Bourdieu's not dead (2)

Suite au post d'hier à propos de Bourdieu, on me demande dans les commentaires et sur twitter ce qui permet d'affirmer que celui-ci occupe une place si importante dans la sociologie contemporaine. La question est compliquée, alors il vaut mieux que je lui consacre un post complet. Ma réponse, donc, ci-dessous.



Et avant de vous fâcher, cliquez sur l'image...
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Bourdieu's not dead

Très peu de temps pour bloguer ces derniers jours. Les choses devraient se dégager d'ici peu. Mais pour maintenir son statut de site de référence en sociologie (wishful thinking), Une heure de peine se devait de prendre part à au retour de Bourdieu : 10 ans après sa mort, à l'occasion du début de la publication de ses cours au Collège de France, le sociologue français n'a jamais semblé être autant une référence. Tout ceux qui ont essayé de réduire son œuvre soit à une orientation politique soit à l'exercice d'une domination charismatique se font plus discrets. Si Bourdieu était là, il dirait sans doute...



Et puis il pourrait dire aussi...

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Civilisation(s) : sociologie sur le vif

Impossible de rater la dernière saillie/sortie de Claude Guéant : "Toutes les civilisations ne se valent pas", "toutes les cultures ne se valent pas"... Comme espéré par l'intéressé, d'un côté, l'indignation de la gauche, qu'il peut rhabiller en "bien-pensance" honnie, de l'autre, le ravissement de l'aile la plus dure de la droite, surtout lorsque le président/candidat donne son assentiment. Une stratégie politique qui se voile à peine. Je ne vais pas m'indigner : d'autres l'ont déjà fait mieux que je ne saurais le faire. Voici plutôt un petit essai de sociologie "sur le vif", en sortant mes Norbert Elias de la bibliothèque.

Beaucoup des réponses qui ont été faîtes à Claude Guéant portent sur la comparaison des mérites et démérites de la civilisation occidentale ou des autres civilisations. C'est évidemment ce qu'attend le camp politique du ministre : il leur sera toujours possibles de trouver des qualités à l'occident et des défauts au reste du monde. Et on peut jouer indéfiniment dans l'autre sens... Mais toutes les critiques, aussi justes soient-elles, adressées aussi bien à l'Occident qu'au ministre n'auront d'autres conséquences que de galvaniser les troupes de ce dernier et de rallier ceux-là qui parlent de la "bien-pensance" avec des trémolos dans la voix. Qu'importe ce qui pourra être dit, parce qu'il a cadré le débat, Claude Guéant a gagné si l'on rentre ainsi dans l'arène.

Il y a peut-être moyen, pourtant, de parler d'autre chose, et, en passant, de dire quelque chose de sociologique. Claude Guéant n'est pas le premier, loin s'en faut, à parler de civilisations et de cultures. Il se trouve que l'origine de ces deux termes a été étudié par Norbert Elias dans La civilisation des mœurs.

Le terme "civilisation" trouve plutôt son origine en France, tandis que "culture" renvoie à l'allemand "kultur". Ce n'est pas l'étymologie précise qui intéresse Elias mais la façon dont les deux termes vont être saisis et vont se diffuser dans des contextes historiques précis : celui de la montée de la bourgeoisie face à la noblesse. Les deux expressions sont en effet caractéristiques des classes dominantes du XVIIIe siècle. Mais, de chaque côté du Rhin, les choses sont différentes. La bourgeoisie française accède à la cour et partage finalement beaucoup avec la noblesse qu'elle s'emploie à mimer : l'une comme l'autre se réclame d'une "civilisation" qui s'oppose d'abord à la barbarie. Le caractère universel est marqué et se retrouvera, d'ailleurs, dans la Révolution française : par ce terme, on pense embrasser toute l'humanité en en incarnant ce qu'il y a de meilleur. En Allemagne, la bourgeoisie se heurte à une noblesse beaucoup plus fermée. Par conséquence, elle en méprise les rites et manières qui font l'admiration de la bourgeoisie française. A cette civilisation, elle préfère la "culture", expression d'un "génie national", d'un destin singulier de l'Allemagne. En usant de ce terme, la bourgeoisie allemande se présente, dans ses productions artistiques et culturelles, comme incarnant ce qu'est vraiment l'Allemagne. La conception particulariste s'oppose à l'universalisme français, et cela débouchera sur des conceptions différentes de ce qu'est la nation.

On peut déjà noter qu'en dotant la "civilisation occidentale" d'une sorte d'essence qui l'opposerait, par nature, aux autres, Claude Guéant se place plutôt dans le sens "allemand" que dans le sens "français" - ce qui n'est jamais que dans la droite ligne de quelques autres transformations dans les discours politiques de ces dernières années... Mais il y a plus. Ce que fait Norbert Elias en étudiant l'origine de ces termes, c'est ce qu'il appelle une "socio-génèse" : il en montre l'origine sociale dans les rapports de force et les relations entre groupes. L'usage de ces deux termes, la façon dont ils vont devenir des références et des points de ralliements pour certains, et les conséquences qu'ils vont avoir nous en apprend beaucoup sur les acteurs qui les utilisent et sur les dynamiques sociales et les transformations à l’œuvre.

Alors, pourquoi ne pas faire la socio-génèse de l'utilisation du mot "civilisation" ou du mot "culture" presque sur le vif, quand il se présente à nous dans la bouche de Claude Guéant ou d'un autre ? Ce serait de peu d'intérêt si c'était là une utilisation isolée. Mais elle ne l'est pas. Tel qu'il utilise le terme, Guéant se place nettement dans la continuité du Choc des civilisations de Samuel Huntington, livre de référence des mouvements conservateurs américains sur les questions géopolitiques. Celui-ci décrit les civilisations comme de vastes ensembles plus ou moins culturels qui seraient appelés à s'affronter et à se faire la guerre : l'Occident d'un côté, le monde Arabe de l'autre, qui en viendrait, on ne sait trop pourquoi, à faire alliance avec la civilisation chinoise... Qu'est-ce qui a amené à cet usage du mot "civilisation" et que produit-il comme effets ?

Je n'ai pas de réponses définitives à cette question, ni les moyens de faire l'enquête ad hoc qui pourrait l'éclairer. Je serais heureux si des commentateurs peuvent dire ce qu'ils en pensent. Je me contenterais de quelques hypothèses, plutôt appuyées sur le cas français.

J'ai déjà essayé d'analyser les politiques récentes en matière d'immigration à la lumière des transformations de l'Etat : il me semble que, dans une situation où l'Etat est (ou se dit) de moins en moins capable d'agir seul sur son territoire national, ce domaine-là est un moyen de continuer pour lui à montrer son pouvoir. Puisqu'il faut agir, agissons là où c'est facile et où ça se voit : sur l'immigration. Je pense qu'il y a quelque chose d'assez proche dans les références à la civilisation et à la culture dans le monde politique contemporain. Les élites politiques dépendent, pour leur pouvoir, des autres groupes et notamment des catégories populaires. Les élites économiques, elles, sont beaucoup plus libres (même si elles ne le sont pas forcément autant qu'on veut bien le croire) : elles recherchent moins le compromis avec les autres couches sociales. De fait, les élites politiques ne peuvent chercher de soutiens en s'appuyant sur des questions économiques. Il leur reste donc les questions de cultures et de civilisations qui peuvent devenir des points de ralliements utiles pour trouver des soutiens. La récurrence de ce thème, sous différents noms, n'est pas seulement une stratégie électorale : il nous dit peut-être quelque chose des rapports de force à l'oeuvre dans nos sociétés, y compris dans leurs sommets.
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Le sexisme fait-il vendre ?

Il y a des choses sacrées dans la vie. Les Lego en font partie. Ayant passé un pourcentage important de mon enfance à manipuler les petits blocs plastiques - et un autre pourcentage, non-négligeable, à hurler de douleur après avoir marché pieds nus sur l'un d'entre eux - et ayant, entre temps acquis un certain penchant féministe, la nouvelle gamme volontairement girly de la marque ne pouvait me laisser indifférents. D'autres ont déjà dit mieux que je ne pourrais le faire combien les choix faits sont sexistes, et pseudo-rationalisés sur la base d'études "anthropologiques" de plusieurs années montrant que les filles et les garçons jouent différemment... N'oublions pas, pour autant, que Lego est une entreprise. Est-elle condamnée à être sexiste pour vendre ses jouets ?



La publicité ci-dessus nous montre que le sexisme n'a pas toujours été de mise : Lego pouvait, à une époque pas si lointaine - 1981 -, proposer une image d'une petite fille jouant fièrement avec ses briques colorés loin de tous les stéréotypes du type talons hauts, figures longiformes, oisiveté friquée et autres activités d'intérieur... En 1963, le fils du fondateur de l'entreprise citait "for girls and for boys" parmi les dix caractéristiques des Lego. Le retournement est de ce point de vue assez impressionnant, et ne se limite sans doute pas à Lego. Et il ne porte pas seulement sur les rôles proposées aux petites filles, entre petites lolitas et divas, mais aussi sur le contenu même du jeu puisque, de l'aveu même du fabricant, la nouvelle gamme contient moins de construction que celles markétées pour les garçons, parce que, bien évidemment, les gonzesses, ça veut d'abord raconter une histoire, pas de la technologie.


Capture d'écran du site Lego

Comment en est-on arrivé là ? Cet article de Bloomsberg Businessweek indique que l'entreprise s'est concentré sur les garçons à partir de 2005 : les gammes consacrés à Star Wars ou aux Ninja, encore actives, sont clairement marketés pour les petits garçons (et j'avoue que la Batcave m'a fait regretter d'être déjà un vieux croûton). Il faut dire que la marque connaissait des difficultés avec la multiplication des concurrents, tant du côté des autres jouets, et particulièrement des jeux vidéo, que de celui des copies et autres look-alikes. La nouvelle offensive, dotée de quelques 40 millions de dollars comme force de frappe promotionnelle, cherche à reconquérir le marché des petites. Autrement dit, Lego n'a pas eu le choix : il leur a fallut s'adapter à un marché déjà structuré en deux catégories.

On en vient donc à cela : un marché n'est pas quelque chose de naturel, il est construit et pas seulement sur une base purement "économique". Il ne serait en effet pas absurde pour les entreprises de pouvoir vendre le même jouet aussi bien aux garçons qu'aux filles : on peut imaginer que les profits n'en seraient pas négligeables, au contraire. Non, le marché est organisé par des normes, par des règles, par des modes de calculs qui autorisent à mettre en équivalence certains biens et pas d'autres : pour comparer des jouets entre eux, consommateurs et producteurs réfléchissent au sein de catégories bien définies. C'est ce qu'étudie toute une branche de la sociologie économique française, de Lucien Karpik à Michel Callon en passant par Franck Cochoy.

Reste à savoir ce qui fait la force de ce qu'il faut bien appeler des institutions : qu'est-ce qui leur permet de s'imposer ainsi aux entreprises et aux consommateurs ? La réponse est plus difficile qu'il n'y paraît, mais le cas des Lego permet de comprendre certains points. Considérons ainsi la nouvelle gamme en question :



Le moins que l'on puisse dire, c'est que les personnages sont bien différents de ceux produits par le passé, et donc plutôt destinés, depuis 2005 et encore plus maintenant aux garçons. Une comparaison plus rigoureuse le montre bien (image empruntée ici)


Ce n'est pas la première fois : la gamme Belleville, également destinée aux filles, proposait déjà un graphisme et des formes nettement différentes de celles traditionnellement adoptées par les produits de la marque.


Un constat s'impose alors : les jouets pour filles sont rendus incompatibles avec ceux des garçons. Même si les petits enfants ont tendance à mélanger leurs jouets sans faire trop de cas de la cohérence de l'ensemble - jusqu'au moment, fatal, où un adulte intervient - on rend la combinaison entre jeux pour filles et jeux pour garçons plus difficile et donc moins probable. La conséquence de cela, c'est que l'on forme ainsi la demande et les consommateurs. Non seulement on habitue les enfants à différencier entre jeux de garçons et jeux de filles - et à un âge où l'identité de genre est la seule disponible, il ne faut pas s'étonner que les uns comme les autres s'y engouffrent avec joie... - mais on oblige également les parents à réfléchir en ces termes. Dans un magasin de jouets, ceux-ci sont bien obligés de se situer par rapport aux rayons garçons et filles. Et même lorsqu'ils font leurs courses sur Internet, le sexe de l'enfant peut-être la première question qu'on leur pose pour les aider à faire leurs choix.

Habitués à réfléchir dans ces termes - et ce d'autant plus s'ils ont eux-mêmes eu des jouets divisés suivant les mêmes termes -, ils ne peuvent s'orienter en dehors d'eux. Et voilà les jouets neutres désavantagés. D'autant plus que les magasins auront bien du mal à les mettre en rayons, eux qui se sont entièrement organisés autour de ces catégories. Même remarque pour les catalogues... Au final, la stratégie de faire du jouet "neutre" est bien risquée. Le sexisme devient une condition d'accès au marché : il ne fait pas vendre, mais il est difficile de vendre sans lui...

On est face à un mécanisme d'auto-renforcement : l'offre de jouet sexiste modèle une demande de jouets sexués qui elle-même s'impose aux fabricants, et ainsi de suite. La dépendance au sentier, voilà comment cela s'appelle : des décisions passées rendent difficile de prendre un autre chemin que celui dans lequel on s'est engagé. Une fois engagé dans une voie, celle de l'organisation du marché par des catégories sexistes, il devient extrêmement difficile d'en sortir. Les économistes aiment à parler de situations d'équilibre : en voici, non pas produite par l'égalisation de l'offre et de la demande, mais par la façon dont l'une et l'autre se fabriquent mutuellement.

Les conditions d'un tel équilibre sont cependant propre au marché des jouets : elles résident à la fois dans le fait que le jouet est un vecteur de socialisation et qu'il existe une certaine co-production du bien. Les consommateurs, parents et enfants, construisent une partie du sens prêté aux jouets en les achetant et en les utlisant, l'investissement émotionnel et personnel dans ceux-ci étant fort. C'est la même chose sur le marché des comics, par exemple, où les lecteurs, rassemblés dans le "fandom", collaborent presque avec les producteurs : les histoires et les personnages sont réinterprétés, fortement commentés, souvent redessinés, de telle sorte que les créateurs peuvent observer et tenir compte de ce qui passe ou ne passe pas chez les lecteurs. Sans surprise dans ce marché également très sexuées, les femmes ont du mal à se faire entendre : c'est que pour un éditeur, répondre à leurs demandes, c'est prendre le risque de s'aliéner son public captif masculin. Dépendance aux sentiers encore une fois.

Que faudrait-il alors pour transformer le marché des jouets (ou celui des comics d'ailleurs) dans une voie moins sexiste ? Des mobilisations existent, comme en témoigne celle de Osez le féminisme !. Elles sont le bienvenues. Mais si vous êtes un lecteur régulier du blog, vous savez de quoi on a besoin lorsque l'on veut faire bouger les structures économiques : de la force d'une prophétie, de la puissance du charisme. Il faut un acteur avec une autorité suffisamment forte pour pouvoir transformer les règles du jeu. Cela n'a pas à être un individu seul : le charisme, parce qu'il est une construction sociale, peut être celui d'un groupe, d'une entreprise ou d'un mouvement social. Le mouvement féministe, s'il veut être efficace ici, doit trouver une telle force. La dénonciation n'est qu'une étape : il faut maintenant promettre des jours meilleurs. Et s'intéresser au fonctionnement de l'économie des jouets, dans laquelle réside les principaux mécanismes qui conduisent au sexisme.
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A kick-ass new year

En guise de bonne année, le chef vous propose quelques lolz supplémentaires, admirablement préparés par mes décidément talentueux lecteurs.

Une contribution de Joël Gombin qui traduit bien ce que l'on ressent lorsque l'on commence à se plonger dans certains logiciels de statistiques - les amateurs apprécieront :


Et toute une série de Nicrobe : la première dit tout ce que vous avez à savoir du post-modernisme.



Pour la suivante, vous pourriez aller lire ceci au passage...




Et pour finir, quelques créations de ma part... Certaines ont été inspirées par des conversations diverses et variées. Je vous laisse interpréter. Mais pas mésinterpréter, attention je vous ai à l’œil.



(Vous l'avez lu avec la voix de Zoïdberg dans votre tête, hein ?)



Je rappelle que le concours est toujours ouvert : à vos lolz !
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Des effets pervers dans la lutte aveugle contre la délinquance

Claude Guéant a décidé que, comme on ne change pas une recette qui marche, il était temps de refaire le coup du mélange "insécurité" et "identité nationale" à quelques mois de la présidentielle. Même le plus convaincu des électeurs UMP aura du mal à ne pas voir un lien entre cette annonce et la proximité des échéances électorales... Olivier Bouba-Olga se demande pourquoi s'en prendre spécifiquement à la délinquance étrangère alors que la délinquance bien de chez nous est proportionnellement plus forte. On peut en dire plus encore. En fait, même si les étrangers avaient effectivement plus de chances d'être délinquants que les nationaux, des mesures spécifiques les visant seraient non seulement inefficaces mais en plus nuisibles.

Sur son blog, Olivier Bouba-Olga compare la part des faits de délinquance attribuée à des nationaux et celle attribuée à des étrangers. On pourrait cependant dire qu'il faut tenir compte que les deux populations ne sont pas également nombreuses et se demander si l'on a plus de chances de devenir délinquant lorsque l'on est étranger que l'on est français. Mais là encore ce serait insuffisant : en effet, il est possible que le groupe des étrangers soit plus souvent délinquant non pas du fait de la caractéristique "étranger" mais d'autres caractéristiques comme la richesse économique, le lieu d'habitation, le niveau de diplôme, etc. Il faudrait alors mener un raisonnement toutes choses égales par ailleurs pour vérifier si, effectivement, le fait d'être étranger a un effet propre, indépendant des autres variables, sur la délinquance des individus. Et encore : il faudrait se poser la question du recueil des données, dans la mesure où il n'est pas impossible que l'activité de la police soit plus forte sur le groupe des étrangers que sur celui des français...

Comme je n'ai pas de données suffisantes sous la main pour se faire (mais n'hésitez pas à m'indiquer des sources qui auraient fait ce travail), je vais adopter un raisonnement différent.

Sur quoi se basent les mesures proposées par Claude Guéant, comme d'ailleurs une partie importante des politiques en matière de sécurité menées dans ce pays depuis à peu près 1997 ? Il s'agit de renforcer les peines appliquée aux délinquants étrangers : on ajoute à la condamnation pénale une interdiction de séjour sur le territoire et on affirme que ça n'a rien à voir avec la double peine que le président de la République avait eu à cœur de supprimer. Autrement dit, on suppose implicitement que la délinquance peut s'expliquer sur la base d'un calcul rationnel : l'individu compare les gains de l'activité illégale et ses coûts, le tout avec les probabilités de réussir ou d'être condamné, et si le résultat est positif et supérieur aux gains d'une activité légale, il enfreint la loi, sinon il reste dans les clous. La théorie du choix rationnel : voilà le petit nom de ce type de raisonnement dans nos contrées sociologiques.

A partir de là, si l'on augmente les coûts de la délinquance par des peines plus fortes, on doit obtenir une réduction des activités illégales. Et la suite du raisonnement toujours implicitement mené par notre sémillant ministre se fait ainsi : s'il y a un groupe dans la population qui est plus délinquant que les autres, on peut modifier son calcul en lui appliquant des peines plus lourdes et une surveillance plus forte, ce qui est rationnel et économise des moyens. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Plutôt que d'essayer de montrer que le paradigme adopté est faux, restons dedans et poussons juste le raisonnement plus loin que cela n'a été fait en haut lieu. Considérons donc une situation où l'on a deux groupes, dont l'un - minoritaire - est plus fortement délinquants que l'autre - majoritaire. Supposons que l'on décide de contrôler et de punir plus fortement le groupe le plus délinquant en mobilisant les moyens de police et de justice plus fortement sur celui-ci. Que va-t-il se passer ? Va-t-on assister à une réduction globale de la délinquance ? La réponse est : non. Il est plus probable que l'on obtienne une hausse globale de celle-ci. Pourquoi ? Pour deux raisons.

Premièrement, si la délinquance découle effectivement d'un calcul rationnel, comme le suggère l'idée récurrente qu'en alourdissant les peines on va la décourager, alors il faut prendre cela au sérieux. Pour choisir d'entrer ou non dans la délinquance, un individu regarde certes les gains et les coûts de cette activité, mais il les compare avec les gains et les coûts des activités légales. Or il est fort possible que le groupe le plus délinquant soit dans cette situation précisément parce que les activités légales auxquelles il peut prétendre ne sont pas assez intéressantes. Cela peut être dû à des phénomènes de discriminations, des difficultés d'accès à l'emploi légal ou à des emplois suffisamment rémunérateurs. Par conséquent, la sensibilité de ce groupe aux coûts de la délinquance va être plus faible : une augmentation de 10% de ces coûts va provoquer une diminution de la délinquance inférieure à 10% - c'est ce que l'on appelle une élasticité. Il est possible que cette élasticité soit proche de zéro - une augmentation des coûts de la délinquance n'a aucun effet ou un effet négligeable sur la délinquance - voire soit positive : dans ce cas-là, une augmentation des coûts de délinquance parce qu'il stigmatise un peu plus le groupe en question, et renforcerait les discriminations ou les difficultés d'accès à l'emploi, entraînerait une augmentation de la délinquance...

Parallèlement, il est possible que dans l'autre groupe l'élasticité soit inférieure à -1. Dans ce cas, une augmentation de 10% des coûts de la délinquance entraîne une baisse de celle-ci supérieure à 10%. Il est donc rationnel de concentrer là les efforts car ils sont plus efficaces. Évidemment, cela ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire pour le groupe minoritaire : simplement que les actions à suivre devraient emprunter d'autres voies que l'alourdissement de la surveillance et des peines, par exemple par l'amélioration de l'accès à l'emploi. Une fois de plus, c'est ce à quoi mènent les outils intellectuels implicitement utilisées par le gouvernement.

Deuxièmement - car il y a un deuxièmement - si on tient compte du fait que les moyens de police et de justice sont limités - et quand on nous parle sans cesse d'austérité, on peut supposer qu'ils le sont -, se concentrer sur le groupe minoritaire revient à diminuer les risques et donc les coûts de la délinquance dans le groupe majoritaire. Or on vient de voir que celui-ci était probablement très sensible à ce coût. On risque donc de provoquer une augmentation de la délinquance dans le groupe majoritaire.

Pour le comprendre, prenons un exemple simple. Supposons que, considérant que les femmes conduisent globalement mieux que les hommes, on décide de ne plus effectuer de contrôle routiers que sur ces derniers. Peut-être obtiendra-t-on une baisse des infractions routières chez les hommes, si ceux-ci n'ont pas une élasticité trop faible, liée par exemple au fait que leur virilité est mise en cause s'ils roulent au pas... Mais on a toutes les chances d'encourager les femmes susceptibles de commettre des infractions d'en commettre encore plus. Au final, il est fort probable que la délinquance routière chez les femmes augmente - "vas-y chérie, c'est toi qui conduit... Oui,tu as bu trois fois plus que moi, mais au moins, on se fera pas emmerder" - et compense voire dépasse la baisse du côté des hommes... Il n'en va pas autrement dans le cas des Français et des étrangers.

They Learned His Hours

Résumons : faible voire absence de baisse de la délinquance dans le groupe minoritaire, augmentation de la délinquance dans le groupe majoritaire... Au final, au niveau global, une augmentation de la délinquance. Comme je le disais plus haut, les conséquences d'une telle politique ne se mesurent pas seulement en termes d'inefficacité, mais aussi d'effets pervers, d'aggravation, autrement dit, de la situation de départ. Et cela, je le répète pour que les choses soient parfaitement claires, en suivant un raisonnement dans la droite ligne de celui tenu par le ministre et le gouvernement.

Cela ne veut évidemment pas dire qu'il ne faut rien faire - je connais les trolls sur ces débats et je sais qu'il y a de fortes chances pour que l'un d'eux m'apostrophe avec des "bien-pensance" et autre "angélisme" qui ne tiennent lieu d'arguments que lorsque l'on est dans les commentaires du Figaro ou du Monde... Mais ce que montre ce raisonnement, c'est qu'il ne faut pas segmenter la justice ou l'action de la police. L'égalité de tous face à la loi n'est pas seulement une exigence éthique : c'est aussi une condition de son efficacité.

Edit : Pour une analyse plus large des politiques visant les étrangers :
Lorsque l'éthique de responsabilité devient une doctrine
L'entêtement thérapeutique comme nouvelle éthique politique
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Mes lecteurs ont du talent

Ce mois de décembre est chargé pour mes activités hors blog : outre le fait que je dois doctorisé à tout va, il se trouve que Zelda a disparu, et bon, quand même, ça peut pas trop attendre... En plus, il y a plein de gens qui me donnent envie d'être méchant avec eux alors que l'on est dans une période qui doit déborder d'amour et de joie. Bref. Heureusement, mes lecteurs prennent un peu le relais en participant à l'International Kick-Ass Une Heure de Peine Lolz Concours. J'en attends encore certains qui se sont engagés, mais voici déjà les premières participations...

Contribution de Marine Gout qui nous rappelle que nous avons la chance, en sociologie, d'avoir des stars dont la renommée dépasse les frontières disciplinaires :


Contribution de Rudi qui rappelle que la sociologie est un super-pouvoir :


(A ce propos, le scénario de The League of Sociological Justice est en cours d'écriture : au tournant du siècle, une équipe d'êtres exceptionnels - Emile, Max, Karl et Georg - est envoyé pour lutter contre une menace dormante, les économistes... Pour négocier les droits d'adaptation cinématographique, me contacter).

Deux contributions de Mathieu, qui m'ont beaucoup fait rire, avec une mention spéciale pour avoir utilisé le docteur Zoïdberg, notre maître à tous :



Une contribution de Sylvain qui me fait dire "si seulement on avait Spidey avec nous..." :


Le concours est toujours ouvert, alors dépêchez-vous de participer ! (Voir rubrique contact).
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