Rappel à la loi à l'attention de MM. Zemmour et Bilger

Eric Zemmour, l'un de ces "chroniqueurs" dont la légitimité reste un grand mystère pour le commun des mortels, s'est fendu d'une remarque plus que douteuse quant au fait que les délinquants seraient surtout des Noirs et des Arabes. Philippe Bilger, avocat général à la cour de Paris, a pris sa défense sur son blog. L'un comme l'autre aurait non seulement besoin de quelques cours élémentaires de sociologie, mais aussi d'un bon rappel à la loi - ce qui pour le second est tout de même assez savoureux.

Reprenons la citation qui a valut à Zemmour une nouvelle volée de bois vert de la part de différentes organisations anti-racistes :

Les français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. C'est un fait.

Pierre Bilger défend cette idée en écrivant sur son blog :

En effet, je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce "fait", la justesse de cette intuition qui, aujourd'hui, confirment un mouvement né il y a quelques années.

Je me permet donc d'inviter officiellement MM. Zemmour et Bilger à venir assister à un des cours en première Economique et Sociale. Je n'aurais même pas à prendre la parole : mes élèves se chargeront eux-mêmes de leur expliquer ce que je leur ai appris il y a quelques mois, lorsque nous avions ensemble abordé la sociologie de la déviance. A savoir que l'appareil judiciaire n'enregistre pas la délinquance telle qu'elle est, mais telle qu'elle est perçue par l'activité policière. S'il y a un biais dans l'activité de la police pour appréhender surtout des Noirs et des Arabes, alors les audiences correctionnelles et criminelles seront plus souvent peuplées de Noirs ou d'Arabes. En tirer des conclusions sur la délinquance en général, sans prendre aucune précaution méthodologique, est une faute grave qu'un élève de première attentif en cours sait éviter. Ce serait comme penser que le bâton est tordu puisque lorsque je le trempe dans l'eau il paraît l'être.

Maître Eolas, d'ailleurs, ne dit pas autre chose. Je regrette simplement qu'il se sente obligé de s'agenouiller devant la statue de commandeur de Freakonomics. Je ne saurais trop lui conseiller de lire cet excellent livre qu'est Outsiders d'Howard Becker : il se rendra alors compte combien l'approche sociologique a déjà dit tout cela et beaucoup plus - et beaucoup mieux. Le reste de son propos est par contre tout à fait exact, et je ne peux qu'y renvoyer mes lecteurs : Zemmour suggère simplement, dans la simplicité de sa formule, qu'il y a un lien direct entre le fait d'être Noir/Arabe et celui d'être délinquant ; or cela ne tient pas compte de toutes les autres variables qui interviennent dans la délinquance, a fortiori les caractéristiques socio-économiques des personnes. Pour valider le raisonnement zemmourien, il faudrait raisonner "toutes choses égales par ailleurs" : les Noirs/Arabes sont-ils plus délinquants que les Blancs/Autres à caractéristiques socio-économiques égales ?

C'est là qu'apparaît toute la mauvaise fois d'Eric Zemmour : il n'exprime pas le fond de sa pensée, mais joue sur le sous-entendu et présente comme un fait "brut" et incontestable ce qui est en fait déjà une interprétation de la réalité. La formulation a son importance, et faire croire que l'on peut laisser "parler les faits" pour eux-mêmes est toujours, comme le disait déjà Max Weber, absolument malhonnête : selon la façon dont on les organise, ils ne disent plus la même chose. Ce point rend l'hommage rendu par Philippe Bilger à "l'audace" de Zemmour totalement ridicule. Zemmour n'est pas audacieux : il est lâche et n'ose pas dire directement ce qu'il pense. L'usage de mauvais procédés rhétoriques n'a jamais été un signe de courage intellectuel.

Mais il y a plus grave : nos deux pourfendeurs de la "bien-pensance" ont simplement oublié la loi. Pour ce qui est du bouffon médiatique qu'est Eric Zemmour, tenu de raconter n'importe quoi de choquant pour que l'on parle de lui, ce n'est guère étonnant. C'est plus embêtant pour un avocat général. Reprenons, une fois de plus, la formulation de Zemmour en grassant un point trop facilement oublié, y compris par ses critiques :

Les français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. C'est un fait

Eric Zemmour justifie, en fait, les contrôles au faciès : ce qu'il nous dit, c'est qu'il est bien normal que la police contrôle plus les Noirs et les Arabes, puisque ceux-ci sont plus souvent délinquants. Passons sur le fait que ce raisonnement confine à la tautologie : les Noirs et les Arabes sont plus représentés dans l'activité de la police, il faut donc qu'il y soit encore plus représentés. Il y a quelques mois à peine, Fabien Jobard publiait une enquête révélant, sur la base d'une solide méthodologie, l'importance des contrôles au faciès, toutes choses égales par ailleurs, dans les transports en commun parisien - disponible sur le site de Laurent Mucchielli. Il rappelait alors dans les différents médias qui faisait appel à lui que l'on ne pouvait justifier ces pratiques par des questions d'efficacité : la loi interdit simplement les contrôles au faciès. Un contrôle doit s'effectuer parce que le comportement de la personne suggère qu'il peut avoir commis ou se prépare à commettre un acte délictueux. Etre Noir ou Arabe ne rentre pas - et c'est heureux - dans ce cas. Par conséquent, Eric Zemmour et ses défenseurs n'exercent pas un droit à dire des faits, mais encouragent un comportement contraire à la loi. Rien qu'une petite convocation dans un commissariat pour rappel à loi ne saurait arranger.

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Le vrai danger de la télévision

Imaginons un instant que, parvenu à la fin de son expérience, Stanley Milgram ait dénoncé la science en expliquant que celle-ci n'était qu'un avatar du totalitarisme, une nouvelle dictature, un danger pour nous tous. Est-il besoin d'expliquer en quoi cela aurait été ridicule ? C'est pourtant ce à quoi l'on a assisté hier soir sur France 2.


Annoncé depuis des mois, entouré d'une réputation déjà sulfureuse, le documentaire Le jeu de la mort a enfin été diffusé, hier soir, sur France 2. Le message des organisateurs de ce Milgram 2.0 est sans nuance : la télévision nous contrôle et peut nous amener à tuer. Pourtant, à bien y regarder, on peut douter que ce qui a été montré soutienne cette conclusion, surtout si on le compare avec l'expérience originale. Olivier Mauco a brillamment ouvert le feu de la critique - son post est à lire à tout prix - je me permet ici de compléter brièvement.


Tout le propos du film repose dans la comparaison avec l'expérience fameuse menée par Stanley Milgram - et qu'il est inutile que je décrive ici tant cela a été fait depuis quelques semaines dans pratiquement tous les médias imaginables. Le documentaire commence par un discours de la méthode, où l'on nous explique que l'on a adapté au plus proche le dispositif originel, que l'on a la caution de quelques scientifiques, qui publieront les résultats dans des grandes revues, etc. Là dessus, il n'y a pas vraiment de problème : la chose a été bien menée, même si certaines différences affleurent (on y reviendra), et on peut en tirer des conclusions tout à fait intéressantes. Mais celles qui sont mises en avant par la voix-off, dispositif dramatique en soi, sont bien étranges.

Imaginons un instant que, parvenu à la fin de son expérience, Stanley Milgram ait dénoncé la science en expliquant que celle-ci n'était qu'un avatar du totalitarisme, une nouvelle dictature, un danger pour nous tous. Est-il besoin d'expliquer en quoi cela aurait été ridicule ? C'est pourtant ce à quoi l'on a assisté hier : à la toute fin du documentaire, le psychologue qui a assuré le suivit de l'expérience dénonce le fait que tous les candidats qui sont allé jusqu'à la torture ont été nourris aux mêmes émissions de télévision, aux mêmes séries, aux mêmes publicités... Or, peut-on croire que les cobayes de Milgram étaient nourris de sciences, que leurs cours de physique au lycée - là où ils avaient pu croiser des personnes en blouse blanche et au verbe sûr - soient l'explication centrale de leur comportement ? Certainement pas. Sans doute avaient-ils des dispositions bien différentes par rapport à la science. De la même façon, les candidats de La zone Xtrem ont sans doute eu des expériences télévisuelles bien différentes.

C'est là, à mon sens, l'erreur la plus grave du documentaire, qui en fausse les conclusions. La télévision y est abordée comme une totalité, alors qu'elle est extrèmement diverse : les séries ne sont pas la publicité, le ciné-club du dimanche soir n'est pas le débat politique, les cartoons du matin ne sont pas les talk-show de l'access prime-time. Et tout cela est encore pondéré par les différentes conditions de réceptions : qui regarde, avec qui, à quel moment, etc. Qu'importe que les Français, comme le souligne le documentaire dans ses derniers instants, passent beaucoup de temps devant la lucarne si on ne sait pas ce qu'ils regardent ! On ne peut simplement tout mettre dans le même panier.

Mais alors est-ce la télé-réalité ? Pas sûr. Le dispositif de Milgram ne permettait pas de dire que les psychologues en particulier avaient une autorité excessive sur les Américains - la plupart des cobayes ne devaient sans doute même pas savoir précisément ce qu'est un psychologue. Simplement, c'est l'ensemble du dispositif qui les amenait à l'obéissance, et non la seule autorité magique du scientifique : imaginons qu'un scientifique en blouse blanche vous interpelle dans la rue et vous dise "hé, vous, torturez cet homme là-bas !". Il y a peu de chances que vous vous exécutiez, quand bien même ce serait Tania Young et qu'elle vous dirait "c'est pour la télé". La preuve de ce point se trouvait dans le commentaire : une légère modification du dispositif, le retrait de la présentatrice, conduisait la majorité des cobayes à s'arrêter. Pourtant les caméras ne s'arrêtaient pas de tourner, le public ne disparaissait pas, la télévision, autrement dit, était toujours là. C'est donc toute une relation très particulière qui est nécessaire à l'obéissance, et non simplement quelque chose d'aussi vague que la télévision.

L'obéissance s'appuie d'abord sur un mécanisme qui n'a pas été soulevé par la voix off, alors qu'il était identifié par Milgram : c'est l'engagement très progressif, la dépendance au sentier, du cobaye. Une fois qu'il a envoyé les premières décharges, s'arrêter devient extrèmement difficile, pour la simple et bonne raison que cela oblige à reconnaître que l'on a eu tort dès le début. Aller au bout est une ligne d'action cohérente, le refus une remise en cause de soi. Et la présence du public, l'ajout le plus important par rapport à l'expérience originale, celui qui change tout, renforce cet effet : le regard de ces juges élève le coût de l'arrêt.

D'ailleurs, la présence du public introduit un autre effet psychologique qui n'est malheureusement pas soulevé : celui de la déresponsabilisation. Comment ne pas penser à l'effet Kitty Genovese, même si l'on sait que l'anecdote originale a été exagérée ? Lorsqu'un groupe est grand, la responsabilité a tendance à se perdre, les individus ont tendance à la reporter sur les autres. Sans doute, dans le public, certains attendaient-ils que d'autres élèvent la voix, sans doute, si quelqu'un l'avait fait, le cobaye aurait-il trouver là un appui pour son refus - Milgram introduisait d'ailleurs une autre variante intéressante : si un deuxième scientifique venait faire part de ses doutes à celui qui supervisait l'expérience, alors tous les cobayes saisissaient l'occasion pour tirer leur révérence.

Au final, à quoi a-t-on assistait hier soir ? Peut-être à une belle démonstration des limites de la télévision : le documentaire exploite à la perfection tout le langage télévisuel, jusque dans l'utilisation de certaines musiques d'Orange Mécanique pour renforcer l'effet dramatique et le message ; il tombe aussi dans les pièges de ce langage, en préférant une conclusion simpliste à un véritablement questionnement. Le "c'est la faute à la télé" n'est pas à la mesure de l'expérience menée. Celle-ci aurait dû conduire à une réflexion beaucoup plus générale sur les mécanismes de l'obéissance et de la résistance, à un questionnement sur notre capacité à nous extraire de certaines relations tissées précisément pour nous contrôler, et qui sont loin de se limiter au pouvoir du petit écran. Stanley Milgram mettait en scène, dans son expérience, la légitimité de la science, mais c'était pour mieux généraliser à toutes les formes d'autorité, et particulièrement aux légitimités étatiques et politiques. Christophe Nick n'a même pas voulu étendre son propos à l'ensemble des médias : il a préféré le buzz à l'ambition. C'est peut-être cela, le vrai danger de la télévision.

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Un prophète, figure de l'entrepreneur

Un prophète a fait le plein aux Césars, mais n'a pas eu l'Oscar qu'il méritait. C'est bien dommage, d'une part parce qu'il s'agit de l'un des rares films français qui ne parlent pas des malheurs de trentenaires parisiens qui vivent dans des lofts, d'autre part, parce que c'est un film brillant sur les marges de la société et la prison. Mais il est aussi d'un intérêt sociologique qui dépasse le cadre strict de l'univers carcéral. Un prophète, c'est aussi une belle illustration de ce qu'est un entrepreneur. Une analyse qui devrait ravir mon grand ami Yvon Gattaz. A ne pas lire si vous n'avez pas encore vu le film (ce qui est un tort).

"L'histoire d'Un prophète dépeint quelqu'un qui va accéder à une position qu'il n'aurait jamais atteinte s'il n'était pas allé en prison. Le paradoxe se situe là." (Jacques Audiard, sur le site Allociné)

Voilà comment le réalisateur résume en une petite phrase le propos de son film, et c'est la façon dont le protagoniste va atteindre une position supérieure en passant par la case prison qui peut attirer l'attention du sociologue, et surtout du sociologue économiste. Reprenons l'histoire un peu plus en détail : un petit délinquant analphabète, Malik, rentre en prison à 19 ans sans que la raison ait une quelconque importance dans le film. Là, un parrain de la mafia corse va le prendre "sous son aile" - en fait, en faire son obligé, corvéable à merci - après l'avoir obligé à assassiner un autre détenu arabe. Par la suite, Malik va se construire une carrière de grand délinquant, d'abord en travaillant pour le corse, puis, peu à peu, pour lui-même, en particulier lors de ses permissions.

Le film peut donc donner lieu à une première interprétation : c'est la prison qui fait le délinquant, ou du moins l'enfonce un peu plus dans cette carrière, plus qu'elle ne l'en éloigne. Mais celle-ci est incomplète : tous ceux qui passent par la prison ne deviennent pas de grands délinquants, certains parviennent même à se réinsérer, d'autres, plus simplement, n'acquièrent pas un pouvoir aussi grand que celui de Malik à sa sortie - où on le voit suivit par plusieurs voitures de ce que l'on devine être ses hommes, régnant finalement sur un petit empire de la drogue. La question reste donc entière : qu'est-ce qui permet à un tel individu de parvenir à cette position ? La prison seule ne permet pas de la comprendre.

Pour se faire, il est bon de considérer Malik comme un entrepreneur. En effet, il gère d'abord sa propre carrière : sur un marché du travail délinquant ou mafieux, dont on discutera de la nature par la suite, il cherche à trouver des partenaires de toute sorte pour faire des coups de plus en plus importants, et ainsi obtenir retributions tant symboliques que matérielles - les premières rendant l'obtention des secondes plus probable et plus simple. Il gère aussi peu à peu une organisation délinquante de son propre chef : en s'alliant avec un co-détenu, Jordi le gitan, et un ami fraîchement passé hors les murs, Ryad, il monte un petit trafic de drogue, avec voitures, livraisons, concurrence et tout le bazar. En prenant les choses de cette façon, on peut mieux comprendre ce qui permet à un tel individu de "réussir" dans son champ particulier d'action.

Qu'est-ce qu'un entrepreneur ? La réponse à cette question est moins simple qu'il n'y paraît. Une définition simple serait de définir l'entrepreneur comme le propriétaire d'une entreprise. Dans le monde de la délinquance organisée, le seul entrepreneur serait alors le parrain. Mais, tant dans les activités légales qu'illégales, cette définition pose problème : que fait-on des hauts managers, des directeurs salariés, ou des lieutenants qui gèrent une partie importante de l'organisation ? Ne peut-on aussi les qualifier d'entrepreneurs ? Lorsque les sociologues se penchent sur l'entrepreneur, ils ont tendance à avoir une conception assez large de celui-ci :

[...] il existe, au moins dans les économies de marché, des acteurs sociaux travaillant au développement de leurs entreprises par la recherche du profit et par l'innovation, acteurs que la sociologie peut donc étudier. Ces entrepreneurs peuvent être propriétaires de leur entreprise, indépendants, ou cadres dirigeants. [1]

Le jeune délinquant de Un prophète rentre progressivement dans ce rôle : loin de se cantonner à l'exécution des ordres de sa hiérarchie - c'est-à-dire le parrain corse qui lui offre sa protection en échange d'un petit service d'assassinat - il va poursuivre ses propres objectifs de profits et d'innovation. Cette figure n'a en soi rien d'exceptionnel : tout un courant de recherche s'intéresse aux boundaryless careers - les "carrières sans frontières" - où les individus sont moins insérés sur les rails d'une carrière défini par une organisation supérieure qu'ils n'évoluent entre plusieurs organisations, plusieurs postes, menant leur barque comme autant de petits entrepreneurs, des "craftmen" (littéralement : des artisans, au sens que pouvait avoir ce mot pour les compagnons ou les sublimes) [2]. S'il y a quelques risques à généraliser ce modèle, il n'en reste pas moins qu'il entre en résonance avec le "nouvel esprit du capitalisme" [3], où l'indépendance et la flexibilité sont valorisées. Malik s'impose donc comme une figure économiquement tout ce qu'il y a de plus légitime, si ce n'est qu'il choisit de se consacrer à des activités illégales. On peut se demander si c'est ce que Jacques Audiard avait en tête lorsqu'il déclarait :

"Donc oui, le projet du film était de décloisonner autant le casting que de prendre en compte le fait que le monde change et que les figures héroïques doivent évoluer. A mon sens, il y a de nouvelles mythologies à bâtir sur de nouveaux visages et de nouveaux parcours."

La question que va poser la sociologie est rarement soulevé : qu'est-ce qui fait qu'un individu devient un entrepreneur ? Il y a certes la mythologie que se construisent les grands capitaines d'industries, les dirigeants d'entreprises et autres managers internationaux à grands coups d'autobiographies et d'autres constructions légendaires. L'intérêt d'Un prophète est justement de sortir de cette légende en montrant un individu qui très précisément un comportement d'entrepreneur, sans entrer nullement dans les images d'Epinal que l'on nous sert à n'en plus finir.

L'une des vertus d'Un prophète est de mettre en scène un individu qui ne part véritablement de rien : au moment où il arrive en prison, ses ressources se limitent à un billet de 50f qu'il essaye, sans succès, de cacher dans sa chaussure. Il ne sait ni lire, ni écrire, et devra apprendre par le biais de formations spéciales adressées aux détenus. Ainsi, pas de risque de tomber dans l'apologie des qualités "exceptionnelles" des entrepreneurs, de leur "esprit d'entreprise" et autres "esprit de compétition". Rien ne prédestinait Malik à devenir ce qu'il sera à la fin du film. Rien, si ce n'est la position sociale bien particulière qu'il va occuper, une position qui est précisément celle d'un entrepreneur. C'est sur ce point là que le film est fondamentalement sociologique, et même, n'hésitons pas à le dire, granovettien [4] : c'est la position de l'individu dans un réseau, son encastrement, qui fait de lui ce qu'il est.

Pour le comprendre mieux, il faut en revenir à ce qui fait la spécificité d'un entrepreneur. Pour l'économie standard, l'entrepreneur est celui qui organise la production : le profit est alors la rémunération de la mise à disposition du capital pour la production. Cette approche ne nous dit pas grand chose de ce que fait un entrepreneur - ce qui souligne le paradoxe à voir des défenseurs de l'entreprise exiger que l'on enseigne en priorité Milton Friedman, lequel n'a jamais rien écrit d'intéressant sur leur activité... Il en va tout autrement dans la tradition autrichienne : sans entrer dans le détail des différents auteurs, l'entrepreneur se caractérise par sa capacité à mettre en relation des univers normalement séparés [1]- c'est l'entrepreneur innovateur schumpeterien ou l'arbitragiste de Mises. Le profit rémunère précisément cette activité. C'est alors la position sociale qui fait le propre de l'entrepreneur : il est entre des univers séparés et peut profiter de cette séparation. Pour Granovetter, il s'agit pour lui de trouver le bon équilibre entre encastrement dans un environnement et désencastrement, entre les liens qu'ils entretient avec les individus nécessaires à son activité et sa nécessaire extériorité [5].

Or, que fait Malik sinon profiter d'une telle position ? Arrivant en prison, il ne connaît certes personnes, mais peut s'intégrer plus facilement à certains réseaux : son origine ethnoraciale lui offre un point d'entrée dans le groupe des Arabes. Ce lien est exploité par son "employeur" corse pour l'envoyer assassiner un détenu "gênant". Et voilà Malik qui se retrouve à pouvoir gérer des relations avec les Corses et les Arabes, se trouvant précisément dans une relation d'extériorité et d'intériorité vis-à-vis des deux groupes qui s'affrontent - et cette capacité s'étend peu à peu, comme en témoigne les scènes d'apprentissage de la langue corse. C'est précisément la position de l'étranger telle que la décrit Simmel [6], et il rappelle que l'étranger est avant tout le commerçant, c'est-à-dire l'entrepreneur. Et comme "nul n'est prophète en son pays", le titre du film prend alors tout son sens.

Cette capacité à gérer les relations avec ce qui est socialement séparés devient encore plus claire lorsque Malik bénéficie de permissions pour aller travailler à l'extérieur de la prison : le voilà qui se retrouve à pouvoir gérer les informations qu'il donne au Corse, celles qu'il fait passer à l'extérieur, etc. Il ne fait rien d'autre que d'exploiter ce que Ronald Burt appelle un "trou structural" [7], c'est-à-dire le trou qui, dans un réseau, fait d'un individu l'unique "pont" entre deux "cliques", le seul point de passage pour aller d'un sous-réseau à un autre. Dans sa célèbre enquête, Burt montre que la capacité des cadres supérieurs qu'il étudie à obtenir de meilleurs salaires et des avancements est directement liée à l'étendu des trous que comporte son réseau. De la même façon, Malik progresse dans la hiérarchie particulière des délinquants à mesure que son réseau s'enrichit de la sorte. De même, il ne peut mettre en place tout un trafic de drogue assez complexe parce qu'il peut faire le lien entre Gitans et Arabes et entre intérieur et extérieur de la prison.

Ainsi, c'est une structure très particulière de la structure de la carrière délinquante qui se dessine : une carrière où la manipulation des réseaux apparaît centrales, où les différentes étapes entre un étage et un autre sont scandées par la capacité à s'allier avec des individus de plus en plus importants, qui donnent eux-mêmes accès à un réseau plus étendu. Peu à peu, Malik peut rentrer en relation avec des chefs de mieux en mieux situés, jusqu'à pouvoir, à la toute fin du film, se débarrasser de son ancien parrain corse. Les marges de la société que pourraient constituer la prison et la délinquance n'apparaissent alors plus si marginales, tant elles ressemblent aux carrières des artistes telles que les décrit Pierre-Michel Menger [8] ou à celles des acteurs hollywoodiens que j'évoquais il y a peu [9]. Or, ce ne sont là que les avatars les plus avancés du capitalisme.

Un prophète est un film complexe, qui prête à bien des lectures. Parmi celles-ci, la parabole économique, peinture saisissante du capitalisme et du libéralisme tel qu'il va, n'est pas la moins développée, même si ce n'est pas celle qui a été la plus commentée. Car il s'agit rien de moins d'une critique sociologique d'une certaine idéologie à la mode qui réadapte, en des termes plus raffinés, le "quand on veut, on peut". La volonté ne suffit pas, loin de là, la position que l'on occupe, et que l'on vient souvent à occuper par un grand hasard - se retrouver l'Arabe exclu en prison - implique des différences très nettes dans la carrière et la trajectoire des individus. Il aurait suffit de peu de choses pour que Malik demeure le délinquant à la petite semaine qu'il est au début du film. Il n'a pas fallut beaucoup pour qu'il se retrouve le pied à l'étrier. L'histoire d'un prophète, en d'autres termes, que la grâce divine touche par hasard.

Bibliographie
[1] Pierre-Paul Zalio, "Sociologie économique des entrepreneurs", in Philippe Steiner, François Vatin, Traité de sociologie, 2009
[2] Michael B. Arthur, "The Boundaryless career : a new perspective for organizational inquiry", Journal of Organizational Behavior, 1994
[3] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999
[4] Mark Granovetter, Sociologie économique, 2008
[5] Mark Granovetter, "La sociologie économique des entreprises et des entrepreneurs", Terrains & Travaux, 2003
[6] Georg Simmel, "Digression sur l'étranger", Sociologie, 1908
[7] Ronald Burt, Structural Holes, 1993
[8] Pierre-Michel Menger, Portrait de l'artiste en travailleur, 2002
[9] Faulkner, R. R. et Anderson, A., "Short-term projects and emergent careers : evidence from Hollywood", American journal of sociology, 92, 1987, p. 879-909.

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Dèces de Richard A. Peterson

On a appris aujourd'hui le décès du sociologue Richard A. Peterson. Moins connu du grand public que quelqu'un comme Claude Levi-Strauss, il n'aura pas l'honneur des médias français. Et c'est bien dommage, parce qu'il faisait partie de ces excellents chercheurs qui rendent notre discipline intéressante.

J'ai connu son oeuvre au moment où je préparais le concours qui me donne la légitimité de bloguer aujourd'hui. Le simple fait de se plonger dans les approches sociologiques de la culture rendait sa rencontre obligatoire. Peu de traductions existent de son oeuvre, et nous devions souvent nous contenter de connaissances de seconde main, bout de manuel et de digests en tout genre, l'approche des épreuves rendant toute autre stratégie peu rationnelle. On ne dira jamais combien les traductions sont importantes pour sortir une oeuvre du petit monde des chercheurs et l'amener aux autres étudiants.

L'apport de Peterson y est présenté comme étant celle de "l'hypothèse omnivore" : les représentations classiques de la répartition sociale des pratiques culturelles avaient tendance à présenter les individus comme "univores", c'est-à-dire n'ayant des pratiques que dans un seul ordre de légitimité, ce que Bernard Lahire appelerait aussi des "profils consonants". Autrement dit, celui qui boit du champagne joue aussi au golf et ne regarde jamais une autre chaîne qu'Arte. Or, on constate facilement dans n'importe quelle enquête, que les choses sont plus complexes : ainsi, seule une petite fraction des catégories dominantes adoptent les pratiques culturelles qu'on considère généralement comme étant représentatives de leurs groupes. Ainsi, si l'essentiel des amateurs d'opéra se recrutent dans les catégories les plus aisés, ils ne sont que 10% au sein de celle-ci à fréquenter régulièrement les salles correspondantes. Au contraire, ils sont plus nombreux à puiser dans des genres généralement jugés comme "peu légitimes", comme la musique de variété, le rock, la télévision, etc.

Faut-il dès lors considérer qu'il n'y a pas vraiment de détermination sociale, et encore moins que les pratiques culturelles permettraient de marquer la distinction entre les groupes et les classes, comme le pensait Bourdieu ? C'est là que les travaux de Peterson prennent leur importance : parmi les individus, certains sont "univores" et ne puisent que dans un seul ordre de légitimité, d'autres sont "omnivores" et vont avoir la capacité de puiser dans tous. Les réceptions ne sont dès lors pas les mêmes : on peut avoir une lecture savante de pratiques populaires ou peu légitime, comme quand j'explique que j'apprécie le jeu No More Heroes parce qu'il emprunte au déconstructivisme - une autre forme de distinction finalement. Jean-Claude Passeron parle, avec le style flamboyant mais pas toujours très accesible pour le profane qui est le sien, de "droit de cuissage symbolique". L'hypothèse "omnivore" ouvre ainsi un vaste champ de réflexion, et surtout de dialogue entre une sociologie de la culture toujours très marquée par le modèle de la distinction d'un côté de l'Atlantique et une tradition plus proche des cultural studies de l'autre. Un auteur incontournable, qui mériterait d'être enfin traduit en France.

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Alexandre Dumas et la convention naturaliste

Eric Fassin signe un excellent article sur le début de polémique à propos du film L'autre Dumas. Rappel des faits : Alexandre Dumas était métis - dans le monde anglo-saxon, il est d'ailleurs souvent présenté comme un auteur noir - ce que n'est assurément pas son interprète, Gérard Depardieu. S'ensuit la question évidente, peut-on accepter qu'un Blanc joue un rôle de Noir ? Voici mes propres réflexions, avec un peu de sociologie économique dedans. Car derrière cette affaire, il est aussi question de concurrence et de marché du travail.

Qu'un acteur joue le rôle d'un personnage auquel il ne ressemble absolument a longtemps été la norme. C'est ce que rappelle Benoît Laplante dans un article consacré aux carrières professionnelles des comédiens [1]. A l'époque de Shakespeare, par exemple, les rôles féminins étaient joués par des hommes. Plus que cela, le système alors en place était celui des emplois : chaque comédien se voyait attribué, au début de sa carrière, un type de rôle : premier amoureux, première amoureuse, soubrette, duègne, petit marquis, etc. Ce rôle était conservé en principe jusqu'à la retraite, les auteurs eux-mêmes les utilisant pour dérouler leurs intrigues. La ressemblance n'avait que peu d'importance : dans une pièce donné, au sein d'une troupe, chacun prenait le rôle correspondant à ses habitudes. La concurrence entre comédien n'intervenait qu'au moment où la troupe recrutait un nouveau comédien - elle était donc toujours extérieure à celle-ci.

Dans ce système, le choix d'un acteur Blanc pour jouer le rôle d'un personnage Noir n'aurait choqué personne. Et les traces de ce système se retrouvent encore au XXème siècle, alors qu'il a été pourtant remplacer, progressivement, par une convention naturaliste qui cherche à renforcer l'effet de réel. Le fait que Orson Welles ait joué le rôle titre de son adaptation d'Othello ne pose pas de problème : pour les grands rôles classiques, on comprend bien que c'est l'interprétation qui compte. D'autres cas moins glorieux ont malheureusement existé, comme les Minstrel Shows américains, ces spectacles où des Blancs grimés se moquaient des Noirs qui subsistèrent jusque dans les années 50.

Mais cela est resté limité à certains rôles issus du théâtre classique, et il n'est pas sûr que si un grand acteur Blanc réclame aujourd'hui le rôle du Maure de Venise, il ne rencontre pas quelques résistances ou quelques interrogations. La convention naturaliste qui s'est imposé, notamment par et dans la télévision et le cinéma, exige en effet une ressemblance entre l'acteur et son personnage. Il n'y a qu'à voir l'effort de Joan Sfar de présenter un acteur qui ressemble un tant soit peu à Gainsbourg. Cela ne veut pas dire que cette concordance est systématique, mais lorsqu'un réalisateur fait le choix d'enfreindre cette règle, c'est généralement avec une idée plus précise que simplement trouver un bon acteur pour un rôle. Ainsi le choix de faire jouer Bob Dylan par six acteurs différents dont une femme et un Noir dans le film I'm not there est un choix artistique visant à faire passer un message supplémentaire.

Il n'a va pas de même pour le cas de Dumas. La défense du choix de Gérard Depardieu ne se fait pas en ces termes : elle vise plutôt à dire qu'il n'y a rien de plus naturel, parce que la couleur de peau n'a pas grande importance ici, ou parce que Alexandre Dumas n'était pas si Noir que ça. Mais pourtant, si le choix avait été fait de donner le rôle de Victor Hugo à disons Isaach de Bankolé, n'y aurait-on pas vu au moins un choix artistique particulier à discuter ? Si cette défense est possible, c'est parce que la convention décrite par Benoit Laplante admet une exception : un acteur joue généralement un rôle qui lui ressemble, sauf s'il est un homme Blanc, dans ce cas-là, il peut (presque) tout jouer. La couleur Blanche est considéré, comme souvent, comme la couleur par défaut...

Or, cela n'est pas sans importance : la convention naturaliste, comme celle qui avait cours précédemment, structure le marché du travail des comédiens. Elle signifie en effet que le nombre d'opportunité d'un comédien n'est qu'une petite fraction de l'offre globale : la concurrence autour d'un rôle est limité aux acteurs présentant certaines caractéristiques. Si la couleur Noire est une caractéristique qui exclut de plus de rôles que la couleur Blanche, il y a sans doute un problème. C'est d'autant moins anodin lorsque l'on a en tête la façon dont se construisent les carrières dans le cinéma [2] : les individus passent certes d'un contrat à l'autre sans qu'une organisation centrale impose une forme à leurs parcours, mais, de fait, par le jeu des appariements, ils passent d'un marché à l'autre. Pour qu'un film soit réussi, c'est-à-dire soit un succès, il faut rassembler différents individus - acteurs, réalisateurs, autres professionnels - qui soient tous situés au même niveau d'une hiérarchie implicite. Le seul moyen de gravir ces échelons est d'avoir accès à des postes avec des "grands" : de fait, si les meilleurs rôles sont plus difficiles à avoir pour certaines catégories d'acteurs, ceux-ci peuvent être durablement exclus...

On dira peut-être que j'exagère à partir d'un seul cas, et que je sur-interprète. Peut-être. Mais on ne peut s'empêcher de se poser la question : il existe aujourd'hui des rôles quasiment réservés aux Noirs, aux Arabes, aux Maghrébins ; on attend d'eux, en tant qu'acteurs, certains types de jeux, certains types de rôles bien particulier. Tandis que les Blancs ont accès à un champ de rôle beaucoup plus vaste. L'affaire "Depardieu-Dumas" joue peut être bien ici un simple effet de loupe sur une situation plus globale. En tout cas, il aurait été facile d'éviter la polémique en faisant le même choix d'acteur : assumer cette rupture de la convention naturaliste comme un geste d'auteur, d'artiste, doté d'une intention et d'un sens. Il semble bien que ce ne soit pas le cas, mais un simple retour du refoulé.

[1] Benoît Laplante, "L'étude des carrières professionnelles comme production individuelle. La structure du marché du travail des comédiens", in Pierre-Michel Menger (dir.), Les professions et leurs sociologies, 2003
[2]Faulkner, R. R. et Anderson, A., "Short-term projects and emergent careers : evidence from Hollywood", American journal of sociology, 92, 1987, p. 879-909.

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Une mini heure de peine

Le fait que j'ai un blog suffit à montrer à quel point je suis une personne influençable et qui recherche continuellement l'attention des autres. De ce fait, il fallait donc bien qu'un jour ou l'autre je cède une fois de plus au mimétisme et à l'appel de la hype. J'ai donc ouvert un compte twitter, histoire de voir ce que ce truc a dans le ventre. Aucune idée de ce que ça va donner pour le moment. Mais allez, soyez sympa, suivez mes mini-aventures au pays du mini-blogging. Et signalez-moi les twitters intéressants pour les sciences sociales.

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Nouveau blog : le Zeping

Via le toujours très vigilants Philippe Watrelot, un nouveau blog ayant trait aux sciences sociales mérite d'être signalé : le Zeping, écrit par une jeune agrégée de sciences sociales qui enseigne dans un de ces lycées que l'on qualifie généralement de "difficile". Deux billets pour l'instant, des témoignages accompagnés de réflexion, une lecture qui fait quand même du bien, pour voir ce que l'on fait en SES et ce que l'on vit en ZEP.

En classe, dialogue avec les élèves: « Les homosexuels, c’est des mecs pas normaux, c’est des obsédés sexuels, ils pensent qu’à leur plaisir, et pas à avoir des enfants.
- Ne pensez-vous pas que vous dites cela parce que la socialisation que vous avez reçue a fait de vous des hétérosexuels?
- Non, non, c’est pas naturel, une femme a un vagin et un homme un pénis.
- Carrément, un verre, c’est fait pour être rempli!
- Bon, les réflexions graveleuses, on va éviter ; citez-moi la réaction d’une vieille dame dans le RER quand elle voit arriver un jeune habillé en jogging avec une capuche.
- Ah ! Elle serre son sac contre elle et elle a peur !
- Qu’en déduisez-vous ?
- Le fait d’être habillé en jogging/capuche fait peur aux gens.
- Vous apparaissez donc comme différents de la…
En chœur :
- Norme !
- Bien ! Vous avez de bons restes du début de l’année. Vous voyez donc qu’un simple habillement peut faire de vous des déviants ; un rapprochement à faire sur l’homosexualité ?
- Ok, m’dame, c’est juste que l’hétérosexualité, c’est une norme, alors tout ce qui est différent est vu comme une déviance.
- Très bien, on note ça à l’écrit, alors. »

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J'vous ai apporté de la sociologie (parce que l'économie c'est périssable)

Nous voilà donc à la Saint Valentin. L'année dernière, vous aviez appris comment déclarer votre flamme à l'économiste de vos rêves. Depuis, la crise a ébranlé vos certitudes, et vous êtes revenu à la raison : c'est désormais un beau/une belle sociologue que vous courtisez. Voici donc quelques façons de lui faire part de votre sentiment si doux (et ne vous avisez pas de switcher pour un(e) politiste l'année prochaine, ou ça va mal finir).

Tu es mon pygmalion/ma pygmalionne (oui, en sociologie, mettre au féminin des noms propres est autorisé)
Comme le rappelle François de Singly (ah, mon jury d'agreg...), dans la modernité, c'est dans le regard de l'autre que se constitue la personnalité de l'individu : l'individu est réflexif, car il s'élabore non pas suivant des normes extérieurs mais par rapport à lui-même, dans une injonction à être soi, mais ce dialogue avec soi doit trouver confirmation dans le regard de l'autre. Le mythe de Pygmalion permet de comprendre que le conjoint est perçu comme celui qui va révéler les qualités cachées, y compris à soi.
Attention cependant : Pygmalion peut aussi être le parent, et il n'est pas toujours conseillé de faire référence à la belle-famille dans cette période.

Tu es mon autrui significatif/significant other (la terminologie anglaise peut être appréciée)
Pourquoi ne pas revenir aux classiques ? Peter Berger, Hansfried Kellner, "Le mariage et la construction de la réalité". Ou comment le mariage - aujourd'hui ce serait plutôt le couple en général, quelque soit le mode d'union - est un puissant facteur de socialisation parce que c'est dans la conversation amoureuse que s'élabore la construction de la réalité. Vous pouvez aussi lui lancer : Tu es mon instrument nomique, ça marche aussi, et c'est plus classe.

Tu m'as rendu culturellement dissonant(e) (attention, à n'utiliser qu'avec un(e) sociologue, sinon vous allez récolter des baffes)
Les individus ne sont pas que le produit de leur classe sociale, et Bernard Lahire le sait bien. La preuve : ils sont souvent en situation de dissonance culturelle, c'est-à-dire qu'ils ont des pratiques culturelles qui se rapportent à des ordres de légitimité différents. Mais si, souvenez-vous quand vous avez mangé votre bucket de KFC en regardant Ladri di biciclette. C'est évidemment parce que votre cher/chère et tendre est passionné(e) par le néoréalisme italien. Et vous lui êtes reconnaissant pour ça, non ? Tenez, moi, je peux briller en soirée en parlant d'Art contemporain, ou en citant Sex and the City. Remerciez donc votre conjoint(e) pour ce qu'il/qu'elle vous apporte.

Toi et moi, on forme une dyade (prévoyez quand même un petit lexique)
Bon, à utiliser surtout avec quelqu'un qui connait un peu la sociologie des réseaux. Essayez aussi : j'aimerais bien former une clique avec toi, mais seulement si vous vous sentez prêt pour la reproduction (non, pas la reproduction sociale, l'autre).

Même si on vivait en Chine himalayenne, je te serais fidèle (ça marche très bien avec les anthropologues)
Ce qui est significatif quand on sait que chez les Mosos, peuple de Chine himalayenne, il n'existe aucune forme d'union entre les individus, et que les relations amoureuses ne sont soumises à aucun contrôle social.

L'homogamie, ça a du bon finalement (utile si l'objet de votre attention a une certaine mauvaise conscience sociale)
Histoire de rappeler que si notre société n'était pas puissamment structurée en groupes et en classes, vous ne seriez peut être pas ensemble. Complétez par un nos enfants auront un bel habitus, quand même plus romantique que le traditionnel "ils auront mon intelligence et ta beauté" (qui risque toujours d'être suivi d'une baffe bien méritée). Vous pouvez aussi tenter heureusement qu'on était sur la diagonale, mais c'est plus subtil.

Et bien sûr, last but not least, et si vous êtes prêt à l'engagement, n'hésitez pas, dites-lui Dis, et si on s'achetait un lave-linge ?. Normalement, si vous êtes en présence d'un(e) vrai(e) sociologue, de chaudes larmes devraient couler sur ses joues pendant qu'il/elle essaye d'articuler "yes, I dow" (ou qu'il/elle essaye de fuir en courant si vous avez mal calculé votre coup). Pourquoi ? Parce que comme le dit Jean-Claude Kaufman, aujourd'hui, mêler son linge est la plus belle preuve que l'on cesse de se penser comme deux individus différents, rapportant chacun leurs petites affaires chez papa/maman, pour se penser comme un couple en soi. Un mariage, en d'autres termes.

Et si tout cela échoue, essayez le chocolat. Moins sociologique, mais quasiment infaillible - et de toutes façons quelqu'un qui refuse du chocolat ne mérite pas votre attention. En tout cas, si vous avez d'autres propositions, les commentaires sont là pour ça.

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Universitariser le lycée, vraiment ?

Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’enseignement scolaire, a récemment évoqué l'idée d'universitariser le lycée - ce qui n'a pas manqué de plonger dans la confusion tous ceux qui ont connu le fonctionnement anomique des universités françaises... En ce qui concerne mes disciplines de prédilections, on pourrait lui répondre avec cette remarque de Stéphane Beaud dans la tribune qu'il publie aujourd'hui dans Libération :

Renouveler même erreur au lycée confine à l’absurde. Si les khâgnes B-L (option sciences sociales) et les Instituts d’études politiques sont aujourd’hui si attractifs, c’est, entre autres raisons, du fait de leur programme ouvert en sciences sociales (économie, sociologie, histoire contemporaine).

Les Universités gagneraient à adopter un fonctionnement plus proche du lycée, permettant aux étudiants de découvrir plus progressivement des disciplines en ne se spécialisant que petit à petit, comme le propose les SES, les khâgnes B-L et les IEP. Et avec aussi un encadrement plus fort, assuré, pendant les premières années, par des enseignants dont la spécialité est bien l'enseignement et non la recherche. Après tout, comme le disait Max Weber, il est très rare que le talent pour la recherche et le talent pour l'enseignement se retrouve chez la même personne. Ce à quoi j'ajouterais que c'est d'autant plus improbable lorsque l'on n'est formé qu'à la recherche.

Dans la tribune de Stéphane Beaud, on s'attachera aussi à ce passage à propos de la victoire des Bisounours :

Les sciences sociales ont cette vertu, indispensable en démocratie, de donner à voir la réalité sociale telle qu’elle l’est et non pas telle que le pouvoir, ou les pouvoirs, souhaiteraient qu’elle soit. Le maigre corps des professeurs de SES a besoin du soutien des enseignants des autres disciplines sœurs, du monde universitaire et de la recherche, des syndicats, des parents d’élèves sensibles à ces questions, des élus nationaux et locaux, etc. bref de tous ceux qui ne résignent pas à cette dangereuse entreprise de dilapidation par le gouvernement actuel du précieux héritage culturel que constitue la présence plus que quarantenaire des sciences sociales au lycée.

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Fisking Valérie Segond (ou certaines personnes ne devraient pas être éditorialistes)

La Tribune publie un édito de Valérie Ségond portant sur les nouveaux programmes d'économie - Sciences économiques et sociales et Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion - qui s'annoncent pour la rentrée prochaine. J'ai rarement vu article plus mal écrit. Ce n'est pas tant le propos qui est dérangeant, que le fait qu'il est truffé d'erreurs et de contre-vérités, voire d'incohérences simples et franches. A tel point que je me pose des questions sur le fonctionnement du monde journalistique français : le fait de faire un "édito" dispense-t-il de simplement connaître le sujet dont on parle ? Chaque phrase mérite d'être corrigée : ça tombe bien, c'est ce que l'on appelle le "fisking", un petit jeu auquel je vais me livrer sans aucune pitié tant l'article est désolant.

Quatre Français sur dix ne savent pas ce qu'est le chiffre d'affaires d'une entreprise, et le confondent avec ses bénéfices. Quant aux dividendes, ils sont six sur dix à les prendre tantôt pour une plus-value, tantôt pour une taxe, tantôt pour la valeur de l'action (1)
!

L'incipit de cette tribune est très intéressant : alors que Valérie Ségond va développer l'idée selon laquelle c'est l'enseignement de SES qui est cause des incompréhensions des Français face à l'économie, elle retient des exemples concernant des notions qui sont au programme de SES... et qui n'apparaissent pas dans les nouveaux programmes de seconde qu'elle entend défendre ! D'ailleurs, le communiqué de l'Apses à ce propos regrette la disparition de la distinction entre chiffre d'affaires et profits.

En outre, dès le début se manifeste un problème qui va courir pendant tout l'article : Valérie Ségond considère que connaître l'économie, c'est connaître la gestion des entreprises ou la gestion d'un ménage... Or, l'enseignement d'économie dont on parle est un enseignement de science économique, qui vise à donner une compréhension du monde. De la même façon, un cours de SVT vous explique comment se déroule la reproduction sexuelle, il ne vous apprend pas à séduire un partenaire...

"On peut vivre sans !", me direz-vous. Est-ce bien sûr ? Quand neuf Français sur dix ne savent pas calculer le taux d'intérêt effectif des emprunts qu'ils contractent (1), et qu'encore six sur dix se révèlent incapables de comparer deux abonnements de téléphone portable (1), c'est que leur lacune devient un handicap pour simplement bien vivre. Et ils le savent : trois Français sur quatre disent avoir besoin de "connaissances économiques" pour "réussir leur vie".

Cela fait un bail que, de gauche (Michel Rocard) comme de droite, les responsables politiques s'inquiètent de la faible maîtrise des concepts de base chez un peuple très prompt à épouser les thèses les plus complexes sur la mondialisation, les inégalités et la précarité. En économie les Français ont peu de connaissances et beaucoup de croyances.


Même remarque que précédemment. Mais on peut ajouter une chose d'importance : Valérie Ségond se centre, comme souvent, sur les Français, mais la situation est-elle plus brillante ailleurs ? Est-il sûr que les performances économiques d'un pays s'explique par la maîtrise du calcul des taux d'intérêt effectif de sa population ? Ce n'est guère évident. En outre, les compétences ici évoquées ont plus à voir avec les cours de mathématiques et des compétences finalement assez transversales, et non avec le contenu spécifique de la science économique. Plus loin, Valérie Ségond cite (mal) le manuel de Joseph Stiglitz : les manuels universitaires d'économie, qu'elle n'a très probablement jamais ouvert, ne donne aucun conseil pour choisir son abonnement de téléphone portable.

Pourquoi ? Le rapport de l'économiste Roger Guesnerie ainsi que les travaux d'évaluation réalisés par des économistes de grandes universités étrangères à la demande de l'Académie des sciences morales et politiques (2) sont formels : c'est dans l'enseignement économique et social dans les lycées qu'il faut en chercher la cause.

Comme tout ce qui est cité dans l'article, il est douteux que Valérie Ségond ait lu ne serait-ce qu'un résumé des deux rapports qu'elle cite, encore moins qu'elle les ait compris ou qu'elle se soit reportée aux discussions qui les ont suivit. Rien, absolument rien, dans le rapport Guesnerie n'avance l'idée que ce serait à cause de l'enseignement de sciences économiques et sociales que les Français ont des difficultés avec l'économie. Et pour cause, Roger Guesnerie est quelqu'un d'intelligent, ce que Valérie Ségond ne semble manifestement pas être : il sait bien que très peu de Français passe effectivement par cet enseignement, comme le rappelle Olivier Bouba-Olga ici ou Gilles Raveaud là.

A savoir, dans des programmes balayant "les problèmes politiques, économiques et sociaux contemporains", ainsi que les thèses qui s'affrontent sur leur interprétation, au détriment de l'appropriation de quelques outils conceptuels et analytiques applicables à toutes les situations. Et qui négligent la microéconomie, sans laquelle la macroéconomie reste hermétique. Mais aussi des manuels pauvres en analyses et formalisation, où dominent illustrations, extraits d'articles, tableaux, etc...

Il faudra vraiment que Valérie Segond m'explique comment on fait pour mener une analyse sans tableaux statistiques, sans base empirique, c'est-à-dire les "illustrations, extraits d'articles" qu'elle stigmatise. Parce que honnêtement, je ne sais pas faire. Et quand je lis des articles universitaires, publiés dans de grandes revues internationales - dont je doute que Valérie Ségond connaisse seulement l'existence et la fonction - je ne m'offusque parce qu'ils contiennent des tableaux et des illustrations !

C'est pour pallier ces déficiences que le ministre de l'Education, Luc Chatel, a demandé à deux groupes d'experts de redéfinir les programmes de la classe de seconde. Avec un objectif : les centrer sur l'exploration d'outils conceptuels et de raisonnements applicables à des univers distincts, plutôt que sur des thèmes, qui ne seront plus que des prétextes pour étudier le fonctionnement des outils eux-mêmes. Reprenant ainsi l'approche des "Principes d'économie moderne" de Joseph Stiglitz.

Quand on cite un ouvrage, c'est qu'on a pris la peine d'y jeter un oeil - je ne parle même pas de le lire. Valérie Ségond n'a même pas cette décence élémentaire lorsque l'on veut prendre part à un débat ou que l'on rendre dans une discussion. Stiglitz propose de retenir cinq principes fondamentaux concernant l'économie : Arbitrage ; Incitations ; Echanges ; Informations ; Répartition. Ils sont bien loin de figurer dans les programmes de Sciences économiques et sociales et de Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion (vérifiez par vous-même ici).

Cet enseignement, désormais obligatoire, se déclinera en deux programmes : les sciences économiques et sociales et les principes fondamentaux de l'économie et de la gestion. Le premier n'a pas supprimé tous les défauts des programmes actuels : il poursuit toujours deux objectifs pas toujours conciliables - former les citoyens et préparer aux études d'économie -, et mêle encore sociologie et économie, deux disciplines distinctes dans leur concept et leur démarche.

Premièrement, Valérie Ségond n'a pas lu le rapport Guesnerie, qui soulignait qu'il fallait s'efforcer de tenir les deux objectifs qu'elle juge "pas toujours conciliables", former le citoyen et préparer les élèves aux études supérieures... qui ne sont rien de moins que deux objectifs communs à tout le système scolaire français ! Si Valérie Ségond veut se lancer dans une critique globale de celui-ci, qu'elle le fasse, mais je doute qu'elle en ait simplement la capacité.

Deuxièmement, elle stigmatise le programme de Sciences économiques et sociales... ce qui montre qu'elle n'a pas lu celui de Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion qui comporte cette phrase : "Il a principalement pour objectif de permettre à l'élève de développer des capacités d'analyse de l'organisation économique et sociale, dans une perspective de formation d'un citoyen libre et responsable". Les deux programmes affichent donc cet objectif, mais Valérie Ségond n'en critique qu'un seul. Ce qui montre quelles sont les gros biais idéologiques au travers desquels elle lit la réalité...

Avec deux fois plus de sociologie que d'économie.

Je crois que là, tout journaliste un peu sérieux parlerait de "foutage de gueule" pur et simple. Cette simple affirmation aurait dû pousser La Tribune à demander à Valérie Ségond de revoir sa copie, et éventuellement d'apprendre à faire son métier correctement. Le programme de seconde de l'enseignement d'exploration Sciences économiques et sociales ne contient que trois items clairement sociologiques, plus qui fait référence à la fois à l'économie et à la sociologie (celui sur les relations entre emploi et diplôme). Sur douze items au total. Valérie Ségond ne devrait pas s'étonner d'avoir des problèmes à choisir son abonnement téléphonique vu ses faibles capacités en calcul...

En outre, deux des items de sociologie, relégués en fin de programme, sont optionnel. Pour affirmer que la sociologie est dominante - ce qu'elle n'était pas non plus dans le programme précédent - il faut soit être idiot, soit d'une absolue et totale mauvaise foi. Je vous laisse seul juge.

Mais au lieu de tout embrasser, il se concentre sur quelques notions clés. Le second, en revanche, se consacre à l'activité strictement économique des acteurs, en particulier aux arbitrages des entreprises pour créer de la richesse, à l'utilité des banques, au rôle multiple de l'Etat, et a le rôle économique de l'échange.

Le programme de Principes fondamentaux de l'économie et la gestion reprend la plupart des choses qui sont vues actuellement en première en Sciences économiques et sociales... Comment cela pourrait expliquer les problèmes des Français avec l'économie quand c'est en SES et pas quand c'est en PFEG ? Mystère...

Le tout selon une pédagogie qui part de l'observation des faits, pour passer à leur analyse, à l'appropriation de concepts, puis à la formalisation d'un raisonnement.

Vraiment, il faudra que Valérie Ségond m'explique comment on fait pour partir de l'observation des faits sans passer par les "illustrations, extraits d'articles, tableaux, etc." qu'elle stigmatise dans les manuels... Il faudra aussi qu'elle m'explique comment on fait pour écrire des choses aussi manifestement incohérentes dans un même article.

A première vue, rien que de très raisonnable donc : moins d'ambitions, mais plus approfondies. En clair, maîtriser les concepts de base. Pourtant, la mobilisation des associations des professeurs du secondaire (voir La Tribune du 2 février) - dont l'une est présidée par Sylvain David qui a lui-même contribué à l'élaboration de ces programmes - montre que les enjeux de cette bataille vont bien au-delà d'une querelle de pédagogues. D'un côté, le gouvernement et les professeurs d'économie à l'université, qui s'accordent à dire que donner aux enfants une vision du monde sans leur donner la maîtrise des outils, c'est construire des préjugés sans capacité de s'en affranchir. Et que faire de l'économie, c'est apprendre à gérer la rareté des moyens.

Faire de l'économie, ce n'est pas apprendre à gérer la rareté des moyens, c'est chercher à comprendre les choix dans une situation de rareté. Et c'est complétement différent. Je n'ai jamais entendu quelqu'un utiliser une formulation aussi approximative. La science économique n'a pas pour but de vous apprendre à choisir, elle cherche à comprendre comment vous choisissez.

De l'autre, les professeurs du secondaire, dont beaucoup sont historiens ou géographes avant d'être économistes,

On croit rêver : d'où Valérie Ségond peut-elle bien tirer cette bétise ? Les professeurs du secondaire sont des professeurs de sciences économiques et sociales, qui ont passé un concours comportement des épreuves d'économie et de sociologie - seule l'agrégation implique une épreuve d'histoire (sans géographie), au choix avec Droit public/Science poltique, dont le coefficient est plus faible que les autres. La plupart des enseignants ont fait des études universitaires d'économie, un peu moins souvent de sociologie, assez régulièrement des Instituts d'études politiques.

qui considèrent que les outils, comme l'offre et la demande, sont en eux-mêmes porteurs d'une idéologie. Ils estiment que la mise en perspective doit primer, même si cela revient à verrouiller la vision du monde donnée aux enfants. Et que la redistribution et la régulation importent plus que la production de richesses. Deux conceptions de la liberté et de l'abondance des ressources donc.

L'opposition entre les universitaires et les enseignants du secondaire est une pure invention, issue du seul esprit de Valérie Segond. A quels universitaires fait-elle référence ? Sans doute à ceux qui ont publié une défense du programme récemment dans les Echos. Ils ne suffissent pas à dire ce que veulent les professeurs d'université.

Quant à ce qui est écrit sur les professeurs du secondaire, c'est un ramassis de préjugés sans fondement. Personne ne dit que la régulation et la redistribution sont "plus importants" que la création de richesse, car cela serait aussi débile que de penser que la création de richesse est "plus importante" que la régulation ou la redistribution - l'accusation d'idéologie tombe mal de la part de Valérie Ségond. Ce sont au contraire les enseignants de SES qui regrettent qu'on ait retiré la notion de "valeur ajoutée" de leur programme, notion qui mesure précisément la création de richesse... Quant à la mise en perspective, c'est surtout un moyen de motiver et d'intéresser les élèves.

Enfin, sur cette question de l'idéologie dont serait porteuse les courbes d'offres et de demandes, il est vrai que cela peut s'entendre dire, et pas spécialement chez les professeurs du secondaire puisque des enseignants d'université peuvent aussi l'avancer, et parfois de façon assez récurrente, cela est loin d'être partagé par tous. Pour beaucoup, le vrai problème est que ce programme fait la part belle à une seule perspective théorique, en particulier du fait de la marginalisation de la sociologie. Cela ne revient pas à dire que les outils sont idéologiques, mais que la science fonctionne sur la base du débat. Tout simplement.

Entre les deux, il faut croire que les Français ont tranché : les trois quarts disent ne rien comprendre à l'information économique (1). Ils veulent donc que cela change. Faut-il enfin confier l'enseignement de l'économie à des économistes ?

Valérie Ségond termine naturellement par le comble de la malhonnêteté. Et de la bétise puisque, comme je l'ai dit, les enseignants du secondaire sont déjà des "économistes" - pas des chercheurs bien sûr (mais trouvera-t-on beaucoup de chercheurs prêt à aller enseigner au lycée ?), mais des gens qui ont étudié l'économie et ont été sélectionné sur cette base-là.

Mais surtout comment Valérie Ségond peut-elle conclure que les "Français ont tranché" ? Parce que les Français disent ne rien comprendre à l'information économique ? Mais la plupart des Français n'a jamais mis les pieds dans une fac d'économie ! La plupart n'a même jamais eu un cours de Sciences économiques et sociales au lycée ! Comment pourrai-t-il avoir choisi un mode d'enseignement plutôt qu'un autre ? Valérie Ségond sur-interprète le résultat d'un sondage pour répondre à une question qui n'a pas été posée et qui n'a rien à voir avec le sujet. Soit c'est de la bétise, soit c'est de la manipulation.

Au final, le débat sur l'enseignement de l'économie mérite mieux que ça. Et les lecteurs de la Tribune mérite mieux que les délires de Valérie Ségond. Car le problème ne provient pas du positionnement politique ou "idéologique" adopté par l'article, mais simplement des informations sur lesquelles l'éditorialiste appuie son propos, qui oscillent entre l'erreur pure et simple et la mauvaise foi. Défendre ce programme n'est pas un problème. Encore faut-il le faire avec des arguments honnêtes...

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Vingt et un

Comme vous le savez peut-être, le site Wikio, pour nous autres blogueurs, c'est un peu le panneau où le maître ou la maîtresse affichent les meilleurs dessins de la classe : officiellement, tout le monde s'en fiche, mais au fond, c'est quand même trop la classe d'y être. Chaque mois, wikio demande à quelques uns des blogs figurant dans leurs classements de le présenter à l'avance. Comme je n'ai jamais caché le fait que ce blog s'inscrit dans ma stratégie générale de conquête du monde, il fallait bien que je me soumette à l'exercice.

1Blog de Paul Jorion
2DéCHIFFRAGES
3Démystifier la finance
4Le Blog Finance
5Econoclaste
6Rationalité limitée
7Verel
8Jean GADREY
9La déflation arrive !
10Olivier Bouba-Olga
11Le futur, c'est tout de suite
12Sobiz
13Que disent les économistes ?
14La bêtise économique
15Jean-Marie Harribey
16L'analyse de Dominique Seux
17Camille Peugny
18Ma femme est une économiste
19Institut Turgot
20L'éco buissonnière
21Une heure de peine...
22Ecopublix
23Création Monétaire
24Gilles RAVEAUD
25LES COULOIRS DE BERCY
26Démocratie & Entreprises
27Anne-Marie Idrac
28Le blog de l'intelligence économique
29Expeconomics
30Arnaud PARIENTY

Proposé par Wikio

Je suis donc 21e. Mon seul regret ? Qu'il n'existe pas une catégorie "sociologie" ou, tout au moins, une catégorie "sciences sociales" qui rassembleraient aussi bien les blogs de sociologues, encore trop peu nombreux en France même si cela commence à s'étoffer, les blogs d'historiens, de politistes, et bien sûr, ceux d'économistes, parce que oui, chers collègues, mes amis, mes frères et soeurs, vous faites partis des sciences sociales, n'essayez pas de le nier, ça s'est vu.

En tout, merci à tous ceux qui ont contribué à me faire apparaître dans ce classement. Comme je n'ai jamais compris comment marchait le classement wikio, je ne sais pas à qui je dois adresser les paniers de victuailles que je comptais envoyer à chacun. Du coup, je vais les manger moi-même. Dommage pour vous, y'avait du pélardon dedans.

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L'hétérosexualité "par défaut"

Via Philippe Watrelot, et le facebook de Pierre Maura, je découvre les déclarations de Christine Boutin à propos d'un court-métrage d'animation mettant en scène une histoire d'amour homosexuelle - entre deux poissons, précisons-le. Egale à elle-même, et à tous ceux de sa tendance politique, son propos oublie simplement combien la normalité et l'évidence sont de puissants discriminateurs.

La lettre ouverte qu'elle a adressé à Luc Châtel est reprise sur le site du magazine Têtu. Ce premier passage est significatif :

« La neutralité philosophique et politique s'impose aux enseignants et aux élèves, » lit-on sur le site de l’Education nationale. Or, ce film bafoue le principe de la neutralité de l’enseignement public en s’immisçant dans la conscience et l’intimité des enfants sans égard pour la responsabilité éducative de leurs parents.

Christine Boutin invoque la neutralité pour justifier son refus d'un film d'animation présentant une histoire d'amour entre personnes du même sexe. C'est évidemment parce qu'elle considère que les histoires d'amour entre des personnes de sexe différents sont "neutres". Seuls les homosexuels ont une sexualité spécifique, les hétérosexuels, eux, ont une sexualité neutre, "normale, "par défaut". De la même façon, certains considèrent que seules les femmes ont un genre, les hommes sont normaux ; seuls les Noirs ont une couleur, les Blancs sont neutres. Voilà une fois de plus une majeure implicite...

On se demande donc si Christine Boutin, pour défendre la neutralité dont doivent se prévaloir les enseignants, viendra également à refuser que l'on s'immisce dans la conscience et l'intimité des enfants en leur racontant des histoires mettant en scène l'hétérosexualité... Présenter, comme le fait Christine Boutin, l'hétérosexualité comme étant neutralité, voilà qui est profondément discriminatoire pour les personnes homosexuels, renvoyées à l'anormalité.

Et ça continue, bien sûr, dans le reste de la lettre :

Vous comprendrez comme moi que « l’apprentissage du respect de l’autre et de sa différence », intention officielle du film, ne peut se faire en niant une différence fondamentale, la différence des sexes, qui est constitutive de notre humanité

Si l'on sait, depuis Françoise Hériter, que la distinction entre masculin et féminin est constitutive de la façon de penser de l'humanité - on oppose partout masculin et féminin, de la même façon que l'on oppose haut et bas, chaud et froid, extérieur et intérieur - on ne peut pas dire que l'homosexualité revient à nier la différence entre les sexes. Elle signifie simplement que l'opposition masculin et féminin est avant tout une opposition de genre, c'est-à-dire de comportements socialement considérés comme masculins et féminins, plutôt qu'une opposition de sexe au sens biologique. Il y a des homosexuels très masculins et d'autres très féminins - et il peut s'agir, dans un cas comme dans l'autre de mâles ou de femelles.

S'il ne s'agissait que des délires de Christine Boutin, les choses ne seraient pas si graves. Même si cette façon de penser se limitait à quelques cercles conservateurs, promoteurs de manières bien peu tolérantes de pratiquer leurs religions, mon propos ne serait que la réponse facile à un discours emprunt volontairement de simplicisme. Le problème est que ces discours s'appuient sur des façons de penser relativement répandu, même si rarement explicitées. Souvenez-nous de la ficelle de Becker dont je parlais il y a quelques temps : dans une argumentation, la majeure d'un syllogisme est souvent implicite. Ici, les propos des adversaires du Baiser de la lune s'appuient sur l'idée que l'hétérosexualité est l'état par défaut des individus, ce qui leur permet de suggérer d'homosexualité à l'école n'est pas neutre, et, en outre, qu'on va influencer ces pauvres petits.

On a tendance, en effet, à toujours se poser la question de "comment devient-on homosexuel", qu'est-ce qui "fait" que les individus deviennent homosexuels. La réponse est pourtant simple : la même chose qui fait qu'ils deviennent hétérosexuels. On devient tout autant hétérosexuel que l'on devient homosexuel. La question devient alors "qu'est-ce qui détermine la sexualité d'un individu quelqu'il soit ?". La différence est d'importance puisqu'elle revient à cesser de regarder l'homosexualité comme un écart à une norme pour s'intéresser à un processus plus général. Tant que nous continuerons à penser qu'il existe des comportements par défaut, nous laisserons la place pour que des gens comme Christine Boutin laisse libre cours à leurs discours discriminatoires. En témoigne les "reculades" de l'Education Nationale.

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François Dubet, pour la sociologie dans le secondaire

François Dubet, seul sociologue du groupe d'expert qui a rédigé les programmes de SES de seconde dont j'ai déjà parlé ici, vient de donner sa démission du dit groupe. Sa lettre de démission est publiée ici. Il évoque notamment l'activité du cabinet du ministère et la place insuffisante de la sociologie. Cette démission traduit un malaise profond quant au déséquilibre entre sociologie et économie, à la faveur de la seconde, que la réforme du lycée semble annoncer.

François Dubet évoque d'abord les conditions dans lesquelles a travaillé le groupe d'expert :

Sans doute, les réactions de certaines associations professionnelles d'enseignants de SES sont-elles très excessives. Mais il est vrai que si nous avons travaillé sérieusement et dans un climat apaisé, nous avons travaillé très vite, nous n'avons eu le temps de consulter personne et le Cabinet du ministère a sensiblement transformé notre projet.

Ce dernier point est particulièrement important : l'Apses, représenté dans le groupe par son président Sylvain David, avait déjà évoqué l'intervention du ministère dans le travail de ce groupe. François Dubet semble la confirmer, même s'il reste à connaître la nature exacte - mais le sociologue précisera peut-être plus tard. Dans tous les cas, cette entorse à l'indépendance qui devrait être celle des rédacteurs des programmes est très préoccupante, et mérite des éclaircissements urgents.

François Dubet évoque ensuite la place de la sociologie :

J'ai le sentiment que la perspective sociologique en ressort très appauvrie. Je ne peux évidemment pas cautionner ce rétrécissement, non par corporatisme disciplinaire, mais parce que je suis convaincu de ce que les sciences sociales participent à la formation d'un citoyen éclairé tout en préparant à des études supérieures et à des activités professionnelles.Je regrette que le projet de mêler les approches économiques et sociologiques sur les mêmes objets ait été très affaibli. Par exemple, l'entreprise apparait moins comme un monde du travail, comme un monde social, que sous la forme d'une unité de production plus ou moins adaptée à des environnement mouvants.

Espérons que cette démission servira à faire comprendre qu'il est essentiel que la sociologie retrouve sa place dans les SES, non pas comme un simple "supplément d'âme" à l'économie, mais bien comme une discipline centrale qui aident les élèves à devenir de meilleurs citoyens et de futurs étudiants. Parce qu'elle leur permet, par exemple sur l'entreprise, de percevoir des choses que l'économie ne saisit pas - et vice-versa. Je l'ai déjà dit, enseigner l'économie et la sociologie ensemble est la chose la plus pertinente que l'on peut faire dans une perspective de formation générale - et enseigner l'économie et la gestion est la chose la plus pertinente que l'on peut dans une perspective de formation technologique. Pour l'intérêt des élèves, il est essentiel que ces spécificités soient maintenus.

Je ne sais pas s'il me lira, mais j'aimerais quand même remercié François Dubet d'avoir eu le courage de dire cela, de démissionner pour donner un signe fort quant à la place que la sociologie doit occuper dans le secondaire. Si d'autres économistes sont satisfait par les programmes de seconde, ce n'est pas une raison pour en oublier les autres sciences.

Edit : A lire aussi, le point de vue de Pierre Maura.

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Pourquoi il faut continuer à parler du chômage en SES en seconde

Parce que même notre cher président ne sait pas que le taux de chômage se calcule sur la population active et non sur la population totale, autrement dit uniquement sur les personnes qui occupent ou recherchent un emploi. Voir ce post d'Olivier Bouba-Olga pour d'autres bétîses économiques.


Jean-Pierre Pernaud indique que le chômage des jeunes est un fléau, "1 jeune sur 4 est au chômage". Not'Président acquiesce. En toile de fond, le taux de chômage des jeunes apparaît : 23,8% de chômeurs. Pas loin de 25%, 1 jeune sur 4, donc.

Evidemment, un jeune sur quatre n'est pas au chômage, puisque beaucoup de jeunes font leurs études et sont donc inactifs. C'est dommage, c'est exactement l'erreur que j'expliquais à mes classes de seconde il y a une semaine... Avec le nouveau programme, ils ne pourront plus l'apprendre. Et pourtant, même les présidents et les "journalistes" de Tf1 en auraient bien besoin.

A lire aussi, le commentaire d'AGORA/Sciences sociales etce post sur le blog Socio-Voce, dont les auteurs en ont aussi gros sur la patate. J'approuve particulièrement ce passage qui me semble d'une justesse peu commune :

Sous couvert de cette réforme, c’est une conception monolithique et hiérarchisée des sciences qui est promue : à l’économie mathématisée la toute-puissance ! qui devient la référence, et qui pourtant masque les problématiques de notre société contemporaine.

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La victoire des bisounours (?)

Sur le blog de Gilles Raveaud, on peut trouver le futur programmes de seconde de l'enseignement d'exploration de Sciences Economiques et Sociales - rappelons que les élèves devront, si la réforme va jusqu'au bout, choisir obligatoirement entre SES et Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion, avec possibilité de prendre les deux (1h30 par semaine chacun). Il circule depuis quelques jours entre enseignants, suite visiblement à une fuite du côté des auteurs de manuels. Je vous encourage vivement en en prendre connaissance.


Ce programme soulève une certaine méfiance chez un certain nombre d'enseignant, ce post sur le site de l'Idies essayant de synthétiser les critiques. Il a été confectionné par un groupe d'expert rassemblé pour l'occasion : Christian de Boissieu, Philippe Martin (tous deux économistes), François Dubet (sociologue), Sylvain David, président de l'APSES, Jean Etienne et Anne-Marie Dreiszker, tous deux inspecteurs. Dans un contexte difficile pour la discipline, je ne doute pas qu'ils aient fait tous les efforts nécessaires pour réaliser leur tâche au mieux.

Pourtant, à titre tout à fait personnel, je suis assez déçu par ce programme. Il y a des points qui me semblent positifs. Tout d'abord, les outils théoriques à mobiliser auprès des élèves s'avèrent un peu plus précis que dans l'ancien programme, ce qui rend les choses un peu plus claire pour l'enseignant, et souligne, pour le lecteur extérieur, la dimension scientifique de cet enseignement - laquelle ne fait en général pas de doutes pour ceux qui le pratiquent. Ensuite, certains des items choisis manquaient en seconde : aborder dès le début la question du marché est un choix judicieux, tant celui est central aujourd'hui dans nos sociétés et dans la pensée économique et sociologique.

Mais il y a bien des problèmes qui se posent lorsque l'on lit les choses dans le détail. Pour commencer, la sociologie se trouve réduite à la portion congrue : sur douze thèmes, elle n'en occupe véritablement que quatre, dont les deux derniers sont facultatifs (les enseignants sont tenus de traiter les dix premiers items). Dans le programme actuel, le thème de la famille permettait de développer véritablement une analyse sociologique dans toute sa richesse. Ici, ma discipline de prédilection est réduire au rang de petit "supplément d'âme" à l'économie. Or, nos élèves ont besoin de sociologie, non seulement parce que celle-ci leur permet de comprendre des questions qu'ils se posent, mais aussi parce que celle-ci permet de mieux comprendre l'économie. Ce choix de se centrer sur la seule économie me semble hautement contestable : nous sommes dans une formation générale, et les élèves ont besoin d'une vue plus large des sciences sociales que la seule économie.

Autre point d'achoppement à mon sens : le retrait de la plupart des questions un tant soit peu "problématiques". Exit la question de la valeur ajoutée et de son partage, exit la question de l'emploi et du chômage. Même les inégalités ne sont plus abordées qu'à partir des différences de pratiques culturelles Pourtant, ce sont des questions de premier plan aussi bien pour les scientifiques que pour les citoyens : une initiation à l'économie où l'on ne parle pas du chômage, c'est quand même étonnant quand on sait tout ce que les économistes et les sociologues ont à dire sur cette question qui interpelle les élèves. Un équilibre aurait pu être trouvé entre les précisions quant aux outils théoriques d'une part et les questions vives à traiter. C'était d'ailleurs l'une des recommandations du rapport Guesnerie. J'ai l'impression que, sur ce plan-là, les lobbys en faveur de l'économie bisounours ont marqué des points contre ce que proposait le dit rapport, et je le regrette fortement. Le communiqué de presse de l'Apses évoque à ce propos l'intervention directe du ministère dans la confection du programme : si les choses étaient avérées, ce serait très grave. Affaire à suivre.

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Le cadeau ou l'argent ?

Jean-Edouard s'en prend à la perte sèche de Noël, en essayant de dépasser les arguments habituels, c'est-à-dire en montrant que les cadeaux ne sont pas forcément sous-optimaux comme les économistes ont tendance à nous le répéter chaque année – avec un si faible effet sur les pratiques que l'on en vient à se demander comment ils ont fait pour organiser la crise (amis économistes, ne me tombez pas dessus en hurlant à la mort : c'est de l'humour). Saine initiative que celle de la moitié du couple le plus célèbre de la blogosphère. Puisqu'il me fait, par ailleurs, l'honneur d'une citation, je viens mettre mon grain de sel dans l'histoire, en proposant un autre raisonnement, complémentaire et non-exclusif, bien évidemment appuyé sur de la sociologie économique.


Reprenons au commencement : qu'est-ce que cette histoire de perte sèche de Noël ? Il s'agit d'une application d'un raisonnement économique standard à la pratique des échanges de cadeaux. L'objectif est de savoir si ces échanges sont optimaux, c'est-à-dire maximisent la satisfaction des personnes par rapport aux ressources mobilisés. La réponse est non : si je vous offre le New Super Mario Bros Wii en le payant 60€, alors que vous n'étiez prêt à l'acheter que pour moins de 40€, d'une part, vous avez des goûts vidéoludiques douteux, d'autre part, votre satisfaction est inférieure à ce que j'ai payé – il y a une perte de 20€. J'aurais mieux fait de vous donner les 60€ pour que vous alliez vous acheter un jeu sur Xbox (vous voyez que vos goûts sont douteux) qui vous satisfasse à hauteur de 60€. Multipliez cela par le nombre de cadeaux échangés chaque année à Noël, et vous avez matière à écrire un bouquin qui vous permettra d'aller faire le malin sur les plateaux télévisés.

Dans son post, Jean-Edouard suggère qu'à l'origine, il s'agissait d'un exemple donné par un enseignant pour expliquer la façon dont réfléchisse les économistes, qu'un étudiant peu scrupuleux mais désireux de se la jouer façon Freakonomics a pris un peu trop au sérieux. Hypothèse qui me semble tout à fait plausible. En gros, c'est une bonne façon d'expliquer que les économistes posent leurs questions en terme d'efficacité, et de montrer comment ils peuvent raisonner. Essayer d'en faire plus est extrêmement dangereux : comme souvent lorsque les économistes cherchent à appliquer leur raisonnement à des situations originales mais percutantes, ils le font de manière trop empressé, et ça vire au n'importe quoi. Dans le cas de la perte sèche, il y a l'idée d'un grand pouvoir de la monnaie, qui permettrait d'être plus efficace même au cours d'un don matériel. Or cela est loin d'être évident dès que l'on s'intéresse d'un peu plus près d'une part à ce qu'est l'argent d'un point de vue sociologique, d'autre part à ce que signifie le don. Et tout ça, en restant centré sur les satisfactions individuelles des parties prenantes.

L'argent a une odeur

Concernant la monnaie, la conception mise en œuvre dans le raisonnement de la perte sèche s'exprime sous forme de proverbe : « l'argent n'a pas d'odeur ». Comme souvent, chez les économistes et ailleurs, on suppose que l'argent est aisément transférable d'un poste budgétaire à l'autre, d'une dépense à l'autre : l'argent que je reçois peut me servir aussi bien à acheter des chips qu'à aller voir l'exposition Soulages au centre Pompidou. C'est à cette seule condition que l'on peut dire que plutôt que de d'offrir un pull moche avec un Rudolf dessus à votre petit frère, vous auriez dû lui donner les 30€ que vous avez claqué dedans pour qu'il aille s'acheter des cartes Magic (malgré ma dévotion à Nintendo, je ne m'abaisserais pas à citer Pokemon). Mais rien ne dit que l'argent soit véritablement transférable. C'est précisément ce que montre Viviana Zelizer dans La signification sociale de l'argent. Sur la base d'une enquête solide auprès de différents ménages américains, la sociologue montre que les sommes d'argent sont socialement marquées, c'est-à-dire que les individus ne se sentent pas autorisé à les utiliser pour acheter n'importe quoi. Un cas extrême mais significatif est celui d'une prostituée qui compartimente très clairement ses sources de revenus : les produits de son « travail » lui servent à acheter drogues et alcool, tandis que les aides sociales qu'elle reçoit sont affectées aux soins de ses enfants – exemple d'une grande portée parce qu'il montre qu'il n'y a pas besoin d'être fortuné pour pratiquer le marquage social de l'argent, au contraire. De même, les héritages ne peuvent pas être utilisés pour n'importe quoi : on n'envisage pas de payer les dépenses courantes avec, on cherche à acquérir quelque chose de significatif, y compris par rapport au parent à qui on le doit (voir, sur ce point, les travaux d'Anne Gotman). Comme souvent, le bon sens populaire se trompe : l'argent a une odeur.

Que se passe-t-il si l'on intègre cela à la question des cadeaux de Noël ? Rien ne permet de dire qu'une somme d'argent offerte sera nécessairement utilisée de façon aussi optimale que le veut le raisonnement de la perte sèche. Les individus risquent d'avoir tendance à s'acheter quelque chose qu'ils ne s'achèteraient pas avec un autre argent – et donc à être moins regardant. Si c'était mon argent, je n'achèterais pas un écran plat à plus de 150€, mais puisqu'on m'a offert 200€, je peux tout dépenser... Le comportement est finalement le même que dans le cas où le cadeau ne se fait pas en monnaie sonnante et trébuchante. D'autant plus qu'il est possible que, en fonction de la personne qui m'offre l'argent, je ne me dirige pas vers les mêmes biens : une jeune fille qui reçoit 100€ de sa grand-mère ne va pas peut-être pas aller tout dépenser en dessous coquins, mais préférera s'acheter quelque chose qu'elle pourra montrer et partager avec sa mamie (je sais : cet exemple est profondément sexiste). L'utilisation de l'argent n'est donc pas aussi libre que le pense le raisonnement de la perte sèche, à moins que l'on ne souhaite partir sur une critique radicale des relations sociales et des normes qu'elles encadrent quant à leur efficacité économique... Si on accepte qu'il y a un plaisir à offrir et un plaisir à recevoir qui justifie la pratique du don de fin d'année, on ne peut pas être sûr que celui-ci serait plus optimal s'il était fait sous forme liquide – parce que justement, il ne peut pas l'être, la liquidité de l'argent n'étant qu'une illusion.

Les médias ont beaucoup glosé dernièrement sur la revente de cadeaux de Noël sur Ebay : le même raisonnement s'applique dans ce cas-là. Rien ne permet de dire a priori que l'argent retiré de cette vente n'en ressort pas marqué socialement, et que l'on accepte de s'en servir pour tout et n'importe quoi. C'est là une question qui devrait se régler au niveau empirique. Là où le raisonnement de la perte sèche donne des réponses à partir de quelques hypothèses, la sociologie économique propose de se servir des hypothèses pour mieux interroger la réalité, pour mieux enquêter.

Ça, ça n'a pas de prix

Mais, pour l'instant, on a surtout montré que la solution proposée par le raisonnement de la perte sèche n'était pas aussi efficace que celui-ci veut bien le croire. On peut aussi montrer que l'échange, le don de cadeau a une efficacité propre, qui le rend irréductible à un simple échange d'argent. En effet, le calcul de la perte sèche considère, comme c'est souvent le cas dans les modèles économiques standards, que les individus connaissent leurs préférences et sont capables de les hiérarchiser. Autrement dit, les goûts des individus sont donnés : pour une raison inconnue, je sais que je préfère des chaussettes Simpsons à des chaussettes Garfield, et je peux en outre classer ces deux biens par rapport à tous les autres biens disponibles. Par contre, celui qui me fait un cadeau ne connaît pas mes préférences et a donc toutes les chances de se planter. Tout devient différent si l'on considère que les goûts ne sont pas donnés mais sont le produit d'une socialisation, et que les échanges de biens, l'activité économique, et donc l'échange de cadeaux participent à celle-ci. Autrement dit, si, plutôt que de considérer des individus isolés, atomistiques, on considère leurs relations et l'effet de celles-ci sur les individus – ce qui est l'une des caractéristiques propres de la sociologie économique.

Les cadeaux peuvent ainsi être une occasion de voir se révéler à soi-même ses propres goûts : c'est en recevant son équipement de petit chimiste à 8 ans alors qu'il avait demandé un flipper que le petit Jimmy a découvert sa vocation et est devenu, quelques années plus tard, le Docteur Colossus. La satisfaction qu'il pouvait retirer de son cadeau ne pouvait donc être connue par lui-même avant de le recevoir. Les économistes parleraient dans ce cas-là de biens d'expérience, dont on ne peut savoir s'ils nous satisfont qu'en les consommant. Notons que ceux-ci sont beaucoup plus nombreux que l'on ne le pense généralement : les jouets, notamment, en font partie, tout comme la plupart des gadgets électroniques – puis-je être sûr qu'un Droid me satisfera plus qu'un Iphone avant d'avoir eu les deux en main ? Les choses deviennent encore plus compliquées si on intègre que la plupart des biens offerts à Noël relève de ce que Lucien Karpik appelle l'économie des singularités, c'est-à-dire où l'on recherche moins un prix qu'une qualité, où, de façon basique, l'on recherche le « bon » film/livre/travailleur/etc., un bien singulier. L'incertitude est alors fondamentale : se diriger dans des marchés de la qualité est extrêmement difficile. Lucien Karpik détaille, dans ses travaux, différents dispositifs qui permettent de surmonter cette incertitude fondamentale. On peut avancer que l'échange de cadeau à Noël est précisément l'un de ces dispositifs : l'offreur joue le rôle de prescripteur qui, par la connaissance qu'il a d'un bien qu'il sait « bon » et celle qu'il a du receveur, même s'il ne connait pas parfaitement ses préférences, permet à ce dernier de mieux se diriger dans les marchés de la qualité – où en serais-je aujourd'hui si ma mère n'avait pas eu la bonne idée d'écouter la radio et de m'acheter, sur les conseils d'un critique littéraire, mon premier Terry Pratchett (découvrir Pratchett à 12 ans, que demander de plus...) ? La recommandation n'est plus alors « offrez plutôt de l'argent » mais « choisissez soigneusement ! ». Après tout, même si l'on offre un bien qui, finalement, ne plaît pas à son destinataire, celui-ci aura au moins appris à mieux connaître ses propres goûts – et, ça, ça n'a pas de prix (pour tout le reste, il y Mastercard).

Poussons le raisonnement encore un peu plus loin : si on tient compte de ces différents éléments, on est amené à ré-évaluer les satisfactions respectives du donneur et du receveur. L'un des arguments de la perte sèche est que, si le donneur retire une satisfaction de donner à offrir, il n'y a pas de raison que celle-ci soit moins importante s'il donne de l'argent. Il y a pourtant tout lieu de penser le contraire : pour des parents offrir The Legend of Zelda : Spirit Tracks ou de l'argent n'est certainement pas la même chose, puisqu'avec l'argent, leur enfant pourra peut-être aller s'acheter cet horrible jeu qu'est GTA IV alors que Nadine Morano dit que c'est pas bien pour les jeunes (notons que cet exemple n'est pas très pertinent : n'importe qui de rationnel reconnaîtra qu'un Zelda est, par essence, infiniment plus satisfaisant que n'importe quel autre jeu). Le contenu du cadeau a donc une influence décisive sur la satisfaction du donneur.

D'ailleurs, le choix du cadeau vient manifester la qualité du lien que l'on entretient avec la personne. Ainsi, Theodore Caplow, dans un article consacré à la pratique des cadeaux de Noël dans la ville américaine de Middletown("Les cadeaux de Noël à Middletown. Ou comment faire respecter une règle sans pression apparente ?", Dialogue, 1986), montre comment la qualité des cadeaux manifeste les normes familiales : faire un plus beau cadeau à son cousin qu'à son frère n'est pas acceptable, sauf si l'histoire familiale justifie une préférence pour le premier sur le second. La cadeau apporte donc de la satisfaction parce qu'il exprime la force d'un lien. Il n'est pas forcément très bon, pour la satisfaction des individus, que cette force s'exprime en valeur monétaire. D'une part, elle rend les dons beaucoup plus mesurables, quantifiables, comparables entre eux, ce qui n'est pas forcément le sens attendu du don : au contraire, le don peut avoir besoin de se vivre dans la négation de sa valeur matérielle, afin que l'obligation de rendre ne soit pas trop manifeste – sinon, on peut se sentir humilié par un don d'argent trop important, qui implique que l'on ne pourra pas rendre autant. D'autre part, la valeur accordée à un bien peut être subjectivement et relationnellement plus grande que son prix : trouver un objet désirée par la personne a plus de valeur que le prix de l'objet lui-même : un livre d'occasion peut, par exemple, n'avoir qu'une valeur monétaire minime, mais par le sens qu'il porte quant à la relation entre les deux personnes, sa valeur peut être incommensurable. A ce moment, le contenu du cadeau, c'est-à-dire l'objet et non son prix exprimé en monnaie, peut avoir une influence décisive sur la satisfaction de celui qui le reçoit.

Au final, la monnaie n'est peut-être pas un aussi sûr moyen de maximiser la satisfaction des individus que ne le prétend le raisonnement de la perte sèche. Cela parce que les économistes ont tendance à prendre la monnaie comme un facilitateur d'échange en oubliant tout ce que ces derniers exigences de technologies sociales : pour qu'un bien puisse circuler, il faut d'abord qu'il soit mis en position de l'être. Il est des choses qui ne se vendent pas, d'autres qui ne s'échangent même pas, ou pas n'importe comment, n'importe quand ou avec n'importe qui. Comprendre l'économie implique que l'on comprenne aussi comment se dessinent et se répartissent ces systèmes d'échanges. En attendant, l'idée de perte sèche doit être pris pour ce qu'elle est : un joli exercice intellectuel, pédagogiquement utile pour tous ceux qui enseignent l'économie et pour ceux qui l'apprennent. Mais pas pour une condamnation sans appel de la soi-disante « irrationalité » de certains de nos comportements les plus quotidiens.

Note 1 : Mes collègues économistes me pardonneront de ne pas avoir exprimé tout ça avec des fonctions, des équations, et tout le bazar, mais j'avoue que j'ai un peu la flemme (bien sûr que j'en suis capable).
Note 2 : Les responsables marketing de Nintendo, Mastercard, Microsoft, Wizard of the Coast, Rock Star Games, Fox Television, Ebay, ainsi que Jim Davis sont priés de me contacter par mail pour qu'on s'arrange (pour la Fox, je veux bien une dédicace de Matt, thanks).

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