Le sexisme fait-il vendre ?

Il y a des choses sacrées dans la vie. Les Lego en font partie. Ayant passé un pourcentage important de mon enfance à manipuler les petits blocs plastiques - et un autre pourcentage, non-négligeable, à hurler de douleur après avoir marché pieds nus sur l'un d'entre eux - et ayant, entre temps acquis un certain penchant féministe, la nouvelle gamme volontairement girly de la marque ne pouvait me laisser indifférents. D'autres ont déjà dit mieux que je ne pourrais le faire combien les choix faits sont sexistes, et pseudo-rationalisés sur la base d'études "anthropologiques" de plusieurs années montrant que les filles et les garçons jouent différemment... N'oublions pas, pour autant, que Lego est une entreprise. Est-elle condamnée à être sexiste pour vendre ses jouets ?



La publicité ci-dessus nous montre que le sexisme n'a pas toujours été de mise : Lego pouvait, à une époque pas si lointaine - 1981 -, proposer une image d'une petite fille jouant fièrement avec ses briques colorés loin de tous les stéréotypes du type talons hauts, figures longiformes, oisiveté friquée et autres activités d'intérieur... En 1963, le fils du fondateur de l'entreprise citait "for girls and for boys" parmi les dix caractéristiques des Lego. Le retournement est de ce point de vue assez impressionnant, et ne se limite sans doute pas à Lego. Et il ne porte pas seulement sur les rôles proposées aux petites filles, entre petites lolitas et divas, mais aussi sur le contenu même du jeu puisque, de l'aveu même du fabricant, la nouvelle gamme contient moins de construction que celles markétées pour les garçons, parce que, bien évidemment, les gonzesses, ça veut d'abord raconter une histoire, pas de la technologie.

Capture d'écran du site Lego

Comment en est-on arrivé là ? Cet article de Bloomsberg Businessweek indique que l'entreprise s'est concentré sur les garçons à partir de 2005 : les gammes consacrés à Star Wars ou aux Ninja, encore actives, sont clairement marketés pour les petits garçons (et j'avoue que la Batcave m'a fait regretter d'être déjà un vieux croûton). Il faut dire que la marque connaissait des difficultés avec la multiplication des concurrents, tant du côté des autres jouets, et particulièrement des jeux vidéo, que de celui des copies et autres look-alikes. La nouvelle offensive, dotée de quelques 40 millions de dollars comme force de frappe promotionnelle, cherche à reconquérir le marché des petites. Autrement dit, Lego n'a pas eu le choix : il leur a fallut s'adapter à un marché déjà structuré en deux catégories.

On en vient donc à cela : un marché n'est pas quelque chose de naturel, il est construit et pas seulement sur une base purement "économique". Il ne serait en effet pas absurde pour les entreprises de pouvoir vendre le même jouet aussi bien aux garçons qu'aux filles : on peut imaginer que les profits n'en seraient pas négligeables, au contraire. Non, le marché est organisé par des normes, par des règles, par des modes de calculs qui autorisent à mettre en équivalence certains biens et pas d'autres : pour comparer des jouets entre eux, consommateurs et producteurs réfléchissent au sein de catégories bien définies. C'est ce qu'étudie toute une branche de la sociologie économique française, de Lucien Karpik à Michel Callon en passant par Franck Cochoy.

Reste à savoir ce qui fait la force de ce qu'il faut bien appeler des institutions : qu'est-ce qui leur permet de s'imposer ainsi aux entreprises et aux consommateurs ? La réponse est plus difficile qu'il n'y paraît, mais le cas des Lego permet de comprendre certains points. Considérons ainsi la nouvelle gamme en question :


Le moins que l'on puisse dire, c'est que les personnages sont bien différents de ceux produits par le passé, et donc plutôt destinés, depuis 2005 et encore plus maintenant aux garçons. Une comparaison plus rigoureuse le montre bien (image empruntée ici)


Ce n'est pas la première fois : la gamme Belleville, également destinée aux filles, proposait déjà un graphisme et des formes nettement différentes de celles traditionnellement adoptées par les produits de la marque.


Un constat s'impose alors : les jouets pour filles sont rendus incompatibles avec ceux des garçons. Même si les petits enfants ont tendance à mélanger leurs jouets sans faire trop de cas de la cohérence de l'ensemble - jusqu'au moment, fatal, où un adulte intervient - on rend la combinaison entre jeux pour filles et jeux pour garçons plus difficile et donc moins probables. La conséquence de cela, c'est que l'on forme ainsi la demande et les consommateurs. Non seulement on habitue les enfants à différencier entre jeux de garçons et jeux de filles - et à un âge où l'identité de genre est la seule disponible, il ne faut pas s'étonner que les uns comme les autres s'y engouffrent avec joie... - mais on oblige également les parents à réfléchir en ces termes. Dans un magasin de jouets, ceux-ci sont bien obligés de se situer par rapport aux rayons garçons et filles. Et même lorsqu'ils font leurs courses sur Internet, le sexe de l'enfant peut-être la première question qu'on leur pose pour les aider à faire leurs choix.

Habitués à réfléchir dans ces termes - et ce d'autant plus s'ils ont eux-mêmes eu des jouets divisés suivant les mêmes termes -, ils ne peuvent s'orienter en dehors d'eux. Et voilà les jouets neutres désavantagés. D'autant plus que les magasins auront bien du mal à les mettre en rayons, eux qui se sont entièrement organisés autour de ces catégories. Même remarque pour les catalogues... Au final, la stratégie de faire du jouet "neutre" est bien risqué. Le sexisme devient une condition d'accès au marché : il ne fait pas vendre, mais il est difficile de vendre sans lui...

On est face à un mécanisme d'auto-renforcement : l'offre de jouet sexiste modèle une demande de jouets sexués qui elle-même s'impose aux fabricants, et ainsi de suite. La dépendance au sentier, voilà comment cela s'appelle : des décisions passées rendent difficile de prendre un autre chemin que celui dans lequel on s'est engagé. Une fois engagé dans une voie, celle de l'organisation du marché par des catégories sexistes, il devient extrêmement difficile d'en sortir. Les économistes aiment à parler de situations d'équilibre : en voici, non pas produite par l'égalisation de l'offre et de la demande, mais par la façon dont l'une et l'autre se fabriquent mutuellement.

Les conditions d'un tel équilibre sont cependant propre au marché des jouets : elles résident à la fois dans le fait que le jouet est un vecteur de socialisation et qu'il existe une certaine co-production du bien. Les consommateurs, parents et enfants, construisent une partie du sens prêté aux jouets en les achetant et en les utlisant, l'investissement émotionnel et personnel dans ceux-ci étant fort. C'est la même chose sur le marché des comics, par exemple, où les lecteurs, rassemblés dans le "fandom", collaborent presque avec les producteurs : les histoires et les personnages sont réinterprétés, fortement commentés, souvent redessinés, de telle sorte que les créateurs peuvent observer et tenir compte de ce qui passe ou ne passe pas chez les lecteurs. Sans surprise dans ce marché également très sexuées, les femmes ont du mal à se faire entendre : c'est que pour un éditeur, répondre à leurs demandes, c'est prendre le risque de s'aliéner son public captif masculin. Dépendance aux sentiers encore une fois.

Que faudrait-il alors pour transformer le marché des jouets (ou celui des comics d'ailleurs) dans une voie moins sexiste ? Des mobilisations existent, comme en témoigne celle de Osez le féminisme !. Elles sont le bienvenues. Mais si vous êtes un lecteur régulier du blog, vous savez de quoi on a besoin lorsque l'on veut faire bouger les structures économiques : de la force d'une prophétie, de la puissance du charisme. Il faut un acteur avec une autorité suffisamment forte pour pouvoir transformer les règles du jeu. Cela n'a pas à être un individu seul : le charisme, parce qu'il est une construction sociale, peut être celui d'un groupe, d'une entreprise ou d'un mouvement social. Le mouvement féministe, s'il veut être efficace ici, doit trouver une telle force. La dénonciation n'est qu'une étape : il faut maintenant promettre des jours meilleurs. Et s'intéresser au fonctionnement de l'économie des jouets, dans laquelle réside les principaux mécanismes qui conduisent au sexisme.
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A kick-ass new year

En guise de bonne année, le chef vous propose quelques lolz supplémentaires, admirablement préparés par mes décidément talentueux lecteurs.

Une contribution de Joël Gombin qui traduit bien ce que l'on ressent lorsque l'on commence à se plonger dans certains logiciels de statistiques - les amateurs apprécieront :


Et toute une série de Nicrobe : la première dit tout ce que vous avez à savoir du post-modernisme.



Pour la suivante, vous pourriez aller lire ceci au passage...




Et pour finir, quelques créations de ma part... Certaines ont été inspirées par des conversations diverses et variées. Je vous laisse interpréter. Mais pas mésinterpréter, attention je vous ai à l’œil.



(Vous l'avez lu avec la voix de Zoïdberg dans votre tête, hein ?)



Je rappelle que le concours est toujours ouvert : à vos lolz !
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Des effets pervers dans la lutte aveugle contre la délinquance

Claude Guéant a décidé que, comme on ne change pas une recette qui marche, il était temps de refaire le coup du mélange "insécurité" et "identité nationale" à quelques mois de la présidentielle. Même le plus convaincu des électeurs UMP aura du mal à ne pas voir un lien entre cette annonce et la proximité des échéances électorales... Olivier Bouba-Olga se demande pourquoi s'en prendre spécifiquement à la délinquance étrangère alors que la délinquance bien de chez nous est proportionnellement plus forte. On peut en dire plus encore. En fait, même si les étrangers avaient effectivement plus de chances d'être délinquants que les nationaux, des mesures spécifiques les visant seraient non seulement inefficaces mais en plus nuisibles.

Sur son blog, Olivier Bouba-Olga compare la part des faits de délinquance attribuée à des nationaux et celle attribuée à des étrangers. On pourrait cependant dire qu'il faut tenir compte que les deux populations ne sont pas également nombreuses et se demander si l'on a plus de chances de devenir délinquant lorsque l'on est étranger que l'on est français. Mais là encore ce serait insuffisant : en effet, il est possible que le groupe des étrangers soit plus souvent délinquant non pas du fait de la caractéristique "étranger" mais d'autres caractéristiques comme la richesse économique, le lieu d'habitation, le niveau de diplôme, etc. Il faudrait alors mener un raisonnement toutes choses égales par ailleurs pour vérifier si, effectivement, le fait d'être étranger a un effet propre, indépendant des autres variables, sur la délinquance des individus. Et encore : il faudrait se poser la question du recueil des données, dans la mesure où il n'est pas impossible que l'activité de la police soit plus forte sur le groupe des étrangers que sur celui des français...

Comme je n'ai pas de données suffisantes sous la main pour se faire (mais n'hésitez pas à m'indiquer des sources qui auraient fait ce travail), je vais adopter un raisonnement différent.

Sur quoi se basent les mesures proposées par Claude Guéant, comme d'ailleurs une partie importante des politiques en matière de sécurité menées dans ce pays depuis à peu près 1997 ? Il s'agit de renforcer les peines appliquée aux délinquants étrangers : on ajoute à la condamnation pénale une interdiction de séjour sur le territoire et on affirme que ça n'a rien à voir avec la double peine que le président de la République avait eu à cœur de supprimer. Autrement dit, on suppose implicitement que la délinquance peut s'expliquer sur la base d'un calcul rationnel : l'individu compare les gains de l'activité illégale et ses coûts, le tout avec les probabilités de réussir ou d'être condamné, et si le résultat est positif et supérieur aux gains d'une activité légale, il enfreint la loi, sinon il reste dans les clous. La théorie du choix rationnel : voilà le petit nom de ce type de raisonnement dans nos contrées sociologiques.

A partir de là, si l'on augmente les coûts de la délinquance par des peines plus fortes, on doit obtenir une réduction des activités illégales. Et la suite du raisonnement toujours implicitement mené par notre sémillant ministre se fait ainsi : s'il y a un groupe dans la population qui est plus délinquant que les autres, on peut modifier son calcul en lui appliquant des peines plus lourdes et une surveillance plus forte, ce qui est rationnel et économise des moyens. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Plutôt que d'essayer de montrer que le paradigme adopté est faux, restons dedans et poussons juste le raisonnement plus loin que cela n'a été fait en haut lieu. Considérons donc une situation où l'on a deux groupes, dont l'un - minoritaire - est plus fortement délinquants que l'autre - majoritaire. Supposons que l'on décide de contrôler et de punir plus fortement le groupe le plus délinquant en mobilisant les moyens de police et de justice plus fortement sur celui-ci. Que va-t-il se passer ? Va-t-on assister à une réduction globale de la délinquance ? La réponse est : non. Il est plus probable que l'on obtienne une hausse globale de celle-ci. Pourquoi ? Pour deux raisons.

Premièrement, si la délinquance découle effectivement d'un calcul rationnel, comme le suggère l'idée récurrente qu'en alourdissant les peines on va la décourager, alors il faut prendre cela au sérieux. Pour choisir d'entrer ou non dans la délinquance, un individu regarde certes les gains et les coûts de cette activité, mais il les compare avec les gains et les coûts des activités légales. Or il est fort possible que le groupe le plus délinquant soit dans cette situation précisément parce que les activités légales auxquelles il peut prétendre ne sont pas assez intéressantes. Cela peut être dû à des phénomènes de discriminations, des difficultés d'accès à l'emploi légal ou à des emplois suffisamment rémunérateurs. Par conséquent, la sensibilité de ce groupe aux coûts de la délinquance va être plus faible : une augmentation de 10% de ces coûts va provoquer une diminution de la délinquance inférieure à 10% - c'est ce que l'on appelle une élasticité. Il est possible que cette élasticité soit proche de zéro - une augmentation des coûts de la délinquance n'a aucun effet ou un effet négligeable sur la délinquance - voire soit positive : dans ce cas-là, une augmentation des coûts de délinquance parce qu'il stigmatise un peu plus le groupe en question, et renforcerait les discriminations ou les difficultés d'accès à l'emploi, entraînerait une augmentation de la délinquance...

Parallèlement, il est possible que dans l'autre groupe l'élasticité soit inférieure à -1. Dans ce cas, une augmentation de 10% des coûts de la délinquance entraîne une baisse de celle-ci supérieure à 10%. Il est donc rationnel de concentrer là les efforts car ils sont plus efficaces. Évidemment, cela ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire pour le groupe minoritaire : simplement que les actions à suivre devraient emprunter d'autres voies que l'alourdissement de la surveillance et des peines, par exemple par l'amélioration de l'accès à l'emploi. Une fois de plus, c'est ce à quoi mènent les outils intellectuels implicitement utilisées par le gouvernement.

Deuxièmement - car il y a un deuxièmement - si on tient compte du fait que les moyens de police et de justice sont limités - et quand on nous parle sans cesse d'austérité, on peut supposer qu'ils le sont -, se concentrer sur le groupe minoritaire revient à diminuer les risques et donc les coûts de la délinquance dans le groupe majoritaire. Or on vient de voir que celui-ci était probablement très sensible à ce coût. On risque donc de provoquer une augmentation de la délinquance dans le groupe majoritaire.

Pour le comprendre, prenons un exemple simple. Supposons que, considérant que les femmes conduisent globalement mieux que les hommes, on décide de ne plus effectuer de contrôle routiers que sur ces derniers. Peut-être obtiendra-t-on une baisse des infractions routières chez les hommes, si ceux-ci n'ont pas une élasticité trop faible, liée par exemple au fait que leur virilité est mise en cause s'ils roulent au pas... Mais on a toutes les chances d'encourager les femmes susceptibles de commettre des infractions d'en commettre encore plus. Au final, il est fort probable que la délinquance routière chez les femmes augmente - "vas-y chérie, c'est toi qui conduit... Oui,tu as bu trois fois plus que moi, mais au moins, on se fera pas emmerder" - et compense voire dépasse la baisse du côté des hommes... Il n'en va pas autrement dans le cas des Français et des étrangers.

They Learned His Hours

Résumons : faible voire absence de baisse de la délinquance dans le groupe minoritaire, augmentation de la délinquance dans le groupe majoritaire... Au final, au niveau global, une augmentation de la délinquance. Comme je le disais plus haut, les conséquences d'une telle politique ne se mesurent pas seulement en termes d'inefficacité, mais aussi d'effets pervers, d'aggravation, autrement dit, de la situation de départ. Et cela, je le répète pour que les choses soient parfaitement claires, en suivant un raisonnement dans la droite ligne de celui tenu par le ministre et le gouvernement.

Cela ne veut évidemment pas dire qu'il ne faut rien faire - je connais les trolls sur ces débats et je sais qu'il y a de fortes chances pour que l'un d'eux m'apostrophe avec des "bien-pensance" et autre "angélisme" qui ne tiennent lieu d'arguments que lorsque l'on est dans les commentaires du Figaro ou du Monde... Mais ce que montre ce raisonnement, c'est qu'il ne faut pas segmenter la justice ou l'action de la police. L'égalité de tous face à la loi n'est pas seulement une exigence éthique : c'est aussi une condition de son efficacité.

Edit : Pour une analyse plus large des politiques visant les étrangers :
Lorsque l'éthique de responsabilité devient une doctrine
L'entêtement thérapeutique comme nouvelle éthique politique
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Mes lecteurs ont du talent

Ce mois de décembre est chargé pour mes activités hors blog : outre le fait que je dois doctorisé à tout va, il se trouve que Zelda a disparu, et bon, quand même, ça peut pas trop attendre... En plus, il y a plein de gens qui me donnent envie d'être méchant avec eux alors que l'on est dans une période qui doit déborder d'amour et de joie. Bref. Heureusement, mes lecteurs prennent un peu le relais en participant à l'International Kick-Ass Une Heure de Peine Lolz Concours. J'en attends encore certains qui se sont engagés, mais voici déjà les premières participations...

Contribution de Marine Gout qui nous rappelle que nous avons la chance, en sociologie, d'avoir des stars dont la renommée dépasse les frontières disciplinaires :


Contribution de Rudi qui rappelle que la sociologie est un super-pouvoir :


(A ce propos, le scénario de The League of Sociological Justice est en cours d'écriture : au tournant du siècle, une équipe d'êtres exceptionnels - Emile, Max, Karl et Georg - est envoyé pour lutter contre une menace dormante, les économistes... Pour négocier les droits d'adaptation cinématographique, me contacter).

Deux contributions de Mathieu, qui m'ont beaucoup fait rire, avec une mention spéciale pour avoir utilisé le docteur Zoïdberg, notre maître à tous :



Une contribution de Sylvain qui me fait dire "si seulement on avait Spidey avec nous..." :


Le concours est toujours ouvert, alors dépêchez-vous de participer ! (Voir rubrique contact).
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Sociological lol

Il y a des choses qui, dans un univers bien ordonné, ne devraient jamais arriver. Par exemple, me mettre dans les mains un générateurs de lolz et de demotivational posters... Parce que, évidemment, je fais en faire des conneries avec. Et la bonne nouvelle, c'est que vous pouvez en faire aussi...

En fait, tout a commencé par une conservation sur Twitter avec l'apprenti. Celui-ci cherchait un moyen simple d'expliquer en quoi la sociologie est une science pour intégrer à un de ses billets. Je venais juste de découvrir le fameux générateur. Alors j'ai fait ça :


Parce que, face aux bêtises récurrentes que l'on peut entendre aussi bien chez ceux qui attaquent les gender studies que de ceux qui s'en prennent aux sciences sociales - souvent les mêmes qui ne parviennent pas à comprendre que dans sciences sociales il y a, ô surprise, science -, les explications rationnelles sont si peu efficaces que l'on a envie de faire comme Batman : aller chercher la justice dans la rue.

Et puis ensuite, bien sûr, tout s'est enchaîné. Et j'en ai fait d'autres. Vous en trouverez la plupart ci-dessous (moins ceux dont j'ai vraiment honte). Mais avant ça j'en profite pour lancer le


édition 2011. Autrement dit, je vous invite cordialement à participer en m'envoyant (uneheuredepeine(at)gmail(point)com) une de vos créations réalisées à l'aide du builder sus-cités ou d'un autre ou même de vos petites mains pleines de doigts. Je les publierais ici même, au fur et à mesure ou en une seule fois en fonction du volume de réponse (et si celui-ci est trop faible, je n'en parlerais plus mais maudirais votre nom jusqu'à la fin des temps).

Evidemment, pour être recevable, il y a des règles, sinon ce n'est pas vraiment un concours. Donc il faut que votre création se rapporte d'une façon ou d'une autre à la sociologie (ou, à la rigueur, se moque des économistes, je prends aussi). Après, c'est libre, en gardant en tête que les "kikoo ptdr ^^, la socio c'est trop pas une science <:-?" recevront un virus en retour de mail. Qu'est-ce qu'on y gagne ? Parce que l'honneur de vous voir cité sur mon auguste blog ne vous suffit pas ? Bon, j'ajoute un cadeau surprise. Et puis une place dans le jury du prix Robert Nobel de sociologie quand j'aurais le temps de le relancer. Pour la suite du billet, et dans le désordre le plus total, quelques créations de ma part qui me fermeront sans doute un jour l'accès à toutes les universités un peu sérieuse. Comme vous le comprendrez, je suis dans une phase superheroes en ce moment. Apparemment, c'est à la mode : je ne suis jamais qu'un homme de mon époque (une façon comme une autre de dire "un misérable résidu de bidet du marketing ambiant"). Commençons par le commencement. Xavier Molénat, qui twitte pour Sciences Humaines, avait noté un certain recul de ma beckerophilie au profit d'un certain penchant weberien pour cette saison du blog. Je me suis donc fait une piqûre de rappel. Pour mémoire, Howard Becker a défendu l'idée que la déviance ou la délinquance nécessitaient un "étiquetage", c'est-à-dire qu'elle doit être reconnue et dénoncée publiquement comme telle par des entrepreneurs de morales. La "labelling theory" pourrait-elle avoir du succès auprès des super-héros ?


Les suivants mettent en scène Deadpool, un de mes personnages favoris. L'un de ses pouvoirs - la "comic awareness" ou "conscience d'être dans un comic" - pourrait presque en fait un sociologue goffmanien, conscient de la théâtralité à laquelle il prend part (c'est fou quand même les trucs qu'on peut être amené à écrire...).

Les "gender studies" ont provoqué pas mal de remous en France ces derniers temps, à cause de quelques incompétents qui "pensent" que si l'on ne parle pas de l'homosexualité, celle-ci va disparaître... Evidemment, ils n'ont rien compris à ce dont il s'agissait. Voici un hommage qui leur est destiné :


Je pense faire partie de ces sociologues qui s'irritent encore et toujours du sens commun, surtout lorsque celui-ci est prononcé avec assurance, certitude et évidence. Ce n'est pas toujours très à la mode comme attitude, mais lorsque l'on voit les nombreuses attaques dont les sciences sociales font l'objet en France, je me demande quelle autre attitude est possible. Deux affiches qui illustrent ce point de vue...



Faire des lolz, c'est aussi l'occasion de faire passer des messages sous une forme différente. Je ne vais apprendre à personne combien l'image peut être puissante. Tenez un seul exemple : je peux résumer l'idée clef d'un de mes posts classiques en un poster :


Pour mémoire, je défendais dans le dit post l'idée que le sexisme dans les jeux vidéo trouvait moins son origine du côté des éditeurs ou des personnages, mais plutôt du côté des joueurs et des fans qui ont tendance à faire une relecture bien particulière des "strong female characters", co-produisant ainsi les biens qu'ils consomment. Voir un personnage aussi merveilleux que Samus Aran débarrasser de toutes ses qualités pour devenir cadrer avec l'idéal féminin incarnée par les photos de charme, c'est quelque chose qui me déçoit... J'en dirais sans doute plus bientôt, parce que le marché des comics est pas mal dans son genre.

Cette dernière image s'inscrit dans une série commencé à la suite de la lecture de ce post sur le blog américain Everyday Sociology : il y est question du fait que des femmes renâclent à se dire féministes même quand elles veulent défendre l'égalité des sexes... "Féministe" serait devenu un stigmate négatif, ce qui contribue à couper les femmes d'un mouvement social à même de les défendre, et, en les isolant, affaibli de fait la cause de l'égalité des sexes. La féministe américaine Anita Sarkeesian ne dit pas autre chose dans cette très belle vidéo où elle commente notamment un certain nombre de programme télé qui font des féministes les "méchantes". Une analyse qui pourrait sans problème être importé en France quand on voit certains traitements médiatiques qui se croient subversifs... En réaction, j'avais donc proposé d'affirmer la fierté qu'il y à être féministe pour les femmes...



...mais aussi pour les hommes...


...avec quelques limites toutefois.


J'ai parlé plus haut de la couleur weberienne de cette cinquième saison du blog, particulièrement en ce qui concerne les réflexions sur le charisme et sa place dans l'économie et le capitalisme. L'autorité charismatique méritait donc bien un poster :


Pour faire bonne mesure, restons dans les classiques de la sociologie et tournons vers Emile Durkheim et la notion d'anomie :


De là, on peut sauter vers une autre notion classique, celle d'habitus dans le sens qui a été donné à ce mot par Pierre Bourdieu : "structure structurante, qui organise les pratiques et la perception des pratiques, l’habitus est aussi structure structurée : le principe de division en classes logiques qui organise la perception du monde social est lui-même le produit de l’incorporation de la division en classes sociales" (une définition qu'il est toujours bon d'essayer de placer quelque part). Mais que se passe-t-il lorsqu'un individu intériorise deux habitus différents ? On a un habitus clivé. La chose est plus courante qu'on ne le pense...


Pour finir, il arrive que je me souvienne parfois que je suis aussi enseignant de sciences économiques et sociales, surtout quand je regarde les deux pochettes pleines de copies qui attendent sournoisement sur le coin de mon bureau... Cette activité me conduit notamment à parler régulièrement de mes pires ennemis, voire même d'en faire la promotion (habitus clivé encore, vous voyez que c'est pas facile). Alors parfois, je fais des trucs comme ça :


Et puis comme tout n'est pas rose dans ce beau métier, parfois j'ai envie de croire qu'il existe une explication unique, simple et rationnelle à ce qui nous arrive. Voici la seule que j'ai trouvé...


Excellente conclusion pour cette note décousue et sans grand intérêt, il faut bien le dire. De toutes façons, il est possible que je vous abreuve encore de cet art très particulier si certaines idées me frappent par surprise (je suis sûr que je peux faire quelque chose avec R). A vous de jouer maintenant...

Note : j'ai utilisé plein d'images dont je connais pas forcément les auteurs et dont les droits sont parfois douteux - ça fait partie des règles de l'exercice. Si les auteurs passent dans le coin et ne sont pas contents, qu'ils m'écrivent et je retirerais ou créditerais l'objet du délit.

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Le stratège, ou Weber au pays du baseball

Moneyball ou, en version française, Le stratège fait partie de ces films que l'on va voir un peu par hasard, mais qui s'avèrent être au-dessus de la moyenne de ceux que l'on va voir avec une bonne raison. Le film raconte comment des méthodes venues de l'économie et de la statistique sont venues transformer le petit monde du baseball, sport que l'on n'a absolument pas besoin de connaître ni même de vraiment comprendre pour apprécier le film. Evidemment, il n'était pas question pour moi de laisser tout cela aux seuls économistes : ce que j'y ai vu, c'est matière à réfléchir sociologiquement sur les transformations de l'économie et même sur la constitution du charisme, question que j'avais déjà abordé il y quelques mois dans un désormais mythique billet consacré à Steve Jobs.




Deux disclaimers avant de commencer le post. Premièrement, ce serait quand même mieux que vous ayez lu le film. Peut-être pas tout à fait obligatoire, mais ce serait quand un peu plus. Vous pouvez y aller, hein, je vous attends, je bouge pas de là.

Deuxièmement, plus important : je ne suis pas un spécialiste du baseball, loin de là, et je n'en connais pas dans les détails toute l'histoire. En fait, mon expertise en la matière se limite à ce que l'on peut en voir dans ma série de prédilection (et parce que je veux vous pourrir la vie en vous mettant une chanson dans tête, je met la vidéo, tiens) :



Le film bénéficiant de ce fameux label "d'après une histoire vraie" (lequel mériterait une analyse à lui seul) et semblant tiré d'un bouquin "non-fictionnel", je fais l'hypothèse que ce qui y est raconté, même si cela est sans doute romancé, est grosso modo vrai. Je n'ai évident pas le temps de mener une sociologie du baseball au Etats-Unis. Si des gens plus compétents que moi veulent corriger certains points, qu'ils n'hésitent pas à le faire. Et s'il vous semble qu'il y a une grande distance entre ce que raconte le film et la réalité, prenez mon post comme une façon d'illustrer et de clarifier certaines idées en sociologie, et non comme une analyse en bonne et due forme d'un objet empirique...

De quoi parle Moneyball ? D'une prophétie rationnelle comme dirait, sans doute, Max Weber (à qui, vous l'aurez compris, je vais repiquer plein de trucs dans cette note, beaucoup de choses viennent aussi du séminaire de sociologie économique de Pierre François à l'Ehess que j'ai suivi en 2010). Les deux héros du film, Billy Beane, manager des Athletics d'Oakland, et son assistant Peter Brand (un certain Paul DePodesta dans la vraie vie), cherchent à imposer une nouvelle façon de manager une équipe de baseball. Depuis l'origine de ce sport, ses adeptes se sont fiés à la fois à des statistiques héritées du XIXème siècle (comme les "moyennes de frappes") et à l'expertise et l'instinct des différents recruteurs, leur capacité à reconnaître un futur grand joueur. Beane et Brand disent : "table rase de tout cela, on va faire autrement, on va utiliser d'autres statistiques et on ne va plus se fier à votre sagesse millénaire". Voilà pour la prophétie.

Pourquoi rationnelle maintenant ? Parce que la nouvelle façon de faire se veut plus efficace, plus à même d'atteindre les objectifs fixés - gagner des matchs - que l'ancienne. D'un côté, on a la tradition - un des collaborateurs de Beane lui reproche de jeter aux orties un siècle d'expertise -, de l'autre, la raison et la science, appuyées sur les statistiques et le diplôme d'économie de Brand. Prophétie rationnelle, donc. Comme le fût, en son temps, les prophéties qui fondèrent le capitalisme en expliquant que, désormais, on accumulerait indéfiniment des biens dans le but d'en accumuler encore plus.

Ce qui est intéressant, c'est que cette nouvelle façon de faire, , significativement nommée sabermetrics, s'appuie, on l'aura compris, sur une importation depuis l'économie. Et de fait, c'est chose courante pour cette discipline que de proposer de changer les choses dans un sens plus rationnel, cette rationalité s'appuyant sur ses outils et notions. Des économistes peuvent ainsi proposer, comme cela a été fait il y a quelques temps en France, de rémunérer les élèves en fonction de leurs résultats, afin de rendre l'éducation plus efficace. On a aussi suffisamment rappeler que la libéralisation financière découlait des propositions des économistes concernant l'efficacité des marchés financiers.

Le thème est même si populaire qu'il prend parfois la forme d'une force particulière prêtée à l'économie, comme si celle-ci était capable d'agir par elle-même sur le monde. Cela découle parfois d'une mauvaise compréhension des recherches sur la "performativité" de l'économie, les auteurs de ce champ de recherche étant bien conscients que les choses ne sont pas aussi simples. Et c'est précisément cette complexité que le film permet de saisir.

Car la prophétie rationnelle ainsi formulée commence par échouer. Beane et Brand ont pourtant toute la force de la science et de la raison avec eux, mais ils ne sont pas suivis : dans leur équipe, que ce soit du côté des divers collaborateurs ou des joueurs, ils ne rencontrent que l'incompréhension et le scepticisme. Pire que cela : ils sont même court-circuité dans leurs tentatives, d'abord par les recruteurs, ensuite par leur propre entraîneur qui garde la main-mise sur la stratégie mise en œuvre sur le terrain et refuse de faire faire jouer comme le lui dicte une mystérieuse logique statistique.

Dans leur entreprise prophétique, les deux personnages vont se heurter à deux types de résistances. La première est celle de ceux qui perdent leur statut et leur rôle dans l'affaire : tous les professionnels de la sélection qui voient leur expertise mise en danger. Ceux-ci cherchent à clôturer leur champ de compétence face à de nouveaux venus. On retrouve Weber et la sociologie des professions qui en découle. La seconde résistance est celle des joueurs qui ne comprennent pas bien ce que leurs supérieurs entendent faire, même ceux qui ont le plus à y gagner. Ils ont aussi du mal à croire qu'on leur confie des postes pour lesquels ils pensaient ne pas avoir le niveau.

Ces deux résistances permettent de mieux comprendre la nature d'une telle prophétie : elle se propose à la fois de redistribuer le pouvoir et les gains entre les individus - et donc menace nécessairement des groupes qui avaient su gagner une position privilégié dans l'ordre ancien - et de recomposer les façons de percevoir, de juger et d'évaluer en vigueur. Comme sur n'importe quel marché, on trouve - et c'est là un résultat classique de la sociologie des économiques - des institutions à qui il est délégué le pouvoir de dire la valeur des biens et d'orienter les autres acteurs : prescripteurs, labels, mais aussi catégories de jugements, normes, allant-de-soi, etc. C'est tout cela qui est remis en cause.

Comment faire alors pour imposer ce qui devrait rationnellement trouver l'adhésion des uns et des autres - puisque, après tout, une équipe qui gagne est dans l'intérêt de tous les acteurs de la chose ? Autrement dit, comment parvient-on à imposer une prophétie rationnelle ? Ce n'est certainement pas par la seule séduction de la froide rationalité économique, même si celle-ci peut exercer une séduction sur certains individus (il n'y a qu'à lire Freakonomics pour se rendre compte combien ses auteurs se délectent d'avancer des idées "choquantes"...). Boltanski et Chiappello avaient déjà relevé que la science économique, s'il peut servir à justifier, avec une prétention de rationalité, le capitalisme, est bien incapable d'engager les individus dans les comportements correspondants :

[P]récisément du fait de leur caractère très général et très stable dans le temps, ces raisons ne nous semblent pas suffisantes pour engager les personnes ordinaires dans les circonstances concrètes de la vie, et particulièrement de la vie au travail, et pour leur donner des ressources argumentatives leur permettant de faire face aux dénonciations en situation ou aux critiques qui peuvent leur être personnellement adressés (Le nouvel esprit du capitalisme, 1999, p. 70)

Bref, pour advenir, la prophétie rationnelle portée par la science économique a besoin de s'appuyer sur autre chose, sur une autre force. On sait que Weber faisait de la prophétie protestante l'élément clef capable de transformer les structures et les comportements économiques anciens, et faire ainsi naître le capitalisme. La force d'imposition vient d'ailleurs. Et elle vient typiquement du charisme : de la croyance que le prophète a des qualités qui le singularise suffisamment pour qu'on lui accorde de pouvoir changer les choses.

Comment nos deux managers s'y prennent-ils dans le film ? Ils doivent obtenir en fait deux adhésions à leur prophétie : d'abord celle des joueurs, ensuite celle du monde du baseball, journalistes, commentateurs, fans, entraîneurs, propriétaires d'équipes, etc. Dans les deux cas, ils doivent se construire un charisme. Et la façon dont ils le font dans les deux cas est particulièrement intéressante pour qui cherche à comprendre comment le charisme se construit, comment un individu, un nom ou une pratique peut devenir une institution, une référence. Pour briser les règles de l'ordre ancien, les deux prophètes vont devoir en respecter d'autres, non moins anciennes.

Auprès des joueurs, la construction du charisme va passer par un travail intense auprès des joueurs, qui va notamment demander à Beane de reprendre contact avec eux, chose qu'il s'interdisait de faire jusqu'alors. Il va aller les voir dans les vestiaires, il va leur parler, il va chercher à en convaincre certains plus directement, en promettant, par exemple, à un joueur déjà âgé, qu'il pourrait rester sous les feux des projecteurs. Bref, il va chercher à se comporter au plus proche de ce que les joueurs attendent d'un bon manager. Jusque dans les énervements en cas de défaite, qui sont aussi un attendu dans le monde sportif : de la même façon que dans certains cas un enseignant doit se mettre en colère, un entraîneur doit savoir engueuler ses joueurs. C'est en se présentant sous le jour d'un "bon manager" que Beane peut espérer, par ailleurs, changer les façons de manager.

Auprès du monde du baseball, les choses sont encore plus simples. Là où l'exemple du sport est particulièrement intéressant pour ces questions, c'est qu'il donne à voir un milieu finalement extrêmement normé : un sport se caractérise évidemment par ses règles, explicites et partagées, et par une compétition bien organisée. Pour convaincre, il faut donc d'abord gagner. Il faut respecter les règles du sport : la compétition sportive n'est jamais qu'une institution qui est capable de dire qui est meilleur que qui. C'est là qu'évidemment quelque chose qu'aucune prophétie ne pourrait remettre en cause. Voilà un corps de principes qui ne saurait être remis en cause : tous les autres s'organisent autour de lui.

Acquérir la légitimité nécessaire à la transformation des règles du jeu économique demande donc à ce que l'on s'appuie sur d'autres règles, sur d'autres institutions ou sur ce qui, au sein même du monde que l'on espère transformer, est le plus puissamment enraciné. En même temps que l'on peut comprendre la source de la puissance prophétique, on en voit aussi les limites : changer tout... mais pas l'essentiel. Il n'en va pas autrement lorsque, par exemple, Robert Parker boulverse, comme il est devenu banal de le dire, le classement des grands vins : il peut se permettre de subvertir celui-ci sur certaines valeurs en promouvant des vins peu connus, mais ne remet pas en cause totalement une échelle de perception héritée de la tradition ni même les catégories de classement les plus anciennes. Les grands vins restent en haut de la nouvelle échelle. L'audace prophétique a quelque chose de limité. De la même façon que Beane et Brand ne peuvent se permettre de remettre en cause aussi la perception que l'on a d'un bon manager...

Revenons rapidement au monde du baseball : comme signalé précédemment, il est tout à fait particulier. La compétition sportive a pour caractéristique d'être organisée selon des règles et des critères précis et explicites. Les choses sont plus compliquées dans les autres sphères économiques, où les règles de la réussite sont moins profondément fixés. Il y existe cependant, la plupart du temps, une institution également capable de dire, selon la belle formule de Luc Boltanski, "ce qu'il en est de ce qui est" : le marché. Pour être reconnu comme un innovateur, pour changer quelques règles dans le monde de l'économie, il faut passer par la sanction du marché. Mais celui-ci, malgré sa réputation de froideur et d'objectivité, est beaucoup moins organisé et beaucoup plus chaotique qu'une compétition sportive. Plus hétérogène, il offre un nombre d'alliance plus important : pour une équipe sportive, le seul salut est la victoire, éventuellement la performance exceptionnelle comme les vingt victoires consécutives des Athelics qui leur permet d'être rapproché symboliquement d'autres équipes légendaires (ce qui renforce, on le notera, le charisme de leurs dirigeants) ; sur un marché, il y a bien plus de stratégies disponibles, selon le public que l'on veut séduire, selon la façon dont on définit la réussite - le "succès d'estime" étant une ressource mobilisable.

On comprends alors que le capitalisme et plus généralement l'économie marchande multiplie les prophètes que l'on rhabille le plus souvent en innovateurs - mais le portrait de l'innovateur schumpeterien n'est-il pas celui d'un prophète ? C'est que son institution centrale est tout à fait favorable à une telle multiplication par les ressources qu'elle met à dispositions des prétendants au changement : il y aura toujours un marché sur lequel vous pourrez chercher à obtenir l'auréole nécessaire à réinvestir sur les autres...

On notera surtout qu'il n'y a aucune nécessité à ce que la sanction du marché vienne confirmer la prophétie à réaliser : elle peut être intervenue avant. C'est tout auréolé d'un succès passé, après avoir réussi l'épreuve du marché, que l'on pourra se permettre de nouvelles propositions transformatrices. Revenons à Steve Jobs et à Apple : le succès économique finalement très classique de l'un (y compris dans son parcours scolaire et universitaire) comme de l'autre devance leurs propositions les plus révolutionnaires. Comme dans d'autres domaines, les miracles précèdent finalement la prédication.

La conséquence, et peut-être le prix à payer de cela, c'est que l'on ne peut pas remettre facilement en cause les institutions et les principes qui vous ont fait. Si le capitalisme multiplie les adeptes du changements, les innovateurs et tout ceux qui annoncent sans cesse qu'il faut "faire table rase du passé" - sans doute plus que ne l'a jamais fait une doctrine opposée - et, plus généralement, les "nouvelles économies" - combien de fois avez-vous entendu un commentateur ou un chef d'entreprise ou encore un économiste vous expliquer que tout est différent et que le vieux monde était en train de s'écrouler ? - il n'en existe pas moins un corps de principes particulièrement difficile à remettre en cause, à contester et plus encore à transformer. J'avais déjà eu l'occasion de dire combien la "mentalité de marché" avait résisté à sa mort annoncée, d'autant plus qu'elle se retrouve même dans des groupes qui entendent lutter contre - un constat que faisaient déjà Boltanski et Chiappello en 1999. Il me semble que celle-ci a même toujours tendance à s'étendre.
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A poil camarade, le vieux monde est derrière toi

Et pour faire face au capitalisme tout puissant et à la finance devenue folle, ils se déshabillèrent dans la rue... Et ils ne furent pas les premiers à le faire, et ils ne furent pas non plus les derniers. Se foutre à poil : voilà une méthode de protestation qui fait florès dans les différents mouvements sociaux, des enseignants en colère aux manifestants altermondialistes, des féministes aux amis des animaux. Une méthode de plus versée au répertoire des actions possibles ? "Répertoire" ? "Action collective" ? Hum, my sociological sense is tingling...

Se dénuder pour protester contre quelque chose n'est en soi pas complètement nouveau. On en trouve déjà une trace dans la fameuse campagne "Plutôt à poil qu'à fourrure" de l'association de défense des animaux PETA : mettre des tops-models ou des actrices célèbres et jolies nues face au photographe pour protester contre l'utilisation de la fourrure animale.


Mais bien d'autres mouvements ont repris cette topique. Ce qui est intéressant, c'est que si l'on pouvait trouver une justification directe dans la campagne de la PETA - puisque celle-ci portait sur la question des vêtements finalement - l'utilisation de la nudité est souvent plus métaphorique. Dans le cas du strip-tease organisé par l'association Oxfam dans le cadre des manifestations autour du G20 de Nice, il est même nécessaire de bien lire les explications pour comprendre de quoi il s'agit (et encore, ce n'est pas d'une clarté cristalline je trouve) :

« L’idée de ce strip-tease est de montrer que la mise en place d’une taxe de 0,05 % sur les transactions financières que nous revendiquons, c’est un petit chiffre qui changerait beaucoup de choses », explique Magali Rubino, d’Oxfam France, jointe hier par « Le Progrès ».

Photo empruntée ici.

On peut aussi penser au calendrier des "profs dépouillés" qui a fait, il y a quelques temps, le tour du petit monde de l'éducation. Là encore, l'usage de la nudité, d'ailleurs assez bien contrôlée - n'espérez pas vous rincer l’œil, bande de pervers - est tout métaphorique : il s'agit de dénoncer les manques de moyens dont souffre notre belle Education Nationale.


Enfin, toujours dans l'actualité brûlante du moment, on peut noter ces féministes ukrainiennes qui, grimées en femmes de chambre tendance "hentaï", s'en sont pris au domicile de DSK pour protester contre le sexisme et les violences faites aux femmes. Là encore, le happening s'est terminée sur le dévoilement de la poitrine de ces dames, ce qui semble être une habitude du mouvement auxquelles elles appartiennent.


Sur ce dernier exemple, on pourrait discuter longuement de la pertinence de ce genre d'opération par rapport à ce que défendent ces femmes, en particulier quand un journaliste peut finir un article par "Mais avec de tels arguments, il est certain que les féministes se sont bien fait entendre" (ben oui, on va quand même pas se mettre à écouter les moches non plus...).

Il y aurait d'autres exemples à donner : en 2009, Baptiste Coulmont évoquait les opérations "seins nus" dans les piscines orchestrées par certains groupes de femmes, et à peu près à la même époque, des Mexicains se deshabillaient pour protester contre la privatisation de l'entreprise pétrolière nationale...

On peut voir apparaître des points communs et des différences entre ceux relevés ci-dessus. Premier point commun : la nudité protestataire semble toujours collective. On ne se met pas à poil seul : cela se fait en groupe, soit de façon directe lorsqu'il s'agit d'un strip-tease collective, soit de façon indirecte en reproduisant un geste déjà fait par d'autres et en s'inscrivant, donc, dans le même mouvement. Deuxième point commun : la nudité protestataire fait l'objet d'une certaine retenue. On ne montre pas tout, quitte à se contorsionner un peu ou à trouver quelques accessoires pour cela. Même nos féministes ukrainiennes, si elles en montrent plus que les autres, ne vont finalement pas beaucoup plus loin que ceux que font quelques milliers de femmes chaque année sur les plages : dévoiler leurs poitrines. Dévoilement qui, de toutes façons, se heurte au floutage journalistique, ouf, la morale est sauve...

Cette première retenue se recoupe sans doute d'une seconde. Jean-Claude Kaufmann avait analysé les enjeux autour des seins nus sur les plages : il y montrait notamment que, derrière l'apparente liberté et hédonisme affichée par la pratique, se jouait en fait un fort contrôle social. Pour qu'une femme ôte le haut de son maillot, encore fallait-il qu'elle se "sente à l'aise", ce qui voulait dire avoir le sentiment que son corps était acceptable pour les autres et surtout pour les hommes. Ces derniers, regardant sans regarder, ne se privaient pas de jugement sur ce que devait être le sein méritant publicité. Il y a fort à parier que le même genre de mécanisme est à l’œuvre lorsqu'il s'agit de montrer son corps à des fins politiques : l'engagement pour la cause peut être minoré par l'engagement dans le regard des autres, particulièrement ceux dont on se soucie le plus du regard... D'ailleurs, sur les photos des Robins des Bois d'Oxfam, si les corps ne sont pas tous identiques, tout au moins peuvent-ils se targuer d'une certaine jeunesse. Et je suis prêt à parier que si les retraités avaient recourus à un tel happening au moment où ils défilaient l'accueil n'aurait pas été le même dans le public... Et rien ne dit que ces enjeux soient les mêmes pour les hommes et pour les femmes.

Pour autant, les différences sont nombreuses, et elles portent principalement sur la logique qu'il y a derrière ces différentes opérations. Analyse classique et intuitive : présenter son corps nu est un moyen d'attirer une attention médiatique rare, un moyen de "faire parler", d'attirer l'attention, etc. Il est vrai que, pris dans une économie médiatique resserrée, les mouvements protestataires sont en concurrence pour l'accès aux grands moyens de communication. Mais cette analyse n'éclaire pas complètement tous les cas cités. Elle vaut surtout pour ceux - et surtout celles - qui ont un capital particulier à investir dans l'action : capital de popularité pour les actrices de la Peta ou capital "érotique" - faute de meilleur mot - pour les féministes ukrainiennes... Pour les enseignants, si l'objectif est bien d'attirer l'attention, c'est moins la nudité en elle-même qui est utilisée, d'autant plus qu'elle est bien dissimulé, que le geste de "dépouillement" lui-même. Et pour les Robins des Bois d'Oxfam, il est difficile de penser que l'excitation sexuelle soit un ressort bien utile.

Les limites d'une telle explication se renforcent si l'on prend en compte le fait que la nudité est une arme à double tranchant. Elle peut tout autant permettre qu'interdire l'accès à une arène médiatique qui reste, quoi qu'on en dise, soumise à des normes de décence minimale. La nudité attire donc d'autant plus l'attention que l'on a quelque chose d'autre pour motiver le spectateur à aller au-delà de ce qu'il peut trouver dans les grands médias : on est sans doute prêt à rechercher une photo dénudée d'une célébrité (même si je n'ai pas d'explication rationnelle concernant Eve Angeli), pas forcément lorsqu'il s'agit d'une bande d'anonyme dans la rue... En outre, si on veut aller par là, il existe bien d'autres moyens d'attirer l'attention médiatique : les happenings sont multiples et peuvent être plus marquant que la nudité, Act'Up l'a bien montré. Le strip-tease est peut-être un happening du "pauvre" : il n'a finalement un coût de préparation et d'organisation tout minimal... Mais il ne semble pas non plus pouvoir engranger des gains bien importants : lorsque j'ai voulu trouver une photo du strip-tease d'Oxfam, je n'ai rien trouvé dans les médias classiques, si ce n'est quelques lignes évoquant la chose, et c'est vers uns site de l'association elle-même que j'ai dû me tourner.

L'usage de la nudité ne résulte donc pas d'un calcul rationnel visant à maximiser l'efficacité de la protestation. C'est déjà toujours bon de le rappeler. Il semble plutôt que cette pratique ait rejoint ce que Charles Tilly appelle le "répertoire d'action collective" : lorsqu'ils veulent se lancer dans une entreprise protestataire, les acteurs puisent dans un ensemble de pratiques disponibles de la même façon que les acteurs de la commerdia dell'arte puisaient dans un répertoire de rôles et de situations prédéfinies. La notion est importante : elle établit notamment que les formes que prend les protestations a une histoire propre, que l'on ne peut rabattre sur d'autres dimensions. La façon dont s'organisent les mouvements protestataires n'est pas un pur décalque des opportunités qui leur sont offertes. Ces formes évoluent dans le temps, soit par une modification des conditions de la protestation - l'introduction du suffrage universel a contribué à massifier les formes de la protestation, incitant à faire de la manifestation un pseudo-suffrage - soit par la dynamique interne des formes de protestation - ce qui semble plus être le cas de figure qui nous intéresse ici. Le fait que la nudité et le déshabillage rejoignent les formes auxquels les protestataires estiment pouvoir avoir recours - même s'ils ne le font ni tous ni systématiquement - nous dit quelque chose de l'état des conflits et des mouvements sociaux dans nos sociétés.

Ce que relève Charles Tilly, c'est une évolution du XIXème au XXème siècle d'un répertoire "localisé et patronné" vers un répertoire "national et autonome". En simplifiant un peu, les protestations du XIXème, héritées en fait du XVIIIème, s'adressaient à des "patrons", notables et autres puissants dont on cherchait le soutien contre d'autres dans un cadre local, en particulier lors de fêtes et d'assemblées publiques, et centré sur les lieux et demeures de ceux que l'on estimait fautif. Le charivari, l'exercice direct de la violence, l'invasion étaient les formes préférées. Au contraire, le répertoire du XXème, hérité, donc, d'évolutions qui ont cours dès le XIXème (oui, c'est de l'histoire, les évolutions ne sont pas simples, il faut vous y faire), privilégie les grèves et les manifestation : on ne recherche plus le soutien d'un puissant contre une autre mais on s'organise soi-même, et on intervient sur les institutions publiques du pouvoir plutôt que par la subversion d'autres espaces. Autrement dit, apparaît un véritable mouvement social autonome, qui prend place dans le cadre privilégié de l'Etat nation.

Sans doute introduite par l'importance croissante des médias dans les opérations protestataires, la pratique du dénudément public se range de ce point de vue dans une première évolution du répertoire d'action collective qui privilégie les happenings de toutes sortes. On peut l'interpréter comme un approfondissement de l'autonomisation du mouvement social, qui tend vers une spécialisation de certains acteurs non seulement dans son animation, mais aussi dans sa pratique : de petits groupes actifs ne se contentent plus de planifier la mobilisation d'un grand nombre de personnes mais sont directement la mobilisation. Se déshabiller pour la cause, c'est aussi montrer son engagement personnel dans celle-ci, pas seulement en vue d'un public, mais aussi vis-à-vis de ses compagnons de lutte. L'exercice pourrait bien signifier un certain refermement des mouvements protestataires sur eux-mêmes. Il tend peut-être moins à convaincre les autres qu'à rassembler le groupe.

Une deuxième chose apparaît : luttant contre des "logiques" (néolibérales essentiellement) à qui il n'est pas toujours facile de donner un visage précis, on est bien à peine de savoir quoi faire et plus encore de le dire. Si ce n'est, la plupart du temps, se mobiliser, lutter, manifester. Soit l'on n'a pas de solutions précises à proposer, soit l'on ne sait pas à qui se vouer pour l'obtenir - quelles personnes soutenir pour obtenir les changements désirés au G20 ? - soit il faut avant tout que la "masse" prenne conscience du problème et agisse - en arrêtant d'acheter de la fourrure, en cessant d'être sexiste, en rejoignant les "indignés", etc. L'action protestataire ne propose en fait pas grand chose de plus que sa propre poursuite. Donc pourquoi ne pas se déshabiller ? La protestation se nourrit elle-même de sa propre action, le déshabillage est une fuite en avant pour "faire quelque chose".

C'est peut-être de cela dont témoigne le plus le recours courant à la nudité protestataire : d'une autonomisation finalement radicale des mouvements sociaux, reposant sur leurs propres forces et se prenant comme propres fins. Derrière le côté bon enfant de la pratique, il y a quelque chose qui est beaucoup moins rigolo. Peut-être bien une crise la protestation...
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