[Une heure de lecture #4] En attendant mon retour…

Vacances studieuses, comme je l’avais annoncé. Mais je prends quand même un peu de temps pour vous proposer une nouvelle fournée de liens, commentés par mes soins – ma petite touche personnelle. Il faut dire qu’après avoir reçu l’approbation du maître en la matière je ne peux qu’être encouragé à poursuivre la formule. Et même à l’étendre : cette fois, il y aura plus de trois thèmes ! Allez, c’est parti.




1. Enquête PISA : quelques explications

Sur l’excellent site de La vie des idées, on trouve un excellent article sur les enquêtes PISA qui ont fait couler beaucoup d’encre, peut-être plus à l’étranger qu’en France. Julien Grenet apporte beaucoup de précisions sur le fonctionnement de l’enquête et le mode de lecture des résultats, ce qui manque gravement dans les articles de presse sur le sujet. D’ailleurs, c’est la première fois que je trouve une véritable présentation des résultats…

En tout cas, certains passages de l’article ne peuvent que rappeler sa propre expérience à un jeune enseignant. Celui-ci par exemple :

« Dans le domaine de la culture scientifique, les résultats de la dernière enquête PISA révèlent que les résultats des élèves français sont supérieurs à la moyenne lorsqu’il s’agit de prélever des informations dans des supports habituellement utilisés dans l’enseignement scientifique (graphiques, tableaux, croquis) mais que les jeunes français de 15 ans ont des difficultés à mobiliser leurs connaissances pour expliquer des phénomènes de manière scientifique dans des situations de la vie courante non évoquées en classe. »

Les SES, malgré les critiques dont elles font l’objet, donnent souvent l’occasion de travailler à partir de cas quotidiens, de situations de la vie courante. Ce qui semble souvent apprécié des élèves. Mais les amener à mobiliser leurs cours pour comprendre ces situations est l’une des choses les plus ardues auxquelles j’ai jamais été confronté. Il me semble que le lycéen moyen parvient très facilement à compartimenter ses expériences, mettant d’un côté ce qu’on lui apprend, de l’autre la « vraie » vie. L’un des défis auxquels on ne se confronte peut-être pas assez est de relier les deux.

Autre passage intéressant, qui doit être particulièrement violent pour beaucoup de défenseurs de l’éducation française :

« Moins souvent confrontés à des exercices s’inspirant de situations rencontrées dans la vie quotidienne, rarement sollicités pour débattre oralement, les élèves français ne sont sans doute pas suffisamment initiés au débat contradictoire, à l’élaboration de réponses argumentées et se retrouvent plus souvent démunis lorsqu’on fait appel à leur avis personnel ou à leur expérience propre. Ce phénomène pourrait expliquer le taux plus élevé de non réponse aux questions appelant des réponses longues et la difficulté à envisager un document d’un point de vue critique. »

L’une des fiertés françaises est le développement de l’esprit critique des élèves. Il n’est sans doute pas très agréable de se voir remettre un mauvais point dans la matière… Je pense que le problème est le même que précédemment : nos élèves mettent-ils du sens dans ce que nous leur apprenons ? En voient-ils la finalité, l’intérêt, au-delà de la sacro-sainte note ? Il est possible que ce soit trop rarement le cas… Les SES ont essayé, depuis longtemps, de remédier à ces problèmes : en proposant un enseignement ancré sur l’actualité et une pédagogie ouverte au débat contradictoire. Il est sans doute nécessaire d’en faire plus dans ce sens.


2. Chaud et froid


Tiens, d’ailleurs, pendant ce temps, Enro, scientifique et citoyen, nous parle de science chaude et de science froide : ici, , puis encore ici et à nouveau . De quoi s’agit-il ? La science froide renvoie à une représentation de la science comme simple ensemble de résultats à transmettre tels quels, avec un brin de dogmatisme, tandis que la science chaude insiste sur la production des faits scientifiques, les débats, l’activité de recherche. L’influence de Bruno Latour se fait à peine sentir

Là encore, les SES ne sont pas si loin : dans la dernière note en question, il est question de « scientific litteracy », qui, pour ce que j’en retiens, consiste à donner aux élèves les moyens de comprendre les débats scientifiques, de se positionner en leurs seins, de comprendre les controverses et de critiquer ce que l’on leur propose. Ce n’est pas très éloigné de l’objectif que je proposais pour les SES.


3. Penser en sociologue


D’ailleurs, tant que je traînais sur le blog d’Enro, je suis tombé sur cette ancienne note, que je trouve assez intéressante : Enro nous y explique à quel moment il s’est mis à penser en sociologue. Cela m’a rappelé un de mes propres projets de billet, pour l’instant en stand-by : j’y essayais de dégager quelques règles simples « pour penser en sociologue ». J’étais parvenu à en dégager quatre, dans lesquelles les anecdotes d’Enro trouveraient facilement leurs places. Du coup, je pense que je vais retravailler la chose…


4. Pour un American Pie français


J’avoue ne pas toujours arriver à lire complètement les notes d’Emmanuel Ethis. Pourtant, elles sont souvent plus courtes que les miennes… Mais j’ai trouvé celle-ci simplement brillante. Un passage clef :

« Si l’on considère, comme le font généralement les sociologues, que les sujets sur lesquels sont bâties les fictions cinématographiques et télévisuelles d’une société donnée disent beaucoup des préoccupations dominantes de ladite société, alors on peut commencer à penser, en creux, la considération que tel ou tel pays a symboliquement pour son enseignement supérieur, ses enseignants-chercheurs, ses étudiants, ses campus et les moments de vie qui sont attachés à cette période cruciale pour la formation des individus dans le pays considéré en regardant les oeuvres audiovisuelles qui y sont produites »

A la base, donc, une proposition simple : l’absence de cinéma centré sur l’université n’aurait-il pas à voir avec les problèmes de celle-ci en France ? Une fois dit, ça a l’air tout bête, mais on ferait bien d’y réfléchir.


5. Dessins


Mais les blogs ne se résument pas aux sciences sociales, heureusement. Il existe un autre réseau sur lequel j’erre régulièrement : celui des dessinateurs. J’aime beaucoup celui de Martin Vidberg, alias Everland, dont le Journal d’un Remplaçant mériterait une place en IUFM. Allez donc voir cette note : un peu d'humour dans un monde de réformes.


6. Démocratie


Et tandis que sur le blog d’Econoclaste, on s’interroge sur la différence entre un argument démocratique et un argument anti-démocratique, l’Antisophiste s’interroge « Pourquoi la démocratie ? ». La réponse réside sans doute dans l’une des sept raisons avancées…

« La démocratie n’est pas seulement un processus de gouvernement, elle est aussi un système de droits. Prenez « la participation effective » : ce critère implique que l’on reconnaisse aux citoyens le droit d’exprimer leurs opinions, de discuter des affaires publiques avec d’autres citoyens... »


7. Lecture en F


Christophe Foraison nous parle de la lecture en F : quand vous lisez sur votre écran, vous commencez par un mouvement vertical, de haut en bas, et vous passez à l’horizontal lorsque vous trouvez quelque chose qui vous intéresse. Et tout ça, comme Monsieur Jourdan : sans le savoir. C’est d’ailleurs probablement ce que vous êtes en train de faire en ce moment.

Cette information n’a l’air de rien, mais elle explique finalement bien des choses : les trolls par exemple. « Qu’est-ce qu’un troll ? » me demanderont les newbies. Voici ce que dit Wikipédia, toujours aussi pertinent lorsqu’il s’agit de geek :

« On parle de troll pour un message dont le caractère est susceptible de générer des polémiques ou étant excessivement provocateur, sans chercher à être constructif, ou auquel on ne veut pas répondre et que l’on tente de discréditer en le nommant ainsi. »

Beaucoup de trolls – terme qui désigne aussi la discussion stérile qui va suivre le message en question – découle d’une mauvaise lecture d’un propos initial. Sans doute à cause de cette fameuse lecture en F : le regard du lecteur ne retient qu’une partie du message sur laquelle il va commencer à polémiquer sans prendre en compte le reste du propos. Ce site a en été récemment la victime. Faire une sociologie du troll est également l’un de mes projets : ça viendra, un jour ou l’autre.



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[Une heure de lecture #3] En attendant la rentrée...

Et oui. Je suis en vacance. Enfin, mes élèves sont en vacances, car pour moi le travail continue : cours à préparer, lectures à rattraper, et… blog à remplir. Donc, je vous ressers une fournée de liens, agrémentée comme d’habitude, de mes remarques et de mes commentaires les plus divers.




Les statistiques ethniques ou de la diversité, encore et toujours. Cette fois c’est Michel Wieviorka qui s’y colle, en tant que Président du conseil scientifique du CRAN, accompagné du président de l’association en question, Patrick Lozès. Souvenez-vous, les statistiques ethniques, j’en avais parlé ici. La présente tribune du Monde, bien qu’affirmant la possibilité de réconcilier partisans et adversaires de ces statistiques, tranche sans ambiguïté pour, en avançant que la majorité des Français y serait favorable. L’argument ne me convainc que peu. Plus intéressant, les précisions sur les modalités de ces enquêtes, si elles venaient à se mettre en place : anonymat, pas de fichage, réalisation par un tiers indépendant…

Les auteurs insistent surtout sur la nécessité de faire des enquêtes autodéclaratives : les personnes sont invitées à définir elles-mêmes leur origine ethnique, la façon dont elles se sentent perçues par les autres, plutôt que de rentrer dans des catégories toutes faites. Le problème qui me semble alors se poser est le suivant : si ces données sont trop éparses, vont-elles être exploitables ? Le problème est, comme Hervé le Bras le défendait il y a quelques temps sur France Culture (et probablement dans cet article que je n’ai malheureusement pas lu), que le concept de l’ethnicité est peut être trop fragile pour être utiliser sereinement. Je reste perplexe, et persuadé que l’expérimentation ne serait pas une mauvaise solution.

Pour quoi luttent les stagiaires ? Après avoir obtenu quelques avantages et protection – rémunération des stages de plus trois mois à 30% du SMIC, création d’un fichier dans les entreprises pour connaître précisément le nombre de stagiaires – Génération Précaire lutte encore, et le fait savoir dans cette interview accordé à Libération, ainsi que dans le communiqué figurant à la une de leur site. En la matière, la question n’est peut-être pas seulement celle de la satisfaction d’intérêt (plus d’argent, plus de protection), mais aussi de reconnaissance, comme le dirait Axel Honneth. Les conflits sociaux mêlent toujours conflits d’intérêt et lutte pour la reconnaissance. On peut notamment se reporter à ce très bon entretien. Ici, on peut penser que les stagiaires demandent aussi la reconnaissance de leur travail dans l’entreprise, en étant payé à hauteur de leur productivité, et donc un véritable statut.

Sur le même thème, petite chronique intéressante dans le monde : celle de Sophie Gherardi dans le Monde, intitulée « Souvent stages varient, bien fol qui s’y fie » (dans chaque journaliste, il y a un poète maudit qui sommeille). Intéressante car elle pose une question qui mériterait d’être creusé : les jeunes sont-ils tous égaux face aux stages ? Il est évident que non, mais on gagnerait à en savoir un peu plus.

Je me doute que, parmi les lecteurs, on doit trouver quelques enseignants. Alors au cas où vous seriez passé à côté, vous trouverez ici le compte-rendu d’un ouvrage qui vient de rentrer en bonne place sur ma liste de lecture : Comprendre l’échec scolaire de Stéphane Bonnéry. J’ai ouvert ce blog persuadé de l’utilité de la sociologie. J’avoue que je suis assez déçu de ne la trouver que très peu présente dans la formation des enseignants, ou, lorsqu’elle l’est, elle est particulièrement malmenée. J’espère donc compléter utilement ma formation par une telle lecture.

J’ajoute que le site Liens socio de Pierre Mercklé est un indispensable, particulièrement pour sa section compte-rendu. S’il ne se trouve pas dans vos agrégateurs, c’est le moment de l’ajouter.


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Les Français ont-ils approuvé le traité simplifié ?

Parfois, il y a des arguments qui m'énervent, que je sois d'accord ou non avec l'avis qu'ils servent à défendre. En général, ce sont ces arguments qui ont l'air d'évidences et qui sont répétés à longueur de journée par toutes sortes de perroquets journalistiques et politiques. Dernier en date : celui qui voudrait qu'en votant pour Nicolas Sarkozy les Français aient signifié leur accord avec le traité de Lisbonne qui va être ratifié dans les prochains jours.


J'aurais aimé me tenir aussi éloigné que possible des discussions sur l'adoption du traité de Lisbonne, traité "simplifié" visant à remplacer le projet de constitution européenne. Cette question est devenue, depuis 2005, l'une des plus sensible politiquement, de celles que l'on préfère éviter dans les discussions courtoises de peur d'en venir aux mains. Le camps du "oui" ne semble pas disposé à pardonner au camps du "non", qui lui n'a pas l'intention de se laisser faire. De ce fait, je n'ai pas l'intention de donner mon avis sur la pertinence ou non de ce traité, sur la légitimité ou l'illégitimité de son mode d'adoption parlementaire et non référendaire. D'autres discutent ces aspects beaucoup mieux que je pourrais le faire.

Mais voilà, un argument revient régulièrement dans le débat, argument sur lequel il me semble nécessaire de revenir. Dernièrement, c'est Rama Yade, avouant avoir voté "non" au référendum sur le TCE, qui l'a repris :

Selon Rama Yade,"ce référendum a déjà eu lieu lorsqu'en mai [2007] les Français ont choisi Nicolas Sarkozy". Et de souligner que le président"s'était engagé [avant son élection] pour la voie parlementaire".

La secrétaire d'Etat au droit de l'homme n'est pas la première à brandir l'élection de Nicolas Sarkozy comme preuve que les Français ont accepté, et même approuvé, l'idée d'un Traité simplifié adopté par voie parlementaire. Il n'est pas impossible que vous l'ayez déjà rencontré dans des conversations plus quotidienne.

Cet argument n'est pas recevable, c'est ce que je vais essayer de montrer dans cette note. Cela va me permettre, comme l'un de mes illustres prédecesseurs en matière de blog sociologique (dont je reprend humblement quelques idées), de souligner qu'au travers une élection les Français ne disent... rien.

1. Le vote, un effet "pervers"

Qu'est-ce que le résultat d'une élection ? L'assemblage de quelques millions de micro-décisions, d'arbitrages individuels sur des préférences personnelles, de comportements micro-sociologiques, qui, combinés, donnent un agrégat macro-sociologique, un comportement collectif. Depuis Raymond Boudon, on appelle ça un effet "émergeant" ou un effet "pervers". Dans la perspective qui est la sienne, la société, le social, n'est que le résultat involontaire de la combinaison des comportements individuels.

Pourquoi "involontaire" ? Simplement parce que ce résultat n'a aucune raison d'être cohérent avec les désirs des acteurs qui le produisent. Il peut même aller tout à fait dans le sens inverse. C'est le cas fameux de l'embouteillage : tout le monde a une "bonne raison" (autre concept boudonien fondamental) de se trouver sur cette route-là à ce moment, et tout le monde est pressé, mais la combinaison de ces choix donne une situation globale de blocage. L'agrégation des comportements visant un but particulier peut déboucher une situation en contradiction totale avec ce but.

Une formule superbe est celle qui sert de titre français au livre de Thomas Schelling : "la tyrannie des petites décisions" (Micromotives and Macrobehavior, 1978). Sa démonstration la plus célèbre concerne la ségrégation urbaine. Imaginons, dans une ville fictive, une population où chaque individu désire vivre dans un environnement - le quartier de la ville - socialement ou ethniquement mixte, mais seulement jusqu'à certains point : les individus ne veulent pas se retrouver dans un groupe minoritaire. Considérons un jeu en plusieurs tours : à chaque tour, les individus qui se trouvent dans un quartier où leur groupe est minoritaire déménagent pour un quartier où la situation est différente. Si on continue le jeu suffisamment longtemps, on va obtenir des quartiers homogènes ! (je vous fais grâce de la démonstration mathématique du phénomène, certains le font par informatique). Alors qu'il n'y a pas d'opposition à la mixité - celle-ci peut même être valorisé et apprécié par bon nombre des individus, celle-ci ne se réalise pas.

Le vote n'est pas très différent : confortablement installé chez lui, l'électeur lambda (vous, moi, les autres) prend sa petite décision personnelle, appuyée sur ses préférences politiques (appartenances partisanes, etc.), ses intérêts (calcul rationnel en fonction des préférences), les informations dont ils disposent (connaissances du système politique, médias, etc.), et sa raison. Sa décision est "micro". C'est l'agrégation de ces comportements "micro" qui donne le résultat "macro". Comme précédemment, rien ne permet de dire qu'il reflète les préférences des différents individus. Ainsi, si l'on demande aux électeurs de noter les candidats plutôt que d'en choisir, les préférences politiques exprimées sont différentes de celle du vote, François Bayrou arrivant en tête aux dernières élections. Mais, attention, même si ce système était généralisé, il ne faudrait pas en conclure que les Français ont dit "ceci" ou "cela" par leur vote...

2. Combien de votes ?

En effet, le principal intérêt de l'idée d'effet émergeant ou d'effet pervers est ici de rappeler que l'on ne peut pas conclure d'un résultat macro le sens des comportements micro. Ce n'est pas parce qu'une ville souffre d'une forte ségrégation raciale entre ses différents quartiers que l'on peut immédiatement en conclure que le racisme y est individuellement virulent. Les applications de ce principe sont nombreuses : ainsi, ce n'est pas parce que le public regarde une émission de télévision qu'il approuve forcément tout ce qui s'y dit... Certains commentateurs de la société française feraient bien de s'en souvenir.

C'est donc également le cas pour le vote. Le fait que les Français aient majoritairement choisi un candidat ne veut en aucun cas dire qu'ils ont voulu dire quelque chose de particulier, ou qu'ils approuvent l'ensemble du programme et des promesses de ce candidat. La question qui leur était posé était "qui voulez-vous comme Président ?". Il ne faut pas en tirer de conclusion plus générale que "53% des Français ont voté pour Nicolas Sarkozy".

En effet, les raisons qui ont poussé les individus à ce choix demeurent différentes d'un individu à l'autre, d'un groupe de votant à l'autre. Il n'y a pas eu un vote unanime des Français, cela on le savait (47% d'entre eux ont exprimé* - individuellement - une autre préférence), mais le vote "Sarkozy" lui-même ne doit pas être considéré comme unanime. Derrière ces 53%, il y a des millions de calculs individuels. Bien malin qui pourra dire pourquoi Sarkozy a été élu (certains ne se gênent pas pourtant).

On retombe sur un problème quasiment économique : j'ai un choix à faire parmi plusieurs produits, mais aucun ne satisfait l'ensemble de mes préférences, je vais donc sélectionner le produit qui se rapproche le plus de mes préférences, en en sacrifiant certaines. Ainsi, il est tout à fait envisageable que certains électeurs aient choisis l'actuel président bien qu'en désaccord avec sa position sur l'avenir de feu la constitution européenne. Cela n'est pas une erreur ou une incompréhension de leur part : c'est l'application de leur rationalité ! Même si on décide de rassembler et de typifier les différents comportements, on ne tombera pas sur un vote "Sarkozy" unanime, mais sur plusieurs votes, ayant des intentionnalités différentes. Dire que les Français ont voulu dire ceci ou ont accepté de ce fait cela, c'est forcer la réalité plus que de raison.

3. Le vote n'a pas d'intentionalité

Dès lors, ce qui se joue dans le champ politique après une élection n'est jamais qu'un conflit pour donner sens à la réalité du vote, pour en construire la réalité. Il s'agit pour les commentateurs et les hommes politiques eux-mêmes de construire et de faire vivre des groupes qui, à la base, n'ont pas de véritable réalité : l'électorat d'untel, le vote machin... Dans tous les cas, on assiste à des tentatives de transformation d'agrégats de comportement en entité qui auraient les mêmes propriétés que des individus, à commencer par l'intentionnalité. Or, il n'y a aucune raison pour que les groupes sociaux soient assimilables à des individualités, aient la même réalité que ceux-ci. Le vote est guidé au niveau individuel par une intention, un objectif. Cela n'est pas vrai pour le résultat agrégé. Si une intention apparait, c'est qu'elle est construite de façon quelque peu artificielle et fragile par différents acteurs en lutte.

Ces interprétations et constructions font bien sûr complètement parties du jeu politique normal, qui est en grande partie une guerre des mots et des façons de nommer - ce qui agit toujours, d'une façon ou d'une autre sur la réalité des choses. Mais il n'est pas bon de perdre de vue le côté artificiel et fragile de ces constructions. Dans le cas qui nous intéresse, il s'agit d'une bataille pour la légitimité, pour profiter des profits en terme de pouvoir que procure le prestige du vote. Il est des constructions sociales qui sont particulièrement résistantes. D'autres, comme ici, sont d'une incroyable fragilité : elles ne peuvent guère espérer survivre à la prochaine élection, où les électeurs, se replongeant dans leurs micro-calculs, feront tout voler en éclat. Il est même rarement utile d'attendre jusque là : la division de l'électorat se manifeste généralement beaucoup plus tôt, à l'occasion d'une décision ou d'une réforme mécontentant une partie de l'électorat que l'on voudrait unanime.

Il n'est donc pas très judicieux d'utiliser une intentionnalité factice pour justifier une prise de décision - la ratification par voie parlementaire - qui devrait être soumise au débat. Ces discours qui se réclament de l'onction électorale se présentent trop souvent comme un évitement du débat - les Français ont choisi, le débat a été mené, fin de l'histoire. Dès que l'on cesse de prêter aux électeurs des intentions qu'ils n'ont pas, on est obligé de tenir compte des débats et des messages qui peuvent être envoyés aux gouvernants par d'autres voies que le vote, bref, de refaire de la politique.

4. Lorsque la politique reprend ses droits

Les Français n'ont pas accepté le traité simplifié en votant pour Nicolas Sarkozy, pas plus qu'il n'ont accepté le principe d'une ratification parlementaire. Mais, de façon symétrique, ils n'ont pas non rejeté ces deux possibilités. Ils ne se sont tout simplement pas exprimés sur la question. Tout reste donc à faire pour les convaincre de l'une ou l'autre des options disponibles, pour leur expliquer laquelle est la meilleure, pourquoi il faut soutenir le choix des gouvernants ou au contraire s'y opposer. Bref, faire de la politique, c'est-à-dire débattre de choix. Sur ce plan, nos représentants et leurs opposants ont beaucoup de chemin à faire.

*Précisons d'ailleurs qu'il s'agit des personnes inscrites sur les listes électorales, ayant voté, et dont le vote a été valide, et non "les Français" dans leur généralité.

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[Une heure de lecture #2] En attendant la crise

Hop, comme c'est à la mode en ce moment, je remet en oeuvre mon "heure de lecture" pour le deuxième épisode. En attendant de savoir s'il faut commencer à se défenestrer ou non, un peu de lecture sociologique à se mettre sous la dent... C'est toujours mieux que le rapport Attali... Je vous rappelle le principe : trois liens intéressants, plus ou moins liés à la sociologie, et commentés par mes soins.


Olivier Godechot nous parle, dans la presse, des malheurs de la Société Générale. Entre les prises de position des économistes, il ne faudrait pas oublier que les sociologues ont aussi des choses à dire sur les marchés financiers, la bourses, les traders, et autres. On peut se reporter au Repères de Philippe Steiner, un modèle de clarté dans son genre. On pensera aussi à l'article clef de Wayne E. Baker "La structure sociale d'un marché financier" (traduit notamment ici et ), dans lequel celui-ci montré que la variation des prix est d'autant plus importante que le marché est grand, ce qui peut permettre de comprendre le rôle et l'activité des arbitragistes, comme le désormais célèbre Jerôme K... En attendant, moi, je vais aller lire le bouquin de Godechot, et j'en ferais une note de lecture au besoin : ça peut pas faire de mal... En tout cas, on va parler de sociologie économique dans le coin. C'est mes successeurs qui vont être contents.

Les banlieues ont-elles besoin d'un énième plan ? demande une partie de la crème sociologique en la matière, dans Libération. Question on ne peut plus intéressante. D'où qu'on se place, on trouve toujours plus ou moins la même expertise chez les sociologues en la matière : il n'y a pas un problème spécifique de la banlieue, mais une question plus globale, question sociale proprement dite pour certains, question urbaine pour d'autres (que je suis en train de lire, on en reparle bientôt). En tout cas, la question est toujours plus ou moins la même : cesser de saisir les évenements qui peuvent se dérouler en banlieue d'un point de vue strictement moral, et chercher à comprendre et à expliquer. On lira sur ce point l'excellent article de Didier Lapeyronnie dans cet ouvrage.

Sinon, la nullité des français en matière économique est une fois de plus expliquée par les manuels et l'enseignement : voir ce billet d'éconoclaste, sur lequel je réagis avec un peu de retard. Je suis toujours étonné qu'il y ait des gens suffisamment naïfs pour penser que les autres, mêmes élèves, mêmes étudiants, ingurgitent un manuel ou un cours sans se poser de question : on pourrait remplir les CDI de tous les lycées de France avec le Samuelson-Nordhaus que ça ne changerait rien. Surtout lorsqu'on s'intéresse aux manuels du supérieurs : l'enseignant peut dispenser un cours très éloigné du manuel, et une myriade d'associations, politiques ou non, sont là pour venir retraivailler le point de vue de chaque étudiant. Un peu de sociologie que diable, quand on s'intéresse à ces questions. Il n'y a pas de socialisation unique, bien au contraire.

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La discrimination comme nouveau paradigme

A l’occasion des débats sur les statistiques de la diversité, dites « ethniques », le thème des discriminations est revenu en force plus que jamais dans le débat public. Ce qui fait débat, plus que tout, c’est la réalité de ces discriminations : y a-t-il vraiment discrimination ou n’est-ce là qu’une excuse ou un masque qui cacherait d’autres inégalités ? Ce point est évoqué par Mathieu P. dans les commentaires du blog d’éconoclaste, point de départ de ma présente réflexion. S’il est une question que l’on se pose trop peu alors qu’elle est centrale dans cette discussion, c’est bien celle de savoir pourquoi le thème des discriminations a pris une telle place dans le débat public, et, plus largement, dans l’expérience quotidienne d’une partie de la population. Petit essai d’explication.




1. La discrimination, de quoi parle-t-on ?

La discrimination peut être considérée comme un mode de lecture des inégalités. Les individus constatent très facilement que, malgré l’affirmation formelle de l’égalité entre les individus, de nombreuses différences existent entre eux et les autres. Ces différences peuvent être jugées légitimes ou illégitimes selon leurs origines, leurs modes de production. La lecture des inégalités comme produit d’une discrimination implique deux choses :

- Premièrement, l’inégalité découle d’un comportement volontaire de la part d’un autre individu qui vise à discriminer, c’est-à-dire à mettre à l’écart, à couper la victime de l’accès à certains biens ou certaines positions. Ce comportement découlerait de la peur ou de la haine que porte le « discriminateur » au « discriminé ». La lecture est alors souvent morale : c’est la méchanceté d’un individu qui explique la discrimination.

- Deuxièmement, cette discrimination s’appuie sur l’appartenance de l’individu à un groupe ou sous-groupe qui peut-être défini de plusieurs façons. La plupart du temps, il s’agira de l’appartenance ethnique ou le sexe. Mais les comportements sexuels ou la séropositivité peuvent également être pris comme référence.

Ces deux points fournissent le modèle de la discrimination. Il est évident qu’il existe de nombreux cas où une inégalité découle effectivement d’une discrimination. Mais il semble bien que de plus en plus d’inégalités reçoivent une explication en terme de discrimination, sans qu’il soit toujours évident qu’il s’agisse clairement d’un comportement volontaire en référence à l’appartenance à l’individu. J’évoquais à ce propos, dans ma dernière note, le travail de Fabien Jobard sur la justice : les « maghrébins » sont bien condamnés plus durement que les autres, mais uniquement parce qu’ils sont jugés pour des faits plus graves. Ce dernier fait s’explique lui-même par les conditions de vie des « maghrébins », l’action de la police, etc. Il n’est pas impossible qu’il en soit de même ailleurs : dans l’éducation, par exemple, la moindre présence de certains minorités dans les filières les plus sélectives est-elle le signe que les sélectionneurs les refusent ou que les membres de ces minorités s’auto-censurent et ne se présentent pas ? Difficile à dire… du moins sans statistiques de la diversité.

Ce qui nous intéresse ici est plutôt de savoir pourquoi la thème des discriminations est de plus en plus présent, de plus en plus évoqué – du moins peut-on le penser – par les acteurs qui s’estiment victimes des inégalités. En d’autres termes, pourquoi la discrimination s’impose-t-elle de plus en plus comme mode de lecture des inégalités ?

2. De la domination à la discrimination : changement de paradigme

On peut défendre l’idée qu’il y a un changement de paradigme, de mode dominant de lecture des inégalités. Alors que, jusqu’à une certaine époque, les inégalités étaient vues comme le produit d’une domination sociale de certains groupes, ou, plus généralement, de la dynamique et des lois propres à un type de société particulier – la société capitaliste pour ne pas le nommer. La domination était alors le paradigme dominant.

Dans ces conditions, si les ouvriers étaient nettement désavantagés par rapport à d’autres couches de la population, il ne venait à l’idée de personne – ou de trop peu de monde pour que cela soit négatif – qu’il y avait une entreprise volontaire, personnalisée et personnalisante qui étaient à l’œuvre. La caractéristique de la domination était en effet d’être collective : ce n’est pas M. Tartempion qui me domine, mais le patronat, adversaire quasiment sans visage, mais qui n’en avait que plus de force. Les conflits étaient alors vécus sur le mode collectif, avec pour conséquence de déresponsabiliser en partie au moins l’individu de sa propre condition : c’était par l’action collective, et non individuelle, que le salut était possible (voir notamment les travaux de François de Singly sur l’individualisme [1], résumés ici, ici et ).

Ce paradigme n’existait pas et ne s’imposait pas par hasard : il était animé par certains acteurs particuliers, qui lui donnaient forme et le diffusaient. Il est en effet important de se rappeler, à l’aide de la sociologie de l’acteur-réseau, que les groupes n’existent que parce qu’il existe des médiateurs qui les construisent, les diffusent et les font tenir [2]. Dans le cas de ce paradigme de la domination, d’où découlaient certains groupes sociaux particuliers, c’est, en France, le parti communiste et les différentes incarnations du mouvement social qui prenait en charge cette construction.

Or, aujourd’hui, c’est un paradigme différent qui tend à s’imposer et à se diffuser, sans toujours remplacer celui de la domination : le paradigme de la discrimination. Dans celui, comme je l’ai précisé, les inégalités sont vécues sur un mode individuel, avec comme conséquences que les possibilités de s’en sortir sont moins évidentes, surtout quand la victime se sait privée de ressources.

Mais de la même façon que le paradigme de la domination se déployait en s’appuyant sur certains acteurs et médiateurs, celui de la discrimination n’existe pas dans un vide social : il s’agit d’expliquer la diffusion de cette idéologie et la formation des nouveaux groupes qui en découle.

3. De la construction sociale de la réalité

Thomas Luckmann et Peter L. Berger proposent, dans un célèbre ouvrage [3], un modèle théorique particulièrement intéressant, et à la postérité florissante : celui de la construction sociale de la réalité. Sans entrer dans les détails des développements théoriques, on peut ici retenir trois points particulièrement importants :

- Ce que les individus tiennent pour être la « réalité », dans leur vie quotidienne, découle d’une construction sociale, c’est-à-dire qu’il est le produit d’une expérience intersubjective, des différentes interactions entre les individus. C’est ce qui se passe ici pour la diffusion du paradigme de la discrimination. Confrontés à une inégalité, les individus d’un groupe donné, auquel appartient la victime, vont construire la réalité de cette inégalité – leur réalité – par le biais de leurs interactions . Ce point sera développé plus longuement dans la partie 4.

- Cette réalité est, en quelque sorte, solide. Une fois construite, elle parvient, aussi longtemps qu’elle trouve des individus ou des groupes pour la relayer, à s’imposer à d’autres. Même si elle peut être coupée de la réalité au sens philosophique (ce qui est vrai, de manière générale), elle sera considérée comme telle dans les groupes où elle a été construite. Elle constituera un schéma incorporé par les individus, que ceux-ci vont mobiliser pour interpréter tout nouveau fait, toute nouvelle information. C’est ainsi que l’on passe du subjectif à l’objectif.

La question de l’ouvrage de Berger et Luckmann, question centrale pour la sociologie, s’exprime de façon claire :

« Comment se fait-il que les significations subjectives deviennent des facticités objectives ? Ou, en termes appropriés aux position théoriques énoncées plus haut : comment se fait-il que l’activité humaine produise un monde de chose ? » [3]

- Cette réalité se construit essentiellement dans les relations quotidiennes de proche en proche, par la socialisation continue des individus. Ce sont les conversations quotidiennes, les micro-interactions qui forment et revitalisent cette réalité socialement construite. Bien des institutions plus globales – l’école, l’Etat, les médias, etc. – jouent un rôle fondamental, qui ne doit pas être négligé. Mais la socialisation qu’ils exercent a besoin de relais : j’aurais plus de mal à croire ce que me dit Tf1 si tout le monde autour de moi me répète et me convaincs qu’il ne faut pas croire P.P.D.A.

Avec ces différents éléments en tête, nous allons pouvoir essayer de comprendre pourquoi le paradigme de la discrimination s’impose et se maintient. Comme je l’ai déjà dit, il vaut mieux d’abord poser la théorie.

3. L’expérience urbaine

Afin de comprendre ce phénomène, il convient de prendre en compte le décor dans lequel se jouent les interactions qui vont être en cause dans la construction de cette réalité. Il s’agit ici des fameuses « banlieues » et plus généralement de la ville. C’est de là que nous allons partir.

Un avertissement néanmoins : il ne faut pas voir ce décor comme totalement déterminant. Il ne suffit pas, on le verra, à expliquer la situation. Pour autant, l’organisation matérielle de l’espace et les objets qui y prennent place ouvrent la possibilité à certaines relations, à certains comportements, et, dans le même temps, ferment la voie à d’autres façons de se faire ou de s’organiser. Comme le dit Bruno Latour :

« Outre le fait de "déterminer" et de "servir d’arrière-fond de l’action humaine", les choses [ici : la ville] peuvent autoriser, rendre possible, encourager, mettre à portée, permettre, suggérer, influencer, faire obstacle, interdire et ainsi de suite » [2]

Autrement dit, je ne cède pas à l’explication simpliste qui consiste à accoler l’adjectif urbain à n’importe quel problème – violences urbaines, cultures urbaines, musiques urbaines – pour expliquer n’importe quoi (et souvent n’importe comment). Je ne prétends pas que l’architecture de la ville suffit à expliquer le paradigme de la discrimination et que raser les banlieues suffirait à régler le problème – bien au contraire. Simplement, sans la ville et l’urbain, le problème serait différent.

Commençons donc par le commencement : qu’est-ce que la ville, sociologiquement parlant ? On peut la caractériser par une division/spécialisation sociale de l’espace, les différents groupes sociaux se situant différemment à l’intérieur de celle-ci [4]. Les banlieues qui nous intéressent se caractérisent par un forte dégrée de ségrégation sociale : elles rassemblent des populations porteuses de divers stigmates ou handicaps sociaux [5], enfermées dans ces quartiers et n’ayant que peu de possibilité d’en sortir, que cette sortie soit temporaire (enclavement) ou définitive (immobilisation).

Mais la ville se caractérise aussi par la rencontre et l’incertitude : en marchant dans la rue, espace public par excellence, il est toujours possible de rencontrer des groupes ou des personnes « imprévues », des situations inattendues. La ville, c’est très largement ce paradoxe d’un éloignement et d’un rapprochement entre les individus et les groupes. Comment cela se manifeste-t-il pour nos banlieues ?

Tout d’abord, par l’extrême interconnaissance qui caractérise les quartiers populaires. Loin de l’image des grandes cités anonymes où personne ne se parle, de nombreuses enquêtes ont mis l’accent sur la très forte sociabilité, en particulier entre les jeunes. Dans la cité des Quatre Mille, à la Courneuve, tout le monde se connaît, nous dit David Lepoutre dans une passionnante enquête ethnographique [6]. Demandant à quelques jeunes informateurs d’énumérer toutes les personnes qu’ils peuvent nommer dans la cité, il obtient des listes de 500 voire 1000 noms ! Cela doit en partie à l’organisation matérielle du quartier : les appartements étant souvent trop petits pour des familles nombreuses, les jeunes passent plus de temps dans la rue, au pied des immeubles.

Ensuite, le deuxième aspect de l’expérience urbaine se manifeste par la rencontre régulière entre les jeunes qui nous intéressent et un groupe extérieur : la police. Les forces de l’ordre sont ici doublement extérieure : non seulement d’un point de vue urbain (il s’agit rarement d’habitants du quartiers), mais aussi socialement. Assimilée à un Etat perçu comme lointain, elles ne s’intègrent pas ou peu dans le décor urbain quotidien des populations en question.

4. La construction de la réalité dans les cités

A partir de ces différents éléments, on comprend très facilement par quel processus se produit la réalité du paradigme de la discrimination. Celui-ci ne dépend pas d’une manipulation médiatique ou politique, ni même de l’action normale d’un mouvement social. Elle est la conséquence logique de l’expérience urbaine des acteurs concernés.

C’est ce qu’avance Marco Oberti dans un récent ouvrage [7] consacré aux relations entre les ségrégations scolaires et urbaines.

« On assiste ainsi, de la part des jeunes eux-mêmes à un recours plus diffus à la discrimination pour expliquer leur situation difficile ou d’échec, pour laquelle l’intentionnalité de la discrimination tend à l’emporter sur les éléments structurels et/ou personnels de désajustements-dysfonctionnement » [7]

D’après lui, la ségrégation urbaine contribue à attribuer étroitement certaines populations, identifiés par leur appartenance ethnique, leur couleur de peau, leur religion ou autres, à certains comportements ou certaines situations (violences, pauvreté) dans la réalité socialement construite. Ceci est vrai dans les deux sens. D’une part, les « jeunes de banlieue » sont perçus comme un groupe à part par les personnes extérieures à ces quartiers – par exemple les parents d’élèves qui cherchent le meilleur établissement pour leur enfant et s’inquiète du nombre élevé de survêtement qui tourne autour du collège local. D’autre part, les jeunes eux-mêmes se conçoivent peu à peu comme tels.

Ainsi, la ségrégation « favorise le passage d’une logique d’inégalités à une logique de discrimination » [8], et ce d’autant plus que l’information circule rapidement dans ces quartiers. En effet, du fait de l’interconnaissance précédemment signalée, toute nouvelle expérience de discrimination - n’oublions pas que celles-ci existent bel et bien – va rapidement faire le tour du quartier, ou au moins de ses fractions juvéniles. Elle va apporter sa pierre à la construction du paradigme. Et ce phénomène est parfaitement rationnel – comme d’ailleurs toute idéologie [8] (voir ici pour une explication) – : n’est-il pas plus rationnel de croire mon pote qui me dit que les policiers s’en sont pris à ses potes parce qu’ils sont noirs plutôt que les médias qui me disent le contraire ?

Les jeunes les plus « connus des services de police », ceux qui y ont le plus souvent affaire, peuvent ainsi devenir, comme le dit Fabien Jobard [9], des acteurs politiques. Ils diffusent leur expérience, qui est fait de la perception d’une discrimination : les policiers s’en prennent en eux parce que ce sont des racistes, parce qu’ils ne les aiment pas, etc. Cet aspect des choses est renforcé, selon Jobard, se portent de plus en plus partie civile dans les affaires d’outrage à représentant de la force publique. Ce fait personnalise les relations entre les jeunes et la police : les premiers ne se frottent plus à une institution étatique, mais à des individus particuliers. De là provient sans doute le sentiment de discrimination : ce n’est pas l’Etat qui me domine, mais l’agent Bidule qui ne m’aime pas. On retrouve ici la personnalisation qui marque la discrimination par rapport à la domination.

5. Interprétations et typification

Une fois ce paradigme en place, celui-ci s’impose aux individus, ou, plus précisément, est réutilisé par eux pour interpréter toute nouvelle information. Si, dans le quartier, une nouvelle histoire mettant aux prises des jeunes et des personnes extérieures commence à se diffuser, elle sera immédiatement lue en terme de discrimination. Par exemple, si deux jeunes meurent dans un accident avec une voiture de police, il ne faudra pas longtemps pour que chacun dans le quartier sache que la faute en revient aux policiers, avant même tout résultat d’enquête.

Un concept utile de la sociologie de la construction de la réalité est celui de « typification ». Ce phénomène « consiste à intégrer la présence d’autrui dans des schémas préétablis afin de réduire l’incertitude au sujet de l’attitude à adopter à leur endroit » [4]. Autrement dit, les comportements d’autrui sont ramenés par le sujet aux modèles dont ils disposent, afin que celui-ci sache comment se comporter, comment rentrer en interaction avec eux, etc. Lorsque je me rend chez mon boulanger – je vous recommande la baguette « à l’ancienne », un peu chère, mais tellement bonne – peu m’importe la personnalité de la vendeuse, nos points communs ou nos divergences : je l’ai « typifié » comme vendeuse, de la même façon qu’elle m’a typifié comme client.

Dans le cas qui nous intéresse, on peut raisonnablement supposer que tout représentant des institutions, employeurs et autres personnes qui exercent, d’une façon ou d’une autre un pouvoir sur les jeunes sera très facilement typifié en discriminateur ou raciste. L’enseignant met une mauvaise note ou punit parce qu’ils ne nous aime pas, le policier est raciste, le responsable de l’ANPE n’aime pas les reubeus : on peut facilement imaginer comment ces typifications s’expriment de la façon la plus quotidienne qui soit. L’explication de la situation personnelle par la discrimination est d’autant plus aisée qu’elle est déjà là, déjà disponible pour l’acteur.

6. Conclusion

En guise de conclusion, deux mots sur le débat sur les statistiques ethniques, déjà évoqué ici. On peut en effet se demander les effets de telles statistiques sur cette lecture des inégalités en terme de discrimination. Evidemment, tout dépend des résultats. Comme je l’ai déjà dit, il est possible que de telles statistiques viennent relativiser le côté « personnalisant » de ces discriminations, en mettant à jour des processus discriminants sans qu’il y ait pour autant de volonté de discrimination. Les policiers, par exemple, sont loin d’être tous racistes, mais certaines de leurs façons de travailler peuvent poser problème (voir ici pour une excellente présentation). Cela suffira-t-il à faire reculer ce paradigme de la discrimination ? On peut en douter. Celui-ci constitue une attitude rationnelle par rapport aux conditions d’existence et aux relations sociales qui forment l’expérience quotidienne de certaines populations. Les statistiques, les discours médiatiques, étatiques ou scientifiques peuvent facilement être mis à distance (« ils nous mentent », « ils nous manipulent »…). Il est donc essentiel de bien comprendre que ce type de statistiques ne peuvent être qu’un outil, et en aucun cas une réponse, à cette situation.

Bibliographie :

[1] François de Singly, L’individualisme est un humanisme, 2005

[2] Bruno Latour, Changer la société. Refaire de la sociologie, 2006

[3] Peter L. Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, 1966

[4] Yankel Fijakowl, Sociologie des villes, 2004

[5] François Dubet, Didier Lapeyronnie, Les quartiers d’exil, 1999

[6] David Lepoutre, Coeur de banlieue. Codes, rites et langages, 2001

[7] Marco Oberti, L’école dans la ville. Ségrégation – mixité – carte scolaire, 2007

[8] Raymond Boudon, L’idéologie, ou l’origine des idées reçues, 1992

[9] Fabien Jobard, « Sociologie politique de la "racaille" », in Hughes Lagrange, Marco Oberti, Emeutes urbaines et protestation. Une particularité française, 2006

[10] Philippe Riutort, Précis de sociologie, 2004


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De la micro-économie et des bisounours

Je l'avais réclamé dans les commentaires de cette note de Pierre Maura : un économiste devait expliquer à la face du monde ébloui que, non, la microéconomie ne promeut pas une vision plus "positive", plus "optimiste" ou plus quoique ce soit que la macroéconomie ou la sociologie. Bref que la microéconomie n'est pas plus bisounours que le reste. Emmeline de Regards Croisés sur l'Economie se livre dans l'exercice dans une série de notes qui commence ici. Lecture essentielle.


En plus, elle me cite, ce qui en soit est déjà une preuve de bon goût et de vivacité intellectuelle (une façon à moi de dire merci). Et puis tant que vous y êtes lisez cette note aussi.

Deux remarques supplémentaires sur cette affaire :

Premièrement, Jean-Paul Fitoussi, était invité aux Matins de France-Culture vendredi dernier. L'affaire des manuels de SES a bien évidemment été évoquée. La discussion n'a pas forcément volé très haut - il faut dire qu'avec Alain-Gérard Slama dans la salle, toute élévation est difficile. Je suis cependant très déçu d'avoir attendu quelqu'un comme Fitoussi expliquer que l'économie s'enseigne toujours soit d'une façon favorable à l'Etat, soit d'une façon favorable aux entreprises... Voilà qui est à des kilomètres de ma conception de l'économie, et plus généralement d'une science, qui n'a pas à être favorable à quoique ce soit, ni à qui que ce soit. Dommage, vraiment. Ce matin, c'était Michel Rocard qui m'accompagnait sur le chemin de mon lycée. Comme le dit Mathieu P., malgré ses déclarations de bonnes intentions, il semble encore persuadé que la croissance trop faible s'explique par l'enseignement de l'économie...

Deuxièmement, ce qui est particulièrement énervant dans cette affaire, c'est que l'on ne parle que de l'économie. Et la sociologie alors ? Et les sciences politiques ? Sans doute le problème vient-il de la racine "socio" d'une part, et de l'adjectif "politique" de l'autre. Ces deux disciplines sont sans doute identifiées soit comme "socialiste", soit comme "apprentissage de la politique". Du coup, je redigerais prochainement une note sur les différents sens du mot "social", histoire de clarifier les choses.

A part ça, ma note sur les discriminations n'attend plus que relecture : ne vous inquiétez pas, ça vient.

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Faut-il enseigner l'économie bisounours ?

J'apprends aujourd'hui dans le Figaro que la faible croissance de la France provient du refus des enseignants de faire l'apologie de l'entreprise. Tiens donc...


Je l'avais déjà dit : taper sur les sciences économiques et sociales redevient à la mode, comme le gel dans les cheveux ou la musique électronique. Une fois de plus, c'est Positive Entreprise qui se trouve être le fer de lance de cette critique, en avançant cette fois l'argument du "point de croissance qui manque" (!) . Notre cher ministre a répondu à leurs attentes en annonçant un audit sur les manuels de SES, accusés de colporter un vision négative et pessimiste de l'entreprise. Le journaliste du Figaro cache à peine sa très grande satisfaction de la décision.

Que répondre à tout cela ? Faut-il répéter, une fois de plus, que les SES voient passer trop peu d'élèves pour qu'on puisse sérieusement penser qu'elles sont responsables des incompréhensions les plus courantes de l'économie ? Olivier Bouba-Olga l'avait dit au tout début de cette énième polémique :

"Sur la base de ces chiffres, il s’avère donc que seuls 66,4%*43,1% des élèves suivent l’enseignement de SES, soit 28,6% et donc, vous l'aurez deviné, 71,4% des élèves ne suivent pas un tel enseignement. Affirmer que l’enseignement de SES est une des causes principales du désamour des jeunes pour l’entreprise est donc erroné."

J'avais ajouté, plus tard, que l'hypothèse inverse - l'enseignement des SES acculture les élèves au monde de l'entreprise - était tout aussi plausible : c'est notamment ce que montre l'enquête ethnographique de Stéphane Beaud.

Faut-il rappeler que la critique de Positive Entreprise est très largement une critique incompétente ? Pourquoi pas. Il suffit de lire l'article dont se fend Thibault Lanxade dans le Figaro :

"Jamais l'épanouissement personnel grâce notamment à l'exercice de son métier n'y est traité."

Il suffit de regarder les programmes de Terminale : ceux-ci mettent l'accent sur le rôle intégrateur du travail, sur les identités collectives qui en découlent. Si on parle de la précarisation, c'est justement parce que celle-ci ne permet pas d'accéder à une forme d'individualisme positif ! Il suffit sur ce plan de relire Robert Castel. Le président de Positive Entreprise n'a pas pris la peine de lire (ou de comprendre) les programmes. Il est en cela égal à son association, dont le dernier rapport sur le thème était truffé d'erreurs et d'approximations. Heureusement que tous les entrepreneurs ne sont pas à cette image.

Faut-il enfin répéter que l'enseignement des sciences économiques et sociales au lycée n'a vocation ni à faire l'apologie ni à faire la critique de l'entreprenariat ou de l'entreprise ? Que notre seul objectif est de transmettre des savoirs scientifiques, une méthode d'appréhension du réel ? David Mourey s'y essaye dans le Figaro également, mais de façon un peu trop timide à mon goût.

Mais ce qui m'inquiète le plus, c'est la diffusion lente, y compris aux plus hautes sphères de l'Etat - le ministre, excusez du peu - d'une conception de l'économie, et plus largement des SES, assez horripilante : l'économie bisounours*.

Qu'est-ce que c'est que l'économie bisounours ? On savait que les critiques des SES ne se plaçaient pas sur le plan scientifique - la critique des économistes que j'évoquais ici est de ce point de vue beaucoup plus recevable - mais sur le plan idéologique. On reproche aux SES de ne pas avoir un discours "favorable" à l'entreprise... Mais on commence à entrevoir la conception de l'économie qui devrait se substituer à la conception scientifique.

On découvre ainsi qu'il n'est pas bon de parler de choses "déprimantes" ou "pessimistes" aux jeunes :

"Pour preuve : en classe de seconde, avant même de parler du monde de l'entreprise, un ouvrage comme Magnard consacre une trentaine de pages à la précarité et au chômage. À peine évoquées en seconde, les relations sociales au sein de l'entreprise sont principalement développées en première puis en terminale. Mais le plus souvent étudiées à travers les conflits sociaux que les différents ouvrages valorisent pour faire évoluer le sort des salariés."


(il faudrait signaler les nombreux défauts de l'article du Figaro : des cas particuliers présentés comme des situations générales, une méconnaissance des programmes et du travail d'enseignant, etc. Passons.)

"L'entreprenariat et la réussite ne sont pas valorisés, les développements consacrés au travail traitent surtout du chômage, de la précarité, de l'exclusion, du stress, du harcèlement…"

Ainsi, il ne faudrait pas parler du chômage et de la précarité aux jeunes : vous comprenez, sinon, ça les déprime ! Et surtout, n'évoquons pas la possible de conflits entre salariés et employeurs... vous pensez, le conflit, quel horreur ! Il vaut mieux leur enseigner que tout le monde est beau, tout le monde est gentil et il n'y a pas de problèmes. Le monde des bisounours en quelques sortes.

En outre, pourquoi s'en prendre aux SES ? Ne faut-il pas étendre l'économie bisounours à d'autres acteurs ? Avez-vous déjà imaginé les ravages que provoquent les journalistes en parlant si souvent du chômage ou de la précarité au journal de 20h ? Ne faut-il pas interdire aux plus vite ce genre de reportages et rendre obligatoire des portraits extasiés sur le parcours des grandes entreprises ?


Bref. Laissons l'ironie là. Peut-on sérieusement, comme le dit Thibault Lanxade, "apprendre à lire le monde" sans évoquer le chômage ou la précarité ? Ce que demande Positive Entreprise, et peut-être bientôt le ministre, c'est d'ignorer ou de minorer une question centrale, sur laquelle les élèves sont intéressés et sont demandeurs d'explications et d'éclairages. Ce sont des thèmes déprimants ? Peut-être. Est-ce notre faute si la réalité est déprimante ? Le chômage et la progression de la précarité sont des phénomènes réels, lisibles dans les statistiques, et nos élèves y sont sans cesse confrontés, soit dans leurs familles (pour les moins chanceux), soit dans les médias. Les amener à des visions moins idéologiques de ces problèmes est l'une de nos missions : par exemple, en montrant que le chômage n'est pas le fait de méchants patrons qui ne veulent pas donner du travail aux gens...

Pour le reste, s'il s'agit d'initier les élèves à la réalité du monde de l'entreprise, le plus efficace n'est-il pas alors de leur permettre de faire des stages ? Plutôt que de s'en prendre à un enseignement scientifique, il serait bon de se poser la question de l'accueil des jeunes dans les entreprises, lequel n'est visiblement pas toujours des meilleurs. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le défendre, les Français n'ont rien contre le travail ni contre l'entreprise en général : simplement certains d'entre eux ont une mauvaise expérience de cette activité.

Voilà pour cette note rédigée "à chaud". Je pense que mon énervement se ressent par moment. Enervement ou lassitude : seulement six mois après avoir pris mes fonctions, ça promet pour les 42 années à venir (hypothèse basse) ! Reprise du déroulement normal du blog d'ici dimanche, avec une note où il sera question de constructivisme, d'expérience urbaine et discrimination.

* La paternité de l'expression "économie bisounours" ou "théorie bisounours" est partagée avec Mélanie R., qui se reconnaitra.

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[Une heure de lecture #1] En attendant la suite

Oui, je sais, ça fait un bon moment que je n'ai pas remis à jour, et ça vous manque... Les dernières semaines avant les vacances ont été plutôt sportives, pris entre différentes exigences professionnelles, formatives et festives. Puis le début des vacances a été occupé par son long de réjouissance plus ou moins maussienne (humour de sociologue). Ne vous en faites pas, la prochaine note est en cours de rédaction : j'y aborderais la question des discriminations, mais en essayant de montrer comment celles-ci se sont imposées comme un thème central du débat public.


En attendant, pour que vous ne m'effaciez pas de vos flux et agrégateurs, j'institue une nouvelle pratique : le [Une heure de lecture]. A un rythme plus ou moins hebdomadaire*, je proposerais des liens (entre un et beaucoup) sur trois sujets ou thèmes d'actualité sur lesquels des sociologues ou assimilés auront dit des choses intéressantes - ou pas. Le concept n'est pas vraiment innovant puisque d'autres font ça très bien. On verra bien ce que je pourrais y apporter. Ce sera, entre autres choses, l'occasion pour moi de donner un peu plus mon avis.

Yankel Fijakowl nous parle du logement et de sa gestion politique. Je trouve toujours salutaire de critiquer la lecture compassionnelle ou moralisante des faits de société qui se développe si souvent chez les hommes politiques et autres commentateurs. Cela mériterait sans doute la création d'un prix spécial, comme il en existe d'autres. Ceux qui le souhaitent peuvent laisser des nominés en commentaires.
Robert Castel est un excellent sociologue. Les métamorphoses de la question sociale est devenu un classique, et, plus admirable encore, il est déjà parvenu à rendre Les matins de France Inter tout à fait passionnant, malgré la présence d'Alain-Gérard Slama (j'espère que tout le monde mesure l'étendue de l'exploit). Son travail donne souvent lieu à des prises de positions plus politiques, qui ont l'immense mérite d'être solidement argumentées, ce qui est suffisamment rare pour être signalé. Quel besoin avait-il d'aller écrire ça ? Que l'on veuille critiquer la future interdiction de fumer dans les cafés, restaurants et autres, je peux parfaitement le comprendre. Est-il utile de faire passer l'adversaire pour un nazi en puissance ? Entre le point godwin et la lecture moralisante dont je parlais précédemment, cela est loin d'être convaincant.

Il n'y a pourtant là qu'un simple problème bien connu des économistes : une externalité négative. L'activité de fumeur de X a une répercussion sur la santé de son voisin Y, sans que X ne prenne en compte le coût sur la santé de Y. On pourrait faire intégrer ce coût de bien des manières : un impôt sur les fumeurs, un droit à fumer dont on devrait s'acquitter avant d'allumer sa cigarette dans le bar PMU du coin... L'interdiction est-elle la pire des solutions ? Pas sûr.

Nicolas Sarkozy, nouveau chanoine d'honneur de Saint Jean de Latran, a prononcé un discours sur la "laicité positive" - suis-je le seul à y voir une référence à Jean-Pierre Rafarin et à la Positive Attitude ? - discours évidemment fort commenté. Le regard de spécialiste de la religion et de son histoire nous montre que même les grands défenseurs de la République peuvent s'embrouiller... Lisez donc les notes de Jean Baubérot et Sébastien Fath, deux preuves de l'utilité sociale des sociologues.

Sur ces belles paroles, j'espère que vous avez tous passé un très bon solstice d'hiver (laïcité, quand tu nous tiens...) et vous souhaite à tous une année pleine d'heures de peine utiles et fructueuses.

See ya.



*Pour ne pas dire tout les quand-on-peut (Private joke).


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Les statistiques ethniques : pour une sociologie de la réception

Le débat sur la possibilité de statistiques dites « ethniques » rebondit une énième fois en France, tant sur la place publique qu’au sein de la communauté des chercheurs. D’un coté, on y voit un moyen de mieux connaître les discriminations, de l’autre, une rupture d’une règle républicaine ancestrale et un risque de « racialisation » de la société. Comment sortir d’un tel dialogue de sourds ? Peut-être avec un peu de sociologie bien appliquée…




Le débat a repris en France à l’occasion de l’enquête « Trajectoires et origines » de l’Insee et de l’Ined, ainsi qu'à propos de la récente loi Hortefeux sur l’immigration, dont la disposition sur les statistiques ethniques (dont on se demande bien ce qu’elle venait faire dans une loi sur l’immigration…) a été récemment retoqué par le Conseil Constitutionnel. Ce que je voudrais montrer, c’est qu’il est relativement simple de dépasser ce débat : il faut juste s’en donner les moyens.

1. Intérêts et limites des statistiques ethniques

La réflexion qui va suivre – relativement courte au regard de mes habitudes – a pour point de départ mes propres interrogations : je ne parviens pas à développer un avis définitif sur la question de ces fameuses statistiques « ethniques » (ou de la diversité, comme le rappelle Sébastien Fath). Tout au plus puis-je dire qu’aujourd’hui, le camp des « pour » me semble développer des arguments plus convaincants que celui des « contre ». En effet, entre le sérieux de quelques démographes et économistes mettant en avant l’utilité de ces statistiques, et les cris d’indignation de « républicanistes » fermés au dialogue et ne faisant qu'agiter les ombres de Vichy et de la solution finale, mon cœur ne balance pas vraiment…

Les arguments développés par les partisans de ces discriminations me semblent particulièrement intéressants. Il ne s’agit pas seulement d’une meilleure mesure des discriminations, point déjà important, mais également, comme le rappelle avec une grande pertinence PAC sur Libertés Réelles, de la possibilité de sortir d’une lecture « morale » (pour ne pas dire « moralisatrice ») des discriminations. Trop souvent, on en fait la conséquence d’un racisme individuel qu’une action judiciaire suffira à régler.

« Toute la stratégie de la HALDE et de Louis Schweitzer (son président) consiste en effet à dire que les discriminations proviennent de fautes individuelles que l’on peut identifier et pour lesquelles on peut condamner leur auteur devant la justice. » (excellente note à lire ici).

Or, les discriminations peuvent provenir de comportements « involontaires », qui ne sont pas à proprement parler racistes ou xénophobes. C’est ce qu’explique très bien Fabien Jobard, à propos de la justice : les juges condamnent plus durement les « noirs » et les « maghrébins » (ici repérés d’après la consonance du nom et/ou par la nationalité) non parce qu’ils sont racistes, mais parce qu’ils opèrent sur une population déjà triée non seulement par la police mais aussi par l’ensemble d’une situation sociale qui les place dans une position où ils ont plus de chances d’être des « clients » du système judiciaire. Bref, les juges ne discriminent pas, mais il y a bien discrimination… Ce point aidera sans doute à dépasser les incompréhensions entre Etienne Wasmer et Maître Eolas.

Mais, dans le même temps, je perçois très bien les risques liés à de telles statistiques, rejoignant sur ce point le récent « Rebond » d’Esther Duflo dans Libération.

« Le choix est difficile. Être placé dans une catégorie influence la perception de soi-même et les performances : le psychologue Claude Steele a montré par exemple que quand des sujets noirs américains doivent indiquer leur race avant un examen, leur performance est plus faible que s’ils indiquent leur race après celui-ci. On pourrait donc légitimement trouver que le jeu n’en vaut pas la chandelle, ou penser au contraire que les discriminations sont encore plus dommageables quand elles sont implicites. La question est suffisamment importante pour mériter une vraie discussion. »

Si je ne doute pas une seule seconde de la bonne foi de l’Insee et de l’Ined, ni de la capacité des chercheurs et scientifiques à exploiter ces données de façon pertinente, je reste on ne peut plus sceptique quant à la capacité de ces mêmes institutions et individus à contrôler l’utilisation médiatique et politique de ces mêmes données, ainsi que leurs différents effets sociaux.

Il suffit de s’intéresser à l’utilisation générale des statistiques dans la sphère publique pour comprendre ces doutes. Les sociologues rappellent régulièrement toute la prudence qui devrait entourer l’utilisation des statistiques policières sur la délinquance sans jamais être entendus, ni des journalistes ni des politiques. De même, l’un de mes ouvrages de référence, le journal d’enquête de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot [Voyages en grande bourgeoisie, 1997] insiste longuement sur les difficultés des chercheurs à réussir dans le « champ » journalistique, lequel fonctionne sur une logique toute différente.

L’intérêt des statistiques dites « ethniques » serait de démonter justement les catégories ethniques en mettant en avant d’autres procédures explicatives que l’ethnicité d’un individu. Mais il est douteux qu’un tel travail passe facilement les portes des laboratoires et des universités. Le risque existe que l’on retienne plus « X% des personnes de telle origine ethnique sont des délinquants ou des chômeurs » plutôt que « ce chiffre s’explique par une trajectoire historique X et une situation sociale Y ». Il faut bien reconnaître que, dans l’état actuel des choses, on ne sait pas ce que peut produire une telle enquête comme effets sociaux.

J’aimerais voir cet argument, qui n’est finalement qu’une version du principe de précaution – dont Bruno Latour vantait les mérites tout récemment encore – appliqué aux sciences sociales, mobilisé plus souvent par les adversaires de ces statistiques. D’une part, il est toujours bon de rappeler un minimum que la sociologie et les autres sciences influencent la société d’une façon ou d’une autre. D’autre part, cela serait nettement plus convaincant que des accusations à tout va de rupture d’un pacte républicain, de collusion de fait avec l’extrême droite, de pacte avec le diable ou je ne sais quoi. Le « néo-républicanisme » est sans doute l’une des choses les plus pénibles qu’ait à subir la France. Pour plus de précisions sur ce point, je conseille de se reporter à Michel Wieviorka (dir.), Une société fragmentée ? Le multiculturalisme en débat [1996] ou au blog de Jean Baubérot.

2. Sortir du dilemme

Bref, une fois que tout cela a été dit, que fait-on ? Je pense qu’il est difficile de ne pas reconnaître que ces statistiques comportent un risque. La question est donc : le jeu en vaut-il la chandelle ? Faut-il prendre ce risque ? Ou, pour faire plaisir à mes collègues économistes, les gains sont-ils supérieurs aux coûts ?

La seule solution qui semble alors raisonnable est l’expérimentation : on essaye, à l’occasion d’une enquête comme « Trajectoires et origines », d’établir de telles statistiques et on verra bien ce qu’elles deviennent.

Cependant, une telle proposition doit être bien comprise : essayer, expérimenter, suppose que l’on se donne les moyens de vérifier, tester et comprendre le devenir social de cette enquête. Il faut pouvoir analyser sérieusement les utilisations sociales de l’enquête d’une part, et ses conséquences d’autre part. Il ne s’agit donc pas simplement de faire une enquête et de vérifier, après coup, que les discriminations n’ont pas explosé du fait de cette enquête, mais de s’intéresser à des phénomènes beaucoup plus subtils, beaucoup moins perceptibles, mais non moins réels.

Et c’est ici que la sociologie intervient. C’est du côté de la sociologie de la culture qu’il faut se tourner. En effet, depuis longtemps, celle-ci a élaboré des techniques pour étudier la réception des œuvres d’art et des biens culturels. Celle-ci est différente en fonction des milieux sociaux, dépend des capitaux des individus, peut être faite ou non de mise à distance par les individus, peut inclure des comportements plus ou moins stratégiques, etc. Or, c’est précisément ce qu’il faut faire pour une telle enquête : une sociologie de la réception.

A priori, je pense qu’il faudrait tester au moins trois choses : 1/ les utilisations de ces statistiques aux différents niveaux : dans la sphère publique (hommes politiques, journalistes) comme dans les relations privées (par exemple, les employeurs ne risquent-ils pas d’utiliser ces statistiques pour faire une sélection discriminante ?) ; 2/ la réception par les individus en général : y a-t-il renforcement des stéréotypes ? quels éléments de l’enquête sont retenus et quels éléments sont au contraire mis à distance ? il faudra alors prendre en compte les différences entre les groupes et les individus, en fonction de leurs positions sociales et de leurs ressources ; 3/ les effets sur les « minorités visibles » : deviennent-elles plus visibles ? se transforment-elles, et si oui, dans quel sens ? qu'en est-il, plus particulièrement, des répondants à l'enquête ?

Bien évidemment, je ne fais là que tracer un modeste canevas. Il faudrait une réflexion beaucoup plus longue et plus renseignée, incluant la construction d’un cadre théorique et des procédures de vérification empirique. Il faudrait alors envisager d’inclure ces problématiques dans l’enquête même, dès le moment où elle est conçue, mise en place et menée. Sans doute serait-il possible de recueillir certaines données dans ce sens dès l’enquête empirique proprement dite.

C’est d’ailleurs là un point que l’ensemble des recherches sociologiques, et plus généralement de tout travail en sciences sociales, devrait intégrer : il faudrait prévoir, pour chaque recherche, prévoir une sociologie de la réception de la sociologie (et, également, de l’économie, de la science politique, etc.). Pourquoi cela ? Parce qu’un discours sur le social est toujours susceptible d’exercer un effet sur ce social. C’est le sens de la « double hérméneutique des sciences sociales » d’Anthony Giddens, conséquence logique de la réflexivité des individus et des institutions (pour ma présentation de ces concepts, se reporter à ce récent billet) :

« […] dans son travail, le chercheur prend en compte la manière dont les sujets interprètent les situations ; par ailleurs les sujets prennent connaissance des interprétations des chercheurs et les intègrent dans leurs manières de voir et d’agir. Il existe donc entre le chercheur en sciences sociales et le sujet une "réciprocité d’interprétation, une double herméneutique". […]

Cette double herméneutique a pour conséquence que les sciences sociales ne sont pas isolées du monde qu’elles étudient, mais qu’elles entrent en quelque sorte dans la constitution de celui-ci : "toute réflexion […] sur des procès sociaux pénètre dans l’univers des procès sociaux, s’en dégage et y repénètre sans arrêt, alors que rien de tel ne se produit dans le monde des objets inanimés, qui sont indifférents à tout ce que les êtres humains peuvent prétendre connaître d’eux" » [Jean Nizet, La sociologie de Anthony Giddens, 2007 ; les parties en italique proviennent de Anthony Giddens, La constitution de la société, 1984]

Il est donc essentiel, du point de vue très pratique de l’utilité de la sociologie et des sciences sociales, voire même de l’éthique du chercheur, de connaître ces effets et ces conséquences, afin de mieux se situer par rapport à eux. Les statistiques ethniques offrent ici une illustration criante. On peut également penser aux dernières recherches de Robert Putnam, qui, nous raconte Laurent Eloi dans une critique passionnante, a essayé par tous les moyens, mais sans grand succès, de contrôler les conséquences de ses résultats.

Il ne s’agit pas, bien sûr, de s’interdire certaines recherches – le scientifique doit simplement être le plus libre possible, n’ayant comme seul objectif que la poursuite (sans fin) de la vérité – mais bien de se donner les moyens de s’assurer que les résultats de celles-ci ne sont ni déformées ni mal utilisés.

La proposition n’est pas totalement originale : elle m’a été inspiré par un article de François de Singly : « La sociologie, forme particulière de conscience » [in Bernard Lahire (dir.), A quoi sert la sociologie ?, 2004]. Celui-ci, s’interrogeant, dans le cadre général l’ouvrage, sur l’utilité de la sociologie, aborde le problème de la réalisation de l’objectif de dévoilement que se donne la sociologie critique, notamment bourdieusienne. Il écrit notamment :

« Tout comme la sociologie de la culture examine le profil socioculturel des visiteurs d’un musée ou des auditeurs d’un concert de musique contemporaine, la sociologie ne devrait-elle pas étudier l’identité des lecteurs des ouvrages de sociologie ? Pourquoi la sociologie échapperait-elle aux principes d’analyse qu’elle applique aux autres pratiques ? Si la valeur de toute consommation culturelle peut être approchée par la position des consommateurs dans l’espace social, les livres de sociologie peuvent alors être définis aussi par la position de leurs lecteurs. Le sens de la sociologie se réfractant également dans sa réception et ses usages, la sociologie des sciences, en l’occurrence la sociologie de la sociologie, devrait donc y prêter plus attention » [François de Singly, op. cit.] (souligné par moi)

La remarque me semble tellement juste qu’il me semblerait logique de l’étendre à l’ensemble des recherches, et ce, dès leur conception. Il s’agit en effet là non seulement d’une nécessité scientifique, qui permettrait d’apprendre beaucoup sur le thème de recherche et sur la sociologie des sciences (sociales, a priori), mais également d’une part importante du travail même de chercheur (ou de sociologue) qui, s’il ne doit pas chercher à transformer son travail en propagande politique, ne peut être totalement indifférent au devenir de sa recherche, ne serait-ce que pour éviter les mésinterprétations.

Quoiqu’il en soit, si l’Insee et l’INED n’ont plus le temps ou n’ont pas les moyens de mettre un protocole de recherche dans le sens, c’est sur la vigilance des chercheurs, impliqués ou non dans cette enquête, qu’il faudra compter, afin d’en tirer les conclusions. Ce qui manque, en effet, au débat actuel, c’est un travail scientifique permettant de guider quelque peu ce choix difficile.


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