[Une heure de lecture #5] En attendant les vacances…

Dans la première édition des [heures de lecture], j’annonçais que celles-ci seraient plus ou moins hebdomadaire. Rythme à peu près respecté puisque la dernière (#4) date de Février… Bref, comme j’ai besoin un peu de détente en ce moment, voici la cinquième édition de mes liens du moment, adjoints des mes commentaires et autres remarques essentielles… Au programme : jeux vidéo (one more time) et blog sociologique.




A la suite de mon dernier billet, consacré à Grand Theft Auto, Laurent Trémel a eu la gentillesse de m’envoyer un lien vers l’un de ses récents articles à ce propos – ce pourquoi je le remercie. Le papier s’intitule « GTA IV serait-il un produit éducatif ? ». Plutôt militant – dans le bon sens du terme, c’est-à-dire argumenté -, le propos se concentre sur le traitement plutôt positif qu’a reçu GTA IV dans les médias, et notamment dans l’article de Libération que j’avais moi-même critiqué (pour d’autres raisons).

Laurent Trémel soulève ici un problème important, que je n’avais pas abordé. Si les individus reçoivent les produits culturels en fonction de leurs dispositions incorporées, ils acquièrent aussi dans la pratique et la consommation de ces biens de nouvelles dispositions, ou, du moins, y trouvent matière à renforcement ou à transformations de leurs dispositions (j’avoue me sentir proche de Lahire sur tout ce qui concerne la socialisation). En un mot, les jeux vidéo sont un mode de socialisation, comme le sont également la télévision, Internet, le cinéma, les livres, etc. Reste que seule une enquête sur la question permettrait de savoir ce que les individus – pris dans leurs différences sociales – retiennent des jeux vidéo réalistes violents.

L’article de Laurent Trémel se trouve sur le forum de Philippe Meirieu. Du coup, ça me fait un site de plus à surveiller… Ce serait mieux avec un fil RSS, je dis ça, je dis rien…

Je l’avoue : quand j’ai tapé « blog sociologie » sous Google, je vérifiais à quel rang apparaissait le mien. Je suis comme tous les blogueurs : doté d’un ego confortable. Bref. A défaut de retrouver mon site, je suis tombé sur un autre blog consacré à la question. Et c’est sans doute mieux. Du coup, je vais le rajouter à mes liens.

Il s’agit de Frédérique socioblogue, tenu par Frédérique Giraud, élève à l’ENS-LSH. Il y a encore quelque temps les normaliens étaient mes ennemis jurés : concurrence pour l’agrégation de sciences sociales oblige. Mes collègues pourront témoigner s’ils le souhaitent. Mais maintenant, tout ça est fini… Et il faut reconnaître qu’il est très bien ce socioblogue : notes claires et efficaces, format blog maîtrisé, érudition et références.

Parmi les notes qui ont retenu mon attention, en voici une sur le niveau des élèves qui explique, de façon très simple, pourquoi les sociologues ont du mal à faire accepter l’idée que les élèves ne sont pas de plus en plus mauvais, de plus en plus ignorant, et que tout va en eau de boudin. Pour en avoir fait l’expérience plusieurs fois cette année, je suis assez sensible aux oppositions que soulève cette idée pourtant argumentée. Malheureusement, le corps enseignant dans son ensemble a lui aussi ses prénotions.


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Grand Theft Auto : Consommation n’est pas adhésion

Il fut un temps lointain1 où, le cœur battant, je courrais à la sortie des cours jusqu’au magasin de jeux vidéo, à quelques rues de mon lycée, pour mettre la main le premier sur le dernier Zelda, fraîchement sorti du carton par un vendeur qui n’aurait pas dépareillé dans les Simpson. Aujourd’hui, les adolescents font des réservations des semaines à l’avance et ne connaissent plus le frisson de la chasse. Ah, nostalgie… A cette époque déjà, lorsque les médias se saisissaient de la question des jeux vidéo, ce n’était pas bon signe pour ces derniers. Tout y est passé : paralysie du pouce, épilepsie, encouragement de la violence… A côté du rock et des jeux de rôle, les jeux vidéo figurent en bonne place parmi les loisirs qui provoquent des « paniques morales ». Et la sortie de Grand Theft Auto IV ne devrait pas arranger les choses. Quelques réflexions sur les liens entre jeux vidéos et violence (parce que moi aussi, je peux parler de jeux vidéo, non mais).




1. Les jeux vidéo sont-ils révélateurs de notre société ?

A l’occasion de la sortie du quatrième volet de la saga GTA, une interrogation revient régulièrement dans les médias : dans quelle mesure un tel jeu, et plus généralement les jeux vidéo en général, est-il révélateur de notre société ? L’aspect violent et immoral du jeu – le joueur incarne un mafieux qui va patiemment gravir les échelons en volant des voitures, tuant des rivaux, vendant de la drogue, ayant des relations avec des prostituées, etc. – rend évidemment cette question plus prégnante : déclin de notre société vers la violence, entreprise de « décivilisations », perte de repères... Bien des lieux communs peuvent trouver une apparente confirmation dans la sortie et le succès d’un tel jeu.

Si bien des interprétations sont possibles, elles ne peuvent pour autant prétendre toute au même statut, surtout si l’on s’impose certaines exigences scientifiques [1]. Il faut donc définir dans quelle mesure les jeux vidéo peuvent prétendre être des manifestations de quelques tendances sociales plus profondes, et préciser la façon dont il faut les interpréter. C’est ce que je me propose de faire à partir du cas de GTA.

Pour cela, et comme je vais nécessairement me livrer à la critique de quelques interprétations trop rapides et autres surinterprétations, il faut bien partir de l’une d’entre elle, ne serait-ce que pour éviter de batailler contre un homme de paille. J’aurais pu recourir à celles de Famille de France, association qui a souvent prise à parti les jeux vidéo trop violents ou trop « explicites ». Mais afin que la chose ne soit pas trop facile, je préfère partir de l’interprétation proposée par un journaliste de Libération dans cet article :

« Si GTA fait aussi fortement écho chez les jeunes générations contemporaines, c’est aussi au nom de motifs plus sensibles : elles y retrouvent sans doute une certaine dureté du monde moderne, son pessimisme instable et son insécurité foncière, mais transfigurés dans un espace de jeu et de liberté. Il est donc temps de regarder en face cet abondant coffre à jouets virtuel que les jeunesses du globe se sont choisi pour soupape »

L’article met également en avant l’aspect violent du jeu comme une explication de son succès. L’interprétation est claire et se décline en deux temps : (1) GTA manifeste la violence du monde contemporain, (2) dans laquelle les jeunes se retrouvent, ce qui explique son succès. Cela exige de traiter le problème en deux temps : d’un côté, il faut juger du contenu de GTA et des autres jeux violents (partie (1) de l’interprétation), de l’autre, il faut s’intéresser à sa réception par les joueurs (partie (2) de l’interprétation).

On est en droit d’être sceptique devant une telle interprétation. Il faut rappeler que le succès d’un bien culturel, quel qu’il soit, ne permet pas de déduire directement une adhésion des consommateurs à ses différents aspects. Comme le rappelle Eric Macé [2], les industries culturelles se nourrissent bien de ce qui se passe dans la sphère publique, mais sans avoir de certitude quant à ce qui va ou non « fonctionner ». L’économie culturelle est avant tout une « économie de paris » : le « grand public » est un ensemble hétérogène, un même bien peut fonctionner dans divers groupes pour des raisons différentes (certains apprécieront les qualités proprement ludiques d’un jeu, d’autres les prouesses techniques des programmeurs, d’autres encore le développement d’un univers particulier, etc.) sans qu’il soit possible d’en tirer des conclusions claires. Un producteur de télévision résume parfaitement cela en disant que la meilleure stratégie possible, c’est de « throwing mug against the wall and seeing what sticks » (« balancer la sauce sur le mur pour voir ce qui reste collé »).

GTA s’est donc probablement nourri de ce qui se passe dans la société, et ses créateurs ont fait le pari qu’un tel jeu fonctionnerait – pari sans doute risqué pour le premier opus, nettement moins au fur et à mesure que la série s’installait. Mais il est pour autant difficile d’en isoler un aspect particulier – la violence – et d’en conclure à un lien avec l’état de la société. Le jeu le plus vendu au monde fut, sauf erreur de ma part, Super Mario Bros sur NES : doit-on en conclure que dans les années 80 la société était particulièrement bien disposée par rapport à l’écrasement des champignons maléfiques et des tortues ? L’aspect violent et immoral de GTA explique sans doute une part de son succès auprès d’une partie du public, mais ce n’est pas le seul et il faut préciser en quoi.

2. GTA, figure de l’innovateur

Il faut tout d’abord se demander si la violence est bien l’aspect central du contenu de GTA. Et il y a tout lieu d’en douter. Laurent Trémel [3] propose, dans ses différents travaux, une autre interprétation intéressante sur les jeux vidéo et leurs contenus, à partir d’un corpus plus important qu’un seul exemple. Il met en avant le fait que beaucoup de jeux vidéo se trouvent en correspondance avec une certaine « idéologie dominante ».

En effet, dans la plupart des jeux vidéo, il est proposé au joueur d’accumuler diverses « grandeurs », de s’élever dans une hiérarchie ou dans une société, souvent en étant parti de rien. On reconnaîtra là une certaine figure mythique du « self-made man ». Ainsi, même dans un jeu vidéo comme The Legend of Zelda, quelque soit l'épisode que l'on considère, le joueur contrôle un jeune homme, voire un jeune garçon, partant de rien pour aller sauver le monde et la princesse Zelda. Les FPS (« First Person Shooter ») sont dans la même veine : un soldat ou une équipe de soldats seuls contre tous, qui, par leur très grande efficacité dans l’art de la guerre, parviennent à se sortir des situations les plus difficiles. On ne s’étonnera donc pas qu’un auteur comme Tom Clancy ait pu participer à la conception scénaristique de tels jeux. Cette représentation ne découle cependant pas seulement d'une adhésion à certaines figures du capitalisme, mais également de contraintes purement ludiques : être seul contre tous - jusque dans les formes extrêmes des « beat'em up », du mythique Double Dragon aux récents Dynasty Warriors - est sans doute la forme la plus amusante jeu. Même lorsqu'il s'agit de se mettre dans la peau d'un modeste fermier, comme dans Harvest Moon, on assure tous les travaux seuls ou presque et on vise à la meilleure ferme du coin. Un jeu centré sur le quotidien doit lui recourir à des principes beckeriens pour être amusant.

L'exercice d'une idéologie peut se lire à un autre niveau, ce qui vient renforcer la thèse. Les lieux représentés et les références culturelles qui existent dans les jeux vidéo sont majoritairement de nature occidentale et japonaise. Laurent Trémel illustre cette idée avec le cas du jeu Civilization qui propose de bâtir sa propre civilisation en partant de rien pour arriver à la conquête spatiale. Or l'échelle du développement qui est retenue dans le jeu est clairement une échelle occidentale : les différentes étapes correspondent à celle de l'Europe, les monuments que le joueur peut décider de construire sont essentiellement issus de cette culture, et le continent américain est d'entrée de jeu habité par de futurs « gringos » et non des amérindiens... Il ne faut pas pour autant conclure à une espèce de complot général pour la domination occidentale pour lequel les jeux vidéo sont une arme parmi d'autres. Les concepteurs de jeux, comme nous tous, travaillent à partir de ce qu'ils connaissent et réintègrent dans leurs productions culturelles des valeurs, des représentations, des conflits à l'oeuvre dans la société, etc.

GTA IV s'inscrit bien dans cette veine : on y retrouve un héros parti de rien qui s'élève à la force du poignet dans la hiérarchie sociale, en acquérant peu à peu tous les « signes extérieurs de richesse » : grosses voitures, argent, femmes, etc. Rien de bien original là-dedans. Sur ce plan-là, GTA n'exprime pas grand chose de plus que la plupart des autres jeux vidéos ou que la production cinématographique moyenne. Ceci dit, les moyens mis en œuvre dans le jeu pour parvenir à ces fins sont, eux, clairement « illégitimes » : usage de la violence, du vol, du meurtre, du proxénétisme, etc. Ce n’est rien de moins que la figure de l’innovateur au sens de Merton [4] qui apparaît. Merton définit cinq types de comportements individuels selon l’adhésion ou non aux valeurs dominantes et le type de moyens utilisé : conformiste (adhésion aux valeurs/moyens légitimes), ritualiste (non-adhésion/respects des moyens), évasion (non-adhésion/abandon de tout moyen pour atteindre ses objectifs), rébellion (non adhésion/usage de moyens illégitime), innovation (adhésion/non respects des moyens). Les quatre dernières attitudes sont considérées comme déviantes. GTA met donc en scène cette dernière figure de l’innovateur : les objectifs sont ceux de l’idéologie dominante, les moyens ne sont pas ceux légitimes (prévus pour), mais « originaux ».

Ceci amène à s’interroger sur le degré de « subversion » du jeu : GTA est-il aussi subversif qu’il en a l’air ? Certes, il met en scène des comportements déviants, mais n’en est pas pour autant révolutionnaire. L’innovateur, dans le sens de celui qui cherche à s’affranchir des règles trop contraignantes pour parvenir aux mêmes fins que les autres, ne peut pas se concevoir comme un contre-modèle dans la forme actuelle du capitalisme [5], bien au contraire. La production d’un jeu comme GTA n’est finalement pas si étonnante : il ne fait que reprendre des thèmes majeurs de la sphère publique, comme tout bien culturel. Faire du « pessimisme » d’un tel jeu le ressort de son succès – comme le journaliste d Libération – peut donc paraître exagéré.

3. La violence comme distinction

Reste à s’interroger sur la place de la violence dans le succès du jeu. Car si on peut montrer que le contenu d’un bien culturel est le produit d’un certain état de la sphère publique [2], il ne faut pas trop vite en conclure que son succès découle d’une adhésion à ce contenu. Celui-ci peut l’objet de réceptions diverses et sur lesquels les créateurs et producteurs n’ont pas un contrôle absolu.

On peut ici se souvenir que les pratiques culturelles sont « classantes » : consommer certains types de bien est une façon de manifester son appartenance à un groupe. C’est donc un moyen de distinction [6]. Cette distinction ne se fait pas forcément entre grandes classes sociales – classes populaires, petite bourgeoisie, bourgeoisie – mais aussi entre des groupes plus fins : genre, génération, voire « distinction de soi à soi », etc. [7] En gardant cela en tête, on peut s’interroger sur l’émergence du thème de la violence dans les jeux vidéo.

Celui a toujours plus ou moins existé, dès les premiers jeux vidéo – on peut penser à Wolfenstein 3D, premier FPS de l’histoire. Cependant, on peut estimer qu’il y a un tournant vers le milieu des années 1990, en particulier avec l’arrivée de la Playstation de Sony. A ce moment-là, les jeux reprenant des thèmes « adultes » vont se multiplier et se répandre, Resident Evil fournissant un très bon exemple de ce tournant. Cela a pu aller jusqu’à des cas extrêmes comme I have no mouth and I must scream (sur PC) adapté d’une nouvelle d’Harlan Ellison, dont toute une séquence de jeu, se déroulant dans un camp de concentration nazi, fut censuré en France et en Allemagne.

Cette évolution peut s’expliquer de trois façons. Tout d’abord, les joueurs ont grandi : activité essentiellement infantile ou limitée à des passionnés d’informatique, le jeu vidéo devient de plus en plus une occupation adolescente répandue, plus à même de recevoir ce genre de jeu. Il y a aussi une stratégie commerciale de Sony et de Sega face à Nintendo qui a longtemps dominé le marché du jeu vidéo. Cela avait déjà commencé avec Sonic, la mascotte de Sega, dont l’allure générale se voulait plus « cool », plus « adolescente » que le rondouillard Mario et ses petits champignons (même si le gameplay des Sonic est infiniment moins riche que celui des Mario2). Enfin, les capacités techniques des consoles et des ordinateurs autorisent des jeux plus réalistes et offrent donc plus de possibilités aux créateurs qui peuvent aller puiser plus facilement dans le cinéma ou la bande dessinée des thèmes plus adultes.

Le fait qu’il s’agisse de thème plus « adultes » est particulièrement important. Quand on y pense, exploser des zombis n’est pas beaucoup plus mature que d’écraser des champignons. Sauf si on prend en compte que les jeunes utilisent les jeux vidéo comme forme de distinction : jouer à des jeux dont les thèmes sont « adultes » montre que l’on est un grand, que l’on ne reste pas cantonné dans le monde de l’enfance. Or la contrainte du groupe de pair sur les jeunes est assez forte, comme le révèle l’enquête de Dominique Pasquier sur les pratiques culturelles des lycéens [8].

Dans cet ouvrage, la sociologue met en avant le fait que la légitimité culturelle s’est progressivement déplacée depuis l’époque à laquelle écrivait Bourdieu. Celle-ci se conçoit de moins en moins sur un mode vertical (des classes supérieures aux pratiques légitimes, enviées par des classes moyennes et inférieures) que sur un mode horizontal, c’est-à-dire s’exprimant tout d’abord entre pairs. Ce sont les « copains et copines » qui assurent la socialisation culturelle, avec comme instance de légitimation non l’école mais les médias. De ce fait, la culture dominante n’est plus la culture des classes dominantes, mais la culture populaire. C’est particulièrement vrai pour les jeux vidéo dont la pratique s’appuie sur des réseaux de relations, tant pour l’entraide que pour le jeu en commun.

La cartographie des cultures communes se modifient en conséquence : les groupes se dessinent moins en fonction des classes ou des catégories sociales qu’en fonction du genre ou de l’âge. Les comportements de distinction demeurent importants. Ainsi, dans l’univers culturel des lycéens, Dominique Pasquier distingue une culture dominante et une culture dominée : les goûts des garçons pour la « culture de rue » - le rap par exemple – perçue comme « authentique » s’oppose à celui des filles pour des musiques commerciales dévalorisées parce que « sentimentales ». Une véritable ségrégation sexuelle s’instaure en matière culturelle. On comprend bien que les garçons n’ont aucune envie d’être assimilés aux valeurs dévalorisées de la culture féminine.

De même, le passage à l’adolescence se caractérise par une transformation de l’identité : l’enfant cesse d’être le « fils de ses parents » pour devenir un individu s’appartenant à lui-même [9]. Ses goûts et pratiques culturelles doivent donc également mettre à distance le monde de l’enfance dont il se détache progressivement, ainsi que le monde culturel des parents – ou, tout au moins, le monde culturel que les parents proposaient (considéraient comme acceptable) à leurs enfants. Dans cette perspective, il y a aussi distinction par rapport aux classes d’âges inférieures : les « adonaissants » puis les adolescents sont sommés de s’affirmer comme individu à part entière, autonome. Ils doivent pour cela recourir à des ressources collectives : celles qu’offrent la culture de masse juvénile qu’ils peuvent affirmer comme leur « goût à eux ».

La violence des jeux vidéo – qui fait suite à celle de la musique ou du cinéma – peut se comprendre comme une distinction par rapport à des formes culturelles dominées ou dépassées. Elle est un moyen de s’affirmer « contre », de « se poser en s’opposant » à la fois comme individu autonome (« mes goûts sont différents, ils sont les miens propres ») et comme membre d’un groupe (« je suis un jeune, je suis un garçon »). L’interdiction au moins de 18 ans d’un produit culturel, comme c’est le cas pour GTA IV, renforce alors son potentiel distinctif.

4. Conclusion : les risques de l’interprétation

Voici donc une interprétation différente du rôle de la violence dans le succès d’un jeu comme GTA IV. Cette interprétation, comme celle avancée par le journaliste de Libération, ne doit cependant pas être surestimée : il ne s’agit là que d’une hypothèse théorique, bâtie sur mes connaissances de l’histoire du jeu vidéo et quelques théories et travaux sociologiques. Elle mériterait d’être testée empiriquement : des entretiens avec des joueurs pourraient faire l’affaire. Je n’ai malheureusement pas le temps de me livrer à cet exercice. En outre, je pense qu’elle dépasse le cas de GTA et s’applique sans doute mieux à un ensemble de jeux qui recourent à des thèmes « adultes » (de Resident Evil à Devil May Cry).

Je crois cependant cette hypothèse plus crédible que celles généralement avancées sur la violence dans les jeux vidéo, et plus généralement dans les productions culturelles. Elle respecte en effet ce qui constitue à mon sens un véritable principe de la pratique sociologique : ne pas confondre consommation et adhésion. Les individus réinterprètent et retravaillent les produits qu’ils reçoivent et peuvent leur prêter un sens bien différent de celui des concepteurs, et plus encore que celui qu’y voit un observateur extérieur. De ce fait, il faut toujours tenir compte des conditions de réception et plus précisément des ressources, des positions et des dispositions de ceux qui reçoivent. C’est ce que j’ai essayé de faire en tenant compte de la situation des adolescents et des jeunes, et plus précisément de leurs positions sociales. Oublier les conditions particulières des pratiques, c’est toujours prendre le risque de la surinterprétation [1].

Notes :

1 Comment ça, la semaine dernière ?

2 Cet avis ne souffrira d’aucune contestation.

Bibliographie :

[1] Voir notamment Bernard Lahire, « Risquer l’interprétation », L’esprit sociologique, 2007

[2] Eric Macé, « Mouvements et contre-mouvements dans la sphère publique et les médiacultures », in Eric Macé, Eric Maigret, Penser les médiacultures, 2004

[3] Voir notamment Laurent Trémel, Tony Fortin, Philippe Mora, Les jeux vidéos : pratiques, contenus et enjeux sociaux, 2006

[4] Robert K. Merton, Social Theory and Social Structure, 1956

[5] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999

[6] Pierre Bourdieu, La distinction, 1979

[7] Bernard Lahire, La culture des individus, 2004

[8] Dominique Pasquier, Cultures lycéennes, 2005

[9] François De Singly, Les adonaissants, 2006


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Les femmes sont moins délinquantes que les hommes. Et alors ?

Voilà en gros ce que j’ai pensé en lisant l’article de Luc Bronner dans le Monde : « Délinquance : le problème c’est l’homme ». L’argument en est simple : la délinquance est, à quelques exceptions près, une affaire d’homme, c’est ce que montrent les statistiques. De là, on en conclut que… Et bien, c’est justement là le problème.




En effet, l’article décline longuement cette même idée : les hommes sont largement plus représentés dans les statistiques de la délinquance que les femmes. Quelques prudences sont prises quant à ces statistiques – qui mesurent l’activité de la police et/ou du système judiciaire et non la délinquance elle-même – mais on ne se détache jamais du simple constat empirique, détaillé pour chaque catégorie de délinquance possible. En gros, on dispose d’un « fait brut », sans théorie ni rien. Et, tant d’un point du vue scientifique que d’un point de vue politique, cela n’a au final pas grand intérêt.

D’un point de vue scientifique, c’est-à-dire si l’on s’intéresse aux connaissances et aux savoirs, l’enjeu est de savoir pourquoi les femmes sont si peu représentées parmi les délinquants. Le constat empirique n’a de sens que placé en confirmation d’une proposition théorique, et donc en relation avec celle-ci. En l’état, on en reste à l’état d’une corrélation entre le fait d’être un homme et celui d’être délinquant. Or, comme les scientifiques du social (je ne peux m’empêcher de penser que cela sonne moins bien que « social scientist ») ne cessent de le répéter corrélation n’est pas causalité. Le problème est bien de définir la nature du lien entre les deux données – le genre et le comportement délinquant. Il peut y avoir de simples effets de composition.

Par exemple, Luc Bronner évoque la participation aux émeutes de 2005, où les personnes appréhendées sont exclusivement de sexe masculin. Hughes Lagrange [1] a montré que, concernant ces mêmes émeutes, un quartier avait d’autant plus de chance d’avoir connu des émeutes que la part des familles nombreuses y est importante. Cela s’explique par le fait que lorsque la taille de l’appartement de ne permet pas à tous les enfants de disposer d’un espace à eux, ils se tournent plus facilement vers la « culture de rue ». Or, les filles s’intègrent moins dans cette culture parce que, dans les catégories populaires urbaines concernées, les filles reçoivent la charge d’aider leurs mères dans les tâches ménagères, et sont donc moins tournées vers l’extérieur. Il n’est donc pas dit que, placer dans la même situation que les garçons, les filles n’adoptent pas également des comportements délinquants. Dans ce cas-là, le genre n’est pas le facteur explicatif, et le fait rapporté dans l’article perd de sa force.

Conséquemment, ce fait apparemment « brut », puisque découlant des statistiques, n’est pas aussi bien établi que le journaliste semble le croire. Il faudrait compléter par un raisonnement « toute chose égale par ailleurs » : le genre est-il plus explicatif que les autres données ? Si on compare une fille et un garçon délinquant distinct seulement par leur genre (même catégorie sociale, même habitat, mêmes socialisations, etc.), trouve-t-on encore une différence significative ? Ce n’est pas sûr. S’ils ne sont pas interrogés correctement, les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. A la rigueur, cette information peut inviter à s’intéresser de plus près aux modes de socialisation genrés et à les utiliser comme expérience naturelle pour tester des propositions théoriques.

Reste que l’information pourrait avoir une pertinence en terme de politique publique : il pourrait aider à orienter l’action en vue de limiter la délinquance. Ici, la référence est clairement faite, dans l’article, avec une autre corrélation qui a fait un certain bruit ces derniers temps : les femmes conduisent mieux que les hommes. On a bien ici une information utile aux pouvoirs publics : peu importe par quel processus les femmes deviennent plus prudente que les hommes, le fait est que si on les incite à conduire plus souvent, on peut espérer réduire les accidents. Quoique je reste un peu sceptique : il est possible que les femmes provoquent moins d’accidents parce que les mauvaises conductrices – se sachant mauvaises – conduisent moins (soit en utilisant d’autres moyens de transports, soit, lorsqu’elles sont en couples, en laissant conduire leur conjoint). Leur calcul changera peut-être si on les y incite, par exemple en baissant le prix des assurances pour les femmes qui conduisent.

Mais concernant la « sous-délinquance » des femmes, on voit mal quel type de politique pourrait en découler, l’article restant d’ailleurs muet sur cette question. On ne peut pas décemment inciter les hommes à devenir des femmes… ni essayer d’inciter les femmes à s’installer dans les quartiers où la délinquance forte dans l’espoir de la faire diminuer. Même si on le faisait, le gain est loin d’être assuré : si la délinquance ne provient pas du genre (d’un point de vue causal) mais d’autres facteurs, la délinquance féminine risquerait simplement d’augmenter. On bute sur un problème classique : on ne peut pas construire une bonne politique sur un raisonnement peu convaincant.

Luc Bronner évoque cependant la question de la communication : « De telles données devraient, en toute logique, interpeller les autorités et amener des réflexions sur les politiques de lutte contre la délinquance, notamment la prise en compte du sexe. Au minimum en termes de communication » (c’est moi qui souligne). Mais là encore, ce n’est pas très convaincant : il est fort possibles que les représentations médiatiques de la délinquance aient déjà intégré ce dimension « masculine ». Si on s’en tient la délinquance juvénile, Laurent Mucchielli montre, en s’intéressant au traitement médiatique de cette question, que les figures masculines et féminines sont bien distinctes et largement caricaturales : d’un côte, le « garçon arabe », délinquant, violent, violeur, de l’autre, la « fille voilée », voilée de force, violée, victimes [2]. Qu’est-ce que la communication politique pourrait bien ajouter à cela ? N’y a-t-il pas un risque à renforcer certains préjugés ? Les femmes apparaissent déjà assez peu dans les médias en tant que délinquantes, sauf à l’occasion de quelques faits divers aussi sordides que rares (comme les infanticides), et même dans ce cas-là il est possible que leur traitement soit différent que celui des hommes (même s’il faudrait ici une enquête en la matière).

Au final, cet article permet de saisir les dangers des « faits bruts ». Faute de soumettre les résultats statistiques à une critique suffisante, le risque est grand de retomber sur certaines formes de naturalisme : les femmes seraient moins délinquantes que les hommes parce que femmes, c’est-à-dire parce qu’elles sont « naturellement » plus douces que les hommes. Comme dans la célèbre chanson de Renaud, ce genre d’affirmations a priori « positives » n’en restent pas moins profondément machiste. L’article de Luc Bronner, sans doute écrit avec les meilleures intentions du monde, ne parvient pas à éviter ces écueils. Et ce parce qu’il se contente de regarder des « faits », du « concret », de trop près : à trop se rapprocher du réel, on finit par ne plus le voir entièrement. Et regarder un détail d’un objet mène trop souvent à des erreurs, comme les aveugles essayant de comprendre ce qu’est un éléphant en n’en touchant que la trompe ou que la patte. C’est le malheur de tout forme d’inductivisme. Et je ne me priverais pas du plaisir de conclure en rappelant que les sciences économiques et sociales sont un moyen d’éviter de tomber dans ce genre de piège…

Bibliographie :

[1] Hughes Lagrange, Marco Oberti, Emeutes urbaines et protestation, 2006

[2] Laurent Mucchielli, Le scandale des « tournantes », 2005



Edit : je viens de lire les commentaires des lecteurs du Monde sur l'article que je critique. Et ben, ça y est, je déprime.


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Sauvons les sciences sociales

Je signale ici la pétition lancée par le collectif "Sauvons la recherche" pour défendre les sciences humaines et sociales au CNRS (et le CNRS aussi du même coup d'ailleurs).

Une pétition de plus, donc.

Les temps sont un peu gris en ce moment pour les sciences sociales. J'aimerais bien dire que le "pire n'est jamais certain", mais c'est devenu une trop grande banalité pour que je m'y risque. Mais le coeur y est...

See ya.

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Des lycées professionnels invisibles

Je découvre, au hasard de rezo.net, un nouveau blog étrangement nommé Sous-prof. De quoi s’agit-il ? Du regard d’un « prof de LP, militant syndical, formateur, débarqué il y a dix ans de sa province en banlieue parisienne ». Kezako LP ? Lycée professionnel, bien sûr. Un acronyme peu courant, pourtant, dans le débat public français. D’ailleurs, Dan Lemille, le prof de LP en question, se propose de nous donner accès à un « monde que l'on ignore que l'on feint de ne pas voir, c'est plus rassurant ». Sa première note – intitulée « Je forme ceux qui vont repasser vos chemises, passer le balai » - nous fait part de son amertume et le mérpis devant l’indifférence et le mépris qui frappe aussi bien son métier que ses élèves. L’entreprise n’en est que plus salutaire : on ne parle pas assez des lycées professionnels. Mais pourquoi sont-ils aussi invisibles ?




On peut faire diverses hypothèses pour expliquer cette invisibilité. La première, et la plus simple, consiste à souligner que très peu de ceux qui sont en position de donner de la visibilité à un phénomène sont passés par les LP : non seulement les journalistes et les hommes politiques – étonnant, non ? – mais aussi les sociologues et les autres chercheurs en sciences sociales, qui accordent peu de place à l’enseignement professionnel comme objet d’investigation et de savoir. Dans ce dernier cas, il y a aussi un problème de construction des problèmes sociaux : une frange de la sociologie française est tournée vers l’exploration des situations problématiques, des questions d’actualité, etc. souvent avec une orientation militante ou critique. Les LP ne semblent pas faire partie de celles-ci.

Pourquoi ? Sans doute parce qu’ils sont « coincés » entre deux autres représentations de la jeunesse : d’un côté, la jeunesse délinquante des cités populaires, abordée plus souvent par la sociologie urbaine ou de la déviance que par celle de l’éducation, de l’autre, les étudiants et leurs diverses difficultés, comme le déclassement et la perte de valeur des diplômes.

Entre ces deux, les LP semblent moins « poser problème ». D’une part, s’inscrivant dans la formation professionnelle, ils sont en quelque sorte à l’abri de pas mal des critiques qui frappent le système éducatif français : on ne peut pas leur reprocher d’être opposé à l’entreprise… Du coup, ce n’est pas là que se place l’urgence en matière éducative, plus tournée vers les « enfants malades » que peuvent constituer le collège et l’université. D’autre part, les élèves de ces lycées disposent de moins de ressources pour se mobiliser : les étudiants ne se privent pas pour faire entendre leur voix, et même les « racailles » peuvent, en adoptant la forme émeutière, faire des rentrées souvent fracassantes dans la vie politique française. Les premiers disposent d’organisations, d’une tradition militante ancienne, de répertoires d’actions, les seconds de la radicalité que confère une grande frustration. Les élèves de LP n’ont rien de tout cela. C’est sans doute là que se trouve la principale cause de l’invisibilité des LP : dans le peu de ressources dont ils disposent pour l’action collective.

Pourtant, il semble bien y avoir des problèmes qui mériteraient l’attention tant des scientifiques, pour proposer une compréhension de ce que la situation sociale de ces lycées a de particulier, que des politiques, pour transformer cette situation en problème social et y proposer des solutions. C’est ce qu’indique, en tout cas, Gilles Moreau en parlant de « double disqualification » de ces établissements scolaires [1].

Disqualification sociale d’abord : « école pour ceux qui n’aiment pas l’école », le passage par le lycée professionnel ressemble souvent à un fardeau pour ceux qui en font l’expérience. Presque toujours issus de milieux populaires, avec parfois des trajectoires difficiles, le LP apparaît pour eux comme un stigmate supplémentaire : ils ne sont pas seulement dans les mauvaises filières, mais aussi dans celles qu’il éviter à tout pris. Elles leur ont souvent été proposées « faute de mieux », parce qu’il fallait bien les mettre quelque part malgré un échec scolaire déjà fort. Ce qui rend le travail des enseignants, pour les remotiver, les impliquer, et, finalement, leur proposer une nouvelle socialisation, d’autant plus difficile.

Pourtant, ce stigmate, renforcé par l’invisibilité dont il a été question, n’est pas forcément mérité. Voilà un ensemble de jeune placé d’entrée de jeu hors de la jeunesse « normale ». Pourtant :

« Pour, qui connaît les élèves de LP sait combien ils sont avant tout des jeunes parmi les jeunes : des garçons qui rêvent d’"avoir une maison, une femme, une voiture", et des filles qui voudraient "être bien dans leur peau". Une vie de "petits salariés" les attend, pavillonnaires, populaires, ordinaires, précaires aussi » [1]

Disqualification scolaire ensuite : il s’agit peut-être de la disqualification la plus grave. Beaucoup de sections de LP disparaissent depuis plusieurs années. Mais surtout, les voilà concurrencer par un regain d’intérêt pour l’apprentissage, de la part des pouvoirs publics comme des organisations patronales, alors que l’enseignement professionnel y avait longtemps été préféré.

« Plus récemment, depuis les années 1990 et surtout 2000, l’Etat semble avoir choisi son camp en misant uniquement l’apprentissage salarié : la loi Balladur de 1993 ou la loi Borloo de 2005, pour ne citer que les plus importantes, vont en sens unique : dérégulation des conditions d’embauche des apprentis, campagnes de promotion et aides financières aux entreprises » [1]

Voilà qui fragilise encore les LP, qui n’en avaient pas forcément besoin. Marginalisés dans les politiques scolaires, les LP ne peuvent que rencontrer encore plus de difficulté à remplir leurs difficiles mais essentielles mesures qu’on ne leur apporte pas vraiment d’attention. Voilà à la fois une cause et une conséquence de l’invisibilité sociale…

Il faut en outre dire que la vision de l’apprentissage qui prévaut dans les médias est elle aussi biaisé : c’est plus souvent l’apprenti en BTS, en grande école ou de « l’université des métiers ». Or, ce n’est là qu’un « apprentissage d’en haut » somme tout bien marginal : 80% des apprentis sont en CAP, BEP, bac pro, ou brevet professionnel ou de maîtrise. Certains secteurs – la coiffure, la pharmacie – se trouvent « bouchés » : les aspirants apprentis doivent souvent frapper à la porte d’une cinquante d’entreprise avant de trouver une place, et certains doivent abandonner, faute de trouver un employeur. Les ruptures de contrat y sont également courantes, ce qui n’est guère encourageant.

Mais surtout, l’apprentissage n’est pas une alternative à l’école pour tous : les filles ne représentent que 30% des effectifs, les « jeunes issus de l’immigration » en sont quasiment absent. Et les réformes de ces dernières années n’y ont rien changé. De ce fait, il faudrait se poser la question des inégalités face à cette forme de formation professionnelle…

Ce qui se dessine devant le possible délitement des lycées professionnels – malgré les nombreux efforts que font ceux-ci, la plupart du temps dans l’ombre, en terme d’innovations pédagogiques, d’implication des jeunes dans l’entreprise, etc. – c’est le renforcement de certaines précarités et de certaines exclusions. Les nouveaux venus sur les marchés du travail se retrouveront en effet seuls, obligés de se débrouiller avec des systèmes de contrat de qualification, de formation continue et de validation d’acquis professionnel. Cette décollectivatisation de l’arrivée dans le monde professionnel n’est pas forcément une bonne nouvelle pour des populations qui disposent de très peu de ressources. La formation de ceux qui « vont repasser vos chemises, passer le balai », rien moins que les futurs employés et ouvriers de demain, mérite mieux.

[1] Gilles Moreau, « Ecole : la double disqualification des lycées professionnels », in Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard, La France invisible, 2006


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Sociologie de l'anorexie

Sujet délicat aujourd’hui sur Une heure de peine : l’anorexie. Le Monde consacre aujourd’hui un article à la réaction de différents sites dits « pro-ana », c’est-à-dire qui défendent et même aident à l’anorexie, face à la proposition de Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône, de sanctionner "le fait de provoquer une personne à rechercher une maigreur excessive en encourageant des restrictions alimentaires prolongées". Ce sont bien sûr ces sites qui sont visés au premier chef. J’ai décidé de ne pas donner le lien vers l’article du Monde, car celui-ci est truffé d’adresses vers ces sites « pro-ana », et ma conscience est gênée à cette idée (allez plutôt voir par ici). Voici cependant quelques réflexions sur l’anorexie d’un point de vue sociologique.




Muriel Darmon a réalisé un travail d’enquête sur l’anorexie dans Devenir anorexique. Une approche sociologique (2008) [1]. L’approche est intéressante parce qu’elle évite de tomber dans quelques propositions simplistes – « les filles deviennent anorexiques à cause des top-models » - pour s’intéresser aux anorexiques elles-mêmes. En effet, si les représentations de la mode jouent sans doute un rôle dans le développement de l’anorexie, elles ne suffissent manifestement pas : toutes les adolescentes ne deviennent pas anorexiques. Il faut alors s’intéresser de plus près au problème : comment devient-on, est-on, et cesse-t-on d’être anorexique ? Il faut alors aborder ce problème armé de la notion de « carrière », développé par Howard Becker (Outsiders, essai de sociologie de la déviance, 1963). Il s’agit d’un processus dans lequel certains individus s’engagent et qui comportent plusieurs étapes qui amènent l’individu, peu à peu, à revêtir une identité de déviant. Ce processus se fait par interactions à la fois avec ceux qui sont déjà engagés dans une telle carrière – socialisation – et ceux qui en sont extérieurs et portent un regard sur les premiers – étiquetage.

En un mot, on ne naît pas anorexique, on le devient. Et ce parce que certaines personnes nous amènent à embrasser cette carrière, et parce que d’autres nous y cantonnent. L’anorexie est bien une déviance : un écart à la norme sociale en vigueur dans la société, qui fait l’objet d’une sanction – jugement négatif, médicalisation, etc. L’existence de sites et de blogs sur ce thème montre qu’il y a une dimension pleinement sociale au phénomène : l’anorexie ne se conçoit pas seulement comme une pathologie, mais aussi une identité, une présentation de soi que l’on mobilise en fonction des interactions dans lesquelles on est pris.

Muriel Darmon met à jour quatre phases dans la carrière des anorexiques. La première en étonnera plus d’un : loin de mettre en avant la responsabilité des magazines féminins, c’est le rôle des proches et de la famille qui est mis en avant. Les carrières d’anorexiques commencent souvent par un simple régime, sur les conseils d’« initiateurs » : le médecin, la mère, « en tant que responsable de l'alimentation et du corps des membres de la famille, et en tant que femme elle-même spécifiquement soumise aux normes diététiques et corporelles », le groupe d’amis dont les conversations tournent autour de la nécessité de surveiller son poids. L’objectif peut donc être purement une question de santé, et non seulement de soumission à la mode. Ce régime se fait rarement seule : on y trouve toujours des « accompagnateurs ». Le régime est une entreprise collective, ce qui renforce le contrôle exercé sur l’individu.

Point intéressant : la perte de poids s’accompagne souvent, chez les futures anorexiques, d’autres changements radicaux. Nouveau « look », engagement dans de nouvelles activités artistiques, scolaires, ou autres : maigrir n’est qu’un élément d’une transformation plus générale de la personne. L’anorexie s’inscrit donc dans un processus de « socialisation secondaire » au sens de Berger et Luckmann (La construction sociale de la réalité, 1976) : une conversion de l’individu, une transformation radicale de sa personne, qui remet en cause sa socialisation primaire (pour des éléments sur la socialisation, voir ce billet). De ce fait, détacher l’anorexie d’une personne de sa trajectoire générale peut être assez hasardeux.

La seconde phase accentue les techniques de régime apprissent dans un premier temps, et surtout les incorpore, c’est-à-dire, littéralement, les inscrit dans le corps des individus. Être anorexique devient alors une seconde nature. Celle-ci n’est pas encore déviante, car elle constitue, à bien des points de vue, quelque chose de valorisant pour les personnes qui la mettent en œuvre : il s’agit d’un travail sur soi, d’une maîtrise de son corps et donc de sa vie. Il y a des formes de plaisirs qui sont apprises dans cette carrière : celui de se retenir, d’être plus fort que la faim, que le désir. Une pleine compréhension de ce phénomène ne peut faire l’économie de cette dimension : l’anorexie n’est pas seulement liée à des images médiatiques, mais aussi aux incitations à « être soi-même », « prendre sa vie en main », « devenir ce que l’on est ». Si elle est un mal de notre modernité, elle est autant liée à sa dimension individualiste qu’à sa dimension médiatique.

En effet, Muriel Darmon identifie une transformation générale des goûts des anorexiques : ceux-ci passent dans un registre de plus en plus légitime, se rapproche des pratiques des « dominants » au sens bourdieusien du terme (Pierre Bourdieu, La distinction, 1979), c’est-à-dire le goût des classes dominantes. Les jupes remplacent les pantalons, les pratiques sportives s’orientent vers la danse ou la natation, les pratiques culturelles se tournent vers les registres les plus légitimes (une des interviewés déclarent avoir voulu se faire « une culture en béton ») et les goûts alimentaires vers les aliments « fins », « légers », à l’opposition des aliments populaires « lourds », « gras ». C’est l’exceptionnalité sociale qui est visée par la pratique anorexique, la distinction des « gros », des autres, ceux qui, finalement, ne parviennent pas à un contrôle total d’eux-mêmes. L’élévation de l’individu est au cœur du phénomène.

D’où sans doute la transformation de l’anorexie en un « mode de vie » par les sites qui en font la promotion. Ce n’est pas tant une pathologie qu’une identité qui s’exprime au travers d’une pratique culturelle bien particulière. Cela est particulièrement inquiétant : l’anorexie apparaît comme une ressource positive pour celles et ceux qui y ont recours, participant à leur estime de soi. Loin d’être un comportement autodestructeur, frappant des jeunes filles mal dans leur peau et dépressive, il s’agit au contraire d’une phase « constructive », qui en vient à être destructive de façon presque involontaire. Les anorexiques connaissent souvent très bien les séquelles et les risques qu’elles encourent : mais elles les assument en raison du plaisir qu’elles retirent de cette pratique. Le soin en est alors d’autant plus difficile.

La troisième phase consiste à l’étiquetage proprement dit : un « alerteur », la plupart du temps un proche, indique que « quelque chose ne va pas ». Les pratiques jusque là considérées comme normales deviennent alors déviantes, parce que l’anorexique « va trop loin », « ne sait plus s’arrêter ». L’étiquette « anorexique » est alors accolée à la personne, qui peut essayer de la refuser, en dissimulant ces comportements, ce qui entraîne généralement une surveillance accrue de la part du réseau des proches.

Enfin, quatrième phase, la sortie de la carrière : celle-ci se fait par l’hospitalisation. Il s’agit alors pour l’institution médicale de remplacer la conception que la malade a d’elle-même par celle que lui est proposé par le corps médical. Il faut qu’elle réinterprète ses comportements en tant que symptôme d’une pathologie à soigner. On a alors un nouveau phénomène de socialisation secondaire, prodiguée ici par une institution particulière : remplacer les dispositions anorexiques par de nouvelles dispositions. Celui-ci aboutira à une nouvelle prise en main de soi, un nouveau contrôle de son corps et de sa personne, s’appuyant sur le refus des comportements précédemment incorporés.

J’espère que ces quelques commentaires auront suffit à montrer l’intérêt de la sociologie sur un sujet où elle n’est pas facilement convoquée. C’est là, depuis les travaux de Erving Goffman (Asiles, 1961), une des voies fécondes de recherche : explorer l’expérience de ceux que la société considère comme déviant ou anormaux. Non pas dans le but de légitimer ou d’expliquer leurs pratiques, mais pour en donner une pleine connaissance, une meilleure compréhension, qui fait l’utilité de cette discipline.

[1] Je ne me livre pas, ici, à un compte-rendu de lecture, mais plutôt à un commentaire appuyé sur l’ouvrage en question. Je reste seul responsable de ce qui est avancé ici.


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Mais pourquoi signe-t-on une pétition ?

Comme vous le savez déjà, l'Apses - l'Association des professeurs de Sciences Economiques et Sociales - a récemment lancé un "manifeste pour enseigner la société", sous-titré "Les sciences économiques et sociales pour relever les défis du XXIème siècle". Plus de mille personnes ont déjà signés le texte. Mais au fait, pourquoi signe-t-on les pétitions ?


A ma connaissance, il n'existe pas encore de sociologie de la signature des pétitions. Il y a cependant une raison évidente : c'est un engagement a priori peu coûteux - le temps pour apposer une signature est plutôt faible - qui peut, d'un point de vue individuel, donner bonne conscience à celui qui y a recours. Rien de boulversant, si on accepte que le faible coût de l'engagement ne réduit pas forcément la conviction des personnes ou l'efficacité de la mobilisation. Surtout que les pétitionnaires peuvent aussi s'engager d'autres façons.

Plus intéressant par contre est ce passage tiré de A quoi sert la sociologie ?, un ouvrage dirigé par Bernard Lahire et publié en 2002. Dans une note de bas de page de son texte "Utilité : entre sociologie expérimentale et sociologie sociale", ce dernier écrit :

"Il n'est pas cynique de rappeler ici les profits symboliques que les intellectuels peuvent avoir à donner régulièrement à lire leur nom dans la presse intellectuelle, à associer leur nom à d'autres plus prestigieux qu'eux, etc. Une sociologie de la façon dont se signent les pétitions seraient amenée à constater que, dans plus d'un cas, la décision de signer ou de ne pas signer est moins liée à la "cause" défendue qu'aux noms des premiers signataires auxquels on veut s'associer ou vis-à-vis desquels on entend se démarquer"


Le caractère public des signatures compte probablement beaucoup, particulièrment pour les premières. Et le capital social de chacun - les réseaux mobilisables par les individus - aussi. Ces éléments vont grandement conditionner la réussite ou non de la pétition.

Le fait que l'on ait intérêt ou non à signer une pétition ne dévalorise en rien la pétition en elle-même. Au contraire, cela rend la signature d'autant plus importante pour ceux dont le nom est susceptible d'en appeler d'autres : non seulement une signature prestigieuse fait toujours son effet auprès des destinataires finaux, mais en plus il attirera probablement d'autres signatures renforçant d'autant plus le poids du texte.

On peut même avancer que le texte précis d'une pétition ou d'un manifeste a moins d'importance, au final, que la qualité de ses signataires. En la matière, savoir qui parle est peut-être plus important que ce que l'on dit - dans une certaine mesure, bien sûr. Ce qui signifie que l'on peut être d'accord avec l'idée générale d'un texte et non avec ses détails et signer quand même.

D'ailleurs, le nom de Bernard Lahire figure parmi les signataires du manifeste de l'Apses. Au côté de ceux de
Philippe Askenazy, Christian Baudelot, Alain Caillé, Yves Deloye, Marie Duru-Bellat, Roger Establet, Jacques Freyssinet, Jacques Généreux, Bernard Guerrien, Michel Lallement, Philippe Meirieu, Erik Neveu, Dominique Plihon et d'autres encore, qu'ils m'excusent si je les oublie. Espérons que ça suffira.

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Sur l’évaluation des enseignants

Au-delà de la controverse sur notetobe.com, la question de l’évaluation des enseignants demeure sur l’agenda politique. Le rapport Pochard évoque la question, suggérant une rémunération au mérite des enseignants, mérite appuyé sur les progrès des élèves et non sur leurs résultats bruts. L’objectif affiché est une amélioration de la performance du système éducatif, tel qu’il peut être mesuré par les enquêtes PISA, en incitant les professeurs à l’efficacité. Est-ce une bonne idée ? Un peu de théorie sociologique peut nous aider à y voir plus clair.




1. Qu’est-ce qui détermine les progrès des élèves ?

Première question à se poser : qu’est-ce qui détermine les résultats et les progrès des élèves ? La réponse que semblent suggérer les différents projets d’évaluation des enseignants a le parfum de l’évidence : sur les enseignants et sur l’école, pardi ! Pourtant, si on prend la peine d’adopter un cadre de réflexion un tant soit peu rigoureux, les choses ne sont pas si simples.

Comment expliquer l’action d’un individu – qu’il s’agisse de faire des progrès dans le cadre scolaire ou de toute autre chose? On peut estimer qu’elle dépend en grande partie de la socialisation de l’individu, c’est-à-dire du processus par lequel il intègre les normes, les valeurs et les comportements propres à un milieu social donné. Ce processus est continu : il commence dès la naissance de l’individu et ne s’arrête qu’à sa mort. Si la socialisation qui s’établie dans les premiers temps de la vie de l’individu – que l’on qualifie de « socialisation primaire » - joue un rôle fondamental, on peut estimer qu’elle peut être modifiée ou retravaillée en profondeur par la socialisation qui se fait par la suite – la « socialisation secondaire ».

Ce processus joue à l’évidence dans la réussite scolaire des élèves, ainsi que dans leur capacité à faire des progrès. La réussite à l’école demande en effet une acculturation au mode de fonctionnement de l’école : non seulement en terme de qualités proprement scolaires (savoir s’exprimer par exemple), mais aussi en termes d’adhésion au projet et aux jugements de l’institution. La famille et l’école exercent toutes deux une socialisation sur l’enfant-individu : la réussite est d’autant plus probable que les deux socialisations vont dans le même sens.

Ainsi, Bernard Lahire [1] explique la réussite scolaire des enfants des élèves de milieu populaire – sociologiquement « improbable » - par des interactions microsociologiques au sein de la famille orientées vers la réussite scolaire. Ainsi, la réussite scolaire d’une des élèves étudiées doit beaucoup à sa grand-mère, personne lettrée, qui lui transmet un rapport positif à l’écrit, l’entraîne et l’encourage. Il est à noter que ces interactions sont étroitement liés aux ressources particulières dont disposent les familles : ici, il s’agit des connaissances de la grand-mère, c’est-à-dire d’un capital scolaire qui peut se transmettre.

2. Déterminations multiples et plurisocialisation

Bernard Lahire va plus loin, en poursuivant dans l’étude des « variations interindividuelles ».En effet, depuis Pierre Bourdieu, tout un pan de la sociologie avait pris pour habitude d’étudier des déterminismes très large : en établissant par exemple des corrélations entre le milieu social et la réussite scolaire [2] ou les pratiques culturelles [3]. Les variations au sein d’une même catégorie – le fils d’ouvrier rentrant à Polytechnique, l’agrégé de Lettres classiques écoutant du rap – ne pouvaient être expliquées parce que contradictoire avec les grandes lois de la sociologie. Elle relevait alors de l’ordre du « miracle social ». La socialisation primaire était alors nettement privilégiée. En conservant le cadre théorique, Bernard Lahire propose d’expliquer ces variations en introduisant la notion de « plurisocialisation » [4].

Dans cette perspective, l’individu connaît continuellement des socialisations plurielles, ayant des directions différentes voire contraire, et, point important, entre lesquelles il navigue sans cesse. Il est ainsi possible de passer, suivant les contextes et les situations sociales, d’un système de disposition à l’autre, d’une attitude à l’autre. Ainsi en va-t-il de cette adolescente, prise entre deux socialisations contradictoires :

« Après avoir critiqué le groupe Whatfor [issu de l’émission Popstars], Floriane avoue avec peine ("bon, ça c’est pas obligé de l’enregistrer parce que c’est la honte !") qu’elle a acheté le CD des L5, premier groupe issu de l’émission Popstars sur M6 : "quand les Popstars, les premières Popstars, les L5 sont sortis, j’me suis acheté le CD parce que ça m’a fait énormément de souvenirs avec une amie parce qu’on regardait Popstars toutes les deux, tous les vendredis soirs, et c’était hyper fort. Et on s’est acheté le CD de Popstars, on s’l’est acheté pour deux. Et mon père, j’ai eu énormément de réflexions là-dessus. Au bout d’un moment, ça m’a gonflée, j’lui ai dit "attends arrête c’est bon. J’te l’met pas non plus à fond". Quand ils sont là, je sais les musiques que je peux écouter, les musiques que j’peux pas écouter". » (extraits d’entretien) [4]

Dans les sociétés contemporaines, l’individu appartient toujours à plusieurs « sociétés », plusieurs groupes, qui déterminent ainsi des dispositions différentes. Ce qui explique, d’ailleurs, le sentiment d’être un individu unique : parce que l’on n’est jamais soumis exactement aux mêmes cadres socialisateurs qu’autrui – y compris que son frère ou sa sœur – ces dispositions incorporées sont nécessairement différentes d’un individu à l’autre. Elles n’en sont pas moins sociales.

L’enfant ou l’adolescent ne fait pas exception : comme tout individu, il est pris dans une pluralité de socialisations diverses. On peut les énumérer sous formes d’instances de socialisation : sa famille, l’école, ses amis, les médias. L’enfant est ainsi, tour à tour, fils des ses parents, élève, copain, jeune… A chaque fois, ces socialisations fournissent aussi bien des attitudes auxquelles se conformer (être un bon élève/chahuter pour être cool/etc.) et des ressources, matérielles ou symboliques, pour les mettre en œuvre (techniques de langage et de présentation de soi, mode de justifications de son action…). Ainsi, l’enfant qui refuse le fonctionnement de l’école trouvera, dans certains médias et dans les représentations de sa génération (le jeune insouciant qui réussira par la musique plutôt que par l’école par exemple…), des appuis précieux.

Souvenons-nous par exemple du slogan de notetobe.com : « prend le pouvoir, note tes profs ! ». Voilà une ressource qu’un élève peut facilement mobiliser : l’école n’est pas un lieu d’apprentissage mais un lieu de pouvoir s’exerçant à ses dépends, il faut donc lutter contre cette domination. L’élève qui connaît une expérience plutôt déplaisante de l’école y trouvera une justification utile de son comportement.

3. Qui faut-il évaluer ?

Nous voilà donc avec un modèle permettant d’expliquer aussi bien les réussites que les progrès des élèves : ceux-ci dépendent des socialisations qui s’exercent sur eux, débouchant ou non sur une adhésion de l’enfant au fonctionnement scolaire. Si l’école, au travers de ses enseignants, a un rôle important à jouer, pouvant motiver ou démotiver les élèves, elle n’est pas la seule à prendre en ligne de compte. Le rôle de l’inscription familiale ou générationnelle (par le bais des pairs ou des médias) est également considérable.

Quelle conséquence de ce modèle en terme d’évaluation des enseignants ? Ceux-ci ne peuvent être tenus pour seuls responsables des progrès de leurs élèves. S’il existe effectivement un « effet maître », montrant une variation des progrès des élèves en fonction de l’enseignant, il ne faut pas négliger les autres effets, ne serait-ce que l’« effet classe » : les progrès des élèves dépendent aussi de la constitution des groupes, et donc, par exemple de la ségrégation urbaine et scolaire. Cela parce que la classe est, tout comme l’enseignant, une instance de socialisation, autorisant une plus ou moins grande adhésion de l’élève aux modèles de la réussite scolaire. Il faudrait alors prendre également en compte le rôle de la famille, des médias et du quartier. Les performances scolaires découlent également de leurs actions.

Pourquoi alors ne pas évaluer tous les acteurs de la réussite des élèves ? En termes d’incitations, cela serait sans doute plus efficace : il s’agirait de pousser les familles à se mobiliser, les médias à prendre leurs responsabilités, etc. Or le but n’est-il pas d’inciter les enseignants à avoir des pratiques plus favorables à la réussite des élèves ? Ne faudrait-il pas alors juger tout ceux qui participent à cette réussite ?

Evidemment, la réponse est que cela est impossible. Du moins, si l’on accorde quelques importances aux libertés fondamentales, liberté de conscience, liberté d’expression, etc. Il n’est pas envisageable que l’on impose aux médias une censure les obligeant à proposer des émissions encourageant la réussite des élèves ou que l’on oblige les parents à élever leurs enfants d’une certaine façon. Je ne parle même pas de l’impossibilité technique de cette dernière proposition.

Il n’en reste pas moins qu’évaluer les enseignants sur les progrès des élèves ne semble pas pertinent, du moins pas plus que de les évaluer sur les résultats bruts. Les deux ayant, finalement, les mêmes déterminants, cela ne fait pas de grosses différences. Cela ne veut pas dire qu’il faut renoncer à toute forme d’évaluation, mais que celle-ci ne peut porter sur les performances, sauf à demander des comptes à toutes les personnes impliquées dans la production de ces performances.

4. Sur quoi faut-il évaluer les enseignants ?

Dès lors, si ce n’est sur les résultats obtenus, mesurés en terme de performances brutes ou de progrès, que l’on peut faire porter l’évaluation, on peut envisager une autre solution : évaluer sur les moyens mis en œuvre par les enseignants. Il s’agirait alors de vérifier si l’enseignant a mis en œuvre suffisamment de techniques pédagogiques, d’énergie et d’attention pour donner l’occasion aux élèves de faire des progrès s’ils en ont par ailleurs la possibilité. A-t-il prêter suffisamment attention aux diverses difficultés des élèves ? A-t-il consacré suffisamment de temps aux différents cas individuels ? A-t-il adopter une approche pédagogique facilitant l’apprentissage des élèves ? Il serait possible d’imaginer différents critères sur lesquels un avis objectif pourrait être rendu.

L’avantage est que, du point de vue des enseignants, l’incitation est bien meilleure. Les notes et les progrès des élèves sont en effet des grandeurs malléables par l’enseignant : il serait tenter de sous-noter au début de l’année et de sur-noter à la fin. Sauf à imaginer des évaluations indépendantes annuelles, ce qui semble difficile au vue du coût qu’un tel dispositif réclamerait, le système est beaucoup trop manipulable et n’inciterait pas vraiment les enseignants à modifier systématiquement leurs pratiques. De plus, cela viendrait à réduire dans l’enseignement le temps consacré à des éléments peu évaluable, comme le développement de la curiosité ou d’un rapport positif au savoir. Il serait plus simple d’apprendre aux élèves des recettes toutes faites, simples à ressortir et facilement évaluable.

Au contraire, penser en termes de moyen donnerait la possibilité d’encourager les enseignants à réfléchir et à adapter leurs pratiques en respectant leurs efforts et leur liberté pédagogique. On aurait un guide pour l’action beaucoup plus qu’une évaluation, puisque les innovations pédagogiques que chaque procédure peut produire seraient accueillies favorablement.

En la matière, il serait sans doute bon de suivre la proposition de Philippe Meirieu (merci à Christophe Foraison pour le lien) d’une obligation de moyens se rapprochant de celle des médecins. On ne peut reprocher à un médecin de ne pas parvenir à sauver un patient : les déterminants de l’état de santé d’un individu sont beaucoup trop complexe pour qu’il en ait une totale maîtrise. Il en est de même pour un enseignant face à un élève, comme le modèle que j’ai présenté à l’aide des travaux de Bernard Lahire tend à le montrer. Mais on peut reprocher à un médecin de ne pas avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver le patient. La déontologie et le serment d’Hippocrate sont là pour le rappeler. Il en va de même pour un enseignant : on ne peut attendre de lui que la mise en œuvre de certains moyens, pas la réussite à tous les coups.

Dans une prochaine note, je m’intéresserais à une question laissée pour le moment en suspend : quelle est la place de l’école dans la socialisation des enfants et des jeunes aujourd’hui ? Occupe-t-elle une place qui lui permet d’avoir un effet déterminant ? Questions liées à ces problèmes mais qui demandent, je pense, un développement spécifique.


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Nouveau venu

Bon, comme mes collègues blogueurs (ou bloggers ou blogers ou autre - private joke), je vais souhaiter la bienvenue à un petit jeune qui en veut dans la grande famille de la blogosphère française des sciences sociales.

Eric Fassin ouvre son blog chez Mediapart. Et c'est plutôt une bonne chose. Les sociologues de renom - je veux dire, ceux qui publient des bouquins, des articles et tout ça, pas les profs comme moi - sont encore trop peu nombreux sur la toile, surtout que ceux qui y sont produisent plutôt de la qualité. Donc, si vous en croisez un, passez-lui le message...

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Le capitalisme peut dormir tranquille

A l’approche de l’anniversaire de Mai 68, les publications sur le thème se multiplient, que ce soit dans la presse ou dans l’édition, souvent en rapport avec le discours de Nicolas Sarkozy sur la nécessité de « liquider » l’héritage de Mai 68. Révolution ayant libéré une société rigide et oppressante pour les uns, catastrophe morale ayant entraîné tout un pays dans un laisser-aller général pour les autres, ce qui fait débat demeure le caractère positif ou négatif de l’événement, beaucoup plus que son importance réelle. Or, finalement, la question la plus légitime est peut-être celle-là : que doit-on, en bien ou en mal, à Mai 68 ? Qu’est-ce que cet épisode de notre histoire a véritablement changé ?




Loin de moi l’idée de vouloir répondre définitivement à la question. Il faudra encore du temps et bien des sociologues et des historiens (et probablement quelques socio-historiens ou quelques sociologues historiques) pour fixer les choses en la matière. En outre, je ne prétends pas être spécialiste de la question. Je voudrais, cependant, faire part de quelques réflexions en la matière qui pourraient, du moins je l’espère, éclairer mes honorables lecteurs en la matière.

L’une des choses qui a été le plus reproché à Mai 68 est d’avoir dévalorisé le travail, l’initiative individuelle, l’entreprise, et, plus généralement encore, le capitalisme ou l’économie de marché. Lorsqu’il s’agit d’expliquer les problèmes économiques de la France par une mauvaise culture économique, c’est souvent dans Mai 68 que l’on va en chercher l’origine – oubliant ainsi que la vague contestataire ne touchait pas que la France, loin de là. La critique du travail et du capitalisme fut bien présente lors de Mai 68, et souvent sous des formes radicales.

Cette critique du travail se poursuivra jusqu’au milieu des années 1970 [1], avec des slogans comme « produire, c’est mourir un peu » ou « cesser de perdre sa vie à la gagner ». Il s’agissait donc d’une tendance plus générale, dont les événements du mois de mai ne furent que l’une des formes d’expression. La crise économique, la montée du chômage et de la précarité lui porteront cependant un sérieux coup, mais sans la disqualifier totalement. Certains de ces éléments, comme la critique d’un travail abrutissant et inintéressant, vont subsister.

Ce que je propose ici, c’est de réexaminer les relations entre la critique du capitalisme et le capitalisme lui-même. Ceci permettra peut-être de mieux comprendre la portée des transformations sociales dont Mai 68 n’a été qu’une expression spectaculaire.

1. La critique « artiste » du capitalisme

La critique du travail et plus généralement du capitalisme a une longue histoire que je n’essaierai pas de retracer ici. Concentrons-nous plutôt sur un aspect de celle-ci. Il a souvent été reproché au capitalisme de ne fournir qu’un travail abrutissant, peu épanouissant, menant à une certaine négation de l’individu. Karl Marx était en partie dans cette vaine là : le travail, dans le système capitaliste, est une forme d’aliénation, car l’homme se soumet à celui-ci au lieu d’en faire un outil de sa propre transformation. Dans la société idéale qu’il désigne, le travail est loin d’être absent – il n’est pas juste de faire de Marx un ennemi du travail en tant que tel – c’est la domination et l’aliénation qui disparaissent.

« Dans la société communiste, personne n’est enfermé dans un cercle exclusif d’activités et chacun peut se former dans n’importe quelle branche de son choix ; c’est la société qui règle la production générale et qui me permet ainsi de faire aujourd’hui telle chose et demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de m’occuper d’élevage le soir et de m’adonner à la critique littéraire après le repas, selon que j’en ai envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique » [2]

Le travail n’est donc pas critiqué en tant que tel, mais dans sa forme, peu apte à permettre un épanouissement satisfaisant de l’individu – critique qui n’a pas tout à fait disparu, même si elle s’est orienté vers les emplois qui ne donnent pas assez de stabilité pour prendre en main sa propre vie [3].

Cette critique marque les années 1970, à la suite, donc, de Mai 68. Elle se manifeste pas des grèves nombreuses (4 millions de journées de grève par entre 1971 et 1975), parfois violentes et illégales, concernant tous les niveaux hiérarchiques, des OS aux cadres, une baisse de la qualité du travail et de la productivité, un turn-over en hausse, etc.

C’est sur ce terreau que va se développer ce que Luc Boltanski et Eve Chiapello appellent la « critique artiste » du capitalisme [4] : l’idée que l’on bride la créativité des salariés, qu’on les empêche de s’exprimer, que le contrôle des chefs est trop fort, trop pesant, et même dommageable à la dignité humaine. Cette critique artiste va peu à peu être reprise par le capitalisme lui-même, par le patronat et les entreprises, en accord avec une tendance syndicale tournée vers l’autogestion,

Les deux sociologues reprennent ici un cadre théorique développé par Boltanski et Laurent Thévenot dans un précédent ouvrage [5] : celui des « économies de la grandeur ». Ils y proposaient une analyse des modes de justification en vigueur dans la société contemporaine, c’est-à-dire les différents principes auxquels peuvent se référer les acteurs pour expliquer leur action, en ayant à cœur de paraître « grands » (c’est-à-dire de se référer à un principe positif). Ils en définissaient alors six, rassemblés en différentes « cités » : cité inspirée (justification par des valeurs transcendantes : l’Art, le Sacré), cité domestique (justification par la solidarité avec un groupe : la famille, etc.), cité de renom (justification par la reconnaissance publique), cité civique (justification par le bien commun), cité marchande (justification par le marché), cité industrielle (justification par l’efficacité).

Le nombre de cité n’est cependant pas fixe : certaines peuvent apparaître, d’autres disparaître [6]. Et c’est justement à l’apparition d’une nouvelle cité que l’on va repérer l’intégration par le capitalisme de cette critique artiste.

A partir d’une analyse des discours de management, Boltanski et Chiapello mettent en avant l’apparition de la « cité par projet » qui constitue le « nouvel esprit du capitalisme ». Dans celui-ci, la réalisation de soi au travers du travail, l’épanouissement personnel, les qualités individuelles du travailleur jusqu’alors méprisées, constituent autant de principes positifs. En un mot l’individualisme, pris comme valorisation de l’individu autonome, poursuit son développement dans le cœur même de l’activité productive.

En effet, qu’est-ce qui est valorisé dans les nouveaux modes d’organisation de la production qui se développent à la suite du toyotisme ? L’autonomie du travailleur, sa créativité, sa polyvalence, sa capacité à mener à terme un projet, ses qualités relationnelles. Même chez les « équipiers » de Mac Donald, ce genre de qualité – ou de « compétences » - sont mises en avant, réclamées par l’employeur (il y aurait une fascinante analyse à faire à partir des publicités de recrutement de Mac Donald). Michel Lallement montre que si le travail répétitif a tendance à devenir plus courant au cours des années 1990, ce n’est pas le cas du travail prescrit qui, lui, diminue, et ce pour tout les niveaux hiérarchique :

« Aujourd’hui, le travail est bien moins prescrit qu’hier. Autrement dit, avec les années 80 et 90, toutes les catégories de salariés ont gagné en autonomie. Le diagnostic ne fait guère de doute tant convergent les indications : la polyvalence progresse, l’imposition d’un mode opératoire est moins fréquente, l’application stricte de consignes est une manière de faire en recul, l’appel à d’autres pour régler un incident diminue tout comme la proportion de salariés qui ne peuvent pas faire varier leurs délais… » [7]

S’il y a bien sûr des explications strictement économiques à ces transformations, celles-ci ne peuvent être découplées des transformations des modes de justification qui à la fois en découlent et les légitiment. Ainsi, selon Boltanski et Chiapello, les salariés ont accepté de troquer la sécurité contre l’autonomie : ils ont obtenus plus de liberté et de possibilités, au moins apparentes, de s’épanouir dans leur travail en échange de la stabilité et de la durée de celui-ci.

La cité par projet qui se développe s’appuie ainsi sur le critère de l’économie : y est grand celui qui est autonome. Il est ainsi demandé aux salariés de gérer non seulement leur travail salarié, mais aussi leur capital humain (formation continue, innovation personnelle, etc.), et ce de façon individuelle. Celui qui y parvint s’en trouvera fortement valorisé. Il faut également faire preuve d’enthousiasme, de mobilisation, d’implication dans son travail, autant de choses qui montrent à la fois une autonomie et un épanouissement personnel. Ce nouvel esprit du capitalisme est celui de la domination de l’individu libre et entrepreneur, et ce à tous les niveaux hiérarchiques.

2. De l’artiste comme nouvelle figure idéale du capitalisme

Nous voilà donc destiné à tous être des artistes, c’est-à-dire autonome (l’artiste moderne ne refuse-t-il pas toute contrainte ?) et créatif (l’art n’exprime-t-il pas la puissance créative de l’homme ?). Il se pourrait bien en effet qu’en portant le regard vers les artistes, leur façon de travailler et de produire, nous puissions avoir un aperçu à la fois du présent et de l’avenir du capitalisme. C’est du moins la thèse de Pierre-Michel Menger dans son Portrait de l’artiste en travailleur [8] : l’artiste est un travailleur et tout travailleur va devenir un artiste.

Qu’est-ce qui caractérise les artistes d’aujourd’hui comme travailleurs ? Leurs fortes qualifications, leur manipulation de la connaissance, du savoir et des idées, et, d’une façon plus générale, leurs « actifs spécifiques » [9] : ils sont les seuls à pouvoir produire ce qu’il produise. Un film de Stanley Kubrick ne peut guère être réalisé par Max Pecas. D’un point de vue économique, les artistes ont toutes les caractéristiques codées positivement dans le nouvel esprit du capitalisme.

Surtout, l’artiste est on ne peut plus flexible, qualité encore plus positive dans le contexte considérée. En effet, il travaille quasi-exclusivement par projet : porteur de sa spécificité créative, de ses compétences uniques, il rejoint une équipe le temps d’une création spécifique (une installation, une pièce, un film, une exposition, un album, etc.) formant avec eux un réseau qui assure la production. Une fois ce projet terminé, il quitte le réseau et va en rejoindre un autre. Dans cette activité, les capacités relationnelles sont essentielles : il faut savoir rassembler autour de soi ou s’assembler avec les autres, maintenir les contacts, travailler son capital social, etc. Ce que Boltanski et Chiapello appellent les compétences « rhizomiques », celles qui permettent la constitution et l’entretient de réseaux. Celles-ci sont au cœur du capitalisme qui se déploie actuellement.

Dans ces conditions, on le comprend bien, l’emploi en CDI traditionnel, la condition salariale dont Robert Castel a patiemment rendu compte de la construction [3], n’est pas envisageable. Il faut être flexible, très flexible. Les auteurs de bande dessinée actuels fournissent, je pense, un exemple assez fort de ce comportement : parmi les plus jeunes, peu nombreux sont ceux qui se contentent d’une seule série, beaucoup, au contraire, les multiplient, font des one-shot, des illustrations, etc. L’excellente série Donjon, lancée par Sfar et Trondheim, mériterait d’être analysée dans cette optique : sa qualité doit beaucoup aux croisements entre les auteurs, scénaristes et dessinateurs, aux changements, aux échanges entre eux, etc. Bref, à la formation et à la mobilisation de réseaux de mise en commun des apports et compétences spécifiques de chacun.

L’avenir du salarié dans une économie qui exige de plus en plus de qualification et de travail par projet est peut-être, c’est du moins la thèse forte que défend Menger, celui d’intermittent : travaillant sur un projet, puis sur un autre, parfaitement flexible et rhizomique. Le monde artistique pourrait bien être le laboratoire de la précarisation du salariat. Et cet avenir est fait de profondes inégalités. En effet, le milieu artistique est caractérisées par de profondes inégalités intracatégorielles : loin d’être des inégalités entre différentes catégories – comme il peut exister des inégalités entre ouvriers et cadres – celles-ci se marquent entre artistes en fonction de leurs compétences et/ou de leurs réputations. Ce fait découle de la logique des « appariements sélectifs » : pour faire le meilleur album rock, il ne suffit pas d’avoir le meilleur groupe, mais aussi le meilleur producteur, le meilleur ingénieur du son, les meilleurs choristes… Ceux-là, bien qu’ils disposent sur le papier des mêmes qualifications que leur semblable, recevront une rémunération plus forte du fait de leur rareté nécessaire (les meilleurs sont par définition rares…). Pas de statut collectif, donc, mais des parcours individualisés.

« Loin des représentations romantiques, contestataires ou subversives de l’artiste, il faudrait désormais regarder le créateur comme une figure exemplaire du nouveau travailleur, figure à travers laquelle se lisent des transformations décisives que la fragmentation du continent salarial, la poussée des professionnels autonomes, l’amplitude et les ressorts des inégalités contemporaines, la mesure et l’évaluation des compétences ou encore l’individualisation des relations d’emploi » [8]

S’il est difficile de conclure sur l’avenir du salariat, le laboratoire que propose le monde artistique a au moins le mérite de montrer un avenir possible. Surtout, cela illustre bien la capacité du capitalisme a absorbé les critiques qui lui sont adressées. Le milieu artistique s’est toujours pensé et se pense encore en grande partie comme un lieu de contestation et de refus de la logique économique et capitaliste, et la production artistique (en tant que résultat : les films, livres, œuvres, etc.) exprime souvent cette volonté de révolte. Dans le même temps, la condition d’artiste et le travail artistique se sont considérablement bien acclimatés au marché et à la logique capitaliste, générant volontiers de très grandes richesses. L’emploi des artistes se rapprochent ainsi de celui des cadres des services très qualifiés : traders, gestionnaires, chercheurs, etc.

« L’ironie veut ainsi que les arts qui, depuis deux siècles, ont cultivé une opposition farouche à la toute puissance du marché, apparaissent comme des précurseurs dans l’expérimentation de la flexibilité, voire de l’hyperflexibilité. Or, aux Etats-Unis comme en Europe, l’emploi sous forme de missions ou d’engagements de courte durée se développe aussi, sur ce modèle, dans les services très qualifiés – la gestion des ressources humaines, l’éducation et la formation, le droit, la médecine » [8]

Il ne faut donc pas s’étonner que les thèses développés par Menger aient quelques difficultés à être entendues par les artistes et les acteurs de la culture : elles ne sont pas spécialement agréables à entendre pour eux. Cela n’en réduit en rien la portée scientifique (et cela ne la renforce pas non plus).

C’est ici la plasticité du capitalisme qu’il faut souligner : sa capacité à se transformer (ou plutôt à être transformé) par les critiques pour finalement les absorber. De ce point de vue, le capitalisme peut dormir tranquille : il est fort possible qu’il finisse par survivre aux différents courants qui s’opposent à lui. Le commerce équitable n’irait-il pas dans ce sens ? Je laisse mes lecteurs en juger.

3. De la critique du travail à l’économie de la connaissance

Voilà donc la critique d’un travail abrutissant, aliénant, déshumanisant, intégrée par le capitalisme. Certes, cela ne signifie en rien que tous les emplois deviennent créatifs et épanouissant – les téléopérateurs en témoignent [10], bien qu’il faille d’indéniables talents d’acteurs – mais c’est au moins de cette façon qu’ils peuvent être présenté, afin d’obtenir une implication importante des salariés, nécessaire à la réussite de l’entreprise. Une transformation qui part de la critique de l’organisation du travail tayloriste/fordiste, passe par le toyotisme et les autres avatars du post-taylorisme [11], pour arriver finalement… à l’économie de la connaissance !

Voilà un type d’économie qui a les faveurs d’un grand nombre d’anti-Mai 68 qui y imputent l’origine d’un refus ou d’une méfiance par rapport au travail. Une économie tournée l’innovation, la créativité, la manipulation des savoirs, le travail hautement qualifié, la mobilisation de compétences spécifiques autour de projets, etc. Cette économie n’est pas sans lien avec la critique du travail que manifeste Mai 68, sans qu’il y ait pour autant une causalité nette entre les deux. Il vaut mieux reconnaître une « homologie » marquée entre les deux, une ressemblance forte qui leur permet de fonctionner avec une certaine symbiose. En témoigne par exemple l’utilisation constante du terme de « réseau » qui valorise à la fois l’économie de la connaissance d’un point de vue technique et les qualités relationnelles du travailleur autonome.

Un exemple pour aller dans ce sens : d’après Dominique Foray [12], l’un des enjeux centraux de l’économie de la connaissance pour les travailleurs réside dans les capacités d’acquisition de la connaissance, de maîtrise et d’adaptation au changement. Les artistes peuvent ici fournir un modèle. Mais en outre, l’individualisme prôné par la critique artiste du travail et du capitalisme rentre bien en cohérence avec cet enjeu : c’est par ses capacités individuelles que le travail va pouvoir relever ces défis, s’épanouissant ainsi dans la pratique d’un travail d’autant plus riche qu’il se conçoit comme une série d’épreuves dont il faut se montrer digne. Voilà comme l’individualisation croissante non seulement des tâches mais aussi des rémunérations et des statuts peut se trouver justifier non seulement par la rhétorique sur les transformations constantes de l’économie, mais aussi par les discours critiques d’un travail homogène et sans perspective. Critique du travail et économie de la connaissance vont de pair.

Conclusion : éloge de la plasticité ou de la radicalité ?

Au final, que doit-on à Mai 68 et à la critique du travail des années 1970 ? Il faut reconnaître que l’héritage est ambigu : l’individualisme expressif qui donnait de la voix dès 1968 a sans doute autant libérer l’individu et sa capacité créativité – en promouvant un travail moins abrutissant, plus riche – qu’il l’a enfermé dans de nouvelles contraintes – celles de la compétence ou de l’efficacité individuelle. Comment ne pas penser ici à Georg Simmel et à la « tragédie de la culture » [13] ? Celui-ci signale que l’individu veut sans cesse sortir de la cage que créent autour de lui la culture et la société. Mais à chaque fois qu’il essaie, il crée en fait une nouvelle cage, de nouvelles formes culturelles ou sociales (l’Etat, la mode, etc.) qui finissent par s’imposer à lui. Nous ne pouvons nous libérer qu’en construisant une nouvelle prison… Ici, l’éthique libertaire créée pour libérer l’individu de la contrainte du travail devient une contrainte dans l’alliance qui se noue entre elle et l’économie, selon l’analyse de Boltanski et Chiapello.

Il existe alors deux façons polaires de se positionner par rapport à ce raisonnement, selon sa sensibilité politique. On pourra d’un côté louer les vertus d’un système capitaliste ouvert, dont la plasticité permet l’intégration des critiques et des transformations, lui permettant de s’améliorer tout en se développant. Au contraire, on pourra estimer que la critique de ce même système doit se montrer plus radicale, plus profonde et plus forte encore, qu’il ne faut pas refaire les erreurs des critiques passées, mais poursuivre l’activité de remise en cause et de contestations en évitant toute récupération. Je laisse à mes lecteurs le soin de choisir leur camp, sachant qu’entre les deux des positions intermédiaires sont toujours possibles. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, l’approche scientifique de la société n’enferme en aucun cas l’action et le positionnement politique.

Bibliographie :

[1] Voir l’introduction de Michel Lallement, Le travail. Une sociologie contemporaine, 2007

[2] Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, 1845

[3] Voir notamment Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, 1995

[4] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999

[5] Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Les économies de la grandeur, 1994

[6] Voir par exemple Claudette Lafaye, Laurent Thévenot, « Une justification écologique ? Conflits dans l’aménagement de la nature », Revue Française de Sociologie, 1993

[7] Michel Lallement, « Organisations et relations de travail », in « Comprendre la société », Cahiers français n°326, Mai-Juin 2005

[8] Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, 2002

[9] Olivier Williamson, The economic institutions of capitalism, 1985

[10] Voir par exemple Rachel Beaujollin-Bellet (dir), Flexibilités et performances. Stratégies d’entreprises, régulations, transformations du travail, 2004

[11] Michel Lallement, Le travail. Une sociologie contemporaine, 2007

[12] Dominique Foray, L’économie de la connaissance, 2000


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