En effet, tout débat politique sur la délinquance met systématiquement en face deux conceptions de la lutte contre l’insécurité : la répression et la prévention. Entre ces deux conceptions, le débat est plutôt difficile, pour ne pas dire que, lorsqu’il a lieu, il tient du miracle. Il faut dire que chacun des deux camps a une perception pour le moins caricaturale de l’autre. Ainsi, les tenants de la répression sont vu comme une bande de policiers qui pensent que rien ne vaut un bon coup de matraque dans la face pour faire réfléchir les délinquants à l’avance, tandis que les tenants de la prévention seraient de beaux idéalistes préférant s’asseoir avec le délinquant, lui dire que quand même c’est pas bien et que s’il devenait une bonne personne, le monde serait merveilleux. Dans ces conditions, le débat public fait plus place aux disputes stériles qu’à un dialogue constructif.
Pour sortir de ces disputes, il faut essayer de préciser un peu mieux chacune des deux logiques sans y jeter l’opprobre par avance. Ainsi, les « répressifs » supposent que la délinquance est le fruit d’un calcul incluant les risques de se faire prendre et la peine encourue. Si j’ai peu de chances d’être arrêté et qu’au pire je n’aurais qu’à faire un regard de cocker au juge pour m’en sortir, je n’hésiterais pas à voler le sac de la dame. Les « préventifs » pensent, au contraire, que ce calcul ne joue pas, ou très peu : si je vole le sac de la dame sans même envisager d’être pris, c’est parce que je suis pauvre et que j’ai besoin de sa carte bleue ou que je suis en colère contre une société qui m’a malmené et dont je ne veux pas respecter les normes. Dans cette perspective, il sera plus efficace de « resocialiser » le délinquant, de le faire sortir d’une identité dominée ou exclue, éventuellement en lui rappelant que d’autres voies sont possibles pour s’en sortir.
Ces deux positions font généralement l’objet d’un débat moral ou éthique. Les « répressifs » sont alors décrits par leurs adversaire comme les instruments d’une domination sociale qui reproduit ou cherche à reproduire les inégalités sociales dans l’intérêt de quelques uns. Les « préventifs » seront au contraire vus comme des doux rêveurs, prêt à excuser les violences et la délinquance au nom d’une pauvreté qu’ils n’ont souvent jamais eux-mêmes connue. Bref, ce sont des visions de l’homme qui sont mises en jeu beaucoup plus que des réflexions sur les effets concrets des deux solutions. Si on s’intéresse au problème d’un point de vue sociologique, on est obligé de sortir du débat moral : il s’agit simplement de savoir ce qui permet effectivement de limiter la délinquance, la répression ou la prévention. C’est à cette question que j’aimerais m’intéresser ici.
Notons cependant que l’on pourrait aussi s’intéresser à la genèse de chacune de ces deux positions et à leur développement dans l’espace public : Loic Wacquant [1] soutient ainsi que le développement des politiques répressives accompagne un recul de l’Etat « social » au profit de l’Etat « pénal ». L’Etat devant d’une façon ou d’une autre gérer la pauvreté et l’exclusion, le renouveau de la pensée néo-conservatrice aux Etats-Unis l’a amené à privilégié la répression et l’emprisonnement plutôt que l’aide et les politiques sociales. Ce mouvement toucherait aujourd’hui de plus en plus l’Europe. Ces questions sont intéressantes, mais c’est bien à l’efficacité de chacune des deux positions que je voudrais m’intéresser.
Le défaut du débat « répressions/prévention » est d’être, souvent, beaucoup trop général : c’est pour cela que je parlais plus tôt de « paradigme » : il y aurait une seule de ces deux solutions qui pourrait s’appliquer à tous les types de délits, conséquence logique de l’aspect moral et idéologique du débat. Or, il faut plutôt envisager des efficacités différentes en fonction des faits considérés : on ne peut pas penser que la même solution s’applique au voleur de mobylette qu’au terroriste international.
Je vais donc pour cette note m’appuyer sur un exemple particulier : celui de la lutte contre la consommation du cannabis. A charge pour mon lecteur de reprendre à son tour la démarche pour l’appliquer au cas particulier de son choix. Ce qui compte, c’est de comprendre le mode de réflexion auquel la sociologie permet de parvenir.
Pourquoi la consommation de cannabis ? Tout d’abord, parce que l’on en a récemment reparlé dans le débat public, quelques études soulignant la dangerosité de cette drogue « douce ». Ensuite, parce que depuis Howard Becker [2], c’est un point d’entrée classique pour la sociologie de la déviance – et vous connaissez désormais mon goût pour les classiques.
D’ailleurs, en parlant de Becker, la sociologie peut également étudier la façon dont la norme – tant sociale que juridique – d’interdiction du cannabis s’est formée et s’est imposée. Selon l’analyse fameuse de Becker pour les Etats-Unis, il s’agit de l’œuvre d’« entrepreneurs de morale », en particulier le bureau des stupéfiants (pas ceux qui consomment la drogue, ceux qui leur courent après), qui par le biais de campagnes de presse – l’exploitation de faits divers sordides en particulier – et d’un peu de lobbying auprès des gouvernements sont parvenus à imposer cette norme. Cette analyse est très utile si l’on veut comprendre, aujourd’hui, ce qui se joue autour de l’interdiction du tabac dans les lieux publics… Mais, comme pour la diffusion du paradigme répressif (ce terme est librement inspiré de Sébastian Roché [3]), ce n’est pas le sujet ici.
Je précise que je m’intéresse bien ici à la consommation, et éventuellement à la production à usage personnel, de cannabis. Le problème du trafic mériterait un traitement à part. D’ailleurs, ce sera vos devoirs de vacances : je veux une analyse complète de la lutte contre le trafic de drogue dans les commentaires sinon je colle tout le monde le samedi matin.
Je vais essayer de faire apparaître les limites et les difficultés des deux pôles « répression/prévention » sur cette question, afin de montrer qu’une véritable lutte doit s’intéresser au substrat social qui cause la consommation de drogue et de stupéfiant.
1. Les limites de la répression
La répression a vocation a fonctionner de deux façons : d’une part, par la valeur de l’exemple – « je vois tous mes potes être embarqué par les keufs, je vais me tenir à carreaux » –, d’autre part, par le calcul risque/gain du délinquant potentiel – « si je me fais choper avec mon joint, je suis envoyé aux travaux forcés à Cayenne, je vais donc me convertir au chewing-gum ». Si on veut qu’il y ait quelque efficacité là-dedans, il ne faut pas oublier l’un des deux aspects : une loi très sévère ne sert à rien si elle n’est pas appliqué, des contrôles de police réguliers qui ne donnent jamais lieu à une amende ou une condamnation ont peu d’avoir un quelconque impact. Il arrive même souvent qu’une peine légère mais qui s’applique systématiquement – à l’exemple des radars automatiques – soit plus efficace pour modifier les comportements qu’un simple durcissement des peines.
Bien sûr, d’un point de vue plus politique, encore faut-il que les contrôles nécessaires pour une application systématique de la peine respectent un minimum la liberté des individus. Comme le rappelle très justement Robert Castel [3], il n’est pas possible, dans un Etat de droit, de contrôler totalement les individus et de faire disparaître toute entorse à la loi – sauf à passer à un Etat totalitaire.
Qu’en est-il pour le cannabis ? Peut-on espérer réduire la consommation en augmentant les peines encourues ? C’est peu probable. Les fumeurs de cannabis sont, souvent, des fumeurs occasionnels, qui « pratiquent » dans des cadres privés et restreints où il est particulièrement difficile de faire des contrôles systématiques. Mais, surtout, même les fumeurs réguliers ont peu de chance d’être influencé par un tel durcissement. En effet, l’usage des drogues douces doit s’analyser comme une entrée dans une « carrière » [2], suivant un processus que j’ai déjà exposé pour la délinquance en général et le terrorisme. Ceux-ci ont, progressivement, appris à fumer et ont modifier leurs normes vers celles d’un milieu déviant. La répression dont ils font l’objet a plus de chances d’être ressentie comme une preuve supplémentaire qu’ils sont incompris et que les normes sociales dominantes les rejettent.
Des contrôles plus systématiques risquent même de les enfermer un peu plus dans une identité « déviante » ou « rebelle » au sens de Merton [5], c’est-à-dire ne partageant ni les normes ni les moyens légitimes dominants.
Mais les contrôles de police posent, au moins en France, un autre problème. On dispose, pour estimer l’action de la police, d’un appareillage statistique conséquent : ce sont les fameux « chiffres de la délinquance » que les médias et les politiques consomment avec un grand enthousiasme, tandis que les chercheurs se lamentent régulièrement sur les utilisations « sans pincettes » qui en sont faites. On se rend alors compte que l’essentiel des affaires relatives aux stupéfiants et particulièrement au cannabis traitées par la police sont doublement concentrées : géographiquement dans les « quartiers sensibles », socialement dans les catégories populaires. Le problème est alors simple : la population à qui s’applique la répression est-elle représentative de celle qui est effectivement déviante ?
Pour répondre à cela, il faut comparer les chiffres de la police avec des enquêtes de « délinquance auto-déclarée ». Celles-ci consistent à faire un sondage en demandant aux individus, de façon anonyme, s’ils ont eu certains comportements sur une période donnée. Laurent Mucchielli [6] s’est livré à une telle comparaison : il en ressort que la police ne traite qu’une petite partie des consommateurs de cannabis, car cette consommation est plutôt bien répartie dans la population. Idée confortée par les récentes enquêtes de l’Observatoire des Drogues et Toxicomanie. La cause de ce décalage réside dans la logique du travail policier : il est demandé à ceux-ci de surveiller tout particulièrement les quartiers en difficulté, d’y patrouiller plus souvent et d’y faire du « chiffre ».
Il faudrait donc repenser et réorienter l’action policière dans la lutte contre les stupéfiants pour que la répression puisse espérer être pleinement efficace. Choix politique difficile, puisque si les jeunes fumeurs des banlieues ont peu de ressources politiques, ce n’est pas le cas de leurs homologues, jeunes et moins jeunes, des quartiers moins marginaux.
Il faudrait aussi que l’action policière ne se contente pas de réprimander les fumeurs, mais cherchent à nouer un contact avec ceux qui sont les plus avancés dans la « carrière » pour les aider à en sortir, ainsi que pour mieux cerner les réseaux de distribution et de trafic. La police de proximité était une réponse possible à cette question, mais faute de moyens conséquents alloués par le gouvernement d’alors, elle n’a été qu’un échec supplémentaire. Cela indique cependant que la police peut jouer sur un autre tableau que la répression : la prévention.
2. Les limites de la prévention
La prévention peut également prendre deux aspects, schématiquement toujours : il peut s’agir de campagnes d’information, à la télévision ou dans les écoles par exemple, sur les dangers ou l’immoralité de tel ou tel comportement – « le cannabis, ça craint grave, jeune ! » – ou du travail de terrain d’associations ou d’organismes particuliers visant à un travail de « proximité ». Ici aussi, les deux peuvent être combinées.
Commençons par traiter des campagnes d’informations. Le problème est le suivant : sont-elles capables de compenser réellement ce que croient savoir les fumeurs de cannabis ? Dans l’état actuel des choses, ceux-ci ont plusieurs croyances qui structurent leur expérience de la drogue : le cannabis est une drogue douce, elle ne produit pas vraiment de dépendance, elle est moins dangereuses que le tabac. Autant d’idées dont on peut, aujourd’hui, qu’elles sont fausses, mais qui restent, et resteront encore sûrement pendant un moment, des idées reçues.
Voici donc l’occasion pour moi de parler de l’un de mes ouvrages préférés : L’idéologie ou l’origine des idées reçues de Raymond Boudon [7]. Dans mes expériences universitaires, j’ai trouvé que la sociologie de Boudon était souvent mal présentée, souvent trop marquée par l’aspect « anti-Bourdieu » (et sûrement mal aimée à cause de cela). C’est ce livre qui m’a ouvert les yeux, et j’en recommande chaudement la lecture – excellente lecture d’été d’ailleurs, je l’ai expérimentée l’année dernière.
Que nous dit Boudon sur les idées reçues ? Que celles-ci ne proviennent pas d’une illusion, d’un comportement irrationnel des individus, mais bien de leur rationalité. Les individus ont de « bonnes raisons » de croire ce qu’ils croient : ce sont ces raisons qu’ils convient d’analyser et tester1. Ces raisons dépendent de la position sociale de l’individu.
Boudon identifie alors trois types d’effets qui peuvent expliquer l’adhésion à des idéologies données (qu’il définit, dans une filiation marxienne, comme les idées fausses ou douteuses) : des effets de position, de disposition et de communication. Les trois peuvent être utiles pour comprendre comment les fumeurs de cannabis acquièrent leurs idéologies. Il faut tout d’abord se référer à leurs positions sociales : les individus ne perçoivent pas l’intégralité de la réalité sociale, mais seulement une partie. Si toutes les personnes consommant du cannabis autour d’elles semblent se porter bien et ne pas avoir de problèmes, il est rationnel de penser que le cannabis ne présente aucun danger. Il y a ensuite des dispositions sociales : les individus ont intégré un certain nombre de normes et façons de faire particulière. Si, par exemple, le milieu où ils ont été socialisés se caractérise par une défiance vis-à-vis des autorités publiques (ce qui se retrouve chez les jeunes de banlieue et les ex-soixante-huitards, tous consommateurs de drogues douces), fumer peut être perçu comme un acte de rébellion normal. Enfin, il y a des effets de communication : les individus n’ont accès aux informations que par le biais d’intermédiaire, dans lesquels ils peuvent avoir plus ou moins confiance. Là encore, faire confiance à l’ami qui fume le cannabis et qui assure que c’est sans danger peut être plus rationnel que de faire confiance à la publicité à la télévision.
Pour être complet, il faudrait ajouter des effets épistémologiques, renvoyant à l’existence de la catégorie « drogue douce » qui laisse à penser d’entrée de jeu que le cannabis est sans danger.
Il faudrait prendre la peine d’étudier les « bonnes raisons » de chaque milieu social consommant du cannabis, de formuler des hypothèses et de les tester. Cependant, ce modèle nous permet déjà de parler de la prévention : si on veut limiter la consommation de cannabis, il faut proposer aux individus de « bonnes raisons » d’arrêter de fumer. C’est là la conséquence politique fondamentale du modèle boudonien, trop souvent négligée à mon goût : puisque les individus sont rationnels, il est possible d’agir sur les comportements à condition de s’adresser à leur rationalité. Et pour cela, il faut établir avec précision de quelle rationalité il s’agit [8] et quels en sont les ressorts.
Les campagnes télévisuelles ou dans les écoles se présentent alors comme une tentative d’induire un effet de communication pouvant compenser celui en faveur du cannabis. Il est très peu probable, dans ce cas précis, que cette stratégie fonctionne pour deux raisons. Tout d’abord, parce qu’elle néglige les deux autres catégories d’effet – de position et de disposition. Ensuite parce qu’elle oublie l’enracinement social de la communication : ceux qui ont déjà commencé à fumer ou qui peuvent le faire pensent « mieux savoir » que l’Etat ou que l’école. De ce point de vue, il y a peu à attendre d’une telle politique sur le cannabis.
Le recours à des associations a déjà plus de vertus : si les membres de ces associations sont issus des mêmes milieux et des mêmes catégories que la population visée, ils peuvent induire des effets de communication positifs, et éventuellement modifier les effets de position et de dispositions. Mais il n’y a aucune garantie : encore faut-il qu’ils rentrent en contact avec ceux qui sont le plus avancé dans la carrière, qu’ils compensent éventuellement le leadership de ceux-ci auprès des autres, qu’ils ne soient pas perçus comme trop extérieur, etc.
En la matière, la prévention ne peut donc se constituer en voie royale de lutte contre ce comportement. Efficace lorsqu’il s’agit de la lutte contre l’alcool au volant [9] ou contre le tabac, elle est plus difficile à mettre en œuvre lorsqu’il s’agit de comportements déviants incluant une part de rébellion contre les autorités. C’est donc dans ce sens qu’il faut penser la lutte contre le cannabis.
3. Une autre action possible : comprendre les causes de la consommation
C’est à ce moment là que la sociologie et les sciences sociales peuvent intervenir dans le débat. Les causes de la consommation ne se réduisent pas au contact avec d’autres « fumeurs » - les mauvaises fréquentations, comme diraient les parents inquiets pour leur progéniture. Il s’agit de saisir pourquoi un certain nombre de personnes se trouvent en position d’adopter un comportement déviant, d’être sensible au point de rentrer dans la carrière. L’exemple des jeunes permet d’illustrer cette démarche.
Selon Hughes Lagrange [10], il faut rapprocher l’usage du cannabis du recours à la délinquance, et particulièrement aux incivilités, actes de défiance vis-à-vis d’une position sociale vécue comme « dominée », ou, plus précisement, « exclue » [6]. On serait passé, en effet, d’une délinquance d’appropriation – « je vole la voiture pour l’utiliser » - à une délinquance d’exclusion – « je brûle la voiture parce je n’ai rien et que j’en veux à tout le monde ».
Le point important est que le sentiment d’exclusion ne se traduit pas forcément sous une forme violente, doublée, le plus souvent, d’affirmations virilistes et de rechercher de respect afin d’inverser le stigmate [11], mais aussi sous des formes de mises à l’écart, de retrait. Il y a donc d’un côté l’affrontement et de l’autre, l’esquive. Comme vous pouvez vous en doutez, l’esquive, c’est l’usage de drogue, et particulièrement de cannabis. C’est là une forme de repli sur la sphère privé, la plus intime, qui prend une direction tout à fait opposée de celle de la violence face aux obstacles à l’affirmation de soi.
Les deux ont pourtant la même cause : frustration, désir de reconnaissance, déficit d’avenir. Il y a, derrière ces comportements, la difficulté vivement ressentie par certaines catégories de la jeunesse de se conformer aux normes de la société à partir de leur position sociale.
Dès lors, si l’on veut lutter efficacement contre l’usage des drogues dans cette catégorie de la population, il convient de ne pas découpler cette problématique de celle de la délinquance et donc du substrat social dans lequel s’inscrit ce comportement. Il s’agit alors de trouver des moyens d’agir sur ce contexte – je repasse alors la main à l’imagination politique, bon point de départ si certains veulent laisser leurs commentaires. Une fois ceci fait, s’il reste encore des fumeurs de cannabis, il faudra à nouveau comprendre leur geste, l’analyser puis, seulement, proposer une action politique ou sociale.
Evidemment, si on s’intéresse à d’autres catégories sociales elles aussi consommatrice de cannabis, il faudra reprendre l’analyse et réfléchir à nouveau sur les ressorts de ce comportement. La jeunesse doré fume pour des raisons tout à fait différentes, les trentenaires (et au-delà) aussi. Mais derrière chaque situation, on peut chercher un substrat social qui explique le comportement en question. Reste après à savoir dans quelle mesure il est possible d’agir dessus.
4. Courte conclusion
Dans le cas précis du cannabis, c’est une forme très particulière de prévention qui pourrait s’avérer la plus efficace : il s’agirait de défaire les ressorts sociaux particuliers de ce comportement. Ceci, entendons nous bien, n’exclue nullement des actions de prévention plus classique – plutôt sous une forme locale et ciblée – et de répression – bien pensée afin de toucher l’ensemble des délinquants. Il ne faut surtout pas penser qu’une seule solution puisse satisfaire à un problème aussi complexe.
Cet exemple doit, je le répète, bien être compris : il s’agit de montrer comment une réflexion documentée et sociologique peut être utile pour une discussion politique. Le résultat auquel je suis parvenu ne peut être généralisée facilement : pour certaines délinquances, il sera valable, pas pour d’autres. Surtout, il ne doit pas faire penser que la sociologie n’est qu’une technologie sociale visant à concevoir des moyens d’action sur la société pour le pouvoir politique. Elle peut être cela lorsqu’elle adopte la pose de l’expertise. Mais ce n’est pas sa fonction première, et elle contribue beaucoup plus souvent à relativiser les possibilités d’action du politique. Mais ce sera là le thème d’une future note, sûrement en septembre…
1 On a parfois reproché à l’approche boudonienne d’être peu falsifiable. A la relecture, je suis plutôt en désaccord avec cette critique : s’il est vrai que l’on pourra toujours trouver des « bonnes raisons » à n’importe quelle action, ce sont celles que l’on va proposer qui seront falsifiable. Il ne faut pas confondre le paradigme et ses applications.
Bibliographie
[1] L. Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, 2004
[2] H. Becker, Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, 1963
[3] S. Roché, Sociologie politique de l’insécurité, 2000
[4] R. Castel, L’insécurité sociale, 2003
[5] R. K. Merton, Social Theory and Social Structure, 1949
[6] L. Mucchielli, Violences et Insécurités, 2000
[7] R. Boudon, L’idéologie ou l’origine des idées reçues, 1984
[8] R. Boudon, La logique du social, 1979
[9] L. Mucchielli, « L’évolution de la délinquance juvénile en France (1980-2000) », Sociétés contemporaines, 2004
[10] H. Lagrange, De l’affrontement à l’esquive. Violences, délinquances et usages de drogues, 2001
[11] E. Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, 1963