Peut-on gagner une bataille idéologique ?

« La droite affirme avoir gagné la bataille idéologique » nous dit le Monde, reprenant des propos du premier ministre François Fillon. La cause de cette victoire ? L’état actuel de la gauche sans doute. Mais au fait, ça veut dire quoi « gagner la bataille idéologique ».


Si on s’en tient aux propos de François Fillon, tels qu’ils sont rapportés par le Monde, les choses sont assez claires : la droite a gagné la bataille idéologique parce que ses idées sont désormais partagées par au moins une majorité de français.

"Nous sortons du relativisme culturel et moral que la gauche française des années 1980 avait diffusé dans le pays", s'est-il encore réjoui le 26 juin, en se vantant de réhabiliter "des vertus qui avaient été négligées, parfois même ridiculisées : la réussite, le respect ou la responsabilité".

[…] quarante ans après Mai 68, le premier ministre est persuadé que "la France a changé de cap, de culture, de valeurs et de politique".

On ne peut qu’être étonné de la violence du changement décrit : avant, une France relativiste et paresseuse, maintenant, une France qui fait l’apologie de la réussite et de la responsabilité individuelle. Et à peine quelques mois entre les deux... Evidemment, comme dirait l’autre, plus c’est gros, plus ça passe. Personne ne peut être dupe en la matière, à part peut-être quelques militants irrécupérables : il n’y a pas eu de changements majeurs dans la culture politique de ce pays. La meilleure preuve en reste sûrement que l’étatisme, au sens de survalorisation de l’Etat dans le devenir du pays, demeure on ne peut plus fort, avec un président et un gouvernement qui se posent sans cesse en acteurs de toute transformation. Rien de neuf sous le soleil : gauche comme droite jouent sur cette corde.

Mais alors qu’est-ce qui peut donner cette impression à une partie de la droite d’avoir gagné une bataille ? Le changement est plus subtil, moins profond qu’on ne nous le décrit. Pour le comprendre, il faut se demander ce qu’est la bataille idéologique, et ce que peut signifier le fait de la gagner.

La politique est, comme le rappelle très justement Bourdieu, avant tout une affaire de mots, et le langage politique est avant tout un langage performatif. Il faut entendre par là le fait que le discours politique contribue à construire la réalité qu’il entend décrire. Non pas que les problèmes ou les thèmes auxquels il s’intéresse n’existe pas sans lui, mais ils n’existent pas en tant que « politique ». Pendant longtemps, les « jeunes de banlieues » n’étaient ni des objets, ni des acteurs politiques : leurs problèmes et ceux qu’ils posent ne faisaient pas l’objet d’une lecture politique. Ce n’est que progressivement, avec, en particulier, des événements comme les premières émeutes urbaines au début des années 80 et la Marche des Beurs, que cette thématique va se politiser. Par le langage, par la reprise de certaines catégories, à commencer par celle de « beur » dans les médias et les discours politiques, ils vont peu à peu exister politiquement, même si leur représentation fait toujours défaut.

Ces mots qui font la politique sont évidemment objet de lutte et d’affrontement, ce qui fait que la politique est avant tout une lutte de mot, pour faire exister certains problèmes et les instituer comme éléments incontournables du débat. Voilà donc notre bataille idéologique. Son enjeu : parvenir à imposer ses catégories de penser, ses « problèmes », comme catégories du débat public. La pauvreté et l’exclusion n’ont pas été d’entrée de jeu un objet politique : la « question sociale » est apparue au XIXe siècle, et s’est longuement transformée depuis.

Lorsqu’un thème parvient à se politiser (ou, pour le dire mieux, à être politisé par un ensemble d’acteurs), il s’impose de fait à tous les autres acteurs politiques, qui se doivent d’avoir un avis dessus, de construire des solutions ou de s’y opposer le cas échéant. L’écologie fournit ici un cas d’école : de préoccupation marginale, l’environnement s’est très progressivement imposé dans le débat comme une catégorie de pensée incontournable. Les Verts peuvent s’estimer d’autant plus victorieux qu’ils ont des difficultés : s’ils ne parviennent plus à se définir seulement par rapport à cette identité d’écologiste, c’est en grande partie parce qu’ils sont parvenus à imposer ce thème à tous. Reconnaissons cependant qu’ils n’ont pas été seuls : des associations, des médias et surtout des scientifiques ont également longuement travailler dans ce sens.

Pourtant, on voit assez peu les Verts déclarer à cor et à cri « nous avons gagné la bataille idéologique ! nous avons gagné la bataille idéologique ! ». Evidemment, leur situation politique actuelle prête peu aux moments d’autosatisfaction. Mais surtout, si le thème s’est diffusé à tous les acteurs politiques, il a également échappé à ses promoteurs initiaux. Les écologistes de la première ne regardent pas d’un très bon œil les positions des acteurs politiques plus modérées, soupçonnées d’être moins sincères ou de vouloir trop ménager d’autres intérêts. Cela nous indique que gagner une bataille idéologique n’est pas facile, tant l’introduction d’un thème ou d’une problématique peut faire l’objet de réinterprétations, relectures et autres transformations par les autres acteurs, que ceux-ci soit éloignés ou proches. Ce qui veut dire que la bataille idéologique ne finit jamais : il se poursuit encore et encore, parce que les mots qui font et qui sont la politique sont toujours polysémiques, et que les façons de se situer par rapport à ces mots sont toujours diverses.

Alors, victoire ou pas victoire pour le gouvernement ? Pour y répondre, il faut faire appel à la notion d’agenda politique. Les thématiques et problématiques qui font l’objets de discussions et de débats politiques sont hiérarchisés et organisés par un ensemble d’acteurs : la presse et l’ensemble des médias, les hommes politiques et leurs partis, les différentes associations qui peuvent intervenir, etc. Cet agenda politique, qui indique ce qui sera ou non traité, ce qui fera ou non l’objet d’une activité politique, ce à quoi il faut penser plus que ce qu’il faut penser, fait l’objet de luttes et d’affrontements. La presse en est l’artisan essentiel, mais ne le construit qu’en interaction avec les autres acteurs. Lorsque les Enfants de Don Quichotte plantent leurs tentes sur le Canal Saint-Martin, ils arrivent à imposer, par le biais d’une presse à la recherche d’informations marquantes, le thème des SDF sur l’agenda politique à un moment difficile.

Il en va de même lorsque Nicolas Sarkozy prononce un long discours sur Mai 68 en affirmant qu’il faut en « liquider » l’héritage : il parvient, toujours par le biais de médias qui y voient une magnifique occasion d’organiser des débats aussi houleux que stériles sur le thème, à imposer cette question sur l’agenda. Voilà les autres acteurs politiques obligés de se positionner par rapport à Mai 68 (ce qui paradoxalement donne une portée plus importante que nécessaire à cet événement). Lorsqu’il parle de « travailler plus pour gagner plus », il fait également revenir la question du travail contre celle du chômage. Les « petites phrases » des hommes politiques sont certes pénibles, mais elles participent pleinement de l’activité politique, étant donné, bien sûr, la structure des médias.

Sur ce plan, on peut considérer que la droite a bien rapporté une victoire : elle est parvenu à imposer certains thèmes, certaines questions, comme des éléments incontournables du débat public français. Que l’on pense par exemple à la question de l’identité nationale, que Ségolène Royal essaya de suivre pendant la campagne présidentielle en reprenant les « symboles républicains ». La discussion politique se fait aujourd’hui sur des thèmes qui sont donnés par la droite, la gauche, que ce soit celle de gouvernement ou celle plus radicale, ne fait finalement que discuter et réagir à ce qui lui est donné par le camp adverse. Elle n’a pas, ou plus, l’initiative et peine à faire rentrer de nouveaux thèmes en discussion. En cause, ses propres errements idéologiques, liés, en partie, à des difficultés du côté des militants, l’ancrage populaire de ces derniers étant de plus en plus problématiques (au moins pour le Parti Socialiste).

Mais cette victoire, avantage certes important, n’en est pas vraiment une, ou du moins ne signe-t-elle pas l’issue de la « bataille idéologique ». Cette issue signifierait la fin des hostilités, ce qui correspondrait, dans le cas présent, à la fin de la politique, celle-ci n’étant finalement rien d’autre que cette fameuse « bataille idéologique ». Les débats, discussions, et luttes continuent, simplement parce que le conflit est consubstantiel à la politique – le conflit n’étant pas, sociologiquement parlant, quelque chose négatif, comme certains affectent de le croire. La remarque de François Fillon, « Nos idées et nos principes sont acceptés par les Français » devrait plutôt être : « Nos idées et nos principes sont acceptés pour discussion » Le thème du service minimum est certes parvenu à s’imposer, mais il fait et fera encore l’objet de longues discussions, remises en causes et autres oppositions. Sur l’éducation, il est difficile de croire que tout est joué : il est possible que les stratégies syndicales se modifient, mais il n’y aura pas pour autant un accord unanime dans la population française sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Les guerres scolaires ont encore de beaux jours devant elles.

Cela n’est pas vrai seulement pour les autres acteurs politiques en tant que tels : il est évident qu’un accord entre droite et gauche n’est pas pour demain (même si cela peut arriver sur certains thèmes et pour certaines franges des deux camps). C’est aussi le cas, à n’en pas douter, pour l’ensemble de la population : la France n’est pas plus un pays « de droite » qu’elle ne l’était hier, pas plus qu’elle n’est un pays véritablement « de gauche ». Les oppositions idéologiques au sein même de la population demeurent fortes. Le terme « pouvoir d’achat » permet certes d’éviter de parler en terme de salaire, mais cela ne veut pas dire pour autant que la répartition des richesses ou la redistribution des revenus ne soient plus des questions clivantes. Le gouvernement semble avoir poursuivi une tendance progressiste en terme de politique de la famille, mais il suffirait que la question du droit d’adoption pour les homosexuels ressurgisse pour que la victoire idéologique vacille sur ses bases. Bref, si pour l’instant le débat public français semble incroyablement consensuel, c’est peut être plus parce que les « questions qui fâchent » ne sont pas ou peu abordé, que par victoire idéologique d’un camp ou même qu’à cause du marasme d’un autre.

D’ailleurs, il serait dangereux pour quelque camp que ce soit de se satisfaire d’un manque de conflits ou d’oppositions. Car le conflit n’est jamais que l’expression, une parmi d’autre, d’un lien : être en conflit, c’est au moins être en accord sur les raisons de se battre et les moyens de se battre. Il n’existe pas de conflit construit entre les « jeunes de banlieue » et le reste de la population (urbaine ou nationale), et c’est là une des causes centrales des explosions de violence émeutière. La morosité du débat public français devrait plutôt s’interpréter comme une situation potentiellement explosive, une poudrière de tensions qui ne s’expriment pas ou trop peu. Le PS a sa part de responsabilité dans l’affaire : son embourbement empêche toute une part de la population d’accéder à un discours d’opposition construit.

Au final, à la question titre « peut-on gagner une bataille idéologique ? », la réponse est bien évidemment : non. Du moins si on veut rester en démocratie, une bonne vieille dictature ne s’encombrant pas de ces problèmes. La bataille idéologique est en effet le propre de l’activité politique, et la société nationale n’est jamais qu’un patchwork de sensibilités, de positionnements et d’appartenances. La droite au gouvernement a certes acquis un avantage important, puisque finalement c’est elle qui donne le ton du débat, avantage qui doit plus aux difficultés de la gauche qu’à ses propres qualités. Mais la victoire idéologique n’est qu’apparente et limité à la sphère très particulière du débat public. Conclusion sans surprise : la gauche pourrait rattraper son retard. J’ai dit « pourrais ».

Deux notes dans la journée, vous êtes gâté avant les vacances, non ?

3 commentaires:

Pierre a. a dit…

Et oui nous sommes gatés... Pourquoi Lemonde.fr ne publie pas des trucs comme ça au lieu de nous faire lire de moins en moins de bonnes choses (avis personnel... partagé ici ??) ?
Merci en tout cas. Et bonnes vacances quand même !

Bertaga a dit…

[Mode "Avocat du diable" ON]Toutefois, ne pourrait-on pas admettre que la droite a gagner une BATAILLE idéologique, mais qu'elle n'a pas gagner la GUERRE ?[Mode "avocat du diable" OFF]

Denis Colombi a dit…

@ Bertaga : Grosso modo, c'est l'idée finalement, mais je ne pense pas que F. Fillon soit à un tel niveau de nuance.

@ Pierre a. : si le monde m'offre un poste d'éditorialiste... (avec un gros chèque, j'assume ma vénalité).

Enregistrer un commentaire

Je me réserve le droit de valider ou pas les commentaires selon mon bon plaisir. Si cela ne vous convient pas, vous êtes invités à aller voir ailleurs si j'y suis (indication : c'est peu probable).