Quel est le problème avec les sondages ?

C'est à Pierre Maura qu'il revient l'honneur d'avoir tiré le premier : dans un récent post, il rappelle en quelques mots en quoi les propos de Bruno Jeanbart, directeur des Etudes politiques de l'institut de sondages Opinion Way, témoigne d'une totale méconnaissance de la sociologie française. Mon commentaire et celui de Fr., du Polit'Bistro, en remettent une couche. Je saisis l'occasion au vol pour préciser deux ou trois choses supplémentaires à propos des sondages.


Petit rappel des faits

Dans un récent article du Monde, qui revient sur une petite controverse autour d'Opinion Way, Bruno Jeanbart fait la déclaration suivante, essayant d'expliquer, en les minimisant, les critiques qui sont adressées aux méthodes de son entreprise :

En France, une école de sociologie a toujours critiqué les sondages, c'est l'école bourdieusienne, qui prône le qualitatif par rapport au quantitatif.

Pierre Maura le rappelle sans ambages : Bourdieu et ses disciplines n'ont jamais rechigné à l'utilisation des méthodes quantitatives. La distinction, un de ses textes les plus célèbres, est rempli de tableaux, de graphiques et de pourcentages. De même, les premiers numéros des Actes de la recherche en sciences sociales, la revue fondée par Bourdieu, est que j'ai compulsé à l'occasion de la lecture du dernier Boltanski, témoigne d'un usage régulier des graphiques et des chiffres, parfois avec imagination - comme ce papier calque inséré dans un numéro, qui permet d'avoir deux représentations sur un même graphique. Dommage que le journaliste du Monde n'ait pas corrigé cette grossière erreur...

Mais pour expliquer la controverse qui entoure son institut, Bruno Jeanbart évoque un autre facteur : "la défiance des Français à l'égard des sondages". Il est vrai que les sondages sont régulièrement critiqués en France, y compris dans les milieux intellectuels. Et il est tout aussi vrai que ces critiques sont souvent simplistes et immérités. Le problème, c'est que Bruno Jeanbart ne sait visiblement pas de quoi il parle... Et que l'article du Monde jette quelques sérieux doutes quand aux compétences d'Opinion Way en matière d'enquête.

Sondages... oui, mais de quoi ?

Lorsque l'on parle de sondage dans le "débat public" français - c'est-à-dire, d'une façon assez générale, la presse généraliste et dans les publications destinées à un "grand public" plus ou moins large - on parle de deux types de sondages assez précis : les sondages d'opinion et les sondages électoraux. Les seconds sont les plus simples : il s'agit de demander aux enquêtés pour qui ils ont l'intention de voter ou, lorsqu'il n'y a pas d'élection à court terme, pour qui il voterait dans telle ou telle configuration. Les sondages d'opinion diffère de ce cadre assez strict : il s'agit de poser des questions sur une problématique donnée afin de définir "ce que pensent les gens". Par exemple, on demandera si les Français soutiennent ou non l'emprunt lancé par le gouvernement, s'ils sont d'accords ou non avec une grève ou un mouvement social, qui sont les hommes politiques auxquels ils font confiance, etc.

Dans son plus célèbre texte - "L'opinion publique n'existe pas" [1] - Pierre Bourdieu critique uniquement les sondages d'opinion, le titre étant d'ailleurs assez transparent. Son propos n'est donc absolument pas de disqualifier les méthodes quantitatives, mais uniquement une utilisation particulière de celles-ci. C'est qu'il faut bien distinguer d'une part la méthode du sondage, qui consiste à interroger seulement une partie de la population étudiée - ce que l'on appelle également l'échantillonnage - et les questions aux services desquelles on la met à l'oeuvre. Malheureusement, même dans le débat intellectuel, l'opprobre s'est plus souvent portée sur la pertinence de l'échantillonage que sur la façon dont on l'utilise. Il faut dire que chacun - comprenez les hommes politiques de toutes natures - apprécie les sondages d'opinion quand l'opinion publique va dans le "bon" sens et les critique dans le cas contraire...

Revenons brièvement sur la critique de Bourdieu. On peut retenir deux grands reproches adressés aux sondages d'opinion : 1) toutes les opinions ne se valent pas : parmi les gens interrogés, certains exprimeront une conviction profondes appuyée sur une réflexion particulière sur la question, d'autres donneront simplement une réponse qui leur semble convenable sur le moment, mais qui pourrait changer avec une meilleure connaissance du problème. En les mettant tout sur le même plan, les sondages d'opinion réifie une "opinion publique" qui n'a pas de sens ; 2) les sondages imposent des problématiques aux individus : non seulement, ils légitiment certaines problématiques qui ne sont peut être pas celles qui préoccupepent véritablement les enquêtés, mais en outre ils donnent une formulation particulière à ces questions qui peuvent en orienter les réponses. A partir de deux sondages contradictoires portant sur le soutien à un mouvement de grève de 2007, Pierre Maura avait brillamment illustré ces limites.

Les sondages électoraux peuvent recevoir des critiques assez proches : en sélectionnant certains candidats, en particulier pour les second tours, ils imposent par avance une configuration particulière à l'éléction. L'ouvrage d'Alain Garrigou [2] porte d'ailleurs plus sur ce que les sondages font à la démocratie qu'à une remise en cause de l'utilisation générale des sondages : ils modifient les stratégies des parties, que ce soit en termes de personnels ou de programmes.

Dans les deux cas, il faut relever que ces critiques portent non sur les aspects quantitatifs des sondages, mais sur leurs aspects qualitatifs : pour Bourdieu, c'est la fiction d'une opinion publique monolithique qu'ils entretiennent qui disqualient les sondages d'opinion d'un point de vue scientifique ; pour Garrigou, ce sont les modifications qu'apportent les sondages électoraux à la vie politique qui posent problème à la démocratie. C'est là, en tout cas, les critiques les plus radicales des sondages dans la mesure où, même s'ils sont représentatifs, ces défauts ne disparaissent pas.

Des vertus de l'échantillonage et des limites de la méthode d'Opinion Way

Les critiques portant sur les sondages ne s'expriment que rarement sur ce plan-là. On entend plus souvent remis en cause la représentativité des sondages : lors des dernières élections présidentielles, la question des "jeunes qui n'ont pas de téléphone fixe" a été reprise en choeur par tous ceux qui avaient quelques intérêts à le faire. Alain Garrigou développe également longuement ce point [2]. L'article du Monde met d'ailleurs ce point en avant, Opinion Way utilisant Internet et une rémunération sous forme de bon d'achat pour obtenir ses réponses. Evidemment, les biais sont évidents : la population concernée ne correspond pas, loin de là, à l'ensemble de la population française, les personnes possédant un ordinateur et en ayant une utilisation suffisamment intensive pour collaborer à ce genre d'enquête présentant des caractéristiques sociales particulières.

La réponse de Bruno Jeanbart à ces critiques, exprimées par des sociologues on ne peut plus compétents, a de quoi laisser pantois (notons que le communiqué publié sur le site d'Opinion Way ne dit rien sur ce plan-là) :

La question de la représentativité se pose quelle que soit la méthodologie. Le téléphone et le face-à-face présentent aussi des inconvénients... Notre métier est précisément de contourner ces obstacles grâce à la méthode des quotas

Là encore, on peut se poser de sérieuses questions quant à la compétence d'Opinion Way en matière de pratique des sondages. Tout d'abord, même en appliquant la méthode des quotas, qui consiste à partir d'une évaluation de la composition de la population globale suivant certains critères afin de la retrouver dans l'échantillon sur lequel on travaille, on ne peut corriger ce défaut : en effet, la possession d'un ordinateur et l'utilisation intensive d'Internet sont des critères qui témoignent de la position sociale relative des individus et peuvent donc être corrélé à des comportements politiques particuliers. Ensuite, les corrections qu'apportent les Instituts de sondages à leurs résultats - par exemple, en appliquant des coefficients à certaines réponses que l'on suppose sous-évaluées - sont l'un des plus grands défauts des sondages, car totalement dépendants de l'arbitraire du sondeurs, étant donné qu'il ne connait pas les coefficients exacts de la population mère. Biais qui se renforce alors que le taux de non-réponse aux sondages électoraux ne cesse d'augmenter, comme le rappelle Alain Garrigoux. Inutile de dire qu'avec leurs méthodes, les sondages d'Opinion Way demanderaient des corrections qui leur ôteraient d'entrée de jeu toute pertinence.

Aucune de ces remarques ne doit porter à une condamnation générale de l'échantillonnage : il s'agit d'une critique des pratiques des instituts de sondages, rien de plus. Travailler sur un échantillon d'une population reste une pratique parfaitement justifiée du moment que l'on se plie réellement aux contraintes qui lui donne sa validité. Comme l'écrit Olivier Martin [3], "il ne faudrait d'ailleurs pas croire qu'une enquête exhaustiveapporte ne meilleure connaissance de la population" : si l'Insee a cessé de faire des recensement exhaustifs et procède maintenant par sondages, c'est parce que cela permet un meilleur contrôle des enquêteurs et des enquêtés, supprime beaucoup de biais, et, au final, donne une information de meilleure qualité. Pour s'en convaincre, on peut également penser à cette petite histoire récemment raconté par Jay Livingstone sur le Montclair Socioblog :

Je me souviens d'une anecdote reprise dans un ouvrage sur l'échantillonage - j'aimerais pouvoir me souvenir lequel - à propos d'un scientifique ayant réalisée une recherche sur des soldats et qui présente ses résultats à un général du Pentagone. L'officier mis en doute la méthode de l'échantillonage : comment pouvez connaître les centaines de milliers de soldats que compte l'armée en ne parlant qu'à deux mille d'entre eux ? A combien devrions-nous parler ? Demanda le sociologue ? "Il faut les voir tous" répondit le général.
"Général", répondit le sociologue, "quand vous allez voir un médécin, il prend seulement une petite éprouvette de sang pour connaître votre taux de cholestérol ou autre. C'est un échantillon. Est-ce que vous lui dites que, s'il veut vraiment connaître le vrai taux, il doit prendre tout prendre ?" (ma traduction)

Cet exemple permet de comprendre les conditions de validité d'un sondage : si le prélèvement sanguin est représentatif de l'ensemble du sang du patient, c'est parce qu'il n'y a pas de raison que l'échantillon présente un contenu notablemment différent que le reste de la "population" - au sens statistique - qu'il représente. Comment retrouver cela lorsque l'on étudie la société ? La méthode la plus efficace est le choix aléatoire, ce que l'on appelle un échantillon représentatifs : il permet de calculer un intervalle de confiance qui permet de dire, par exemple, qu'il y a 95% de chance que la valeur recherché dans la population mère soit comprise entre deux valeurs relatives à l'échantillon. Je vous fais grâce des calculs pour y parvenir.

Malheureusement, cette méthode est rarement applicable telle quelle, en particulier parce qu'elle demande d'avoir une "base de sondage", c'est-à-dire une liste exhaustive des individus de la population totale. Les chercheurs sont donc amenés à utiliser divers artifices pour compenser les manques, dont la méthode des quotas. On abandonne alors le caractère aléatoire en se contentant de relever des personnes qui correspondent à certains critères, en laissant les enquêteurs faire leurs propres choix dans la population. Le problème est que l'on "ne sait pas précisément quels sont les principes qui ont guidés les choix des enquêtés : le recrutement peut être fortement biaisé" [3]. Dans le cas d'Opinion Way, on connait le biais - la possession d'un ordinateur et l'utilisation d'Internet - mais on décide de ne pas en tenir compte. Même en essayant de jouer sur les quotas, l'échantillon obtenu ne pourra être considéré comme représentatif :

Dans les années 1960, les caractéristiques générales (âge, sexe, CSP) des lecteurs de Paris Match étaient proches des caractéristiques de l'ensemble de la population française (hors enfants). D'un point de vue strictement formel, cela faisait des lecteurs de Paris Match un échantillon représentatif de la population française. Il est pourtant évident que cette échantillon était biaisé et qu'une enquête auprès de ses lecteurs aurait fourni des estimations érronées des comportements généraux (à commencer par les pratiques de lecture !). [3]
Cela ne veut pas dire que les sondages proposées par Opinion Way - si la méthode affichée est bien celle qui est appliquée, bien sûr - n'ont aucun sens, mais ils n'ont pas le sens que lui donne les commentaires que l'on construit à partir d'eux. Ils peuvent permettre de capter l'avis et les opinions d'une population particulière, dont les frontières doivent être déssinées en fonction des réponses des enquêtés. Les généraliser et les réifier comme l'avis ou l'opinion de l'ensemble de la population française est soit faire preuve d'une bien trop grande naïvité, soit d'une non moins importante malhonnêteté.

Le problème avec les sondages

Le problème des sondages ne se situe donc pas dans la méthode elle-même mais à la fois dans leur utilisation et dans la façon dont celle-ci est mise en oeuvre. La façon dont se défend Opinion Way - et qui ne s'éloigne en rien de celle généralement adoptée par les autres instituts - consiste à se draper dans une position à la fois technicienne et scientiste : se plaçant dans une position d'expert, en appelant à des notions vagues pour qui n'est pas pris dans les enjeux méthodologiques - comme la "méthode des quotas" -, ils se replient sur leurs outils sans réfléxivité. Pourtant, si toutes les méthodes ont des limites, l'important est pour le sociologue de connaître ses limites et de savoir les interpréter :

L'idée selon laquelle il existe un échantillon parfait duquel il faudrait s'approcher au plus près doit être rejetée. Il peut exister des erreurs dans le choix ou la sélection des enquêtés. Mais il ne faut pas voir ces erreurs et biais comme des écarts à un idéal, à une réalité. Il est préférable de les penser comme heuristique, d'en tirer profit.[3]

C'est précisement ce que ne font les divers instituts de sondages, qui se contentent de donner des résultats et de les commenter comme s'ils étaient vrais. C'est déjà ce manque qualitatif que critiquait Bourdieu [1] quand il reprochait aux sondeurs de ne jamais donner l'information la plus importante sans laquelle toute information est nécessairement biaisée :

L'information la plus importante qu'un sondage livre à propos d'un groupe, ce n'est pas le taux de oui ou de non, le taux de pour ou de contre, mais le taux de non réponses, c'est-à-dire la probabilité, pour ce groupe d'avoir une opinion.
Ce dont ont besoin les sondages, au final, c'est peut-être avant tout de sociologues, ou du moins de personnes capables d'en donner une interprétation correcte, en tenant compte de leurs limites générales et particulières.
Il faut à la fois tenir compte du sens des questions que l'on pose et des biais qu'elles peuvent introduire dans les réponses, et des frontières de son échantillon qui demande à ce que l'on généralise pour une population globale aux frontières moins étendues que ce que l'on pense généralement. A défaut de quoi, c'est sans doute à chaque citoyen qu'il revient de se sensibilier à ces questions.

Bibliographie :
[1] Pierre Bourdieu, "L'opinion publique n'existe pas", Questions de sociologie, 1980
[2] Alain Garrigou, L'ivresse des sondages, 2006
[3] Olivier Martin, L'analyse de données quantitatives, 2005

Read More...

Ravalement de façade

C'est l'été, et les cafés et magasins parisiens en profitent pour faire peau neuve, au moins autour de ma modeste demeure. Aussi n'y a-t-il pas de raison qu'Une heure de peine ne suive pas le mouvement. Avec une toute nouvelle mise en page, plus de colonnes, plus de lisibilité, et surtout une remise à jour de la liste de liens. N'hésitez pas à me signaler tout oubli ! Et à bientôt pour quelques réflexions sur les sondages.

Read More...

Bienvenue au panda...

Je profite que les piles de ma Wiimote viennent de mourir (paix à leur âme) pour vous signaler un nouveau venu dans le petit monde des blogs à caractère sociologique : Une année d'articles sociologiques. Tenu par un ex-étudiant de DEA de sociologie ne souhaitant pas "devenir stupide" (je cite), il propose, comme son nom l'indique avec une délicieuse subtilité, de découvrir chaque semaine un article de sociologie à destination de ceux qui n'en ont jamais fait ou qui la découvrent. Une excellente initiative, qui permettra également à notre "panda sociologue", comme l'indique son adresse mail, de ne pas perdre la main - c'était aussi l'une de mes motivations en commençant Une heure de peine. A découvrir sans tarder.

Read More...

C'est drôle parce que c'est vrai

Via The Global Sociology Blog, je découvre Indexed, un blog qui fait de l'humour à base de graphiques... Le plus étonnant, c'est que c'est vraiment drôle. Et en plus, l'auteur a vraiment tout compris : "Pourquoi les enseignants vont sauver l'économie" (cliquez sur Lire la suite pour avoir la réponse)




Read More...

Happy B.

Et oui... à l'heure cette fois, ce blog atteint ses deux ans. L'âge de la maturité, de la sérénité, et de plein d'autres choses en -é. J'ai dans les cartons des notes sur Obama et sur la burqa, mais, soyons honnête, c'est les vacances, et je vais prendre les choses doucement... Reprise complète des hostilités à la rentrée, en septembre. D'ici là, see you.

Read More...

Trahison !

Depuis longtemps, je suis un très grand fan de la collection Repères des éditions La Découverte : toujours synthétique, claire et complète. C'est donc par dizaine que je les aligne religieusement dans ma bibliothèque. Et puis, hier, j'ai découvert leur infâme trahison.


Pour une raison mystérieuse et incompréhensible, les grands pontes de cette collection ont décidé d'en changé le format, désormais légèrement plus grand. C'est ce dont je me suis rendu compte en acquérant Sociologie de la drogue par Henri Bergeron (dont les premières pages augurent du meilleur). Ci-dessous la preuve en image.


Détail, me direz-vous ? Avantage même, peut-être, puisque cela signifie que chaque nouveau volume comportera un peu plus d'informations précieuses et essentielles ? Naïfs que vous êtes... C'est au contraire gravissime. Parce que ça gâche tout dans mon rangement :

Aussi, je le demande officiellement à Pascal Combemale, directeur de la collection Repères : revenez à l'ancien format. C'est l'un de vos plus fidèles lecteurs qui vous le demande.

Read More...

De la composition des classes

Cette note est dédiée à mes première ES2 de l'année 2008-2009, pour l'année agréable passée avec eux.

Voilà, la fin de l'année scolaire approche, avec son lot de marronniers journalistiques - sujets de philosophie du baccalauréat, élèves qui ont plus de 20 de moyenne, etc. C'est aussi la période où l'on dit au revoir aux classes avec qui on a travaillé toute une année. Dans certains cas avec soulagement, dans d'autres - comme moi avec mes premières de cette année - avec une certaine émotion. Tous les profs : il y a des classes qui marchent bien et d'autres qui ne marchent pas, certaines où l'on rentre dans la salle avec un certain plaisir, d'autres où l'on cherche une bonne raison de s'attarder à la photocopieuse... Penchons-nous un peu sur cette étrange alchimie, ses conséquences et surtout ses causes.


Les résultats de la sociologie de l'éducation concernant le rôle du milieu social d'origine sont aujourd'hui bien connu. Et les travaux portant sur l'effet-maître, c'est-à-dire la contribution propre de l'enseignant aux progrès des élèves, se diffusent peu à peu - bien que souvent de façon caricaturale - à la faveur des débats sur la rémunération au mérite des fonctionnaires. Mais l'idée d'effet-classe est moins souvent discuté : les progrès des élèves sont pourtant bel et bien influencés par les interactions qui se nouent au sein des classes.

Chacun connait le lien qui existe entre l'origine sociale des élèves et la réussite scolaire. L'origine sociale, mesurée par la profession des parents et leur niveau de diplôme, explique environ 15% de la variabilité des acquis des élèves à l'école élementaire et au collège.
Le poids de l'effet classe est à peu près similaire. C'est dire que, sur une année scolaire, la classe fréquentée par l'élève compte autant que la profession et le niveau de diplôme des parents. [1]


Ce poids est cependant à relativiser car, alors que la profession des parents exerce son influence en continu sur toute la scolarité de l'enfant, les classes se renouvellent chaque année. Il n'en reste pas moins qu'une "bonne classe" peut jouer un rôle important dans la trajectoire d'un élève, qui peut expliquer des écarts plus ou moins grands à la trajectoire socialement prédictible par l'origine sociale. Dans le même sens, les travaux de Thomas Piketty [2] ont montré que la taille des classes n'était pas sans effet : en s'appuyant sur des comparaisons empiriques, il montre que les classes de ZEP dont la taille est réduite réussisent mieux que les autres, et réduisent l'écart qui les séparent des autres classes.

Les enseignants n'ont pas vraiment d'influence sur la taille des classes, qui dépend d'abord de considérations budgétaires et de situations démographiques. Ils peuvent par contre chercher à influencer la composition des classes. Et ils le font très souvent : dans une écrasante majorité de lycée, les enseignants disposent d'information provenant des collèges pour constituer des classes qui "fonctionnent" ; de même entre les niveaux, il n'est pas rare que les administrations se voient proposer des listes d'élèves ou, a minima, des conseils de séparer telle ou telle personne.

Et pourtant, même en l'absence d'évaluation précise de ce genre de dispositifs, il semble que le résultat soit plus qu'aléatoire, les résultats en terme d'ambiance de classe ne suivant pas forcément, les groupes "à mauvais esprit" comme on dit souvent perdurant malgré tout. Evidemment, il faut prendre en compte tous les petits "bugs" qui peuvent venir ruiner une composition savamment pensée, notamment les demandes des familles, les stratégies d'options ou d'enseignements au choix, les "magouilles" diverses des élèves pour se retrouver avec le/la copain/copine (en la matière, on assiste parfois à de véritables stratégies se jouant des défaillances organisationnelles, les élèves sachant souvent à quelle personne s'adresser pour obtenir ce qu'ils veulent...). Mais même en prenant cela en compte, il n'en reste pas moins que les classes "qui marchent" ne sont ni courantes, ni plus nombreuses lorsque les groupes sont constituées plutôt que répartis "au hasard". Sans doute évite-t-on ainsi certains problèmes majeurs - comme la concentration d'élèves "difficiles" dans une même classe - mais cela n'empèche pas les classes à problèmes ni ne crée mécaniquement une ambiance de travail.

Comment expliquer ce décalage entre les tentatives gestionnaires des enseignants et les résultats obtenus ? C'est comme souvent chez Mark Gronvetter que je vais aller chercher la réponse. Celui-ci a en effet proposer de réfléchir à un certain nombre de problèmes à partir de modèles de seuil [3]. Basiquement, il s'agit de supposer que les individus adoptent un comportement donné à partir du moment où un certain pourcentage de personnes dans leur entourage plus ou moins immédiat adopte ce même comportement. L'intérêt de ces modèles est de mieux comprendre le passage du niveau micro au niveau macro, et ainsi de mieux saisir, entre autre, les actions collectives.

Mark Granovetter s'appuie essentiellement sur l'exemple de la participation à une émeute, mais on peut facilement le transférer au fonctionnement d'une classe. Considérons la participation à un chahut pour commencer. Pour simplifier, supposons qu'une classe comporte cent élèves - cette simplification n'a d'autre but que de rendre les calculs plus aisément compréhensibles. Un élève dont le seuil de participatioin au chahut est de 50% y participera seulement si 50% des élèves - donc 50 dans une classe de 100 - chahutent déjà. On peut bien sûr imaginer des seuils inférieurs ou régaux à 0% - l'élève chahute de toute façon, même s'il est le seul - et supérieurs à 100% - même au coeur du maelstorm, l'élève reste stoique et continue à lire La princesse de Clèves.

Si, dans notre classe de cent élèves, la répartition des seuils est "régulière", c'est-à-dire que l'on a un élève qui a un seuil de 0%, un élève qui a un seuil de 1%, un élève qui a un seuil de 2% ... un élève qui a un seul de 100%, alors cette classe sera forcément en chahut. En effet, l'élève dont le seuil est de 0% lancera la chahut d'une façon ou d'une autre, il sera rapidement suivit par celui dont le seuil est de 1%, puis celui dont le seuil est de 2% les rejoindra et ainsi de suite jusqu'à la participation de tous, sauf peut-être de celui dont le seuil est de 100% - mais cela a peut d'importance à ce moment-là, puisque aussi appliqué soit-il il subira de toute façon les conséquences du chahut, c'est-à-dire l'absence de cours. Par contre, il prend le risque de recevopir certaines sanctions sociales de la part de ces camarades après le cours - souvenons-nous de Martin Prince dans les Simpson... - ce qui laisse à penser que les seuils de 100% et au-delà doivent être plutôt rares chez les élèves.

Modifions maintenant très légèrement la composition de notre classe : retirons l'élève dont le seuil est de 2% et remplaçons-le par un élève avec un seuil légèrement supérieur, 3%. Que se passe-t-il alors ? L'élève dont le seuil est de 0% commence à chahuter, rapidement suivit par celui dont le seuil est de 1%. Et après ? Rien. Le chahut en reste là. En effet, les élèves suivants - les deux à 3% - ne les rejoignent pas, donc tous ceux qui suivent non plus. Le chahut reste limitée à deux élèves, ce qui est très facilement gérable pour un enseignant - quelques heures de colles, une ou deux exclusions, et hop. Le reste de la classe peut donc travailler sereinement (ou renâcler à travailler sans chahut, c'est toujours ça de pris).

Que nous apprend ce petit raisonnement théorique ? Simplement qu'une différence très légère de composition entre deux groupes peut déboucher sur deux comportements collectifs complètement différents et opposés. Si on regarde nos deux groupes du point de vue de leurs compositions moyennes - par exemple, leurs résultats scolaires passés, leurs catégories sociales d'origines, etc. - les deux groupes sont probablement identifiques. Mais la petite différence dans la composition des seuils amènent des dynamiques différentes et donne des résultats macros opposés.

Ce raisonnement d'ailleurs n'a pas à s'appliquer qu'au chahut, mais doit d'une façon plus générale s'étendre à l'ensemble des comportements collectifs qui permettent ou gênent le travail d'une classe. Le suivi du cours, la lecture d'un livre conseillé, le travail à la maison, l'apprentissage des leçons, la préparation des contrôles, l'organisation de la triche, la communication par petits mots, la fabrication d'avions en papier ou autres pendant le cours, etc. : tout cela peut répondre à un modèle de seuil. Et rien ne dit que, pour un même élève, il n'existe qu'un seul et unique seuil commun à tous ces comportements : un élève peut avoir un seuil bas pour la participation à la triche et un seuil élevé pour le travail personnel.

Tout cela est cohérent avec les théories du capital social, tel que ce dernier a été défini notamment par James S. Coleman [4]. La densité des relations entre les individus d'un groupe, et plus encore l'exclusivité de ces relations, c'est-à-dire la fermeture du groupe, contribuent à l'application des normes et encourage leur respect. L'exemple classique est celui des diamentaires de New York : ceux-ci, dans l'étude fameuse de Coleman, s'échangent des pierres de grandes valeurs sans contrats ni reçus ni autres, l'opportunisme étant découragé par le risque de ne plus poouvoir du tout travailler. Dans une classe, ce capital social peut, du point de vue institutionnel, aussi bien jouer en "positif" - encouragement au travail et au sérieux - qu'en négatif - solidarité contre les enseignants et l'institution, etc. On peut supposer que ce capital social peut se mesurer par les seuils des individus : celui-ci sera d'autant plus fort que les individus sont sensibles aux comportements des autres.

Les choses sont cependant compliquées par le fait qu'un élève n'est pas seulement le membre d'une classe, mais aussi de l'ensemble des élèves de l'établissement et de divers groupes informels de pairs. Il n'est donc pas seulement sensible aux comportements de ses camarades de classes, mais peut aussi être plus ou moins affecté par les comportements en cours dans d'autres classes - et les enseignants de collèges savent bien comment certaines classes se font concurrence entre elles pour le chahut. Des enjeux d'honneurs et de réputations peuvent alors venir affecter les niveaux de seuil individuels, lesquels sont le produit à la fois de dispositions incorporées par les individus au cours de leurs socialisations et de la position structurale de ces individus dans un cadre particulier.

Au final, les enseignants, au moment où ils forment les classes, disposent d'une information on ne peut plus incomplète. La plupart du temps, ils travaillent à partir de données "moyennes" sur les élèves : bulletins scolaires, établissements d'origines, renseignements divers sur la famille, etc. Il forme donc des groupes qui, sur cette base, doivent fonctionner, mais que les relations internes à chaque classe, que l'on peut comprendre au travers des modèles de seuils, vont venir "perturber", en bien ou en mal. Les conséquences d'une composition de classe est simplement imprévisible, parce que le comporement collectif d'un groupe ne peut se déduire strictement des caractéristiques moyennes de ses membres. La composition des classes est donc un exercice limitée - et il faudrait pouvoir en tester la portée exacte en comparant des classes aléatoires à des classes construites. Il n'est pas sûr alors que les secondes obtiennent significativement de meilleurs résultats que les premières.

Heureusement, il reste pour les enseignants d'autres ressources, et tout n'est pas joué d'avance. Car les interactions entre la classe et le professeur joue également un rôle, et il est possible, véritablement, de construire une "bonne ambiance de classe", peut-être en modifiant les seuils des élèves... La chose n'est pas forcément simple, et demande souvent des investissements importants, mais elle n'est pas impossible. Surtout si les équipes pédagogiques se coordonnent. Mais ça, c'est une autre histoire.

Bibliographie :
[1] Pascal Bressoux, "Comment favoriser les progrès des élèves ?", Sciences Humaines n°192, Avril 2008
[2] Thomas Piketty, "Quelle discrimination positive à la française ?", in La nouvelle critique sociale (collectif), 2006
[3] Mark Granovetter, "Modèles de seuil et comportements collectifs", Sociologie économique, 2008
[4] James S. Coleman, Foundations of Social Theory, 1990

Read More...

L'Europe a besoin de divisions

Les résultats des élections européennes sont sans ambage : c'est le parti de l'abstention qui arrive largement en tête. A tel point que les spéculations sur la place de tel ou tel parti me semble de faible portée. Par contre, les explications de cette abstention sont généralement peu satisfaisantes. En s'appuyant sur Georg Simmel, on peut avancer que ce dont manque l'Europe, c'est d'être suffisamment divisée.


Les explications généralement avancées dans les médias de l'abstention sont relativement simple : les électeurs ne perçoivent pas bien l'effet de leur vote, faute de visibilité et de puissance du Parlement européen dans la structure institutionnelle européenne, toujours aussi éloignée de ses citoyens. Derrière cette explication, il y a une hypothèse sous-jacente particulièrement forte : celle d'un électeur rationnel, dont la décision de vote répond avant tout sur l'utilité qu'il peut espérer retirer de son acte. Une telle hypothèse explique sans doute une part du problème, mais elle ne peut être exclusive. Ne serait-ce que parce que le Parlement européen a pu gagner des pouvoirs sans que cela n'affecte véritablement le mobilisation, bien au contraire.

Le problème en effet est également un problème de mobilisation : les individus s'inscrivent dans des groupes, des collectifs, dont certains sont politiques et qui doivent donc pouvoir mobiliser leurs électeurs. Force est de reconnaître que cela semble particulièrement difficile pour les élections européennes. Il n'est pas possible de mettre cela sur le compte d'un simple désintérêt des Français pour la politique : la dernière élection présidentielle a montré que ceux-ci étaient disposés à se mobiliser fortement. De même que le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel, vote portant alors également sur l'Europe.

Qu'est-ce qui différencie ces différentes élections ? L'élection présidentielle de 2007 s'est centré autour des personnalités de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal, l'un comme l'autre amenant tant des mobilisations enthousiastes que des rejets marqués. Le référendum de 2005 s'est construit progressivement autour d'une opposition d'une "société civile" à une "classe politique" consensuelle. Dans les deux cas, c'est la symbolique du conflit qui a rendu possible de haut niveau de mobilisation. Qu'importe que les oppositions soient réelles ou marquées : il a existé des narrations au cours de ces évenements construites autour d'oppositions et de désaccords importants.

Or, c'est le conflit qui manque à l'Europe. On pourra me répondre que ce n'est pas le cas : il existe bien un conflit central dans la narration de l'Europe, celle qui met en face à face les "pro" et les "anti". Mais justement ce conflit n'est pas au coeur de l'Europe, mais dans ses marges. Les "pro" européens ont toujours pris garde de le garder à cette place, posant les choses souvent de façon radicale ("critiquer une orientation de l'Europe, c'est refuser l'Europe..."). Dans le même temps, ils ont abandonner l'Europe à un narratif particulièrement amorphe, où les désaccords sont exclus par crainte que ceux-ci affaiblissent l'Europe. Rajoutons à cela que l'habitude du consensus s'est enracinée dans les pratiques des institutions européennes pendant la longue période où l'unamité a été une procédure suffisante de régulation.

Mais cette peur du conflit découle d'une mauvaise compréhension de la nature de celui-ci. On doit à Georg Simmel d'aoir souligné combien celui-ci est une "forme de socialisation", dans le sens où il est créateur de liens entre les individus et les groupes. Pour qu'il y ait conflit, il faut qu'il y ait un accord autour d'un enjeu commun, ce qui fait du conflit une forme de lien entre les belligérants. Ce point a d'ailleurs amené les sociologues tourainiens, comme Michel Wieviorka, a opposé le conflit à la violence, celle-ci découlant d'une insuffisante conflictualisation des désaccords. En refusant l'affrontement, c'est-à-dire le conflit, avec les anti, les pro-européens ont sans doute plus affaibli celle-ci qu'ils ne l'ont renforcé, car ils ont poussé les premiers à des formes d'argumentation plus radicales.

Le conflit est également producteur de liens au sein des groupes qui s'affrontent. Rappelons-nous que les périodes de fortes mobilisation politique ont également été les plus conflictuelles : à l'époque ou le Pari Communiste était encore en forme, celui-ci arrivait à mobiliser de façon importante parce qu'il proposait une narration particulièrement conflictuelle. En cas de conflits, les groupes se mobilisent sous la forme "d'unions sacrées", parce qu'il devient plus difficile pour un individu donné de refuser de prendre part à l'affrontement sans s'exposer au jugement de ses pairs. C'est sans doute ce qui manque le plus à l'Europe : de véritables conflits européens. Dans la campagne qui s'est menée en France, les conflits agitées ont essentiellement été des conflits nationaux : les enjeux européens ne sont jamais apparus clairement, et bien peu de partis y ont véritablement fait référence. Dès lors, difficile pour eux de mobiliser sur ce thème. C'est qu'ils n'ont su proposer de véritables narrations à un niveau supérieur, se contentant d'une mise en scène assez plate de l'Europe comme quelque chose d'important, sans que l'on sache trop pourquoi.

Au final, il ne suffira sans doute pas, pour mobiliser les électeurs, de promettre une Europe plus démocratique, plus proches des citoyens, plus ouverte - quoique cela soit sans doute nécessaire. Tocqueville défendait certes l'esprit de consensus comme l'une des dimensions importantes de la démocratie. Mais ce consensus signifie surtout l'acceptation des règles du jeu qui encadrent la prise de décisions, il ne dicte pas le contenu de ces décisions. Le conflit est donc une autre dimension indispensable de la démocratie. Il faudra donc accepter, un jour ou l'autre, de (re)mettre véritablement de la politique dans cette Europe, c'est-à-dire des désaccords, des affrontements, des conflits. Pour cela, il faudrait que l'Europe accepte de se mettre en danger, qu'elle n'hésite pas à se diviser et à montrer ses divisions, inévitable dans un projet aussi large et concernant autant de gens. L'entrée de la Turqui ne sera certainement pas un conflit suffisant pour faire vivre l'Europe dans l'avenir...

A lire aussi : l'analyse de Pierre Maura sur AgoraVox : "En France, l'Europe a perdu".

Read More...

"Default setting" : race & genre

Encore un excellent post à lire sur le Montclair SocioBlog, à propos des réactions à la nomination de Sonia Sotomayor à la cour suprême des Etats-Unis, et encore quelque chose que l'on devrait dire à un moment donné dans un cours de sociologie :


Ces réactions et arguments des Républicians s'appuie toujours sur l'hypothèse basique que l'homme blanc (white male) est l'individu de base (default setting). Blanc, ce n'est pas une race, homme, ce n'est pas un genre. Seuls les Noirs, les Hispaniques et les autres ont une race. Seuls les femmes et les gays ont un genre. Puisque les hommes blancs n'ont pas de race et pas de genre, ni la race, ni le genre, ne peuvent affecter leur décisions ou leurs perceptions. Mais pour une Latina, noyée dans la race et le genre, tout cela va distortre ses positions. De ce fait, elle doit prouver qu'elle peut surmonter sa race et son genre - en d'autres termes, qu'elle peut penser comme un homme blanc.


Pour précisions, "race" et "genre" doivent ici s'entendre au sens sociologique, c'est-à-dire comme des constructions sociales. Le genre correspond aux significations sociales attachées au sexe : ce que signifie, dans une société donnée, être un homme ou être une femme. Ainsi, sont définis de façon différente selon les cultures ce qu'est une activité féminine et une activité masculine, sans qu'il soit possible de rabattre cela sur la différence biologique qu'est le sexe. Il en va de même pour la race : aux Etats-Unis, être Noir ou être Blanc a une signification sociale, dans le sens où ceci entraînera un traitement différent de la part des autres individus, et donc une vision des choses différentes, qui n'a rien à voir, pour autant, avec une inégalité biologique. J'ai écris, par facilité, "aux Etats-Unis" : ne nous voilons pas la face, c'est aussi le cas en France, même si nous avons plus de mal à l'avouer....

Read More...

Le marché de la drogue comme institution

A lire sur lemonde.fr, un très intéressant article de Marie-Hélène Bacqué et Lamence Madzou, qui ont publié il y a quelques temps J'étais un chef de gang aux éditions La Découverte, sur le marché de la drogue dans les banlieues françaises. Le propos peut se résumer de façon relativement simple : le vrai problème ne se situe pas du côté des banlieues, mais dans un marché de la drogue beaucoup plus large.



Contrairement aux idées reçues, les petits vendeurs ne roulent pas sur l'or. Ils ne gagnent souvent pas beaucoup plus qu'un smic mais, dans un contexte où l'accès à un emploi leur est fermé, ils ont ainsi accès à un marché du travail, certes informel, où ils ont l'impression "d'être à leur compte". Ce revenu leur permet d'accéder à la société de consommation, voire parfois de partager l'achat d'une voiture. [...]

Tout cela constitue une économie parallèle bien réelle, qui s'autorégule. Mais ce n'est pas dans les quartiers populaires et encore moins auprès des "bandes" de jeunes qu'il faut chercher l'organisation de trafics mafieux. Ces jeunes ne sont que les derniers échelons d'un marché international et, comme ceux des quartiers bourgeois, ils en sont d'abord les victimes.

L'économie souterraine n'est souvent abordée, dans la presse ou dans le monde politique, que par ses extrémités : soit les producteurs, dont on aimera montrer l'image du paysan afghan/latino au milieu de son champ de pavot, soit les revendeurs, le petit dealeur ou le revendeur de quartier. Cela témoigne, en quelque sorte, du fait que la représentation d'un marché est encore très attaché à la construction théorique de l'économie standard, c'est-à-dire comme une pure rencontre de l'offre et de la demande. Entre les deux : rien ou pas grand chose, peut-être juste des "mules" qui transportent la drogue.

On en oublie trop facilement tous les intermédiaires et soutiens qui sont nécessaires à l'organisation et au fonctionnement de ce marché. Comme tout marché, il s'agit d'abord d'une institution qui a besoin d'être socialement construite. Certes l'institutionnalisation de ce marché n'est pas, comme c'est le plus souvent le cas, le fait de l'Etat. Mais il n'en reste pas moins qu'il faut une force "régulatrice", capable d'imposer des règles du jeu aux différents acteurs. C'est ce que font les mafias diverses et variées. En décrivant la "restructuration locale du marché des stupéfiants" dans un nombre marginal de villes de la banlieue parisienne, Marie-Hélène Bacqué et Lamence Madzou nous permettent d'approcher un mode d'institutionnalisation sous la forme de "fours" :

Ils créent alors des "fours" : ils prennent possession d'un escalier, en général dans un immeuble d'habitat social. L'escalier est bloqué par un jeune cagoulé avec barre de fer. Un ou deux autres s'y installent pour vendre.

A l'extérieur, des guetteurs surveillent avec des talkies-walkies. Les équipes se relaient : le four est ouvert jusqu'à 22 heures la semaine et minuit le week-end. La drogue est cachée à proximité du four, la préparation se fait dans les appartements. L'activité règne du matin au soir, de la livraison à la préparation puis à la vente. Elle est connue des habitants, réduits au silence par la menace et l'intimidation.

Ces fours rapportent entre 6 000 et 10 000 euros par jour. Les propriétaires des fours recrutent des dealers indépendants, pour un "salaire" quotidien de 50 euros environ. C'est d'abord par la qualité de leur marchandise qu'ils s'imposent sur le marché, recourant si nécessaire à la violence pour maintenir l'exclusivité. Dans tous les cas, ils ont besoin, eux aussi, pour leur activité de calme et d'anonymat, loin des embrouilles de quelques groupes de jeunes qui appellent l'attention médiatique.

Si cette restructuration est bien à l'oeuvre, il est possible de s'attendre à une certaine recrudescence de la violence entre systèmes institutionnels différents. Le marché de la drogue en lui-même n'est pas un marché violent : il est même pacificateur dans le sens où ceux qui y font des profits ont besoin de calme et d'anonymat. Mais l'affrontement entre différentes formes d'institutionnalisation n'a pas de raison de se faire de façon pacifiée... C'est donc bien les jeunes des quartiers qui participent à cette économie souterraine qui sont les premiers menacés, et qui sont les premières victimes de cette situation.

Mais au fait, pourquoi certains prennent-ils des risques importants pour un gain finalement assez faible ? Les ennuis avec la justice ne constitue qu'un risque assez mineur comparé à ce qui peut se produire dans l'exercice pratique de l'activité illégale... La réponse à cette question proposée par Marie-Hélène Bacqué et Lamence Madzou est relativement classique : c'est le désir de participer à la société de consommation et le manque de perspective offerte par les carrières légales. On peut rappeller, en complément, celle de Steven D. Levitt : si les derniers maillons du marché de la drogue obtiennent des rémunérations finalement très faibles, ce n'est pas le cas de la petite minorité qui parvient à contrôler le système. Or, chacun espère parvenir au plus haut niveau et gagner le jack-pot. Plutôt que de se concentrer sur les "petites mains" de la drogue, il faudrait prendre le problème à la racine : réduire les rémunérations de ceux qui soutiennent et manipulent le marché. Il n'est pas sûr que l'on en prenne le chemin.


A lire aussi : une interview de Laurent Mucchielli dans le Nouvel Observateur. On consultera aussi son site, récemment rénové : Délinquance, justice et autres questions de société.

Cette note est dédiée à Yvon Gattaz et à tous ceux qui ont critiqué le manuel de SES Hatier parce qu'il propose une activité, fort instructive, sur le marché de la drogue. Amis moralisateurs, bonsoir.


Read More...

Olivier Godechot et les filières au lycée

Olivier Godechot, dont j'ai déjà parlé par ici, complète ses activités en ligne - son excellent site et le non moins excellent Quanti, en collaboration avec Pierre Mercklé - en ouvrant un blog sur Mediapart. Espérons que ça dure ! Premier billet, recyclage d'une tribune qui n'est pas passée auprès des grands quotidiens - ce qui pose de sérieuses questions sur ceux-ci : "Equilibre des filières au lycée : une autre réforme est possible". Extrait :

On ne change pas la hiérarchie disciplinaire par décret. C’est le produit d’une très longue histoire, en particulier en France, où l’on a toujours valorisé les savoirs les plus formels sur les savoirs les plus appliqués. Supprimer la ES au profit de la L maintiendra intact le brillant de la S. Comment réformer et casser ces hiérarchies stériles et cette polarisation excessive autour de la S ? Tout simplement, en permettant aux lycéens de faire exactement autant de mathématiques dans chaque filière.

Read More...

Quand les sciences sociales changent le monde...

Sur l'excellent blog Quanti - un blog qui est parvenu à me faire installer R sur mon ordinateur mérite quand même d'être salué - Pierre Mercklé reprend quelques propos de François Dubet dans la non moins excellente émission de France Culture La suite dans les idées. Il y est question de la façon dont les progrès de la statistique ont changé notre façon de percevoir la société. En élargissant un peu le propos, on peut dire que ce sont les sciences sociales en général qui ont changé notre regard et, partant, la société dans laquelle nous vivons. Pas mal pour des disciplines que l'on taxe souvent d'inutiles....


Je suis très frappé par le fait que la sophistication des outils statistiques a fortement contribué à détruire cette représentation de la société. Je veux dire que quand vous avez une statistique relativement grossière - il y a des classes sociales, il y a des urbains, il y a des paysans -, le monde est à peu près clair comme dans un manuel de sociologie. Quand vous faites entrer des statistiques de plus en plus sophistiquées, que vous remplacez - c’est un peu technique - la simple corrélation par l’analyse de régression, etc., tout ce monde-là vous explose à la figure, et d’une certaine façon, la sociologie fabrique le miroir dans lequel on va se reconnaître.


Un point très intéressant dans le propos de François Dubet est contenue dans cette dernière remarque, qui traverse d'une façon générale toute l'émission de radio, et que j'espère retrouvé dans son livre (qui est sur ma liste de lecture, comme beaucoup d'autres) : "la sociologie fabrique le miroir dans lequel on va se reconnaître". Afin de rendre intelligible le monde, la sociologie va construire une représentation de celui-ci, de la même façon que toute science construit son objet. Elle contribue ainsi à la façon dont une société se perçoit elle-même, la façon dont elle prend conscience de son fonctionnement et, éventuellement, de ses problèmes.

Ce phénomène a déjà été mis en avant par Anthony Giddens, qui souligne que l'influence des sciences sociales, contraitement aux autres sciences, se fait essentiellement de façon diffuse. Les sciences sociales produisent des analyses et des outils théoriques (notions, idées, enquêtes...) qui sont reprises par des acteurs sociaux extrèmement divers qui vont modifier en conséquence leurs actions. Que l'on pense, par exemple, à la façon dont le terme "lien social" a été repris un peu partout, avec des usages plus ou moins heureux. De ce point de vue, on peut dire que la sociologie en général, que certains considèrent comme des passe-temps inutiles ou pénibles, ont déjà changé le monde : que l'on le veuille ou non, nous pensons tous, aujourd'hui, avec des concepts et des idées venus des sciences sociales. Lorsque journalistes et hommes politiques discutent "classes moyennes", on trouve en arrière plan toute une longue tradition sociologique.

Pour autant, il ne s'agit pas de dire que la sociologie invente ou construit de toute pièce la société : si on lui en donne les moyens - c'est-à-dire si on donne aux scientifiques les ressources et les contraintes nécessaires pour être des scientifiques - elle le fait suivant une certaine rigueur, une certaine méthode, de telle sorte qu'en sociologie on ne peut pas, normalement, dire n'importe quoi. Mais les analyses qu'elle va donner sont les outils avec lesquels les individus, tant les décideurs que les autres notons-le bien, vont pouvoir appréhender le monde. Plus significativement peut-être que les transformations des outils statistiques, les thèmes que la sociologie ne traitent pas apparaissent comme "invisibles" dans le débat public. C'est le thème d'un excellent article de Stéphane Beaud dans l'ouvrage collectif La France invisible : "Les angles morts de la sociologie française".

En attendant une enquête exhaustive sur ce thème, on peut dire que les travaux en sociologie couvrent très bien - on serait tenté de dire "trop bien" - les domaines qui correspondent aux "problèmes sociaux" du moment, c'est-à-dire construit comme tel par l'agenda politique et médiatique. Parmi les plus saillants : l'exclusion, l'immigration, les quartiers défavorisés, la délinquance juvénile, la déscolarisation, les familles monoparentales, la prise en charge des personnes dépendants, les formes du renouveau religieux, etc.


Si certains thèmes sont sur-investis, d'autres sont négligés. C'est parfois sur un seul et même objet que les manques se font sentir :

Or ce qui nous semble disparaître, c'est l'analyse attentive des conditions sociales d'existence des individus et des groupes sociaux. On prendra ici comme exemple la sociologie du logement et de l'habitat. D'un côté, les cités sont aujourd'hui "surenquêtées" mais elles le sont trop souvent sous l'angle de la sociologie de leurs habitants, du mode de cohabitation, de la sociabilité des jeunes, etc. Ainsi se trouve négligée toute la dimension institutionnelle, pourtant décisive, de ce que Jean-Claude Chamboredon appelle la "construction des populations", c'est-à-dire les différents mécanismes, complexes et subtils, d'attribution des logements sociaux, étape qui préconditionne l'étude du mode de sociabilité dans les quartiers d'habitat social.


D'autres thèmes, bien que centraux dans la société française, ne sont pas abordés par la sociologie. Stéphane Beaud cite notamment les banlieues pavillionaires et la consommation. Heureusement, depuis, ces manques ont été partiellement réparés : on pourra lire ainsi La France des "petits moyens" ou la synthèse de Nicolas Herpin et Daniel Verger sur la consommation.

Toujours est-il que l'orientation des recherches en sociologie, qui répond à une alchimie complexe entre les intérêts des jeunes chercheurs en fonction de leurs trajectoires sociales particulières, les demandes institutionnelles (et plus précisement les offres de financement) et la "demande sociale" professionnelle, médiatique et politique, contribue à construire une image de ce qu'est la société française. Il ne s'agit pas de dire que les recherches qui se portent, par exemple, sur les "problèmes sociaux" définis ainsi de façon extérieure à la sociologie sont illégitimes et devraient être abandonnées. Mais il faut se souvenir que la sociologie poursuit un double objectif : elle est à la fois informative et heuristique, visant à la fois à augmenter la quantité d'informations dont nous disposons sur notre monde et à donner une meilleure compréhension de ces informations. Le deuxième objectif peut être réaliser quelque soit l'objet, "petit" ou "grand", visible ou invisible, etc. Mais il ne faut pas laisser la sociologie s'enfermer dans une certaine forme de "demande sociale" : justement parce que l'on peut améliorer notre compréhension du monde quelque soit l'objet, elle doit pouvoir se tourner vers n'importe quel thème, n'importe quel objet, y compris ceux que les mondes politiques et médiatiques n'ont pas validé par avance.

Cependant, l'influence des sciences sociales ne peut pas se formuler de façon si générale : il est nécessaire d'en reconstituer les canaux qui lui permettent de devenir effective. Autrement dit, il faut savoir quels travaux sociologiques sont lus, par qui et avec quelles conséquences. Ce champ de recherche mériterait sans doute une attention plus forte, et une médiatisation plus large auprès des chercheurs, que ce qu'il en est actuellement.

Un autre article de La France Invisible, "La grande chasse aux idées" écrit par la journaliste Jade Lindgaard, donne quelques indications à ce propos. Elle s'intéresse en effet à la façon dont quatre candidats potentiels à la présidentielle de 2007 - Nicolas Sarkozy, François Bayrou, Ségolène Royal, Laurent Fabius - se situent par rapport aux sciences sociales et les utilisent. Outre une surreprésentation des intellectuels médiatiques, particulièrement auprès du candidat Sarkozy, il est notable que les lectures des hommes politiques s'orientent de façon assez homogène vers un petit nombre de titre : les quatre candidats citent la revue Le débat et la collection de la République des idées dans leurs idées. Plus précisement encore, tous disent avoir lu et apprécier Le Ghetto français. Les "canaux de transmission" entre les sciences sociales et la classe politique sont donc assez précis, et ne laissent pas forcément la place à l'expression de la richesse des premières. L'ouvrage d'Eric Maurin est un travail de qualité, mais qui est loin de rendre justice à la variété des approches en sociologie urbaine. On se souviendra aussi de l'influence du livre de Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, qui montre assez clairement comment les sciences sociales, au travers des think tanks qu'elles alimentent, peuvent orienter le regard des politiques vers un thème particulier.

L'influence n'est cependant pas mécanique : elle doit traverser certains filtres idéologiques préexistant. Par exemple, l'ouvrage de Maurin décrit un phénomène de ségrégation sociale généralisée relativement stable sur vingt ans. Mais entre son titre et les attentes du milieu politiques, c'est une lecture "catastrophiste", sur le thème du "tout fout le camp" qui a le plus souvent était privilégié. De même, ce passage concernant Ségolène Royal est assez révélateur des contraintes qui pèsent sur le monde politique :

Bernard Lahire, sociologue, se souvient encore ébahi d'avoir vu un jour, en 1998, la conseillère [de Ségolène Royal] débarquer dans son laboratoire de Bron, dans la région lyonnaise : "J'étais scotché qu'elle soit venue jusqu'au campus. J'ai parlé avec elle pendant trois heures et j'ai accepté son invitation à déjeuner avec Ségolène Royal. Le jour du repas venu, j'ai expliqué le problème que posait pour moi la notion d'illétrisme, formulation que je conteste, car je crois qu'elle ne correspond pas à un réel problème social mais qu'elle procède d'une interprétation mal construite qui nourrit une rhétorique érronée. Ségolène Royal m'a répondu : "j'ai très bien compris votre position. Mais je fais le constat qu'on ne peut plus laisser tomber ce terme". C'était à la fois subtil et désespérant politiquement. Elle rentrait complètement dans la logique que je dénonçais, celle qui consiste à utiliser un argument même s'il est faux, s'il peut emporter l'émotion des gens.


Sur un autre thème, le rôle des journalistes et des médias doit aussi être pris en compte, dans la mesure où ils sont médiateurs des sciences sociales, tant entre les scientiques et le "grand public" qu'avec le monde politique. Toujours dans le même ouvrage, Xavier de la Porte signe un article sur les destins médiatiques de deux catégories de la population : les "travailleurs pauvres" et les "bobos". Si les premiers n'ont été "découverts" que tardivement dans le monde médiatique, les seconds, malgré leur absence totale de pertinence sociologique (revendiquée par le créateur du terme qui plus est !) ont très vite adopté et mis à toutes les sauces. Il faut dire qu'ils correspondaient assez bien à l'expérience quotidienne des journalistes, particulièrement ceux de Libération, qui ont donc repris le terme avec d'autant plus d'empressement. Inutile de dire qu'à partir de ce moment-là, il est d'autant plus facile pour les thèmes et problématiques qui se rattachent à cette catégotie - par exemple, le souci écologiste pris dans ses petits gestes quotidiens - de "passer en politique". Au contraire, les analyses socioligiques les plus sérieuses sont mises de côté parce qu'elles ne cadrent pas avec la perception immédiate des journalistes, peu enclins, dans ses cas-là, à prendre en compte les idées qui leur déplaisent :

"J'aime beaucoup le travail du sociologue Bernard Lahire, explique Annick Rivoire [journaliste à Libération] qui a bien montré que les anciennes catégories ne fonctionnaient plus [où l'on voit qu'elle n'a strictement rien compris au travail de Bernard Lahire...]" Elle ajoute : "En France on est encore dans les anciennes catégories. Pour faire mon papier, j'ai appelé Monique et Michel Pinçon-Charlot : ils n'étaient pas très convaincants, car, eux, travaillaient sur une catégorie ancienne, la très grande bourgeoisie" [où l'on voit qu'elle n'a soit pas lu soit pas compris le travail de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot]


Que nous apprennent au final ces différents exemples ? Essentiellement que toute société existe à deux niveaux : comme un ensemble de relations concrêtes d'une part, comme une représentation d'autre part. Plusieurs sociologues doutent aujourd'hui de l'existence d'une société comme correspondance relative entre les deux. C'est-à-dire une situation où la représentation d'une société comme totalité organisée est relativement partagée et est en mesure d'influencer les relations concrêtes. Bruno Latour a été le premier à aller dans cette voie, concluant, sans doute de façon rapide, que la notion même de "société" ne devrait pas être utilisée. D'autres, comme Luc Boltanski dans son dernier ouvrage, Rendre la réalité incacceptable, opère un certain retour à l'idée de société, considérant, par exemple, que l'existence de classes sociales est toujours une "cause à défendre", rejoignant ainsi la tradition de la sociologie critique, qui lie objectif de connaissance et souci politique. François Dubet propose lui de s'intéresser à la façon dont produit ses propres représentations. C'est sans doute la voie qui promet les plus grandes avancées sociologiques, et la meilleure façon d'éclairer notre connaissance du monde et de la modernité.

Mais plus profondément, cela nous oblige à réfléchir à l'utilité des sciences sociales : celle-ci ne peut se faire que de façon médiée, c'est-à-dire que les sciences sociales sont capables de véritablement "changer le monde" - ou, au moins, la société - à partir du moment où elles sont rappropriées par d'autres acteurs que les scientifiques. Et cela plaide, de façon peut-être contre-intuitive, pour leur indépendance. Lorsqu'elles sont guidées par des considérations trop politiques, orientées vers les "problèmes sociaux" que les agendas politiques et médiatiques définissent, elles contribuent à "invisibiliser" certains phénomènes ou à en survaloriser d'autres. C'est en laissant les chercheurs labourer le plus grand champ possible, sans exclusive a priori, que l'on a le plus de chances de les voir découvrir quelque chose de véritablement utile. Cela implique également que l'on ne limite pas non plus par avance les réponses possibles. Comme le disait Weber, la science doit d'abord nous apprendre à accepter des réponses qui nous déplaisent.

Premier point à signaler : la tâche primordiale d'un professeur capable est d'apprendre à ses élèves à reconnaître qu'il y a des faits inconfortables, j'entends par là des faits qui sont désagréables à l'opinion personnelle d'un individu; en effet il existe des faits extrêmement désagréables pour chaque opinion, y compris la mienne. je crois qu'un professeur qui oblige ses élèves à s’habituer à ce genre de choses accomplit plus qu'une oeuvre purement intellectuelle, je n'hésite pas à prononcer le mot d'« oeuvre morale », bien que cette expression puisse peut-être paraître trop pathétique pour, désigner une évidence aussi banale.

Au final, je ne peux m'empêcher de conclure en paraphrasant Gaston Bachelard lorsque celui-ci disait que la science était utile parce que juste et non juste parce qu'utile. Il en va de même pour les sciences sociales : si elles nous font parfois "exploser le monde à la figure", comme le dit François Dubet, il ne faut surêment pas le prendre mal. C'est dans ce genre de situation, lorsque les certitudes vacillent ou s'écroulent, que l'on a le plus de chances d'apprendre quelque chose.

Read More...

Des avantages de la dissertation

Exercice roi du système éducatif français, sous le double poids du rôle historique des jésuites et de l'influence des agrégations et des écoles normales supérieures, la dissertation reçoit régulièrement des critiques : notation subjective - souvenez-vous de la "loterie du bac" -, coût de l'exercice en termes d'organisation, etc. Les QCM sont souvent vus comme une solution possible. A ce propos, on peut lire les remarques de Jay Livingston sur le décidément excellent Montclair SocioBlog. Un peu de traduction et de commentaire ici, mais allez lire le billet entier quand même.


Il y a quelques années, alors que je démarrais un cours sur Freud, un étudiant me demanda : "Freud n'a-t-il pas été très fortement désapprouvé ?". Je ne me souviens plus de ma réponse, mais il m'est apparu plus temps que ce que voulait peut-être cet étudiant, c'était réduire l'ensemble de la pensée freudienne a une seule question : Freud - Vrai ou Faux. Réponse : Faux


Premier argument contre les QCM : à force de penser en réponses courtes qui peuvent s'écrire en une ligne maximum, on n'en vient à ne plus pouvoir nuancer, discuter ou simplement réfléchir. L'un des défauts du système d'enseignement français actuel est sans doute que beaucoup d'élèves se concentrent sur quelques "recettes" simples pour réussir les examens, sans s'inquiéter des contenus des cours ni de l'importance que ceux-ci peuvent avoir tant pour leur développement personnel que pour leur avenir professionnel. Si le bac est en cause, ce n'est pas à cause de la forme de ses épreuves. Les QCM ne feraient qu'empirer les choses.

J'utilise bien les QCM - pour répondre aux préférences des étudiants et pour éviter les plaintes de à propos d'une notation subjective. Mais d'une façon générale, je n'aime pas l'idée des QCM. Je trouve aussi ironique que les enseignants qui y sont attachés soient aussi ceux qui voient l'éducation comme une préparation des étudiants au "monde réel". Qu'est-ce que l'on pourra bien demander aux élèves dans le monde, le "monde réel", qui ressemble à un QCM ?


Souvenez-vous bien de ce deuxième argument. Beaucoup de critiques de l'éducation s'appuie sur le monde "réel", le "concret", opposé au monde abstrait... Même notre président, souvenez-vous. Lorsque les QCM reviendront dans le débat français, et ils y reviendront, posez-leur la question...

Read More...

Sauvons Obstinément la Sociologie !

Peu de temps pour bloguer ces derniers temps, mais je reviens progressivement sur le terrain, maintenant qu'une partie des copies est passée.... Il me faut donc commencer par signaler, pour ceux qui ne l'auraient pas encore vu, le communiqué de l'Association Française de Sociologie, intitulé "Sauvons Obstinément la Sociologie".


Un point qui me semble particulièrement important :

la garantie d’indépendance des enseignements et des recherches vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques. Une telle garantie est cruciale pour la survie d’une discipline davantage sollicitée comme gestionnaire du social à l’usage des décideurs que comme pratique de dévoilement à destination de tous les publics.


En deux phrases, les enjeux les plus importants aujourd'hui de la science en général et de la sociologie en particulier. On ne dira jamais à quel point la science, la bonne s'entend, est avant tout une possibilité sociale, le résultat d'une organisation particulière qu'il est important de défendre. Et, de même, on n'insistera jamais assez sur le fait que la sociologie ne peut définir son utilité seulement en terme d'aide à la décision, mais qu'elle s'adresse à tous, et ne parvient jamais tant à changer les choses que lorsqu'elle ne s'adresse pas qu'aux gouvernants, mais à tous.

Au passage, si le blog Agora/Sciences Sociales n'est pas encore dans vos flux RSS, c'est le moment de réparer cette (grave) erreur.

Read More...

Un post à l'utilité douteuse

Tout est dit dans le titre. Mais je suis tellement content avec ma photo qu'il faut que je la partage avec le monde.




Read More...

L'ambiguité du lien marchand : Bd & licenciements

Quels rapports peut-il y avoir entre la pratique des dédicaces dans les bandes-dessinées et les déclarations des grévistes et des licenciés ? A priori aucun. Sauf une illustration de l"ambiguité du lien marchand, qui nous permet de mieux comprendre la violence des conflits sociaux qui se jouent en ce moment.



Y a-t-il pratique plus étrange que celle de la dédicace telle qu'elle s'est peu à peu institutionnalisée dans le monde de la bande-dessinée ? Elle consiste, lors de certains événements (sorties d'album, festivals, invitations de librairies...), à donner - le terme est important - un dessin réalisé sur le moment aux lecteurs ou à toute personne qui se présente.(c'est-à-dire y compris à des personnes qui ne connaissent pas la Bd, mais, le plus souvent, l'achète à cette occasion). A priori, ce don est gratuit : il dépend seulement de la bonne volonté du dessinateur, comme le rappelle le site de l'Association des Auteurs de Bandes-Dessinées :

Les auteurs sont là à titre gracieux, bénévolement, et ont beaucoup de plaisir à vous rencontrer. La dédicace n’est pas une obligation ni l’unique finalité de la rencontre. Les plus élémentaires règles de courtoisie sont de rigueur, même après une attente longue et peut-être pénible.


Pourtant, ce don revêt souvent un caractère obligatoire à partir du moment où le dessinateur est présent. Quiconque s'est déjà promené, même de façon occasionnelle, dans les allées d'un festival de BD a pu entrapercevoir les stratégies argumentatives que mobilisent les lecteurs pour obtenir leurs dédicaces - Obion nous en offre un petit résumé sur ces planches, en menant une comparaison avec un boucher. L'argument, souvent dénoncé par les auteurs, est toujours plus ou moins le même : "vous nous devez bien ça".

(Merci à Obion pour l'autorisation d'utiliser ce dessin)

Le choix d'Obion est intéressant : pourquoi la situation est-elle absurde avec un boucher ? Parce que le prix payé pour la saucisse, ou toute autre pièce de boucherie, dégage les deux parties de l'échange de toute autre obligation l'une envers l'autre. C'est le cas de tout échange marchand qui, dans l'idéal, peut même être parfaitement anonyme - ce qui devient le cas, par exemple, dans les achats alimentaires et ménagers sur Internet. Même lorsque l'on peut connaître l'identité de la personne avec qui on échange (par exemple, le patron de l'épicerie du quartier), même lorsque on est en interaction directe avec elle (par exemple, le caissier du supermarché), on ne s'entend pas à ce que l'achat d'un bien crée des droits ou des obligations au-delà de celles fixés par le contrat (explicite ou implicite) de cet échange.

Force est de reconnaître que cela ne s'applique pas à la bande-dessinée. Du point de vue de nombreux lecteurs, le fait qu'ils aient reçu, en échange de leur argent, un album de Bd ne suffit pas à éponger la dette qu'entretienne à leur égard les auteurs. Ceux-ci leur doivent encore quelque chose de plus, et même leur doivent quelque chose parce que ce sont eux "qui les font vivre" - un phénomène qui se retrouve chez d'autres artistes, notamment dans le monde de la musique. Pourquoi cette spécificité ? Elle n'a rien de propre à la Bd, mais s'applique à toutes les oeuvres de l'esprit, qu'il est toujours difficile pour nous, même à l'heure où la reproductibilité technique de l'oeuvre d'art n'a jamais été aussi grande, de penser comme des marchandises comme les autres. Les oeuvres de l'esprit, parce qu'elles sont l'émanation d'un individu particulier et non d'une organisation anonyme, sont toujours perçues, dans nos sociétés individualistes (c'est-à-dire qui valorise l'individu et son originalité) comme différente de tout autre produit du travail.

Ceci est d'autant plus vrai que les artistes eux-mêmes entretiennent cette spécificité de leurs productions, et refusent souvent de la voir ramener au rang de simple marchandise. Les auteurs de Bd peuvent bien se plaindre des réactions de leurs lecteurs : ils ne devraient pas oublier qu'ils entretiennent ce mythe de la spécificité des oeuvres artistiques. Ainsi, le très talentueux dessinateur Boulet stigmatise les "chasseurs de dédicaces" qui ne s'intéressent pas à l'oeuvre en ce qu'elle a de spécifique et, pire, s'attache avant tout à la valeur marchande du dessin obtenu (il est vrai qu'en la matière, certaines pratiques contestables se développent, comme en témoigne ce post de James). Le même se moque ailleurs, dans une note sur le festival d'Angoulême, des auteurs qui gèrent leurs séries comme une marque ou une entreprise.

Tout l'ambiguité du lien marchand est là : en théorie, et souvent d'un point de vue légal, il ne crée pas d'autres obligations que l'échange entre les partenaires ; dans les faits, c'est rarement le cas. S'y greffe le plus souvent une dimension "non-marchande". Le lien marchand crée des liens qui ne sont pas strictement marchands. Ainsi, chaque lecteur de Bd considère qu'il entretient un lien particulier avec l'auteur - on peut penser à Terry Pratchett expliquant que la plupart de ses lecteurs lui expliquent qu'ils sont les seuls à avoir vraiment compris ses romans... Parallèlement, les auteurs réclament aussi un lien particulier avec leur public, et c'est bien pour cela qu'ils acceptent de les rencontrer lors des dédicaces.

Il serait faux, cependant, de limiter cette analyse à celles des oeuvres d'art ou des productions de l'esprit. Rare sont les liens "purement" marchand. L'actualité nous en donne, en ce moment, des illustrations frappantes, au travers des manifestations et protestations des salariés licenciés. Il n'a pas été dur de relever, ces derniers temps, une nette radicalisation des conflits, essentiellement par le "retour" et la diffusion de la séquestration des managers ou des chefs d'entreprise comme mode d'expression du conflit. Pourtant, là aussi, nous avons affaire, en théorie, à un lien marchand : les travailleurs ont reçu, en échange de la mise à disposition de l'entreprise de leur force de travail, un salaire. La rupture du contrat, d'un point de vue juridique, n'a rien d'anormal. Evidemment, on peut penser que la violence découle de la menace de paupérisation qui pèse sur les salariés, et qu'elle est avant tout un moyen pour eux d'obtenir quelques avantages pous s'en protéger. Mais si on prête attention aux propos, guère nouveaux en la matière, des victimes de licenciement, on se rend compte qu'une autre dimension s'ajoute à celle-ci. Beaucoup de salariés se plaignent d'être licenciés après avoir tant "donné" à l'entreprise. Là encore, les mots sont importants. Dans le cadre d'un emploi, il semble que la rémunération offerte ne couvre pas l'ensemble de ce qui est échangé. Une part correspond à une autre forme d'échange, sans doute plus proche du don maussien. C'est-à-dire que les travailleurs donnent plus que ce que ne prévoit le contrat de travail (par exemple par une implication plus forte que nécessaire) et s'attendent en retour à recevoir de la reconnaissance, du respect, etc. : toutes choses qui ne passent pas par la monnaie.

La violence des salariés, la radicalité de leurs actions, ne s'expliquent dès lors pas seulement par un comportement de recherche de rentes, mais aussi par la violence que leur fait subir une rupture du cycle de don - le don maussien s'appuie sur une triple obligation de donner, recevoir et rendre - qui brise, en fait, un lien social important. On peut faire l'hypothèse que la radicalité sera proportionnelle à la fois à l'implication des salariés dans l'entreprise "hors contrat de travail" et au mépris ressenti lors de cette rupture de dons.

Que le marché crée des liens au-delà de l'échange, faut-il s'en réjouir ? Oui et non. D'un côté, ceux qui se désespèrent du "rouleau compresseur" du marché, qui y voient la mort prochaine des sociétés, devraient trouver quelques réconforts dans cette idée : la marchandisation totale est simplement impossible. Il est cependant possible que les plus militants de ceux-là aient quelques difficultés à accepter cette idée... D'un autre côté, il ne faudrait pas oublier que Marx lui-même voyait dans le marché quelque chose de libérateur : l'échange marchand a cette qualité qu'il nous libère, en théorie donc, d'autres obligations, familiales, communautaires ou autres, qui même "sociales" n'en sont pas moins contraignantes. On oublie trop souvent comment la solidarité villageoise, largement idéalisée, était aussi un puissant moyen de contrôle social, d'enfermement des individus, et qu'elle pouvait revêtir des formes très totalisantes, laissant peu de libertés. C'est ce qui se retrouve aujourd'hui dans certaines banlieues difficiles, où , contrairement à certaines caricatures, la solidarité est très forte mais où le contrôle par les pairs, et notamment celui des jeunes filles, est souvent tout à fait étouffant (on se reportera pour plus de précisions sur deux excellentes enquêtes ethnographiques : Coeur de Banlieue de David Lepoutre et 80% au bac... et après ? de Stéphane Beaud).

Au final, si le marché apparaît bien souvent au coeur de la critique, et la période de crise y est plutôt proprice, il serait bon d'adopter à son égard une position plus réfléchie, c'est-à-dire, justement, plus critique. Sur le plan scientifique d'une part, afin d'en faire apparaître toutes les ambiguités et de ne pas en proposer une version trop simpliste : ces analyses existent déjà, mais méritent une plus grande diffusion. Sur le plan politique d'autre part, où il serait dommageable de s'en tenir à une condamnation sans réflexion.

Read More...

Ce que parler de "classes moyennes" veut dire

Depuis quelques temps, les « classes moyennes » sont à nouveau à la mode : chacun, dans le monde politique, cherche à les défendre ; les journalistes abandonnent peu à peu le terme « bobo » au profit de cette appellation d'apparence plus respectables ; Alternatives économiques leur consacre deux articles dans son numéro de Mars ; et les sociologues ne sont pas en reste – Louis Chauvel a fortement contribué à ce mouvement1. Serait-ce la reconnaissance d'une société de classe qui pointe le bout de son nez ? Certainement pas.


Qu'est-ce qu'une classe sociale ? La réponse à cette question pourrait occuper des rayonnages entiers de plusieurs bibliothèques de sciences sociales. Apparu au XIXe siècle, la centralité de ce terme dans l'oeuvre de Karl Marx rend son usage, même scientifique, délicat, car toujours soupçonné de quelques inclinaisons idéologiques. Il peut être tout de même être utile si on se souvient de ses objectifs initiaux, chez Edmond Globot par exemple2 : distinguer des sociétés de castes, où s'articulent inégalités de fait entre les groupes et inégalités juridiques, et des sociétés de classe, où co-existent inégalités de fait et égalité juridique. Edmond Goblot souligne que la fin de l'Ancien Régime n'a en rien diminuer les inégalités entre les hommes, ni en termes de richesses, ni en termes de prestige, mais qu'elle leur a superposé un discours sur l'égale chance offerte à tous.

Karl Marx rajoutera une idée supplémentaire : en distinguant classe en soi, c'est-à-dire des ensembles d'individus partageant, du fait de leur position commune, des intérêts communs, et classes pour soi, c'est-à-dire ayant pris conscience de ces intérêts et mobilisées pour les défendre, il nous indique que les classes sociales existent à deux niveaux. Elles ont d'abord une existence objective, liés aux conditions d'existence des individus, et dont on peut chercher positivement les frontières par des études sur les modes de vie ou la mobilité sociale par exemple. Mais elles ont également une existence symbolique, visible dans les discours et ce que ceux-ci produisent : identités, sentiments d'appartenance, mobilisations, etc. Autrement dit, les classes sociales posent également la question de la façon dont (on) se représente la société.

Dès lors, parler de classes sociales n'est jamais innocent : cela contribue à les faire exister non comme réalité objectives mais comme réalités subjectives et intersubjectives. Or, on sait que la réalité, pris comme ce que les individus tiennent pour vrai et qui guident leurs actions, est avant tout une construction discursive3. En la matière, parler de classes sociales peut être considérée comme performatif, c'est-à-dire que la parole constitue la réalité qu'elle désigne. De ce fait, les discours sur les classes sociales, où d'une façon plus générale sur n'importe quel type de groupe social, font pleinement partie de l'objet de la sociologie de la stratification et des classes.

Ceci étant posé, revenons-en aux classes moyennes elles-mêmes. Leur particularité, par rapport aux autres classes sociales que l'on distinguent traditionnellement, est que leur existence symbolique est beaucoup plus forte que leur réalité empirique. Tracer des frontières entre les classes est toujours un exercice difficile. Mais parler de « classe ouvrière », par exemple, est susceptible d'une description assez précise, de même que de parler de « classe dominante » (même si l'idée de domination pose quelques problèmes). Ce n'est pas le cas des classes moyennes : le terme est apparu et s'est diffusé, sans jamais recevoir de définition univoque. Au XIXe siècle, on identifiait par « classe(s) moyenne(s) » la bourgeoisie, puis la petite bourgeoisie, puis les indépendants, puis le salariat non manuel4. Les critères pour les définir sont d'ailleurs variables : Louis Chauvel croise position et sentiment d'appartenance5, le Crédoc retient uniquement les revenus, considérant comme « classes moyennes » les 50% de la population situés entre les 20% les plus riches et les 30% les plus pauvres6.

Ce flou sur la définition, qui ne pose pas de problème à la recherche du moment que la définition est clairement donnée, est un avantage sur le plan symbolique. Les classes moyennes sont fédératrices : selon l'enquête du Crédoc, deux français sur trois se considèrent comme membre aux classes moyennes7, un résultat cohérent avec des études plus anciennes. Les classes moyennes s'identifient beaucoup plus comme un projet que comme une réalité : projet de libéralisation politique, économique, sociale, de progrès économique, d'amélioration des conditions de vie, etc.

Lorsque les hommes politiques ou les autres acteurs du débat public parlent de classes moyennes, c'est le plus souvent à ce projet, c'est-à-dire de cette dimension symbolique des classes moyennes, qu'ils font référence. Ce qui les intéresse, dans cette expression, c'est le mot « moyennes » et non de « classes ». Le flou de la définition permet de rencontrer une part importante de l'électorat, en jouant sur la disqualification des classes populaires (dont on ne veut pas faire partie) et sur la critique des classes dominantes : les classes moyennes ont l'avantage, symboliquement, de n'être ni assistées, ni « bling-bling ».

Mais, surtout, parler de classes moyennes permet de ne pas parler de classes. En effet, celles-ci s'organisent sous la forme d'une représentation pacifiée de la société, à l'accès à une certaine sécurité économique et à une valorisation du travail et du mérite personnel. Bref, ce que Henri Mendras voyait dans la moyennisation de la société française8, projet que Louis Chauvel voit aujourd'hui en crise9. Les classes moyennes faisaient alors la promesse d'une société plus consensuelle, débarrassée, en quelque sorte, des classes et de leurs conflits : si des inégalités persistent, celles-ci sont mieux acceptées (grâce à la mobilité sociale ascendante que promettent les classes moyennes) et ne donnent plus lieux à une lutte entre groupes. L'histoire longue des classes moyennes va d'ailleurs dans ce sens, puisque celle-ci sont présentées depuis la IIIe République (et même depuis Aristote) comme un modèle de modération en matière politique10.

Il ne faut donc pas s'étonner si le terme de « classes moyennes » revient dans le discours politiques. Comme l'a dit Louis Chauvel11, les classes sociales sont susceptibles de revenir, suivant une « spirale des classes sociales », si les inégalités s'approfondissent et que les identités se reconstruisent autour d'elles. C'est ce que peut faire craindre la crise. Le retour des discours sur les classes moyennes traduisent sans doute moins la crainte de difficultés grandissantes pour celles-ci que l'inquiétude quant à un retour plus fort des conflits dans la société française, face à un système politique finalement très mal armé pour y faire face. Luc Boltanski12 rappelle, dans son dernier ouvrage, que la perception des classes sociales en France a longtemps été liée à des catégories d'Etat, comme les catégories socio-professionnelles. L'idéologie dominante, partagée par l'ensemble du personnel politique français, a abandonné cette approche en même temps qu'elle s'est tournée vers un idéal gestionnaire où la question des choix de société, et donc des conflits, est exclue. Parler de « classes moyennes » est simplement un moyen de poursuivre cette façon très particulière de faire de la politique. Alors, aujourd'hui encore comme à l'époque de « La production de l'idéologie dominante »13, l'existence des classes sociales est peut-être une « cause à défendre ».

1Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, Seuil/République des idées, 2006



2Edmond Goblot, La barrière et le niveau, 1925

3Peter Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité,

4Serge Bosc, Sociologie des classes moyennes, 2008, pp. 6-20



5Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, 2006



6Régis Bicot, « Les classes moyennes sous pression », Consommation et Modes de vie, Crédoc, 2009



7Ibid.



8Henri Mendras, La seconde révolution française, 1988



9Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, op. cit.



10Serge Bosc, Sociologie des classes moyennes, op. cit.



11Louis Chauvel, « Le retour des classes sociales ? », Revue de l'OFCE, 2001



12Luc Boltanski, Rendre la réalité inacceptable. A propos de La production de l'idéologie dominante, 2008



13Pierre Bourdieu, Luc Boltanski, « La production de l'idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, 1976


Read More...