Entre les murs (1) : la violence du rire

Posons les choses de façon simple : 1) je suis prof ; 2) j'ai un blog ; 3) je suis français. Trois raisons chacune suffisante pour aller voir le film Entre les murs, de Laurent Cantet, et avoir un avis dessus. Avis que je donnerais en deux parties, afin de bien sérier les problèmes. Voici donc la première, qui traitera du message du film et de quelques réactions du public.




Commençons par le commencement : est-ce que Entre les murs est un bon film ? Oui, c'est même une véritable réussite cinématographique. La réalisation est dynamique, les acteurs sonnent justes et sont crédibles, le scénario solide et bien construit. L'effet de réel qui en ressort est particulièrement fort, ce qui pourrait amener, d'ailleurs, à oublier que nous avons affaire à un film à thèse, et un bon, et non à un documentaire. Au vu de certaines réactions ou commentaires complètement à côté de la plaque, on se rend compte que cela a été le cas plutôt deux fois qu'une. Mais tout cela a déjà était dit, beaucoup mieux que je ne saurais le faire.


Discutons donc de cette thèse du film justement, de son message. C'est bien là-dessus que je voudrais me centrer le temps de deux notes. L'école que décrit Entre les murs est une école étonnamment ambiguë : elle est certes en crise, mais pas comme on l'entend généralement ou comme on voudrait s'y attendre. Elle n'est pas rongée par le « pédagogisme », ni par la délinquance et les affrontements « ethnico-religieux », ni par le libéralisme ou quoi que ce soit. Comprendre le propos, finalement assez juste, du film sur la crise de l'école nous occupera pendant toute la deuxième note (ça, c'est du teaser).


Pour l'instant, je voudrais m'arrêter sur un point. L'école d'Entre les murs est une école où s'exerce une très grande violence : violence verbale, bien sûr, des élèves s'invectivant entre eux en termes plus ou moins choisis, violence physique d'un élève quittant le cours contre l'avis de son enseignant et en blessant, involontairement, une camarade, violence des sanctions appliqués aux élèves déviants... Mais c'est une autre forme de violence, une violence bien particulière, qui innerve tout le film : la violence symbolique. L'expression nous vient de Pierre Bourdieu, qui s'est longuement consacré à la compréhension de l'école. Qu'est-ce donc que la violence symbolique ?


« La violence symbolique, c'est cette violence qui extorque des soumissions qui ne sont même pas perçues comme telles en s'appuyant sur des « attentes collectives », des croyances socialement inculquées. Comme la théorie de la magie, la théorie de la violence symbolique repose sur une théorie de la croyance ou, mieux, sur une théorie de la production de la croyance, du travail de socialisation nécessaire pour produire des agents dotés des schèmes de perception et d'appréciation qui leur permettront de percevoir les injonctions inscrites dans une situation ou dans un discours et de leur obéir. » [Bourdieu, Raisons pratiques, 1994]


En un mot, la violence symbolique est l'imposition d'un modèle culturel qui dissimule les rapports de classe et les inégalités. Loin d'être une violence explicite, elle se fait de façon beaucoup plus douce, au point d'être intégrée par les individus et d'être acceptée par eux. Il s'agit donc du processus par lequel s'incorpore – au sens propre, dans le corps – un rapport de domination au sens weberien. Weber définit en effet la domination comme les chances de trouver quelqu'un de disposer à obéir – à la différence du pouvoir qui correspond simplement aux chances d'obtenir un comportement donné d'une autre personne. En un mot, la violence symbolique, comme la violence « classique » si on peut dire, permet d'exercer un pouvoir sur les individus, mais elle se différencie par le fait qu'elle fait intégrer aux individus la légitimité de ce pouvoir.


Le film montre en partie les ratés de cette forme de violence : ce sont les élèves contestant l'utilité d'apprendre l'imparfait du subjonctif par exemple. Le pouvoir d'inculcation légitime de l'école, particulièrement puissant à l'époque où Bourdieu, avec Passeron, mettait au point le concept (dans La reproduction, en 1970) est nettement affaibli, ce qui révèle tout l'arbitraire de cette violence et oblige l'enseignant à reconstruire la légitimité à la fois de son enseignement et de sa fonction. D'où, d'ailleurs, l'investissement personnel du personnage dans sa relation pédagogique avec les élèves – qui aura, je pense, hérissé le poil de bon nombre d'enseignants, dont moi-même : puisque son autorité et son rôle ne vont plus de soi, il doit passer par d'autres formes de légitimité, comme la légitimité charismatique weberienne. A la réflexion, je ne peux m'empêcher de penser : face au même public, aurais-je agis différemment – sous-entendu « mieux » ? Je ne peux l'affirmer. Mais je n'en trouve que plus agréable d'avoir vu un film qui rend compte des doutes, des hésitations et des erreurs que connaît un enseignant.


Le film montre aussi quelques « réussites » de la violence symbolique : c'est le cas de l'élève, déléguée de classe qui plus est, qui ne cesse de faire des remarques désobligeantes sur les capacités scolaires et intellectuelles de ses camarades. L'ordre scolaire ne va certes plus tout à fait de soi, mais il constitue encore une ressource importante pour ceux qui savent ou qui veulent le mobiliser. Sa légitimité est donc affaiblie parce que d'autres sphères de légitimité, en particulier celle des médias et de la culture jeune, se sont fortement développées – voir la deuxième note, très bientôt – mais elle n'a pas complètement disparue. Violence symbolique de l'enseignant lui-même, dévalorisant – en la renvoyant à son aspect commercial et moutonnier – en toute bonne foi la culture propre à un élève venu défendre, lors d'un exercice oral d'argumentation, son look « gothique ». Elle s'applique aussi fortement aux parents, désireux de voir leurs enfants réussir, même lorsqu'ils maîtrisent mal les codes scolaires, qu'il s'agisse de la mère qui veut à tout prix envoyer son enfant à Henri IV, acceptant ainsi les inégalités scolaires fortes, ou de celle qui essaye de défendre tant bien mal, et dans une langue étrangère, son fils face à un conseil de discipline dont elle ne saisit pas tout. C'est à cette occasion que l'on saisit le mieux à quel point cette forme de violence passe par le langage : les différences de niveaux de langage entre le système scolaire, le monde des élèves et les parents sont au coeur de cette violence et de cette imposition. François Marin/Bégeaudeau a donc bien raison de vouloir aider ses élèves à naviguer d'un niveau à l'autre, mais la chose est difficile quand l'école elle-même est en proie au doute, à celui de ses animateurs, comme l'enseignant qui « craque », ou de ses usagers.


Il faut donc souligner que cette violence symbolique, loin de constituer une caractéristique de l'école contemporaine, un maux actuel, est inhérente à l'activité d'apprentissage. Elle n'est pas devenue plus forte dans la période récente, mais seulement plus visible. La perte de légitimité de l'école, qui est le principal facteur de crise, comme nous le verrons dans la prochaine note sur le sujet, rend cet arbitraire culturel beaucoup moins acceptable par les élèves. D'où l'activité constante de négociation de l'enseignant avec ses élèves et sa classe. Mais là encore, il ne s'agit pas vraiment d'une nouveauté : la salle de classe a toujours été, comme le souligne à l'envie l'interactionnisme symbolique américain (voir l'une des récentes chroniques de Cyril Lemieux sur le sujet), un lieu de négociation du pouvoir, de conflits et d'affrontements, où la régulation est beaucoup plus locale, négociée et encadrée par des rapports de force qu'on veut bien le croire. Ce qui fait plus assurément le propre de la période récente – c'est du moins, je pense, tout le propos du film – c'est que faute de pouvoir recourir aisément à cette violence symbolique, l'école est de plus en plus contrainte de recourir à la contrainte physique, c'est-à-dire l'exclusion.


Si le film parle bien de quelque chose, c'est de cette école qui, faute de pouvoir appliquer pleinement sa violence légitime, en vient à recourir à des formes plus directes de violence. C'est l'histoire d'un « ratage » : face à un élève que l'on ne parvient pas à acculturer suffisamment aux normes scolaires, sans doute parce qu'il ne dispose pas de suffisamment de dispositions sociales – dans sa famille, dans son entourage, mais aussi dans son établissement et sa classe où la situation est globalement la même pour tous – pour cette acculturation, la seule solution qui reste à l'institution est de le « mettre dehors ». Chacun sait que la solution est mauvaise, qu'il n'y a que très peu de chances qu'il en ressorte quelque chose de positif, mais il y a alors un choix terrible à faire entre la sauvegarde du système, qui n'est pas en échec total puisque certains élèves réussissent très bien, et l'avenir d'un élève, sur lequel on n'a dans tous les cas aucune certitude. La violence de l'Etat arrêtant des parents immigrés aux portes d'un établissement scolaire fait ici écho de façon funeste, et difficilement supportable pour les enseignants, à celle de l'école elle-même.


Finissons cette note en soulignant un point beaucoup plus inquiétant. J'ai vu le film dans une salle du 5e arrondissement de Paris. Je pense donc légitime de faire l'hypothèse que la population – assez nombreuse – qui s'y trouvait était assez éloignée, d'un point de vue social, de celle mise en scène par le film. Et je ne peux que dire à quel point j'ai été choqué par certains rires. Bien sûr, j'ai moi aussi esquissé des sourires à certains moments – par exemple lorsqu'un élève récitant son auto-portrait y intègre l'idée qu'il n'aime pas Materazzi – mais je me suis vite repris, comme je le fais en classe puisque je m'y interdit d'émettre un jugement négatif sur autre chose que le travail des mes élèves. Mais c'est par la suite, lorsque la mère de famille face au conseil de classe se réfugie dans les seuls mots français qu'elle connaît - « Madame, monsieur » si je me souviens bien – que les rires à gorge déployé de la salle m'ont semblé particulièrement mal venu. La violence culturelle tourne ici à plein. Une mère, même drapée dans sa dignité, apparaît comme risible si elle ne maîtrise pas les codes culturels de l'école, se référant, pour son malheur, au registre du « bon fils » et non à celui du bon citoyen ou du bon élève. La scène dénonce justement la façon dont cette violence symbolique outre-passe ses prérogatives à s'appliquant aussi fortement à ceux que l'école aurait vocation à aider, manquant ainsi à ses objectifs « républicains » d'intégration. Ces rires ne peuvent que m'inquiéter : ils montrent en effet que tout le propos du film n'est pas compris. Et que la violence symbolique, même en crise de légitimité auprès de ceux à qui elle s'applique, est toujours aussi forte du côté de ceux qui l'exercent.


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Trop la classe

Je reviens tout juste du Festiblog, 4ème édition, petit événement parisien avec plein de blogueurs qui font des dessins pour les gens qui passent. J'y ai rencontré le fort sympathique Surimi Bleu qui a eu la gentillesse (en même temps, il était là pour ça et moi aussi) de me faire ça :





Au cas où ce ne serait pas clair, il s'agit de ma modeste personne devenant prof de prépa - ce qui dévoile certains de mes rêves les plus secrets (surtout si les menaces qui pèsent sur les SES continuent à se préciser). Un jour, peut-être, ce dessin correspondra enfin à la réalité (pour l'instant, je me contente de terroriser mes petits lycéens). Pour comprendre tout le sel de la dédicace, il faut savoir que Surimi Bleu est un petit khagneux - pour ceux qui l'ignore "khagneux" est un synonyme de "futur prof".

Et ben c'est trop la classe d'avoir ce dessin, je trouve. Alors pour le remercier, allez donc lui rendre visite (sur son blog, hein), particulièrement pour lire la meilleure explication de ce qu'est une prépa que j'ai jamais lu et une représentation réaliste de ce qu'est un concours (en tout cas, c'est bien comme ça que je me le représente). Et moi je vous retrouve bientôt pour de nouvelles aventures.

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Mais il est où ? Mais il où ? Mais il est où Yvon Gattaz (tralalala)

Franchement, c'est la question que je me pose lorsque j'entends ça :

L'autorégulation pour régler tous les problèmes, c'est fini. Le laissez-faire, c'est fini. Le marché tout-puissant qui a toujours raison, c'est fini.


Ils sont où, les Yvon Gattaz, Michel Pébereau et autres membres de l'Académie des Sciences Morales et Politiques ? Et plus généralement ceux qui ne supportent que l'on donne une image négative des marchés ou du capitalisme ?


Je ne soutiens pas le propos de Nicolas Sarkozy, qui me semble doublement excessif. Excessif d'abord parce que le marché tout-puissant est un mythe qui n'a jamais existé, le marché ayant toujours besoin de différents soutiens, politiques et sociaux, ce qui ne l'empèche pas d'être une institution efficace dans bien des cas. Excessif ensuite parce que l'appel à la "moralisation" du capitalisme est aussi beau que creux, se plantant complètement dans l'analyse. Il n'y a qu'à voir comment la suite du discours s'en prend aux parachutes dorés qui, malgré tout ce que l'on peut en penser, n'ont pas grand chose à voir avec la crise actuelle. D'une façon générale, d'ailleurs, les appels à la morale me fatiguent, d'où qu'ils viennent. Ils ont un parfum de facilité qui ne peut me satisfaire. La question ne devrait pas être celle du moral ou de l'immoral, mais de l'efficace ou de l'inefficace. Parce que c'est un système économique efficace qui donnera un logement à ceux qui l'ont perdu, pas un système "moral".

Quoiqu'il en soit, il est toujours bon de rappeller que si les français ont quelques problèmes avec les mots "capitalisme", "marché" ou plus généralement "économie", c'est certainement moins à cause de leurs enseignants qu'à cause de leurs hommes politiques et de leurs journalistes - ces derniers parlant plus souvent des discours sur l'économie que de l'économie elle-même.

Rien de neuf sous le soleil, donc.

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Un cercle vicieux de la réglementation bancaire ?

Face à la crise économique, financière et bancaire, qui se joue actuellement, de nombreuses voix, plus ou moins autorisées, se font entendre pour demander plus de réglementation, plus d'intervention de l'Etat, plus de contrôle sur le fonctionnement des marchés financiers, décidément bien incapables de se réguler seuls. Certes, mais la réglementation est-elle une solution aussi efficace que l'on veut bien le dire ? Si les marchés sont un mode de coordination qui a des défauts, n'est-ce pas également le cas de l'action de l'Etat ? Ces demandes sont-elles véritablement une solution au problème ou, au contraire, en font-elles parties ? Quelques réflexions à l'aide de la sociologie des organisations pour y voir un peu plus clair.




Il faut tout d'abord noter que le secteur bancaire, qui est quand même au coeur de la tourmente depuis le début de l'histoire, est loin d'être le moins régulé qui soit, bien au contraire. On peut même que son encastrement(-étayage) juridique est tout à fait significatif, ne serait-ce que par les accords de Bâle II. Mais alors, me demandera-t-on, pourquoi une crise de cette ampleur a-t-elle pu se déclarer dans ce cadre ? J'y viens.


Ces réglementations passent par la formulation de règles générales, comme les différents ratios prudentiels. Ces règles ne poseraient pas de problèmes si elles s'appliquaient telles qu'elles. Mais l'un des grands apports de la sociologie des organisations est de montrer que cela n'est, tout simplement jamais le cas, et même que les règles générales peuvent avoir des conséquences tout à fait inverse à ce qui est attendu. Cela parce que les différents acteurs poursuivent des objectifs qui leur sont propres et cherchent donc à manipuler les règles dans le sens qui les avantage.


Évidemment, les différents acteurs du système bancaire ne font pas parti de ce que l'on appelle généralement une organisation. Cependant, dans la mesure où on s'intéresse à la façon dont les pouvoirs publics cherchent à organiser l'action des autres acteurs, ce problème peut s'appréhender avec les outils de l'analyse stratégique de Michel Crozier. En effet, depuis Le pouvoir et la règle (1993), de Erhard Friedberg, co-auteur avec Crozier du programmatique L'acteur et le système (1977), cette tendance théorique s'est tournée vers une sociologie générale qui ne se limite pas à l'étude des organisations telles qu'elles sont constitués, mais pose plus nettement la question de l'échelle pertinente d'appréhension de l'action. Le problème général est celui de la coopération que pose toute action collective. La question de la régulation des banques – ou de tout autre ensemble d'acteurs économiques – relève bien sûr de cette problématique : il s'agit de faire coopérer des acteurs de l'économie avec les organisations étatiques, et entre elles.


En partant du principe que les acteurs, au sein des organisations – prises donc au sens large d'actions organisées – disposent de marges d'action par lesquels ils cherchent à gagner du pouvoir, Michel Crozier a mis en jour ce que l'on connaît aujourd'hui comme cercle vicieux de la bureaucratie. Forgé sur la base d'enquête réalisées dans des administrations françaises – la Poste et la Seita – ce mécanisme se révèlent cependant utile pour comprendre ce que signifient aujourd'hui les demandes de nouvelles réglementations.


Le cercle vicieux de la bureaucratie fonctionne en cinq temps : 1/ afin d'assurer la coordination des actions des différents membres de l'organisation, des règles générales et impersonnelles sont mises en place ; 2/ ces règles ne peuvent pas tout prévoir : elles mettent donc en place des zones d'incertitude, c'est-à-dire des espaces que certains acteurs peuvent utiliser pour augmenter leur pouvoir au sein de l'organisation ; 3/ ces acteurs vont utiliser ces zones pour créer de nouvelles relations informelles, c'est-à-dire non prévues par les règles générales ; 4/ dans ces nouvelles relations, certains acteurs sont lésés : ils y perdent en terme de pouvoir ; 5/ par conséquent, ils vont faire pression pour obtenir de nouvelles règles générales, qui vont créer de nouvelles zones d'incertitudes, etc. On repart ici à la séquence 1. En un mot, pour Crozier, la bureaucratie engendre la bureaucratie, les règles engendrent les règles, et l'ensemble est inefficace.


Il ne s'agit évidemment pas de dire que le système bancaire actuel ressemble à une bureaucratie – surtout dans le sens que Michel Crozier met derrière ce mot. Mais on peut estimer que les demandes actuelles de réglementations s'inscrivent dans un cercle vicieux de ce type-là. En effet, la crise des subprimes commencent en partie du fait des insuffisances des règles de protection prudentielles : les services bancaires se sont en effet avérés capables de faire passer une bonne partie de leur activité relative aux subprimes en « hors-bilan », c'est-à-dire là où elle n'était pas prise en compte par les dits ratios. De plus, toutes les activités de contrôles dans ce secteur finissent par buter sur un problème relativement simple : les contrôleurs disposent de moins de moyens et sont moins bien payés que ceux qu'ils doivent contrôler. La fameuse affaire Kerviel découle en partie de ce problème. En un mot, l'existence de ces règles et de ces contrôles témoignent de l'existence de zones d'incertitudes que les acteurs s'empressent d'utiliser. Les règles générales – internationales dans le cadre des accords de Bâle, excusez du peu – font l'objet de réinterprétation et d'adaptation locales qui les rendent moins efficaces voire carrément contre-productives.


Dans cette perspective, la demande actuelle d'une « reprise en main » des marchés par le politique peut se lire comme l'une des séquences d'un cercle vicieux de la réglementation bancaire. Il est tout à fait probable que ces règles ne fassent que créer de nouvelles zones d'incertitudes, en rendant les activités bancaires et financières encore plus compliquées qu'elles ne le sont à présent.


Dire qu'il faut faire quelque chose, qu'il faut une intervention, un encadrement, tout cela n'est que considérations oiseuses et bien peu intéressantes, si ce n'est dans une perspective de militantisme politique plus ou moins assumés. Comme le rappelle fort bien C.H. dans une note par ailleurs passionnante, les marchés financiers sont déjà encastrés juridiquement, puisqu'en tant qu'institutions, ils ne pourraient tout simplement pas exister sans un tel encadrement. La question qui se pose est celle des règles que l'on met en place, non de la nécessité de règles. Et ces règles ne sont pas simples en définir dès que l'on sort d'une opposition stérile entre marchés et Etat qui pare l'un de tous les vices et l'autre de toutes les vertus (dans un sens ou dans l'autre). La question à l'ordre du jour est moins celle de la fin ou non du néo-libéralisme au profit d'une réglementation qui changerait soudainement le monde mais plutôt celle de savoir quelle réglementation peut permettre en l'ensemble de limiter les crises – sans qu'il soit assuré qu'une solution optimale existe. Il n'est d'ailleurs pas sûr que l'on puisse sortir de ce fameux cercle vicieux. Rendez-vous à la prochaine crise.


Pour aller plus loin :

Claudette Lafaye, Sociologie des organisations, Coll. 128, Armand Colin, 2007

Et la dernière note de Pierre Maura, piqure de rappel sur la différence régulation/réglementation, piqure bienvenue puisque je m'étais moi-même emmêlé les pinceaux. Du coup, je viens de corriger.


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Roger Guesnerie dans Alter Eco

A lire absolument pour tous ceux que ces questions intéressent : l'interview de Roger Guesnerie, président de la commission à l'origine du fameux rapport, sur le site d'Alternatives Economiques. On en sort avec les idées beaucoup plus claires sur ce qui est proposé, et, dans mon cas, on n'envisagerait même de se laisser aller à une forme d'optimiste (vous noterez ma prudence...).


Je disais dans mon dernier billet que je préférais négocier avec Roger Guesnerie qu'avec Michel Pebereau. Je pense que la simple comparaison entre les propos des deux hommes sur les sciences économiques et sociales suffit à expliquer pourquoi. Roger Guesnerie est un homme de science, mesuré, précis et connaissant bien le problème. Michel Pebereau, malgré ses compétences indiscutables en matière d'économie, n'hésite pas à adopter un discours beaucoup plus idéologique, sur le thème de la "négativité" de notre enseignement et s'avère n'avoir qu'une connaissance très partielle des SES. En adepte de la raison, de la discussion et de l'argumentation, mon choix n'est pas difficile à deviner.

Quelques extraits de l'interview qui font du bien dans un débat où, trop souvent, l'incompétence s'est disputé avec la mauvaise foi :

Si vous vous intéressez aux sciences sociales, c'est tout de même parce que ça permet de comprendre la société !


Il n'est en effet pas inutile de rappeler que les sciences sociales servent, avant tout, à comprendre la société telle qu'elle est, et non à former des adeptes de l'entreprise ou de l'altermondialisme. Cela ne veut pas dire que les entreprises ou les altermondialistes ne peuvent pas avoir recours aux sciences sociales - et ils y ont même intérêt s'ils veulent un tant soit peu comprendre ce qui se passe - mais simplement que les savoirs produits par ces sciences ne peuvent se juger et se justifier à cette aune-là.

Sur les objectifs des SES :

Les objectifs de l'enseignement de Sciences économiques et sociales doivent demeurer de former le futur citoyen, de le préparer aux études supérieures et au-delà à l'entrée dans la vie professionnelle. Comme tous les enseignements du lycée. Ce qu'affirme le rapport est qu'il n'y a pas de contradiction entre l'objectif de formation citoyenne et celui de préparation aux études supérieures et qu'on peut améliorer l'enseignement des Sciences économiques et sociales sur ces deux plans.


Tranchant avec ce que j'avais compris à la lecture du rapport (ce qui confirme le rôle de l'interprétation en la matière), Roger Guesnerie affirme que les deux objectifs principaux des SES - former le citoyen et former aux sciences sociales - sont conjoints et qu'il n'y a donc pas de difficultés particulières à les tenir. Pour ma part, j'ai tout de même, dans ma pratique, le sentiment d'un tension entre les deux. Mais cette tension n'interdit pas des synergies : la formation à la citoyenneté permet d'intéresser les élèves et la connaissance des sciences sociales est, bien évidemment, indispensable si on veut être un citoyen.

Sur les "fondamentaux" :

Plus qu'une hiérarchie des priorités, j'y vois une exigence d'un bon algorithme de la construction des programmes. La difficulté n'est pas de définir les grandes questions, les grands thèmes qu'on souhaite voir traiter. Chacun s'accorde pour dire qu'il faut étudier par exemple la consommation, le marché du travail et l'emploi, l'entreprise, etc. même si l'ordre dans lequel il faut traiter ces thèmes n'est pas évident. La vraie difficulté, c'est de définir la liste des concepts, des outils qu'on veut voir maîtrisés par les élèves, puis, à partir de cette liste, de voir comment l'articuler avec les grands thèmes, en s'efforçant d'aboutir à un parcours cumulatif, qui croise intelligemment regard sur le monde et l'apprentissage des bases des cultures disciplinaires économiques et sociologiques.


L'expression "fondamentaux" ou "retour aux fondamentaux" a souvent été utilisé, en enseignement, pour désigner le retour à un enseignement très désincarné, se concentrant sur quelques outils ou concepts sans se soucier véritablement du sens que l'élève peut trouver dans les activités d'enseignement. Cela sur la conviction qu'il faut apprendre la "base" avant tout autre chose. L'utilisation de cette formule dans le rapport Guesnerie avait de quoi inquiéter, surtout concernant un enseignement dont la plus-value en terme de sens est l'une des grandes qualités. On peut ici être rassuré : les fondamentaux concernent avant tout la conception des programmes et non les activités mises en oeuvre avec les élèves.

Sur le croisement des regards entre science économique et sociologie :

Il n'y avait pas unanimité sur ce point entre nous. Cela dit, le rapport considère qu'il faut conserver le double regard de l'économie et de la sociologie. En revanche, il constate que le recours à chacune de ces disciplines peut varier selon les objets étudiés. Les deux regards sont nécessaires pour comprendre l'entreprise ou la consommation. En revanche, on peut penser qu'il faut voir plutôt la famille sous l'angle sociologique. On n'est pas forcément obligé d'étudier Gary Becker au lycée !



Le croisement des regards n'est donc pas à abandonner selon Roger Guesnerie, mais juste à préciser et à ne pas systématiser. Cela décevra peut-être certains, mais, en l'attente de l'apparition d'une science sociale générale et unique parvenant à articuler les apports des différentes disciplines actuellement en vigueur, c'est sans doute la proposition la plus raisonnable. La rencontre entre discipline est bien évidemment passionnante et essentielle - et je suis moi-même un adepte de sociologie économique. Mais elle est aussi difficile, et on peut légitimement penser que, sur certains points, elles risquent plus de gêner des élèves qui découvrent et les sciences sociales en général et les disciplines en particulier.

Les choses sont bien sûr loin d'être gagnées, et cette interview ne peut calmer mes inquiétudes sur la réforme qui approche - je n'ai aucune envie d'enseigner du droit par exemple (de la sociologie du droit oui, de la science politique aussi, du droit non), simplement parce qu'il y a des gens dont c'est le métier et qui seront bien meilleur que moi à cet exercice. Mais il faut reconnaître que ça fait du bien...

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[Une heure de lecture #6] En attendant la réforme

Comme la note sur le busing et la mixité sociale prend un peu de retard – comme d'habitude, j'étais parti sur un truc simple et court, et je me retrouve à faire un long post, se référant à bien plus de travaux que prévus... - je vais vous reparler un peu de sciences économiques et sociales en signalant quelques liens intéressants.




Commençons par le commencement : Alain Beitone a ouvert un site – Eloge des SES (serait-ce un hommage à mes premiers posts sur le sujet ?) - qui rassemble un certain nombre de ses textes sur les SES. Une source très intéressante pour tous ceux qui cherchent à se faire une opinion sur le sujet : Alain Beitone prend le temps d'argumenter ses différents points de vue et pose souvent des questions intéressantes et importantes. A consulter absolument.


Au passage, Alain Beitone a lancé, durant l'été, un appel pour les SES, intitulé « le rapport Guesnerie et l'avenir des SES ». Sur la base d'une lecture assez proche de la mienne – pour résumer, malgré des passages ambigus et quelques formulations malheureusement, le rapport Guesnerie est d'une toute autre nature que les critiques généralement relayés par la presse – l'appel propose d'utiliser ce rapport pour les discussions futures sur l'avenir des SES, entendu qu'il insiste sur les réussites de cet enseignement et sur sa dimension proprement scientifique. En gros, je préfère que les débats se fasse avec Roger Guesnerie, homme de science, qu'avec Michel Pébereau, nettement moins bien disposé à notre égard. J'ai donc naturellement signé le texte, comme un nombre significatif de mes collègues et d'universitaires, économistes, politistes et sociologues de toutes tendances.


J'en profite pour faire quelques remarques complémentaires. J'avais, dans ma note de lecture du rapport Guesnerie, posé la question de l'utilisation des rapports comme méthode politique. Je ne peux que reprendre ici cette critique : un rapport est sorti et on ne sait toujours pas ce qu'il va en ressortir. D'une part, le principe même d'une commission pose problème, dans la mesure où il n'est pas si facile d'en faire ressortir une position commune lorsque ses membres sont trop éloignés les uns des autres. D'autre part, la lecture du rapport devient elle-même un enjeu, ce qui donne un poids beaucoup trop important à la presse et donc aux acteurs qui ont des liens forts avec celle-ci – « leurs entrées » comme on dit. L'appel lancé par Alain Beitone, mais qui ne lui appartient plus vraiment au vu de la liste des signataires, s'inscrit dans ce contexte : il s'agit d'une tentative d'influencer l'interprétation du rapport. La multiplication des pétitions a sans doute à voir avec ce phénomène de gouvernement par les rapports et les commissions.


Sur ce même thème, le journal du MAUSS – le Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales – a publié plusieurs contributions à propos des SES. Même si j'avoue ne pas avoir de sympathie scientifique particulière pour les options prônés par le MAUSS, en particulier sur sa normativité revendiquée, il me semble nécessaire de les signaler : « Le rapport Guesnerie et la liquidation des SES » de Christian Laval, dont le côté intransigeant souligne bien l'enjeu d'interprétation que j'évoquais précédemment, « Reflexions autour du "rapport Guesnerie" pour un avenir radieux des SES », de Sylvain Dzimira, qui s'interroge sur le croisement des regards économiques et sociologiques, et une correspondance entre Alain Beitone et François Vatin que je n'ai pas fini de lire mais qui me semble de la plus haute importance.


Le texte proposé par Christian Laval, qui ne m'a pas franchement convaincu, se termine en évoquant la résistance possible des élèves, des parents et des citoyens à la « liquidation » des SES. Je ne peux qu'être sceptique : Xavier Darcos annonce une véritable tempète sur l'éducation nationale, et les élèves, parents et citoyens risquent d'avoir bien d'autres choses à sauver en plus des SES, et il leur faudra faire des choix... Les enseignants de SES doivent donc commencer par compter sur eux-mêmes et sur leur capacité à convaincre. Certains seront aussi, peut-être, tenté d'attendre 2012 pour sanctionner politiquement et de façon globale les véritables artisans de la réforme qui vient, ce qui autorise à une attitude aussi intransigeante que possible d'ici là. Mauvais calcul à mon avis lorsqu'on garde en tête l'expression célèbre d'un certain économiste : « à long terme, nous serons tous morts ». La sauvegarde des SES se joue malheureusement ici et maintenant, pas dans un hypothétique avenir dont, incertitude radicale oblige, nous ne savons que bien peu de choses. A tous ceux qui ont quelques attachements à un enseignement de sociologie et d'économie rigoureux et scientifique, c'est maintenant que les choses se jouent : restons donc vigilant.


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One hour of pain

Trop la classe : mon dernier billet - ma réponse au tag/mème "Why blog ?" - a fait l'objet d'un digest en anglais par Christine Monnier sur The Global Sociology Blog. Me voilà un auteur traduit. Mon ego avait bien besoin de ça, tiens.


J'en profite pour signaler deux petites choses en passant : 1/ Tom Roud suit l'évolution de la chaîne depuis cette page. Le but ? Etudier la propagation d'un mème. J'avoue éprouver un certain sceptiscisme par rapport aux projets de la mèmetique - bien que l'idée ait été réutilisé dans un épisode de Gen13, ce qui est quand même assez classieux. Mais le projet m'a l'air intéressant et je suis ça avec attention : ce sera peut-être l'occasion de changer d'avis. 2/ Christine Monnier anime, avec d'autres enseignants de sociologie, un site qui ne devrait pas tarder à rejoindre mes liens : The Sociological Hub. C'est en anglais et c'est plein de bonnes choses. La page de liens vers des blogs anglophones risque de me faire prendre du retard sur mon travail. Allez donc y faire un tour, ça vaut le coup.

Retour des notes "normales" dans la semaine : je vous parlerais de busing, de carte scolaire et de mixité sociale.

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Why blog ?

Tiens, c’est vrai, ça : why blog, au fait ? Le Doc me propose de répondre à cette difficile question dans le cadre d’une nouvelle chaîne, après que l’idée ait été lancée par Tom Roud (si j’ai bien suivi). Un petit moment de réflexivité, donc, quoi de mieux pour ouvrir la saison 2 d’Une heure de peine ? En effet, après une pause estivale, légèrement prolongée par le grand rush de la rentrée, me voici de retour sur la blogosphère.




Why blog ? Le problème, lorsqu’on prétend parler de sociologie, c’est que ce genre de question appelle une réponse un peu particulière – par rapport à celle que peut se permettre de donner le non-patricien des sciences sociales, s’entend. Difficile, en effet, de perdre cette seconde nature qu’est le regard sociologique : ne pas s’en tenir aux discours, chercher à expliquer et à comprendre les comportements, y compris le sien. A côté des justifications « officielles » que je veux bien me donner, il me faudra donc me plier à un petit exercice de « socio-analyse ». Et comme on n’échappe pas à sa formation, je classerais mes raisons de bloguer en trois parties.

1. Des raisons personnelles

Commençons par le commencement : je blogue tout d’abord parce que j’aime écrire et donner mon avis et que le blog me permet de le faire plus rapidement devant un public plus vaste de ce que m’offriraient les procédures classiques (du moleskine à la publication…). Etant donné que j’écris de toute façon, le fait de ne pas bloguer reviendrait donc à supporter un coût d’opportunité relativement important, puisque l’activité n’a qu’un faible coût : mettre en forme des notes et des idées qui seraient de tout façon produite… (le regard de l’économiste est ma troisième nature).

Mais bloguer à un autre avantage : avant de m’y mettre, j’ai passé deux ans à préparer l’agrégation, soit deux ans à lire (beaucoup), à ficher (encore plus) et à essayer d’aller en profondeur dans toutes sortes de débats. L’oral de l’agrégation n’ayant pas, à proprement parler, de programme, j’ai eu l’occasion de m’intéresser à à peu près tous les débats de la sociologie et de l’économie, qu’ils soient scientifiques ou plus généraux. La vie d’enseignant offre moins d’incitations à ce genre d’activité : il est tout à fait possible de rester relativement à l’écart du cœur brûlant des avancées scientifiques, les programmes évoluant nécessairement moins vite que la recherche (mais peu d’enseignants font ce choix). Bloguer est un moyen de m’obliger, par le contrôle social qu’exercent les lecteurs et surtout les autres blogueurs, à me tenir au courant de tout ce qui se passe, que ce soit dans le cadre de la science ou dans le monde « social » en général.

2. Des motivations sociales

Si l’on peut appeler « action sociale » une action qui se rapporte à autrui, comme dirait ce bon vieux Max, alors le fait de bloguer relève, dans mon cas comme dans les autres, de cette catégorie : je cherche à m’adresser aux autres et je conçois mon comportement (ce sur quoi j’écris, la façon dont je l’écris, etc.) en fonction d’eux. Ma première motivation est de faire connaître la sociologie, de la vulgariser au sens noble du terme (qu’il vaudrait mieux, d’ailleurs, remplacer par « valoriser », termes moins péjoratif, les sciences sociales ne devenant utiles qu’à la condition de sortir du champ strictement scientifique). De ce point de vue, le fait que l’un de mes premières lectures sociologique ait été Voyage en grande bourgeoisie, qui traite longuement de ces questions, n’est sans doute pas innocent. C’est, évidemment, parce que je pense ma discipline de prédilection comme profondément utile que je souhaite la diffuser. Tout sociologue devrait se poser la question en la matière : le blog n’est qu’une solution parmi tant d’autres d’y répondre. De ce point de vue, le blogging n’est que la poursuite logique (par d’autres moyens, comme le veut l’expression consacrée) de mon engagement d’enseignant.

Puisque nous sommes dans une veine plutôt weberienne, restons-y quelques temps et explorons donc sa typologie de l’action : parmi les quatre déterminants de l’action, classique parmi les classiques, quelles sont celles qui peuvent s’appliquer à ma pratique du bloging ? Je rappelle qu’il s’agit d’idéaux-types, et que, par conséquent, ils constituent avant tout une grammaire de description de l’action, chaque action historiquement identifié mêlant plusieurs des dimensions ici identifiées.

1/ L’action affective : l’idée de bloguer remonte, dans mon cas, aux émeutes de novembre 2005. J’avais déjà, à l’époque, un blog dont il ne subsiste, heureusement, aucune trace aujourd’hui et qui était déjà moribond à l’époque. Le traitement des événements d’alors par les médias et les hommes politiques, le peu de cas fait des études les plus sérieuses à la matière, voire le mépris affiché par certaines pour la connaissance scientifique (accusée, il faut le faire, d’être à l’origine des émeutes…) avaient été à l’origine d’un énervement et d’une irritation suffisante pour me donner l’envie de me mêler de l’affaire. Mon blog de l’époque était bien loin de me permettre de le faire, du moins comme je pouvais déjà l’imaginer. Mes occupations de l’époque (toutes ces histoires de lire et de ficher…) ne me laissèrent guère le temps de m’y mettre. La frustration et l’énervement demeurèrent jusqu’au moment où ils purent enfin s’exprimer. Dans cette perspective, on ne s’étonnera guère du thème de la note qui fit l’ouverture de la saison 1…

2/ L’action traditionnelle : là, non, franchement, je sèche. Je ne pense pas que le bloging qui, s’il n’est pas totalement original, n’en reste pas moins un mode de communication nouveau à bien des égards, puisse se relier à une forme d’action traditionnelle. On peut certes le rapprocher de formes anciennes d’expression publique, sous la forme de tribunes, de publications ou de courriers à des journaux ou des revues, relativement communes dans les catégories sociales auxquelles ma trajectoire personnelle et ma position actuelle me font appartenir. Mais la motivation ne relève pas du respect d’une telle norme.

3/ L’action rationnelle en finalité : prenons l’objectif général de mon blog : diffuser la sociologie, en montrer la pertinence pour la compréhension de l’actualité. Le blog est-il une solution adaptée pour y parvenir ? Sans doute, au moins vu depuis ma position et en tenant compte des informations à ma disposition. D’autres solutions existent, certes, à commencer par l’écriture d’un livre d’introduction (j’y pense très sérieusement), d’une tribune dans un grand quotidien, etc. Mais je manque encore un peu de légitimité pour aller jusque là. Le blog est sans doute la meilleure solution pour un enseignant non médiatique pour moi, peut-être simplement pour obtenir un volume de capital suffisant pour le réinvestir dans le champ médiatique et poursuivre la bataille avec de meilleures armes.

4/ L’action rationnelle en valeur : voici certainement la plus pertinente pour comprendre le bloging des scientifiques. Le fait d’être scientifique ou de travailler sur la science (comme le modeste enseignant que je suis) suppose une adhésion aux valeurs qui sous-tendent l’activité scientifique : recherche de la vérité, désintéressement, indépendance, utilité de la recherche, etc. – adhésion qui peut être plus ou moins fortes en fonction des personnes. Le bloging est parfaitement adapté à ces différentes valeurs : acte gratuit, indépendant car décentralisé, « public » dans le sens où il est tourné vers l’intérêt général… Bloguer, c’est respecter plusieurs des valeurs propres à l’activité scientifique. Faut-il s’étonner dès lors que les scientifiques bloguent ? Si les économistes sont nombreux à se plier aux exigences de l’exercice, c’est qu’ils ont une longue tradition d’intervention dans la sphère publique, d’expertise et de commentaires au nom de la science et de leurs compétences. La question, dans certains cas, dont celui des sociologues, est plutôt : why not blog ?

3. Capital social, capital social et capital social

Un blog, parce qu’il est public, est, pour un (aspirant) scientifique, un moyen d’accumuler diverses formes de capital : il y a donc un intérêt tout à fait concret à tenir un blog. Le capital social est sans doute le plus important en la matière.

C’est tout d’abord un moyen d’obtenir de la reconnaissance, ce que Bourdieu appelait « capital social » dans ses écrits sur l’Algérie. « Capital » car cette reconnaissance peut être réinvesti dans d’autres domaines (« champs ») pour obtenir divers avantages. De ce point de vue, je ne peux nier que l’idée m’a plutôt effleuré au moment où j’ai ouvert Une heure de peine…

Capital social encore : suivant la célèbre théorie de la « force des liens faibles », les liens faibles nous sont particulièrement utiles parce qu’ils nous apportent des informations que nous n’aurions pas dans nos réseaux de liens forts, et parce qu’ils nous donnent accès à d’autres domaines de la vie sociale. Or, un blog est justement un moyen d’obtenir et d’entretenir des liens faibles, avec d’autres blogueurs dont on apprécie le travail et qui peuvent apprécier le votre. Les « blogrolls » sont ici éclairants. Mark Granovetter a certes reconnu que sa théorie n’était pas générale, mais il semble qu’elle s’applique bien à la pratique du blog.

Capital social toujours : dans la perspective de Coleman, le capital social est une caractéristique d’un groupe d’individu qui facilite les échanges et le fonctionnement des activités en son sein. C’est ici l’interconnaissance des individus qui joue, par le biais du contrôle social. Les blogs de scientifiques offrent prises à ce contrôle social et sont donc partie prenante de ce capital social. Or celui-ci, dans le sens que lui donne Coleman, est particulièrement important pour le bon fonctionnement de la science : souvenons-nous que, pour Karl Popper, la science est le fruit d’un travail collectif, puisqu’une proposition, si elle est réfutable, pourra être réfuté par quelqu’un d’autre que celui qui la formule, ce qui rend l’objectivité individuelle non nécessaire à l’objectivité de la science.

4. Résumons…

Décidément, je ne sais pas faire court. Mais c’est là une autre raison pour laquelle je blogue : celui me donne toute latitude et toute liberté pour écrire comme je le veux, quand je le veux et ce que je veux. Il ne faut donc pas négliger les capacités d’invention des blogs, en termes de formes et de dialogues entre scientifiques.

Résumons un peu : why blog ? Dans mon cas, parce que c’est agréable, parce que le traitement de l’actualité ne me convient pas (et m’énerve), parce que je crois en ma discipline et que je veux la diffuser, parce que j’en retire divers avantages, que l’on peut approcher en terme de capital. J’espère que tout ça sera utile…

Il ne me reste plus qu’à choisir six nouvelles victimes qui devront, elles aussi, répondre à la question « why blog ? » : il s’agira donc de Pierre Maura, Alexandre Delaigue ou Stéphane Ménia de Econoclaste (au choix ou les deux), Fred ou Ben (ou les deux) qui sociobloguent, Sébastien Fath, Fabrice Fernandez, et Emmeline ou Jean-Edouard (ou les deux) de Ma femme est une économiste. Tiens, encore du capital social…



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Peut-on gagner une bataille idéologique ?

« La droite affirme avoir gagné la bataille idéologique » nous dit le Monde, reprenant des propos du premier ministre François Fillon. La cause de cette victoire ? L’état actuel de la gauche sans doute. Mais au fait, ça veut dire quoi « gagner la bataille idéologique ».


Si on s’en tient aux propos de François Fillon, tels qu’ils sont rapportés par le Monde, les choses sont assez claires : la droite a gagné la bataille idéologique parce que ses idées sont désormais partagées par au moins une majorité de français.

"Nous sortons du relativisme culturel et moral que la gauche française des années 1980 avait diffusé dans le pays", s'est-il encore réjoui le 26 juin, en se vantant de réhabiliter "des vertus qui avaient été négligées, parfois même ridiculisées : la réussite, le respect ou la responsabilité".

[…] quarante ans après Mai 68, le premier ministre est persuadé que "la France a changé de cap, de culture, de valeurs et de politique".

On ne peut qu’être étonné de la violence du changement décrit : avant, une France relativiste et paresseuse, maintenant, une France qui fait l’apologie de la réussite et de la responsabilité individuelle. Et à peine quelques mois entre les deux... Evidemment, comme dirait l’autre, plus c’est gros, plus ça passe. Personne ne peut être dupe en la matière, à part peut-être quelques militants irrécupérables : il n’y a pas eu de changements majeurs dans la culture politique de ce pays. La meilleure preuve en reste sûrement que l’étatisme, au sens de survalorisation de l’Etat dans le devenir du pays, demeure on ne peut plus fort, avec un président et un gouvernement qui se posent sans cesse en acteurs de toute transformation. Rien de neuf sous le soleil : gauche comme droite jouent sur cette corde.

Mais alors qu’est-ce qui peut donner cette impression à une partie de la droite d’avoir gagné une bataille ? Le changement est plus subtil, moins profond qu’on ne nous le décrit. Pour le comprendre, il faut se demander ce qu’est la bataille idéologique, et ce que peut signifier le fait de la gagner.

La politique est, comme le rappelle très justement Bourdieu, avant tout une affaire de mots, et le langage politique est avant tout un langage performatif. Il faut entendre par là le fait que le discours politique contribue à construire la réalité qu’il entend décrire. Non pas que les problèmes ou les thèmes auxquels il s’intéresse n’existe pas sans lui, mais ils n’existent pas en tant que « politique ». Pendant longtemps, les « jeunes de banlieues » n’étaient ni des objets, ni des acteurs politiques : leurs problèmes et ceux qu’ils posent ne faisaient pas l’objet d’une lecture politique. Ce n’est que progressivement, avec, en particulier, des événements comme les premières émeutes urbaines au début des années 80 et la Marche des Beurs, que cette thématique va se politiser. Par le langage, par la reprise de certaines catégories, à commencer par celle de « beur » dans les médias et les discours politiques, ils vont peu à peu exister politiquement, même si leur représentation fait toujours défaut.

Ces mots qui font la politique sont évidemment objet de lutte et d’affrontement, ce qui fait que la politique est avant tout une lutte de mot, pour faire exister certains problèmes et les instituer comme éléments incontournables du débat. Voilà donc notre bataille idéologique. Son enjeu : parvenir à imposer ses catégories de penser, ses « problèmes », comme catégories du débat public. La pauvreté et l’exclusion n’ont pas été d’entrée de jeu un objet politique : la « question sociale » est apparue au XIXe siècle, et s’est longuement transformée depuis.

Lorsqu’un thème parvient à se politiser (ou, pour le dire mieux, à être politisé par un ensemble d’acteurs), il s’impose de fait à tous les autres acteurs politiques, qui se doivent d’avoir un avis dessus, de construire des solutions ou de s’y opposer le cas échéant. L’écologie fournit ici un cas d’école : de préoccupation marginale, l’environnement s’est très progressivement imposé dans le débat comme une catégorie de pensée incontournable. Les Verts peuvent s’estimer d’autant plus victorieux qu’ils ont des difficultés : s’ils ne parviennent plus à se définir seulement par rapport à cette identité d’écologiste, c’est en grande partie parce qu’ils sont parvenus à imposer ce thème à tous. Reconnaissons cependant qu’ils n’ont pas été seuls : des associations, des médias et surtout des scientifiques ont également longuement travailler dans ce sens.

Pourtant, on voit assez peu les Verts déclarer à cor et à cri « nous avons gagné la bataille idéologique ! nous avons gagné la bataille idéologique ! ». Evidemment, leur situation politique actuelle prête peu aux moments d’autosatisfaction. Mais surtout, si le thème s’est diffusé à tous les acteurs politiques, il a également échappé à ses promoteurs initiaux. Les écologistes de la première ne regardent pas d’un très bon œil les positions des acteurs politiques plus modérées, soupçonnées d’être moins sincères ou de vouloir trop ménager d’autres intérêts. Cela nous indique que gagner une bataille idéologique n’est pas facile, tant l’introduction d’un thème ou d’une problématique peut faire l’objet de réinterprétations, relectures et autres transformations par les autres acteurs, que ceux-ci soit éloignés ou proches. Ce qui veut dire que la bataille idéologique ne finit jamais : il se poursuit encore et encore, parce que les mots qui font et qui sont la politique sont toujours polysémiques, et que les façons de se situer par rapport à ces mots sont toujours diverses.

Alors, victoire ou pas victoire pour le gouvernement ? Pour y répondre, il faut faire appel à la notion d’agenda politique. Les thématiques et problématiques qui font l’objets de discussions et de débats politiques sont hiérarchisés et organisés par un ensemble d’acteurs : la presse et l’ensemble des médias, les hommes politiques et leurs partis, les différentes associations qui peuvent intervenir, etc. Cet agenda politique, qui indique ce qui sera ou non traité, ce qui fera ou non l’objet d’une activité politique, ce à quoi il faut penser plus que ce qu’il faut penser, fait l’objet de luttes et d’affrontements. La presse en est l’artisan essentiel, mais ne le construit qu’en interaction avec les autres acteurs. Lorsque les Enfants de Don Quichotte plantent leurs tentes sur le Canal Saint-Martin, ils arrivent à imposer, par le biais d’une presse à la recherche d’informations marquantes, le thème des SDF sur l’agenda politique à un moment difficile.

Il en va de même lorsque Nicolas Sarkozy prononce un long discours sur Mai 68 en affirmant qu’il faut en « liquider » l’héritage : il parvient, toujours par le biais de médias qui y voient une magnifique occasion d’organiser des débats aussi houleux que stériles sur le thème, à imposer cette question sur l’agenda. Voilà les autres acteurs politiques obligés de se positionner par rapport à Mai 68 (ce qui paradoxalement donne une portée plus importante que nécessaire à cet événement). Lorsqu’il parle de « travailler plus pour gagner plus », il fait également revenir la question du travail contre celle du chômage. Les « petites phrases » des hommes politiques sont certes pénibles, mais elles participent pleinement de l’activité politique, étant donné, bien sûr, la structure des médias.

Sur ce plan, on peut considérer que la droite a bien rapporté une victoire : elle est parvenu à imposer certains thèmes, certaines questions, comme des éléments incontournables du débat public français. Que l’on pense par exemple à la question de l’identité nationale, que Ségolène Royal essaya de suivre pendant la campagne présidentielle en reprenant les « symboles républicains ». La discussion politique se fait aujourd’hui sur des thèmes qui sont donnés par la droite, la gauche, que ce soit celle de gouvernement ou celle plus radicale, ne fait finalement que discuter et réagir à ce qui lui est donné par le camp adverse. Elle n’a pas, ou plus, l’initiative et peine à faire rentrer de nouveaux thèmes en discussion. En cause, ses propres errements idéologiques, liés, en partie, à des difficultés du côté des militants, l’ancrage populaire de ces derniers étant de plus en plus problématiques (au moins pour le Parti Socialiste).

Mais cette victoire, avantage certes important, n’en est pas vraiment une, ou du moins ne signe-t-elle pas l’issue de la « bataille idéologique ». Cette issue signifierait la fin des hostilités, ce qui correspondrait, dans le cas présent, à la fin de la politique, celle-ci n’étant finalement rien d’autre que cette fameuse « bataille idéologique ». Les débats, discussions, et luttes continuent, simplement parce que le conflit est consubstantiel à la politique – le conflit n’étant pas, sociologiquement parlant, quelque chose négatif, comme certains affectent de le croire. La remarque de François Fillon, « Nos idées et nos principes sont acceptés par les Français » devrait plutôt être : « Nos idées et nos principes sont acceptés pour discussion » Le thème du service minimum est certes parvenu à s’imposer, mais il fait et fera encore l’objet de longues discussions, remises en causes et autres oppositions. Sur l’éducation, il est difficile de croire que tout est joué : il est possible que les stratégies syndicales se modifient, mais il n’y aura pas pour autant un accord unanime dans la population française sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Les guerres scolaires ont encore de beaux jours devant elles.

Cela n’est pas vrai seulement pour les autres acteurs politiques en tant que tels : il est évident qu’un accord entre droite et gauche n’est pas pour demain (même si cela peut arriver sur certains thèmes et pour certaines franges des deux camps). C’est aussi le cas, à n’en pas douter, pour l’ensemble de la population : la France n’est pas plus un pays « de droite » qu’elle ne l’était hier, pas plus qu’elle n’est un pays véritablement « de gauche ». Les oppositions idéologiques au sein même de la population demeurent fortes. Le terme « pouvoir d’achat » permet certes d’éviter de parler en terme de salaire, mais cela ne veut pas dire pour autant que la répartition des richesses ou la redistribution des revenus ne soient plus des questions clivantes. Le gouvernement semble avoir poursuivi une tendance progressiste en terme de politique de la famille, mais il suffirait que la question du droit d’adoption pour les homosexuels ressurgisse pour que la victoire idéologique vacille sur ses bases. Bref, si pour l’instant le débat public français semble incroyablement consensuel, c’est peut être plus parce que les « questions qui fâchent » ne sont pas ou peu abordé, que par victoire idéologique d’un camp ou même qu’à cause du marasme d’un autre.

D’ailleurs, il serait dangereux pour quelque camp que ce soit de se satisfaire d’un manque de conflits ou d’oppositions. Car le conflit n’est jamais que l’expression, une parmi d’autre, d’un lien : être en conflit, c’est au moins être en accord sur les raisons de se battre et les moyens de se battre. Il n’existe pas de conflit construit entre les « jeunes de banlieue » et le reste de la population (urbaine ou nationale), et c’est là une des causes centrales des explosions de violence émeutière. La morosité du débat public français devrait plutôt s’interpréter comme une situation potentiellement explosive, une poudrière de tensions qui ne s’expriment pas ou trop peu. Le PS a sa part de responsabilité dans l’affaire : son embourbement empêche toute une part de la population d’accéder à un discours d’opposition construit.

Au final, à la question titre « peut-on gagner une bataille idéologique ? », la réponse est bien évidemment : non. Du moins si on veut rester en démocratie, une bonne vieille dictature ne s’encombrant pas de ces problèmes. La bataille idéologique est en effet le propre de l’activité politique, et la société nationale n’est jamais qu’un patchwork de sensibilités, de positionnements et d’appartenances. La droite au gouvernement a certes acquis un avantage important, puisque finalement c’est elle qui donne le ton du débat, avantage qui doit plus aux difficultés de la gauche qu’à ses propres qualités. Mais la victoire idéologique n’est qu’apparente et limité à la sphère très particulière du débat public. Conclusion sans surprise : la gauche pourrait rattraper son retard. J’ai dit « pourrais ».

Deux notes dans la journée, vous êtes gâté avant les vacances, non ?

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A propos de l'utilité des sciences sociales

J'évoquais dans le dernier billet la question de l'utilité des sciences sociales, en soulignant qu'on ne pouvait pas la limiter à l'utilité économique. Or, je viens de finir Pays de malheur !, de Stéphane Beaud et Younes Amrani, long témoignage de ce dernier, "jeune de banlieue", sur sa trajectoire sociale. Un texte brut, qui éclaire beaucoup sur la façon de travailler des sociologues et sur la réflexivité des individus, au moins autant que sur le rôle du quartier comme ressources et contraintes. A la fin de son témoignage, Younes Amrani écrit :


"Après avoir écrit toutes ces lignes, que faut-il ajouter ? La signification de ce travail pour moi ? Quelle utilité cela peut-il avoir ? Pourquoi m'être dévoilé à ce point ? Un seul mot me vient en tête : comprendre... Cela fait des années que je sais que tout est grillé pour nous [les jeunes des quartiers difficiles]... Alors il ne nous reste plus qu'à comprendre. Comprendre comment on en est arrivé là. Pourquoi tant de jeunes se sont démolis ? Pourquoi tant de familles sont déchirées ? Pourquoi tant de vies sont boussilées ?"

Puis, à la toute fin :

"Je n'ai aucune leçon à donner, aucune morale à faire, personne à blâmer. Je veux simplement comprendre, faire comprendre une chose : comment on en est arrivé là."
Voilà donc un exemple d'utilité très importante des sciences sociales : permettre aux individus de mieux comprendre leur propre trajectoire, de mieux saisir ce qu'il leur est arrivé et pourquoi cela leur est arrivé. La reflexivité, capacité à se regarder agir et à chercher à comprendre son action, est l'une des caractéristiques de notre modernité. La sociologie en constitue l'un des moyens essentiels de ce retour sur soi et sur son action. On peut aussi penser à cette justification de la sociologie que Robert Castel, lorsqu'il écrit :

"L'objectif principal, ou tout du moins un des objectifs principaux de la sociologie, serait de comprendre et de prendre en charge ce qui pose problème aux gens, c'est-à-dire aux non-spécialistes, au vulgum pecus" [1]

Point de vue sans doute extrème - la sociologie doit pouvoir s'intéresser aussi bien à ce qui pose problème qu'à ce qui ne pose pas problème, un problème scientifique n'étant pas la même chose qu'un "problème social" - mais qui a le mérite de souligner que la sociologie se doit de s'adresser à tous, et de se diffuser le plus largement possible. Robert Castel ajoute d'ailleurs :

"Nos spéculations n'ont d'autres significations que de prendre en charge ces problèmes qui sont la trame de la vie des sujets sociaux pour essayer de les rendre intelligibles et éventuellement pour éclairer les décideurs comme on dit aujourd'hui" [1]


On retrouve là une idée bien durkheimienne, même dans le choix du vocabulaire - le terme "spéculation" n'est pas là par hasard - selon laquelle la sociologie et les sociologues doivent se préoccuper de leur utilité, ce que font déjà les autres scientifiques, même s'ils se justifient sans doute différemment. Mais il n'y a pas de raison que cette utilité se fasse seulement au niveau des décideurs ou des politiques publiques, mais également au niveau individuel, de celui qui cherche à comprendre ce qui lui arrive. C'est dans cette perspective que l'on peut lire Pays de malheur !, une excellente lecture d'été pour ceux que ça intéresse.

Vous venez de lire la première note de lecture de Une heure de peine, ou du moins ce qui s'en rapproche le plus. Je n'ai pas envie de faire des résumés ou des fiches de lecture sur mon blog, mais plutôt de donner quelques clefs de lecture ou quelques commentaires. Il y en aura peut-être d'autres à l'avenir. Pour l'instant, le blog va prendre quelques vacances, étant donné que je ne suis pas sûr d'avoir accès à Internet pendant quelques temps. Mais bon, je ne suis pas le premier.

[1] Robert Castel, "La sociologie et la réponse à la demande sociale", in Bernard Lahire (dir.), A quoi sert la sociologie ?, 2004

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A quoi servent les sciences sociales ?

Trois rapports en deux semaines sur les SES, c’est déjà deux de trop. J’avoue me fatiguer moi aussi de cette polémique. Aussi je suis gré à Pierre Maura d’avoir frappé le premier cette fois, à propos du rapport de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, ce qui m’épargnera cette peine. Je n’ai jamais aimé les académies en général – comme Samuelson, je pense que « funeral by funeral, theory advances » – et je ne suis visiblement pas prêt de changer d’avis. Une seule remarque, donc : ce rapport, toujours sous la houlette d’Yvon Gattaz, critique l’objectif de formation du citoyen pour les SES. Et là, il y a un problème énorme : proposer, comme il est fait, de se limiter à un apprentissage technique, c’est simplement échouer à comprendre l’utilité des sciences sociales, qu’il s’agisse de l’économie ou de la sociologie. Petite mise au point.




A quoi servent les sciences ? La question n’est que trop rarement posée. Les modes d’évaluation de l’utilité d’une science ou d’un savoir scientifique sont extrêmement variables, en fonction des personnes et des groupes. On peut en valoriser les applications économiques (en termes de création de richesses, de bien-être, etc.), les conséquences philosophiques (implications en terme de justice, d’éthique, d’humanisme, etc.) ou encore les avancées en terme de connaissance pure. C’est souvent ce dernier critère qui est retenu par les scientifiques eux-mêmes : leur pratique est d’abord utile parce qu’elle permet de mieux connaître un ou des phénomènes. Les applications ou connaissances sont intéressantes, mais ne font pas le fond de la pratique scientifique qui, dans une version idéale, ne poursuit rien d’autre que la vérité (il est évident que la réalité est plus complexe, on y viendra).

Ce premier point est important : un scientifique, qu’il travaille dans les sciences de la nature ou dans les sciences sociales, doit être libre de toute recherche indépendamment d’un jugement a priori sur l’utilité de ses travaux. Son travail ne serra utile qu’à la condition qu’il ait pu être produit en toute indépendance, parce que c’est la condition de sa qualité scientifique. Comme le disait Bachelard, la science n’est pas vraie parce que utile, mais utile parce que vraie (dans la limite de l’acceptation de ce qu’est une vérité scientifique, bien entendu). Activité par essence risquée, la science n’aurait pas autant avancée si le démon de la connaissance avait cédé le pas à celui de l’utilité immédiate.

Mais, bien sûr, répondre à la question « à quoi sert l’activité scientifique ? » par un simple « à rien sauf à la science » n’est pas satisfaisant. Si la science sert avant tout un objectif de connaissance, il n’y a pas de raison de penser qu’elle ne doive servir qu’à cela, et il est important pour tout scientifique de s’interroger sur le devenir de ses recherches, certains mettant même leur recherche au service d’une cause bien précise (qu’il s’agisse d’un chercheur qui se lance dans la recherche appliqué ou de celui qui veut simplement servir. La question « à quoi ça sert ? » est souvent irritante pour les chercheurs – comme elle le serait, d’ailleurs, pour beaucoup d’autres professions – mais elle mérite une réponse sérieuse.

En la matière, les sciences mathématiques et celles de la nature peuvent avancer une réponse relativement simple : le progrès scientifique est ce qui permet le progrès technologique, donc, pour une part au moins, une certaine amélioration des conditions de vie. Ce point est soutenu par les nombreux économistes qui mettent en avant le rôle des innovations majeures et de la recherche et développement dans le processus de croissance et d’amélioration du bien-être. Cette utilité se manifeste alors très concrètement, et de façon quantifiable, par les brevets que permettent de déposer les recherches scientifiques dans ces domaines.

Les sciences sociales ne peuvent se prévaloir de quelque chose de semblable. Il est bien rare qu’elles donnent lieu à des dépôts de brevets. Leur utilisation en tant que « technologie sociale » - c’est-à-dire pour la conception de pratiques particulières d’action sur les individus (politiques publiques, organisations, actions collectives, etc.) – ne doit pas être ignorée ni minoré, mais elle ne concerne que quelques recherches bien précises. La sociologie des organisations ou l’économie de l’entreprise disent des choses tout à fait importantes pour celui qui voudrait améliorer le fonctionnement de son entreprise ou de son administration, mais limiter l’utilité des sciences sociales serait avoir une vue bien étroite du problème. Ce serait ramener l’utilité d’un savoir à sa seule composante économique – en tant qu’allocation des ressources rares – qui, aussi importante soit-elle, n’a aucune raison d’être la seule prise en considération.

En effet, les sciences sociales ont bien d’autres utilités. Comme toute science, elles ont pour conséquence une action de transformation du monde. Mais cette transformation n’a pas seulement lieu dans la technologie sociale, mais aussi par la diffusion des résultats de la science dans la société. C’est en effet à ce moment-là que les acteurs se les réapproprient et leur donnent sens en fonction de leurs situations. D’une façon générales, les sciences sociales sont utiles parce que les acteurs s’en servent, et ils s’en servent de façons diverses et difficilement contrôlables. On peut certes penser au militant qui utilise Bourdieu comme argument de mobilisation, mais aussi, pourquoi pas, au père de famille qui utilise Bourdieu pour faire acquérir à son enfant un habitus à même de satisfaire ses désirs d’ascension sociale (ce dernier exemple est inspiré d’une mienne connaissance).

Autrement dit, les sciences sociales se justifient, du point de vue de leur utilité sociale, non pas dans les brevets qu’elles peuvent susciter mais dans la diffusion de leurs résultats et leur réappropriation à des fins diverses par des acteurs. Pour le dire de façon simple, vous n’avez pas besoin de connaître la physique pour pouvoir monter dans un avion, mais vous avez besoin de connaître la sociologie et l’économie pour que ces sciences soient utiles. Le changement est moins radical que celui d’une innovation technologique de grande ampleur, mais il n’en est pas moins réel. Par exemple, le principe des avantages comparatifs en économie – qui explique, entre autre chose, pourquoi les pays se spécialisent et échangent entre eux – n’est pas seulement intéressant parce qu’il peut susciter des politiques économiques particulières (la levée des protectionnismes), mais surtout parce qu’il permet à chacun d’aller contre certains préjugés, ici, contre le biais mercantiliste qui nous fait penser qu’il faut vendre un maximum et acheter un minimum pour s’enrichir. La diffusion de la compréhension de ce principe dans la population est de nature à changer beaucoup de débats et de pratiques.

C’est que les sciences sociales, et au premier rang la sociologie et l’économie, sont par essence des activités critiques, dans le sens où elles refusent tout dogmatisme. C’est là un point très largement ignoré de ceux qui veulent séparer les objectifs de formation intellectuelle et de formation du citoyen. Pratiquer les sciences sociales, c’est avant tout remettre en cause toute proposition avancée de façon un peu trop évidente : les délocalisations sont sources de chômage ? Ce n’est pas évident … les jeunes sont de plus en plus violents ? pas vraiment, non… Cela ne veut pas dire que les sciences sociales vont systématiquement contre le « sens commun », mais simplement qu’elle ne l’accepte qu’après examen attentif. Il peut arriver que « ce que tout le monde sait » soit vrai, mais comme cela n’est pas automatique, il est nécessaire de le vérifier. Les sciences sociales n’ont de sens que lorsqu’on les applique au monde qui nous entoure pour le comprendre, que ce soit dans ses dimensions individuelles (utiliser la sociologie de Kaufman pour comprendre ce qui ne va pas dans son couple) ou collectives (utiliser la sociologie urbaine pour comprendre les « quartiers difficiles »).

De ce point de vue, il est nécessaire d’enseigner les sciences sociales sans les couper de cet aspect fondamental de leur utilité, et ce d’autant plus que c’est souvent un puissant guide pour l’avancée de la recherche. Présenter les sciences sociales comme une pure technique coupée de toute autre considération, ce n’est pas seulement prendre le risque, déjà immense, de démotiver les élèves, c’est surtout se tromper complètement sur la nature des sciences sociales et, même d’une façon plus générale, de la science. Il ne s’agit pas d’une pure technique, de quelques outils ou de « fondamentaux », mais bien d’une pratique vivante où les techniques, les outils et les connaissances prennent sens (et même, selon Passeron, évoluent) dans la confrontation avec le monde empirique. Si les sciences sociales sont par essence critiques, elles ne peuvent s’enseigner de façon autonome de la formation du citoyen, lui-même esprit critique, c’est-à-dire sujet actif capable de se poser des questions et de n’accepter une proposition qu’après réflexion. Sans cela, on ne propose pas seulement une science « édulcorée » mais aussi une caricature de la science tout court.


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Rapport Guesnerie : l'ont-ils lu ?

"Une attaque en règle" selon Le Monde, "un rapport très critique", voire "accablant" pour les Echos... Voilà comment est présenté le récent Rapport Guesnerie sur les Sciences économiques et sociales au lycée. Les articles sont à l'avenant : à écouter ces quotidiens, le rapport brosserait un tableau bien noir des SES. Se pose alors une question grave : les journalistes l'ont-ils lu ?


Il faut bien croire que non, ou alors avec d'épaisses oeillères. Le rapport est, pour le dire simplement, globalement positif, ce que ne traduisent absolument pas les articles cités. Le mieux est encore de le lire soi-même : il est assez court, de l'ordre d'une trentaine de page pour la partie principale (cliquez ici). Les journalistes ont maintenu une lecture de l'évènement en cohérence avec le traitement précédent de la polémique : la virulence des critiques de certaines organisations de promotion des entreprises a amené les journalistes à lire les remarques du rapport comme une simple continuation de celles-ci. Or, c'est là une erreur grave : comme nous allons le voir, les critiques se placent dans un tout autre registre.

Il faut commencer par souligner, ce qui a rarement été fait, que le rapport Guesnerie affirme l'utilité des sciences économiques et sociales en tant que telles, c'est-à-dire de l'enseignement de l'économie dans ce cadre particulier (avec la sociologie) à destination des élèves de la filière générale. Tout commence d'ailleurs par un bilan plutôt positif des SES et de la filière ES, au plus loin des critiques patronales et ministérielles : forte progression des effectifs en filière ES, orientation cohérente des bacheliers de cette filière, ce qui témoigne de leur intérêt, souligné par ailleurs, pour la discipline centrale, réussite satisfaisante dans l'enseignement supérieur. Ce rapport a déjà cela de rassurant qu'il ne semble prédire ni la suppression des SES ni leur fusion avec STG. Mon éloge passée n'aura peut-être pas à être funèbre. En témoigne ce passage qui ouvre les préconisations :

Les sciences sociales constituent ce que certains ont nommé une "troisième culture", à côté des sciences dites "dures" ou "exactes" d’une part, des lettres et sciences humaines d’autre part. À ce titre, tout comme ces deux autres cultures, elles sont un pilier fondamental de la formation du citoyen dans notre monde contemporain. Cette troisième culture repose sur un ensemble de connaissances et compétences rigoureuses dont doivent être dotés les élèves pour pouvoir décrypter le monde économique et social. Si l’enseignement des SES participe – au même titre que tous les autres enseignements – à la formation citoyenne, il poursuit un objectif qui lui est spécifique : former les élèves aux connaissances et compétences propres à l’économie et à la sociologie (pour ne prendre que les deux disciplines de base de cet enseignement) afin de les préparer à la poursuite d’études supérieures dans un large spectre< de cursus où sont présentes ces disciplines (filières économie et gestion, AES, et sciences humaines et sociales à l’Université, classes préparatoires économiques et commerciales, classes préparatoires B/L, IEP, IUT et BTS tertiaires). [Souligné par moi]


Outre l'insistance sur la nécessité d'enseigner les sciences sociales, en tant que troisième culture (sans se limiter, donc, à l'économie), cet extrait souligne aussi - comme d'autres passages du rapport - que l'enseignement de SES est en tension entre deux objectifs : la formation du citoyen d'une part, la formation disciplinaire d'autre part (comme l'a très bien dit C.H. sur son blog). Cette tension tient à la fois à des raisons historiques - les SES se sont constitués en référence à l'objectif de citoyenneté - et thématiques - les sciences sociales s'intéressent à des objets qui sont aussi saisis par les journalistes, les hommes politiques, etc. bref par la Cité.

Le bilan et les préconisations du rapport s'appuient d'ailleurs d'une façon générale sur cette tension : pour résumer rapidement, la commission Guesnerie estime que l'objectif de formation du citoyen a été privilégié de façon excessive et qu'il convient, en quelque sorte de rééquilibrer en réaffirmant l'ancrage disciplinaire des SES et l'apprentissage des disciplines proprement dites (modes de raisonnement, méthodes, outils théoriques et techniques, etc.) :

De manière générale, les programmes de SES au lycée donnent l’impression qu’un enseignement de "problèmes politiques, économiques et sociaux contemporains" est dispensé aux élèves, plutôt qu’un enseignement de sciences sociales visant à leur faire acquérir les fondamentaux de l’économie et de la sociologie.

Ainsi les thèmes traités apparaissent trop comme des "débats de société" et insuffisamment comme des questions de connaissance :

Aussi, les nouveaux programmes devront définir de façon précise de thèmes bien circonscrits (par ex. le commerce international) plutôt que des grands thèmes d’actualité (la mondialisation). Il vaut mieux avoir des savoirs solides dans un champ restreint plutôt que des opinions aux fondements fragiles sur un vaste domaine. La démarche scientifique – pour les sciences sociales comme pour les autres sciences – est une école de modestie.

On peut être en accord ou non avec ce bilan - je dois dire que je trouve certains points sévères, surtout lorsqu'il s'agit de juger les manuels - mais au moins il n'est pas complètement à côté de la plaque comme les critiques précédentes. Voilà une base un peu plus saine de discussion pour les enseignants et tout ceux qui ont à coeur de transmettre les sciences sociales.

Pourtant, me dira-t-on, certains points ressemblent bel et bien aux critiques entrepreunariales : les articles de presse se sont régalés de cette qualification de la sociologie comme "souvent trop abstraite, trop déterministe et trop compassionnelle". Effectivement, on peut y voir une proximité avec certaines des critiques précédemment exprimées, comme celles de Jeunesse et Entreprises sur la "négativité" de la sociologie. Mais cette proximité s'envole dès que l'on prend la peine de lire l'ensemble du rapport et de la section attenante :

Les chapitres sociologiques du programme prêtent le flanc à deux tentations regrettables. La première est de donner à croire que l’objectif majeur ou unique de l’analyse est d’ordre critique et démystificateur, alors que les outils sociologiques visent à décrire et analyser les situations sociales d’une manière qui peut aussi bien ouvrir à des postures intellectuelles critiques qu’à des démarches d’aide à l’action organisationnelle par exemple. La seconde tentation est de se centrer beaucoup trop sur les problèmes sociaux contemporains (nouvelles pauvretés, renouveau et aggravation des inégalités scolaires, etc.), ce qui conduit certains manuels à les aborder dans les termes du vocabulaire médiatique, sans l’effort premier de réélaboration rigoureuse des concepts permettant d’identifier les termes analytiques du problème.
La critique est bien scientifique : il ne faut pas assimiler la sociologie ni à un seul projet - celui démystificateur de la sociologie critique, même si celui-ci a toute sa place - ni à un discours sur les problèmes sociaux. On retrouve ici la distinction entre un problème social et un problème sociologique : pour le sociologue, le crime est autant un problème que l'absence de crime, les deux étant des comportements à expliquer.

De même, qualifier la sociologie faite dans les programmes et manuels de SES d' "abstraite" ne revient pas à demander un traitement athéorique comme on pourrait le penser avec une lecture trop rapide. Il s'agit au contraire de renforcer l'utilisation des théories et des grilles de lecture sociologiques sur des thèmes mieux délimités et en évitant toute tentation de journalisme. Là encore, les critiques habituelles des SES ne se retrouvent pas dans ce rapport. On se demande d'ailleurs pourquoi Les Echos classe l'aspect "théorique" parmi les défauts des SES soulignés par le rapport, alors que celui-ci insiste de long en large sur la nécessité des théories, des modèles, de l'approche disciplinaire, etc.

On peut dire la même chose des remarques sur la place de l'entreprise. Le rapport écrit ainsi que cette dernière "est insuffisamment appréhendée comme un acteur microéconomique, soumis à des contraintes fortes et devant faire des choix dont dépend sa survie". Ce serait une erreur d'interpréter ce passage comme la continuation des critiques de Positive Entreprise et consorts. La proposition est parfaitement acceptable d'un point de vue microéconomique : il ne s'agit pas de tomber dans une apologie de l'entrepreneur courageux faisant des choix difficiles, mais d'analyser d'un point de vue économique comment se font ces choix. Il s'agit bien d'appréhender un acteur économique dans un cadre théorique précis, de comprendre un modèle microéconomique, bref de faire de la science économique.

Certes, certains passages maladroits laissent planer les doutes sur une tentation "bisounoursante" de l'enseignement des SES. Les journalistes ne s'y sont d'ailleurs pas trompés, privilégiant ces quelques passages au détriment de tout le reste : "l’excès de sinistrose", évoqué rapidement à propos des manuels, a fait florès. On peut y voir sans mal la marque de Michel Pebereau, président de l'Institut de l'entreprise, et membre de la commission. Ces quelques passages expliquent en partie l'interprétation excessivement négative qu'en ont fait les journalistes. Dans le doute, j'essaye de me convaincre qu'il s'agit avant tout d'une erreur de communication.

Pour le reste, il est incontestable que le rapport développe des critiques vis-à-vis des SES. Mais ces critiques tendent plutôt vers un toilettage des programmes - que l'on voudrait moins lourds et plus clairs en termes de contenus, objectif qui ne devrait pas déplaire aux enseignants - que vers une remise en cause ou une révolution de l'enseignement de l'économie en France. Ce qui n'est guère évident à la lecture des comptes-rendus de la presse. D'ailleurs, la plupart des points abordés par ce rapport sont déjà en débat, depuis plus ou moins longtemps, parmi les professeurs de SES : place de la microéconomie, des théories et des disciplines, tension entre formation du citoyen, apprentissage des disciplines et préparation aux études supérieures, place des objets... Même si on ne partage pas toutes les propositions formulées, il s'agit d'une base de discussion argumentée, nuancée et finalement recevable - ce que n'étaient pas les précédentes critiques.

C'est en fait le traitement médiatique de ce rapport est inquiétant : les journalistes devraient garder en tête que la façon dont ils traitent les informations a une influence fondamentale sur la façon dont se construisent les problématiques politiques. En inscrivant le rapport Guesnerie dans la droite ligne des autres critiques, de moindre qualité, des SES, ils occultent la façon dont celui-ci maintient les SES comme une dimension essentielle de l'enseignement français. Ils maintiennent l'impression qu'il s'agit d'une "catastrophe ambulante" comme le disait Michel Rocard, avant de se rétracter, lors de la commission Pochard. Peut-être parce qu'ils ont trop peu lu le rapport, ou parce qu'ils ne l'ont lu qu'en référence à la façon dont les différentes associations patronales l'avaient posé. L'information qu'ils donnent s'en trouve donc biaisé. Par exemple, la proposition d'extension de l'enseignement de SES à tous les élèves de seconde est traité de façon presque anecdotique alors qu'elle souligne la pertinence des SES :

L’extension d’un enseignement adapté des SES à l’ensemble des élèves de seconde est souhaitable, afin de donner les bases d’une culture économique et sociologique à tout élève qui quitte le lycée général et donc, dans le futur, à une grande partie de nos citoyens
On peut alors se poser des questions sur la façon de faire de la politique à coup de rapports et de commissions. La lecture de ceux-ci est rarement neutre : elle se fait par de multiples filtres, avant même d'arriver à la presse. Au final, le sens d'un rapport peut se perdre totalement au cours du processus, être dénaturé ou complètement transformé. Et c'est alors tout le problème, dans sa réalité même - qui n'est jamais que la résultante de sa construction par une multitude d'acteur - qui est affecté. Une fois de plus, on ne peut qu'espérer un peu plus de responsabilité de la part de chaque membre de cette chaîne. Comme le dit C.H. :

Si les français ont un problème avec l’économie, cela vient peut être plus de la presse “économique” que de l’enseignement. Enfin bref…


A lire aussi pour une vision complète du problème :
Le rapport Guesnerie lu par l'Apses
Le point de vue de Philippe Watrelot

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Militant, moi ?

Comme mon collègue Pierre, j'ai fait le "grand test de la vache" (via Xavier Zunigo que je rajoute à mes liens au passage, oubli impardonnable), qui est censé me dire "quel sociologue sommeille en [moi]".


Ceux qui ont déjà fait le test se doutent du résultat au vu du titre de la note, je suis de type A "Le militant" :

Vous êtes sensible aux inégalités sociales. Vous pourrez trouver en sociologie des réponses aux questions que vous vous posez sur la condition humaine. Idéaliste, vous souhaitez comprendre la société, mais également travailler pour un monde meilleur.
Conseil de lecture : E. Durkheim, L. Althusser, P. Bourdieu.

Je dois dire que je ne me retrouve qu'imparfaitement dans cette présentation : bien sûr je suis sensible aux inégalités sociales et je n'ai rien contre l'idée d'un monde meilleur, mais les conseils de lecture me laissent un peu dubitatif. Durkheim, j'aime bien, surtout d'un point de vue historique, mais sans plus. Bourdieu, j'admire le modèle théorique et l'ambition scientifique de la grande époque, mais pas l'aspect "militant" et la question de la domination n'est pas celle qui me passionne le plus. Quant à Althusser, on ne peut pas dire qu'il me passionne.

En fait, c'est surtout l'appellation "militant" qui me gêne... Militant pour la science, peut-être, mais si on y met une coloration plus politique, malgré des positions très claires (mais que je ne révélerais), je ne vois pas trop de liens avec mon intérêt pour la sociologie. Du moins aujourd'hui. Comme beaucoup d'autres, je pense avoir commencé à m'intéresser à la sociologie sur un mode militant avant d'abandonner progressivement le questionnement proprement politique pour une curiosité plus générale. En fait, je m'attendais plutôt à être "eclectique" (même si je ne comprend ce que le nom de Maffesoli fait là dedans).

Enfin, tout cela sent quand même un peu l'effet barnum à mon goût. Mais c'est bien marrant. En plus, depuis que je vis en Normandie, j'aime bien les vaches.

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