Des mineurs de plus en plus violents ?

Alors qu'un nouveau durcissement de la législation sur les mineurs est en débat, on peut s'interroger sur les évolutions de délinquance juvénile afin de recentrer un débat entachés de nombreux lieux communs.

Le gouvernement envisage de durcir les sanctions visant les mineurs délinquants, particulièrement les récidivistes. La Garde des Sceaux, Rachida Dati, s’en explique dans cet article de Libération. Il y a plusieurs arguments avancés pour défendre cette mesure. On pourrait les critiquer – intelligemment, cela va de soi – un par un. Je me fixe pour cette note une ambition plus modeste : interroger l’un des principaux arguments, récurrent dans le débat public, celui que les délinquants seraient « de plus en plus jeunes, de plus en plus violents ».

Cet argument se retrouve à peu près à chaque fois qu’un durcissement de la législation sur les mineurs est proposé. Il consiste à dire que le jeune d’aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec celui des années 50. Rachida Dati écrit elle-même : « Mais la délinquance des mineurs évolue. Elle a augmenté de 40 % lors des cinq dernières années. Elle est de plus en plus violente. Chaque année, 45 % des personnes mises en cause pour vol avec violence sont des mineurs ». Même si le projet ne vise pas seulement les mineurs, cette thématique revient régulièrement, certainement du fait de sa forte charge affective : France, ta jeunesse, fous le camp !

Le mouvement semble plus européen que strictement français si on en croit cet article du Monde. On y trouve quelques citations du sociologue Sébastian Roché, qui semble donner raison à l’idée d’une augmentation générale de la violence des mineurs. Cette idée ne fait cependant pas l’unanimité chez les sociologues, et je vais tenter de montrer que l’on peut très fortement la relativiser. Il ne s’agit pas, soyons clair, de nier l’existence d’une délinquance juvénile et d’évolutions dans celle-ci, mais d’en mesurer précisément les tendances. La recherche de tendance est l’un des grands centres de préoccupation de la sociologie [1], et la thématique « continuité/rupture » est au cœur des sciences sociales issues des recherches historiques. Ce sont là des catégories qu’il va être utile de mobiliser pour comprendre le phénomène.

Ce que je vais tenter de soutenir ici est que la délinquance juvénile est un phénomène normal qui ne devrait pas tant étonner et que son « explosion » est très largement sur estimée. La violence qui inquiète le plus concerne certains espaces et certaines catégories aux caractéristiques très particulières. Finalement, il sera nécessaire de s’interroger sur les représentations de la jeunesse et de la violence qui sous-tendent ce genre de mesure.

1. La délinquance juvénile est une « constante historique »

Le premier point sur lequel on peut s’interroger est la nouveauté de la délinquance juvénile. Régulièrement, on attend des complaintes sur des délinquants de plus en plus jeunes, de plus en plus violents. Quelques affaires – la dernière en date est celle du « happy slapping » - permettent de donner corps à cette thèse. Ainsi, l’une des premières images que donnent les médias, et qui est massivement reprise par les politiques, est que de nos jours on deviendrait délinquant de plus en plus jeunes. Alors que, jadis, l’enfance était un âge d’innocence, notre société produirait inexorablement des hordes d’enfants sauvages – les fameux « sauvageons » de Jean-Pierre Chevènement – dérive perverse d’une société en déclin. Je caricature à peine.

Pourtant, cette délinquance juvénile peut être replacée dans une histoire un peu plus longue, ce qui permet de se garder des impressions et des émotions que laissent des faits rapidement et massivement médiatisés.

La question est alors de savoir si le fait que de jeunes enfants d’une dizaine d’années se livrent à des actes de délinquance est « normal » au sens durkheimien. Dans les Règles de la Méthode Sociologique [2], Emile Durkheim définit le normal comme la régularité statistique : il n’est pas possible de considérer qu’un événement est anormal si celui-ci présente un niveau régulier de présence dans la société. Il ne devient « pathologique » que dans le cas où la statistique s’écarte de son niveau régulier. C’est là un enjeu important : on peut s’interroger sur la pertinence d’un durcissement de la législation sur les jeunes délinquants si ceux-ci ne présentent, finalement, rien que de très normal. Notons bien que cette définition du normal n’est en rien axiologique : elle ne dit pas qu’il est bien, du point de vue philosophique, ou qu’il est souhaitable qu’il y ait des enfants délinquants. Personne, pas plus un sociologue que qui que ce soit d’autres, ne prétendra qu’il ne serait pas préférable que tous les enfants vivent heureux et sans violences. On se contente d’estimer ici s’il y a un changement, une rupture, ou non.

Comment estimer, alors, la normalité de la délinquance juvénile ? Il faut s’intéresser aux « carrières » des délinquants. Howard Becker [3] définit une carrière comme le résultat d’un processus social par lequel l’individu apprend à être déviant – ou ici délinquant1. La question qui nous intéresse est donc : comment devient-on délinquant ? Depuis longtemps, l’entrée dans la carrière délinquante se fait à un jeune âge, aux alentours de 10 ans. C’est là un résultat sociologique particulièrement solide, confirmé par les différentes données historiques disponibles. Dès lors, que les délinquants soient jeunes ne devraient pas nous surprendre : c’est le phénomène normal de délinquance.

On peut trouver une bonne illustration de ce phénomène dans l’ouvrage de William Foote Whyte, Street Corner Society [4], un classique de la sociologie urbaine. Il s’agit d’une étude sur un slum – un quartier pauvre – de Boston dans les années 40. Le sociologue y relève notamment le témoignage de son principal informateur, appelé, dans l’ouvrage, Doc. On peut considérer, selon Whyte, celui-ci comme représentatif des habitants de ce quartier pauvre américain. Doc a été un délinquant, un bagarreur, chef de bande, pratiquant le racket, bien peu différent, finalement, des jeunes qui nous inquiètent tant aujourd’hui. Voici un extrait d’un entretien, où il décrit ses débuts de chefs de bande :

« J’avais dans les douze ans quand j’ai eu ma première bagarre. Mon frère avait deux ans de plus que moi. Il s’était disputé avec un gamin de ma taille. Il m’a dit : « il est petit pour moi. Il est pour toi ». Au début, j’en avais pas envie, mais finalement, je me suis bagarré avec lui. Et je l’ai tabassé. Après ça, je me suis dit que je me défendais plutôt bien. »

Dans la suite, Doc explique qu’en se battant, il devient le chef de sa bande puis affronte les bandes des autres slums de Boston, y compris dans de véritables batailles rangées, tout ça avant sa majorité – à laquelle il s’est quelque peu calmé. Un jeune chef de bande de 12 ans ferait aujourd’hui la une des journaux comme signe de l’aggravation de la violence des jeunes. Pourtant, l’entrée dans la carrière délinquante aux alentours de 10-12 ans semble tout à fait normale au regard de l’histoire : il y a d’abord une « initiation » par des petits délits, petits vols, petites bagarres, qui permettent d’intégrer les normes du milieu déviant et de se livrer progressivement à des actes de plus en plus graves.

Le cas de Doc n’est pas un exemple isolé. D’après Laurent Mucchielli [5], la criminologie américaine montre que « la (petite) délinquance commence massivement à partir de la préadolescence (autour de 10 ans), s’accélère au début de l’adolescence jusqu’à atteindre un pic vers l’âge de 15-16 ans, stagne par la suite, puis décroît très fortement à la fin de la vingtaine et au cours de la trentaine ». Certains auteurs vont jusqu’à considérer cette courbe par âge de la délinquance comme un « invariant historique ». Cette dernière position est peut-être trop radicale. Il n’en reste pas moins que l’entrée dans la délinquance à la sortie de l’enfance semble relever d’un phénomène normal dans les sociétés occidentales : on commence par de petits écarts – petits vols, bagarres, etc. – qui amènent progressivement un plein embrassement de la carrière délinquante.

Evidemment, ces remarques n’épuisent pas la question. Si l’entrée dans la délinquance à un jeune âge est normale, il n’en reste pas moins que, d’une période à l’autre, un plus ou moins grand nombre de jeunes peuvent rentrer dans ces carrières et qu’ils peuvent y être plus ou moins violents.

2. La hausse de la délinquance juvénile est moins forte qu’on ne le pense

Comment approcher la délinquance des jeunes depuis, disons, une vingtaine d’année ? Il faut pour cela se reporter à des statistiques. Les seules disponibles sur une période aussi longue sont celles de la police et de l’appareil judiciaire, celles qui sont le plus souvent utilisées par les médias ou les hommes politiques.

Ces statistiques demandent cependant à être manipulées avec une grande précaution. En effet, il ne faut pas oublier qu’elles enregistrent non pas l’ensemble de la délinquance, mais seulement celle qui fait l’objet d’une plainte et d’une procédure policière. Autrement dit, ces statistiques enregistrent avant tout l’activité de la police [6]. Cette activité est sensible à différents facteurs qui ne peuvent pas être réduits à une simple variation des faits de délinquance. Ainsi, une hausse des « chiffres de la délinquance » peut signifier une plus grande activité policière (une augmentation du nombre de policier doit ainsi amener une augmentation des affaires traitées), un changement législatif ou un durcissement politique (demander aux commissariats de « faire du chiffre » risque fortement des les encourager à multiplier les affaires de façon plus ou moins artificielle, par exemple en cessant d’encourager les mains courantes au profit des plaintes) ou, finalement, à une augmentation effective de la délinquance.

Ainsi, Laurent Mucchielli écrit : « Que changent les priorités répressives de la police, que s’accroissent ses effectifs, qu’interviennent des consignes strictes du ministre, et les statistiques de fin d’année indiqueront des évolutions qui n’ont pas de rapport avec l’évolution de la délinquance. Dès lors tout est affaire d’interprétation, de discussion, d’hypothèses et d’argumentation ». Cette dernière phrase est importante : donner un chiffre de manière brute – « les atteintes aux personnes ont augmenté de X% cette année » – n’a pas beaucoup de sens de ce point de vue, encore faut-il essayer de l’expliquer, de le comprendre. Notons que les problèmes sont grosso modo les mêmes avec les données judiciaires.

Que peut-on dire alors de la délinquance juvénile ? Je me base ici sur l’article de Mucchielli cité précédemment [5], ainsi que sur on ouvrage de 2002 [6]. Voici un extrait de la conclusion de l’article :

« L’observation de l’évolution de la délinquance par tranches d’âge des personnes condamnées n’a pas confirmé la thèse d’un rajeunissement des délinquants, elle a plutôt souligné la concentration des crimes et délits entre 18 et 25 ans, et même dans certains cas, son maintien plus tardif »

Selon Mucchielli, il y a une augmentation générale de la délinquance dans les chiffres de la police depuis une vingtaine d’année, mais, et c’est là le point important, la contribution des jeunes à cette évolution est très loin d’être centrale. La délinquance juvénile et moins en cause de celle des adultes, entre 18 et 25 ans, et surtout certains types de fait se maintiennent passé 25-30 ans, ce qui est par contre une vraie nouveauté. Je ne peux pas reprendre toutes les statistiques au risque d’alourdir inutilement la note. Je me bornerais à quelques précisions.

Commençons par le plus médiatique et le plus médiatisé : les violences, c’est-à-dire les agressions interpersonnelles. D’après, les sources de police, les agressions physiques non mortelles commises par des mineurs ont été multipliées par 5,2 entre 1993 et 2001. Véritable explosion ? Pas sûr. Il faut d’abord noter qu’un changement de législation, en 1994, qui a permis à la police de transmettre des affaires bénignes qu’elle classait auparavant. C’est un point à ne pas négliger. L’explication est cependant insuffisante, car l’augmentation se fait sentir depuis les années 80. Il faut également préciser que, dans ces affaires, on rassemble des actes qui vont de la simple bousculade aux blessures donnant lieu à des arrêts de travail ou de scolarité. Ici, des enquêtes de victimisation – où l’on demande à un échantillon d’individus de déclarer les actes de délinquance dont ils ont été victimes – relativisent nettement l’ampleur du phénomène : dans la région parisienne, seulement 0,45% des personnes de plus de quatorze ont été victime de tels agressions, qui demeurent donc rares en France.

Il faut souligner que depuis les années 80, l’activité de la police se centre sur la délinquance de rue, dans laquelle les jeunes sont depuis longtemps plus facilement impliqués. La centration des débats et de l’action politique sur la « question des banlieues », depuis les premières émeutes à Lyon, au début des années 80, a également incité l’action publique à se concentrer dans des quartiers où la population est particulièrement jeune. Il n’est donc pas étonnant que les statistiques s’en ressentent [6].

D’autre part, il faut insister, avec Laurent Mucchielli, sur le fait que la délinquance juvénile a principalement cru en ce qui concerne les vols – la délinquance de « prédation », qui représente les deux tiers de la délinquance en général. L’augmentation de celle-ci est beaucoup plus importante que celle des violences, et ceux pour tous les âges. Cela peut s’expliquer par de plus grandes « opportunités » – la miniaturisation de certains biens rendent plus facile leur vol, comme c’est le cas pour les téléphones portables – et par une compétition accrue dans la société de consommation. Dans cet ensemble, les jeunes de moins de 13 ans ne représentent que 0,5% des condamnés en 2000, les 13-15 ans 8,1%. Le cœur de cette délinquance semble se concentrer entre 16 et 25 ans.

S’il y a un phénomène marquant, c’est, toujours d’après Mucchielli, que la sortie de la carrière délinquante se fait de plus en plus tard : la baisse de la délinquance passée 30 ans est moins accentué en 2000 qu’elle ne l’était en 1984. On assiste peut-être moins à un rajeunissement qu’à un vieillissement des délinquants, consécutifs à l’enfermement dans la carrière délinquante.

3. La violence des jeunes demeure concentrée spatialement et socialement

Un dernier point doit être relevé : là où la violence des jeunes a le plus cru, c’est pour ce qui concerne les actes d’incivilité, et notamment les atteintes à un dépositaire de la force publique. En un mot, c’est la défiance vis-à-vis de la police qui peut expliquer une bonne part de la violence des jeunes. Est-il utile de préciser que cette violence se concentre dans les quartiers les plus défavorisés et ne touche pas l’ensemble des jeunes ?

Il y a, de ce point de vue, un phénomène de « clientélisation », que relève très bien Fabien Jobard [7] : il remarque que se constitue une population particulière qui se caractérise essentiellement dans une relation de défiance vis-à-vis de la police. Cette clientélisation peut très bien expliquer l’enfermement dans la carrière délinquante signalé plus haut. D’autant plus que, d’après Jobard, les relations entre policiers et jeunes se sont particulièrement dégradés. En témoigne le recours à la justice de la part des policiers pour demander réparation aux jeunes en se portant partie civile. Les rapports se « personnalisent », ce qui n’aide pas à leur pacification. Là encore, on trouve une explication à l’augmentation statistique de la violence des jeunes : des actes de défiance envers la police qui était auparavant géré localement par les policiers passe de plus en plus, depuis au moins les années 90 d’après Jobard, par les statistiques judiciaires.

Jobard ajoute que ces mauvaises relations contribue à former, dans les quartiers, une image particulièrement dégradée de la police, que celle-ci peine bien, par ses méthodes d’intervention, à compenser. C’est là un point sur lequel j’aurais sans doute l’occasion de revenir dans une prochaine note. Je signalerais juste, pour l’instant, qu’il y a un certain consensus entre sociologue sur cette question.

Le fait que les violences envers les institutions soient au cœur de la violence des jeunes d’aujourd’hui pousse à s’interroger sur ces causes. Serait-ce comme l’avance Rachida Dati que « leurs parents et la société n’osent plus leur imposer » des interdits ? Y aurait-il ainsi une sorte d’anomie, ce manque d’intégration sociale que décrivait Durkheim [8] ? Des ouvrages comme ceux de Becker [3] ou de Whyte [4] ont contribué à montrer que ce que l’observateur prend comme anomie n’est souvent qu’un milieu social structuré qu’il a du mal à comprendre. Il semble donc nécessaire de proposer une autre explication.

Il faut commencer par rappeler que des bandes de jeunes se livrant à des actes de violences, des vols et des agressions physiques, voire des viols en réunion – les fameuses « tournantes » - dans des quartiers populaires marqués par les difficultés économiques ne sont pas des nouveautés en France. On pourrait facilement remonter jusqu’aux « apaches », mais la simple figure du « blouson noir » des années 50-60 nous éclaire beaucoup sur le phénomène actuel [6]. Le comparatisme – comparer deux situations sociales dans l’histoire ou l’espace – est l’une des méthodes centrales des sciences sociales2.

La logique de construction des « blousons noirs » et des « racailles » n’est pas tellement différents : des jeunes de milieux populaires, en butte avec les normes de la société (impossibilité de se conformer aux normes de consommation) et aux institutions (la police, l’école), développant une sous-culture contestataire tournée vers la violence et l’affirmation de valeurs virilistes. La violence des premiers ne semble pas avoir grand-chose à envier à celle des premiers. Les jeunes ne seraient donc pas de plus en plus violents.

Deux différences permettent d’expliquer que le phénomène actuel semble plus marquant aujourd’hui : premièrement, le nombre de jeunes est plus important aujourd’hui que dans les années 50 et 60 (les générations du baby-booms en étaient encore à mouiller leurs couche-culottes) ; deuxièmement, le manque de perspective pour le jeune qui déciderait de reprendre le « droit chemin ». En effet, dans les anciennes « banlieues rouges », l’usine fournissait une voie de sortie de la délinquance que le chômage actuel ne peut plus fournir. De même, l’identité de ces jeunes était structuré par la domination économique, par le mouvement ouvrier [9], tandis que celles des jeunes d’aujourd’hui, souvent « issus de l’immigration », est structuré par un sentiment d’exclusion, de discrimination voire de victimisation, du à l’effondrement des rêves de promotion sociales de leurs aînés [10].

Evoquer une crise de la transmission des valeurs n’a donc pas beaucoup de sens si on ne s’intéresse pas aux conditions concrètes de cette transmission, et donc aux ressources qui lui permettent de ce réaliser dans de bonnes conditions. Il est bien difficile pour des parents au chômage, dans un quartier où le chômage des jeunes est particulièrement fort et où le sentiment de discrimination domine.

On dit parfois que c’est un travers français de ramener tous les problèmes sociaux à l’économie et au chômage, héritage supposé du marxisme. Je veux bien accepter la critique du moment qu’elle est modérée : ce n’est peut-être pas le seul phénomène en jeu, ne serait-ce que parce que les représentations et l’action policière ont également à voir avec le phénomène. Mais la situation socio-économique ne peut être oublié au profit de l’idée d’un simple changement culturel vers une anomie des jeunes…

4. Il y a plus un changement de sensibilité à la violence qu’une véritable explosion de la violence des jeunes

Je conclurais cette déjà longue note en cherchant brièvement une explication à la centration du débat publique autour de la violence des jeunes alors que, je le répète, la violence n’est pas la délinquance la plus importante et les jeunes n’en sont pas la principale cause. Ici, le rôle des représentations est important.

Il faut voir, dans ces débats, le signe d’un abaissement de la sensibilité à la violence, phénomène qui est au cœur de la « dynamique de l’Occident » d’après la célèbre thèse de Norbert Elias [11]. Depuis la féodalité, la violence est de moins en moins bien acceptée dans les sociétés modernes et de plus en plus refoulée, comme en témoigne l’évolution des mœurs vers plus de politesse et plus de retenue, voire de raffinement [12].

De ce point de vue, la violence des jeunes et des très jeunes est de moins en moins acceptable. En effet, l’enfant est depuis longtemps de plus en plus sacralisé [13], l’enfance étant vue comme une période d’où toute violence doit être exclu – le rôle de la psychanalyse dans ce mouvement est d’ailleurs loin d’être neutre.

Autrement dit, ce qui est en jeu est moins la violence effective des jeunes que le regard que porte la société sur celle-ci – et qui motive un durcissement de la répression à son égard.

5. Pour conclure

Revenons-en brièvement à l’argument que j’attendais critiquer, celui qui indique que les délinquants sont de plus en plus jeunes, de plus en plus violents. Il ne semble pas confirmé :

« de plus en plus jeunes » : la délinquance des jeunes est un phénomène normal dès que l’on connaît les modes d’entrée dans la délinquance, et il ne semble pas y avoir rajeunissement des délinquants actuels. Au contraire, une certaine forme d’enfermement dans la carrière délinquante semble beaucoup plus inquiétante.

« de plus en plus violents » : la comparaison avec les blousons noirs permet de sérieusement relativiser cet avis. C’est sans doute le manque de perspective des jeunes et le regard que la société porte sur eux qui donnent l’impression d’une plus grande sauvagerie.

Ceci étant affirmé, faut-il durcir la répression de la délinquance juvénile ? Comme je l’ai annoncé dans la première note, je n’ai pas l’intention de trancher dans les débats politiques, afin de ne pas donner une fausse image de la sociologie. Celle-ci n’enferme jamais le débat politique, elle se contente de l’éclairer. Je me contenterais donc de dire que l’argument que j’ai critiqué ne semble pas recevable. Si l’on veut défendre cette mesure, il faut en avancer d’autres, et chercher à les évaluer, comme j’ai tenté de le faire pour celui-ci.

1 La différence entre déviance et délinquance est importante : la déviance est la transgression d’une norme sociale, tandis que la délinquance est la transgression d’une norme juridique donnant lieu à une procédure particulière (arrestation, jugement, etc.). Un homme qui se balade dans la rue en costume de superman avec des saucisses enroulées autour des oreilles est probablement déviant, mais il n’est pas délinquant.

2 Méthode qu’elle partage d’ailleurs avec certaines sciences dites dures, comme l’astronomie ou la géologie. Notons qu’il y a beaucoup de règles à respecter pour qu’une comparaison soit pertinente. Je ne m’y étend pas ici, mais y reviendrais sans doute à un moment ou à un autre.

Bibliographie indicative :

[1] A. Trémoulinas, Sociologie des changements sociaux, 2006

[2] E. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, 1895

[3] H. Becker, Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, 1963

[4] W. Whyte, Street Corner Society. La structure sociale d’un quartier italo-américain, 1943

[5] L. Mucchielli, « L’évolution de la délinquance juvénile en France (1980-2000) », Sociétés contemporaines, 2004

[6] L. Mucchielli, Violences et insécurité. Fantasme et réalité dans le débat français, 2002

[7] F. Jobard, « Sociologie politique de la racaille », in H. Lagrange, M. Oberti, Emeutes urbaines et Protestation¸2006.

[8] E. Durkheim, Le suicide. Etude de sociologie, 1897

[9] M. Wieviorka, La violence, 2000

[10] S. Beaud, 80% au bac… et après ?, 2003

[11] N. Elias, La dynamique de l’Occident, 1939.

[12] N. Elias, La civilisation des moeurs, 1939

[13] F. de Singly, Sociologie de la famille contemporaine, p.16-24, 1993

Pour aller plus loin :

L. Mucchielli, Violences et insécurité. Fantasme et réalité dans le débat français, 2002

S. Roché, Sociologie politique de l’insécurité, 2004

7 commentaires:

Evelyne G a dit…

Mettons que la violence des jeunes soit statistiquement constante depuis au moins l'époque des "blousons noirs" et qu'il n'y ait eu aucun changement dans la période récente. Mettons que nous nous focalisons sur cette question parce que nos représentations ont changé et que la sensibilité à la violence est plus forte.

Alors il me semble intéressant de se demander pourquoi le niveau de violence - des jeunes et peut-être pas seulement des jeunes, je ne connais pas les chiffres - reste constant. Une catégorie de population - dont le nombre ne diminue pas - échapperait à l'évolution des représentations collectives.

Qu'en pensez-vous ? Avez-vous des pistes d'explication ?

Adrien Zammit a dit…

Moi je veux juste féliciter la naissance de ce blog et toutes les bonnes intentions qu'il recèle. Encore une initiative qui aide à avoir une lecture un peu plus intelligente de notre environnement dans un brouhaha ambiant et incessant.
Merci d'avance et bon vent!

frednetick a dit…

ma liste de blog à consulter s'allonge constamment.

Encore une fois, lorsque la réflexion quitte le seuil de la perception commune pour aller vers une véritable recherche, documentée, structurée et pertinente cela éclaire le débat.

Pour cette lumière jetée sur un sujet chaud et néanmoins épineux, je vous félicite, ça vaut ce que ça vaut.

Bonne continuation.

PierreM a dit…

Très bon billet, on y retrouve tous les incontournables du sujet ! Ton propos est toujours très juste.

Seule critique, il était un peu long (peut-être aurait-il été plus sympa pour le lecteur de le transformer en deux ou trois notes ?).

Mais je brule pourtant d'en rajouter une couche ; je pense qu'on peut citer les travaux de L. Wacquant (Les parias urbains) et les mettre en regard de ceux de F. Thrasher (The Gang), pour défaire la représentation du "problème des banlieues" que peut avoir le sens commun. On est loin, en France, du phénomène des ghettos américains, et il est parfois bon de le rappeler à ceux qui veulent diaboliser les "quartiers".

Badtz a dit…

@ Adrien et Fred : merci pour ces encouragements, ce genre de remarques me poussent à m'impliquer un peu plus dans ce projet.

@ Pierre M : Wacquant est dans ma liste de lecture d'été. Ta remarque (entre enseignant, on se tutoie, non ?) me donne envie de me lancer dans une série de "Lexique sociologique" pour préciser le sens de certains mots, comme ghetto.

@Evelyne : je vais tenter de répondre brièvement à une remarque qui pourrait demander de long développement. Plusieurs choses donc :

1/ il n'est pas assuré que les jeunes délinquants ne soient pas concernés par l'évolution des représentations. Les représentations n'influencent pas les comportements de façon mécanique : tout le monde s'accordera sur l'égalité entre homme et femme, pourtant, cette représentation ne se traduit pas au niveau des salaires... Les jeunes peuvent être de plus en plus sensibles à la violence (des autres par exemple), mais la pratiquer eux-mêmes. Il faudrait reconstituer leurs "bonnes raisons" d'être violent.

2/ L'article de Mucchielli tend justement à relativiser le rôle de la délinquance des jeunes dans l'augmentation générale de la délinquance : les autres catégories d'âges sont plus impliqués.

3/ Enfin pour répondre plus directement à la question des causes de la violence des jeunes, je pense qu'il faut tenir compte du fait que celle-ci se concentre dans certains quartiers. Les conditions de vie matérielle qui y ont cours - ce qui inclut le chômage et le rapport à l'avenir - doivent être pris en compte y compris dans une perspective historique. Je suis en train de lire le bouquin de Beaud et Pialoux "Violence sociale, violences urbaines" qui constitue, il me semble, une bonne réponse à la question.

Ceci dit, j'aurais sans doute l'occasion de revenir plus longuement sur cette question, qui constitue l'un de mes centres d'intérêt personnel.

Anonyme a dit…

Dans le journal du CNRS de ce mois-ci, le sociologue Hugues Lagrange conclut d'une étude approfondie (4500 cas suivis) que les principaux facteurs de délinquance juvénile sont l'appartenance à une grande fratrie et le fait d'être l'aîné.

Dans une autre étude sur les émeutes de 2005, il affirmait dans le Monde que le facteur le plus corrélé à la survenue d'émeutes était la grande proportion de familles d'au moins 6 personnes dans un quartier.

Il serait certainement intéressant de creuser cet aspect des choses. On a parfois l'impression qu'une certaine idéologie nataliste non avouée interdit à la plupart des sociologues d'aborder trop publiquement cette question de l'influence de la taille de la famille sur la réussite scolaire et la délinquance.

[Remarque qui n'a pas vocation à être publiée : il serait souhaitable que l'auteur fasse attention à la différence entre le futur de l'indicatif (je ferai) et le présent du conditionnel (je ferais). La faute est quasi systématique]

Léo a dit…

Un article passionnant, aux références enrichissantes, qui favorise la réflexion plutôt que la réponse facile.

Merci à vous.

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