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Emmanuel Macron a-t-il vaincu le déterminisme social ?

Non1, 2, 3, 4, 5, 6.

Notes :

1 La question et sa réponse font référence à cette récente interview de la secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations Marlène Schiappa :



Elle y dit notamment : "Il [Emmanuel Macron] a voulu changer le déterminisme, et le sens de la nomination de gens comme moi, de gens comme Sibeth Ndiaye, comme Mounir Mahjoubi dans le gouvernement précédent, ça a un sens important, ça veut dire aussi qu'on peut ne pas être passé par ces beaux quartiers, ces grandes écoles et qu'on peut pourtant s'engager pour son pays".

Avant cela, elle y évoque ses "arrières grand-mères", "toutes lingères, femmes de ménages" pour justifier qu'elle est d'origine modeste et qu'elle a conscience de la classe à laquelle elle appartient (elle ne précise pas, dans l'extrait, quelle est cette classe). Elle évoque aussi sa mère "institutrice puis proviseure" et son père "syndicaliste", "employé de bureau à la CAF", puis "professeur" et "historien".

2 Le déterminisme social peut s'entendre de plusieurs façons. La première et la plus simple renvoie au fait que l'inscription de l'individu dans un contexte social exerce un effet sur ces actions, possibilités et trajectoires. C'est le sens d'une causalité sociologique propre, comme il y a un causalité et un déterminisme physique. Le monde social, la société, est expérimentée par les individus comme une réalité extérieure, objective et contraignante - c'est d'ailleurs ces traits qui sont retenus par Emile Durkheim comme caractéristique du "fait social" ou de ce que ses successeurs appelleront "institutions". De ce point de vue, le déterminisme social ne peut pas être plus vaincu ou "changé" que le déterminisme physique : tout individu est, par nature, le produit de son environnement, celui-ci s'imposant à lui comme les lois physiques.

Le fait que les avions volent n'est pas la preuve que la loi de la gravitation universelle est fausse. Le fait que des individus changent de classes sociales n'est pas plus la preuve qu'il n'y a de déterminisme social. Ces "trajectoires improbables" sont aujourd'hui bien étudiées par la sociologie, au point d'avoir été intégrées récemment de façon explicite aux programmes du secondaire. La conclusion des travaux qui portent sur eux est que ces parcours statistiquement rares - d'où le terme "improbable" - sont également déterminées mais par des variations fines au niveau notamment des formes de socialisations intra-familiales ou scolaires. De petites variations de contextes peuvent expliquer de grands écarts de trajectoires : Bernard Lahire, notamment, met l'accent sur la question de la maîtrise de l'écrit. Dans Tableaux de famille, il mettait par exemple en avant la réussite scolaire de la jeune Imane M., fille d'une mère sans emplois parlant fort mal le français et d'un père ouvrier spécialisé... mais qui avait acquis, en tant que militant communiste en Tunisie, une maîtrise de l'écrit et de l'oralité qu'il transmettait à sa fille - un capital culturel donc. Loin de remettre en cause l'existence du déterminisme social, l'étude des cas particuliers permet de mieux le comprendre... et renforce ainsi l'argument.

Dans ce sens-là, il est clair qu'aucun des efforts d'Emmanuel Macron ne pourra vaincre, diminuer ou changer le déterminisme social, pas plus que sa volonté ne suffirait à lui permettre de voler en battant des bras (qu'il met soit permis de déconseiller à quiconque de tenter l'expérience).


3 Une autre façon de comprendre le déterminisme social, plus courante dans l'espace public, consiste à se servir de l'expression pour désigner l'existence d'une certaine reproduction sociale ou, plutôt, une certaine fermeture des élites. Vaincre le déterminisme social, le changer, ce serait alors au choix soit s'extraire de son milieu d'origine soit augmenter la mobilité sociale.

Cependant, la façon dont Marlène Schiappa, fille d'un historien et d'une proviseur devenue femme politique, constitue un exemple de mobilité sociale ascendante est pour le moins discutable. D'un point de vue statistique, ses parents appartenaient aux "cadres et professions intellectuelles supérieures", et c'est également son cas : dans une table de mobilité, elle apparaîtrait donc sur la diagonale qui représente l'immobilité (ou reproduction) sociale. Il n'y a, en outre, dans son cas guère plus qu'un parcours très classique d'entrée en politique, surtout si l'on tient compte des capitaux culturels et politiques de sa famille. Le capital culturel, rappelons-le, ne se limite pas aux seuls titres scolaires mais existe aussi de façon "incorporée", c'est-à-dire inscrite dans les corps, les façons de parler, de se tenir, de penser, de se projeter dans l'avenir. A n'en pas douter, il faut chercher dans son origine sociale son sentiment de légitimité à s'exprimer publiquement, à prendre position et à occuper les positions qu'elle occupe.

Il en va de même pour Sibeth Ndiaye, fille d'un homme politique sénégalais qui a été également président de Canal+ Afrique. Le fait qu'elle soit citée comme un exemple de changement du déterminisme sociale par M. Schiappa semble plus tenir à sa couleur de peau qu'à ses origines économiques. Il est évidemment souhaitable que le racisme ne bloque pas les carrières politiques, et celui dont fait l'objet la secrétaire d'Etat et porte-parole du gouvernement, notamment sur les réseaux sociaux, est de nature à soulever bien des questions quant au fonctionnement du monde politique. Il en va de même pour le sexisme que subit la secrétaire d'Etat à l'égalité entre les hommes et les femmes, et ce d'autant qu'elles ne sont ni les premières - dans les années récentes, on se souviendra de Christiane Taubira et de Najat Valaud-Belkacem - ni probablement, et malheureusement, les dernières. De ce fait, il est douteux qu'il y ait là un véritablement rupture dans le "déterminisme social" : le changement est là et la volonté du seul président n'y suffira pas.

4 Le déterminisme social, dans la bouche de M. Schiappa, semble renvoyer à l'homogénéité des élites politiques, qui seraient toutes sorties des mêmes quartiers et des écoles. C'est là sans doute une survalorisation du titre scolaire : pour le dire à la façon de Bourdieu, un habitus commun - c'est-à-dire des façons de faire, de penser, de sentir, etc. communes - est sans doute plus important que la possession d'un diplôme per se. La diversification des élites devrait se lire au-delà des seules catégories statistiques : si des parcours divers amène à une homogénéisation par la dynamique propre du monde politique, peut-on dire qu'il y a un changement du déterminisme social ? De ce point de vue là, il est difficile de voir en quoi les trois personnes citées dérogent aux normes du milieu politique.

Mounir Mahjoubi, par exemple, est bien passé par l'une des écoles de l'élite politique - Sciences Po - et semble y avoir acquis l'habitus nécessaire pour s'engager dans une carrière politique somme toute classique. Si son parcours n'est pas celui de la reproduction sociale - comme c'est le cas des deux autres personnes prises en exemple, ne leur en déplaise - cela ne semble pas avoir tellement de lien avec l'action d'Emmanuel Macron.

5 Pour montrer son appartenance aux classes populaires, Marlène Schiappa va chercher l'exemple de ses arrières grand-mères. On notera que connaître la profession de ses arrières grand-parents n'est généralement pas considéré comme un signe distinctif de l'appartenance au prolétariat. Mais en outre, sur une si longue période, on peut légitimement se demander quel sens cela peut bien avoir : l'appartenance aux classes populaires ne se transmet pas, aux dernières nouvelles, par la génétique. Le déterminisme social, quelque soit le sens qu'on lui prête, doit toujours se rapporter à un contexte historique précis et à des mécanismes concrets : quelles transmissions des arrières grand-mères jusqu'à Marlène Schiappa ? Sans nier qu'il y ait des liens, on peut légitiment douter que ceux-ci soient plus fort - ou ait même une force significative - par rapport aux effets plus directs des socialisations primaires et secondaires.

6 La mobilisation et l'exhibition de "quartiers de plèbes" - comme on parlait de "quartiers noblesses" - n'est pas si rare dans les classes supérieures, comme le note le sociologue Jules Naudet. C'est que ceux-ci ont une véritable efficacité pratique qu'illustre bien, finalement, l'histoire que raconte à l'envie Marlène Schiappa selon laquelle elle-même, sa famille et/ou Emmanuel Macron ont vaincu l'infâme "déterminisme social". En permettant de se réclamer d'une plus grande authenticité, d'un lien plus ou moins mystique avec le peuple, l'origine populaire mise en avant procède d'une forme de légitimation de soi et participe au charisme de celui qui s'exprime ou de celui qui lui permet d'exister - Emmanuel Macron donc.

Cette légitimation est à ce point forte qu'elle incite même à quelques remaniements biographiques - ici à aller chercher ses arrières grand-mères comme point de référence - comme à une autre époque on s'inventait une ascendance noble...

Loin de remettre en cause l'ordre social, ce récit en fait plutôt l'éloge : l'appartenance à un milieu défavorisé ne devient valorisée qu'à partir du moment où l'on a su s'en sortir, ceux qui y restent étant au final renvoyés à leurs incapacités et tares individuelles... La lutte contre le "déterminisme social" touche ici ses limites : comme le disait Jean-Claude Passeron, le fait que le fils de balayeur ait autant de chances de devenir ministre que le fils de ministre et vice-versa ne change pas grand chose en soi aux relations entre le balayeur et le ministre... Les changements annoncés ne paraissent guère évidents.

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Mais que devient l'argent des pauvres ?

Le budget des pauvres est, une fois de plus, sous les feux des projecteurs. A la faveur de l'annonce d'une baisse de 5€ du montant des APL, les commentaires sur l'argent des plus démunis n'ont pas manqué, entre les réprimandes à ceux qui ont le culot de se plaindre, les bons conseils sur le mode "mais ça ne fait qu'un paquet de clopes ou cinq baguettes" ou les attaques du type "mais ils ont déjà des Iphones !". L'argent des pauvres est un problème public : tout le monde a un avis dessus... Seuls les principaux intéressés semblent exclus du débat... C'est qu'ils sont toujours soupçonnés de mal s'en servir, d'être pauvres parce qu'ils ne l'utilisent pas comme il faut, parce qu'ils ont des dépenses dont ils pourraient facilement se passer, s'ils voulaient vraiment s'en sortir, s'ils avaient une vraie culture de vrais winners, et si, finalement, ils ne méritaient pas un petit peu leur sort quand même, quelque part. Il y a quelque chose de vrai là-dedans : si les pauvres sont pauvres, c'est bien, en partie au moins, parce que leurs revenus sont dépensés de façon excessive, d'une façon qui les enferme dans leur situation précaire. La question est donc d'importance. Sans me livrer ici à une analyse exhaustive du budget des ménages les plus fragiles, je voudrais donner quelques éléments de réponses trop souvent ignorés à la question "que font les pauvres avec leur argent ?", en partant notamment d'un des prix Pulitzer de cette année, Evicted du sociologue Matthew Desmond.

Que font donc les pauvres avec leur argent ? Il y a des réponses évidentes bien sûr : ils consomment, achètent de quoi se nourrir, se vêtir, ils payent leurs factures, leur loyer, etc. On sait qu'ils consomment relativement plus que les autres, la propension à épargner étant croissante avec les revenus (la propension à consommer est donc, logiquement, décroissante). Ce qui signifie, notamment, que des prélèvements tels que la TVA, non-progressive, pèsent plus lourdement (relativement) sur leurs épaules que sur celles des plus fortunés. Contrainte budgétaire oblige - ça, c'est l'économiste en moi qui parle - ils se privent et ont du mal à épargner. Tout cela fera sans doute l'objet d'un consensus. Au-delà de ces quelques banalités, tout débat sur les revenus modestes devient d'un seul coup plus compliqué.

Car, après tout, s'ils le voulaient, ils pourraient faire des efforts et épargner, morbleu ! Ils pourraient se priver un peu plus, ils pourraient faire attention, ils pourraient faire ceci et cela, et s'en sortir de leur pauvreté. La preuve, c'est que le meilleur ami du beau-frère de mon collègue connaît un gars dont la sœur a entendu l'histoire d'une famille pauvre qui s'en est sortie, alors ne me dites pas que ça n'arrive pas. Voilà ce que l'on entend si souvent. Et sont alors pointés les usages superflus, somptuaires ou simplement moralement condamnables de l'argent des pauvres : de l'écran plat au smartphone, en passant par la paire de baskets, la tournée offerte au café, le paquet de cigarettse, la barrette de shit ou encore les cadeaux aux enfants - cadeaux que l'on reprochera aux mêmes de ne pas faire, parce que la cohérence n'est pas de ce monde.

Face à ce type de discours, il est courant d'essayer de montrer que ces dépenses apparemment irrationnelles ne le sont pas tant que ça. Prenons l'exemple du smartphone et autres produits équivalents : il est possible aujourd'hui de s'en procurer des modèles anciens à moindre coût, voire, si l'on cherche un ordinateur ou une tablette, d'en récupérer dans les poubelles des grandes entreprises de la Défense. C'est en outre un objet dont on peut difficilement se passer, surtout lorsqu'il s'agit de la seule connexion à Internet que l'on peut avoir, via les wifi gratuits. Support relationnel, mode d'information, moyen de communication avec des administrations toujours plus dématérialisées... Le smartphone, comme bien d'autres choses, est une fausse dépense superflue.

Pour autant, faire des pauvres des modèles de vertu qui seraient simplement mal compris par des classes moyennes et supérieures un brin prétentieuses est un mode argumentatif limité. Si l'on observe un budget, quel qu'il soit, on pourra toujours y trouver des choses superflues, inutiles, dont on pourrait se passer. Les plus pauvres n'échappent pas à la règle : ce ne sont pas des saints qui ont une utilisation irréprochable de leur argent. Dans son ethnographie des expulsions à Milwaukke, Matthew Desmond refuse précisément de nier ces problèmes : "il y a deux façons de déshumaniser les gens", note-t-il, "leur nier toute vertu, les absoudre de tout péché" ("There are two ways to dehumanize : the first is to strip people all virtue, the second is to cleanse them of all sin", p. 378). Il rapporte ainsi le cas de Larraine : récemment expulsée, vivant chez son frère dans un mobile home, elle décide pourtant d'utiliser ses bons alimentaires (food stamps, distribués au titre de l'assistance) pour se faire un festin de homards, de crabes et de tarte au citron. En un repas, elle utilise toute son aide alimentaire. Elle achète aussi une grande télé neuve ou des crèmes onéreuses, et refuse de vendre ses bijoux même lorsque le prix de ceux-ci pourraient lui permettre de payer son loyer et d'éviter d'être mise à la rue. Inutile de nier que de telles situations existent, que la paire de baskets flambant neuve ou le smartphone dernier cri n'ont pas toujours été obtenus à moindre coût et par pure nécessité. Pour autant, il est particulièrement important de comprendre et expliquer de telles dépenses. Je me permets ici de traduire ce qu'en dit Matthew Desmond :

[Pour beaucoup de personnes, dont sa fille], Larraine est pauvre parce qu'elle jette son argent par la fenêtre. Mais l'inverse est beaucoup plus vrai : Larraine jette son argent par la fenêtre parce qu'elle est pauvre.

Avant son expulsion, il ne restait à Larraine que 164$ après qu'elle a payé son loyer. Elle aurait pu en mettre un peu de côté, en rognant sur le câble et sur Walmart. Si Larraine était parvenue à mettre 50$ de côté chaque mois, à peu près un tiers de son revenu une fois le loyer payé, elle aurait eu 600$ à la fin de l'année - de quoi couvrir un mois de loyer. Et ça aurait été au prix de sacrifices considérables, puisqu'elle aurait eu parfois à se passer de choses comme l'eau chaude ou des vêtements.

Larraine aurait au moins pu économiser ce que lui coûtait son abonnement au câble. Mais pour une dame âgée vivant dans un mobile home isolé du reste de la ville, qui n'a pas de voiture, qui ne sait pas se servir d'Internet, qui n'a qu'occasionnellement un téléphone, qui ne travaille plus, et qui a parfois des crises de fibromyalgie et de migraines, le câble est un ami irremplaçable.
Les gens comme Larraine vivent avec tellement de limitations différentes qu'il est difficile d'imaginer la quantité d'efforts, de contrôle de soi et de sacrifices qui leur permettrait de sortir de la pauvreté. La distance entre la pauvreté écrasante (grinding poverty) et une pauvreté à peine plus stable peut être si importante que ceux qui sont tout en bas n'ont que peu d'espoir de s'en sortir même en comptant chaque centime. Alors, ils choisissent de ne pas le faire. A la place, ils essayent de survivre avec un peu d'éclat (survive in color), d'adoucir la souffrance avec du plaisir. Ils fumeront un petit joint, ils boiront un petit verre, feront quelques paris ou s'achèteront une télévision. Ils peuvent acheter du homard avec leurs bons alimentaires (they might buy lobster on food stamp).

Si Larraine utilise mal son argent, ce n'est pas parce que l'assistance public lui en donne trop mais parce qu'elle lui en laisse si peu. Elle a payé le prix de son festin de homard. Elle a dû manger à la banque alimentaire pour le reste du mois. Certains jours, elle a simplement eu faim. Ça valait le coup. "Je suis contente avec ce que j'ai eu", disait-elle, "et je veux bien manger des nouilles pour le reste du moins à cause de ça".

Larraine a très tôt appris à ne pas s'excuser pour son existence. "Les gens vous reprochent n'importe quoi", dit-elle. Ça ne lui fait rien que le vendeur la regarde de travers. On la regarde de la même façon quand elle achète du vinaigre balsamique à 14$ ou des côtes de boeuf. Larraine aime cuisiner. "J'ai le droit de vivre, et j'ai le droit de vivre comme je l'entends", dit-elle. "Les gens ne se rendent pas compte que même les pauvres se lassent de manger toujours la même chose. Par exemple, je déteste littéralement les hot-dogs, et pourtant j'ai mangé toute mon enfance. Alors, on se dit 'quand je serai grande, je mangerai des steaks'. Et maintenant, je suis grande. Et j'en mange" (p. 219-220).

(Note : traducteur est un métier, et ce n'est pas le mien. Je m'excuse pour les erreurs ou approximations de ce passage. Si vous pensez voir des améliorations à apporter, n'hésitez pas à m'en faire part)

L'argent des pauvres passe donc pour partie dans des dépenses "inutiles", qui ne leur permettront pas de sortir de la pauvreté... mais qui, on le voit, leur permettront de ne pas se sentir complètement nié comme individu quand la pauvreté est un déni de soi permanent. Ce sur quoi insiste Matthew Desmond, et bien d'autres chercheurs, c'est que ces dépenses ne sont pas la cause de la pauvreté : tout au contraire, elles en sont la conséquence. C'est parce que l'on a si peu que tout utilisation vertueuse de son argent, toute tentative d'accumulation, d'épargne, de sauvegarde est vouée à l'échec. Ou plutôt demanderait des sacrifices si importants et si incertains qu'il est beaucoup plus rationnel de ne pas les faire : il vaut mieux se faire un festin de homard aujourd'hui, quitte à avoir faim tout le moins, plutôt d'avoir faim pendant plusieurs années pour pouvoir, peut-être, si la conjoncture et la providence le permettent, si l'on ne se fait pas voler ou tuer avant, si l'on ne tombe pas malade, et si l'on trouve comment faire, stabiliser un tout petit peu sa situation... C'est l'une des discussions centrales d'Evicted, même si elle est éparpillée entre les chapitres et les notes de fin : Matthew Desmond démonte sciemment les arguments autour de la "culture de la pauvreté", l'idée selon laquelle les pauvres seraient pauvres parce qu'ils auraient certains comportements particuliers. Il insiste sur le fait que "la pauvreté, c'est la pauvreté", autrement dit que la situation économique à elle seule permet de comprendre ce que font les individus, qu'elle est une cause avant d'être une conséquence, qu'on n'a pas besoin de la théoriser en lui adjoignant une "culture"... Et que, finalement, si chacun d'entre nous se retrouvait à vivre comme les plus pauvres, il ferait probablement pareil.

Sans doute cela ne suffira pas à satisfaire les contempteurs des dépenses des pauvres. S'ils leur concéderont, du bout des lèvres, le droit à quelques dépenses exceptionnelles, ils seront sans doute plus sévères sur les dépenses plus quotidiennes et plus récurrentes, notamment lorsqu'il s'agit de donner ou de prêter de l'argent à tout-va, de payer sa tournée, de distribuer des cigarettes, etc. D'ailleurs, les pauvres ne pourraient-ils pas faire l'effort de ne pas boire, de ne pas fumer et de ne pas consommer des substances illégales, hein, franchement ?

Faisons un détour par un autre classique de la sociologie urbaine américaine : Street Corner Society. Dans cette étude d'un quartier populaire italo-américain dans les années 1930, William Foote Whyte consacre un passage à la comparaison des trajectoires sociales de deux de ses enquêtés, Chick et Doc. Chick incarne le groupe des "étudiants" en ascension sociale par le biais des études à l'université, Doc est le parangon des "gars de la rue", qui restent attachées au quartiers et enfermés dans les classes populaires. Le rapport à l'argent distingue très fortement les deux groupes :

La meilleure façon de comprendre la mobilité sociale à Cornerville [le quartier étudié, en fait le North End de Boston], c'est de la comparer au comportement du gars de la rue. C'est entre autres dans la façon de dépenser leur argent que les deux groupes se différencient le plus. Les étudiants adhèrent à une économie de l'épargne et de l’investissement. Les gars de la rue vivent dans une économie de la dépense. L'étudiant doit faire des économies pour payer ses études et pour pouvoir se lancer dans les affaires ou dans sa carrière. Il va donc cultiver les vertus d'épargne des classes moyennes. Pour pouvoir participer aux activités de son groupe, le gars de la rue doit partager son argent avec les autres. S'il a de l'argent et que son ami n'en a pas, il est censé payer pour lui. On peut rester membre d'une bande tout en faisant des économies, mais on ne peut pas simultanément faire des économies et avoir un statut important dans la bande. Le prestige, l'influence sont en partie liés à la capacité de pouvoir dépenser sans compter. En règle générale, un gars de la rue ne dépense pas consciemment pour exercer une influence sur ses copains. Il s'adapte au schème de comportement de son groupe et sa conduite a pour effet d'accroitre son influence (p. 145).

Chick et Doc sont à l'avenant : le premier refuse de prêter de l'argent à qui que ce soit ou même de payer quoi que ce soit, le second, chef de bande, dépense sans compter pour que ses copains puissent suivre les activités du groupe (bowling, bals, etc.) même lorsqu'ils n'ont pas d'argent. Mais ce n'est pas une question de personnalité, encore moins de culture. Chick, on l'apprend tout au long du récit de Whyte, a été très vite eu un statut très particulier dans le quartier où il vit : à l'école, il appartient à un petit groupe à part, qui s'assoit au premier rang et est tenu à l'écart par les autres. Il est arrivé d'Italie à huit ans et a connu les moqueries sur son accent et sa façon de se tenir. Fils d'un homme politique de Naples devenu vendeur de légumes à Boston, il n'appartient pas exactement au même monde que les autres : les positions de classes se transmettent dans la migration, bien que de façon complexe. Il n'a donc pas à participer à tout prix aux échanges amicaux, et peut facilement refuser de prêter à celui qui lui demande un coup de main. Au contraire, Doc est beaucoup plus intégré : il bénéficie d'un statut élevé, celui d'un chef de bande, statut qui repose entièrement sur cette "économie de la dépense". Ses amitiés sont autant de ressources sur lesquelles il peut continument s'appuyer. C'est grâce à la réputation ainsi acquise qu'il peut, par exemple, se lancer en politique, un moment qui fait apparaître les paradoxes de sa position : "Si, pendant la campagne électorale de l'été 1938, Doc avait eu deux cents dollars d'économie, il n'aurait pas été contraint de se retirer de la course. Mais s'il avait voulu épargner ces deux cents dollars, il se serait aliéné tout ses amis et il aurait perdu ses partisans" (p. 145-146).

Les dépenses de Doc ne sont pas plus irrationnelles, et pas plus évitables, que celle de Chick. Si le premier y est contraint et pas le second, c'est du fait de leur position vis-à-vis du quartier, et non d'une personnalité différente. Pour Doc, payer un verre à un copain est un investissement dans un capital social populaire, un capital d'autochtonie (des notions que n'utilisent pas Whyte, notons-le : c'est moi qui reformule), lequel est sa principale ressource. Y renoncer aurait un coût énorme. Chick, lui, est dans une position plus distante et ne bénéficie pas des gains attachés à une position locale élevé. Il est donc plus facile pour lui d'y renoncer et d'aller chercher la réussite ailleurs.

Les observations de William Foote Whyte au cœur de la grande dépression des années 1930 sont-elles toujours d'actualité pour les quartiers populaires d'aujourd'hui ? La force de rappel exercé par les quartiers populaires est bien documenté, notamment au travers des travaux de Stéphane Beaud : son ouvrage 80% au bac... et après ? peut se lire comme une illustration de la difficulté qu'il y a pour les enfants de classes populaires à couper avec les nombreux échanges et les formes de sociabilité des quartiers. Les formes spécifiques de ressources populaires a aussi été bien analysé. De façon plus large, la consommation de tabac chez les personnes en situation précaire répond largement à cette logique, suivant l'analyse de Jeanne Constance et Patrick Peretti-Wattel (voir aussi ce billet sur les justifications):

Pour les fumeurs interrogés, la cigarette est le moyen par lequel on rappelle à soi et aux autres les règles essentielles d’une socialité souvent en péril. Le coût élevé de ce bien, le manque qu’il provoque lorsqu’il est difficile de se le procurer font de lui un pivot par lequel il devient possible de reconstruire les règles d’un lien social particulièrement ténu pour les personnes les plus précaires. Grâce au tabac, celles-ci peuvent ainsi tenter de se réinscrire dans une société qui tend à les exclure. On comprend dès lors pourquoi il est si difficile d’arrêter pour ces fumeurs. D’une certaine façon, leur dépendance au tabac n’est pas seulement physique ou psychologique, elle est aussi sociale.

Bref, deuxième élément de réponse à la question "que font les pauvres avec leur argent ?" : ils l'utilisent en partie pour maintenir des liens avec les autres, pour se garantir un minimum d'intégration, pour faire jouer certaines formes de solidarités... qui sont souvent autant de stratégie d'entretien de sa situation, quand il ne s'agit pas de question de survie, fut-elle aussi sociale que physique. La sociabilité, pour les plus pauvres, coûte cher - dans le cas de la cigarette, ce coût se supporte à la fois de façon pécuniaire et en termes de santé... Et pourtant, elle est incontournable : la sortie de la pauvreté apparaît improbable, le cancer des poumons est une menace éloignée dans le temps, mais l'isolement ou le rejet sont des réalités immédiates.

Voilà donc pour les dépenses des plus pauvres qui font toujours l'objet de soupçons d'immoralité. Une fois qu'on y regarde de plus près, on n'excuse peut-être pas, mais tout au moins comprend-t-on ce qui se passe - et peut-être peut-on se donner d'autres moyens d'agir... Mais, du coup, il y a d'autres dépenses sur lesquelles on peut également réfléchir... Dans ses travaux sur les ménages de classes populaires, Ana Perrin Héredia évoque ce que les offres de certains démarcheurs font au budget de ses enquêtées : abonnements internet vendus à des ménages sans ordinateur, matelas ou lits de mauvaise qualité vendu à prix d'or, etc. Encore des signes que les pauvres ne savent pas gérer leur argent ? La sociologue évoque plutôt la domination :

La façon dont les enquêtés (ré)agissent dans des situations de confrontation directe avec des vendeurs met en évidence les effets de la relation sociale sur la relation marchande et rappelle ce que signifie « choisir » dans ces conditions économiques et sociales. Les entretiens ont ainsi mis en exergue le fait qu’au cours de certaines transactions marchandes l’ascétisme et les règles de prudence économique que suivaient habituellement certains enquêtés semblaient s’effacer au profit d’attitudes apparemment davantage marquées par l’« hédonisme » et pouvant indiquer que, temporairement, ces consommateurs avaient cédé à la tentation de « se laisser aller » et de « se la couler douce ». Dans bon nombre de cas, ces changements d’attitude avaient lieu à la suite des sollicitations des nombreux vendeurs à domicile qui sillonnent le quartier.

Mélanie, par exemple, a, par le biais de ceux qu’elle décrit comme des « messieurs qui passent en blouse blanche », acquis un matelas qui rapidement « s’est complètement affaissé ». Garanti dix ans, elle l’a pourtant remplacé après cinq ans d’utilisation lorsque le même démarcheur est revenu pour lui proposer un « échange », qui lui a coûté 480 euros et alors même qu’elle n’avait pas programmé une telle dépense. Or, pour ce type d’achat, pourtant plus coûteux, et contrairement aux techniques élaborées qu’elle peut mobiliser habituellement, Mélanie n’a pas comparé les prix ni essayé de faire jouer la concurrence mais s’est laissée, pour une fois, convaincre par la démonstration (« ah oui, oui il m’a convaincue c’est sûr ! »). Ceux que Hoggart appelle des « bonimenteurs professionnels » savent recourir à des images-clichés et à des valeurs qui font sens pour les milieux populaires. Mais leur indéniable pouvoir de persuasion n’explique peut-être pas à lui seul que leurs clients s’écartent de leur ligne habituelle.

Professionnels de l'interaction sociale comme les démonstrateurs de foire qu'étudie Ronan Le Velly, les démarcheurs à domicile ne font jamais que profiter de la pauvreté d'autrui. Si l'on se demande où va l'argent des plus pauvres, il faut peut-être s'interroger sur à qui appartiennent les poches où il finit par tomber : ici des classes moyennes et des grandes entreprises, trop heureuses de trouver une population sur laquelle exercer quelques formes de domination - le coup de la blouse blanche, on connaît ça depuis Milgram - quand il ne s'agit pas plus simplement de rester très flou sur des contrats que l'on encourage à ne pas lire... surtout auprès d'une population pour laquelle on se doute que l'accès à la loi et à la justice n'est pas la chose la plus simple du monde.

Ce point est également évoqué, avec une tournure beaucoup plus forte, par Matthew Desmond. Celui-ci ne s'est pas contenté d'enquêter auprès des locataires victimes d'expulsion : suivant un bon vieux principe d'enquête, il a "suivi l'argent" et a tourné le regard vers les propriétaires. Le portrait qu'il en fait dans la ville de Milwaukee mérite que l'on s'y arrête. D'abord, loin de l'image du Donald Trump enrichi à coup de grandes opérations immobilières, il révèle l'existence d'une fraction des classes moyennes qui vit de la location d'un parc immobilier vétuste aux personnes les plus en difficultés. L'une des propriétaires qu'il met en scène dans son ouvrage, Sherrena, est une ancienne professeur des écoles reconverti dans l'immobilier. Elle mène son entreprise d'une main de fer, expulsant sans remord ceux et celles qui sont un peu en retard, dont les enfants posent problèmes, ou qui insistent un peu trop pour obtenir des réparations qu'elle n'est pas forcément pressée de faire.

Mais plus encore, Desmond note que c'est bien la pauvreté qui enrichit Sherrena. Son logement le plus vétuste est également le plus rentable. Les loyers qu'elle pratique sont élevés. C'est qu'elle profite, très concrètement, d'une population qui ne peut pas se loger ailleurs, moins parce qu'elle n'en a pas les moyens que parce qu'on ne la laisse pas aller ailleurs :

Quand les immeubles ont commencé à apparaître à New York au milieu du XIXe siècle, les loyers dans le pire ghetto étaient 30% plus élevé que dans les beaux quartiers. Dans les années 1920 et 1930, les loyers pour les habitations vétustes des ghettos noirs de Milwaukee, de Philadelphie et d'autres villes du Nord était plus élevés que ceux pour de biens meilleurs logements dans les quartiers blancs. A la fin des années 1960, les loyers dans les plus grandes villes était plus élevés pour les Noirs que pour les Blancs pour des logements équivalents. Les pauvres ne se concentre pas dans les quartiers en mauvais état parce que les loyers y sont moins élevés. Ils sont là - et c'est tout particulièrement le cas pour les Noirs pauvres - parce qu'ils y sont autorisés.
Les propriétaires des logements du bas du marché ne baisse généralement pas les prix pour satisfaire la demande et éviter le coût des impayés et des expulsions. Il y a des coûts à éviter ces coûts. Pour beaucoup de propriétaires, il est moins cher de supporter le coût d'une expulsion que de remettre leur bien en état. Il est possible d'économiser des coûts de maintenance si les locataires ont continuellement des loyers de retard (were perpetually behind). Et beaucoup de locataires propres ont continuellement des loyers en retard parce que leur loyer est trop élevé (p. 75).

Les loyers représentent, que ce soit aux Etats-Unis ou en France, l'un des postes budgétaires le plus important, et ce encore plus pour les plus pauvres. Ce que suggère ici Matthew Desmond, c'est qu'il y a bien là quelque chose qui explique la pauvreté des plus fragiles : une forme d'exploitation de leur précarité, qui permet aux classes supérieures et moyennes propriétaires des logements de capter une part considérable des revenus de ces catégories. Parler d'exploitation ne paraît pas trop exagéré car, comme dans le cas des démarcheurs à domicile, il ne s'agit pas de fournir un bien ou un service de coût élevé, mais de profiter d'une situation de difficulté pour fournir quelque chose que l'on sait de piètre valeur, d'extorquer même une forme de consentement. Or, il faut le noter, les enquêtés de Desmond tirent surtout leurs revenus de l'assistance publique. De là à y voir une façon pour certaines catégories de population de capter une part de la redistribution qui leur échappe...

Evidemment, les Etats-Unis ne sont pas la France. Peut-être l'exploitation par les loyers y est-elle moins forte de ce côté de l'Atlantique... Mais l'un des arguments qui préside à la baisse et, peut-être, à la suppression des APL est que cela conduira à la baisse des loyers. Et derrière, l'idée qu'un marché immobilier libéralisé serait plus efficace. Les économistes sont nombreux à défendre cette idée : avec moins de réglementation, les expulsions seront peut-être plus nombreuses mais si les gens retrouvent un logement plus facilement derrière, il n'y a pas de problème. Les Etats-Unis offrent un exemple parfait de cette prospective : le marché immobilier y est très libéralisé, et sa fluidité est importante. L'ouvrage de Matthew Desmond souligne que, quoi qu'ils en disent, les économistes n'ont peut-être pas bien compris comment fonctionne le marché immobilier, car cette plus grande fluidité ne s'est pas accompagnées de moindres difficultés pour se loger pour les plus pauvres, loin de là, et les conséquences sur la pauvreté en général ont été terribles : des ménages sans cesse déplacer, privés de leurs ressources locales, incapables de s'investir dans des quartiers où ils ne font que passer en attendant la prochaine expulsion... Et pour la France, il serait bon d'y jeter un coup d’œil pour savoir vers quoi on veut parfois s'embarquer.

Toujours est-il que pour répondre à ma question de départ, "que devient l'argent des pauvres ?", toujours sans souci d'exhaustivité, on peut dire qu'il y en a une partie non négligeable qui revient à ceux et celles qui savent exploiter la misère d'autrui. Alors que l'on braque le regard sur les dépenses des pauvres, laisser un peu de côté les dépenses volontaires et s'intéresser aux dépenses contraintes ne ferait pas forcément de mal au débat public. Il y a quelques très sérieuses questions à poser. Avec des réponses qui ne feront sans doute pas consensus. Mais ça vaut le coup d'ouvrir la discussion.

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La sociologie comme elle se lit

Il était inévitable que je m'intéresse à la collection Sociorama des éditions Casterman : des enquêtes de sociologie transcrite en bd, franchement, que demande le peuple ? Surtout quand le peuple en question se trouve devoir enseigner la sociologie et est toujours à l'affût de toute forme de vulgarisation qui permet de s'adresser à un public de profanes. J'ai donc lu les deux premiers volumes : Chantier Interdit au Public, adaptation d'un ouvrage de Nicolas Jounin par Claire Braud et La Fabrique Pornographique, adaptation de l'enquête de Mathieu Trachman, Le Travail Pornographique, par Lisa Mandel. Au-delà de leur richesse pédagogique, ces ouvrages donnent une occasion unique de voir la sociologie au moment où elle se lit : les dessinatrices doivent effet proposer une traduction - Latour likes it - du texte sociologique non seulement en images, mais aussi dans un format relativement court, percutant et non-académique. Cette opération de vulgarisation soulève quelques questions - auxquelles je n'ai pas forcément la réponse - quant à la sociologie et à sa nature.


Avant tout chose, je voudrais souligner le point suivant : ces bd sont excellentes et j'ai pris un grand plaisir à les lire. Plus encore, j'en conseillerais vivement la lecture - je l'ai déjà fait, d'ailleurs - y compris à des personnes intéressées par la sociologie, je les utiliserais volontiers comme supports pédagogiques pour faire mes cours, et, pour l'une d'entre elle, j'en demanderais très probablement l'achat par le CDI du lycée où j'enseigne (l'autre non, parce que je sens que certains parents d'élèves pourraient avoir une réaction peu enthousiaste - nous vivons une époque frileuse). Si je commence ainsi, c'est parce que je ne voudrais pas que l'on pense que les remarques que je vais faire par la suite sont des critiques du travail des sociologues et moins encore des bédéistes. C'est plus à une réflexion sur les modes, forcement divers, de vulgarisation de la sociologie que je voudrais inviter, et non à une critique de ceux et celles qui se lancent dans cette aventure, toujours difficile mais toujours nécessaire.


Ach, l'humour, c'est l'une des choses que je préfère... Surtout quand il sert à dessiner et à renforcer les barrières racistes

Autre précision d'importance : je n'ai pas lu les ouvrages originaux de Nicolas Jounin et Mathieu Trachman. Je me trouve donc dans la position du profane qui, intéressé par les questions traités mais ne voulant pas s'infliger la lecture d'un ouvrage académique, préfère un ouvrage de vulgarisation pour savoir de quoi il retourne. A la différence que j'ai quand même une certaine pratique du style académique et sociologique et des débats qui ont cours dans les champs. Du coup, il ne s'agit pas pour moi de juger la qualité de la traduction d'un ouvrage particulier en bd, encore moins de la qualité des deux enquêtes en question au travers de leur passage sous une autre forme, mais plutôt de m'interroger sur mes attentes en tant que sociologue lorsque je lis une telle traduction, sur ce que l'on retrouve de l'écriture et de l'enquête sociologique, et de ce que l'on ne retrouve pas.

Le signe le plus fort de cette opération de traduction est sans doute la narrativisation : chacune des deux bd propose un récit, mettant en scène des personnages précis, et finalement en petit nombre, que l'on suit du début à la fin. D'un côté, le ferailleur débutant Hassan qui arrive sur un chantier où il retrouve son ami Souleymane, un coffreur en intérim qui espère obtenir une embauche définitive. De l'autre, le vigile Howard qui fait ses premiers pas dans le porno amateur puis sur un tournage professionnel en embarquant avec lui sa copine Betty. Cette mise en récit existe aussi dans les écrits académiques, mais sous une forme différente : il ne s'agit ni du "récit historique" que l'on trouve dans certaines enquêtes, où l'on raconte par exemple la mise en place de tel dispositif ou de telle réglementation, ni le "récit d'enquête" où le chercheur se met lui-même en scène dans sa découverte du terrain comme fil conducteur de son argumentation. Ici, pas de chercheur à l'horizon et le récit se veut moins "historique" que "représentatif" ou "illustratif" : on est invité à penser que c'est ainsi que les choses se passent sur les chantiers de construction ou sur un tournage de film pornographique.

Le rôle de la sociologie est alors de fournir une caution scientifique au récit qui va se dérouler : le "d'après une enquête de" qui figure sur la couverture joue un rôle semblable au "tiré d'une histoire vraie" dont s’enorgueillissent certaines affiches de films. A ce propos, il m'est difficile de ne pas penser au film Fargo des frères Coen qui s'ouvre sur la mention "ceci est une histoire vraie"... alors que tout y est fictif, et que les réalisateurs n'ont jamais été très clairs quant à ce qui les a inspiré. Mais Joel Coen a fait remarqué : "If an audience believes that something's based on a real event, it gives you permission to do things they might otherwise not accept" ("si le public pense que l'histoire est basé sur un évènement réel, cela vous donne la possibilité de faire des choses qu'autrement il n'accepterait pas"). Je ne doute pas, bien sûr, que le travail des auteurs, bédéistes et sociologues, soit empiriquement valable. Mais de la même façon que le "ceci est une histoire vraie" place le public dans un certain état d'esprit et l'invite à une certaine lecture du récit, la mention "d'après une enquête de" invite à une lecture différente. Les mêmes récits, sans cette caution, seraient lus différemment. Cette simple phrase transforme les héros de l'histoire en autant de symboles : Betty n'est pas juste une "débutante" qui se lance dans le porno, elle devient la débutante, le modèle du déroulement d'une carrière typique d'actrice pornographique ; Hassan n'est pas juste un ferrailleur, il représente toute une immigration maghrébine et populaire en proie à la précarité et à l'exploitation, et qui se confronte au mode du bâtiment et aux générations précédentes... Il en va de même pour les personnages secondaires : de Tania, l'actrice trentenaire qui essaye de se reconvertir sans grand succès dans la réalisation à Amadeo, le chef de chantier que la pression de la hiérarchie oblige à être un monstre. Tous deviennent, pour le lecteur et par la grâce de la caution sociologique, des archétypes dont les paroles, les gestes et les caractérisations prennent une portée générale.

C'est là le premier usage de la sociologie qui est fait dans ces deux bds, et il n'est pas sans soulever quelques questions. La narrativisation impose en effet que le message, y compris le message proprement sociologique, ne soit pas formulé directement mais au travers du récit. Plutôt que de formuler la spécificité du travail des ouvriers du bâtiment, Claire Braud fait dire à un de ses personnages : "on peut dire qu'une bonne partie de notre savoir-faire consiste à travailler en ne respectant pas les règles de sécurité... tout en assurant la cadence ! ...Et sans se faire choper" (p. 67). Le lecteur aguerri à la sociologie du travail lit entre les lignes les problématiques sur le travail prescrit et le travail effectif. Mais la question se pose du statut de cette parole mise dans la bouche d'un ouvrier : tous les ouvriers partagent-ils cette définition ? Constitue-t-elle une définition collective et partagée subjectivement du travail sur les chantiers ? Ou faut-il y voir un résultat sociologique décrivant les tensions et les contradictions de l'organisation générale du travail dans ces situations ? Je pencherais plus pour la dernière solution, mais la forme du récit ne permet pas d'introduire facilement d'indicateurs textuels ou graphiques permettant de savoir dans quel sens le lecteur doit pencher.

La lecture "exemplaire" que l'on envie de faire du récit pose ainsi la question de la mise en contexte sociologique manquante. Lorsque Lisa Mandel fait dire à un réalisateur porno "le terme 'réalisateur' ne convient pas pour ce que l'on fait [...]. En fait, pour résumer notre métier, on se contente simplement, et ça n'a pas d'autre prétention, de mettre en images les fantasmes des gens" (p. 44-48), tous les réalisateurs sont-ils d'accord ? N'y a-t-il pas des réalisateurs qui investissent leur travail de questions politiques, éthiques, esthétiques ou autre ? S'agit-il de l'idéologie professionnelle dominante ? De la position modale ? Ou d'un régime de justification que les réalisateurs peuvent être amenés à mobiliser dans certaines interactions ? Mathieu Trachman donne certainement la réponse - ou effectue à tout le moins un choix théorique quant à la façon de traiter un tel discours. Le texte sociologique "classique" permet - et même, normalement, commande - de dire quelle est la représentativité des données, comment on la construit, comment on la fait jouer. Mais le cadre du récit, surtout court, ne permet pas de traiter cette question, et, en même temps, suggère une réponse : celle de prendre le propos d'un réalisateur - peut-être un extrait d'entretien ? - pour argent comptant. La question qui se pose est ici celle de la représentativité du récit : comment peut-on garantir au lecteur la fidélité de ce que l'on raconte à la réalité que l'on entend travailler ? Comment dire, uniquement par les moyens de la narration, que tel personnage ou tel propos est vraiment représentatif ? Ce n'est certainement pas impossible, mais il y a des moyens discursifs à mobiliser, ou à inventer.

Le problème s'approfondit encore dans des cas où le lecteur peut avoir envie de soulever cette question de la représentativité alors que ce n'est pas elle qui est en jeu. Claire Braud met ainsi en scène un chef de chantier, Amadeo, étendu sur un divan et expliquant les exigences de son métier : il dit combien il regrette de devoir être "pas très sympathique", de "gueuler tout le temps", "d'instaurer un climat un peu de terreur", en ajoutant "c'est un pouvoir que l'on devrait pas avoir... parce que l’intérimaire... il a faim...". Le patron de sa PME sous-traitante le rejoint alors sur le divan, conscient de la fragilité des intérimaires mais soulignant que "le seul critère valable pour les grandes entreprises [c'est] le prix le plus bas" (p. 78-80). Bref, des personnages conscients de la souffrance et de l'injustice de la situation mais désarmés face à elle. On pourrait se demander : "est-ce représentatif ? Tous les chefs de chantiers, tous les sous-traitants, tous les patrons sont-ils conscients de ce problème ? N'ont-ils que de bonnes intentions qu'ils ne peuvent réaliser à cause d'un système qui les dépasse ?". Sans doute pas. Mais, en fait, cela n'a guère d'importance : cet extrait d'entretien - je suppose que c'en est un - nous permet de comprendre qu'il n'y a nul besoin de méchanceté ou de mépris pour les intérimaires chez ceux qui les emploient et les encadrent pour que leurs conditions soient si dures. Cela permet de rejeter certaines explications trop évidentes, et de recadrer le propos à un niveau plus élevé : celui des mécanismes, notamment organisationnels, qui produisent la précarité des intérimaires. Cela pourrait être explicité dans un texte sociologique "classique". Dans une narration, le risque existe que le lecteur passe à côté, occupé à savoir si tous les chefs de chantiers sont vraiment sympas au fond.


La demande : s'agit-il d'un compte-rendu de la façon dont elle évolue ou de la façon dont les acteurs la perçoivent ?

Les deux auteures prennent cependant quelques libertés avec les formes les plus classiques du récit précisément pour essayer de rendre compte de certaines spécificités du discours sociologiques. Lisa Mandel intercale ainsi un monologue d'une actrice pornographique qui s'emploie à réfuter ce qu'un acteur vient tout juste de dire, à savoir que si les femmes deviennent actrices, c'est que "souvent la fille, tu vois, elle a subit des trucs, des viols, des abus" (p. 26). Ce monologue débouche sur une page où l'actrice se trouve au-devant d'un groupe de femmes de tous âges et conditions et rappelle les résultats d'une enquête de l'Ined et l'Inserm en 2008 qui montre, entre autres rappels, que "16% des femmes ont subit des rapports sexuels forcés ou des tentatives de rapports sexuels forcés au cours de leur vie, 59% d'entre elles ont subi ces faits avant 18 ans" (p. 32). Le dessin se fait ici plus symbolique et le texte, même placé dans des bulles, ne ressemble plus ni à un dialogue ni à un extrait d'entretien, mais à un texte scientifique bien plus classique. Le récit précédent - deux acteurs pornos discutant entre eux des actrices - sert alors à amener ce moment en soulignant le sexisme inhérent aux explications spontanées. La narration permet alors de donner une force de conviction plus grande à des résultats quantitatifs qui, lu dans un texte "classique", auraient peut-être eu moins d'impact sur le lecteur. Le fait que certains événements arrivent à des personnages auxquels on s'est attaché les rend d'autant plus dérangeants. C'est notamment le cas lorsque l'on voit une actrice forcée d'accepter une pratique sexuelle par un réalisateur qui lui crie dessus et menace de changer son contrat... plus encore lorsque ce même réalisateur décide à la dernière minute de rajouter une scène au film avec la dite actrice, scène dans laquelle il jouera lui-même, parce qu'il "aime pas payer les gens pour rien" (p. 154)... la différence avec le viol devient alors pour le moins problématique, et cette question n'interrogerait pas de la même façon le lecteur par un simple compte-rendu sociologique. De la même façon qu'un récit factuel sur la pêche à la baleine ne remplacera jamais Moby Dick.


Rupture de la narration pour faire passer un propos proprement sociologique.

Claire Braud use d'un dispositif différent en intercalant, au sein de son récit, des sortes d'interviews de certains acteurs : responsable d'agence d'intérim, médecin du travail, chef de chantier... Ceux-ci apparaissent sur leur lieu de travail ou sur un divan, et semblent s'adresser directement au lecteur/intervieweur, comme ils le feraient dans un documentaire filmé. On est plus proche, alors, des extraits d'entretiens que peut mobiliser le sociologue dans le corps de son texte. Et ils sont utilisés, finalement, dans une perspective proche : ils suscitent de l'empathie ou au contraire de l'antipathie, de la colère et de l'indignation chez le lecteur. Lorsqu'une responsable d'agence d'intérim dit "des Maghrébins en manœuvre, y'en a quelques-uns. Moi, j'en prends pas [...]. Ce sont des gens qui veulent pas faire grand-chose et qui veulent gagner beaucoup d'argent. [...] N'étant pas raciste, hein, mais il y a des races que je prends pas. Les Turcs par exemple, je n'en prends pas. C'est pas une question de racisme, mais je les connais trop bien, quoi", le lecteur a toutes les chances de se sentir bien légitimement choqué. Ces extraits servent ainsi ce qui apparaît comme le propos central de l'ouvrage : la dénonciation de la situation plus que précaire des intérimaires, de leur exploitation, de leur souffrance. Je ne doute pas que l'ouvrage de Nicolas Jounin peut se lire également pour une telle dénonciation, mais la bande-dessinnée permet ici, par la narration et l'adoption par endroit de la forme familière du documentaire, de donner à celle-ci une force toute particulière. On ressort de la lecture proprement révolté.


"Je suis pas raciste, mais..." ça a quand même des conséquences

Ainsi, ces ouvrages tirent du côté de l'enquête sociale, que ce soit sur les chantiers de construction ou sur les tournages pornographiques, avec toute la portée critique que celle-ci peut avoir. Ils rendent compte d'un lieu, d'un espace, d'une activité, ils dévoilent des choses que l'on n'a pas l'habitude de voir, et ils nous apprennent ce qui s'y passe. Le sociologue apparaît alors, selon la formule de Robert E. Park, comme "un journaliste avec du temps" - de façon intéressante, Park était journaliste avant de devenir le fondateur de la première école de Chicago. Cette mise en scène de l'enquête sociologique n'est d'ailleurs pas exclusive à la forme bd : c'est finalement proche de ce que remarquait Gérard Mauger à propos de l'ouvrage de Fabien Truong, Jeunesses françaises. Il notait alors :

Cette mise en forme littéraire de « thèses » sociologiques répond sans doute à des fins de pédagogie politique : il s’agit, en effet, de dévoiler pour un public aussi large que possible l’« envers » – « la minorité du meilleur », comme disent Elias et Scotson – de ce que donnent à voir la plupart des mises en scène de « la banlieue » et, plus spécifiquement, des « jeunes de banlieue » souvent réduits au personnage médiatique de « la caillera » (« la minorité du pire »).

L'ouvrage de Stéphane Beaud, 80% au bac... et après ? (sans doute l'un de mes bouquins préférés, soit dit en passant) emprunte aussi pour partie à cette stratégie de présentation, en mettant en scène et en travaillant sociologiquement la relation d'un petit groupe d'enquêtés au chercheur, qui agit aussi comme leur ami. Plus loin dans le temps, le très classique et toujours très recommandable Street Corner Society de William Foote Whyte, avec ses longs récits de partie de bowling et des relations tendues entre les "gars de la rue" et les "gars de la fac", souligne que l'on s'inscrit là dans une tradition loin d'être illégitime.

Pourtant, cette stratégie de narrativisation se paye d'un coût : celle de l'effacement d'une partie de ce qui fait le propre de la sociologie et du travail du sociologue. A la p. 4 de La Fabrique Pornographique, on trouve une présentation de l'ouvrage qui se termine ainsi :

Le scénario original et le trait mordant de Lisa Mandel poursuivent [l'approche de Mathieu Trachman], ni dénonciatrice, ni complaisante. L'analyse du travail pornographique, loin du voyeurisme, offre un éclairage singulier sur les logiques capitalistes de la commercialisation du sexe et de la production des différences de genre.

Mais dans le cours du récit, on ne rencontrera nulle part les notions de "logiques capitalistes" (et donc de ce qu'est le capitalisme, de comment le récit se situe par rapport à lui), de "commercialisation" (qu'est-ce qui est vendu exactement ? que désigne ce processus ?) ou même de différences de genre... Du moins pas de façon explicite, directe. La question de la façon dont l'étude de la pornographie peut, par exemple, conduire à mieux saisir la façon dont nous appréhendons les différences entre hommes et femmes, les enjeux mêmes de la notion de genre, ce qu'elle éclaire des faits présentés et comment elle en change la perception n'est pas abordé, puisque le cadre du récit ne le permet pas. De même, si l'ouvrage de Claire Braud met en scène des personnages clairement racistes et montrent même la constitution de groupes raciaux au sein des chantiers (les manœuvres sont tous des Noirs, les Arabes sont ferrailleurs, les Français et les Portugais sont chefs...), il ne peut ni mobiliser ni interroger la notion de "race" en sociologie, la façon dont ces catégories sont produites, etc. Ce sont en fait les notions sociologiques qui ne sont pas reprises dans le cadre de ces récits. Or, ces notions produisent des effets de connaissances non-négligeables : parler, ici, de "genre" ou de "race" transforme la lecture que l'on peut avoir de ce qui est rapporté. Ces termes autorisent aussi à faire le lien avec d'autres domaines, d'autres terrains, d'autres champs que ceux qui sont explicitement étudiés : ils permettent de désingulariser ce que le récit singularise. Le porno n'est pas le seul lieu où il y a des inégalités de genre, et la façon dont elles y sont construites, notamment au travers des carrières - encore une notion sociologique qui a des effets de connaissances - n'est pas forcément si différent de ce qui se passe ailleurs... ou, lorsque c'est différent, cela nous permet de mieux comprendre l'ensemble de la formation de ces inégalités. De même, les opinions racistes ne sont pas propres au secteur du bâtiment, qu'elles y prennent une force particulière et explicite, qu'elles y aient des conséquences incontestables interroge bien au-delà de ce seul secteur. C'est là un apport important de la sociologie, et le moment où elle se distingue de l'enquête sociale strictement dites. Ces notions et la façon dont elles s'inscrivent dans des champs de recherches sont ce qui fait que la sociologie est une activité bien plus collective qu'individuel : chacun apporte un élément qui, mis en relation avec le travail des autres, permet de faire avancer, bon an mal an, le schmilblick. La science quoi.

Différentes carrières, en fonction de différentes ressources, dont le genre

On perd aussi autre chose à la narrativisation : la présentation des conditions de l'enquête, jusqu'à dans ses dimensions les plus simples, comme le nombre de personnes interrogées, les dates des observations, etc. L'effacement de la personne du sociologue en tant que chercheur signifie aussi l'effacement de l'enquête comme acte. Le lecteur est donc invité à croire le scientifique sur parole. C'est un problème pédagogique ancien : faut-il présenter les résultats de la science - la "science froide" - ou faut-il au contraire montrer la science en train de se faire - la "science chaude" ? Les enseignants se confrontent souvent à ce problème, et ce dans toutes les disciplines. Il n'y a sans doute pas de réponses tranchées, et je gage que beaucoup d'enseignants font parfois l'un, parfois l'autre, en fonction des moments, des savoirs à enseigner ou des publics. Le choix des auteurs s'est ici clairement porté sur la première solution.

L'autre stratégie est-elle possible en bande-dessinée ? Il me semble que oui. C'est ce que font notamment LM et NOP sur leur blog Emile, on bande ? - enfin, c'est ce qu'ils font quand ils mettent à jour (oui, j'aime bien mettre la pression aux gens pour qu'ils nourrissent leurs blogs... Hein ? Quoi ? Mon rythme de publication ? Je vous entends très mal, je blogue sous un tunnel). Dans la traduction en bd de son mémoire sur les maisons de retraites, on trouve bien NOP en tant que personnage qui présente son travail, les conditions de son enquête et ses résultats. Idem dans la présentation de sa thèse en cours sur les auteurs de bd. Cela permet non seulement de parler de l'enquête en tant que telle, mais aussi d'introduire notions, cadres théoriques, et autres éléments bibliographiques qui font le sel de la vie d'un sociologue, et son apport propre au débat.

Deux façons de vulgariser la sociologie donc. Comme je le disais au début de ce billet, je ne suis pas sûr de savoir laquelle est la meilleure, ni même s'il y en a une meilleure. Elles mettent par contre en jeu des représentations différentes du métier de sociologue et de ce qui fait le propre de son apport. Tirer la sociologie vers l'enquête sociale par le biais de la narrativisation a une incontestable efficacité pratique, mais a aussi un prix. Que ce soit cette lecture de la sociologie qui ait été sélectionné pour une collection de bd vulgarisant la sociologie dit peut-être quelque chose des attentes vis-à-vis des chercheurs... ou, tout au moins, de la façon dont on peut être lu. Reste que tous les travaux de sociologie ne sont pas, du coup, également susceptible de recevoir une telle publicité : les enquêtes quantitatives sont, par exemple, plus difficiles à transformer en récit - même si ce n'est pas impossible. Idem pour ceux qui ont moins prétention à dévoiler des scènes sociales habituellement dissimulées au yeux du public. Reste à savoir quels effets exercent la diffusion de la sociologie sur sa pratique.

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Joyeux Noël (sous condition de ressources)

C'est Noël, et la chasse aux pauvres continue. Le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône a décidé de verser cette année sa prime de Noël aux bénéficiaires du RSA sous forme de bons d'achats pour des jouets. "Car la prime n’était pas forcément utilisée pour l’enfant" nous dit une responsable. Ce pourrait être anecdotique - après tout, il ne s'agit jamais que d'une prime de 50€, pas de la prime de Noël étatique - si ce genre de proposition ne revenait régulièrement sur le tapis politique : verser les aides "en nature" ou, tout au moins, d'une façon qui évite aux pauvres de les détourner de leur destination officielle. Car derrière, il y a cette idée finalement très répandue : les pauvres sont pauvres parce qu'ils gèrent mal leur argent.

Fréquentant depuis un temps certain les salles des profs, il n'est pas rare que j'y entende l'une ou l'autre allusion à ce gamin doté d'un téléphone portable dernier cri ou de baskets à la mode alors que ses parents sont notoirement au chômage, ou pauvre, ou précaire, ou dans la dèche, quelque soit l'expression que l'on utilise pour les désigner. Miroir de la décision du Conseil départemental : les pauvres sont autant condamnés lorsqu'ils "gâtent" (entendez : "pourrissent") leurs enfants que lorsqu'ils ne le font pas au moment où l'on voudrait qu'ils le fassent. Les pauvres, finalement, auront toujours tort. De là à penser qu'à la précarité économique se rajouterait une certaine domination...

Mais n'allons pas trop vite en besogne. Revenons d'abord sur cette idée : les pauvres gèrent mal leur argent. N'a-t-elle pas quelque chose d'évident ? Après tout, c'est dans les catégories populaires que l'on rencontre le plus de personnes en situation de sur-endettement. Et puis, on imagine bien que des personnes peu qualifiées, gavées de télévision et de mass-médias débilitants, aient quelques difficultés à équilibrer un budget. C'est tout juste si on ne les imagine pas, l'un en marcel ouvrant une bière devant les Anges de la Téléréalité ou Confessions intimes, l'autre en djelaba, articulant à peine trois mots de Français... comment pourraient-ils s'en sortir ? Coincées entre les Bidochons et le racisme ordinaire, les représentations courantes, y compris dans une certaine presse "subversive", des classes populaires nous invitent facilement à accepter cette idée.

Alors, gèrent-ils si mal que cela, ces pauvres ? La sociologue Ana Perrin-Heredia a consacré sa thèse à la gestion du budget dans les classes populaires, et ce sur la base d'une ethnographie particulièrement fine d'une "zone urbaine sensible". Considérons le cas d'une de ses enquêtées, évoqué dans cet article. Chaque année, Mélanie ne paye pas son loyer du mois de décembre. Mauvaise gestion ? Pas du tout. Elle sait qu'elle pourra attendre la lettre de rappel du mois suivant et, en décembre, il y a des dépenses plus urgentes et que l'on ne peut repousser : les cadeaux des enfants... En Janvier, elle payera deux loyers et se "serrera la ceinture". Comme on le voit, ce n'est pas une erreur de gestion, mais au contraire une connaissance fine et une maîtrise des règles du jeu - combien de lettres de rappels on recevra, quels délais on peut s'autoriser... C'est pour la même raison que Mélanie préfère les chèques aux virements automatiques ou refuse de mensualiser sa taxe d'habitation : ces "erreurs de gestion", au regard d'un certain idéal des classes moyennes et supérieures, sont pour elle les conditions pour disposer de quelques marges de manœuvres.

Marges de manœuvres toutes relatives certes, car c'est bien la contrainte qui structure le rapport à la consommation de Mélanie et des autres enquêté.e.s d'Ana Perrin-Heredia. Mais elle apparaît comme étant bien peu la conséquence d'une mauvaise gestion. Au contraire, à voir comment ces femmes - car la gestion du budget est ici une activité bien féminine - parviennent à gérer leur situation, c'est un véritable "travail financier" (moneywork) qui apparaît : on guette en permanence les "bonnes affaires" et les promotions, on inspecte sans relâche les étiquettes pour comparer les prix ou les dates de péremption, et, souvent, on gère des stocks, que ce soit des stocks de nourriture - le congélateur est un allié précieux - de produits ménagers ou de quoique ce soit d'autres. Autant de pratiques qui demandent des capacités de calculs et de prévision que je ne suis pas sûr que la plupart des classes moyennes et supérieures mettent en œuvre au quotidien... Pour rester sur la question des jouets, la même Mélanie explique ainsi comment elle se constitue une "armoire aux trésors" avec des cadeaux trouvés en promotion "pour si des fois la souris elle passe ou si y'a un anniversaire d'un copain". Une façon aussi de faire face à la pénurie : on pourra continuer à offrir même si la situation financière se dégrade un peu plus...

On se rend compte, avec ces exemples, que la contrainte à laquelle font face les membres des classes populaires n'est pas seulement financière, comme l'analyse Ana Perrin-Heredia dans cet autre article. Il faut y ajouter une contrainte "interactionnelle" ou "sociale". Faire des cadeaux aux enfants à Noël est quelque chose de plus urgent, de plus essentiel finalement, que le respect des engagements contractuels, à rebours des conseils de "bonne gestion" dispensés auprès des classes populaires par les organismes spécialisés (CAF, travailleurs sociaux, associations spécialisées...). Alors que ces ménages font preuve souvent d'une véritable virtuosité dans l'ascétisme, il y a des dépenses "déplacées" d'un point de vue extérieur que l'on se permet parce que leur signification symbolique est forte. Suivons un autre cas, celui de Malika qui sait pourtant si bien éviter les "coups de folie" qu'elle évite purement et simplement de s'approcher des magasins qui pourraient la tenter :

De même, Malika a pu s’autoriser des dépenses « futiles » (là aussi toujours modérées) comme, par exemple, lorsqu’elle s’est endettée auprès d’un de ses frères (à hauteur de 800 euros) et a utilisé l’intégralité de la prime de naissance de son dernier-né pour s’acheter notamment une chambre avec un grand lit et une armoire.
Pour comprendre, cette « folie », c’est-à-dire le fait qu’alors même que Malika fait preuve d’une extrême rigueur dans toutes ses dépenses, elle ait pu réaliser un tel achat, il faut l’envisager comme une « consommation de prestige » pour ces femmes musulmanes, une dépense à laquelle « l’individu ne peut se soustraire que s’il renonce à la fréquentation de ses semblables, à son appartenance au groupe en tant que tel »  [Elias]. Les entretiens ont en effet montré l’attachement de la plupart d’entre elles pour ce bien, à l’instar de ce qu’exprime Kaoutar : « Je lui dit [à son mari] : “ça fait treize ans de mariage, je rêve d’avoir une chambre comme tout le monde !” et pour lui c’est pas important ! »
La chambre à coucher apparaît alors comme un marqueur distinctif d’un certain statut social au sein de ce groupe. Ce type de bien révèle l’enjeu non économique (réputation, honneur, honte, etc.) de l’accès à l’économie : la dépense n’est pas seulement un système de classement dans un ordre économique mais bien un système de classement dans un ordre symbolique. Et il en va ainsi de nombre d’achats, en particulier ceux destinés aux enfants, comme les vêtements et les chaussures de marques ou, plus quotidiennement, les goûters destinés à être consommés dans la cour de récréation, c’est-à-dire au vu et au su de tous.

Ce n'est pas que les classes populaires se laissent endoctriner par les sirènes trop séduisantes du capitalisme, de la télévision et de la consommation à outrance, comme le voudrait une lecture misérabiliste fort séduisante pour ceux qui cherchent la distinction. Il s'agit plutôt, au travers de consommations volontiers somptuaires, de refuser sa situation de dominés, de perdant de l'ordre social, et d'affirmer que l'on vaut mieux que cela. "Y’en a qui regarde le prix au kilo moi j’en suis pas encore arrivée à ce point-là..." dit Christine, l'une des enquêtées les plus pauvres rencontrée par Ana Herrin-Peredia. D'autres peuvent refuser d'aller dans les magasins de hard-discount. Ou se permettent des "coups de folie" quitte à prendre des risques... Cette "folie" n'apparaît finalement pas si "folle", et se contenter de les rappeler à la raison (raison de classe qui plus est) serait oublier les contraintes qui pèsent sur ces vies et sur ces choix.

C'est donc qu'au final, les pauvres ne sont pas pauvres parce que mauvais gestionnaires. Ce qui apparaît, aux membres des classes plus favorisées, comme des "erreurs de gestion" relève en fait soit de pratiques d'adaptation à la pauvreté - que bien des personnes plus favorisées s'avèreraient incapables de mettre en œuvre... - ou comme des pratiques d'adaptation (et de refus) de la disqualification sociale. Si on veut trouver une raison à la pauvreté, on ne pourra pas faire l'économie de s'interroger sur la domination et les rapports entre classes. Il faudra bien se demander pourquoi certains ne retirent pas de leur travail de quoi vivre décemment, ou pourquoi certains ne pouvant travailler sont condamnés à la survie... Et à côté de cette domination toute économique, il ne faudra pas en oublier une autre, plus "interactionnelle" ou "sociale".

Somme de ces deux dominations, bien des ménages enquêtés ont acheté des services dont ils n'ont tout simplement pas besoin comme un abonnement télévision-téléphone-Internet... sans ordinateur. Les démarcheurs fondent sur ces populations comme sur des proies faciles, les poussent au "coup de folie" et profitent ainsi de ce qui ressemble quand même fichtrement à une exploitation économique. Mais là encore, cela n'a grand chose à voir avec des "erreurs" de gestion, résultats d'une simple asymétrie d'information que l'on pourrait régler en étendant les délais de rétraction. Confrontés à des vendeurs aux allures et aux discours d'experts, leur assurant une "affaire exceptionnel" et s'impatientant volontiers s'ils tentent de lire un contrat écrit dans un vocabulaire hérmétique, les membres des classes populaires sont renvoyés à leur proverbiale incompétence économique, qu'ils en sont venus eux-mêmes à tenir comme évidente. Dans le rapport marchand, c'est-à-dire dans la rencontre avec le vendeur, les classes populaires sont ainsi placées en position de faiblesse non pas par une incapacité à gérer leur argent mais par leurs difficultés à rejeter les injonctions économiques et sociales qui leur sont faites :

En définitive, le rapport à la dimension sociale de la contrainte économique peut se définir comme la manière dont les individus se sentent autorisés ou non à résister aux pressions sociales exercées à leur encontre pour qu’ils consomment d’une certaine manière, en augmentant leurs dépenses ou, au contraire, en les ajustant à leur revenu. Ce serait donc dans la manière d’accepter ou, au contraire, de lutter contre les effets d’imposition contenus dans la dimension sociale de la domination économique que résiderait l’une des clés de bien des variations de la structure de consommation de ménages aux caractéristiques économiques apparemment similaires. Il devient ainsi possible de penser autrement les « tentations » auxquelles cèdent, parfois, les plus démunis économiquement, quitte, aux yeux de certains accompagnateurs budgétaires, à aggraver leur situation économique.

Revenons à la proposition de verser tout ou partie des aides sociales "en nature", ce terme englobant les bons d'achat dont la destination est prescrite. A la lumière des travaux ici présentés, il devient claire que, comme d'autres propositions, elle est une mauvaise solution à un mauvais problème. Appuyée sur l'idée que les pauvres sont pauvres parce qu'ils gèrent mal leur argent, elle ne peut que passer à côté des véritables enjeux : l'étendue des inégalités, la faiblesse des salaires, le chômage, la misère, l'exploitation économique... Mais en outre, c'est une solution qui pourrait bien n'être rien d'autre que nuisible : en renvoyant à la figure des pauvres leur soi-disante incompétence économique, elle est de nature à renforcer une domination sociale, un ensemble de socialisation qui les désarme dans les interactions marchandes... et les conduit, théorème de Thomas oblige, se retrouver dans des situations encore plus précaires, jusqu'au sur-endettement. Charmant cadeau de Noël que l'on propose aux plus démunis : le message que, malgré leurs efforts quotidiens, ils demeurent par nature incompétent... et seuls responsables de leur pauvreté.

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Is "Expat" the New White ?

En Mars dernier, au moins cinq personnes différentes m'ont envoyé un article du Guardian se demandant "pourquoi les Blancs sont des expatriés alors que les autres sont des migrants ?". Celui-ci a suffisamment retenu l'attention pour faire l'objet de quelques recensions et traductions en français : dans l'Express, dans Courrier International, sur le site Les Mots Sont Importants, sur Slate, sur le site Jeune Afrique. J'en oublie sans doute. La critique du racisme qui se cache derrière la distinction "expatrié/migrant" est un point de passage obligé de toute réflexion sérieuse sur les migrations internationales. Mais appeler, comme le fait l'article, à remplacer "expat" par "migrant" n'est pas une attitude aussi critique que l'on pourrait le croire.

L'article du Guardian, écrit par le militant Mawuna Remarque Koutonin, présente une réflexion assez proche de celle dont je suis parti, il y a [chiffre indécent] ans, au moment où j'ai eu l'idée de mon sujet de thèse : quand on parle des "expatriés", on ne fait que parler de migrants sous un autre nom, et on refuse donc de traiter de la même façon des cas a priori comparables. Et ce, dit Koutonin, pour des motifs racistes :

Les Africains, les Arabes, les Asiatiques sont vus comme des immigrés. Les Européens sont des expatriés car ils ne sont pas considérés comme étant au même niveau que les autres. Ils sont supérieurs. « Immigré » est un terme qu’on réserve aux « races inférieures » [Traduction : Nelly Dupont pour LMSI].

Le terme "expatrié" serait ainsi un terme raciste euphémisé, l'héritage d'une idéologie supremaciste et le produit du système raciste. L'article sonne incontestablement juste. En France, alors que l'on parle d'"expatriés" pour désigner nos ressortissants installés à l'étranger, le terme "immigrés" est devenu une façon délicate de désigner les racisés, et ce jusque dans les épreuves scolaires. La réflexion est somme toute classique, mais elle est présentée avec une efficacité implacable qui explique beaucoup du succès de l'article.

Remarque juste, mais quelque peu incomplète. Certes, la dimension raciale est importante dans l'usage du terme "expatrié", mais elle est loin d'être la seule. Au moment où je réfléchissais à mon projet de thèse, c'était plutôt des différences de classes que j'avais en tête : les "expatriés" désignent les migrants riches/qualifiés, les "immigrés" les migrants pauvres/non qualifiés. Et il faut y ajouter une dimension genrée : comme le notent Daphnee Berry et Myrtle Bell, la figure de l'expatrié se conjugue d'abord au masculin. "Expat" n'est pas un euphémisme pour dire "Blanc", mais plutôt pour dire "homme blanc de classe supérieure"...

D'une façon générale, c'est tout le vocabulaire des migrations qui repose sur la hiérarchisation. La chercheuse Adele Jones résume ainsi les différences d'appréhension entre les différentes migrations :

For example, the British engineer working for a multinational oil company in Trinidad is a British expatriate and the French man in his Dominican tax haven a tax exile; these constructs signify outsider but not inferiorized other. However, the female factory worker from Aruba who migrates to Holland to work is constructed as other and is inferiorized.

Résumer la distinction "expatrié/migrant" à un héritage de l'idéologie supremaciste ou même à la hiérarchisation des races, même euphémisé, est incomplet. Cela efface non seulement les autres dimensions en jeu, mais cela oublie en outre que les expatriés sont eux-aussi "altérisés", c'est-à-dire considérés comme "autres" mais d'une façon bien différente des "migrants". Si pour ces derniers, l'altérité est un stigmate, celle des "expatriés" est valorisée ou célébrée comme un enrichissement. Les "expatriés", en fait, ne s'opposent pas seulement, au plan idéologique, aux "immigrés", mais aussi aux "locaux". Dans les entretiens que j'ai mené, mes "expats" se situent beaucoup plus souvent par rapport aux "Franco-Français" qu'aux autres migrants. On peut ainsi comprendre l'empressement qu'il y a à faire parler les Français de l'étranger pour justifier à peu près n'importe quoi au plan politique.

Si on peut enrichir ainsi l'analyse, les remarques de Koutonin n'en sont pas pour autant invalidées, et l'on peut partager son irritation à voir cette distinction bien artificielle inscrite dans notre langage. Son invitation à nous débarrasser de ces croyances reste parfaitement compréhensible. Pour cela, il propose de lutter au niveau du vocabulaire :

La plupart des Blancs nient le fait qu’ils bénéficient des privilèges d’un système raciste. Et pourquoi pas ? Mais il est de notre responsabilité de pointer et de leur nier ces privilèges tout droit hérités d’une idéologie suprémaciste dépassée. La prochaine fois que vous voyez un de ces expats en Afrique, appelez-le immigré comme tout le monde. Si cela le heurte, il peut bien faire des bonds et en rester là ("they can jump in the air and stay there"). Mais la déconstruction politique de cette représentation surannée du monde doit se poursuivre.

Le problème est le suivant : il est en fait peu probable que les "expats" s'en sentent démesurément outrés. Il est même tout à fait probable qu'ils s'en fichent. Parmi mes enquêtés "expats", certains se qualifient spontanément de "migrants" ou d'"immigrés". Toujours avec un sourire en coin cependant : ils savent qu'ils ne sont pas comme les autres "immigrés" dont on parle dans les médias, et quand ils me parlent, ils savent que je sais... Travaillant sur une population encore plus aisée que la mienne, Anne-Catherine Wagner rapportait ces propos, extraits d'un entretien avec un cadre dirigeant étranger "heureux de ne pas être un immigré en France" :

C'était pareil en Bavière. J'ai trouvé les gens très aimables, très simples. Il n'y avait pas de problème parce que je n'étais un pas un "gastarbeiter", c'est-à-dire un Grec ou un Turc [rire]. Je plaisantais, je disais "je suis un gastarbeiter dans votre pays". On me répondait "Oh, non monsieur (Alland), vous n'êtes pas un gastarbeiter, vous êtes anglais !". Peut(être une question de couleur, d'origine...

L'humour, on le comprend, lui permet de s'appliquer le terme de gastarbeiter (littérallement "travailleur invité", un terme encore plus stigmatisant que notre "immigré") tout en le mettant à distance. Un autre, Autrichien vivant en France, peut dire : "Après tout je suis un immigré ! [rire]. Mes plus chers amis ne se privent pas de me le rappeler, ils m'appellent quelquefois leur travailleur immigré préféré". Les "expats" peuvent bien s'appeler eux-mêmes "migrant" ou "immigré", ils savent qu'ils ne sont pas comme les autres, et qu'ils ne seront de toutes façons pas traités comme les autres.

Pire encore : les "expats" pourraient même trouver appréciable d'être renommés "migrants" (surtout qu'ils resteront quoi qu'il en soit des "migrants qualifiés"). Je ne compte plus le nombre de mes enquêtés qui m'expliquent qu'ils ne sont pas "comme les autres expatriés", que eux ont fait de vrais efforts pour découvrir leur pays d'accueil, pour s'y intégrer, etc. Le terme "expatrié" a ses propres stigmates, même s'ils sont infiniment plus faciles à supporter que ceux des "immigrés". Etre des migrants "comme les autres" validerait, pour bon nombre des "expats", la présentation idéologiques qu'ils se donnent d'eux-mêmes : celle d'aventuriers courageux parti à la découverte de l'inconnu. C'est ce que révèle , par exemple, ce billet d'un blog du Wall Street Journal, que cite d'ailleurs Koutounin : se demandant qui est un "expat" à Honk-Kong, il conclue qu'être "expat", c'est vivre entre deux mondes, toujours mobile autrement dit :

My recent decision to extend my Hong Kong visa, paving a path toward eventual permanent residency, anchors me to a city that itself floats between East and West. Maybe that’s what an expat is today: not a foreigner, not a sojourner, but someone who lives between worlds.

La critique du vocabulaire, pour utile et nécessaire qu'elle soit, touche ici ses limites. Loin de constituer un acte de critique sociale et politique fort, elle prend le risque, si on reste de là, de renforcer l'idéologie que l'on voulait combattre.

Il est pourtant possible de perturber les discours dominants de façon beaucoup plus efficaces. Les "expats" se présentent et sont présentés comme particulièrement "mobiles", et cela est, comme l'analyse Zygmunt Bauman, au fondement de leur pouvoir ? Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Si la mobilité implique, comme le dit Ernest Burgess, "changement, expérience nouvelle, stimulation" et se distingue donc du simple déplacement, celui que vous effectuez par exemple tous les jours pour aller au boulot, alors les "expats" que j'ai interviewé sont pour bon nombre d'entre eux bien peu mobiles. Certes, ils ont traversé de grandes distances, enjambés des océans, changer de continent... mais pour bon nombre d'entre eux, c'est pour se retrouver dans les grandes "villes globales", où la vie n'est finalement pas si différente qu'à Paris ou dans l'Occident. Ils y fréquentent d'autres Français ou d'autres "expats" qui partagent, comme ils le disent parfois, la même "culture internationale" - occidentale et anglo-saxonne - et lorsqu'ils fréquentent des "locaux", les proximités de classe sont finalement plus fortes : ce sont les natifs "qui ont voyagé", qui parlent Anglais ou Français, qui sont "ouverts"... Certains sont particulièrement conscients qu'ils peuvent voyager sans jamais faire l'expérience de l'altérité :

J'ai pas mal voyagé et je m'aperçois que, où que tu ailles, tu auras toujours des Français, des Européens et tout ça, tu vois, si tu cherches, tu en trouves. Toujours moyen d'être avec d'autres expatriés. Et puis, ouais, quand tu vis la vie d'expatrié, en fait, ben, déjà t'as un plus haut niveau de vie que les autres, donc tu peux vivre mieux, et puis ouais, tu peux traîner avec d'autres expatriés, tu peux traîner avec d'autres Français, tu vas dans des bons restaurants, tu vas à la gym, machin, enfin, t'as exactement la même vie qu'en Europe, sauf que t'es à l'autre bout du monde et que t'as un niveau de vie beaucoup plus élevé, donc au final t'y gagnes sur tous les plans. Après, c'est vrai qu'il faut se taper les Chinois [rires], mais bon, les Chinois, ça a d'autres bons côtés, mais... Ouais, encore une fois, c'est enrichissant de rencontrer des différentes cultures. C'est pas plus mal.

Evidemment, tous les Français de l'étranger ne correspondent pas à cette image, et certains parviennent à rencontrer l'altérité. Il leur faut parfois lutter, d'ailleurs, car sortir des chemins balisés n'est pas forcément simple. Mais le fait est que les "expats" ont la possibilité de voyager sans être mobiles, dans des espaces sécurisés et familiers où l'altérité est finalement très contrôlée... Les récits des différences culturelles rencontrées à l'étranger sont ainsi très policés : ils portent sur la façon d'organiser les réunions ou de répondre à un mail, parfois sur les façons de recevoir (ou de ne pas recevoir) des amis, etc. On n'est pas loin, parfois, de certains dialogues cinématographiques fameux :



Au contraire, un "immigré" a, de ce point de vue, beaucoup plus de chances de faire l'expérience de l'altérité. Toute une littérature sur la "mondialisation par le bas" recompose l'image classique du migrant des classes populaires comme déraciné. Alejandro Portes montre, par exemple, comment les immigrés des Caraïbes et d'ailleurs constituent aux Etats-Unis des espaces de circulation et d'échanges, économiques et culturels, qui recomposent les frontières classiques. Alain Tarrius met en avant des circulations continuelles sur tous le pourtour méditéranéens, où les migrants profitent des liens qu'ils peuvent établir entre les différents pays. Si l'on cherche qui vit "entre deux mondes", on a plus de chances de les trouver dans les classes populaires que dans les classes supérieures. Cette vie n'est certes pas facile, mais elle implique une bien plus grande mobilité que celle qui peut se rencontrer en haut de l'échelle sociale. Il est d'ailleurs notables que, lorsque Mark Granovetter veut théoriser sur la sociologie des entrepreneurs, il se tourne vers l'étude des migrants chinois ou balinais plutôt que vers les dirigeants des grandes boîtes.

On obtient ainsi un tableau renversé par rapport à l'idéologie dominante : les classes populaires apparaissent comme plus mobiles que les classes supérieures. Et pourtant ce sont ces dernières qui bénéficient du prestige et des récompenses de la mobilité ! Les termes "expats"/"migrants" désignent aussi l'intégration ou non des individus au capitalisme global : le salarié ou le chercheur français qui aura passé quelques années aux Etats-Unis sera auréolé de la gloire d'être "mobile, adaptable, flexible, etc.", un prestige inaccessible aux "immigrés". Le pouvoir des classes dominantes se révèle alors comme beaucoup plus qu'un pouvoir sur les mots et redevient un pouvoir effectif de mise à distance de l'altérité, de la différence et des "indésirables"... et de clôture des marchés. La mobilité des classes populaires apparaît, quand elle, comme une tentative de construire d'autres espaces et d'autres lieux de circulation, sous la contrainte mais pas forcément sans initiatives. De là à y voir une certaine lutte, il n'y a qu'un pas que je vous laisserais franchir si ça vous dit...

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Pas assez chère, mon fils

Quand on joue à Magic, il y a une question qui vous revient régulièrement : "Mais t'as pas mieux à faire de ton temps ?". J'ai plus ou moins réglé cette question dans un post précédent. Alors passons à la suivante : "Comment ça, ce bout de carton, il coûte 50€ ? Et il y en a plusieurs qui coûtent 100€ ? Et un 2000€ ? Non, mais vous êtes complètement malades ? C'est du carton !". Il en existe des versions plus courtes, d'autres avec des mots que rigoureusement ma mère m'a interdit de nommer ici, mais c'est toujours plus ou moins la même chose. Cela redouble une autre question : "Mais pourquoi vous jouez pas juste avec des photocopies ?". Oui, quand on y pense 30 secondes, Magic est un jeu excessivement facile à pirater. Et d'ailleurs, il l'est. En partie. Parce que les joueurs continuent à payer. Comment expliquer alors que l'on continue à payer pour ce qui pourrait être gratuit ?

A priori, la réponse pourrait paraître simple : si les joueurs s'obstinent à jouer avec de vraies cartes, souvent onéreuses, plutôt que de se contenter de proxies (les photocopies, faciles à obtenir : certains sites proposent de faire des planches prêtes à imprimer, utilisées essentiellement pour tester les cartes avant d'en acheter les versions originales), c'est parce qu'ils jouent en tournois, et qu'il y a donc une autorité - l'éditeur du jeu, Wizard of the Coast - qui peut leur imposer de respecter cette règle en leur promettant un gain, sous forme de cartes ou d'argent. Mais l'explication paraît bien peu convaincante, ou, tout au moins, elle ne permets pas de traiter tous les cas considérés. Il y a en effet bon nombre de joueurs qui n'ambitionnent pas de gains matériels importants du jeu, du moins de gains suffisant pour couvrir l'investissement réalisé. A priori, ceux qui peuvent vivre de Magic sont une infime minorité, qui tirent leurs revenus de certains sponsors et de l'écriture d'articles que du jeu proprement dit. Et même en gagnant le premier prix d'un tournoi local, disons un biland, on ne couvre pas le coût d'un deck - le paquet de 75 cartes avec lequel on vient au tournois - qui peut facilement tourner autour des 2000€. Même en gagnant régulièrement, Magic est un jeu qui vous coûte, tous les joueurs vous le diront.

Donc les joueurs payent, et ils poussent parfois le vice jusqu'à payer plus "que nécessaire". On peut ainsi trouver les cartes en deux versions : normales et "foil"/"premium", c'est-à-dire avec un traitement spécial qui les fait briller. C'est particulièrement moche (cette affirmation est d'une scientificité douteuse), mais c'est aussi beaucoup plus rare, et du coup, beaucoup plus cher : par exemple, le très bon marché Young Pyromancer passe de 2,50€ à 9,29€, un Snapcaster Mage voit son prix doubler. Et certains joueurs choisissent leurs 75 cartes uniquement sous cette forme... Ce qui fait exploser le prix des decks... Dans la même ordre d'idées, vous pouvez jouer des terrains de base - les cartes les plus courantes et les plus jouées - classiques, pratiquement sans valeur parce que tout le monde en a une tonne. Ou vous pouvez jouer des lands d'édition spéciales, d'Unglued ou de Unhinged, dont l'édition est limitée et légèrement plus esthétique. L'impact sur le jeu est nul. Mais c'est plus cher.

La réponse intuitive qui vient est alors : "C'est parce que c'est la classe". Et là, je redeviens le sociologue chiant que je suis : "Oui, mais pourquoi c'est la classe ?". "Ben parce que ça prouve que l'on a plein de blé". "Oui d'accord, mais il y a plein de gens qui téléchargent de la musique/des films/d'autres trucs ou qui, plus généralement, pourraient payer des choses et préfèrent éviter de le faire ou les avoir à moindre prix, alors il doit manquer quelque chose à l'explication". Et ce d'autant que l'attitude des joueurs est bien différentes de celles des consommateurs de produits de luxe. Pour ceux-là, les boutiques de l'Avenue Montaigne n'affichent pas les prix : si vous y rentrez, c'est que le prix n'a de toutes façons pas d'importance pour vous... Au contraire, les prix des cartes sont toujours affichés, longuement discutés, évalués, questionnés. Ils ne sont jamais ignorés, et on ne feint même pas de n'y attacher aucune importance.

Pour le comprendre, faisons un petit détour par quelques observations ethnographiques que je ne peux pas m'empêcher de faire lorsque je sors jouer. Celles-ci portent donc sur une communauté de joueurs de Legacy, un format particulier de tournois. Dans celui-ci, les joueurs peuvent jouer toutes les cartes jamais édités à l'exception d'une assez longue liste de cartes bannies. Il se distingue ainsi des formats comme le Moderne et le Standard, où seules les cartes les plus récentes sont autorisées, et le Vintage, où les cartes les plus puissantes et les plus chères de tous les temps ne sont pas bannies. Ces précisions sont importantes, parce que ce que j'avance ici ne sera peut-être pas valable, ou pas de la même façon, si on se tourne vers une autre communauté de joueurs. A fortiori et à vue de nez, l'âge des joueurs varie entre 25 et 50 ans, avec des situations économiques globalement stables sans être forcément très aisés. Sans surprise, la majorité des joueurs sont des hommes (j'ai croisé seulement deux fois une joueuse).

Commençons par une première observation. C'était un mardi soir il y a quelques mois. Je venais de gagner mon deuxième match (cette précision n'a peu que pour objectif de donner de la couleur ethnographique à ce compte-rendu) dans ce tournoi hebdomadaire organisé par une boutique parisienne, et j'étais sorti prendre l'air devant la boutique avec d'autres joueurs en attendant que s'écoule le temps réglementaire qui permettait aux parties encore en cours de s'achever. Il y avait là, appuyé contre le mur ou les voitures, six ou sept joueurs, tous des hommes, qui discutaient assez vivement. Le sujet ? Un deck slivoïde obtenait de bons résultats puisque celui qui le jouait, resté à l'intérieur de la boutique, venait de gagner ses deux premières manches. Plus tard dans la soirée, il repartira avec la première place.


Petit rappel : à Magic, chaque joueur arrive à un tournoi avec un deck, c'est-à-dire un paquet de 60 (+15 de réserve) cartes qu'il a choisi (on "builde" son deck) parmi celles qui sont autorisées par le format du tournoi. Il existe donc des stratégies différentes en fonction du deck que vous jouez, un deck slivoïde étant un deck basé sur des cartes particulières, les slivoïdes. Or les victoires de celui-ci soulevaient l'indignation des joueurs : "si le deck slivo gagne, c'est bon, j'arrête Magic !" disait l'un. La discussion tournait essentiellement sur la puissance du deck, chacun le comparant à d'autres comme Zoo ou Merfolk. Et le sentiment qui dominait était qu'un tel deck ne devait pas gagner.

Il existe en fait un petit nombre de decks considérés comme viables, et qui sont présentés et discutés de façon extensive sur les forums dédiés et qui se donnent comme évident pour les joueurs : les discussions sont émaillés de références à "BUG Shardless", "Miracle Control", "Dredge", et autres. Il y a évidemment des rotations dans les decks viables, plus ou moins fréquentes en fonction des formats, soit parce que de nouvelles cartes sortent et créent de nouvelles stratégies, soit simplement parce que des decks builders en inventent de nouvelles. De ce point de vue, le Legacy est relativement stable, puisque le pool de cartes disponibles change peu. Toujours est-il qu'il y a là une échelle de valeurs des decks : concernant le Legacy, on trouve les "decks to beat" et les "rogue decks" par exemple, ou encore les decks "tiers 1", "tiers 2" et "tiers 3". Cette appellation mérite qu'on s'y arrête : elle fait référence aux classements des decks en fonction de leurs résultats, selon le tiers du classement auxquels ils appartiennent. Le site MtgTop8 donne ainsi une idée des forces en présence.

A priori, la valeur d'un deck peut donc se mesurer à ses performances. Comme tous les jeux - y compris les sports - Magic propose a priori un système de mesure de la valeur tout ce qu'il y a de plus simple et objectif : à la fin d'une partie, d'un tournoi ou d'une série de tournoi, il y a un ou des gagnants, un classement, et donc une échelle de valeur simple. Mais alors pourquoi cet indignation face aux victoires du deck slivo ? Celle-ci ne se résumait pas à un simple étonnement de voir un deck rare faire une performance inattendue. "Si le deck slivo gagne, c'est bon, j'arrête Magic !" résume un sentiment exprimé de façon diverse : si ce type de deck-là commence à gagner, ça ne vaut plus le coup de jouer.

Ce n'est pas du reste la simple exagération d'un moment. Il y a quelques mois, un joueur français a posté sur un forum américain un message invitant les joueurs à jouer massivement un deck particulier dans le but de faire bannir la carte Show & Tell. La carte est puissante, les decks qui se basent sur elles obtiennent de bons résultats... mais ceux-là semblent à certains suffisamment dénués de valeur pour qu'ils essayent de faire modifier les règles du format Legacy en faisant interdire la carte ! En effet, Wizard of the Coast, l'éditeur de Magic, a tendance à interdire certaines cartes lorsqu'elles tuent le jeu, c'est-à-dire lorsqu'un deck les jouant est si puissant qu'il est impossible de gagner en jouant autre chose. Ce n'est pas le cas de Show & Tell (pour l'instant ?), mais la carte n'en énerve pas moins certains... et elle date de 1998...


Quel est le problème avec Show & Tell ? On lui reproche essentiellement d'être une carte stupide (dumb) qui permet à n'importe qui de gagner. C'est que les decks ne sont pas les seules choses à être évaluées et classées à Magic : il faut y rajouter, a minima, les joueurs eux-mêmes (et sûrement la puissance individuelle des cartes, et par là, leur prix, mais c'est une question très différente de celle que je traite ici). Ces deux systèmes d'évaluation - celui des decks et celui des joueurs - sont à la fois distincts et liés.

Passons pour cela par une deuxième anecdote, dont cette fois, j'ai été partie prenante. C'était le début de la troisième manche : en pilotant mon deck MonoB Reanimator, j'étais parvenu à une victoire et une défaite. Le joueur que j'affrontais avait, étant donné les règles du tournois, le même score. On détermine le premier à jouer avec un dé, je gagne, et commence donc à jouer. Avec une très bonne main de départ, je parviens à poser dès le premier tour, avant que mon adversaire n'ait pu faire quoique ce soit, une carte qui, grosso modo, me donne une victoire quasi-certaine. Mon adversaire abandonne alors, en faisant part bruyamment de son mécontentement. S'adressant à peine à moi, il dit, entre autres complaintes, "Me faire battre par un Graveborn... C'est Pokemon, on joue pas au même jeu...". Au moment où nous allons commencer la deuxième, il se rend compte, en piochant sa main de départ, qu'il a mélangé ses cartes de side dans son deck : sans rentrer dans les détails, cela veut dire qu'il joue des cartes qu'il ne voulait pas jouer contre moi, ce qui lui garantit plus ou moins la défaite. Je lui dis de corriger l'erreur "parce qu'on est là pour jouer quand même". Il le fait, mais a l'air encore plus gêné. Je gagne la deuxième partie, et donc la manche. Je le vois raconter sa défaire en s'énervant encore plus à différentes personnes pendant le reste de la partie. Il viendra me voir pour me dire de ne jamais plus faire de cadeau comme ça à un adversaire "parce que les joueurs ici sont sérieux, ils jouent pour gagner les cartes [qui constituent les prix des trois premiers], il y a de l'argent en jeu".

Ici, il est clair que mon deck était une manière de m'évaluer en tant que joueur, en me renvoyant plus particulièrement à la catégorie des joueurs de Pokemon - ah, Bourdieu, pourquoi n'as-tu jamais jouer à Magic ?. Bien que je gagne, et ce jour-là j'avais obtenu trois victoires sur quatre et j'étais reparti avec un prix, je n'étais pas un joueur "sérieux" pour utiliser le terme vernaculaire.

Il y a des subtilités encore à relever. Tout d'abord, mon adversaire désigne mon deck non pas comme un "Reanimator" mais comme un "Graveborn". La différence ? Graveborn est le nom d'un deck préconstruit, que l'on peut acheter tel quel, sans avoir à rassembler des cartes diverses. La liste de ce deck était pourtant très éloignée de celle que je jouais... Mais je n'en jouais pas moins mono-noir et non UB - pour blUe Black. En jouant une seule couleur, j'évitais notamment de jouer des bilands, c'est-à-dire des cartes coûteuses qui constituent les premiers prix de nombreux tournois (elles présentent notamment l'avantage d'être tellement essentielles à bon nombre de deck qu'il est assuré que leur prix ne baissera pas tant que le jeu existera... je pense que c'est aujourd'hui un investissement plus sûr que de nombreux bons du Trésor...). Ce choix, en partie dicté par des contraintes budgétaires mais aussi par ma conviction que c'est cohérent avec la stratégie du deck, suffisait à faire douter de ma qualité de joueur, et donc de la valeur de mes victoires...

Pour autant, on l'aura compris, la qualité d'un deck et celle d'un joueur ne sont que partiellement liées : un bon joueur, comme le pilote du deck slivo, habitué de la boutique, finissant souvent premier, ne verra pas son aura diminuée par le choix d'un deck considéré comme faible... Et, de façon symétrique, cela n'élèvera pas non plus la valeur du deck en question.

Posons cependant ceci : avant même de gagner, un des soucis d'un joueur sera d'être pris au sérieux. A l'arène que définit le jeu lui-même, la partie, les règles, la défaite et la victoire, se superpose une deuxième arène où les joueurs cherchent à montrer qu'ils sont des joueurs "sérieux", pas des "noobs", pas des amateurs, des débutants, des joueurs de Pokemon ou de Yu-Gi-Oh. Gagner n'est qu'une façon parmi d'autres de marquer des points dans cette arène. Elle est certes importante : un joueur qui ne gagne jamais aura du mal à passer pour sérieux. Mais elle n'est pas suffisante : tout le monde a déjà passé une mauvaise soirée, où il n'a pioché que des lands tandis que ses adversaires enchaînaient les top-decks de malade (si vous n'avez pas tout compris à cette phrase, c'est pas grave : ça veut juste dire que parfois, les cartes vous en veulent). Jouer un deck connu, légitime, validé par la communauté des joueurs, est une façon de marquer des points.

Mais encore tous les decks ne sont-ils pas égaux de ce point de vue. J'ai évoqué un peu plus haut le cas de Show & Tell : si la mécanique du deck en énerve certains, c'est parce que, comme les decks Réanimator, elle est perçue comme ne permettant pas forcément de faire la différence entre un bon joueur et un noob - ce avec quoi je ne suis pas d'accord, mais cela a peu d'importance. La technicité des decks est une autre dimension du jugement de la qualité des joueurs. Mais il y a en une autre. J'ai par la suite joué un deck nommé Death & Taxes. Celui-ci est assez technique à maîtriser. Mais pour autant, bien qu'existant depuis 2006, il n'a pas toujours été pris au sérieux : lorsqu'un joueur l'amena en finale du GP de Strasbourg, une rencontre importante, les commentateurs des retransmissions sur Internet le décrivait comme un "Weenie White"... Soit une stratégie ancienne et peu valorisée en termes de "sérieux" chez les joueurs de Legacy. Ce terme ne correspond absolument pas à ce qu'est le deck, mais c'est encore ainsi que certains de mes adversaires le voient. Et suivant les témoignages des joueurs sur différents forums, il n'est pas rare que celui qui perd contre Death & Taxes s'énerve d'avoir perdu contre un "Weenie White".

Cette erreur de classement du deck, y compris par des personnes qui le voient fonctionner (et je vous assure que Death & Taxes ne se joue pas du tout comme un Weenie... c'est deux stratégies opposées), est assez significative. Le défaut de Death & Taxes est d'être un deck mono-blanc... Comme mon Réanimator, il n'y a donc pas à jouer les fameux bilands. Il n'y a pas non plus à jouer les Fetchlands, d'autres cartes également coûteuses, qui impose un choix supplémentaire au joueur (aller chercher une carte dans son deck et donc se demander quelle carte...) ce qui donne une apparence technique au jeu. Tout cela contribue à donner un aspect moins sérieux au deck.

On se trouve là au carrefour de deux autres principes qui organisent la hiérarchie du sérieux des decks et des joueurs. Il y a certes la technicité. Il y a aussi le prix. Jouer des bilands et des fetchs coûte cher. C'est le cas également d'autres cartes. Dépenser beaucoup pour peaufiner son deck fait partie des façons qu'ont les joueurs de s'affronter non plus dans l'arène de la partie mais dans l'arène du sérieux. C'est un signe d'engagement dans le jeu, que l'on est un passionné, que l'on fait des sacrifices pour le jeu, et que donc on est un joueur à prendre au sérieux.

Magic est, de ce point de vue, un jeu d'argent. Mais ce n'est pas un jeu où l'on joue pour de l'argent mais où on joue par l'argent, c'est-à-dire que celui-ci est l'une des ressources qu'engagent les joueurs pour s'affronter afin de gagner une autre ressource : du prestige, de la reconnaissance, du "sérieux". L'argent y est sacrifié finalement d'une façon assez proche que celle du citoyen romain qui payait des jeux du cirque pour participer au jeu politique. Il y a cependant une nuance. Autour des tables, durant un tournoi, c'est souvent d'argent dont on parle : la cote des cartes est longuement commentée, le prix que l'on a payé ou que l'on veut faire payer ou celui qu'un autre a payé fait l'objet de bien des anecdotes, tout comme les sommes que l'on a d'une façon ou d'une autre dépensé dans le jeu et les réactions des non-joueurs. Tout cela fait partie du jeu, c'est-à-dire qu'il y a un vrai plaisir, ludique, à manipuler l'argent.

En prenant compte cette arène du sérieux dans laquelle s'affronte les joueurs, on comprends les différents éléments que j'ai rapporté ici. Les victoires du deck slivoïde, par exemple, indignent parce qu'il ne s'agit pas d'un deck sérieux et donc menacent cette hiérarchie et cet aspect du jeu - "si le deck slivo gagne, c'est bon, j'arrête Magic !". Et les joueurs acceptent de payer pour un jeu auquel il pourrait jouer gratuitement parce que payer fait partie du jeu, parce que c'est un moyen de s'affronter, de se jauger et de se classer. Sacrifier plus d'argent en pimpant son deck, c'est-à-dire à jouant des cartes inutilement plus chères que ce qu'elles pourraient coûter, est ainsi un moyen de se situer dans le classement du sérieux. De façon beaucoup plus fine, l'interaction qui est à la base d'une partie croise les deux arènes de la partie et du sérieux : face à un joueur inconnu, on interprétera pas de la même façon sa victoire ou sa défaite selon que là où l'on peut le placer dans l'arène du sérieux.

"Avoir la classe", c'est finalement, comme souvent, faire partie d'une classe. Mais pas seulement les grandes classes de la stratification sociale. A un niveau plus fin, c'est faire partie d'une classe locale, celle qui se prête au jeu. A Magic comme ailleurs.


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