du succès politique des sciences économiques : elles donnent des réponses, pas forcément des réponses justes ou vraies ou même simplement scientifiquement à peu près satisfaisante, mais des réponses tout de même. Et lorsque vous êtes un décideur qui doit choisir entre un chercheur qui vous dit "c'est compliqué, spécifique, et lié à un ensemble de variables contextuelles" et un autre qui vous dit "mon modèle indique que la solution est X", le choix peut être rapide... Tiens, je suis même sûr que ça se modélise tout ça.

La métaphore de la carte pose un dernier problème. Si nous voulons tracer une carte, nous allons commencer par visiter le territoire à cartographier, dans la mesure où la carte ne peut être valable que dans sa relation avec celui-ci. Or ce n'est pas vraiment ce qu'a fait Gary Becker, ni ce que font ses continuateurs. Pour tracer la carte de la famille ou du toxicomane ou du criminel, il n'a pas commencé par étudier les familles, les toxicomanes ou les criminels. Plus encore, sa construction théorique ne vise pas à rendre compte, par exemple, de la famille aux Etats-Unis dans les années 80 : elle vise à rendre compte de la famille en général, en tout temps et en tout lieu. Pour que cela soit possible, il faut accepter précisément de ne pas parler de la famille mais d'entités purement formelles et a-historiques. Ce n'est pas simplement construire un idéal-type weberien en mettant l'accent volontairement sur certains aspects d'un phénomène, car l'idéal-type se construit en relation avec un objet particulier : il est véritablement une carte dessinée à partir d'un territoire. Dans le cas des travaux de Gary Becker, et d'une grande partie de l'économie mathématisée, on se retrouve à dessiner une carte sans territoire. Il ne faut pas s'étonner si parfois, cela engendre des monstres...


J'exagère sans doute un peu. Cette carte n'est pas tout à fait inutile : elle peut éventuellement nous dire "si vous voulez relier deux points séparées, le chemin le plus court est la ligne droite". C'est pour cela, sans doute, que l'on trouvera régulièrement des références à Gary Becker au début de quelques cours ou de quelques articles. Mais c'est après que les choses intéressantes commencent, quand on se rend compte que la ligne droite n'est pas possible... Et c'est pour cela que je fais de la sociologie.

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La stratégie du mauvais élève

Via Twitter, je tombe sur ce post un peu ancien sur un blog nommé "Paroles de Papa". Je résume rapidement de quoi il s'agit si vous ne voulez pas vous en infliger la lecture intégrale, rapidement roborative et prévisible : un père s'occupe seul de ses deux enfants pour la journée et publie les échanges de SMS avec sa conjointe, échanges qui montrent comme il est trop pas doué LOL genre il amène le gamin à McDo et dit que c'est équilibré parce que les frites c'est des légumes MDR et aussi il sait pas reconnaître la machine à laver et le lave-vaiselle ROFL. Vous avez là l'essentiel des ressorts comiques, et comme vous pouvez le voir, on se bidonne mais d'une force peu commune. Histoire authentique ou simple blague un brin caricaturale ? Ce n'est pas le plus important. Ce que l'on peut voir mis en scène et justifié, c'est ce que l'on peut appeler avec Jean-Claude Kaufmann la "stratégie du mauvais élève".

N'ayant pas d'exemplaire de La Trame conjugale sous la main au moment où j'écris, je me contenterais de donner à lire un passage qui y fait référence dans Sociologie de la famille contemporaine de François de Singly (édition de 2004 : les éditions plus récentes ont fait l'objet de mises à jour, je ne sais pas si le passage y a été conservé). A vingt ans d'écart, la mise en parallèle avec le post cité ci-dessus demeure assez intéressant - comme quoi, dans les relations de couples, les transformations ne se font pas aussi rapidement que les magazines veulent le faire croire :

Dans la Trame conjugale, Jean-Claude Kaufmann découvre les tactiques que les hommes mettent en œuvre pour conserver les avantages acquis, et les solutions que les femmes acceptent, qui servent à justifier le maintien peu légitime d'une division du travail. C'est ainsi que l'homme peut apparemment manifester de la bonne volonté en acceptant de participer aux tâches ménagères tout en ne réussissant pas bien ce qui lui est demandé. IL entre dans la peau de l'élève qui "a normalement beaucoup de mal à apprendre : un rien sépare la mauvaise volonté de la difficulté réelle". Par exemple, il ne parvient pas à se souvenir de la relation entre types de linge et programmes des mots d'excuse : "c'est pas que je veux pas le faire, c'est que je n'y pense pas". Pour que les maîtres acceptent de si mauvais élèves, ces derniers font des efforts. Les hommes veulent montrer qu'ils ne sont pas devenus pour autant, après le flou agréable des débuts de la vie conjugale, des "machos" à l'ancienne. Ils témoignent de leur bonne volonté en exécutant telle ou telle tâche, choisie parce qu'elle semble moins pénible.

C'est ce genre de stratégie qu'illustre presque parfaitement le "témoignage" (les guillemets sont là pour questionner l'authenticité de la chose) de "Paroles de papa". On ne s'étonnera guère que des hommes qui savent se servir de smartphones et d'ordinateurs, capables de trouver comment y faire toutes sortes de réglages et de téléchargements - et je ne parle même de connaître les combinaisons de touches pour exécuter un enchaînement parfait dans Street Fighter, soient complètement démunis lorsqu'ils se trouvent confrontés aux quatre ou cinq boutons d'un lave-linge :


C'est ainsi que l'on peut comprendre que, dans une société où l'égalité entre les hommes et les femmes est une valeur affichée, se maintiennent pourtant des inégalités très marquées en termes de temps de travail domestique dans les couples hétérosexuels, y compris lorsque les deux conjoints sont salariés. Ainsi, en 2010, les femmes consacraient en moyenne 4h01 quotidiennes aux tâches domestiques contre 2h13 pour les hommes. Si on considère les seuls soins aux enfants, le temps moyen quotidien est, pour les femmes de 45 minutes contre 19 pour les hommes (chiffres tirés de ce document, tout comme le tableau qui suit : cliquez dessus pour le voir en entier).


L'argument de Kauffmann est donc le suivant : ce sont dans les interactions au sein du couple que se reproduisent les inégalités domestiques, au travers des arrangements apparemment libres, mais en fait inégaux, entre les conjoints. Un résultat très proche avait déjà été mis à jour aux Etats-Unis dans l'ouvrage The Second Shift (1989) de Arlie Hochschild : au travers de l'étude approfondie de plusieurs couples, l'auteure mettait en avant, de la même façon, les stratégies mises en œuvre par les hommes et les femmes pour négocier, rarement de façon très égale, les tâches domestiques.

On pourra objecter que le cas rapporté ici est probablement fictif, ou tout au moins assez romancé. Il faut tout d'abord rappeler que les travaux de Kauffmann et de Hoschild s'appuient sur des enquêtes approfondies, au travers d'entretien avec différents couples, et que c'est au travers d'eux que sont mises à jour les stratégies et le sens prêtées à celles-ci par les individus. Mais c'est encore insuffisant : la mise en scène humoristique présente nous en dit beaucoup plus. Elle tire en effet sa force drolatique (enfin, vous voyez ce que je veux dire...) de "l'effet de réel" qu'elle produit : "c'est drôle parce que c'est vrai" dira-t-on. Les commentaires du post, d'ailleurs, rappellent que, si c'est de l'humour, cela n'a pas moins prétention à décrire quelque chose de vrai : "En plus je me reconnais dans certaines situations (quels vêtements mettre par exemple)", "J'adore! Je suis persuadé que plus tard mon chéri sera comme ça pour certaines choses (notamment sur les questions sur les gouttes etc...). déja que quand c'est lui qui s'occupe du cochon d'inde j'ai plein de sms :)", "c'est vrai que j'ai beaucoup rigoler à la lecture, mais quand on le vit, c'est pas si drôle finalement", etc. C'est d'ailleurs là-dessus que repose le succès du billet : on le partage pour s'y reconnaître ou y (faire) reconnaître quelqu'un.

Il ne s'agit pas pour autant pour moi de prétendre que c'est là une représentation fidèle de la réalité au seul prétexte que c'est l'un des mécanismes sur lequel repose l'humour du post. Cet humour à vocation sociologique - sociologie spontanée, non contrôlée, appuyée sur rien d'autres que des préjugés - ne remplacera jamais une vraie enquête de sociologie au plan de la connaissance. Mais il aura peut-être plus de force lorsqu'il s'agira d'influer sur les attitudes et les comportements des personnes. Car cet humour est précisément ce qui rend possible la stratégie du mauvais élève : en faisant exister un cadre d'interprétation des comportements masculins, en leur donnant une justification, fut-elle par le rire, elle permet aux hommes de recourir à cette stratégie de façon d'autant plus efficace. Leur conjointe pourra s'énerver, se fâcher, leur faire des reproches... mais finalement, c'est drôle qu'ils soient aussi maladroits, non ? Ce n'est pas bien grave, c'est juste que les hommes, c'est comme ça... Et on touche là à l'une des fonctions latentes de ces formes humoristiques : rendre possible certains comportements, faciliter certaines stratégies, et, ici, protéger finalement le confort de certains hommes qui y trouveront les ressources nécessaires pour justifier de façon assez puissante leur faible participation aux tâches domestiques.

L'argument de Kauffmann, qui s'intéresse d'abord aux interactions au sein du couple, se double ici efficacement des schèmes narratifs et culturels que permet la diffusion et l'échange de ce type d'histoire, surtout sous un angle humoristique. La stratégie du mauvais élève ne serait pas possible s'il n'y avait pas au dehors de la scène sociale constituée du couple une scène plus grande où les acteurs ne sont pas des individus mais des archétypes, les hommes et les femmes, les pères et les mères - ce qui explique, comme on me le fait remarquer sur Twitter, que les femmes ne peuvent pas jouer aux mauvais élèves. Cette scène est peuplée par la sociologie spontanée que nous sommes tous amenés à faire, et ce souvent sous l'angle de l'humour - il faudrait d'ailleurs réfléchir à comment de la pseudo-science comme "Les hommes viennent de Mars et les femmes de Venus" peut si facilement se transformer en spectacle humoristique... La sociologie scientifique, bien moins drôle, apparaît plus que jamais nécessaire.

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A chacun son Français : De l'instrumentalisation du temps de travail

La presse anglo-saxonne se moque d'une soi-disante interdiction française de répondre aux mails après 18h. C'est le Guardian qui diffuse l'info, se faisant au passage corriger par Buzzfeed, dans une sorte de retournement des hiérarchies journalistiques qui laisse pantois. Mais soyons honnête : le mythe des Français feignasses, ce n'est pas une invention purement anglo-saxonne. Un certain discours auto-critique bien français y a fortement contribué, et ce bien avant même le débat récurrent sur les 35h... Comme j'ai pu le signaler précédemment, dans mon travail de thèse, j'ai été amené à interviewer bon nombre de Français travaillant ou ayant travaillé à l'étranger. Ce qui me frappe, c'est la distance entre leurs discours sur le rapport au travail en France et dans les pays Anglo-saxons et celui qui est le plus courant, quasiment officiel, dans les articles de presse et les discours politiques. Et si je vous disais qu'en France, on travaille trop ?

Si je vous le disais, il y aurait fort à parier qu'un certain nombre d'entre vous seraient étonnés. Et pourtant, c'est ce que plusieurs de mes interviewés décrivent. Lorsque je leur demande ce qu'ils apprécient dans le fait de travailler à l'étranger, et particulièrement dans les pays anglo-saxons, il y a quelque chose qui revient de façon récurrente : le fait que, à 17h, on puisse être au pub à boire des bières plutôt qu'au bureau en train de faire des heures supplémentaires. Ce n'est pas une reformulation de ma part : c'est bien en ces termes, avec le pub et la bière, qu'ils peuvent formuler ce jugement positif sur le travail à l'étranger (ou encore, à propos des Etats-Unis : "Moi, à 5h30, j'étais dehors. Et le vendredi après-midi, à 14h, les bureaux étaient fermés, la sécurité nous mettait dehors, donc j'allais faire de la planche à voile"). Et il s'agit en l'occurrence de cadres haut placés dans la hiérarchie de quelques entreprises industrielles et financières. Pour ne prendre qu'un exemple, voici le récit fait par l'un d'eux :

Question : On entends aussi dire à propos des Français à l'étranger, particulièrement sur Londres, qu'on travaille beaucoup plus qu'en France. C'est ce que vous ressentez ?
Pas du tout. [...] Les Anglais, ils en rament pas une. Je pense que ça fait partie des raisons pour lesquels, dans ma boîte, ils aiment embaucher des étrangers, c'est qu'ils ont du constater que il y a une tendance à travailler 10-12h par jour.
J'ai du intégrer une analyste [...] : à 17h30, si je l'arrêtais pas, elle était dehors.
Question : C'est assez différent de ce qu'on peut attendre parfois.
C'est des âneries. Après, c'est vrai qu'on a moins de vacances. [...] Là, il y a beaucoup plus de flexibilité sur les maladies. Ca me viendrait jamais à l'esprit de venir au boulot en étant malade. [...] Le rythme est différent. En France, on travaille comme des bêtes.
Question : En France, vous trouvez qu'on travaille beaucoup par rapport à ce que vous connaissez ?
Oui [...]. Après, il y a toujours des légendes. Quand je suis arrivée ds ma première boîte, j'ai entendu des gens qui disaient "ouais, moi, j'ai travaillé last night". Pour moi, c'était la nuit dernière, mais en fait, night, ça commence à sept heures. Si effectivement travailler jusqu'à 7h, ça veut dire qu'on a passé la nuit au bureau...

On peut mettre cela en miroir à la description haute en couleur faite par le Guardian des Français buvant du Sancerre pendant que les pauvres anglais triment et souffrent sous le point de la crise et de l'austérité :

While we poor, pallid, cowering Brits scurry about, increasingly cowed by the threat of recession-based redundancy and government measures that privilege bosses' and shareholder comfort over workers' rights, the continentals are clocking off. While we're staring down the barrel of another late one/extra shift/all-nighter, across the Channel they're sipping sancerre and contemplating at least the second half of a cinq à sept before going home to enjoy the rest of that lovely "work/133-hours-per-week-of-life" balance.

Ce que critiquent ces expatriés en France, c'est bien souvent leur rapport au travail : l'un d'eux dit encore "en France, [...] les gens restent jusqu'à tard, mais ils travaillent pas vraiment de 8h à 20h, c'est pas vrai. On glande, on socialise. Ça a ses vertus aussi. Mais je pense qu'à Paris en particulier, on donne un gros coup sur les heures de travail, aux Etats-Unis non. Il y a toujours des gens qui travaillent beaucoup : les gens qui sont dans la finance, les avocats. Mais autrement non, ils font leur 8h". Une autre se plaint qu'il soit obligatoire en France de rester longtemps au bureau même si l'on n'a rien à faire juste pour montrer que l'on est sérieux et travailleur alors qu'en Australie, elle pourrait alors boire des bières (une fois de plus).

Evidemment, il ne s'agit pas pour moi de prétendre que la mise en avant de ces témoignages et vignettes permet de dire une fois pour toutes que l'on travaille plus en France que dans les pays Anglo-saxons, ne serait-ce que parce que mes interviewés appartiennent à une classe particulière, et qu'il en serait sans doute tout autrement, d'un côté comme de l'autre, si on se tournait vers les ouvriers ou les employés. Notons cependant que le Guardian ne prend pas plus de pincettes de ce point de vue là. Mais ces témoignages ne sont pas sans valeur, et je ne peux que m'étonner qu'alors que je les ai rencontré assez facilement, au sein d'un échantillon assez diversifié, ils n'apparaissent jamais dans les écrits de journalistes ou d'autres qui donnent la parole aux expatriés. Ainsi, pas de trace de cela chez Christian Roudaut qui entend pourtant donner la parole aux Français de l'étranger, et mène en fait essentiellement une comparaison entre le "modèle français" et le "modèle anglo-saxon", à l'avantage du second.

C'est d'autant plus étonnant que ces éléments peuvent s'interpréter facilement dans le cadre de ce que Philippe d'Iribarne a nommé "la logique de l'honneur". Celle-ci, caractéristique de la culture professionnelle française, implique que les individus se trouvent placés à un certain statut social qu'ils doivent s'efforcer de tenir : si ce statut donne quelques privilèges, il est aussi contraignant. Rester travailler jusqu'à tard pour ne pas perdre la face, pour faire preuve de son zèle et de son "honneur", c'est une façon de tenir ce statut, de tenir ce rôle, et par là de justifier les privilèges que l'on mérite par ailleurs. Les Etats-Unis seraient au contraire dans une culture du contrat individuel, laquelle permettrait de comprendre les attitudes également décrites ici. Sans entrer ici dans le détail, Ph. d'Iribarne ne considère pas que l'un des deux modèles est supérieur à l'autre : il s'agirait plutôt de cultures nationales, produites par des histoires longues - dans le cas de la France, cela remonterait à l'Ancien Régime, rien de moins -, et qu'il serait vain d'essayer de changer. Il faut au contraire que les entreprises composent avec.

Il est intéressant de s'interroger sur nos perceptions du temps de travail. Ce que nous montrent en fait de façon conjointe l'article du Guardian et les quelques éléments de témoignage que je donne ici, c'est d'abord une perception toujours nationale de celui-ci : dans tous les cas, on parle du temps de travail "des Français" ou "des Anglais", nonobstant le fait qu'il peut être en fait très variable d'un secteur à l'autre, d'une profession à l'autre, d'une classe sociale à l'autre. Nos perceptions sont organisées par ces catégories "déjà là", de la même façon que Jean Bazin soulignait que l'existence du mot "Bambara" faisait naître l'idée qu'il existait un tel peuple avec des attitudes particulières : "comment un Bambara, questionné sur la religion, énoncerait-il en effet autre chose que la religion bambara ?" (voir l'article "A chacun son Bambara" dans ce bouquin). Plus loin, il écrit :

A strictement parler, Mage [l'un des ethnologues qui a étudié les Bambaras], pas plus qu'un autre, ne voit de Bambara ; il est seulement témoin de certains usages du nom. [...] Chaque identification que j'entends prononcer est relative ; il faut, pour comprendre ce qu'elle signifie, restituer l'espace social où elle a été énoncé, les positions qu'y occupent respectivement le nommant et le nommé - et éventuellement m'y situer moi-même en tant qu'étranger demandant "qui sont ces gens ?"

Ainsi, nous ne voyons pas décrits ici les Français ou les Anglais, des entités de toutes façons difficiles à saisir : nous voyons seulement comment sont utilisés ces termes dans des contextes particuliers, répondant à des enjeux propres. De la même façon que l'ethnie Bambara est finalement une production coloniale, où les dominants s'appuient sur une catégorie déjà là pour créer un peuple à contrôler, les références aux Français qui travaillent peu ou trop répondent à des enjeux différents. Ne nous laissons pas aller à voir, dans les moqueries venus d'Outre-manche, une simple manifestation "anti-française" venue de la perfide Albion : la fin de l'article du Guardian laisse transparaître une forme d'envie, qui est en fait un point d'appui possible pour une certaine critique, dont il faudrait en soi étudier les enjeux. Et sans remettre en cause en rien les témoignages que je présente ici, ils s'agit aussi d'opérations de critiques de la France : ce qui est visé dans la constitution et l'opposition des entités "pays anglo-saxons" et "France", c'est une certaine forme des relations de travail en France, ces discours n'étant pas exempts de critiques des hiérarchies des grandes entreprises françaises et des façons d'y faire sa place. Bref, elles ne se situent pas n'importe où dans l'espace économique ni dans la structure sociale. Mais pour en savoir plus, il faudra attendre que j'ai fini ma thèse.

[Notes : 1) Après les avoir maintenus fermés pendant quelques temps, je ré-ouvre les commentaires. Je serais très vigilants sur la modération ; 2) Edit du 12 Avril 2014 : Je vois passer des réactions à ce billet quelques peu... étonnantes. Je me permets donc de préciser : ce billet ne prétend en aucune façon que l'on travaille plus en France que dans les pays Anglo-saxons. Il s'interroge plutôt sur le rapport au travail et la façon dont celui-ci est attribué à des entités particulières - "la France" ou "les pays Anglo-saxons" - en fonction d'intérêts eux-mêmes particuliers.]

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Avoir un point de vue, ça n'arrive (pas) qu'aux autres

Il n'est pas rare que l'on reproche à un sociologue, un chercheur ou à toute autre personne prise dans un débat de ne pas être "neutre". C'est une façon aisée de disqualifier un point de vue. Particulièrement si on peut mettre en cause le point de vue ou les intérêts de la personne. Il faudrait, pour participer à un débat, mettre de côté ses intérêts particuliers pour ne s'intéresser qu'à l'intérêt général supérieur : c'est ce mythe qui sous-tend nos conceptions démocratiques modernes. Pourtant, parmi les choses que la sociologie m'a apprise - oui, c'est le nom d'une nouvelle série que je commence ici -, c'est qu'il est impossible d'être neutre.

Je m'appuie ici essentiellement sur un fameux article d'Howard Becker "Whose side are we on ?", dont on trouvera une traduction française dans ce bouquin (dont je recommande la lecture, ce qui n'étonnera pas les lecteurs qui auraient repéré mon léger tropisme beckerien). Je ne vais pas en faire un résumé, mais simplement reprendre quelques éléments de réflexions, et les compléter par ma propre compréhension du problème, pour laquelle ce bon vieil Howie ne pourrait être tenu pour responsable.

Alors pourquoi est-ce que l'on ne peut pas être neutre ? Imaginez la situation suivante. Vous voulez connaître la situation dans un lycée, savoir si les choses se passent bien ou mal, quels sont les problèmes, qu'est-ce qu'il faudrait faire pour améliorer les choses, etc. Ce pourrait être toute autre organisation, un hôpital, une prison, ce que vous voulez : gardons le lycée parce que tout le monde a une idée, même vague, de ce que à quoi ça ressemble. A priori, vous vous dites que vous êtes bien placé pour ça : vous êtes extérieur à ce lycée, vous ne pouvez être soupçonné d'avoir des intérêts particuliers quant à celui-ci, vous n'êtes pas pris dans les jeux de pouvoir, dans les relations personnelles ni quoi que ce soit qui pourrait perturber votre jugement. Votre position vous semble donc vous autoriser à une certaine neutralité : c'est du reste sur une telle base que de nombreuses organisations font appel à des audits extérieurs. Mais il n'en reste pas moins qu'il faut que vous preniez de l'information pour pouvoir émettre votre jugement.

Qu'allez-vous faire pour avoir cette information ? Imaginons que vous alliez discuter avec les élèves. Cela semble une bonne idée : après tout, le lycée est censé fonctionner autour d'eux, n'est-ce pas ? Pourtant, il y a fort à parier qu'alors les enseignants et l'administration du lycée vous accuseront de ne pas être neutre. Surtout si l'information que vous recueillez auprès des élèves leur apparaît défavorable, ce qui est fort probable. Ceux-ci pourront, par exemple, décrire les enseignants comme peu soucieux de leur rythme, de leurs envies, de leurs qualités, peu respectueux de leur culture ("j'ai dit à la prof que je lisais Harry Potter, elle m'a dit que c'était pas un vrai livre !") ou peu concernés par leur réussite ("le prof, il nous a dit que de toutes façons, il était trop intelligent pour faire cours à des gens comme nous" - ces deux citations sont tirés d'expériences réelles, je ne dirais pas de qui... un pote à moi...). Les enseignants auront sans doute des explications à donner, des justifications à faire, ils voudront témoigner de leur bonne foi ("les élèves ne respectent plus le savoir, ils sont sans cesse dans cette sous-culture commerciale qui les empêche d'accéder à ce qu'on leur enseigne, on doit bien lutter contre !"). Ce qui apparaît comme un problème pour les uns peut ainsi être une solution pour les autres. Bref, si vous ne prenez que le point de vue des élèves, vous ne serez pas neutre.

La solution semble alors évidente, et il est probable que vous y ayez déjà pensé en lisant le paragraphe précédent : il suffit de prendre les différents points de vue et de les confronter ! On ne va pas interroger seulement les élèves, mais aussi les profs, les CPE, les surveillants, l'administration... A priori, cela semble une bonne façon d'arriver à un jugement neutre. Si on prend en compte le point de vue de tous, on ne peut plus être "situé" et on peut espérer avoir quelque chose de plus "objectif", de plus "réaliste". Cela pose quelques problèmes en termes méthodologiques - il faudrait peut-être aussi avoir le point de vue des parents d'élèves, et du rectorat, et du ministère... et on risque de ne pas savoir où s'arrêter - mais le principe semble bon.

Pourtant, comme le fait remarquer Howard Becker, il est encore fort probable que vous vous fassiez accuser de manquer de neutralité. En effet, tous les points de vue ne se valent pas socialement : il y a une "hiérarchie de crédibilité" : certains groupes sont considérés comme capable de définir les choses telles qu'elles sont véritablement. Si des profs se rassemblent et décident que les élèves sont fainéants, incultes et insolents, ce jugement a un poids bien supérieur à celui des élèves qui pensent que les profs en question sont prétentieux et cruels. Cela prend une forme matérielle très simple : le jugement des profs peut fermer l'accès à certaines ressources (des filières d'enseignement par exemple) tandis que celui des élèves pourra facilement être mis à distance et neutralisé par les enseignants ("les élèves, ils ne sont pas capables de juger de notre travail, ils sont pas assez matures pour ça"). Il n'en va pas différemment, par exemple, entre les patients d'un hôpital et les médecins, entre les prisonniers et les gardiens de prison ou encore entre les managers et les employés... Certains points de vue ont plus de poids que d'autres.

De ce fait, ceux qui sont détenteurs du pouvoir de définir la situation - les profs qui sont capables de dire si les élèves posent problème ou pas, s'ils sont en capacité d'avoir un avis ou pas, s'il faut les écouter ou les ignorer - ceux-là ont toutes les chances de vous accuser de ne pas être neutre en "sur-estimant" ou en "donnant trop d'importance" à ce que racontent les autres. Et de ce fait, vous n'êtes effectivement pas neutre. Comprenons bien : il ne s'agit pas simplement d'un artifice rhétorique par lequel on cherche à vous disqualifier. En mettant sur un pied d'égalité des points de vue qui sont le plus souvent hiérarchisé, vous avez effectivement fait un choix et ce choix n'est pas neutre. Vous avez pris position, vous avez un parti pris : celui qui consiste à penser qu'il faut accorder autant d'importance au point de vue des dominés qu'à celui des dominants.

Il s'agit d'un choix politique, non pas au sens où il vous situe à droite ou à gauche, mais dans le sens où il met en jeu une certaine conception du pouvoir et de l'organisation sociale. Ecouter les plus faibles, et je dis bien "écouter" et pas "prendre pour argent comptant ce qu'il raconte", leur donner la parole, les entendre, accepter de laisser une place à leur expérience, c'est déjà avoir une position critique car on considère que les compte-rendus officiels ne suffisent pas. Je parle ici de "dominants" et de "dominés" en un sens très général : ainsi les profs qui sont dans mon exemple dominants seront les dominés d'une autre situation, et prendre en compte leur point de vue dans l'étude et l'évaluation de certaines politiques pourra provoquer autant de scandale que de prendre en compte le point de vue des élèves lorsqu'il s'agit d'évaluer le fonctionnement d'un établissement scolaire. Les gardiens de prisons pourront trouver inacceptable ce que les détenus disent d'eux, mais le ministère sera sans doute fortement choqué de ce que les gardiens de prisons pourront dire de la mise en oeuvre de ses politiques.

Dans tous les cas, on en arrive à cette conclusion : à partir du moment où la simple décision de savoir qui on écoute est une décision politique, il n'est tout simplement pas possible d'être neutre. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il est impossible d'être objectif : neutralité et objectivité sont deux choses différentes. L'objectivité ne repose pas sur une position, mais sur la capacité à fournir des preuves à ce que l'on raconte. Et cela, c'est au plan méthodologique que le sociologue peut le régler. Mais l'impossibilité d'être neutre nous impose, selon Becker, de toujours bien indiquer de quel point de vue nous parlons en tant que chercheur, et de tenir compte de ce point de vue dans nos analyses. Elle nous permet même de produire des connaissances : le point de vue des "dominants" est souvent bien connu. Les compte-rendus de l'expérience des enseignants ou des médecins, par exemple, se trouve dans des discours officiels et des publications qui ne le sont pas moins. Prendre volontairement le point de vue des "dominés", c'est donc se donner la possibilité de produire des connaissances nouvelles.

Mais la leçon ne vaut peut-être pas que pour les sociologues. Il est facile pour chacun de se penser "neutre" vis-à-vis de tel ou tel problème, soit que l'on n'y soit pas impliqué, soit que l'on se sente autorisé à en donner un compte-rendu qui soit plus "vrai" que celui des autres. Il est facile de penser qu'avoir un point de vue situé, partiel et partial comme le dirait Bourdieu, ça n'arrive qu'aux autres. Et on peut même activement "refuser de prendre parti". Nous devrions nous souvenir que c'est impossible : "ne pas prendre parti", c'est toujours prendre le parti des dominants, de ceux qui sont situés au sommet de la hiérarchie de la crédibilité. Prenons un exemple : on trouve encore des gens qui pensent que mettre en scène un super-héros de couleur ou une super-héroïne est un "acte militant", et qu'il faut en finir avec le "tokenism", cette tendance à chercher à donner une représentation à tous les groupes dans les œuvres de fiction, "politiquement correct" inacceptable bien évidemment. En un sens, ils ont raison : c'est un acte militant. Mais le choix de ne mettre en scène des super-héros masculins blancs est tout autant un choix militant - et pas moins "politiquement correct", d'un autre point de vue politique. Toute représentation est politique. Je ne sais pas exactement où il faut que vous vous situiez dans ce débat comme dans beaucoup d'autres. Mais je peux au moins vous dire ceci : reconnaissez que vous prenez une position politique. Et assumez-la.

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