La colère et la stéréotype

Même quand, comme c'est mon cas, on ne s'intéresse pas le moins du monde au sport, il y a toujours quelques évènements qui finissent par vous parvenir - et je ne parle pas seulement de ces situations où de jeunes hommes se mettent soudainement à poil dans la rue en criant "On est les champions ! On est les champions !". Ainsi, il aura été difficile pour quiconque suit un peu les réseaux sociaux les plus populaires de passer à côté du coup de colère de Serena Williams lors de la finale de l'US Open contre Naomi Osaka. S'estimant victime d'une série d'arbitrages injustes, elle a finit par briser sa raquette après un service manqué ce qui a conduit à une dernière sanction fortement contestée, la perte d'un jeu. Les explosions de colère, particulièrement autour des questions d'arbitrage, ne sont pas rares dans le sport professionnel. Elles sont même banales. Si le cas de Serena Williams a ainsi capté l'attention, c'est sans doute, outre la réputation sportive de la joueuse, parce que l'injustice tant de la décision que de certaines des réactions - en particulier une caricature australienne d'un racisme rare dont il sera aussi question ici - est tout à fait patente : il suffit de mettre en parallèle le cas de Williams avec celui d'à peu près n'importe quel sportif masculin dans la même situation pour faire ressortir la différence de traitement. Sexisme et racisme dans cette situation sont assez clairs, suffisamment en tout cas pour que même des instances officielles s'en émeuvent. Dans les réactions à cette histoire, le terme de "stéréotype" revient régulièrement. Mais au fait, ça fonctionne comment, un stéréotype ?

Pour les sportifs, se mettre en colère sur le terrain n'est pas exactement transgresser une norme. Bien au contrairement, ce peut même être une façon de s'y soumettre. La colère, comme d'ailleurs toute autre émotion qui se manifeste de façon extérieure, est bien souvent utilisée et vue comme un indice de la position occupée. Le joueur qui ne manifesterait aucune émotion négative par rapport à une erreur ou à une défaite aurait bien du mal à être vu comme un joueur sérieux, pleinement engagé dans son sport. Le cas des joueuses de tennis qui s'énervent parce qu'elles ont raté un coup est d'ailleurs utilisé par Arlie R. Hochschild dans le Prix des sentiments (note critique de ma plume dans Zilsel) précisément pour illustrer ce point :

Dans la sphère publique, les démonstrations de sentiments font souvent les gros titres. Voici par exemple les réflexions d'un commentateur sportif : "le tennis n'a plus besoin de se battre pour exister commercialement. Nous sommes au-delà de ça : les équipes féminines aussi. Les femmes sont vraiment des joueuses sérieuses. Elles sont vraiment furieuses lorsque la balle va dans le filet. Je dirais même qu'elles sont encore plus furieuses que les mecs". Il venait de voir une joueuse rater sa frappe (la balle était partie dans le filet) ; son visage était devenu rouge, elle avait tapé du pied et était allée frapper le filet avec sa raquette. Il en avait déduit que cette femme "voulait vraiment gagner". Voulant gagner, elle devenait une joueuse "sérieuse", une "pro". Etant pro, on pouvait attendre d'elle qu'elle voie le match comme quelque chose dont dépendaient sa réputation professionnelle et ses revenus. Et, de la manière dont elle avait brisé par sa brève démonstration de colère le calme régnant d'ordinaire sur le terrain, le commentateur avait déduit qu'elle était vraiment en colère : elle était donc "sérieuse". Il en avait aussi déduit ce qu'elle devait vouloir, ce qu'elle espérait juste avant que la balle ne touche le filet - et la manière dont elle avait dû ressentir cette nouvelle réalité qu'était le coup raté. Il avait essayé de déterminer à quel point la joueuse était investie dans la trajectoire de sa balle, à quel point elle était mobilisé par le jeu. Et lorsqu'on veut vraiment la victoire, rater un coup est exaspérant.

A partir de ces mots et du ton du commentateur, les téléspectateurs pouvaient déduire son point de vue. Il avait évalué la colère de cette femme à partir d'attentes forgées antérieurement, concernant la manière dont les pros, en général, voient, ressentent et agissent, et celle dont, en général, les femmes agissent. Il avait sous-entendu que, lorsqu'elles ratent un coup, les professionnelles ne rient pas nerveusement, d'un air désolé - contrairement aux joueuses amateurs ; qu'elles ressentent les choses d'une manière qui est adaptée à leur rôle de joueuse pro. En réalité, en tant que nouvelles venus dans ce sport professionnel par rapport aux hommes, elles s'hyperconforment : "elles sont encore plus furieuses que les mecs." Ainsi les spectateurs pouvaient se faire une idée du paysage mental du commentateur sportif et du rôle que les femmes y tenaient. (p. 51-52, tous les italiques sont dans le texte original)

Si la réflexion du commentateur sportif date de 1977 (l'ouvrage de Hochschild a été publié pour la première fois en 1983), elle permet néanmoins d'illustrer ce que la sociologue appelle les "règles de sentiments", c'est-à-dire le fait que nos émotions, que nous pourrions penser comme spontanées, sont en fait le produit de règles et de relations aux autres. Ces règles sont d'autant plus fortes que les sentiments sont utilisés précisément comme indice de ce que nous sommes vraiment, de notre vérité intérieure : la réaction émotionnelle est généralement vue comme plus authentique que les déclarations formelles. En outre, le commentateur qui voit d'un bon œil la colère de la joueuse qui a raté sa balle n'est finalement pas très différent de celle qui, dans cette vidéo, se met spontanément du côté de Serena Williams et voit sa colère comme légitime, contre le mauvais comportement de l'arbitre, en insistant notamment sur le fait que le terme "voleur" n'est pas une insulte mais l'expression normale de la frustration d'une sportive :



Bref, on se retrouve déjà dans une situation complexe vis-à-vis des normes : du point de vue des règlements officiels, l'expression violente de la colère est interdite et doit être sanctionné ; du point de vue des attentes normatives vis-à-vis des joueurs, cette même expression est au contraire attendue comme un indice de l'implication dans le jeu et ses enjeux. Si l'on peut sans doute discuter pour savoir si Serena Williams méritait ou non la sanction sportive - discussion dans laquelle je n'entrerais faute d'avoir quelque chose d'intéressant à dire sur le sujet - on peut s'étonner néanmoins que celle-ci se double d'une sanction sociale particulièrement forte, manifesté notamment par cette caricature on ne peut plus raciste publié par un journal australien (je ne la reprend pas ici parce qu'elle est vraiment insupportable, entre la grammaire raciste de la représentation de Serena Williams et le "blanchiment" de son adversaire... Si vous avez vraiment besoin qu'on vous décille les yeux, vous pouvez toujours lire ça).

La réponse peut sembler évidente : hormis les normes du monde sportif, il y a des normes particulières qui encadrent notre façon de percevoir sa colère particulière, des normes racistes et sexistes, ou plutôt des ensembles de normes qui forment des stéréotypes. On se les représente généralement comme des sortes de cadres cognitifs qui déterminent nos réactions à tel ou tel évènement. Par exemple, un homme qui s'énerve sera en général vu comme menaçant tandis qu'une femme dans la même situation a plus de chances d'être perçue comme ridicules ou "hystérique". De la même façon, une personne racisée en colère sera souvent plus facilement perçue comme une menace qu'une personne blanche, et la liste des personnes tuées par la police aux USA est là pour en témoigner (c'est plus difficile à mesurer en France mais... bref). Ces normes et ces stéréotypes doivent évidemment être construits : ils ont une histoire - l'histoire coloniale pour le racisme - et des relais contemporains - toute la socialisation genrée pour les normes et stéréotypes sexistes. D'une façon un peu simple mais qui peut avoir sa force critique, on peut se les représenter comme des programmes placés à l'intérieur des individus qui déterminent leur façon d'agir et d'interagir avec les autres.

Pour établir l'existence de ces normes, il faut passer par la comparaison. Ce n'est pas alors le fait que Serena Williams soit traité négativement par l'arbitre ou par la presse qui montre l'existence de telles normes, mais bien la comparaison avec d'autres cas a priori semblables. Et l'on peut montrer que les hommes d'une part, les femmes blanches d'autre part, ne voient pas leurs coups de colère sportifs interprété de la même manière. La démonstration est cependant toujours difficile : on pourra toujours arguer du cas de ce joueur ou de cette joueuse dont le coup de sang a été également condamné ou qui a aussi été traité injustement par le juge. C'est pour cela qu'il faut aussi passer par la statistique et la probabilité. Ces normes, si on peut le dire ainsi, ne s'appliquent pas systématiquement ou mécaniquement mais elles se manifestent par le fait qu'une femme ou qu'une personne racisé a plus de chances d'être traité de la sorte qu'une personne qui ne présenterait pas ces stigmates - ce terme désignant ici des caractéristiques auxquelles sont prêtées un sens négatif dans un contexte historique donné. Ces probabilités plus élevés signifient, pour les individus, qu'un traitement négatif existe toujours au moins potentiellement comme menace, ce qui va avoir des effets sur le comportement ou les possibilités des individus, et au final sur leurs expériences.

Un premier problème surgit ici : si l'on peut isoler l'effet de la caractéristique "femme" et de la caractéristique "noire", le traitement de Serena Williams est-il la somme de ces deux jeux de normes ? Ce n'est pas évident. Il n'est pas dit que les stéréotypes négatifs s'ajoutent par une espèce d'addition arithmétique. C'est finalement ce qu'essaye de capter la notion fort controversée - mais surtout inutilement controversée - d'intersectionnalité. En résumant un peu, celle-ci pose comme principe que la situation des femmes noires ne peut pas se comprendre simplement comme l'addition des normes s'appliquant aux Noirs et de celles s'appliquant aux femmes. Il existe au contraire une position particulière liée à l'intersection de ces deux situations qui n'est réductible ni à l'une ni à l'autre, de telle sorte que étudier seulement le sexisme ou seulement le racisme se fait au prix de la perte des situations réelles. Ainsi, dans le cas de Serena Williams, la perception négative de la colère se fait par un stéréotype spécifique aux femmes noires. Les femmes noires ont ainsi une expérience du monde qui mérite une attention en soi.

Ces approches ont leurs vertus, mais elles laissent de côté cette question : que fait-on des cas où, justement, les normes négatives ne s'appliquent pas ? Comme je l'ai dit plus haut, on établit la pertinence de ces explications au travers d'un raisonnement statistique. Or, celui-ci laisse comme négligeable les cas où, justement, des femmes, des racisés et des femmes racisées ne font pas l'objet d'un traitement négatif comparable. Certes plus rares, il peut sembler coûteux de les négliger entièrement. En effet, on peut facilement donner ainsi l'impression de normes écrasantes, ne laissant aucune place au jeu des acteurs. N'est-il pas possible, pour un arbitre, de ne pas traiter de façon injuste Serena Williams ? N'est-il pas possible, pour la presse, de ne pas tomber dans les affres du racisme ? Après tout, on a des exemples de cette variabilité sous les yeux : la WTA a réagit en dénonçant le traitement de Serena Williams, et tous les médias n'ont pas publié de caricatures racistes et sexistes. Comment expliquer que, parfois, les normes s'appliquent et, parfois, non ?

Une solution est offerte par l'héritage de l'ethnométhodologie. Cette approche sociologique est souvent résumée par la remarque de son fondateur, Harold Garfinkel, selon laquelle les acteurs ne sont pas des "idiots culturels". Autrement dit, ils n'agissent pas dans l'ignorance de ce qu'ils font, comme des sortes d'algorithmes mettant en œuvre les principes qu'on aurait placé en eux. Au contraire, ils fabriquent directement les situations, leur confère une intelligibilité et un sens qui leur est propre. Dans le cas qui nous préoccupe, cela signifie que l'arbitre ne met pas en œuvre, plus ou moins inconsciemment, une grille de lecture raciste ou sexiste mais participe directement à la construction de celle-ci ou, plus précisément, qu'il contribue à la production du stéréotype, sans pour autant que celui-ci ne soit réductible à sa seule action. Son objectif est sans doute d'abord de produire un arbitrage et de faire se poursuivre le match. Lorsqu'il décide de sanctionner Serena Williams, il cherche à donner un sens à la situation - elle a fait une erreur - et c'est le refus de ce sens de la part de la joueuse qui va, progressivement, créer l'explosion finale. Celle-ci se construit à plusieurs, faisant intervenir également le public, les autres représentants officiels, les commentateurs, etc., et non du seul fait de l'application mécanique de certaines normes. Le stéréotype ne pré-existe pas à la situation comme un objet déjà là, et qui continuerait à exister ensuite sous la même forme. Il est continuellement produit au travers des interactions et des évènements de ce type sans que l'on puisse en repérer un modèle ou une essence propre. Idem pour le caricaturiste : son objectif est sans doute d'abord de produire un dessin publiable et vendable. Là encore, le sens va se construire dans l'interaction avec son éditeur et les publics. Son recours à certaines formes graphiques suit sans doute plus un objectif de lisibilité que la mise en œuvre d'un inconscient raciste. Et pour comprendre comment celles-ci deviennent stéréotypes, il faut tenir compte de l'ensemble des acteurs.

Cette approche pourrait donner l'impression de réduire la responsabilité de certains acteurs : l'arbitre qui ne fait que participer à l'incident et le caricaturiste qui n'a pas d'intention raciste. En fait, on peut tout aussi bien la voir comme une augmentation de cette responsabilité : l'un comme l'autre font des choix. S'ils n'ont pas eu l'intention d'être raciste ou sexiste, ils ont aussi fait le choix de l'être alors que d'autres arrangements auraient été possibles - ou du moins, qu'ils auraient pu, eux, essayer de pousser dans une autre direction. Il y a plus d'une façon de faire une caricature efficace, et rendre un arbitrage est, par nature, affaire de choix. Le scandale que provoque chacun de ces choix soulignent également que le sens de ces phénomènes n'aient pas donné et que ceux et celles qui souhaitent lutter contre ont quelques marges d'action.

Reste ce problème : qu'en est-il des normes dans cette histoire ? Si tout n'est qu'affaire d'interactions et d'ordres locaux, sans cesse négociés et produits dans le cours des choses, comment penser la permanence du racisme et du sexisme ? Une solution réside dans l'approche de l'anthropologue Fredrik Barth. En étudiant les groupes ethniques, celui-ci propose de penser l'ethnicité comme une ressource qui peut être mobilisé dans certains contextes seulement, plus précisément dans des interactions conflictuelles. Pour lui, les groupes ethniques ne constituent pas des réalités stables, ni biologiquement ni même culturellement, mais plutôt des identités auto-attribuées par des acteurs lorsqu'ils en ont besoin et de façon volontiers stratégiques - si une identité n'est pas efficace dans un moment donné, on en choisira une autre. Elles permettent aussi l'exclusion de certains lorsque le besoin se fait sentir.

On peut penser les normes et stéréotypes, racistes et sexistes compris, sur le même modèle : non comme des structures situées au-dessus des acteurs et les écrasant, mais comme des ressources dont ils disposent pour régler des problèmes pratiques à un moment donné. Le caricaturiste s'appuie sur le racisme et le sexisme qui existent déjà et en dehors de lui pour produire son dessin. Il peut se prévaloir d'une intention plus ou moins pure, mais il n'en utilise pas moins des ressources et des armes qui ont une histoire et qui sont bel et bien partagé avec d'autres acteurs racistes. L'arbitre, lui, cherche sans doute d'abord à produire et à imposer un jugement, mais lorsque Serena Williams lui fait part de son sentiment d'injustice, il décide de poursuivre dans une voie sexiste parce qu'il sait que celle-ci va avoir une certaine efficacité pour s'imposer dans la dite interaction.

Tout cela peut sembler comme des points de théorie un brin pointu. Ils ont pourtant une importance pratique. Si les stéréotypes et les normes agissent comme des formes de programmes intériorisés par les individus, le mieux que l'ont puisse faire est d'essayer d'agir sur l'apprentissage de ces programmes. C'est évidemment tout à fait important, mais pas forcément suffisant. S'il s'agit plutôt de ressources que l'on mobilise dans des interactions conflictuelles, alors il faut tenir compte de façon plus prégnante des rapports de pouvoirs et de l'inégalité des ressources, celles-là et les autres. On évite aussi de présenter les structures sur lesquelles reposent les classes et les catégories comme des éléments surplombants mais comme enracinées dans des interactions concrètes et quotidiennes. Le coup de colère de Serena Williams et les réactions qui s'en suivent n'apparaissent plus comme les symptômes du racisme et du sexisme mais comme les moments où ceux-ci se produisent... et où ils peuvent se défaire.

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Parcoursup, ou le grand emballage

Voilà, la procédure Parcoursup, c'est fini... pour les lycées. Enfin, je crois. Enfin, j'espère. Parce que, croyez-moi, ça n'a pas été de tout repos. Ni pour nous, enseignants, ni pour les élèves. Et les collègues du supérieur n'ont, eux, pas fini de s'amuser. En attendant, une question continue à parcourir le débat public autour de cette réforme de l'entrée dans le supérieur : sélection ou pas sélection ? Du point de vue des manifestants, visiblement de plus en plus nombreux et mécontents, la réforme introduit bien une sélection à l'entrée à l'université - et d'ailleurs, pour certains des défenseurs de la réforme dans le monde académique, c'est toute sa vertu. Mais selon la ministre et quelques autres, non, il n'y a pas sélection, simplement une meilleure orientation et une proposition d'accompagnement : les universités ne peuvent pas répondre "non" à un bachelier, seulement "oui si"... même si visiblement, il sera possible de rester "en attente" indéfiniment, et qu'une commission devra finalement trouver une place un peu n'importe où à ceux et celles qui resteront sur le carreau. Peut-être qu'un peu de sociologie économique peut aider à y voir plus clair sur cette question. Un peu de sociologie et, bien sûr, un paquet de jambon en tranche.

Pour les sociologues, un paquet de jambon ne peut qu'évoquer qu'une seule chose : Franck Cochoy et sa sociologie du packaging (bon, ok, il est possible que je sois le seul à y penser à chaque fois que je fais les courses... ou que je tombe sur une publicité sexiste). Lorsque vous choisissez votre paquet de jambon, nous dit le chercheur, c'est aussi lui qui vous choisit. La proposition peut sembler étonnante - et de fait elle s'inscrit dans le goût d'une certaine sociologie pour les propositions audacieuses - mais elle mérite d'être comprise, surtout quand on peut remplacer le paquet de jambon par une formation universitaire.

L'emballage du jambon n'a pas seulement vocation à protéger celui-ci des affres du temps et d'une déperdition trop rapide à l'air libre, pas plus qu'il ne se contente de rendre son transport plus aisé. Il est aussi le médiateur entre offreurs et demandeurs : support d'informations diverses, il "capture le produit (l'enveloppe, le masque, le représente) et captive donc le consommateur (le fascine et l'informe, l'attire et le retient, le détache et l'attache)". Au travers des informations et des signes qui y sont donnés, les producteurs cherchent à manipuler et à produire les choix des consommateurs : en choisissant de mettre tel ou tel aspect en avant - le prix, le poids ou le nombre, la qualité, les conditions de production, la sécurité, la forme du logo, l'offre spéciale, les qualités nutritives ou écologiques, le grand jeu concours exceptionnel du moment, que sais-je encore... - il s'agit de canaliser les opérations de hiérarchisation et de sélection que font les consommateurs. Difficile de choisir en fonction, par exemple, des conditions de production lorsque celles-ci n'apparaissent pas... ou ne sont pas mise en avant, perdue dans la silencieuse cacophonie de l'emballage. Car l'entreprise n'est pas la seule à parler : l'Etat et ses différents avatars (agences spécialisées, institutions européennes...) ou des labels indépendants viennent joindre leurs voix aux choeurs du packaging, faisant de l'emballage un lieu d'âpres luttes entre locuteurs concurrents. Le consommateur, au final, compose avec les informations qu'on lui donne :

Certes, Fleury-Michon annonce qu’il est « sans polyphosphates conformément à la réglementation ». Mais puisque c’est réglementé, cela doit être vérifié aussi par les autres jambons. Ce n’est donc pas un critère de différenciation. En revanche, « NF » me garantit non seulement l’absence de polyphosphates - c’est aussi écrit - mais en outre un jambon riche en « protéines » provenant qui plus est de « cuisse de porc entière ». Si l’on précise cela, c’est donc qu’il doit y avoir des jambons « pauvres » en éléments nutritifs, voire des jambons « reconstitués »… Je préfère donc me méfier des paquets qui ne m’apportent pas de telles précisions. D’ailleurs, contrairement aux deux autres qui comportent un tableau indiquant nettement la teneur en protéines - dont je me moquais radicalement jusqu’à présent - le Fleury-Michon se contente d’une vague « composition » non chiffrée. Ne voulant pas faire un choix incertain, je l’élimine (citation tirée de ce document).

Mais les différents consommateurs ne prêtent pas une attention égale aux différents signes et locuteurs. Certains sont plus sensibles aux différences de prix quand d'autres attachent plus d'importance à la qualité. Certains reconduisent régulièrement leurs choix en exploitant les informations nouvelles tandis que d'autres sont fidèles ne serait-ce que pour économiser le coût de la recherche de la meilleure offre :

Face à la multiplicité des locuteurs, il y a aussi une multiplicité de destinataires. Autour de moi, les consommateurs se pressent. Une personne arrive dans le rayon, va droit vers un paquet et le glisse dans son caddie. Une autre s’arrête face aux jambons cuits supérieurs, parcourt de son doigt les étiquettes tarifaires et emporte le produit dont le prix au kilo est le plus avantageux. Un couple saisit un paquet, puis un autre, lit les inscriptions, échange quelques avis : « celui-là a l’air pas mal, c’est label rouge en plus, et pas trop cher »… Que de comportements différents ! (Ibid)

Tout cela n'est pas ignoré des producteurs et plus particulièrement des packageurs, ces professionnels des marchés qui sont, au final, en charge de la médiation entre l'offre et la demande. De telle sorte que le packaging est un dispositif utilisé pour produire les choix des consommateurs et au final choisir ceux-ci. La segmentation des marchés et donc les frontières de ceux-ci se jouent au niveau de ces objets techniques, qui apparaissent au cœur des opérations de contrôle des populations.

Quel rapport avec Parcoursup ? Et bien, le packaging tel que le conçoit Cochoy n'a pas de raison de se limiter au seul cellophane de l'industrie agro-alimentaire. Lui-même l'applique volontiers à la politique (dans ce texte déjà cité). Jean-Michel Le Bot l'applique quant à lui au tourisme. L'emballage, dans un sens plus large, désigne l'ensemble des artefacts marchands qui visent à capter les consommateurs - et dans certains cas à les détourner : souvenons-nous de comment Abercrombie & Fitch peut refuser volontairement de faire des vêtements pour les grandes tailles afin de ne pas "dévaloriser" symboliquement sa marque...

Ce qu'introduit Parcoursup, c'est justement une modification assez nette de l'emballage des formations universitaires. Celles-ci disposaient déjà de certains dispositifs de captation, plus ou moins informels. Leurs réputations d'abord, construites dans les interactions diverses entre institutions, professionnels de l'orientation, universitaires, professeurs, étudiants, élèves, etc. Mais aussi des dispositions plus concrets tels que les journées portes-ouvertes ou les partenariats passés avec des établissements du secondaires. Mais une grande partie de ces opérations étaient orales. Avec Parcoursup, viennent les fameux "attendus" nationaux et locaux que les universités ont dû écrire et mettre à disposition des futurs bacheliers. Or, comme l'a souligné Jack Goody, le passage à l'écrit ne se limite pas à coucher une information sur le papier (d'autant qu'il s'agit moins de papier que d'écrans...) : cela en change la nature, notamment en permettant des opérations de comparaison différentes.

Ces attendus sont aux formations universitaires ce que le cellophane est au producteur de jambon : un moyen de (tenter de) manipuler les choix, de capter certains publics et d'en écarter d'autres. La façon de les rédiger, les choix effectués, les attentes mises en avant : autant de moyens d'encourager ou de décourager certains profils, en les faisant sentir à leur place ou en porte-à-faux. La possibilité de dire "non" compte peut-être moins que celle d'imposer, par le texte écrit, une épreuve potentiellement décourageante à tous. L'effet est réel, on en trouve par exemple quelque témoignages dans cet article :

Andréa est en terminale scientifique, et donc directement concernée. «Oui, enfin, j’ai rempli Parcoursup au cas où, mais j’y crois pas une seconde. J’ai pas d’assez bonnes notes pour aller à la fac.» Elle a 8 de moyenne générale. Avec ses parents, ils ont décidé qu’elle ferait une école de commerce privée. «ils vont emprunter, mais au moins comme ça je pourrai faire un truc. Mais bon.» Sa copine, avec 15 de moyenne, a postulé à la fac et dans les prépas. «En fait, maintenant, faut avoir de l’argent ou sinon être très bon élève.»

A quelques mètres, un groupe de profs de Seine-et-Marne tiennent le même discours. Ils sont une quinzaine de leur lycée à être venus soutenir les gamins. «Beaucoup s’autocensurent à fond. C’était déjà le cas avec APB, mais cette année, ça va être pire !» parie Renaud, prof en sciences économiques et sociales (SES). Son collègue Nicolas : «Quand tu lis les attendus que demandent les universités, et que tu vois 30 000 dossiers de candidatures pour 800 pris, beaucoup d’élèves se découragent, renoncent en se disant que ça ne sert à rien, que ce n’est pas pour eux… J’ai un élève avec 15 de moyenne, il n’osait pas postuler à la fac. 15 de moyenne !»

Ces attendus écrits, tout comme l'obligation de produire des lettres de motivation pour tous vœux, sont sans doute la grande innovation de Parcoursup, car ils signent bel et bien, n'en déplaise à certains à commencer par la Ministre, l'arrivée d'une forme de sélection à l'université. Plus encore que l'examen des dossiers, et les réponses "oui" ou "oui si". Il ne s'agit pas seulement de mettre l'information à la disposition des futurs étudiants, de la même façon que les inscriptions sur le paquet de jambon ne sont pas seulement de l'information mise à la disposition du futur consommateur. La forme et la nature de ces informations transforment les modes de calculs et les calculs eux-mêmes. Les conseillers d'orientation et les enseignants (du secondaire comme du supérieur) fournissent un travail d'artisans : par la connaissance personnelle qu'ils ont de l'élève ou de l'étudiant, ils cherchent à l'orienter au mieux. S'y ajoute, ou s'y substitue, désormais une orientation plus industrielle : la lecture des attendus, impersonnels, et les mails automatiques de rappels à l'ordre (par exemple pour les bacheliers technologiques qui n'auraient fait que des vœux à l'université). Celle-ci fait un large usage des supports écrits, et traite les futurs bacheliers comme des simples individus statistiques caractérisées par des probabilités de réussite et d'échec... Avec des chances non-négligeables de court-circuiter la première.

Alors, certes, il s'agit d'une forme de sélection bien différente de celles déjà existantes, les concours par exemple, ou la réussite aux examens. Sans doute apparaît-elle comme plus douce, ou comme plus "raisonnable" et raisonnée, voire rationnelle. C'est sans doute ce qui fait son succès ou du moins son acceptabilité. Mais il s'agit bien de sélection, et de sélection marchande : plutôt que de contrôler les populations en les orientant franchement et directement sur un chemin ou sur un autre, on joue sur leurs capacités de choix... et l'information dont ils disposent. La gouvernementalité, pourrait-on dire. Vous êtes libre, par exemple, de vous inscrire dans cette filière... mais êtes-vous sûr de vous ? Sûr de sûr ? Certain ? Non parce que... Non, mais si vous êtes sûr... Mais bon quand même... Enfin, ce qu'en disent les statistiques... Non, mais vous pouvez, hein... Mais quand même.

Evidemment, peut-être que le lecteur se dit à ce stade que, de toutes façons, c'est de l'enseignement supérieur dont on parle, et qu'il faut bien sélectionner à un moment donné et d'une façon ou d'une autre. Et cela est parfaitement vrai. D'où l'importance de comprendre et d'analyser les modalités de sélection. Et de ne pas nier qu'elles existent. Avec cela en main, positionnez-vous comme vous le voulez.

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