De l’importance du mot « science »

A l’occasion d’un chat sur le site du journal Le Monde, Xavier Darcos s’est exprimé sur l’enseignement de l’économie en France. Il l’a fait de façon brève, mais cela est loin de me rassurer. Voici le passage en question :




"ti_prof974 : Pourquoi ne pas généraliser l'enseignement des sciences économiques et sociales dans toutes les filières au même titre que l'histoire-géographie ?

Xavier Darcos : Dans une certaine mesure, par le biais de diverses disciplines, l'économique et le social sont déjà abordés, notamment en ECJS [éducation civique, juridique et sociale] et en histoire et géographie. "

Je l’ai dit la réponse est brève. L’exercice du chat s’accommode mal, il est vrai, de réponses longues et élaborées. Cependant, sur ces deux lignes, on retrouve l’erreur la plus dommageable qui soit concernant l’enseignement de l’économie, souvenez-vous. M. Darcos confond l’économique et le social avec les sciences économiques et sociales. Revoilà ce mot, apparemment désuet et négligeable, qui change beaucoup de chose : « science ».

Certes, on aborde des questions économiques et sociales en histoire-géographie, ne serait-ce que par l’étude de la crise de 1929 ou du mouvement ouvrier. Mais on n’y apporte pas le regard de l’économiste ni celui du sociologue. Et c’est bien normal : il s’agit d’un cours d’histoire, le regard porté sur ces objets est, naturellement, celui de l’historien. Ces trois regards scientifiques, portés sur un même objet, ne sont pas substituables. Les historiens ne s’intéressent pas à la modélisation du marché, et, s’ils parlent également de changement, c’est dans une approche tout à fait différente de ce que les sociologues appellent le « changement social ». L’histoire comme la géographie sont des sciences à part entière, avec leurs méthodes, leurs paradigmes, leurs regards. Elles ne peuvent pas remplacer ce qui se fait en sciences économiques et sociales, pas plus que les SES ne pourraient prétendre remplacer le cours d’histoire-géographie.

Cela nous indique qu’il ne faut pas confondre l’objet d’une discipline avec la discipline. Si on le faisait, on pourrait considérablement élaguer les programmes scolaires. Pourquoi parler de la Révolution Industrielle en histoire alors que l’étude de Germinal en cours de français existe déjà ? Et d’ailleurs, pourquoi enseigner le français ? La grammaire, l’orthographe et l’expression sont déjà abordés en ECJS, en histoire, en géographie, en SES, en SVT, en EPS…

Si on ne fait rien de tout cela, c’est simplement parce qu’aucune discipline ni aucune science ne se caractérise par son objet. Ce qui les distingue, c’est le regard qu’elles portent sur ces objets. Histoire, SES, et français sont trois disciplines où il peut être question de la révolution industrielle. Aucune des trois ne dit la même chose, n’aborde le problème sous le même angle. Il y a, évidemment, des passerelles, parfois nombreuses, qui autorisent un travail interdisciplinaire toujours riche et intéressant, surtout lorsque celui-ci obtient l’implication des élèves. Mais ce travail est possible parce que les disciplines sont complémentaires et non substituables.

Ce qui fait le propre des sciences économiques et sociales, ce n’est pas d’aborder des questions économiques et sociales, mais de les aborder armées de la science économique, de la sociologie et de la science politique. Comme toute discipline scolaire, les SES sont la combinaison de plusieurs disciplines savantes, normalement séparées dans le monde universitaire (comme l’histoire et la géographie). Ce sont ces disciplines qui en sont la spécificité et la justification, pas l’objet lui-même. Les questions économiques et sociales sont abordées continuellement dans les médias et la vie publique. Il ne s’agit pas d’initier les élèves à cette réalité, mais de les initier à un regard sur cette réalité quotidienne et apparemment banale. Mine de rien, il ne s’agit là rien de moins que ce que font la plupart des sciences et des disciplines scolaires.

Il est bien dommage que le débat sur les SES en reste à ce niveau. Il y aurait pourtant des choses intéressantes à dire. Ce billet sur l’Antisophiste est très représentatif de ce que pourrait être un bon débat en la matière : un questionnement scientifique – quelle place pour la microéconomie au lycée -, des arguments intéressants – sur l’utilité et l’accesibilité de ces savoirs -, des propositions pédagogiques intéressantes – je suis peu convaincu par l’utilisation des chansons (certains exemples me semblent même franchement idiot), mais l’exploitation des photos est particulièrement intéressante (j’ai un faible pour celle avec Superman).

Je signale, en outre, le colloque qu’organise David Mourey pour le 21 avril prochain. L’initiative de faire se rencontrer les différentes parties, enseignants comme représentants des entreprises, est une très bonne chose, et n’a, pour l’instant, pas eu l’écho qu’elle méritait. Je suis loin de partager tous les points de vue de mon collège – j’ai tendance à croire que le cadre proposé par les SES est plus « plastique » qu’il ne semble le penser – mais j’aime autant que les débats aient lieu. Et si jamais c’est une occasion de recentrer ce débat sur la question scientifique, ce sera déjà une bonne chose.


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Publication hors blog

Mon billet "Trois erreurs sur l'enseignement de l'économie", qui, grâce à l'aide de l'Apses et de quelques collègues enseignants (ici ou ) a déjà eu un succès tout à fait estimable, a été repris en intégralité par le site Idies : c'est par ici que ça se passe.

Idies pour Institut pour le développement de l'information économique et sociale. Profitez-en pour faire un tour sur leur site, il y a plein de bonnes choses.

Quant à la version courte de mon billet, je l'ai envoyé aux Echos, qui ne l'ont pas encore accepté, ainsi qu'à d'autres journaux. J'espère pouvoir vous en donner plus de nouvelles très bientôt. Je voudrais vraiment que ce texte puisse sortir du petit monde des SES. C'est pour cela que je l'ai écris.

Avec tout ça, j'ai pris un peu de retard sur la prochaine note. Ne vous en faites pas, elle arrive. Il y sera question du capitalisme et de ses capacités de résistance. A venir dans la semaine (peut-être).

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Trois erreurs sur l'enseignement de l'économie

On aimerait dire que le débat sur les Sciences Economiques et Sociales rebondit. Malheureusement, c’est très loin d’être le cas. Dire qu’il s’enfonce serait plus juste. Yvon Gattaz signe dans les Echos un nouvel article de critique vis-à-vis de l’enseignement de l’économie au lycée. Comme à chaque nouvel épisode de cette triste série, on est effaré d’une telle méconnaissance de ce qui devrait faire le fond du débat. Ce texte est symptomatique de l’incompétence générale des critiques, que l’on retrouve aussi chez Positive Entreprise ou Michel Pebereau. On y retrouve toujours cette triple méconnaissance : méconnaissance des SES, méconnaissance de l’enseignement, méconnaissance de l’économie. Tant que ces trois erreurs n’auront pas été corrigées, il ne pourra pas y avoir de véritable débat. Aussi, voici quelques tentatives de correction, à partir du dernier article en date.



1. Une méconnaissance des Sciences Economiques et Sociales

Premier point, peut-être le plus grave. Que l’on souhaite critiquer un enseignement peut-être une très bonne chose. Mais il est alors souhaitable de prendre la peine de se renseigner un minimum. Le rapport produit par Positive Entreprise, qui a, finalement, déclenché toute cette affaire, était déjà truffé d’erreurs et d’approximations flagrantes, confinant parfois à la malhonnêteté. Ainsi, les durées indicatives attribuées aux parties consacrées à l’entreprise s’étaient-elles trouvées sérieusement réduite pour mieux cadrer avec le ton général du rapport.

Yvon Gattaz fait cependant assez fort en la matière. Il reproche aux SES de ne pas laisser assez de place à l’entreprise : son article ne s’intitule-t-il pas « réhabiliter l’entreprise au lycée » ? Il donne donc une liste des auteurs qu’il serait souhaitable d’enseigner dans ce sens :

« Adam Smith, Walras, Pareto, J.-B. Say, Keynes, Hayek, Schumpeter, Samuelson, Friedman ou Maurice Allais, notre seul prix Nobel d'économie français »


Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Joseph Schumpeter et Milton Friedman sont soit présents dans les programmes, soit cités dans pratiquement tous les manuels. Samuelson est également régulièrement évoqué comme continuateur de Ricardo (dont l’absence dans cette liste est tout de même étonnante). Le plus étonnant est sans doute la présence de John Maynard Keynes : les économistes ont souvent tendance à reprocher aux enseignants de SES de mettre un peu trop en avant ce dernier ! Yvon Gattaz a-t-il seulement pris la peine de lire les programmes ? Smith, Schumpeter et Keynes sont au cœur de l’enseignement de spécialité de terminale…

Il y a un autre problème : il s’agit là d’une liste d’auteurs censé réhabiliter l’entreprise, comme en témoigne la phrase qui suit directement la liste :

« Si l'entreprise n'est pas toute l'économie, elle en est une composante essentielle, et même l'élément de base »

Pourtant, il n’y a parmi eux aucun économiste de l’entreprise. Si on faisait un cours à partir de Friedman, auteur qui semble trouver grâce aux yeux de M. Gattaz, sans doute à cause de la réputation de libéral, l’entreprise n’y serait présente qu’en tant que combinaison de capital et de travail, comme une boîte noire dont le fonctionnement interne ne présente pas le moindre intérêt. Pas de place pour l’innovation, le rôle de l’entrepreneur ou quoi que ce soit. Bien étrange choix, donc, que cette liste d’économiste. Des noms comme Coase, Williamson ou Simon auraient été plus logique1. M. Gattaz pense-t-il connaître suffisamment la science économique pour donner ce genre de leçon ? Au vu d’une erreur de ce type, on peut franchement en douter.

Voilà donc la première erreur récurrente chez les critiques des SES : ceux-ci ne connaissent ni la réalité de cet enseignement (erreurs sur les programmes ou les méthodes), ni les matières qui y sont enseignés (erreurs sur ce que disent les économistes, sur ce qu’apporte cette discipline, ou sur ce qu’est la sociologie). Que l’on comprenne donc que les enseignants de SES ont quelques difficultés à accepter ce genre de critiques manifestement incompétentes. Lorsque Yvon Gattaz parle d’un enseignant « compétent et consciencieux, mais très mal informé », on ne peut que souhaiter que lui-même prenne la peine de s’informer.

2. Une méconnaissance de l’enseignement

Deuxième erreur : penser que les représentations que les élèves, et plus généralement les français, ont de l’économie proviennent du seul enseignement. Yvon Gattaz tombe dans ce travers, tout comme Positive Entreprise et consorts avant lui. Si, pour corriger l’erreur précédente, quelques cours d’économie ne seraient pas inutiles, c’est ici des cours de sociologie dont on aurait bien besoin. Bref, si Yvon Gattaz a besoin de quelques cours de SES, je serais heureux de les lui donner.

L’argumentaire de M. Gattaz commence par une anecdote :

« Voici un dialogue express entre un adulte et un élève :

« Réponds-moi immédiatement : quel est le plus grand économiste mondial ?

- Karl Marx. »

La réponse est instantanée pour cet élève de première de la section économique et sociale d'un lycée privé. Réponse identique à celles que nous avions obtenues précédemment dans les mêmes sections. »


Evidemment la chose est difficile à vérifier : on ne sait pas de quels élèves il s’agit (bon élève ? mauvais élève ? etc.), quelles sont les conditions de l’entretien (peut-il y avoir du défi par rapport à un intervenant extérieur ?), etc. Toutes les qualités de l’argument fallacieux. Mais, quoiqu’il en soit, M. Gattaz prend cela comme preuve de « l’endoctrinement altermondialiste » que subiraient les élèves dans les cours de SES. Il y a là une énorme faute de logique : on ne peut pas, sur la simple base d’une telle réponse, quand bien même elle serait répété un grand nombre de fois, que c’est les cours de SES qui en sont la cause.

Un élève a toutes sortes de raison de répondre que Marx est le plus « grand économiste mondial » : il a en entendu parler dans plusieurs cours (en histoire dès le collège par exemple), son visage lui est plus familier (la photo de Marx est bien plus connue que celle des autres économistes), il en a entendu parler hors de l’école (à la télévision, dans la presse, dans sa famille, par des associations ou des syndicats, etc.), etc. En outre, répondre que Marx est le plus grand économiste mondial n’est pas, pour un élève, équivalent à penser que Marx est le plus grand économiste mondial : il est possible que l’élève donne le premier nom qui lui passe par la tête ou la réponse qu’il suppose que l’interrogateur attend, ou autre chose encore. Bref, faute de connaître un tant soit peu les élèves, on peut faire des conclusions bien trop rapides.

Mais le point important est le suivant : les représentations de l’économie d’un élève français ne dépendent pas simplement des cours de SES, bien au contraire. Il est même tout à fait possible que l’effet de ceux-ci sur la plupart des élèves soit loin d’être le plus important. Yvon Gattaz surévalue l’influence de l’enseignement, travers bien français s’il en est.

Personnellement, j’aurais demandé aux élèves « pensez-vous qu’un déficit commercial soit le signe d’une crise économique dans un pays ? ». Je ne doute pas que la majorité des réponses auraient été « oui, bien sûr, quelle question ! ». Les SES auraient-elles été en cause ? Il faut bien croire que non. Les médias et les discours politiques ne cessent de se tromper en la matière. Un élève puise à ces deux sources – surtout la première – beaucoup de ses représentations de l’économie. De même que dans sa famille : les représentations de ses parents, les expériences de ses proches, sont aussi à prendre en compte. Si un adolescent voit une partie de sa famille ou de ses connaissances basculer dans le chômage suite à une délocalisation, il en développera très aisément une critique de la « mondialisation libérale » quelque puisse être le discours de son professeur de SES.

En la matière, il y a des socialisations multiples : la place de l’enseignement ne doit pas être surévalué, surtout lorsqu’on rentre dans des domaines tels que les sciences sociales. Sur l’économie, tout le monde a un avis, avant même de commencer les cours de sciences économiques et sociales. L’école doit certes chercher à les faire évoluer, mais elle ne peut être tenue en la matière qu’à une obligation de moyen (mettre en œuvre tout ce qui est possible dans ce sens), pas de résultat.

Ainsi, lorsque Yvon Gattaz écrit :

« Ne nous étonnons pas que, en sortant du lycée, les 43 % des élèves qui ont choisi en seconde l'option sciences économiques et sociales aient surtout entendu parler de social et de son complément obligé, le syndical, et que leurs connaissances réelles en économie soient si médiocres. »

Il ne comprend pas que les connaissances réelles en économie des élèves en question (connaissances qui sont possiblement supérieures aux siennes soit dit en passant) ne dépendent pas que d’un « enseignement de détermination » – autrement dit une option – de deux heures et demi par semaines pendant un an (ou trente semaines…). D’ailleurs, on se demande, s’il y a un tel « endoctrinement altermondialiste » de la moitié des élèves, comment il est possible que le taux de syndicalisation des salariés français soit aussi faible (8% de la population active occupée)…

(En outre, on voudrait bien savoir sur quoi se base cette affirmations de « connaissances réelles en économie médiocres » : il est facile d’affirmer tout et n’importe quoi sans y apporter de preuves un tant soit peu solides)

3. Une méconnaissance de l’économie

Dernière erreur d’Yvon Gattaz et des autres critiques : l’erreur sur ce qu’est l’économie enseignée par les professeurs de sciences économiques et sociales. Erreur à la fois la plus grave et la plus pardonnable. La plus grave parce qu’elle interdit d’emblé tout dialogue en la matière, tout débat un tant soit peu constructif. La plus pardonnable parce qu’elle est tellement symptomatique de l’attitude française en la matière qu’on peut difficilement leur en tenir rigueur de la répéter.

Tout réside dans la polysémie du terme « économie ». Celui-ci désigne à la fois un type d’activité humaine – ayant trait à la production, à l’échange et à la consommation de biens utiles – et une science qui se donne pour objet cette activité – la science économique. Les critiques des SES pensent qu’il devrait y avoir des cours d’économie, alors que les enseignants tiennent à défendre la science. L’un et l’autre ne sont pas substituables.

Les entrepreneurs critiques des SES comprennent dans le terme « économie » leur activité propre. Ils ne comprennent donc pas qu’un enseignement qui porte ce nom soit autre chose qu’une initiation au monde de l’entreprise, au travail et à la gestion. Or la science économique est une façon d’étudier cette activité, et d’autres activités. Il s’agit d’une analyse du comportement humain, qu’il s’agit d’éclairer et de comprendre par l’application d’une méthode et d’une rigueur de la pensée. C’est cela qui est le plus fondamental. Les économistes ont l’habitude de dire que leur discipline ne dit pas ce qu’il faut penser mais comment il faut penser : de façon scientifique et raisonnable.

Par exemple, si l’on souhaitait faire un cours d’économie, c’est-à-dire une initiation à l’activité économique, il serait sans doute nécessaire d’expliquer aux élèves comment on tient un bilan comptable. Si on souhaite faire de la science économique, il s’agira plutôt d’expliquer pourquoi l’entrepreneur fait tel choix d’utilisation de ses bénéfices.

C’est cette confusion qui est la plus problématique, et qui se retrouve en bien d’autres endroits du débat public français. Il y a, dans notre pays, une méfiance ancienne pour les sciences sociales appuyée sur un discours populistes anti-intellectuels. Ce sera le cas lorsqu’un économiste tente d’expliquer que l’intérêt du commerce international est l’import et non l’export, ou que le terme de compétitivité n’a pas de sens appliqué à un pays : il prendra alors le risque de se voir reprocher un éloignement de la réalité, une trop grande théorisation ou d’autres choses du même ordre. Le débat sur les SES ne fait que révéler, une fois de plus, les difficultés de notre pays à accepter le discours scientifique et à vouloir lui en substituer d’autres, nécessairement plus idéologiques.

Car ce que veulent les actuels critiques des SES n’est même pas une simple initiation au monde de l’entreprise, qui passerait par l’apprentissage de quelques techniques de gestion (comptabilité ou autres) – même si Michel Pébereau semble un peu plus dans cette veine. Non, il s’agit de toute autre chose, que révèle très bien ce passage de l’article d’Yvon Gattaz :

« Le plus grave dans l'enseignement actuel de l'économie, ce n'est même pas cette idéologie marxisante sous-jacente, mais le climat de démoralisation permanent insufflé à nos jeunes en mal d'avenir, alors que nous sommes nombreux à semer l'espoir et même, si possible, l'enthousiasme chez nos lycéens »

Qu’on se rende bien compte qu’il s’agit du « plus grave » : l’idéologie marxisante ne serait pas si grave si elle n’était pas déprimante. Ce n’est même pas sur la justesse scientifique d’un propos qu’Yvon Gattaz mène sa critique, mais sur ses effets supposés sur le moral des jeunes ! Qu’importe la vérité du moment que l’on ne les déprime pas.

Cette attitude, je la désigne sous le terme d’« économie bisounours » : elle consiste à juger un savoir non sur sa scientificité, mais sur sa « positivité » ou sur sa « négativité ». Le but de l’économie « bisounours » n’est pas d’améliorer les connaissances des élèves, de leur apprendre des choses utiles ou de leur permettre de raisonner avec rigueur. Non, il s’agit de leur donner espoir, de leur dire que tout va bien dans le meilleur des mondes. A la rigueur, on pourrait envisager de remplacer des enseignants longuement formés aux sciences sociales par des psychologues ou des animateurs mieux à même de comprendre les besoins des jeunes en terme de moral…

Yvon Gattaz sait-il seulement que la science économique est surnommée la « science lugubre » ? Une science, qu’il s’agisse de l’économie, de la sociologie, de la biologie ou autres, n’est pas là pour donner de l’espoir ou être positive. Elle poursuit simplement un objectif de connaissance. En enseignant que l’homme au lieu d’être fait à l’image de Dieu descend du singe, la théorie de l’évolution pourrait être perçu par certains comme déprimante. Faut-il alors cesser de l’enseigner ? Certainement pas. Lorsqu’on s’intéresse à l’économie contemporaine, on tombe effectivement sur des choses déprimantes pour les jeunes : chômage important, précarisation de l’emploi, difficulté d’insertion sur le marché du travail… Mais ce n’est pas la science économique qui est à blâmer pour tout cela. Ce n’est pas non plus les employeurs. Il n’est même pas sûr qu’il y ait effectivement quelqu’un à blâmer – et la science économique, en restituant la rationalité de chacun, pourrait même aller plutôt dans ce sens. Nous ne pouvons pas cesser de parler de la réalité et des faits sous prétexte que ceux-ci sont « déprimants » ou « négatifs ».

D’ailleurs, si on reprend le propos de M. Gattaz, le problème ne devrait pas être celui d’un « climat de démoralisation », mais celui des jeunes « en mal d’avenir » : les perspectives sombres qui les attendent à leur entrée sur le marché du travail ne disparaîtront pas parce que l’on cesse d’en parler. Il vaudrait mieux se poser sérieusement la question de l’insertion des jeunes sur le marché du travail, de leur place dans l’entreprise, du sort des non-qualifiés, etc. L’image que les jeunes se font de l’entreprise est sans doute plus fortement influencée par la récurrence des stages ou l’exercice contraints de « bad jobs » et d’emplois précaires que par tout ce que pourra leur raconter un enseignant, quelqu’il soit.

Dans cette perspective, le débat stérile sur les SES pourrait bien n’être rien d’autre qu’un voile qui, consciemment ou inconsciemment, masquerait les difficultés économiques des jeunes, leurs problèmes d’insertion, et un débat nécessaire sur l’entreprise. Une fois de plus, on demande à l’éducation nationale et à l’école de régler des problèmes qui ne sont pas les siens et qui devraient être traités ailleurs. Un travers bien trop habituel du débat français.

Conclusion : quelle économie voulons-nous ?

Voilà la première question qu’il faudrait se poser dans ce débat : quelle économie voulons-nous enseigner ? Les sciences économiques et sociales enseignent la science économique. Les professeurs de cette discipline sont ouverts au débat sur leur discipline, ses programmes et ses méthodes, pour peu que l’on accepte de se renseigner dessus et que l’on se situe dans ce même registre de la science. Ce qui les irrite, c’est la critique incompétente et les demandes qui sortent du champ scientifique.

Ce que nous ne voulons pas, c’est de cette économie « bisounours », de cette économie qui abandonne l’analyse et l’esprit scientifique, pour se soumettre à d’autres intérêts et d’autres exigences. A une certaine époque, les enseignants de SES disaient qu’ils se battaient pour la conjonction « et » : pour que les sciences économiques et sociales ne se résument pas à la science économique. Aujourd’hui, le débat est sans doute plus large. Il me semble qu’aujourd’hui, ils nous faillent nous battre pour un mot : le mot « science ».

1 Précisons d’ailleurs que l’économie de l’entreprise est l’un des thèmes actuels de l’agrégation de sciences sociales.

A lire aussi sur ce thème :

Sur ce blog :

Ma défense, en deux parties, des SES : Eloge (funèbre ?) des SES I et II

Faut-il enseigner l’économie bisounours ?

Ailleurs :

Enseignement de l’économie : encore un qui a tout compris

Les professeurs de SES pervertissent nos enfants : le retour de la vengeance

Qui sont les idéologues ?

Des T-shirts pour les SES

De la pertinence de l’enseignement de l’économie


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Le fétichisme du déficit commercial

Aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a des modes plus pénibles que le retour de la moustache : par exemple, celle qui consiste à se couvrir la tête de cendres parce que la France a un déficit commercial. Nos amis économistes ne cessent de le répéter : un déficit commercial n’est en rien un indicateur pertinent de la santé d’une économie. Alexandre Delaigue est particulièrement remonté cette année, et il a bien raison. Pourtant, l’idée a incontestablement du mal à passer : il suffit de voir les commentaires laissés sur les différents billets qui traitent de la question. Pourquoi la raison scientifique a-t-elle tant de mal à s’imposer ? Petite tentative d’éclaircissement.




A l’origine de l’incompréhension de ce résultat pourtant classique de l’analyse économique, il y a évidemment des problèmes liés à un manque de culture scientifique en la matière ou des fautes de logique parfois assez grossières. Par exemple, un commentateur des éco-comparateurs pense que si le déficit commercial n’a pas de conséquence négative, il en a forcément des positives : comme l’économie française va mal et est en déficit commercial, alors le déficit commercial est nécessairement mauvais. Etienne Wasmer s’en arracherait les cheveux.

Il y a aussi, peut-être, un intérêt pour certains à utiliser un tel discours. L’hystérie du déficit commercial peut être bien utile pour faire accepter certaines politiques, comme tout discours décliniste. C’est par ailleurs un excellent moyen de vendre du papier (mais pourquoi tous les regards se tournent-ils dans cette direction ?).

Mais cela n’explique pas tout. Même des gens qui ont eu la chance de recevoir un enseignement en science économique, comme les journalistes issus de Sciences-po, les hommes politiques ou des cadres et des chefs d’entreprise, peinent à saisir le raisonnement, de façon souvent dramatique. Comment expliquer cela ? En recourant à un peu de sociologie. Et en s’inspirant de Marx.

1. De qui parle-t-on ?

Pour mener à bien une telle analyse – expliquer pourquoi l’idée que le déficit commercial n’a, finalement, aucune importance en soi pour l’économie, qu’il est nécessaire de regarder ailleurs – il serait utile de disposer de quelques données concernant ceux qui ont du mal à y croire. Par exemple, les commentateurs du site Internet de Libération : leur catégorie socioprofessionnelle, leur profession, etc. Evidemment, je ne dispose pas d’une telle banque de données. On peut cependant faire quelques hypothèses.

Ainsi, la lecture de la presse nationale est « plus élevée chez les plus diplômés, chez les hommes et les catégories sociales supérieures » [1]. Il est raisonnable de penser qu’il en est de même pour les lecteurs des sites émanant de cette presse nationale, avec peut-être un profil plus jeune. Une présence dominante des cadres et professions intellectuelles supérieures et des employés est tout à fait probable. Dans tout les cas, il s’agit de personnes qui disposent d’un capital culturel et scolaire élevé ou tout au moins honorable.

Rajoutons que concernant un site comme celui des éco-comparateurs, il n’est pas déraisonnable de penser que les lecteurs sont porteurs d’un capital « politique » relativement important : positionnement politique assez clair, connaissance des débats et des enjeux, intérêt marqué pour ces questions, éventuellement militantisme ou engagement divers, etc. La fréquentation de tels sites et le sentiment que l’on est autorisé à y laisser un commentaire supposent un certains nombre de connaissances et de ressources qui ne sont pas réparties de façon égalitaire dans la société.

Le mystère n’en est que plus grand : pourquoi des individus issus des catégories socioprofessionnelles les plus favorisés, disposant de capitaux scolaires et culturels non négligeables, refusent-ils aussi fortement une conclusion scientifique dûment expliquée et motivée ?

2. Les deux sens de l’idéologie

Posons tout d’abord qu’il s’agit là d’idéologie. Le terme « idéologie » est assez compliqué à définir. Il renvoie, dans tous les cas, à un système d’idée plus ou moins organisé concernant la représentation du monde. Sa connotation négative le relie souvent, mais pas forcément, à des idées fausses ou, du moins, non démontrées. C’est de cela dont il s’agit ici. L’idéologie qui nous préoccupe ici est celle qui nous dit qu’un pays doit avoir un excédent commercial pour être performant économiquement. Cette idée est le plus souvent exprimée sur le mode de l’évidence, sans qu’il soit nécessaire d’en expliquer les enchaînements.

C’est chez Marx que nous allons chercher les deux façons d’approcher ce type d’idéologie. Les théories marxistes sur la question sont tout sauf unifiées, cela parce que l’approche marxienne, c’est-à-dire qui vient de Marx lui-même et non de ses exégètes ou de ses critiques, est elle-même tendue entre deux conceptions : une conception « stratégique », une conception « cognitive ».

3. L’idéologie comme arme des dominants

La première est une conception que l’on pourrait qualifier de « stratégique » : l’idéologie est produite par la classe dominante pour assurer sa domination sur la classe dominée. « Les idées dominantes sont les idées de la classe dominante ».

« Les individus qui composent la classe dominante "règlent la production et la distribution des idées de leur temps". » [2]

C’est l’idée vulgarisé de la « religion comme opium du peuple » (idée qui est d’ailleurs beaucoup moins simple chez Marx que ce qui en est le plus souvent retenu, je la reprend à titre d’exemple) : la religion serait, dans cette perspective, une arme des dominants pour endormir la révolte des dominés.

Dans cette perspective, notre idéologie du déficit commercial serait l’arme de quelques groupes – des hommes politiques, par exemple – pour endormir la méfiance du peuple et faire accepter une domination politique ou économique. Ce que j’avais évoqué en introduction : le déficit commercial est un moyen de faire accepter certaines réformes, certaines politiques.

Ce n’est peut-être pas le point le plus intéressant pour nous, même si on ne peut l’exclure. En effet, elle n’est pas suffisante pour expliquer le phénomène – ce que Marx avait bien senti puisque sa conception de l’idéologie n’est pas aussi simple. Il faut en effet comprendre pourquoi cette idéologie trouve un écho auprès de certaines catégories de la population. En outre, la population que nous avons retenue – les lecteurs de Libération, du blog d’éconoclaste – ne sont pas vraiment des « dominés ». Ils disposent de capitaux particuliers, qui leur permettraient de mettre à distance cette idéologie si on voulait simplement la leur imposer. Et leurs intérêts dans l’affaire n’est pas forcément évident. Il faut donc recourir à l’autre conception de l’idéologie.

3. L’idéologie comme conséquence de la position sociale

Pour Marx, l’idéologie est également la conséquence de la position sociale de l’individu, de ses conditions matérielles d’existence : les idées dépendent directement, sont déterminées par l’existence de l’individu.

« La production des idées, des représentations, de la conscience est d’abord directement et intimement imbriquée dans l’activité matérielle et le commerce matériel des hommes, elle est la langue de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaît ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel » [3]

C’est ce que l’on appelle le matérialisme. Dans cette perspective, les idées fausses ne peuvent provenir que de la position sociale de l’individu : elles dépendent de ce que cette position lui permet de voir ou de ne pas voir, de ce à quoi il a ou non accès. C’est pour cela que l’on peut parler d’une approche « cognitive ». Marx la mobilise pour comprendre ce qu’il appelle le « fétichisme de la marchandise ».

Marx explique la valeur des biens par la quantité de travail que ceux-ci incorporent. C’est ce que l’on appelle la théorie de la valeur travail. Ainsi, ce qui s’échange, c’est toujours du travail contre du travail. Que cette théorie soit vraie ou fausse n’est pas le problème pour nous ici. Le point important est que Marx doit expliquer pourquoi les individus ont une autre théorie de la valeur : ils prêtent aux biens une valeur intrinsèque, en fonction de leurs caractéristiques plutôt que du travail qu’ils incorporent. Voilà, pour Marx, un exemple d’idéologie : les idées des individus sont manifestement différentes de la vérité que sa méthode scientifique a permis de dégager.

Comment expliquer cette « erreur » ? Cela est du au fait que, de leur position, les individus voient les marchandises s’échanger entre elles sur les marchés, mais ne voient pas le processus de production. De la même façon, on voit que le bâton plongé dans l’eau est coupé, on ne voit pas la réfraction.

« Aussi […] peut-on souligner l’idée importante qui sous-tend cette analyse du fétichisme des marchandises, à savoir que, dans l’ordre social comme celui de la nature, une réalité peut naturellement apparaître à l’observateur comme déformée » [4]

Ainsi, les marchands, les capitalistes, voient clairement les biens s’échanger sur les différents marchés : c’est leur position sociale qui leur fait adopter l’idéologie de la valeur utilité, le fétichisme des biens. (Je le répète : il n’est pas question ici de discuter quelle est la meilleure théorie de la valeur. Il y aurait trop à dire sur la théorie marxienne en la matière. C’est le principe qui est important).

Il en va finalement de même pour l’attachement au déficit commercial. Les cadres, les chefs d’entreprise, et autres savent bien, du fait de leur position sociale, qu’une entreprise en déficit est menacée. Ils savent bien que d’acheter – importer – plus que l’on ne vend – exporte – est mauvais pour l’entreprise. Et ils transportent tout simplement ce savoir sur l’économie globale, parce qu’ils ne voient pas les gains qui se font à l’import (baisse des prix), ne voient pas les entrés de capitaux qui équilibrent la balance commerciale. De plus, s’ils ont un pied dans le commerce international, ils voient très bien que les entreprises françaises sont moins présentes que les autres, ils voient que les produits français ont moins de succès. Mais c’est finalement tout le fonctionnement macroéconomique qui leur est caché.

4. De l’aliénation de la vie politique française

Pour Marx, les idéologies ne posent pas seulement problème parce qu’elles sont dans l’erreur : elles sont aussi des sources d’aliénation. Le terme a été largement galvaudé, parce que l’on en a oublié la moitié du sens. On retient généralement de l’aliénation qu’elle renvoie à l’extorsion de la plus-value par les capitalistes. C’est en fait une notion plus complexe, et plus intéressante.

L’aliénation est en fait un état où l’homme devient étranger à lui-même. Il s’agit toujours d’une inversion : le créateur devient créature, et se soumet à sa création. C’est ce qui se passe dans l’aliénation économique : le travailleur se soumet au produit de son travail, qui lui est retiré par le capitaliste, devenant ainsi étranger à lui. Mais avant cela, la première aliénation que critique Marx est celle de la religion : celle-ci soumet l’homme à Dieu, alors que Dieu est une création de l’homme. De ce point de vue, Marx est un véritable humaniste : l’ensemble de son projet est tourné vers une libération de l’homme de ce qui le rend étranger à lui-même.

Les idéologies de toutes sortes sont donc des aliénations parce qu’elles nous soumettent à des choses qui nous sont étrangères, nous volant ainsi notre humanité, notre capacité d’agir, notre praxis, c’est-à-dire la « transformation de l’homme par l’homme ».

Comment ne pas faire le parallèle avec le débat public français ? Le voilà, de façon régulière, soumis au déficit commercial, problème qu’il a lui-même crée (non pas le déficit lui-même, mais le fait que ce déficit soit appréhendé comme un problème). Et qui plombe les capacités d’action, de transformation, en les orientant dans la mauvaise direction. Voilà pourquoi je pense qu’il n’est pas faux de parler d’un véritablement fétichisme du déficit commercial français. Ce n’est d’ailleurs pas une exception : nous nous créons régulièrement des dieux auxquels nous prêtons des caractéristiques proprement humaines et auxquels nous soumettons nos politiques :

« A écouter les exégètes de cette étrange mélopée boursière, les marchés financiers sont devenus des nouveaux dieux qui commentent et modifient le cours de la vie des hommes en délivrant du haut de leur Olympe leurs verdicts quotidiens : ils saluent telle mesure, applaudissent à tel événement, boudent tel résultat d’élection, sanctionnent telle politique économique. […] Dieu bienveillant et ordonnateur ou Moloch dévastateur, les marchés s’appréhendent sur un mode religieux » [5]

5. Tous aliénés

Parvenu au terme de ces quelques réflexions, il m’en reste une dernière, un rappel, qui me servira de conclusion, toujours à propos de Marx. Dans la représentation la plus vulgarisée du marxisme, seuls les prolétaires sont aliénés. Il faut donc rappeler que c’est loin d’être le cas : pour Marx, nous sommes tous aliénés, tant l’ouvrier qui se voit privé du produit de son travail, que le capitaliste qui soumet sa vie au bon vouloir des marchés et des marchandises. Marx espérait une possibilité de libération, d’émancipation de l’homme, par le dépassement du capitalisme. Sans aller jusque là, on pourrait au moins espérer que la politique française puisse se libérer de ses propres démons.

Bibliographie :

[1] Chantal Horellou-Lafarge, Monique Segré, Sociologie de la lecture, 2003

[2] Pascal Combemale, Introduction à Marx, 2006

[3] Karl Marx, L’idéologie allemande, 1846

[4] Raymond Boudon, L’idéologie, 1986

[5] Olivier Godechot, Les traders, 2001


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[Tag] Six choses que vous ne savez pas sur moi

La consécration, les honneurs, la gloire… Oui, mes amis, j’ai été tagué. J’en remercie infiniment l’ami Frednetick, qui, prenant pour prétexte le fait que nous avons usé nos fonds de culotte sur des bancs proches, me fait ainsi rentrer dans le sérail exigeant des bloggeurs qui reçoivent des chaînes. Me voilà donc contraint de vous révéler six choses que vous ignorez sur mon humble personne. Et de passer la main.




En n°1…

Aux temps lointains de la licence, je n’aimais pas la sociologie et j’y préférais largement l’économie. J’avais l’impression qu’en sociologie, on pouvait dire tout et n’importe quoi, et que l’économie avait une portée politique beaucoup plus forte. Bref, j’étais jeune, bien que n’étant plus boutonneux.

Ce n’est que plus tard que quelques enseignants m’ont expliqué ce qu’était une science, pourquoi la sociologie en était une et pourquoi l’économie n’a pas nécessairement à être de l’économie politique pour être intéressante. Qu’ils soient bénis.

Un an après, je passais l’agrégation.


En n°2…

Sur les trois enseignants de sciences économiques et sociales que j’ai croisé lors de mes années lycées et du début de mes études, deux constituent des mauvais souvenirs. Le premier pour l’ambiance assez peu studieuse qui régnait dans la classe, le second pour sa tendance à mépriser ses étudiants. Entre les deux, une année avec un prof sympa et compétent. C’est toujours ça de pris.


En n°3…

Pour moi, le plus grand écrivain de tous les temps est Terry Pratchett. Aucune contestation ne sera acceptée. Et s’il y avait une justice dans ce monde, il aurait déjà le Nobel.

Le second plus grand écrivain s’appelle Jorge Luis Borges. C’est ce que l’on appelle une dissonance culturelle.


En n°4…

Si, après ma mort, j’arrive au paradis, et que Dieu m’y accueille, je pense que je lui demanderais « Comment vas-tu-yau de poêle ? ».

Comme Bernard Pivot ne me posera jamais la question, je profite de l’occasion pour y répondre.


En n°5…

Sur mon Ipod, on trouvera beaucoup de Louise Attaque et de Tarmac, pas mal de Noir Désir, une bonne dose de Portishead, ainsi que l’intégralité des Aventuriers du Survivaure et du Donjon de Naheulbeuk.


En n°6…

J’ai un truc infaillible pour repérer les gens biens : je leur demande « mais vous êtes fou ? ». Ceux qui répondent correctement gagnent mon respect.


Aux suivants !

A moi maintenant de tagger : ceux que je choisirais devront eux aussi révéler six faits inconnus de leurs lecteurs avant de passer la main à six autres personnes. Alors… je choisis… (suspens)… Pierre Maura, parce que c’est un collègue, Markss et PAC de Libertés Réelles, parce que ça leur donnera l’occasion de mettre à jour, Baptiste Coulmont, pour lui montrer que j’ai fait la paix avec les normaliens, Jean Baubérot, pour voir, et, bien sûr, Dick Rivers.


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[Une heure de lecture #4] En attendant mon retour…

Vacances studieuses, comme je l’avais annoncé. Mais je prends quand même un peu de temps pour vous proposer une nouvelle fournée de liens, commentés par mes soins – ma petite touche personnelle. Il faut dire qu’après avoir reçu l’approbation du maître en la matière je ne peux qu’être encouragé à poursuivre la formule. Et même à l’étendre : cette fois, il y aura plus de trois thèmes ! Allez, c’est parti.




1. Enquête PISA : quelques explications

Sur l’excellent site de La vie des idées, on trouve un excellent article sur les enquêtes PISA qui ont fait couler beaucoup d’encre, peut-être plus à l’étranger qu’en France. Julien Grenet apporte beaucoup de précisions sur le fonctionnement de l’enquête et le mode de lecture des résultats, ce qui manque gravement dans les articles de presse sur le sujet. D’ailleurs, c’est la première fois que je trouve une véritable présentation des résultats…

En tout cas, certains passages de l’article ne peuvent que rappeler sa propre expérience à un jeune enseignant. Celui-ci par exemple :

« Dans le domaine de la culture scientifique, les résultats de la dernière enquête PISA révèlent que les résultats des élèves français sont supérieurs à la moyenne lorsqu’il s’agit de prélever des informations dans des supports habituellement utilisés dans l’enseignement scientifique (graphiques, tableaux, croquis) mais que les jeunes français de 15 ans ont des difficultés à mobiliser leurs connaissances pour expliquer des phénomènes de manière scientifique dans des situations de la vie courante non évoquées en classe. »

Les SES, malgré les critiques dont elles font l’objet, donnent souvent l’occasion de travailler à partir de cas quotidiens, de situations de la vie courante. Ce qui semble souvent apprécié des élèves. Mais les amener à mobiliser leurs cours pour comprendre ces situations est l’une des choses les plus ardues auxquelles j’ai jamais été confronté. Il me semble que le lycéen moyen parvient très facilement à compartimenter ses expériences, mettant d’un côté ce qu’on lui apprend, de l’autre la « vraie » vie. L’un des défis auxquels on ne se confronte peut-être pas assez est de relier les deux.

Autre passage intéressant, qui doit être particulièrement violent pour beaucoup de défenseurs de l’éducation française :

« Moins souvent confrontés à des exercices s’inspirant de situations rencontrées dans la vie quotidienne, rarement sollicités pour débattre oralement, les élèves français ne sont sans doute pas suffisamment initiés au débat contradictoire, à l’élaboration de réponses argumentées et se retrouvent plus souvent démunis lorsqu’on fait appel à leur avis personnel ou à leur expérience propre. Ce phénomène pourrait expliquer le taux plus élevé de non réponse aux questions appelant des réponses longues et la difficulté à envisager un document d’un point de vue critique. »

L’une des fiertés françaises est le développement de l’esprit critique des élèves. Il n’est sans doute pas très agréable de se voir remettre un mauvais point dans la matière… Je pense que le problème est le même que précédemment : nos élèves mettent-ils du sens dans ce que nous leur apprenons ? En voient-ils la finalité, l’intérêt, au-delà de la sacro-sainte note ? Il est possible que ce soit trop rarement le cas… Les SES ont essayé, depuis longtemps, de remédier à ces problèmes : en proposant un enseignement ancré sur l’actualité et une pédagogie ouverte au débat contradictoire. Il est sans doute nécessaire d’en faire plus dans ce sens.


2. Chaud et froid


Tiens, d’ailleurs, pendant ce temps, Enro, scientifique et citoyen, nous parle de science chaude et de science froide : ici, , puis encore ici et à nouveau . De quoi s’agit-il ? La science froide renvoie à une représentation de la science comme simple ensemble de résultats à transmettre tels quels, avec un brin de dogmatisme, tandis que la science chaude insiste sur la production des faits scientifiques, les débats, l’activité de recherche. L’influence de Bruno Latour se fait à peine sentir

Là encore, les SES ne sont pas si loin : dans la dernière note en question, il est question de « scientific litteracy », qui, pour ce que j’en retiens, consiste à donner aux élèves les moyens de comprendre les débats scientifiques, de se positionner en leurs seins, de comprendre les controverses et de critiquer ce que l’on leur propose. Ce n’est pas très éloigné de l’objectif que je proposais pour les SES.


3. Penser en sociologue


D’ailleurs, tant que je traînais sur le blog d’Enro, je suis tombé sur cette ancienne note, que je trouve assez intéressante : Enro nous y explique à quel moment il s’est mis à penser en sociologue. Cela m’a rappelé un de mes propres projets de billet, pour l’instant en stand-by : j’y essayais de dégager quelques règles simples « pour penser en sociologue ». J’étais parvenu à en dégager quatre, dans lesquelles les anecdotes d’Enro trouveraient facilement leurs places. Du coup, je pense que je vais retravailler la chose…


4. Pour un American Pie français


J’avoue ne pas toujours arriver à lire complètement les notes d’Emmanuel Ethis. Pourtant, elles sont souvent plus courtes que les miennes… Mais j’ai trouvé celle-ci simplement brillante. Un passage clef :

« Si l’on considère, comme le font généralement les sociologues, que les sujets sur lesquels sont bâties les fictions cinématographiques et télévisuelles d’une société donnée disent beaucoup des préoccupations dominantes de ladite société, alors on peut commencer à penser, en creux, la considération que tel ou tel pays a symboliquement pour son enseignement supérieur, ses enseignants-chercheurs, ses étudiants, ses campus et les moments de vie qui sont attachés à cette période cruciale pour la formation des individus dans le pays considéré en regardant les oeuvres audiovisuelles qui y sont produites »

A la base, donc, une proposition simple : l’absence de cinéma centré sur l’université n’aurait-il pas à voir avec les problèmes de celle-ci en France ? Une fois dit, ça a l’air tout bête, mais on ferait bien d’y réfléchir.


5. Dessins


Mais les blogs ne se résument pas aux sciences sociales, heureusement. Il existe un autre réseau sur lequel j’erre régulièrement : celui des dessinateurs. J’aime beaucoup celui de Martin Vidberg, alias Everland, dont le Journal d’un Remplaçant mériterait une place en IUFM. Allez donc voir cette note : un peu d'humour dans un monde de réformes.


6. Démocratie


Et tandis que sur le blog d’Econoclaste, on s’interroge sur la différence entre un argument démocratique et un argument anti-démocratique, l’Antisophiste s’interroge « Pourquoi la démocratie ? ». La réponse réside sans doute dans l’une des sept raisons avancées…

« La démocratie n’est pas seulement un processus de gouvernement, elle est aussi un système de droits. Prenez « la participation effective » : ce critère implique que l’on reconnaisse aux citoyens le droit d’exprimer leurs opinions, de discuter des affaires publiques avec d’autres citoyens... »


7. Lecture en F


Christophe Foraison nous parle de la lecture en F : quand vous lisez sur votre écran, vous commencez par un mouvement vertical, de haut en bas, et vous passez à l’horizontal lorsque vous trouvez quelque chose qui vous intéresse. Et tout ça, comme Monsieur Jourdan : sans le savoir. C’est d’ailleurs probablement ce que vous êtes en train de faire en ce moment.

Cette information n’a l’air de rien, mais elle explique finalement bien des choses : les trolls par exemple. « Qu’est-ce qu’un troll ? » me demanderont les newbies. Voici ce que dit Wikipédia, toujours aussi pertinent lorsqu’il s’agit de geek :

« On parle de troll pour un message dont le caractère est susceptible de générer des polémiques ou étant excessivement provocateur, sans chercher à être constructif, ou auquel on ne veut pas répondre et que l’on tente de discréditer en le nommant ainsi. »

Beaucoup de trolls – terme qui désigne aussi la discussion stérile qui va suivre le message en question – découle d’une mauvaise lecture d’un propos initial. Sans doute à cause de cette fameuse lecture en F : le regard du lecteur ne retient qu’une partie du message sur laquelle il va commencer à polémiquer sans prendre en compte le reste du propos. Ce site a en été récemment la victime. Faire une sociologie du troll est également l’un de mes projets : ça viendra, un jour ou l’autre.



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[Une heure de lecture #3] En attendant la rentrée...

Et oui. Je suis en vacance. Enfin, mes élèves sont en vacances, car pour moi le travail continue : cours à préparer, lectures à rattraper, et… blog à remplir. Donc, je vous ressers une fournée de liens, agrémentée comme d’habitude, de mes remarques et de mes commentaires les plus divers.




Les statistiques ethniques ou de la diversité, encore et toujours. Cette fois c’est Michel Wieviorka qui s’y colle, en tant que Président du conseil scientifique du CRAN, accompagné du président de l’association en question, Patrick Lozès. Souvenez-vous, les statistiques ethniques, j’en avais parlé ici. La présente tribune du Monde, bien qu’affirmant la possibilité de réconcilier partisans et adversaires de ces statistiques, tranche sans ambiguïté pour, en avançant que la majorité des Français y serait favorable. L’argument ne me convainc que peu. Plus intéressant, les précisions sur les modalités de ces enquêtes, si elles venaient à se mettre en place : anonymat, pas de fichage, réalisation par un tiers indépendant…

Les auteurs insistent surtout sur la nécessité de faire des enquêtes autodéclaratives : les personnes sont invitées à définir elles-mêmes leur origine ethnique, la façon dont elles se sentent perçues par les autres, plutôt que de rentrer dans des catégories toutes faites. Le problème qui me semble alors se poser est le suivant : si ces données sont trop éparses, vont-elles être exploitables ? Le problème est, comme Hervé le Bras le défendait il y a quelques temps sur France Culture (et probablement dans cet article que je n’ai malheureusement pas lu), que le concept de l’ethnicité est peut être trop fragile pour être utiliser sereinement. Je reste perplexe, et persuadé que l’expérimentation ne serait pas une mauvaise solution.

Pour quoi luttent les stagiaires ? Après avoir obtenu quelques avantages et protection – rémunération des stages de plus trois mois à 30% du SMIC, création d’un fichier dans les entreprises pour connaître précisément le nombre de stagiaires – Génération Précaire lutte encore, et le fait savoir dans cette interview accordé à Libération, ainsi que dans le communiqué figurant à la une de leur site. En la matière, la question n’est peut-être pas seulement celle de la satisfaction d’intérêt (plus d’argent, plus de protection), mais aussi de reconnaissance, comme le dirait Axel Honneth. Les conflits sociaux mêlent toujours conflits d’intérêt et lutte pour la reconnaissance. On peut notamment se reporter à ce très bon entretien. Ici, on peut penser que les stagiaires demandent aussi la reconnaissance de leur travail dans l’entreprise, en étant payé à hauteur de leur productivité, et donc un véritable statut.

Sur le même thème, petite chronique intéressante dans le monde : celle de Sophie Gherardi dans le Monde, intitulée « Souvent stages varient, bien fol qui s’y fie » (dans chaque journaliste, il y a un poète maudit qui sommeille). Intéressante car elle pose une question qui mériterait d’être creusé : les jeunes sont-ils tous égaux face aux stages ? Il est évident que non, mais on gagnerait à en savoir un peu plus.

Je me doute que, parmi les lecteurs, on doit trouver quelques enseignants. Alors au cas où vous seriez passé à côté, vous trouverez ici le compte-rendu d’un ouvrage qui vient de rentrer en bonne place sur ma liste de lecture : Comprendre l’échec scolaire de Stéphane Bonnéry. J’ai ouvert ce blog persuadé de l’utilité de la sociologie. J’avoue que je suis assez déçu de ne la trouver que très peu présente dans la formation des enseignants, ou, lorsqu’elle l’est, elle est particulièrement malmenée. J’espère donc compléter utilement ma formation par une telle lecture.

J’ajoute que le site Liens socio de Pierre Mercklé est un indispensable, particulièrement pour sa section compte-rendu. S’il ne se trouve pas dans vos agrégateurs, c’est le moment de l’ajouter.


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Les Français ont-ils approuvé le traité simplifié ?

Parfois, il y a des arguments qui m'énervent, que je sois d'accord ou non avec l'avis qu'ils servent à défendre. En général, ce sont ces arguments qui ont l'air d'évidences et qui sont répétés à longueur de journée par toutes sortes de perroquets journalistiques et politiques. Dernier en date : celui qui voudrait qu'en votant pour Nicolas Sarkozy les Français aient signifié leur accord avec le traité de Lisbonne qui va être ratifié dans les prochains jours.


J'aurais aimé me tenir aussi éloigné que possible des discussions sur l'adoption du traité de Lisbonne, traité "simplifié" visant à remplacer le projet de constitution européenne. Cette question est devenue, depuis 2005, l'une des plus sensible politiquement, de celles que l'on préfère éviter dans les discussions courtoises de peur d'en venir aux mains. Le camps du "oui" ne semble pas disposé à pardonner au camps du "non", qui lui n'a pas l'intention de se laisser faire. De ce fait, je n'ai pas l'intention de donner mon avis sur la pertinence ou non de ce traité, sur la légitimité ou l'illégitimité de son mode d'adoption parlementaire et non référendaire. D'autres discutent ces aspects beaucoup mieux que je pourrais le faire.

Mais voilà, un argument revient régulièrement dans le débat, argument sur lequel il me semble nécessaire de revenir. Dernièrement, c'est Rama Yade, avouant avoir voté "non" au référendum sur le TCE, qui l'a repris :

Selon Rama Yade,"ce référendum a déjà eu lieu lorsqu'en mai [2007] les Français ont choisi Nicolas Sarkozy". Et de souligner que le président"s'était engagé [avant son élection] pour la voie parlementaire".

La secrétaire d'Etat au droit de l'homme n'est pas la première à brandir l'élection de Nicolas Sarkozy comme preuve que les Français ont accepté, et même approuvé, l'idée d'un Traité simplifié adopté par voie parlementaire. Il n'est pas impossible que vous l'ayez déjà rencontré dans des conversations plus quotidienne.

Cet argument n'est pas recevable, c'est ce que je vais essayer de montrer dans cette note. Cela va me permettre, comme l'un de mes illustres prédecesseurs en matière de blog sociologique (dont je reprend humblement quelques idées), de souligner qu'au travers une élection les Français ne disent... rien.

1. Le vote, un effet "pervers"

Qu'est-ce que le résultat d'une élection ? L'assemblage de quelques millions de micro-décisions, d'arbitrages individuels sur des préférences personnelles, de comportements micro-sociologiques, qui, combinés, donnent un agrégat macro-sociologique, un comportement collectif. Depuis Raymond Boudon, on appelle ça un effet "émergeant" ou un effet "pervers". Dans la perspective qui est la sienne, la société, le social, n'est que le résultat involontaire de la combinaison des comportements individuels.

Pourquoi "involontaire" ? Simplement parce que ce résultat n'a aucune raison d'être cohérent avec les désirs des acteurs qui le produisent. Il peut même aller tout à fait dans le sens inverse. C'est le cas fameux de l'embouteillage : tout le monde a une "bonne raison" (autre concept boudonien fondamental) de se trouver sur cette route-là à ce moment, et tout le monde est pressé, mais la combinaison de ces choix donne une situation globale de blocage. L'agrégation des comportements visant un but particulier peut déboucher une situation en contradiction totale avec ce but.

Une formule superbe est celle qui sert de titre français au livre de Thomas Schelling : "la tyrannie des petites décisions" (Micromotives and Macrobehavior, 1978). Sa démonstration la plus célèbre concerne la ségrégation urbaine. Imaginons, dans une ville fictive, une population où chaque individu désire vivre dans un environnement - le quartier de la ville - socialement ou ethniquement mixte, mais seulement jusqu'à certains point : les individus ne veulent pas se retrouver dans un groupe minoritaire. Considérons un jeu en plusieurs tours : à chaque tour, les individus qui se trouvent dans un quartier où leur groupe est minoritaire déménagent pour un quartier où la situation est différente. Si on continue le jeu suffisamment longtemps, on va obtenir des quartiers homogènes ! (je vous fais grâce de la démonstration mathématique du phénomène, certains le font par informatique). Alors qu'il n'y a pas d'opposition à la mixité - celle-ci peut même être valorisé et apprécié par bon nombre des individus, celle-ci ne se réalise pas.

Le vote n'est pas très différent : confortablement installé chez lui, l'électeur lambda (vous, moi, les autres) prend sa petite décision personnelle, appuyée sur ses préférences politiques (appartenances partisanes, etc.), ses intérêts (calcul rationnel en fonction des préférences), les informations dont ils disposent (connaissances du système politique, médias, etc.), et sa raison. Sa décision est "micro". C'est l'agrégation de ces comportements "micro" qui donne le résultat "macro". Comme précédemment, rien ne permet de dire qu'il reflète les préférences des différents individus. Ainsi, si l'on demande aux électeurs de noter les candidats plutôt que d'en choisir, les préférences politiques exprimées sont différentes de celle du vote, François Bayrou arrivant en tête aux dernières élections. Mais, attention, même si ce système était généralisé, il ne faudrait pas en conclure que les Français ont dit "ceci" ou "cela" par leur vote...

2. Combien de votes ?

En effet, le principal intérêt de l'idée d'effet émergeant ou d'effet pervers est ici de rappeler que l'on ne peut pas conclure d'un résultat macro le sens des comportements micro. Ce n'est pas parce qu'une ville souffre d'une forte ségrégation raciale entre ses différents quartiers que l'on peut immédiatement en conclure que le racisme y est individuellement virulent. Les applications de ce principe sont nombreuses : ainsi, ce n'est pas parce que le public regarde une émission de télévision qu'il approuve forcément tout ce qui s'y dit... Certains commentateurs de la société française feraient bien de s'en souvenir.

C'est donc également le cas pour le vote. Le fait que les Français aient majoritairement choisi un candidat ne veut en aucun cas dire qu'ils ont voulu dire quelque chose de particulier, ou qu'ils approuvent l'ensemble du programme et des promesses de ce candidat. La question qui leur était posé était "qui voulez-vous comme Président ?". Il ne faut pas en tirer de conclusion plus générale que "53% des Français ont voté pour Nicolas Sarkozy".

En effet, les raisons qui ont poussé les individus à ce choix demeurent différentes d'un individu à l'autre, d'un groupe de votant à l'autre. Il n'y a pas eu un vote unanime des Français, cela on le savait (47% d'entre eux ont exprimé* - individuellement - une autre préférence), mais le vote "Sarkozy" lui-même ne doit pas être considéré comme unanime. Derrière ces 53%, il y a des millions de calculs individuels. Bien malin qui pourra dire pourquoi Sarkozy a été élu (certains ne se gênent pas pourtant).

On retombe sur un problème quasiment économique : j'ai un choix à faire parmi plusieurs produits, mais aucun ne satisfait l'ensemble de mes préférences, je vais donc sélectionner le produit qui se rapproche le plus de mes préférences, en en sacrifiant certaines. Ainsi, il est tout à fait envisageable que certains électeurs aient choisis l'actuel président bien qu'en désaccord avec sa position sur l'avenir de feu la constitution européenne. Cela n'est pas une erreur ou une incompréhension de leur part : c'est l'application de leur rationalité ! Même si on décide de rassembler et de typifier les différents comportements, on ne tombera pas sur un vote "Sarkozy" unanime, mais sur plusieurs votes, ayant des intentionnalités différentes. Dire que les Français ont voulu dire ceci ou ont accepté de ce fait cela, c'est forcer la réalité plus que de raison.

3. Le vote n'a pas d'intentionalité

Dès lors, ce qui se joue dans le champ politique après une élection n'est jamais qu'un conflit pour donner sens à la réalité du vote, pour en construire la réalité. Il s'agit pour les commentateurs et les hommes politiques eux-mêmes de construire et de faire vivre des groupes qui, à la base, n'ont pas de véritable réalité : l'électorat d'untel, le vote machin... Dans tous les cas, on assiste à des tentatives de transformation d'agrégats de comportement en entité qui auraient les mêmes propriétés que des individus, à commencer par l'intentionnalité. Or, il n'y a aucune raison pour que les groupes sociaux soient assimilables à des individualités, aient la même réalité que ceux-ci. Le vote est guidé au niveau individuel par une intention, un objectif. Cela n'est pas vrai pour le résultat agrégé. Si une intention apparait, c'est qu'elle est construite de façon quelque peu artificielle et fragile par différents acteurs en lutte.

Ces interprétations et constructions font bien sûr complètement parties du jeu politique normal, qui est en grande partie une guerre des mots et des façons de nommer - ce qui agit toujours, d'une façon ou d'une autre sur la réalité des choses. Mais il n'est pas bon de perdre de vue le côté artificiel et fragile de ces constructions. Dans le cas qui nous intéresse, il s'agit d'une bataille pour la légitimité, pour profiter des profits en terme de pouvoir que procure le prestige du vote. Il est des constructions sociales qui sont particulièrement résistantes. D'autres, comme ici, sont d'une incroyable fragilité : elles ne peuvent guère espérer survivre à la prochaine élection, où les électeurs, se replongeant dans leurs micro-calculs, feront tout voler en éclat. Il est même rarement utile d'attendre jusque là : la division de l'électorat se manifeste généralement beaucoup plus tôt, à l'occasion d'une décision ou d'une réforme mécontentant une partie de l'électorat que l'on voudrait unanime.

Il n'est donc pas très judicieux d'utiliser une intentionnalité factice pour justifier une prise de décision - la ratification par voie parlementaire - qui devrait être soumise au débat. Ces discours qui se réclament de l'onction électorale se présentent trop souvent comme un évitement du débat - les Français ont choisi, le débat a été mené, fin de l'histoire. Dès que l'on cesse de prêter aux électeurs des intentions qu'ils n'ont pas, on est obligé de tenir compte des débats et des messages qui peuvent être envoyés aux gouvernants par d'autres voies que le vote, bref, de refaire de la politique.

4. Lorsque la politique reprend ses droits

Les Français n'ont pas accepté le traité simplifié en votant pour Nicolas Sarkozy, pas plus qu'il n'ont accepté le principe d'une ratification parlementaire. Mais, de façon symétrique, ils n'ont pas non rejeté ces deux possibilités. Ils ne se sont tout simplement pas exprimés sur la question. Tout reste donc à faire pour les convaincre de l'une ou l'autre des options disponibles, pour leur expliquer laquelle est la meilleure, pourquoi il faut soutenir le choix des gouvernants ou au contraire s'y opposer. Bref, faire de la politique, c'est-à-dire débattre de choix. Sur ce plan, nos représentants et leurs opposants ont beaucoup de chemin à faire.

*Précisons d'ailleurs qu'il s'agit des personnes inscrites sur les listes électorales, ayant voté, et dont le vote a été valide, et non "les Français" dans leur généralité.

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