Facebook, ou la force des liens faibles

Comme une partie de plus en plus importante de la jeunesse désœuvrée et rebelle à laquelle j’appartiens, je traîne à mes (rares) moments perdus sur le fameux site dont tout média de référence se doit de parler en ce moment, je veux bien évidemment parler de Facebook. Je regarde les pages de mes « friends », « poke » et « superpoke » à l’occasion, rejoins des groupes comme « j’écoute des MP3 sans chaussette » ou défend des causes qui vont de « Stop Global Warning » à « Libérez Magenta ». Perte de temps que tout cela… Hum… pas si sûr.




Le capital social (1)

Voici un beau prétexte pour vous parler d’une de mes notions préférées : celle de capital social. Celle-ci va nous occuper le temps de deux notes, qui me permettront de détailler les deux dimensions de ce concept. Pour l’instant, je me fixe pour objectif de montrer que Facebook n’est peut-être pas utile seulement aux grands groupes qui rachètent à peu de frais des bases de données marketing.

1. Le capital social, qu’est-ce que c’est ?

On présente généralement la notion de capital social en disant que celui-ci est constitué par le carnet d’adresse de l’individu. J’ai cependant peur que cette présentation soit de moins en moins parlante à des générations pour qui le concept même de « carnet » peut sembler étrange… Aussi, il vaudrait mieux dire que le capital social est constitué de l’ensemble du répertoire de votre téléphone portable, de vos contacts MSN ou de vos amis sur Facebook (ou sur MySpace ou Hi5, etc.).

Qu’est-ce que cela veut dire ? Simplement que, pour l’individu, ses relations avec d’autres individus constituent autant de ressources qu’ils peut mobiliser à l’occasion pour obtenir un avantage quelconque dans la vie sociale. Imaginons, puisque c’est d’actualité, qu’un jour de grève dans les transports, vous ayez besoin d’un vélo pour vous rendre au travail. Si vous avez un ami disposé à vous en prêter un, alors votre capital social vous permet d’obtenir ce vélo. Pour le dire de façon encore plus rigoureuse, le vélo en question fait partie de votre capital social.

On peut ainsi définir le capital social comme l’ensemble des ressources qu’un individu peut obtenir au travers de ses relations sociales. Ce capital existe toujours de façon potentielle : il faut le mobiliser à un moment donné pour le rendre efficace. Mais avant cela, il faut l’avoir accumulé, ce qui s’apparente à un investissement : tisser et entretenir des liens avec d’autres personnes a un coût en termes de temps et d’énergie, même si on y consent souvent avec le plus grand plaisir. C’est pour cette raison que l’on parle de capital.

Prenons un exemple à vocation pédagogique en considérant la saison 1 de la série Prison Break. Petit rappel pour les incultes qui aurait omis de regarder M6 régulièrement : Michael Scofield, enfermé dans la prison de Fox River, cherche à s’évader avec son frère, condamné à mort pour un meurtre qu’il n’a pas commis. Pour réaliser cette évasion, il dispose d’un certain nombre de ressource, en particulier les plans de la prison tatoués sur son corps. Mais il a également besoin de ressources supplémentaires dont il ne dispose pas par lui-même : un gros paquet de dollars, un avion qui les attendra à la sortie, l’accès à certaines zones de la prison, etc. Pour cela, il a besoin de rentrer en relation avec d’autres prisonniers, par exemple John Abruzzi, parrain de la mafia, ou Charles Westmoreland, qui a caché un sacré magot quelque part dans le pays. Il doit donc intégrer ces individus dans son capital social. Cela a un coût : pour convaincre Abruzzi de lui donner ce qu’il veut, Michael Scofield devra par exemple sacrifier quelques orteils… Mais c’est au final la mobilisation de ce capital social qui lui permettra de réussir son évasion.

(J’en profite pour inviter tout collègue économiste qui passerait par là à proposer une interprétation de cette même série, et spécifiquement de la première saison, à partir des théories de l’entreprise, comme la théorie de l’agence par exemple. Je suis sûr qu’il y aurait beaucoup de chose à dire, mais comme j’ai choisi de consacrer ce blog à la sociologie, je ne peux le faire moi-même)

Bref, au final, le capital social est constitué de tous ces avantages et ces ressources que nous apportent nos multiples inscriptions dans des réseaux de relations divers. Selon Bourdieu [1], on peut en donner la définition suivante :

« l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations plus ou moins institutionnalisées, d’interconnaissances et d’interreconnaissance »

C’est pour cela que je parlerais de capital culturel « à la Bourdieu ». La prochaine note sera l’occasion de présenter une autre conception du capital social, qui met l’accent sur la confiance propre à un groupe d’interconnaissance et la façon dont celle-ci permet les échanges et la vie du groupe.

2. La puissance du capital social

A quoi sert ce capital ? A beaucoup de choses. Par exemple, à trouver un emploi. C’est là l’un des apports de la sociologie économique de Mark Granovetter [2]. Selon lui, il faut, d’un point de vue théorique, « réencastrer » les faits économiques dans le social. Affirmation qui a tendance à faire bondir certains économistes qui y voient une façon de lever la rationalité de l’individu. Nous allons cependant voir qu’il n’en est rien.

D’après son enquête « Getting a Job », réalisée sur des cadres américains, la plupart des postes – 56% pour être tout à fait exact – s’obtiennent par le biais de relation. Cela ne veut nullement dire que le piston est généralisé. C’est là un comportement rationnel (voilà nos amis économistes rassurés).

Pourquoi est-ce rationnel ? Du côté de l’employeur, il y a une évidente asymétrie d’information. Pour un poste donné, il y a un nombre important de candidats qui se présentent. Comment savoir lequel est le meilleur ? On peut comparer les CV, chercher des signaux (diplômes, expériences professionnelles, autres). Mais il est toujours possible de mentir sur con CV, de rester vague, et la vérification de chaque information a un coût, en temps et en argent. Aussi, l’employeur peut recourir à la recommandation de la part d’un de ses employés, qui lui donne en quelque sorte une garantie de la qualité de son ami ou connaissance. C’est une autre application de la théorie du signal.

Du point de vue de l’employé, la recherche d’emploi passe par une double recherche d’information : l’existence d’un emploi vacant proprement dit, d’une part, et la nature et les exigences de l’emploi, d’autre part. Il peut passer par des institutions spécialisées ou par les petites annonces. Mais finalement rien n’est plus efficace que d’avoir un « contact » dans l’entreprise. L’information se diffuse beaucoup mieux en suivant les réseaux d’amitié et de relations qu’en suivant les réseaux artificiels des institutions.

Tout cela montre la nécessité de considérer les relations économiques comme encastrées dans le social. Le marché du travail n’est pas un simple lieu de rencontre anonyme entre l’offre et la demande de travail, mais apparaît au contraire comme socialement construit. Cela ne disqualifie en rien le raisonnement de la science économique classique, mais invite simplement à raffiner certains éléments pour mieux prendre en compte le rôle des relations sociales dans l’économie.

Qu’en est-il en France ? Michel Forsé a testé le rôle du capital social dans l’obtention d’un emploi à partir de l’enquête « Emploi » de 1994 [3]. Il montre que les réseaux de connaissances jouent un rôle important dans l’obtention d’un emploi, via un raisonnement toutes choses égales par ailleurs (c’est-à-dire en neutralisant, statistiquement, le rôle des autres variables, ce qui permet de raisonner, par exemple, à niveau de diplôme équivalent). La mobilisation des relations sociales accélère l’obtention d’un emploi. Si son effet est inférieur à celui du diplôme, il est supérieur à celui de l’origine sociale (et donc du « capital culturel » qui s’y rattache, ce qui va à l’encontre du raisonnement de Bourdieu qui faisait du capital social un simple reflet du capital culturel). Cependant, la pratique est un peu moins courante dans l’enquête française que dans celle de Granovetter : seulement 33% des personnes interrogées déclarent avoir obtenu leur emploi par relation. Il souligne cependant que son rôle est en forte augmentation depuis la crise.

3. Et Facebook dans tout ça ?

Oui, et Facebook dans tout ça ? Vous l’aurez sans doute compris par vous-même : Facebook, comme l’ensemble des autres sites de réseaux du même type, constitue une objectivation du capital social. Et le fait de « traîner » sur Facebook est un moyen comme un autre d’entretenir, voire éventuellement d’étendre, son capital social.

Oui, mais… oui, mais, me diront les plus vigilants de mes lecteurs, sur Facebook, on peut difficilement classer l’intégralité des personnes que l’on met dans son réseau comme des relations proches. Je ne dirais pas le contraire. Comme tout le monde, je pense, j’ai, parmi mes « friends » des gens qui sont plus des connaissances que des amis : je les apprécie, on peut s’envoyer des messages amusants, ce genre de chose, mais nous n’entretenons pas de relations fortes et régulières. Il y a fort à parier – bien que cela mériterait une démonstration rigoureuse que le manque de données m’interdit de faire – que plus le réseau Facebook d’un individu s’étend, plus la part de « connaissances » croient au détriment de la part des « amis ».

Comment alors penser que ce réseau puisse apporter quoi que ce soit d’important à l’individu ? Des individus éloignés et avec qui l’on entretient que des relations épisodiques peuvent-ils sérieusement être considérés comme des éléments importants du capital social ? Ne retomberait-on pas dans la perte du temps évoqué au début de cette note ?

C’est là que la sociologie économique parvient à un résultat contre-intuitif (mes collègues économistes doivent être à la fête : ils adorent ce genre de choses). En effet, ce sont les relations de type « connaissances » qui sont susceptibles d’apporter le plus à l’individu, comparativement aux relations de type « ami ». Si on distingue entre les liens « faibles » (connaissances, personnes que l’on voit peu, de façon irrégulière, et avec qui on partage peu) et les liens « forts » (l’exact contraire, donc), on est en droit de parler, avec Mark Granovetter, de « la force des liens faibles » [4].

L’explication est, comme souvent, relativement simple, ce qui ne fait que masquer ses difficultés d’invention et de démonstration. Considérons un individu A intégré dans deux réseaux de relations : un réseau de liens « forts » (sa famille, ses amis d’enfance, etc.) et un réseau de liens « faibles » (des amis d’amis, des anciens camarades de classes, d’université ou d’école, des rencontres épisodiques, etc.). Il faut considérer deux choses : premièrement, dans le réseau « fort », les différents individus vont être relativement proches socialement (même secteur d’activité, même type de profession, mêmes goûts, même milieu social, etc.), deuxièmement, et de ce fait, une information diffusé sur ce réseau susceptible d’intéresser A risque d’être assez rapidement « interceptée » (utilisée) par un autre.

Par comparaison, le(s) réseau(x) « faible(s) » peuvent apporter à l’individu une information auquel il n’aurait pas eu accès dans son réseau « fort », et il s’agira plus souvent d’une information qui n’a pu être utilisée dans le réseau « fort » de la personne qui la transmet. Elle a donc plus de chance d’être valorisable, utilisable, pour A. Du point de vue des réseaux, le lien faible constitue un « pont » : il s’agit d’un lien unique qui relie deux réseaux plus denses (ou « cliques ») et par lequel on est obligé de passer pour faire son chemin d’un point du premier réseau à l’un du deuxième.

« L’importance des liens faibles proviendrait du fait que ceux qui sont des ponts locaux créent des chemins à la fois plus nombreux et plus courts » [4]

C’est effectivement ce qui se passe dans l’enquête « Getting a Job » : les relations professionnelles – liens « faibles » – s’avèrent beaucoup plus efficaces, dans la recherche d’emploi, que le réseau familial – liens « forts ».

« Dans de nombreux cas, le contact n’appartient en fait que de manière marginale au réseau courant de l’individu : c’est par exemple quelqu’un avec qui l’individu a fait ses études ou un ancien collègue ou employeur, avec qui l’individu a conservé des relations épisodiques » [4]

Bref, le capital social ne joue pas seulement en fonction de la taille du réseau de relations qui le constituent, mais également en fonction de sa forme. De ce point de vue, Facebook est un moyen d’influencer la forme de son capital social, en offrant une manière simple de gérer non pas ses liens « forts », mais surtout ses liens « faibles ». Et y compris lorsque l’individu connaît une mobilité importante, géographique ou professionnelle. Ainsi, Anne-Catherine Wagner rappelle que l’une des caractéristiques des classes sociales supérieures les plus intégrés à la mondialisation – et qui connaissent donc des mobilités géographiques importantes – est la capacité à gérer ses liens « faibles » par delà les frontières, autorisant ainsi la création d’un réseau cosmopolite d’une grande efficacité. Et ceci s’apprend dès l’école :

« Les écoles [de la bourgeoisie cosmopolite] sont le lieu d’une intense circulation : l’année scolaire est rythmée par les départs et les arrivées des uns et des autres en fonction des mutations professionnelles des parents. Les enfants apprennent à s’asjuster à cette mobilité incessante : ils sont incités à garder des contacts avec leurs camarades partis à l’étranger. Il faut savoir cultiver une sociabilité à distance dans ces milieux internationaux. C’est ce qui permet la constitution de réseaux amicaux durables qui pourront ensuite être utilement mobilisés, lors du choix du lieu des études supérieures par exemple » [5]

5. La sociologie, science des « écarts »

Cette dernière remarque nous invite à nous interroger sur ce qui fait, à mon sens, le cœur du projet et de la pratique sociologique : les inégalités et les différences. La base de la sociologie, de quelque façon dont on la définisse, reste, il me semble, de s’intéresser aux comportements des individus en tenant compte du fait que, puisqu’ils sont situés différemment dans l’espace social, ces comportements sont de ce fait différents. Comme le dit superbement Jean-Claude Passeron, « il n’y a de sociologie que des écarts » [6].

La gestion des liens « faibles » demande un certains nombres de ressources qui sont inégalement réparties dans la société. Cela est confirmé par le travail de Michel Forsé [3], qui insiste sur le fait que les catégories populaires mobilisent plus le réseau familial et les catégories supérieurs le réseau professionnel. Maintenant que vous connaissez la différence d’efficacité entre les deux, vous pouvez par vous-même en tirer des conclusions concernant les inégalités (je précise que je ramasserais quelques feuilles à la prochaine note, tenez-le vous pour dit).

De ce point de vue, Facebook et consorts ne changent pas grand-chose aux pratiques. Les catégories rompues à la maîtrise et à la gestion de leurs relations y trouvent un moyen supplémentaire, certes pratique et agréable mais certainement pas révolutionnaire, de gérer leur capital social. Pendant ce temps, il est douteux que ce genre de site ouvre la gestion du capital social et de ses liens faibles à des catégories qui n’y avaient pas accès jusqu’à présent. La plupart des articles de presse sur ce site ont souligné que les inscrits sont pour la plupart d’un bon niveau social. Evidemment, cela demanderait une vérification rigoureuse, qui pourrait mettre à l’épreuve mes différentes intuitions et hypothèses. Mais les données nécessaires à ce travail ne me sont pas accessibles, et j’ai d’autres projets en terme de recherches…

Toujours est-il que, maintenant, lorsque votre mère/copine/père/copain/mari/femme/colocataire/autre vous reprochera de perdre votre temps sur Facebook, vous pourrez lui répondre, triomphant, « pas du tout ! je bosse mon capital social ! ». Parce que la sociologie, ça sert aussi à ça…

Dans une prochaine note consacrée au capital social, nous verrons l’autre dimension de celui-ci, différente du capital social « à la Bourdieu ». Pour cela, je vous parlerai des différences de performances entre grandes écoles et universités… A suivre, donc.

Bibliographie :

[1] Pierre Bourdieu, « Le capital social : notes provisoires », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1980.

[2] Mark Granovetter, Le marché autrement, 2000

[3] Michel Forsé, « Capital social et emploi », L’année sociologique, 1997

[4] Mark Granovetter, « The strength of weak ties », American Journal of Sociology, 1973

[5] Anne-Catherine Wagner, Les classes sociales dans la mondialisation, 2007

[6] Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, 1993

Pour aller plus loin :

L’ensemble de cette note doit beaucoup aux deux ouvrages suivants, que je recommande pour leur simplicité et leur accessibilité sur des thèmes complexes :

Philippe Steiner, La sociologie économique, 2007

Pierre Mercklé, Sociologie des réseaux sociaux, 2004


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Eloge (funèbre ?) des SES (II)

Résumé de l’épisode précédent : récemment promu enseignant de SES, notre héros s’interroge sur le sens de la vie et l’avenir de sa discipline, les yeux perdus dans les vagues de la mer du Nord. S’accordant avec Bénabar sur la condition de mouette, il en profite pour réfuter quelques critiques, avant de poser la question que personne ne se pose : « mais que doit-on attendre des sciences économiques et sociales au lycée ? ». C’est alors qu’il décide d’y répondre… Mais le nain semble avoir disparu1.




Deuxième partie : Une défense des SES au lycée

Dans la dernière note, j’avais insisté sur le principal problème des sciences économiques et sociales au lycée : les attentes qui sont placées en elles, et à partir desquelles elles sont vivement critiquées, ne correspondent absolument pas à ce que sont les véritables objectifs d’un tel enseignement, ni même à ce qu’un tel enseignement peut effectivement produire comme effets sociaux. Ma défense des SES – ou mon éloge – ne serait donc pas complet sans préciser un peu plus ce qu’il faut attendre, selon moi, de ce cours de lycée. Là encore, le développement risque d’être un peu long. Vous voilà prévenus.

1. Le débat sur le projet des SES

Commençons donc par expliciter quels doivent être les objectifs de l’enseignement de SES. C’est là l’objet d’un ancien débat dans la discipline (voir cet ouvrage pour plus de précisions), débat que je vais essayer de dépasser en conciliant les deux parties en concurrence.

Lors de leur création, les SES se constituent autour d’un « projet fondateur » qui allie deux éléments forts : d’une part, un objectif central de formation du citoyen, d’autre part, une insistance sur la pédagogie active, et plus particulièrement sur une conception « inductive » de celle-ci. En gros, il s’agit pour l’enseignant de SES de partir du « réel » pour, peu à peu, initier ses élèves à la « réalité économique et sociale » et en faire des citoyens responsables – voire militants. Cette position est encore très forte dans la discipline, particulièrement autour de ceux que l’on appelle les « fondamentalistes ».

Dans cette perspective, les SES n’ont pas véritablement de rapports avec les savoirs savants en économie, sociologie ou science politique (au singulier, parait-il). Il s’agit avant tout d’ouvrir les élèves à une certaine réalité et de les intéresser à un ensemble de faits et de phénomènes, plus que des les préparer à des études supérieures dans les matières concernées.

Cette position souffre cependant de plusieurs problèmes. Tout d’abord, l’objectif de formation du citoyen est un objectif global du système éducatif français. Il n’y a pas de sens à l’attribuer spécifiquement à un cours particulier – surtout lorsque celui-ci ne concerne pas, loin s’en faut, l’ensemble des élèves. Les lettres, l’histoire-géographie, ou encore les sciences de la vie et de la terre contribuent tout autant à la formation du citoyen : celui-ci devra exercer son esprit critique sur des références et des objets littéraires – tel homme politique citant complaisamment Zola –, des faits historiques – que l’on pense aux différentes lois mémorielles –, ou sur des discours scientifiques – les débats sur les OGM y gagneraient sans aucun doute. Il est donc juste de penser que les SES doivent servir cet objectif, mais celui-ci ne peut suffire à les définir. Le second problème réside dans l’articulation avec les savoirs savants. Certes, l’enseignant de lycée ne peut pas espérer enseigner réellement la sociologie ou l’économie : il ne peut pas organiser pour ses élèves des enquêtes ambitieuses, ne serait-ce que parce qu’il y a un projet à tenir, pas plus qu’il ne peut les amener à maîtriser la modélisation mathématique à un niveau avancé. Mais pour autant, si les SES ne s’appuient pas sur les développements des différentes disciplines de référence, que peuvent-elles bien enseigner ? On répond généralement à cette objection en mettant en avant l’objet des SES – la réalité sociale contemporaine – en insistant sur le fait qu’il n’existe pas, dans le supérieur, de formation de « SES » proprement dites. Mais l’objet ne suffit pas à faire la discipline scolaire, pas plus qu’il ne suffit à faire la science – et vous savez maintenant ce que je pense de l’inductivisme et de tous ceux qui prétendent partir uniquement des faits. Et toutes les disciplines scolaires sont dans la même situation que les SES : elles ne sont que la combinaison de savoirs savants qui, dans le supérieur, sont séparés. Les mathématiques, par exemple, se divisent aisément entre l’algèbre, la géométrie, la statistique, etc., autant de spécialités qui peuvent être plus ou moins hermétiques entre elles.

Il faut donc en venir à la deuxième position que l’on trouve chez les praticiens des SES : celle qui insiste justement sur les savoirs savants, et qui entend faire des SES une « propédeutique » à l’enseignement supérieur. Dans cette perspective, ce qui est visé par l’enseignement de SES est bel et bien une initiation aux disciplines scientifiques qui ont pour objet la société. L’agrégation afférente s’est d’ailleurs longtemps appelée « agrégation de sciences sociales ». On rapproche alors l’objectif des SES de celui des autres sciences, comme les Sciences et Vie de la Terre ou la Physique Chimie. Il s’agit de transmettre à la fois une culture générale scientifique et de préparer à la poursuite d’études particulières. C’est sans doute cette position plus que la précédente qui motive l’existence d’une filière Economique et Sociale au baccalauréat.

Mais j’entends déjà la critique du côté de certains de mes collègues mais néanmoins confrères économistes. Pourquoi rassembler dans un cours des disciplines aussi différentes que la sociologie et l’économie ? Cette dernière ne mériterait-elle pas un enseignement à part ? Les sociologues et politistes pourraient s’offusquer pareillement, mais il faut reconnaître qu’ils le font moins.

Les SES portent en effet, comme je l’ai signalé dans ma première note sur le sujet, un projet d’interdisciplinarité marqué. Et certains pensent qu’il vaudrait mieux le laisser tomber, souvent au profit de l’économie – ce qui, vous pouvez aisément l’imaginer, ne peut pas me satisfaire. En fait, il s’agit simplement, pour comprendre ce rassemblement, de penser comme un économiste : le temps des élèves est limitée, la surcharge de travail toujours possible, et il vaut mieux essayer de l’éviter. Rassembler des disciplines entre elles est de ce point de vue une bonne solution.

J’ajouterais à cela une autre remarque : économie, sociologie et science politique ont en commun le projet d’un regard scientifique posé sur des objets sociaux. Or, c’est cette démarche, déjà difficile à appréhender, qui se situe au centre de ce que l’on peut apprendre à des lycéens. S’ils l’acquièrent, ils pourront se diriger plus tard parmi ces différentes disciplines. Voilà pour la justification de la forme et du contenu.

Revenons à cette conception des SES comme propédeutique à l’enseignement supérieurs. Là aussi, il y a des objections plus fortes. La principale, je m’en suis fait l’écho dans la dernière note : la majorité des élèves de SES ne poursuivront pas des études de ce type, et encore moins des études scientifiques. Or, il faut bien que cet enseignement s’adresse à tout le monde.

On tombe là sur une exigence importante, applicable à tout enseignement de lycée : constituer un ensemble cohérent qui n’a pas besoin d’être complété par des études ultérieures, dont la poursuite n’est pas assurée. Si l’on enseigne quelque chose qui ne pourra être compris qu’avec le cours de première année de licence – ce qui est toujours une tentation pour l’enseignant passionné – c’est là un savoir qui sera perdu pour la majorité des élèves.

Il faut y rajouter l’exigence posée par la première conception : les SES doivent trouver un moyen d’apporter leur contribution au projet général du système éducatif de formation des citoyens.

C’est sur la base de ces deux exigences que je vais proposer une conception intermédiaire des objectifs d’un enseignement de SES.

2. Une solution intermédiaire : former le citoyen par les sciences sociales

Le point de vue que j’ai vais essayer de soutenir ici est relativement simple : les SES doivent avoir pour objectif de former le citoyen, mais ce de façon spécifique, c’est-à-dire en lui proposant une initiation à la démarche scientifique propre à ces disciplines. En bref, les deux objectifs développés sont non seulement compatibles, mais en outre identiques : c’est en permettant aux élèves de comprendre les sciences de la société que l’on peut apporter contribution à cet objectif général de formation du citoyen.

La conséquence logique d’une telle position est que l’enseignement de SES doit présenter une unité à deux niveaux. D’une part, l’ensemble des sciences mobilisées ne sont pas présentées pour elles-mêmes, mais en ce qu’elles éclairent la démarche scientifique propre aux sciences sociales – c’est-à-dire la possibilité stricte d’appliquer la science à des sujets humains, ce qui demande déjà un effort énorme de compréhension et d’explication, surtout auprès de lycéens (personnellement, cette compréhension a pris la forme d’une révélation en première année de master… c’est là une attente que j’aimerais épargner à mes élèves). D’autre part, l’enseignement lui-même doit, sur les deux ou trois années qu’il dure, présenter un programme complet qui n’attend pas de précisions ultérieures.

C’est sur la base de ces objectifs que je vais présenter quelques arguments en faveur des SES. Ce ne sont pas les seuls, je me borne à insister sur certains points qui me semblent trop facilement oubliés. En outre, j’en profite pour réaliser l’objectif de ce blog : parler de sociologie, et diffuser ses résultats.

3. Une justification des SES : Late modernity, reflexivité et sciences sociales

Mon argumentation risque de démarrer sur des voies quelques peu inattendues. Je vais en effet convoquer les analyses de la late modernity (ou modernité radicale) d’Anthony Giddens (cette partie doit beaucoup au récent ouvrage de Jean Nizet, La sociologie de Anthony Giddens, que j’en profite pour recommander, d’autant plus que je serais sans doute moins clair et plus rapide que lui).

3.1 SES, réflexivité et individus

La modernité se caractérise par l’individualisme, tout le monde s’accorde là-dessus. La place et la liberté laissées à l’individu par rapport à ses groupes d’appartenances deviennent de plus en plus larges. Giddens rajoute une autre caractéristique à cette modernité dans la période la plus récente : celle de la réflexivité. C’est sur cette base qu’il préfère parler d’une continuité avec la modernité – ce qu’exprime l’idée de « modernité radicale » - plutôt qu’une sortie de celle-ci – idée qui sous-tend l’usage d’expressions comme « post-modernité ».

Qu’est-ce que la réflexivité ? Il s’agit de « l’examen et la révision constantes des pratiques sociales, à la lumière des informations nouvelles concernant ces pratiques mêmes, ce qui altère ainsi constitutivement leur caractère » [Giddens, Les conséquences de la modernité, 1994]. Autrement dit, institutions et individus ne cessent de se regarder agir au moment même où ils agissent, et cherchent à réajuster leurs actions à la lumière de cette observation et des savoirs disponibles.

« Pour Giddens, l’originalité des sociétés modernes avancées réside dans l’importance des usages des savoirs savants dans la vie ordinaire : "le savoir constitue un élément importance de ce processus [de réfléxivité]", et notamment les sciences humaines et sociales dans la mesure où "la révision chronique des pratiques sociales à la lumière de la connaissance de ces pratiques fait intimement partie du tissu des institutions modernes" » [François de Singly, « La sociologie, forme particulière de conscience », in B. Lahire, A quoi sert la sociologie ?, 2002]

Quelle est la conséquence de cela ? Premièrement, individus et institutions sont demandeurs d’analyses scientifiques sur leurs pratiques. Dès lors, leur fournir les moyens cognitifs de sélectionner les meilleures parmi ces analyses semble bien essentiel. C’est là une première justification des SES : celles-ci participent au plein exercice de la réflexivité moderne. Pour reprendre mon exemple de la précédente note, il est sans doute souhaitable que les individus qui font la société française sache, lorsqu’il faut éclairer les choix de celle-ci en matière économique, sachent distinguer entre l’analyse sérieuse d’un économiste et les bouffonneries d’un Jacques Marseille. De même, si une femme a besoin de réfléchir sur son couple, il est sans doute préférable qu’elle sache se diriger vers les analyses stimulantes et accessibles de Jean-Claude Kaufmann plutôt que vers le test « Etes-vous un bon coup ? » de Glamopolitan (ce qui ne lui interdit pas de faire le test pour rigoler un bon coup, notons-le bien).

Pour le comprendre encore mieux, on peut faire un détour par une autre conception de l’individualisme, celle développé par Robert Castel dans Les métamorphoses de la question sociale [1995], ouvrage désormais plus que classique. Castel y fait remarquer qu’il y a plusieurs type d’individualisme : au moins un individualisme positif et un individualisme négatif. L’individualisme positif correspond à celui des classes moyennes et supérieures, où les individus sont aptes à s’émanciper des groupes d’appartenances parce qu’ils disposent d’un « socle de ressources », matérielles et autres, suffisant pour cela. L’individualisme négatif est au contraire celui des classes populaires qui naît de la désaffiliation de celle-ci : il découle justement de la perte des ressources nécessaires à son émancipation, qui isole alors les individus.

On peut considérer qu’une connaissance minimum des sciences sociales peut s’intégrer à ce socle de ressources pour accéder à un individualisme positif, ne serait qu’en se libérant de certains discours idéologiques de toutes sortes. On peut ici rappeler la justification humaniste de la sociologie que donne Peter L. Berger, laquelle va dans ce sens :

« On saisit une différence capitale entre le théâtre de marionnettes et notre propre dramaturgie : à la différence des marionnettes, nous avons le pouvoir de nous arrêter dans notre mouvement, de regarder en haut et de voir la machinerie qui nous fait bouger. Ce geste est le premier pas vers la liberté et du même coup, il nous confirme que la sociologie a vraiment toute sa place comme discipline des humanités » [Peter L. Berger, Invitation à la sociologie, 2006 (1963)]

Ce passage peut facilement être étendu à l’ensemble des SES et n’a pas à se limiter à la sociologie. Parvenir à être un individu pleinement réflexif demande certaines connaissances concernant les sciences sociales, ce d’autant plus que celle-ci sont largement présentes dans l’environnement des individus.

3.2. L’individu face aux systèmes abstraits

La modernité, toujours selon Giddens, se caractérise également par la multiplication des « systèmes abstraits ». Mais qu’est-ce qu’un système abstrait ? Ce terme recouvre aussi bien des systèmes d’échanges, tels que la monnaie, qui permettent des relations sociales au-delà des frontières, entre des individus qui ne se rencontreront jamais, que le recours, dans la vie quotidienne des individus, à toutes sortes d’expert : médecins, biologistes, commerciaux, économistes, sociologue, etc. Pourquoi parler à leur propos de systèmes « abstraits » ? Même si nous rencontrons régulièrement certains d’entre eux – notre médecin de famille par exemple – la plupart sont distants de nous et nous les rencontrerons jamais : c’est le cas des économistes et sociologues pour le commun des mortels.

C’est là la conséquence logique de la réflexivité : ces systèmes abstraits se développent parce qu’individus et institutions sont demandeurs de l’expertise qu’ils portent. La mondialisation, en « désenchâssant » les relations sociales – leur permettant de s’établir sur un espace de plus en plus grand – rend ces relations d’expertise d’autant plus abstraites (Giddens développe une analyse de la mondialisation que je ne développe pas ici).

Or, nous sommes plus ou moins obligés de faire confiance à ces systèmes abstraits. Par exemple, lors de votre dernier repas, vous avez, peut-être sans le savoir, fait confiance à un expert de la sécurité alimentaire pour que votre repas ne contienne pas un poison quelconque. Et lors des dernières élections, vous avez peut-être voté pour un candidat sur la base de l’avis d’un économiste que vous n’avez jamais rencontré et dont vous savez bien peu de chose des travaux (il est probable d’ailleurs que ce ne soit pas le seul expert qui ait influencé votre choix).

La confiance dans ces experts n’est cependant pas (ou plus) absolues. Le rôle des experts était en effet devenue une « tradition » de la modernité première. Pour Giddens, une tradition se caractérise par sa répétition et son caractère de certitude non interrogée (et défendue par certains gardiens). La modernité a engendré ses propres traditions, distinctes des traditions anciennes comme la religion. Les experts en font partie. Or, la modernité (radicale) se poursuit en faisant reculer les traditions, y compris celle qu’elle a elle-même engendrée. D’où la remise en cause actuelle des experts.

Quel est le rapport de tout ça avec les SES, me direz-vous ? Parmi les systèmes abstraits qui entourent l’individu et parmi lesquels il doit se guider, un nombre important renvoient aux disciplines qui constituent le cœur des sciences économiques et sociales. La place des économistes – et des pseudo-économistes – dans le débat public en témoigne. L’appel à des experts qui ne sont pas des scientifiques pose d’ailleurs un problème. Pour éviter que l’individu ne soit perdu dans la trame que forment ces systèmes abstraits, il vaut mieux qu’il ait reçu une préparation minimale pour y faire face.

Mais au-delà de cela, le développement des systèmes d’expert sous-entend une certaine objectivation des faits de société. Pour arriver à comprendre les débats qui s’y mènent et les aborder le plus sereinement possible, il est souhaitable que les individus aient été habitués à l’idée qu’il est possible de faire de la science sur des faits économiques et sociaux. Ce qui signifie que l’appréciation d’un phénomène ne dépend pas simplement des appréciations et des points de vue que l’on peut avoir dessus. Par exemple, un économiste qui dit que les délocalisations ne sont pas une cause majeure de chômage, mais au contraire de gain pour l’économie française, n’exprime pas un point de vue « libéral » et « de droite », mais le résultat d’un travail statistique particulier. C’est à partir de ce constat que peuvent se construire des politiques de droite ou de gauche, c’est-à-dire des discours qui transforment (ou non) ces constats en problèmes et qui y apportent des solutions. Il en va de même pour un sociologue qui affirmera que la suppression que la ségrégation urbaine dépend des choix des catégories supérieures et non d’un communautarisme ethnique ou religieux provenant des catégories populaires. Arriver à saisir la signification de cette objectivation est l’un des enjeux principaux des SES.

Il est par contre possible de critiquer le travail statistique de l’économiste sur des bases scientifiques : par exemple, on pourra se demander comment on peut évaluer tous les emplois détruits par les délocalisations, s’il ne faut pas prendre en compte les emplois détruits de façon indirecte (l’entreprise qui délocalise « entraîne » avec elle les petits commerces alentours), et comment il faut s’y prendre. Là aussi, les SES ont un rôle à jouer : il ne s’agit pas d’apprendre aux individus à se soumettre servilement aux prophètes des sciences sociales, mais également de leur en faire comprendre les limites.

En résumé, ma défense des SES reprend des éléments classiques de la justification de cette enseignement – les SES aident à la compréhension du monde. J’espère y avoir ajouté deux éléments moins souvent avancés sur cette question. Premièrement, il ne s’agit pas seulement de comprendre le monde qui nous entoure mais surtout de comprendre les sciences sociales, dans la mesure où celles-ci participent de plus en plus, au travers de la multiplication des systèmes abstraits, à la construction de la réalité sociale. Deuxièmement, l’intérêt des SES ne se limite pas aux rapports entre l’individu et son environnement, notamment politique, mais également aux rapports de l’individu avec lui-même et de la façon dont il peut devenir un « sujet ». Ceci concerne aussi bien la sociologie, où cette dimension semble de plus en plus prise en compte, que l’économie : l’ouvrier qui se retrouve au chômage après une délocalisation a bien besoin de savoir ce qui s’est passé… et l’économie n’est sans doute pas inutile de ce point de vue.

4. Quelques conséquences : la place des SES dans l’éducation

Au regard de tout ce que je viens d’avancer, il faut bien que j’en tire les conséquences par rapport à la place que les SES doivent tenir dans le système éducatif. Action.

Tout d’abord, si l’on accepte l’idée que les SES peuvent participer à la réflexivité des individus et à leur compréhension du monde qui les entoure, il n’y a pas de raison de les limiter à une seule filière du baccalauréat. C’est là une conclusion à laquelle parviennent souvent les enseignants de SES. Je ne fais donc pas dans l’originalité de ce point de vue. Les élèves de filière L et ES ont des enseignements scientifiques au moins jusqu’en seconde, et en mathématique jusqu’à la terminale. De même, il n’y aurait pas de sens à limiter l’enseignement du français et de la philosophie au seul bac L. Alors pourquoi priver les élèves de L et de S de toute possibilité d’un enseignement de sciences économiques et sociales ? Pendant un temps, ils avaient la possibilité de choisir une option SES, mais celle-ci a été supprimée. La rétablir serait une solution. Mais il serait sans doute préférable d’étendre un enseignement obligatoire de SES aux deux autres filières. Ce d’autant plus que les programmes seraient aisément adaptable : est-il impensable que des bacheliers littéraires étudient la sociologie de la lecture, l’économie de la culture, ou les problèmes de l’exception culturelle ? que les bacheliers scientifiques se frottent à un peu d’application des statistiques et une lichette de sociologie des sciences ? De même, dans les filières techniques, il n’est pas inenvisageable d’adapter un enseignement, par exemple en sociologie des organisations et en économie de l’entreprise.

(Certains mauvais esprits diront qu’en avançant cela, un enseignant de SES prêche forcement pour sa chapelle. Ils n’ont sans doute pas tout à fait tort. Mais, outre le fait que cela ne réduit en rien mes arguments, je ferais remarquer que, du point de vue d’un enseignant déjà en poste, il est sans doute plus agréable de recevoir des élèves qui ont un minimum choisi leur filière plutôt que des élèves qui subissent une matière pour laquelle ils n’ont aucune inclinaison particulière. Certes, tous les élèves de ES ne sont pas des passionnés des SES, mais la part de ceux qui vivent mal cet enseignement augmenterait sans nul doute si on l’étendait à tous les élèves)

Mais, pourquoi ne pas tirer le fil un peu plus ? L’une des propositions les plus intéressantes concernant le système éducatif français me semble celle de François Dubet sur le « SMIC scolaire » [notamment dans L’école des chances, 2004]. Celle-ci concerne le collège : partant du constat que ce qui manque au collège unique, c’est un projet pédagogique à part entière qui ne le réduise pas à être un « lycée en miniature », François Dubet propose de fixer comme objectif à celui-ci de s’assurer que tout élève qui parviennent à la fin de la scolarité obligatoire (16 ans) maîtrise un certain socle commun minimal, un ensemble de connaissance que l’on juge absolument essentiel que chaque français maîtrise.

J’entend déjà crier au nivellement par le bas : s’il faut vraiment que chaque élève maîtrise les mêmes savoirs, alors on va devoir se fixer sur le niveau du plus mauvais… C’est là qu’intervient l’idée de « SMIC » : en fixant un salaire minimum, on interdit nullement de gagner plus et l’on est loin de niveler les salaires par le bas. Ainsi, les parcours au collège pourrait être plus individualisés afin de s’assurer que les élèves en difficulté progressent jusqu’au « SMIC scolaire » et que ceux qui ont plus de faciliter puissent aller plus loin, éventuellement en aidant directement ou indirectement leurs camarades.

La question reste cependant de savoir ce qui doit être mis dans ce fameux socle commun. Evidemment, toute discipline a envie d’en faire partie… Et certaines sont particulièrement simples à défendre : français, mathématiques, histoire, personne ne va contester la présence de ces matières (même si le contenu de chacune risque de faire place à une sérieuse foire d’empoignes). On peut y ajouter, en suivant François Dubet, des disciplines dites « techniques » : la présence de celles-ci pour tous les élèves serait sans doute le meilleur moyen de revaloriser les filières techniques en leur donnant un peu plus de légitimité.

Reste donc un peu de place, sans doute pour des enseignements scientifiques de base. Pourquoi, alors, ne pas y ajouter un peu de sciences sociales ? La défense que je me suis efforcé de faire de ces disciplines n’interdit pas un tel projet, bien au contraire. Bien sûr, il ne s’agira pas alors d’enseigner les théories et auteurs en tant que tels – j’imagine mal des collégiens suant sur la définition de l’habitus ou sur l’équilibre de concurrence pure et parfaite. Mais la démarche n’est pas forcément difficile à apprendre : en proposant aux élèves une petite enquête, simple à réaliser, sur leur collège, leur quartier ou leur ville, on aurait une activité formatrice qui les initierait à la démarche scientifique (y compris dans sa dimension théorique), à la distanciation avec les objets économiques et sociaux, et la recherche de l’objectivité, de façon à la fois ludique et motivante. Menée sur une année, elle permettrait également de gérer l’hétérogénéité entre les élèves, chacun pouvant participer en fonction de ses préférences et capacités, et de renforcer le travail en équipe déjà présent dans d’autres disciplines.

Certains auront reconnu dans cette idée quelques éléments de « l’utopie réaliste » de Bernard Lahire (article repris dans son récent ouvrage : L’esprit sociologique, 2007) : enseigner les sciences sociales à l’école primaire. Il argumente que l’on enseigne très tôt aux élèves à se distancier des faits physiques – avec l’expérience du bâton trempé dans l’eau qui apparaît coupé, ou simplement en leur enseignant que, contrairement à ce qui est immédiatement visible, la terre tourne autour du soleil et non l’inverse. Dès lors, pourquoi ne pas faire la même chose dès l’école primaire ? Il propose pareillement l’idée d’une enquête, qui initierait à la démarche et non aux théories et aux auteurs. Je n’ai donc rien inventé de bien original, je l’avoue. Il me semble cependant que le niveau primaire n’est peut-être pas le plus adapté pour un tel projet pédagogique. Le collège me semble mieux convenir, surtout si les sciences sociales peuvent trouver leur place dans ce fameux « SMIC scolaire ».

5. Les SES et les projets gouvernementaux

Pour autant, aucun des projets que je décris n’est à l’ordre du jour gouvernemental. C’est bien dommage, mais cela n’empêche pas de réfléchir avec ce que l’on a. Comme on le sait désormais, Xavier Darcos réfléchit à la suppression des filières du baccalauréat et à leur remplacement par un système d’option. Evidemment, une telle réforme est loin d’être gagnée, ne serait-ce que parce que toute réforme qui touche de près ou de loin au bac est on ne peut plus aventureuse, étant donnée la charge symbolique que concentre l’examen roi du système scolaire français. Il y aurait, en outre, bien des critiques à faire à un tel projet, ne serait-ce qu’en terme de lisibilité du baccalauréat. Acceptons cependant qu’un tel projet aboutisse. Qui dit « options » dit nécessairement « tronc commun ». Vous avez déjà compris ce que j’ai derrière la tête : les SES devrait, à mon avis, rejoindre naturellement les enseignements communs à tous les lycéens, ce pour toutes les raisons que j’ai développé précédemment. Une option de renforcement pourra être mise en place, comme il en existera alors probablement pour le français ou les mathématiques. Si un membre du gouvernement me lis, je lui serais gré de transmettre cette doléance aux personnes compétentes (soyons réaliste : c’est relativement peu probable).

6. Pour finir, un peu de littérature (spécial dédicace à tous les bacheliers L)

Ce post, même divisé en deux parties, est sans doute trop long pour un blog. J’en ai dis beaucoup, et pourtant je ne peux pas développer autant que je le souhaiterais certains aspects – notamment sur la place et le rôle des SES par rapport à la modernité. Mais je ne peux m’étendre plus longuement (d’autant plus que j’ai des copies à corriger, et que, quitte à défendre les SES, autant commencer par les exercer, non ?).

Pour remercier mes honorables lecteurs d’être parvenus jusqu’ici, je terminerais sur une touche plus légère avec une petite citation à caractère littéraire. Si les sociologues sont irremplaçables pour ce qui est de comprendre et d’analyser le monde social, il arrive qu’un écrivain parviennent à exprimer mieux que quiconque une idée qui, bien qu’indémontrable, n’en a pas moins de force. Place, donc, à l’un des meilleurs écrivains francophones vivant :

« - Mais je pensais à autre chose. Non pas à toi, à ta vie, à ta personne. Je pensais à ton expérience. A ce que tu avais vu, à ce que tu avais connu. De cela, tes amis français ne pouvaient avoir aucune idée.

- Les Français, tu sais, ils n’ont pas besoin d’expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l’expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n’avaient pas besoin d’informations. Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l’émigration est une tragédie. Ils ne s’intéressaient pas à ce que nous pensions, ils s’intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de ce qu’ils pensaient, eux. » [Milan Kundera, L’ignorance, 2000]

Et c’est justement pour compenser ce travers si français par lequel « les jugements précèdent l’expérience » que les SES sont sans doute le plus utiles. Ce sera là, le dernier acte de ma justification, en forme d’hommage à tous les défenseurs de la filière L. Amis littéraires, bonsoir.

1 Citation, comprend qui peut.


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La dernière des classes sociales (3)

Où l'on finira la discussion sur les classes sociales et la grande bourgeoisie à travers de l'ouvrage de Michel Pinçon et Monique Pinçon ; où l'on découvrira enfin l'origine du titre de cette série ; et où l'on conclura brièvement sur l'utilité de Marx aujourd'hui.


4. La dernière des classes sociales

Au final, la grande bourgeoisie apparaît comme la dernière des classes sociales. Reprenons, à la lumière de Chauvel – et de la présentation qu’en fait Pierre Maura pour ceux qui n’ont pas lu l’original –, l’état des classes sociales aujourd’hui par rapport à ce cadre théorique.

Les classes sociales se sont peu à peu effacé avec les évolutions économiques d’après guerre : une certaine égalisation des conditions, la moyennisation de la société [8], a réduit comme peau de chagrin les classes « pour soi ». Si les classes en soi peuvent demeurer, c’est la conscience de celles-ci qui est aujourd’hui moins marquée.

En bas de l’échelle, nous avons les classes populaires. Celles-ci sont bien peu intégrés, et dans l’ensemble fortement divisées. Elles se mobilisent peu ou pas du tout, ou suivant des modalités peu construites – le vote protestataire, vers les partis extrémistes, en est le signe. Le déclin du mouvement ouvrier et de ses capacités à donner sens à un conflit général ne laisse pas grande capacité d’action.

Au milieu, nous trouvons les classes moyennes. Celles-ci fournissent toujours un modèle important pour la plupart des individus – rappelons que 75% des Français s’identifiaient à la classe moyenne en 2005 [9]. Mais elles se mobilisent peu et ne fournissent pas vraiment un conflit apte à créer une véritable classe pour soi. Elles sont de plus en train de se diviser. Cette division produira – peut-être – des classes pour soi. Mais rien n’est moins sûr.

Reste donc, au sommet, la grande bourgeoisie, la classe dominante, qui, elle, est la dernière à être classe pour soi.

« Si les classes sociales fondamentales du marxisme, la bourgeoisie et le prolétariat, ont pu exister réellement du fait même de la vitalité de la doctrine marxiste […], il en va aujourd’hui autrement. Par un effet de théorie en retour, le recul théorique et pratique du marxisme, comme école de pensée et comme corpus de préceptes de base de l’action des partis s’en réclamant, conduit à un recul de la classe ouvrière comme classe pour soi, organisée et mobilisée contre l’adversaire. Ce recul explique peut-être en partie qu’en retour la bourgeoisie se sente autorisée à s’affirmer plus ouvertement comme classe. Non pas dans ce vocabulaire marxiste, mais dans la réalité de son discours et de ses pratiques ». [5]

Sa mobilisation est pour ainsi dire naturelle : en suivant les injonctions propres à son milieu social, en se fiant à son habitus, le grand bourgeois agit « naturellement » pour le plus grand bien de sa classe. Il suffit de suivre les indications données par la famille et l’école, puis par les pairs, les cercles et autres, pour réaliser dans les faits la défense de sa classe. Le goût de la haute culture – peinture, architecture, etc. – est très naturellement enseigné dans les espaces éducatifs de la haute société. Il est aussi un moyen de mettre en distance, d’exclure de fait, ceux qui ne maîtrisent pas ce code.

De même, si le vote conservateur est naturel dans la haute bourgeoisie, avec très peu d’exception, le milieu ouvrier se caractérise au contraire par l’éclatement du vote sur un large spectre de possible – qui inclut aussi bien les partis de droite, d’extrême droite, de gauche et d’extrême gauche, ainsi que l’abstention.

La conscience de classe ne se fait donc qu’a minima, faute, en quelque sorte, d’adversaire pour la grande bourgeoisie. C’est là le privilège de la dernière des classes sociales.

5. Courte conclusion

Alors que l’avenir des classes moyennes inquiète de plus en plus les français – et à raison – et que les classes populaires semblent plus anomiques que jamais, penser le monde en terme de classes sociales et de rapports de classe n’est pas totalement inutile. Cela ne débouche pas nécessairement sur une apologie de la lutte des classes et de la libération par la révolution, comme on voudrait parfois nous le faire croire. Il s’agit simplement de se faire une représentation plus juste des enjeux de pouvoirs dans la société contemporaine. Toute société complexe est faite de conflit. Le langage politique contemporain essaye souvent d'esquiver cette dimension poutant essentielle de nos sociétés, et ce à gauche comme à droite. Soit en proposant des réformes "nécessaires" et n'ayant donc pas à être débattu, soit en refusant, au nom d'un certain universalisme, l'idée même que des groupes puissent avoir des intérêts différents.


Bref, ce que je cherche à dire, c'est que penser les conflits, leurs formes, leurs sens et leurs conséquences, est sans doute l'une des approches pour lequel la pensée de Marx est la plus utile. Et c'est pour cela que je vous en reparlerais très bientôt.


Bibliographie :

[1] Louis Chauvel, « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE, 2001.

[2] Pascal Combemale, Introduction à Marx, 2006.

[3] Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845.

[4] Peter L. Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, 1963.

[5] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, 3ème édition, 2007.

[6] Yankel Fijalkow, Sociologie de la ville, 2004.

[7] Eric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, 2004.

[8] Marco Oberti, L’école dans la ville. Ségrégation – Mixité – Carte scolaire, 2007.

[9] Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.

[10] Pierre Bourdieu, La distinction, 1979.

[11] Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les héritiers. Les étudiants et la culture, 1964.

[12] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Voyage en grande bourgeoisie, 1997


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La dernière des classes sociales (2)

Résumé de l'épisode précédent : Alors que l'on commence quelque peu à reparler de classes sociales, malgré les réticences de certains, la grande bourgeoisie apparaît de plus en plus comme une classe puissante et mobilisée. C'est du moins ce que l'on tente de démontrer. C'est à ce moment dramatique que nous retrouvons notre héros...



2. Une classe mobilisée

Mais alors pourquoi cette classe sociale n’apparaît pas plus clairement dans la presse ou dans les discours politiques ? Pourquoi les partis politiques et les syndicats ne se concentrent-ils pas sur une telle cible ? Et pourquoi les seuls journalistes qui en parlent le font sous l’angle de l’exotisme, présentant la grande bourgeoisie comme une population étrange et fascinante, comme on présenterait une société primitive ?

C’est que la classe bourgeoise est une classe mobilisée, capable de cacher son pouvoir derrière un discours idéologique mettant en avant l’individualisme et la réussite personnelle, tandis qu’elle met en place pour elle-même un collectivisme pratique.

Quelques rappels théoriques tout d’abord : c’est ici que Marx intervient – et je vous ai déjà fait part de mon goût pour les classiques et pour la théorie. Que nous dit Marx sur les classes sociales ? La théorie est connue : il s’agit de la distinction entre classe en soi et classe pour soi.

La classe en soi renvoie à l’aspect objectif de la classe sociale. Dans une société donnée, on peut repérer un ensemble d’individus qui ont des caractéristiques propres qui leur donne une solidarité de fait. Dans l’étude de la société capitalistes de Marx, c’est la position dans le processus production, et dans les rapports sociaux que celui-ci induit, qui fournit cette solidarité : les prolétaires d’un côté, les capitalistes de l’autre.

On peut relier cette première dimension des classes sociales à la question de l’exploitation : les bourgeois sont ici ceux qui vivent de la plus-value produites par les travailleurs, plus-value qu’ils obtiennent par la possession des moyens de production. Il faut donc noter que les classes sociales n’existent jamais que par rapport aux autres, en cela qu’elles occupent des positions relatives dans l’espace social. La bourgeoisie, ainsi, n’existe qu’en tant qu’elle tire ses ressources et sa richesse de l’exploitation du travail des autres classes. C’est la relation qui fonde la classe.

La classe pour soi renvoie, elle, à l’aspect subjectif de la classe sociale. Le rapport entre les classes peut également se faire dans les consciences : les classes sociales peuvent prendre conscience de leur existence, de leurs intérêts communs, de leurs positions dans l’espace social. Elles peuvent alors se mobiliser pour essayer d’améliorer leur situation. On passe ici de l’exploitation (objective) à la domination – conscience subjective de cette exploitation. Ce qui produit cette conscience de classe, c’est la lutte.

« Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi, cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte […] cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe ». [9]

Dans une approche plus proche de Bourdieu, cela renvoie à la construction de représentation de la domination, et donc d’une domination culturelle [10]. On oppose ainsi à une vision de la société en strates – qui n’ont pas d’antagonismes particuliers entre – une vision nettement plus conflictuelle, où les frontières de classe sont elles-mêmes des enjeux de luttes. En gros, les classes dominées sont exclues et mises à distance par les classes dominantes, qui les influencent également culturellement. On intègre donc ici les dimensions culturelles et symboliques des rapports de classe.

(Point intéressant : le marxisme a lui-même contribué à construire, à l’époque où il dominait la pensée intellectuelle, la réalité des classes sociales qu’il décrivait. C’est là un point qui mériterait de long développement. Je vous les épargne. Pour aujourd’hui.)

Dans cette perspective, que retiennent Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, la grande bourgeoisie constitue une classe en soi et pour soi. Elle est une classe en soi car elle tire essentiellement ses revenus d’une plus-value prélevée sur le travail, grâce à sa possession du capital.

« Bien que [les] rapports d’exploitation aient beaucoup évolué depuis le XIXe siècle, les héritiers Wendel, actionnaires de la holding Wendel Investissement, sont tout autant capitalistes que François de Wendel, sidérurgiste lorrain, grand capitaine d’industrie comme on disait volontiers à l’époque. Certes, ses petits-enfants n’ont plus qu’un rôle marginal dans la gestion de ce holding. Mais il reste qu’ils vivent, au moins pour une part, des produits financiers ainsi dégagés et qu’ils sont donc toujours bien dans le même rapport social avec les salariés des sociétés contrôlées par cette institution financière » [5]

Mais elle est également une classe pour soi, qui se mobilise pour défendre ses intérêts et ses avantages. L’entre-soi en est une manifestation : loin de se limiter à la ville, il s’étend au système des clubs – le Siècle ou l’Automobile Club par exemple – réseaux de relations bien utiles, dont l’entrée est soumises à la cooptation. Plus marquant encore, la bourgeoisie d’assure que ses enfants se montreront dignes de leur rang : scolarisation dans des institutions privées aussi prestigieuses (internationalement qui plus est) que coûteuses, comme l’Ecole des Roches à Verneuil-sur-Avre, maîtrise des relations amicales et donc des alliances matrimoniales, etc.

« Pour réussir ces alliances, il est fait appel à des technologies sociales spécifiques. […] Les rallyes sont une autre forme très usitée d’agencement raisonné du système des relations juvéniles. Deux ou trois mères de famille se réunissent et fondent un rallye pour leurs enfants en concoctant une liste d’amis et d’amies dont les familles sont au-dessus de tout soupçon. Ces enfants vont avoir des activités en commun jusqu’à la fin de leur adolescence » [5]

L’intérêt de telles pratiques, dont on se moque parfois de l’extérieur, est bien compris : « Ces mariages endogames présentent l’avantage de maintenir le patrimoine et les fortunes à l’intérieur du groupe » [5]. La formation des grands bourgeois laisse peu de place au hasard : de la naissance à la mort, les individus de cette classe sont constamment socialisés et resocialisés par leurs pairs.

3. Individualisme idéologique et collectivisme pratique

Tout ceci donne à voir un collectivisme pratique : la bourgeoisie défend ses intérêts par la mobilisation de chacun pour l’intérêt du groupe. La conscience de ces intérêts apparaît par exemple dans le « niveau de lucidité dont le cynisme étonne » qui accompagne la quête de l’entre-soi.

« Que ce soit dans les beaux quartiers, dans les écoles, dans les cercles ou dans les conseils d’administration, la conscience des limites du groupe s’affiche sans retenue » [5]

Pourtant, la grande bourgeoisie affiche par ailleurs une idéologie renvoyant largement à l’individualisme. La référence au marché, à la compétition, à la concurrence est récurrente dans les discours – ce n’est pas l’ancien « patron des patrons » qui me contredira.

Cette idéologie a un intérêt pratique : celui de légitimer la richesse par le bien d’une naturalisation de l’excellence sociale. En gros, si les bourgeois se trouvent au sommet de la société, c’est bien qu’ils sont les meilleurs, puisqu’ils ont su s’y hisser malgré la concurrence, la compétition, etc. On retrouve ici « l’idéologie du don » que décrivait Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron à l’époque des Héritiers [11] : les qualités et avantages acquis par une origine sociale particulière sont dissimulés derrière l’idée d’un don, d’une inclinaison naturelle de la personne à réussir. Ainsi, les enfants des classes supérieures se retrouvent-ils naturellement « doués » pour les études tandis que les enfants des classes populaires se retrouvent tout aussi naturellement « en grande difficulté » : ces différences n’ont, bien sûr, rien à voir avec le fonctionnement de l’école, mais sont un pur fruit du hasard…

« Cette idéologie de la concurrence et de la loi du marché permet de mettre en avant, sous les apparences formelles d’une égalité des chances dans la compétition, l’idée du’une société méritocratique sachant récompenser l’effort et donc sélectionner les meilleurs. Comme si tous les concurrents étaient placés sur la même ligne de départ, comme si l’héritage, sous toutes ses formes, ne faussait pas radicalement la course […] » [5]

Mais pourquoi cette classe sociale peut-elle avoir des pratiques si différentes de son idéologie affichée sans avoir en en payer le prix d’une façon ou d’une autre ? Simplement « parce qu’il s’agit de la classe dominante ». Elle n’a pas à théoriser ses pratiques, et peut même proposer une théorie radicalement opposée à ce qu’elle fait.

On peut illustrer ce pouvoir en soulignant comment la maîtrise du corps, de l’apparence, et de l’image que l’on donne - qui est au cœur de la socialisation (et de l’habitus) – bourgeois permet de contrôler les représentations, y compris médiatique, de la classe. Ainsi, dans leur journal d’enquête [12] – excellente lecture – Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot rapporte le cas d’une grande bourgeoise qui, dans une émission grand public, présente les rallyes comme une institution amusante, en déclin, à la limite du folklorique, et qui, pourtant dans sa vie quotidienne, met en œuvre cette institution avec le plus grand sérieux et la plus grande application. En un mot, la classe dominante est capable de donner d’elle l’image qui l’arrange.

Ainsi, la médiatisation des managers, des stock-options et autres marchés financiers est aussi un moyen pour cette classe de cacher son pouvoir, en détournant l’attention vers des forces apparemment implacable, tandis qu’en termes de fortune et de puissance économique, les grands bourgeois demeurent dominants. Cependant, il ne s’agit pas là du produit d’un complot mondial, mais de la simple pratique d’une classe qui sait se faire discrète et laisser la contestation sociale trouver par elle-même d’autres cibles.

(Suite et fin demain)

Bibliographie :

[1] Louis Chauvel, « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE, 2001.

[2] Pascal Combemale, Introduction à Marx, 2006.

[3] Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845.

[4] Peter L. Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, 1963.

[5] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, 3ème édition, 2007.

[6] Yankel Fijalkow, Sociologie de la ville, 2004.

[7] Eric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, 2004.

[8] Marco Oberti, L’école dans la ville. Ségrégation – Mixité – Carte scolaire, 2007.

[9] Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.

[10] Pierre Bourdieu, La distinction, 1979.

[11] Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les héritiers. Les étudiants et la culture, 1964.

[12] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Voyage en grande bourgeoisie, 1997

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La dernière des classes sociales (1)

Pierre Maura nous a parlé, le temps de deux notes fort intéressantes, de « l’aristocratie foncière ». Il y présente le « retour des classes sociales » à la Chauvel : après une période où l’individualisme et l’égalisation des conditions défait les classes sociales et leurs luttes, le développement des inégalités redonne à celles-ci une nouvelle épaisseur, à la fois objective et subjective [1]. Les classes moyennes se divisent alors peu à peu entre ceux qui, faute de patrimoine, se retrouvent en « chute libre » et ceux qui, par le jeu de la solidarité familiale et des avantages fournis par l’origine sociale, parviennent à maintenir ou à améliorer leur situation.




Il en profite pour nous remettre un peu de Marx dans sa première note. Et il a bien raison. Marx n’a pas spécialement bonne presse en ce moment – le blog d’éconoclaste charge régulièrement les économistes marxistes. Pourtant, à tout point de vue, Marx était un génie, au sens le plus classique du terme. Certes, son économie a vieilli. Mais on aurait tort de ramener le penseur allemand à un simple critique de l’économie classique ou même au « dernier des classiques » (marronnier de concours, désolé). Marx, il faut le rappeler, avait conçu un projet beaucoup plus vaste : celui d’une critique radicale du monde, de son époque, et plus généralement de la modernité [2]. Ayant critiqué l’idéalisme puis la religion, il identifie le problème de l’aliénation et des idées fausses – l’idéologie – que celle-ci produit. Il en tire très logiquement comme conclusion que si la réalité est aliénante, il faut également critiquer cette réalité :

« Voici le fondement de la critique irreligieuse : c’est l’homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l’homme […]. Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait […], c’est le monde de l’homme, c’est l’Etat, c’est la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde renversé » [3]

Voici donc la première de quelques notes éparses consacrées au penseur allemand. J’essaierais de traiter de différents aspects de sa pensée en fonction de l’actualité qui se présente – j’attend en particulier une occasion de vous parler de sa conception du changement social. Pour l’instant, je voudrais aborder la question des classes sociales.

Pour cela, je vais en appeler à un ouvrage qui a une importance particulière pour moi, puisque ses auteurs sont pour beaucoup dans ma « conversion » (ou socialisation secondaire à la Berger et Luckmann [4]) à la sociologie – un épisode chevaleresque que je vous conterais un jour, si vous êtes sages. Il s’agit de Sociologie de la bourgeoisie de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, le premier ouvrage de sociologie que j’ai lu, et que je viens de relire dans sa dernière et récente édition [5]. C’est leur utilisation du concept marxien de classe sociale, dans le dernier chapitre de l’ouvrage, qui me pousse à écrire cette note.

En effet, dans cet ouvrage, le couple de sociologues s’intéresse à une autre aristocratie que celle que nous évoque Pierre Maura : la grande bourgeoisie, celle des Rothschild et des François Pinaud, des nobles et des anoblis, des têtes couronnées et des grandes dynasties d’entrepreneur façon de Wendel.

J’en entend déjà qui ricanent au fond : qu’est-ce que ces vieilles familles ridicules peuvent bien avoir d’intéressant à l’époque des stock-options, des subprimes et des marchés tout puissants ? Et bien, c’est justement là tout l’intérêt du travail de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : pendant que les classes moyennes se divisent et se recomposent, que les classes populaires sont plus anomiques que jamais, la grande bourgeoisie demeure la plus puissante et la plus mobilisée des classes sociales. Explications.

1. Le pouvoir au travers de la ville

La grande bourgeoisie n’est que rarement sous le feu des médias, ce qui n’est pas le cas des marchés financiers, traders, et autres grands managers aux golden parachutes mirobolants. Il y a pourtant un espace qui permet de très facilement juger de son pouvoir et de sa domination : celui de la ville.

En effet d’un point de vue sociologique, la ville n’est pas cet espace de mélange et de mixité sociale qu’essayent de décrire certains discours idéologiques, mais une combinaison de division spatiale entre groupes – les quartiers sont « spécialisés », souvent économiquement – et de cohabitation, parfois conflictuelle, entre ces mêmes groupes.

« Que les villes d’aujourd’hui soient ou non marquées par la polarisation, les catégories sociales vivent dans des univers urbains différents : la ville des cadres n’est pas celle des ouvriers, ni celle des étudiants ou des personnes âgées. On peut donc dire que les positions spatiales traduisent des positions sociales et agissent sur les représentations et les pratiques des habitants » [6]

De la même façon qu’ils s’intéressent facilement aux hoquets de la bourse, les médias aiment s’étendre longuement sur les banlieues difficiles, quartiers de relégations des exclus et des stigmatisés. Ce faisant, ils oublient facilement l’envers du problème : s’il y a des quartiers de relégations, c’est qu’il y a des quartiers bourgeois, chics, qui produisent cette relégation. En effet, la sociologie urbaine montre que tout mouvement de ségrégation est avant tout un mouvement d’agrégation : les populations qui quittent certains quartiers les abandonnent, par « évaporation », à ceux qui n’ont pas le pouvoir de partir.

Or, un fait commence à être plutôt bien documenté en sociologie : si on s’intéresse à l’homogénéité sociale dans les villes françaises, ce n’est pas dans les quartiers populaires qu’elle est la plus forte, mais dans les quartiers chics. Eric Maurin avait déjà avancé ce résultat [7] en le reliant à un mouvement général de « séparatisme social ».

« L’une des formes les plus spectaculaires de ségrégation est en effet celle qui éloigne les personnes les plus riches – matériellement comme culturellement – de toutes les autres. Si l’on définit comme "salariés aisés" ceux dont les rémunérations sont parmi les 10% les plus élevées (soit, en 1999, plus de 3500 euros net par mois), on constate qu’ils se concentrent dans leur très grande majorité dans une toute petite minorité de voisinages. Près de la moitié des quelques 4000 petits voisinages explorés par l’enquête Emploi ne comptent quasiment aucun salarié aisé, soit trois fois plus que ce que l’on observerait en l’absence de ségrégation territoriale, c’est-à-dire si les salariés "aisés" étaient équitablement répartis sur le territoire » [7]

On le retrouve également dans un ouvrage récent de Marco Oberti consacré à la question de la carte scolaire – je vous en parlerais peut-être plus longuement par la suite [8].

De ce point de vue, la grande bourgeoisie dispose d’un important pouvoir sur l’espace, qui se manifeste de deux façons. Tout d’abord, par sa capacité à transformer son espace social pour que celui-ci lui garantisse un « entre-soi » marqué. Dans toutes les villes du monde, la bourgeoisie habite des quartiers prestigieux, à l’écart de tout désagrément. Ce pouvoir est d’autant plus fort qu’il garantit au grand bourgeois de toujours se retrouver parmi les siens, ce où qu’il voyage dans le monde :

« Dans tous les pays du monde, les riches vivent à l’écart, préservés des promiscuités indésirables. Au Maroc, à Casablanca, sur la colline d’Anfa, dans un quartier de prestige isolé du reste de la ville, la fortune peut se montrer sans la retenue qu’exige ailleurs l’omniprésence d’une profonde misère. Cette concentration de la bourgeoisie, dans les mêmes quartiers et les mêmes clubs de loisirs, favorise des mariages socialement très endogamiques » [5]

Cet « entre-soi » est à la fois la marque du pouvoir de la bourgeoisie et un moyen de conserver celui-ci : en favorisant les mariages dans un cercle restreint – et de « bonne famille » - la classe sociale que constitue la grande bourgeoisie garantit que la fortune économique et symbolique ne quitte pas les frontières étroites du groupe. De plus, les relations qui découlent de cette proximité spatiale – et qui constituent ce que l’on appelle le capital social – fournit un puissant facteur de réussite économique : contacts dans les milieux économiques, soutien d’une richissime parité, circulation d’une information économique importante, etc.

Ce pouvoir se donne à voir également dans des cas extrêmes, comme les gated communities, où la bourgeoisie s’avère capable de s’approprier un quartier entier d’une ville. C’est le cas par exemple de la villa Montmorency, dans le 16e arrondissement de Paris :

« Elle est inaccessible au promeneur : gardée avec efficacité, il est hors de question d’en franchir les grilles sans y avoir été autorisé par l’un des habitants, ce que le personnel, à l’entrée, contrôle soigneusement. […] La villa abrite une vie mondaine et assure un entre-soi presque comparable à celui que l’on peut trouver dans un cercle. Si les règles de la cooptation ne jouent pas de manière systématique, le règlement interne est suffisamment dissuasif pour éviter de réels problèmes de voisinage.

Les propriétaires et le personnel se montrent d’une très grande discrétion sur les noms des habitants. Par la presse, on sait que Vincent Bolloré et Corinne Bouygues [qui semble aujourd’hui vivre en Suisse, NDR] demeurent dans la villa. Le Bottin mondain permet de vérifier la présence de familles de la noblesse ou de l’ancienne bourgeoisie » [5]

Le pouvoir se donne à voir également dans la capacité à transformer l’espace où l’on s’installe. Dans le cas de la grande bourgeoisie, cela passe notamment par ce que Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot appelle la « griffe spatiale » [5]. L’installation de la grande bourgeoisie dans des quartiers qui lui sont dédiés attire immanquablement des commerces de luxes et des entreprises désireuses d’obtenir un « effet d’adresse », le gain commercial que fournit une adresse prestigieuse. Cette capacité à marquer fortement un espace est bien un signe de pouvoir. C’est le cas de la Place Vendôme et du 8e arrondissement de Paris :

« Place Vendôme, les pierres précieuses ont supplanté les familles nobles qui habitèrent dans ces demeures construites à la fin du règne de Louis XIV, ans une des premières grandes opérations immobilières de la capitale. […] Ceci se lit clairement dans les évolutions démographiques saisies par les recensements : la population du 8e arrondissement, celui des Champs-Elyssées, passe de 108 000 habitants en 1891 à 39 000 en 1999, alors qu’à la même date 163 000 personnes y travaillent » [5]

Cependant, la multiplication des commerces entraîne finalement le départ des grandes familles de la bourgeoisie, désireuse de conserver leur entre-soi, loin des mouvements pendulaires que provoque l’activité économique. Là encore, le pouvoir de la bourgeoisie se manifeste puisque celle-ci s’installe toujours dans des quartiers spécialement construits pour elle.

Bref, si le pouvoir de la grande bourgeoisie n’apparaît pas au premier abord dans l’espace économique, il est tout à fait manifeste dans le cadre de la ville. Celui-ci ne fait qu’exprimer la puissance des fortunes qui caractérisent cette grande bourgeoisie. On peut imaginer sans peine comment celles-ci se retrouvent dans le monde économique, derrière les grands groupes et les grandes entreprises.


(J'expérimente avec cette note le saucisonnage de mes billets, afin de les rendre un peu moins décourageant à lire. La suite est prête, je la posterais en deux épisodes supplémentaires demain et après demain. Dites-moi ce que vous en pensez !)



Bibliographie :

[1] Louis Chauvel, « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE, 2001.

[2] Pascal Combemale, Introduction à Marx, 2006.

[3] Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845.

[4] Peter L. Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, 1963.

[5] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, 3ème édition, 2007.

[6] Yankel Fijalkow, Sociologie de la ville, 2004.

[7] Eric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, 2004.

[8] Marco Oberti, L’école dans la ville. Ségrégation – Mixité – Carte scolaire, 2007.


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