Why blog ?

Tiens, c’est vrai, ça : why blog, au fait ? Le Doc me propose de répondre à cette difficile question dans le cadre d’une nouvelle chaîne, après que l’idée ait été lancée par Tom Roud (si j’ai bien suivi). Un petit moment de réflexivité, donc, quoi de mieux pour ouvrir la saison 2 d’Une heure de peine ? En effet, après une pause estivale, légèrement prolongée par le grand rush de la rentrée, me voici de retour sur la blogosphère.




Why blog ? Le problème, lorsqu’on prétend parler de sociologie, c’est que ce genre de question appelle une réponse un peu particulière – par rapport à celle que peut se permettre de donner le non-patricien des sciences sociales, s’entend. Difficile, en effet, de perdre cette seconde nature qu’est le regard sociologique : ne pas s’en tenir aux discours, chercher à expliquer et à comprendre les comportements, y compris le sien. A côté des justifications « officielles » que je veux bien me donner, il me faudra donc me plier à un petit exercice de « socio-analyse ». Et comme on n’échappe pas à sa formation, je classerais mes raisons de bloguer en trois parties.

1. Des raisons personnelles

Commençons par le commencement : je blogue tout d’abord parce que j’aime écrire et donner mon avis et que le blog me permet de le faire plus rapidement devant un public plus vaste de ce que m’offriraient les procédures classiques (du moleskine à la publication…). Etant donné que j’écris de toute façon, le fait de ne pas bloguer reviendrait donc à supporter un coût d’opportunité relativement important, puisque l’activité n’a qu’un faible coût : mettre en forme des notes et des idées qui seraient de tout façon produite… (le regard de l’économiste est ma troisième nature).

Mais bloguer à un autre avantage : avant de m’y mettre, j’ai passé deux ans à préparer l’agrégation, soit deux ans à lire (beaucoup), à ficher (encore plus) et à essayer d’aller en profondeur dans toutes sortes de débats. L’oral de l’agrégation n’ayant pas, à proprement parler, de programme, j’ai eu l’occasion de m’intéresser à à peu près tous les débats de la sociologie et de l’économie, qu’ils soient scientifiques ou plus généraux. La vie d’enseignant offre moins d’incitations à ce genre d’activité : il est tout à fait possible de rester relativement à l’écart du cœur brûlant des avancées scientifiques, les programmes évoluant nécessairement moins vite que la recherche (mais peu d’enseignants font ce choix). Bloguer est un moyen de m’obliger, par le contrôle social qu’exercent les lecteurs et surtout les autres blogueurs, à me tenir au courant de tout ce qui se passe, que ce soit dans le cadre de la science ou dans le monde « social » en général.

2. Des motivations sociales

Si l’on peut appeler « action sociale » une action qui se rapporte à autrui, comme dirait ce bon vieux Max, alors le fait de bloguer relève, dans mon cas comme dans les autres, de cette catégorie : je cherche à m’adresser aux autres et je conçois mon comportement (ce sur quoi j’écris, la façon dont je l’écris, etc.) en fonction d’eux. Ma première motivation est de faire connaître la sociologie, de la vulgariser au sens noble du terme (qu’il vaudrait mieux, d’ailleurs, remplacer par « valoriser », termes moins péjoratif, les sciences sociales ne devenant utiles qu’à la condition de sortir du champ strictement scientifique). De ce point de vue, le fait que l’un de mes premières lectures sociologique ait été Voyage en grande bourgeoisie, qui traite longuement de ces questions, n’est sans doute pas innocent. C’est, évidemment, parce que je pense ma discipline de prédilection comme profondément utile que je souhaite la diffuser. Tout sociologue devrait se poser la question en la matière : le blog n’est qu’une solution parmi tant d’autres d’y répondre. De ce point de vue, le blogging n’est que la poursuite logique (par d’autres moyens, comme le veut l’expression consacrée) de mon engagement d’enseignant.

Puisque nous sommes dans une veine plutôt weberienne, restons-y quelques temps et explorons donc sa typologie de l’action : parmi les quatre déterminants de l’action, classique parmi les classiques, quelles sont celles qui peuvent s’appliquer à ma pratique du bloging ? Je rappelle qu’il s’agit d’idéaux-types, et que, par conséquent, ils constituent avant tout une grammaire de description de l’action, chaque action historiquement identifié mêlant plusieurs des dimensions ici identifiées.

1/ L’action affective : l’idée de bloguer remonte, dans mon cas, aux émeutes de novembre 2005. J’avais déjà, à l’époque, un blog dont il ne subsiste, heureusement, aucune trace aujourd’hui et qui était déjà moribond à l’époque. Le traitement des événements d’alors par les médias et les hommes politiques, le peu de cas fait des études les plus sérieuses à la matière, voire le mépris affiché par certaines pour la connaissance scientifique (accusée, il faut le faire, d’être à l’origine des émeutes…) avaient été à l’origine d’un énervement et d’une irritation suffisante pour me donner l’envie de me mêler de l’affaire. Mon blog de l’époque était bien loin de me permettre de le faire, du moins comme je pouvais déjà l’imaginer. Mes occupations de l’époque (toutes ces histoires de lire et de ficher…) ne me laissèrent guère le temps de m’y mettre. La frustration et l’énervement demeurèrent jusqu’au moment où ils purent enfin s’exprimer. Dans cette perspective, on ne s’étonnera guère du thème de la note qui fit l’ouverture de la saison 1…

2/ L’action traditionnelle : là, non, franchement, je sèche. Je ne pense pas que le bloging qui, s’il n’est pas totalement original, n’en reste pas moins un mode de communication nouveau à bien des égards, puisse se relier à une forme d’action traditionnelle. On peut certes le rapprocher de formes anciennes d’expression publique, sous la forme de tribunes, de publications ou de courriers à des journaux ou des revues, relativement communes dans les catégories sociales auxquelles ma trajectoire personnelle et ma position actuelle me font appartenir. Mais la motivation ne relève pas du respect d’une telle norme.

3/ L’action rationnelle en finalité : prenons l’objectif général de mon blog : diffuser la sociologie, en montrer la pertinence pour la compréhension de l’actualité. Le blog est-il une solution adaptée pour y parvenir ? Sans doute, au moins vu depuis ma position et en tenant compte des informations à ma disposition. D’autres solutions existent, certes, à commencer par l’écriture d’un livre d’introduction (j’y pense très sérieusement), d’une tribune dans un grand quotidien, etc. Mais je manque encore un peu de légitimité pour aller jusque là. Le blog est sans doute la meilleure solution pour un enseignant non médiatique pour moi, peut-être simplement pour obtenir un volume de capital suffisant pour le réinvestir dans le champ médiatique et poursuivre la bataille avec de meilleures armes.

4/ L’action rationnelle en valeur : voici certainement la plus pertinente pour comprendre le bloging des scientifiques. Le fait d’être scientifique ou de travailler sur la science (comme le modeste enseignant que je suis) suppose une adhésion aux valeurs qui sous-tendent l’activité scientifique : recherche de la vérité, désintéressement, indépendance, utilité de la recherche, etc. – adhésion qui peut être plus ou moins fortes en fonction des personnes. Le bloging est parfaitement adapté à ces différentes valeurs : acte gratuit, indépendant car décentralisé, « public » dans le sens où il est tourné vers l’intérêt général… Bloguer, c’est respecter plusieurs des valeurs propres à l’activité scientifique. Faut-il s’étonner dès lors que les scientifiques bloguent ? Si les économistes sont nombreux à se plier aux exigences de l’exercice, c’est qu’ils ont une longue tradition d’intervention dans la sphère publique, d’expertise et de commentaires au nom de la science et de leurs compétences. La question, dans certains cas, dont celui des sociologues, est plutôt : why not blog ?

3. Capital social, capital social et capital social

Un blog, parce qu’il est public, est, pour un (aspirant) scientifique, un moyen d’accumuler diverses formes de capital : il y a donc un intérêt tout à fait concret à tenir un blog. Le capital social est sans doute le plus important en la matière.

C’est tout d’abord un moyen d’obtenir de la reconnaissance, ce que Bourdieu appelait « capital social » dans ses écrits sur l’Algérie. « Capital » car cette reconnaissance peut être réinvesti dans d’autres domaines (« champs ») pour obtenir divers avantages. De ce point de vue, je ne peux nier que l’idée m’a plutôt effleuré au moment où j’ai ouvert Une heure de peine…

Capital social encore : suivant la célèbre théorie de la « force des liens faibles », les liens faibles nous sont particulièrement utiles parce qu’ils nous apportent des informations que nous n’aurions pas dans nos réseaux de liens forts, et parce qu’ils nous donnent accès à d’autres domaines de la vie sociale. Or, un blog est justement un moyen d’obtenir et d’entretenir des liens faibles, avec d’autres blogueurs dont on apprécie le travail et qui peuvent apprécier le votre. Les « blogrolls » sont ici éclairants. Mark Granovetter a certes reconnu que sa théorie n’était pas générale, mais il semble qu’elle s’applique bien à la pratique du blog.

Capital social toujours : dans la perspective de Coleman, le capital social est une caractéristique d’un groupe d’individu qui facilite les échanges et le fonctionnement des activités en son sein. C’est ici l’interconnaissance des individus qui joue, par le biais du contrôle social. Les blogs de scientifiques offrent prises à ce contrôle social et sont donc partie prenante de ce capital social. Or celui-ci, dans le sens que lui donne Coleman, est particulièrement important pour le bon fonctionnement de la science : souvenons-nous que, pour Karl Popper, la science est le fruit d’un travail collectif, puisqu’une proposition, si elle est réfutable, pourra être réfuté par quelqu’un d’autre que celui qui la formule, ce qui rend l’objectivité individuelle non nécessaire à l’objectivité de la science.

4. Résumons…

Décidément, je ne sais pas faire court. Mais c’est là une autre raison pour laquelle je blogue : celui me donne toute latitude et toute liberté pour écrire comme je le veux, quand je le veux et ce que je veux. Il ne faut donc pas négliger les capacités d’invention des blogs, en termes de formes et de dialogues entre scientifiques.

Résumons un peu : why blog ? Dans mon cas, parce que c’est agréable, parce que le traitement de l’actualité ne me convient pas (et m’énerve), parce que je crois en ma discipline et que je veux la diffuser, parce que j’en retire divers avantages, que l’on peut approcher en terme de capital. J’espère que tout ça sera utile…

Il ne me reste plus qu’à choisir six nouvelles victimes qui devront, elles aussi, répondre à la question « why blog ? » : il s’agira donc de Pierre Maura, Alexandre Delaigue ou Stéphane Ménia de Econoclaste (au choix ou les deux), Fred ou Ben (ou les deux) qui sociobloguent, Sébastien Fath, Fabrice Fernandez, et Emmeline ou Jean-Edouard (ou les deux) de Ma femme est une économiste. Tiens, encore du capital social…



1 commentaires:

Tom Roud a dit…

Juste une précision pour rendre à César ce qui appartient à Enro : c'est Enro qui a lancé l'idée de publier des billets intitulés "Why Blog" à l'image de ce qui s'est fait sur les blogs scientifiques anglophones, Timothée est le premier à s'être exécuté, et j'ai proposé en commentaires chez lui de transformer l'exercice en chaîne ! C'est vrai que c'est compliqué !
PS : si vous continuez cette chaîne, n'hésitez pas à laisser un commentaire ici :
http://tomroud.com/meme-why-blog/

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