Misères de l'évolutionnisme

Après que j'ai twitté, récemment, un article s'en prenant sans ménagement à l'usage effréné de la psychologie évolutionniste et des neurosciences pour justifier tous les préjugés sexistes des années 50 - article que vous devriez aller lire immédaitement d'ailleurs - une petite discussion s'est engagée avec Alexandre Delaigue (que l'on ne présente plus). Il faut dire que j'avais utilisé les 140 signes pour dire le fond de ma pensée : "Amis psychologues évolutionnaires, faites-nous plaisir : reconvertissez-vous". Sans rediscuter ce jugement (qui est quand même plus profond que 90% de la production en psychologie), Alexandre a posé une autre question : pourquoi sommes-nous aussi friands d'une sorte d'essentialisme primaire ? Tentative de réponse.

Si vous ne connaissez xkcd, votre vie est triste

Posons le décor : la psychologie évolutionniste est une branche de la psychologie qui consiste à chercher à expliquer les comportements humains par le biais de la théorie de l'évolution. En un mot, l'hypothèse de départ est la suivante : puisque l'évolution est un phénomène très lent, certaines caractéristiques de la psychologie humaine ont fait l'objet d'une sélection à l'époque de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et se sont transmis jusqu'à nous. A partir de là, la recherche consiste à repérer des comportements qui soient suffisamment généraux et répandus chez un très grand nombre d'humains (si possible universels) et à montrer que ceux-ci constituaient un avantage du temps où les mammouths courraient encore joyeusement dans la nature en fête.

Un domaine essentiel de cette branche de la psychologie est bien évidemment celui des différences hommes-femmes. Cela donne des choses du genre : mais pourquoi les femmes sont-elles aussi douées pour faire du shopping ? Mais parce que leur ancêtres devaient choisir les bons fruits à manger voyons ! D'où cette capacité à chercher et à trouver qui les poussent à s'empoigner avec une violence au moins égale à celle d'un match PSG-OM dans les tribunes dès que Sonia Rykiel vend des trucs et des machins chez H&M (parole de vétéran). Vous croyez que je caricature ? Même pas. On trouve effectivement ce genre de chose mis à toutes les sauces aujourd'hui. L'article dont tout est parti donne des exemples bien gratinés.

Rajoutez à cela une bonne dose de "neuro"-quelque chose (mettez "neuro" quelque part et vous êtes sûr que vous aurez un chroniqueur de yahoo qui viendra vous poser des questions pour la une de son site) là-dedans, histoire d'expliquer qu'en fait hommes et femmes ont des capacités mentales différentes - c'est normal, c'est l'évolution, on vous dit - et vous avez une belle légitimation des toutes les inégalités entre hommes et femmes. Enfin, surtout celles en cours dans les années 50 aux Etats-Unis : il semble en effet que la femme à la maison à torcher les gosses et l'homme qui se la joue "sugar daddy", ce soit le top du top de l'évolution, le plus haut point que l'on pouvait atteindre et vers lequel tendait toute l'histoire de l'humanité.

On me dira peut-être que c'est la lecture qu'en fait la presse et que les études ne sont pas aussi caricaturales. Pourtant, l'article en question soulève de gros problèmes de méthodologie. On peut aussi se reporter à ce post sur Sociological Images où l'on apprend qu'une recherche censée avoir démontré que le cerveau des bébés garçons étaient différents de celui des bébés filles a complètement sur-interprété les résultats : d'une petite différence statistique, sur laquelle il faudrait s'interroger en terme de significativité, on construit une opposition totale et binaire.

Bref. Le fait est que ce type de recherche jouit d'une audience médiatique qui ferait rêver la plupart des chercheurs dans les sciences humaines et sociales. En fait, il y a relativement peu de façons d'attirer plus l'œil médiatique : je pense que ça se classe quelque part entre les études sur les bienfaits du chocolat et les robots. Comment expliquer la séduction exercé par cette évolutionnisme un brin simpliste - d'autant plus qu'il est incontestable que le traitement médiatique ajoute à la simplification originelle une couche supplémentaire d'essentialisme basique ?

Une première façon de répondre est de noter la cohérence de ces "conclusions" avec la perception la plus courante des hommes et des femmes malgré des décennies de féminisme plus ou moins affirmé, ainsi que les intérêts qu'elles protègent du point de vue des hommes : ce n'est pas pour rien que les sociologues américains utilisent si souvent le terme "patriarchie". Je ne vais pas re-documenter la façon dont toute la société ne cesse de nous répéter que garçons et filles sont non seulement différents mais en plus radicalement opposés. Reportez-vous à vos boîtes de céréales si vous avez des doutes. Ou regardez cette vidéo pour un nouveau soda light vendu aux Etats-Unis (qui devrait nous être épargné, contrairement à ce summun du bon goût que sont les publicités pour Coca Zéro) :



Mais il y a peut-être autre chose. Car la question est de savoir pourquoi ces explications naturalisantes, c'est-à-dire qui rapportent les différences de genre à des différences de nature, ont plus de succès que les explications qui se rapportent à la culture et aux institutions sociales. Pour essayer de le comprendre, reportons-nous à un article de Gérald Bronner consacré, justement, aux résistances au darwinisme. Cela peut sembler étonnant dans la mesure où il s'agit justement ici d'expliquer un tropisme pour celui-ci, mais ce sont dans les difficultés à bien saisir le sens même du darwinisme qui sont à l'origine des deux problèmes.

Bronner n'a pas voulut étudier les résistances les plus frontales au darwinisme, celles des religieux et des créationnismes (comme on dit de par chez moi : kif-kif bourricot), souvent prêtés avec un certain mépris aux Américains. Il s'est plutôt tourné vers l'Europe et vers des personnes qui, a priori, avaient plutôt tendance à adhérer aux thèses darwiniennes et à la science. Il a mené avec celles-ci des entretiens tournant autour de la résolution d'une petite énigme qu'il leur donnait à lire et pour laquelle les enquêtés devaient proposer des solutions. Voici l'énigme ainsi que sa solution :

« À l’état sauvage, certains éléphanteaux sont porteurs d’un gène qui prévient la formation des défenses. Les scientifiques ont constaté récemment que de plus en plus d’éléphanteaux naissaient porteurs de ce gène (ils n’auront donc pas de défenses devenus adultes). Comment expliquez cette situation ? »
En fait, ce mystère a été révélé et résolu par le professeur Zhang Li, zoologue à l’université de Pékin, qui a mené ses recherches depuis 1999 dans une réserve naturelle dans la région du sud-ouest de Xishuangbanna, où vivent les deux tiers des éléphants d’Asie chinois (la Chine est l’une de 160 nations qui ont signé un traité en 1989 interdisant le commerce de l’ivoire et des produits d’autres animaux en voie d’extinction ou menacés de l’être).
Les braconniers ne tuant pas les éléphants sans défenses (ceux-ci n’ont aucune valeur marchande pour eux), explique-t-il, ces mutants sont plus nombreux dans la population et le gène qui prévient la formation des défenses se propage parmi les éléphants. Alors que ce gène se trouve habituellement chez 2 à 5 % des éléphants d’Asie, on le trouve, à présent, chez 5 à 10 % de la population des éléphants Chinois. Cette « énigme », comme on le voit, peut être facilement résolue si l’on mobilise le programme darwinien.

Que ressort-il de cette enquête ? Peu de réponses vont dans le sens proposé par le darwinisme. Beaucoup d'enquêtés avancent, par exemple, que les défenses sont devenus inutiles aux éléphants et donc qu'ils s'en débarrassent. D'autres que, se sentant menacé par les chasseurs, les éléphants ont réagi en mutant et en faisant disparaître leurs défenses. Bien que tout cela ne correspondent pas au darwinisme, les enquêtes sont souvent persuadé qu'ils mobilisent un argumentaire tout à fait scientifique :

Le plus fascinant est que les interviewés, en évoquant ces scénarios, soulignaient parfois qu’ils ne faisaient qu’exprimer « une théorie darwinienne », ce fut le cas pour près de 30 % d’entre eux. Un résultat qui serait plus important encore si l’on y intégrait les entretiens où la théorie darwinienne n’est pas explicitement convoquée, mais où le vocabulaire utilisé (sélection naturelle, évolution, etc.) y fait référence.

Bronner relève une nette attraction pour ce qu'il appelle le finalisme, c'est-à-dire les deux explications présentées ci-dessus. Elles ont pour point commun de prêter les transformations à une volonté ou à un objectif à réaliser, et non au hasard, aux conditions historiques particulières (l'activité des chasseurs), qui va conduire, sans que personne ne l'ait voulu, sans que rien n'ait décidé quoi que ce soit, vers la transformation de l'espèce. Une mutation intervient par hasard, et parce qu'elles se trouvent fonctionnelle, elle donne un avantage aux individus et donc se répand dans la population.

C'est qu'en fait le hasard n'est pas le bienvenue dans nos modes de raisonnement, du fait d'une mauvaise compréhension des statistiques et, ici, du rôle joué par la taille des échantillons. Nous avons tendance à rechercher une raison aux choses, une explication basé sur une volonté ou une finalité, comme si quelqu'un ou quelque chose savait vers où va le monde. Cette difficulté est à l'origine de la tendance au finalisme ici en Europe, et, de l'autre côté de l'Atlantique, elle sous-tend le néo-créationnisme/intelligent design/autre :

C'est bien le croisement de la fonctionnalité et du hasard qui paraît inadmissible au néo-créationniste (et au crypto-finaliste) : la nature est si bien faite, cela ne peut pas être le fait du hasard. À cette différence que ce n’est plus une mystérieuse cause finale qui est invoquée, mais une cause initiale. Lorsque les choses sont si bien adaptées les unes aux autres, ce ne peut être que la conséquence d’un plan, d’un dessein intelligent.

Revenons maintenant au succès de la psychologie évolutionniste. La préférence pour les explications qui se rapportent à une pré-programmation ancienne des individus s'appuie sur cette même tendance au finalisme : finalement, cela revient toujours à dire que, d'une façon ou d'une autre, la nature est toute de même bien faite, et que tout était prévu depuis le début. Des causes qui se rapporterait à des "accidents historiques", à la construction d'institutions, à l'action des hommes ici et maintenant, souvent sans coordination, la lente construction des inégalités au travers de quelques milliers de petits actes de socialisation, exercent une séduction moins importantes précisément parce qu'il est plus difficile d'y rattacher une volonté ou une finalité. Le succès médiatique de la psychologie évolutionniste s'explique sans doute par le fait que la compréhension commune de l'évolutionnisme et du darwinisme est elle-même déficiente. Misère de l'évolutionnisme dont le succès auprès du grand public repose sur un malentendu...

Comme Gérald Bronner le conclut, "le marché cognitif ne favorise pas toujours le vrai". Bien au contraire. Malgré l'élévation général du niveau de diplôme, malgré la diffusion de la connaissance, malgré les efforts quotidiens des enseignants, des erreurs de raisonnement persistent même auprès des personnes qui se pensent ou se disent attachés aux sciences - et je ne sais honnêtement pas ce que j'aurais répondu à l'entretien de Bronner si j'avais dû le passer avant d'avoir lu l'article... Et concernant la diffusion de la pensée et des explications sociologiques, qui est ici le vrai enjeu en matière de différences entre les genres, il faut bien dire que l'on ne fait peut-être pas tous les efforts nécessaires. Et si on commençait par donner plus de cours de sciences économiques et sociales au lycée ? Je dis ça, je dis rien...
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Le retour des contradictions du capitalisme

Le Global Sociology Blog l'annonce : la guerre des classes est là et elle est globale. Les révoltes dans le monde arabe ont été déclenchées par les difficultés économiques présentes, à savoir le retour de la spéculation sur les denrées alimentaires et l'augmentation des prix qui en découle. Cette pression économique sur les individus se retrouve ailleurs, y compris dans la grogne anglaise contre l'austérité prônée par le gouvernement conservateur - et je ne parle même pas de la Grèce. Une révolution globale, ou même simplement dans les pays occidentaux, n'est sans doute pas à l'ordre du jour. Mais on peut au moins saisir l'occasion de repenser un peu aux contradictions du capitalisme.

Qu'est-ce que le capitalisme ? Comme j'ai déjà eu l'occasion de le discuter (les plus vigilants lecteurs auront noté que cette question fait partie de mes préoccupations récurrentes), le capitalisme est avant tout un monde de comportement. Plus qu'un ensemble d'institution, plus qu'une organisation économique, plus encore qu'une organisation sociale, il s'agit d'une façon de penser et de voir l'homme et le monde qui s'inscrit très profondément en nous. Voir les choses comme des marchandises, penser l'action humaine comme motivé avant tout par le profit, rechercher rationnellement la plus grande satisfaction possible : c'est tout cela qui est au cœur du capitalisme. Et si nous ne correspondant pas tous à cet homo oeconomicus que l'on voudrait nous faire croire universel et naturel, tout au moins avons-nous quelques difficultés à nous défaire totalement de ce mode de pensée.

Approcher le capitalisme de cette façon peut avoir quelque chose d'a priori étonnant : où sont les marchés, les entreprises et le capital lui-même que l'on attribue généralement à ce système économique ? En fait, tous ces éléments sont à la fois des émanations de cette mentalité de marché - l'entreprise capitaliste n'est que la mise en œuvre de la recherche rationnelle du profit maximum par exemple - et des institutions qui forment cette même mentalité - à force d'être pris dans des marchés, nous finissons par penser marché...

C'est donc que le contenu de cette mentalité et de ces évolutions est essentielle pour comprendre les évolutions du capitalisme. Les conceptions que l'on se donne à un moment donné des bons comportements amène à des comportements qui eux-mêmes modèlent le monde. Ainsi le sociologue américain Neil Fligstein a longuement soutenu que l'approche de la "shareholder value", c'est-à-dire les principes qui dictent aux entreprises de chercher à maximiser la valeur boursière que peuvent retirer leurs actionnaires, a été la principale force de transformation du capitalisme. Dans un article de 2007 écrit en collaboration avec Taekjin Shin, il tente de montrer comment cette théorie manageriale a transformé l'économie américaine entre 1984 et 2000. Sans entrer dans les détails de la démonstration, les auteurs parviennent à montrer que la mise en oeuvre des stratégies attachées à la shareholder value - fusions-acquisitions, plans sociaux, etc. - n'étaient pas tant des réponses cohérentes aux problèmes rencontrer par les entreprises et n'ont pas donné les résultats attendus. Pourquoi les poursuivre alors ?

Cela suggère que les fusions et les licenciements sont plutôt de nature rituelle et mimétique et ne produisent pas de résultats efficients. (Ma traduction)

Il s'agit donc avant tout d'une croyance : la mentalité de marché n'est pas donnée une fois pour toutes, elle est un produit historique dont le contenu évolue avec le temps. Dans les années 80 et 90, la shareholder valuer allait de soi... Et il semble bien qu'il en soit toujours ainsi aujourd'hui.

Elle ne fut pas sans conséquence pour autant. Fligstein et Shilt montre aussi que ces politiques ont conduit à l'introduction et au développement de l'informatique comme outils de travail dans les entreprises, en vue de réduire les coûts de main-d'œuvre. C'est là sans doute l'un des résultats les plus frappants : l'informatisation de l'économie n'était ni une continuation naturelle, ni la mise en œuvre efficace d'une innovation, mais est également lié aux incitations propres du business américain de l'époque. Elle n'est pas arrivée de l'extérieur pour s'imposer naturellement : l'informatique a profité d'un état d'esprit favorable à l'intérieur même des entreprises.

Mais une conclusion particulièrement intéressante de l'article réside dans la façon dont cette shareholder value a affecté la façon dont les travailleurs ont été considéré :

Nos résultats montrent que les efforts pour faire plus de profits se sont concentrés sur l'utilisation des fusions, des licenciements et de l'informatisation pour réorganiser et exclure la main-d'œuvre syndiquée. Les données suggèrent que les travailleurs ont très certainement été traité moins comme des parties prenantes (stakeholders) et plus comme des facteurs de production. (Ma traduction toujours)

La marchandisation du travail : vieux thème qui se retrouve aussi bien chez Marx que chez Polanyi. Les deux auteurs d'ailleurs concluent en précisant deux interprétations possibles - et non contradictoires - de leurs résultats : une inspirée de la théorie de l'agence plutôt optimiste, l'autre...

Une approche plus critique (peut-être plus marxiste) verrait cela et dirait que la théorie de la "shareholder value" est une forme de renouveau de la lutte des classes. Les propriétaires et les managers du capital ont décidé de briser systématiquement les syndicats et d'investir dans les ordinateurs en vue de faire des profits.

Comment ne pas penser dès lors aux contradictions du capitalisme que décrivait Marx ? Selon lui, l'accumulation du capital allait se heurter à un mur : en réduisant la part du travail dans la combinaison productive, elle ne pouvait conduire qu'à une "baisse tendancielle du taux de profit" qui emporterait le système. Sans reprendre cette idée qui s'appuie sur la théorie de la valeur travail, on peut noter que le capitalisme contemporain a effectivement eu pour conséquence de dé-qualifier et de désorganiser une partie importante du travail, la ravalant au rang de simple facteur de production.

Dans le même temps, le capitalisme a promis à tous un accomplissement dans le travail. C'est que pour répondre à la critique du travail déshumanisant des années 70, il a fallut que l'esprit du capitalisme, c'est-à-dire les justifications qui poussent les individus à adopter les comportements adéquats, se modifie : c'est ce qu'ont soutenu Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme. Ils soulignaient par là la plasticité du capitalisme, sa capacité à intégrer les critiques qui lui sont faites pour continuer à se développer. Je me suis longtemps moi-même reposé sur une telle analyse. Il m'apparaît aujourd'hui plus clairement que, pour juste qu'elle soit, elle doit être compléter en soulignant les contradictions qui existent entre ces promesses qui ont permis de rendre le capitalisme légitime et la réalité de son extension. La distance entre les deux - promesses de démocratie, de liberté et d'accomplissement d'une part, réalité du creusement des inégalités, de l'accommodation avec les dictatures et de certaines formes d'aliénation d'autre part - est sans doute pour beaucoup dans le retour de cette lutte classe, à un niveau global qui plus est, que signale le Global Sociology Blog. Voilà les contradictions auxquelles le capitalisme doit aujourd'hui faire face.

Reste que l'avenir n'est pas forcément celui du grand soir. Car comme on l'aura compris, le capitalisme, parce qu'il est inscrit profondément dans les hommes eux-mêmes, ne souffre peut-être pas tant que ça de ses propres contradictions. Les protestataires ne souhaitent après tout pas forcément autre chose que la réalisation des promesses qui leur sont faites. Simmel l'avait bien compris : un conflit lie entre eux les belligérants, car ceux-ci doivent au moins être d'accord sur les enjeux de la lutte. La lutte des classes se fait donc entre des individus et des groupes qui, d'une façon ou d'une autre, sont profondément travaillés par le capitalisme. Si le capitalisme engendre des conflits, il n'est pas dit que ceux-ci soient forcément tournés contre sa propre logique. C'est peut-être cela qui fait sa force.
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Politique des espaces publics : changer le monde par ses murs

La politique, dit-on, se donne pour objectif de transformer la société. Une expression bien générale, mais qui peut trouver une réalisation lorsqu'il s'agit de changer, tout au moins, un peu de la façon dont nous percevons les choses. C'est du moins ce que peut rendre visible quelques photos prises au Louvre.

Si le travail politique est essentiellement un travail sur les mots, c'est que les mots contribuent à faire le monde social. En politique, rien n'est plus réaliste que les querelles de mots. Mettre un mot pour un autre c'est changer la vision du monde social, et par là, contribuer à le transformer.

Voilà ce que disais Pierre Bourdieu dans une interview donnée à Libération en 1982. Difficile de ne pas lui donner raison : l'essentiel de l'activité politique consiste à s'affronter sur les mots, à tenter ou à parvenir à imposer un jeu de langage qui, en devenant la réalité politique du moment, entraînera les activités, les transformations, les réformes et les politiques publiques idoines. Parler d'émeutes ou de révolution, d'évènements ou de guerre, d'exclusion ou d'assistanat, de coût du travail, de pouvoir d'achat ou de salaire : rien de tout cela n'est neutre, bien au contraire.

On aurait tort cependant de faire résider l'essentiel de cette activité dans les prises de paroles publiques des hommes politiques. Les affiches politiques et leur slogan s'inscrivent totalement dans cette logique. Le "je lutte des classes" qui a connu un succès certain dans les dernières manifestations et qui pourrait bien se maintenir encore quelques temps en témoigne : c'est que les classes sociales, au-delà de leur réalité sociologique indéniable, sont aussi des constructions langagières qui ont besoin d'être construites et défendues par les acteurs qui veulent s'appuyer sur elles, contre les tentatives de ceux qui veulent les effacer au profit de l'individu en majesté. Mais il y a plus que les affiches : de simples informations peuvent prendre un tour bien politique. Lors d'une visite au Louvre, j'ai pu prendre cette photo (toujours de piètre qualité, je ne suis pas un grand photographe - cliquez pour la voir en plus grand) :


De simples travaux dans un musée - l'installation d'une arcade - deviennent, par la magie de l'affichage un morceau de la relance économique et d'une stratégie économique globale, courageusement menée par le gouvernement. Il s'agit, comme souvent, de "définir la situation" : par le biais de l'écrit, on transforme la signification des choses et on impose au passant une autre façon de voir les choses. Des travaux qui pourraient être ignorés, voire perçu comme une nuisance pour le visiteur du musée qui se voit privé d'une partie de la visite, sont ici parée d'une vertu économique incontestable. On ne s'excuse pas "de la gêne occasionnée", mais on affirme fièrement sa contribution au bien-être de tous. "L"Etat restaure votre patrimoine ! Projet soutenu par le plan de relance" dit le bas de l'affiche.


Cette pratique est courante, et n'est pas exclusive ou caractéristique de la politique gouvernementale actuelle : un peu plus tôt dans la journée, rue de Rivoli, j'ai pu voir que les murs de ce qui était la Samaritaine clamaient avec une égale fierté qu'avaient été créés pas moins de 2000 emplois... Mais le bus allait trop vite pour que je puisse comprendre qui il fallait remercier pour cela. Il me semble cependant que la municipalité de la capitale avait quelque chose à voir avec ce miracle.

C'est dire que la politique peut s'inscrire assez profondément dans l'espace public, ou, comme le dernier espace le suggère, dans l'espace urbain. Celui-ci peut contribuer à former notre perception du monde, des choses et des gens. Mais cette action de conformation des perceptions du monde n'est pas mécanique : parce qu'elle est politique, elle fait également l'objet d'une lutte. C'est ce que le street art a, finalement, très bien compris :

The people who run our cities don’t understand graffiti because they think nothing has the right to exist unless it makes a profit. The people who truly deface our neighborhoods are the companies that scrawl giant slogans across buildings and buses trying to make us feel inadequate unless we buy their stuff. Any advertisement in public space that gives you no choice whether you see it or not is yours, it belongs to you, it’s yours to take, rearrange and re-use. Asking for permission is like asking to keep a rock someone just threw at your head (Banksy dans Wall and Piece)




Reste qu'il ne faut pas exagérer la puissance de ce mode d'expression politique. Si les oeuvres de quelqu'un comme Banksy peuvent avoir un tant soit peu d'audience et, peut-être, d'influence, c'est en grande partie du fait de la qualité de sa performance : performance artistique, basée sur la rupture avec ce qui est attendu - ce dont témoigne la photo ci-dessus. Au contraire, l'affichage de la réforme apparaît de façon beaucoup plus normalisé. Alors que l'artiste s'appuie sur ce que Max Weber aurait considéré comme une attitude prophétique, dont le charisme vient briser les rets de la tradition et du monde allant de soi, l'expression politique normale vient d'une attitude plus proche de celle du prêtre, qui prêche une parole validé par l'institution qui le surplombe. Elle n'est pas forcément moins puissante, mais s'exprime de façon sans doute plus douce. Il faudrait enquêter plus avant pour savoir quels effets produisent effectivement ce genre d'affiche sur le public et les passants.

Une dernière question peut être soulevé : pourquoi afficher de cette façon la politique de relance économique ? On pourrait répondre que c'est pour garantir la réélection des dirigeants. Mais le jeu demeure dangereux : après tout, si la relance marche, cela se verra de façon concrète dans l'amélioration de l'économie, le retour de la croissance et la réduction du chômage, ce qui devrait suffire pour une réélection triomphante. Il se pourrait que cette affichage participe également de la légitimation des politiques économiques, qui serait en fait une condition de leur efficacité. Une politique de relance ne doit-elle pas commencer par changer le "climat des affaires" et pour cela changer la perception que l'on a de l'état du monde ? Dès lors, c'est peut-être là aussi, dans la rue et sur les murs, que se joue la réussite de la politique... Finalement pas si éloignée de la performance artistique : changer le monde par ses murs.
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L'insoutenable légèreté des sentiments en politique

Depuis que la révolte a commencé à gronder en Tunisie puis en Egypte et bientôt ailleurs, il s'est trouvé un nombre grandissant de personne pour manifester leur solidarité avec les peuples en colère. En plus, ça tombe bien, l'indignation est à la mode, et chacun y va d'un drapeau tunisien comme avatar facebook ou de son petit commentaire plein d'espoir pour une libération prochaine des peuples opprimés. Une telle solidarité internationale pour tous ceux qui subissent le joug de dictatures ferait chaud au coeur... si seulement son caractère essentiellement émotionnel et, par là, obligatoire ne lui promettait pas une bien brève existence. Obligatoire l'émotion et l'indignation ? Malheureusement, oui.

Ce grand élan d'émotions et de sentiments de sympathie avec les peuples en lutte pourrait témoigner, au choix, de l'enracinement toujours profond de la démocratie et de la liberté dans le cœur des peuples occidentaux, de la perpétuelle "naissance" d'une société civile internationale et d'une solidarité mondiale entre les peuples, ou encore d'une solidarité internationale qui trouve son expression dans l'invitation à "marcher comme un égyptien"... Il y a pourtant de bonnes raisons de penser qu'il ne repose pas vraiment sur tout cela.

En effet, pouvons-nous ne pas ressentir cette émotion ? Pouvons-nous ne pas nous sentir solidaire de ceux qui souffrent ? La réponse est non. Nos émotions, quelles qu'elles soient, sont bien souvent obligatoires. C'est ce que disait Marcel Mauss en substance dans un texte de 1921 logiquement intitulé "l'expression obligatoire des sentiments" :

Ce ne sont pas seulement les pleurs, mais toutes sortes d'expressions orales des sentiments qui sont essentiellement, non pas des phénomènes exclusivement psychologiques, ou physiologiques, mais des phénomènes sociaux, marqués éminemment du signe de la non-spontanéité, et de l'obligation la plus parfaite.

Si vous participez à un enterrement, même sans être intimement lié au défunt, peut-être même sans le connaître, vous serez sans doute saisi également de tristesse. Pourquoi cela ? Tout d'abord, parce que ne pas manifester ce sentiment, ce serait enfreindre les règles implicites de la situations. Essayez de vous mêler à un cortège funéraire et de sourire tout le long, vous comprendrez rapidement de quoi je veux parler. Une simple indifférence n'est pas non plus envisageable, du moins sans le risque de quelques sanctions de la part de vos voisins.

Mais il y autre chose : il ne s'agit pas seulement de manifester de façon ostensible sa tristesse. Bien souvent, le sentiment n'est pas seulement feint, et il est également très sincèrement ressenti. C'est qu'il repose non pas sur une disposition individuelle, une sensibilité particulière à la situation, mais bien à tout un dispositif extérieur à l'individu et qui s'impose à lui. L'organisation du cortège, la signification culturelle des vêtements noirs, l'attitude des différents acteurs en présence : c'est tout cela qui nous conduit à ressentir, y compris de façon très profonde, le sentiment adéquat à la situation. Il en va de même dans d'autres situations : même le snob le plus réfractaire aux hordes de supporters aura quelques difficultés à ne pas ressentir un petit frissonnement au beau milieu d'un stade, et, si j'en crois cette excellente bd qu'est Logicomix, même un pacifiste comme Russel n'a pu réfréner quelques sentiments guerriers lorsque, en 1914, son pays rentra dans la première Guerre Mondiale.

Il en va de même pour les sentiments qui nous saisissent face à la souffrance et à la révolte dans d'autres pays. Aussi sincère soit-elle, et je ne doute pas que ceux qui ont changé leur avatar facebook avait alors la larme à l'œil, elle repose fondamentalement sur certains dispositifs qui nous amènent à ressentir l'émotion attendue. Le recours à des représentations collectives et puissantes, comme celle de la marianne révolutionnaire, font partie de ceux-ci - voir cette brillante analyse, à laquelle j'emprunte l'image ci-dessous. C'est très largement la façon dont on définit la situation qui nous conduit à ressentir enthousiasme, inquiétude, solidarité, etc.

(1) Couverture de l'Express, 19/01/2011: "La Révolution arabe" (photo: Joël saget/AFP). (2) Couverture du Nouvel Observateur, 20/01/2011: "Tunisie, l'espoir" (photo: Zoubeir Souissi/Reuters).

Mais ces sentiments obligatoires n'ont dès lors qu'une permanence toute relative : si le dispositifs qui les fait naître disparaît, ils sont promis au même sort. Réservés à des temps et des espaces sociaux particuliers, ils n'affectent pas l'ensemble de la vie des individus et, partant de là, n'entraîne pas forcément une mobilisation qui dépasse certains cadres bien définis et, surtout, certaines actions particulières. A savoir celles qui ont une visibilité suffisante pour que chacun voit combien on ressent l'émotion exigée. C'est bien ce que Marcel Mauss décrit dans son texte sur les rites funéraires australiens :

Et puis après cette explosion de chagrin et de colère, le camp, sauf peut-être quelques porteurs du deuil plus spécialement désignés, rentre dans le train-train de sa vie.

Il n'est pas étonnant que l'émotion et la solidarité prennent d'abord, dans le cas qui nous intéresse, des formes de manifestation publiques : le rassemblement, l'affichage envers les "amis" électroniques... Il faut montrer que l'on participe au mouvement. Une fois de plus, il ne s'agit pas de dire que ce sont là des pratiques purement ostentatoire, dénuées de toute sincérité et de toute authenticité. Au contraire, ceux et celles qui vont dans la rue sont sans doute on ne peut plus convaincu de ce qu'ils font - après tout, la pression sociale n'est pas si forte... Mais ce sentiment, enfermé dans une temporalité particulière, a peu de chances de déboucher sur des formes d'engagement plus marqué. Une fois les autres dispositifs générateurs de sentiments disparus ou remplacé par d'autres inquiétudes, il n'en restera probablement pas grand chose.

En soi, ce n'est pas forcément dramatique. Les peuples tunisiens et égyptiens peuvent très bien s'en sortir sans cela. Les révolutions, si elles ont toujours provoquées des réactions dans les autres pays - en un sens, elles étaient globales bien avant que le mot ne soit à la mode -, se sont parfois passés du soutien extérieur, et plus encore d'un simple sentiment de bienveillance de la part des autres peuples. Mais le risque existe que, passé le moment où les dispositifs d'émotions sont les plus forts, c'est-à-dire la phase la plus "chaude" de l'activité révolutionnaire et protestataire, le détournement des sentiments étrangers privent ces pays de l'attention qu'ils méritent...

On peut aussi en tirer une leçon plus générale au moment où, suite au succès de l'opuscule de Stéphane Hessel, l'incitation à "s'indigner" fait florès. Non pas que l'indignation soit mauvaise, mais comme toute émotion, elle risque bien de reposer avant tout sur certains dispositifs, dont Stéphane Hessel lui-même et ses écrits font partie. Aussi sincère puisse-t-elle être, elles peut être d'une insoutenable légèreté, du moins si l'on veut qu'elle débouche sur quelques changements d'importances. Passé le moment le plus fort - par exemple si la colère parvient à emporter la tête d'une ministre - le "business as usual" risque fort de reprendre le dessus. "Ne mettez pas tout vos espoirs dans les révolutions : elles finissent toujours par recommencer. C'est pour cela qu'on les appelle révolutions" dit Sam Vimes dans ce brillant roman qu'est Nigthwatch (ma traduction) : il est possible que personne n'ait mieux exprimé que cela que Terry Pratchett. On pourrait en dire autant de l'indignation, de l'émotion et des sentiments : ce ne sont là des armes politiques bien limitées tant dans leur durée que dans leur portée. Engagement et convictions... Il faudrait peut-être appelé à cela aussi.
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Sociologue : un métier, pas une vague sensibilité

Lorsque j'ai appris par le twitter de @PierreLouisR que Jamel Debbouze avait été adoubé sociologue par cette institution incontestable qu'est Télérama, je me suis dit "il faudra que je fasse un billet là dessus". Mais c'est un petit jeune du monde des blogs - qui a quand même écrit le deuxième bouquin de sociologie que j'ai lu dans ma vie - qui m'a devancé : Pierre Mercklé dit, sur son blog, à peu près tout ce que j'avais envie de dire là-dessus. Sans doute mieux que moi en plus, puisqu'il a le bon goût de se payer Maffesoli dans la foulée. Donc j'en profite pour lui faire de la pub : qu'il rejoigne vos flux RSS !

Une petite citation quand même pour vous donner envie et pour souligner mon accord :

C’est donc d’abord un « coup » de Télérama, une accroche en couverture destinée à brosser le noyau dur de leur lectorat dans le sens du poil. C’est ensuite, peut-être, qu’il y a un autre usage possible du terme, que ce genre de manœuvres journalistiques ne peut qu’encourager : être « sociologue », ce n’est pas exercer un métier (faire des enquêtes, publier des ouvrages et des articles, enseigner…), c’est être doté de certaines qualités, d’une sensibilité… De la même façon qu’être « philosophe », c’est aussi être capable de relativiser, de faire la part des choses, ou bien être « psychologue » c’est comprendre les façons de penser des autres, alors être « sociologue » ce serait être sensible aux difficultés des autres, et être disposé à s’en indigner, pour reprendre un verbe en vogue…

Il faut bien souligner que c'est là le problème : être sociologue, c'est un métier, mais, trop souvent, c'est vu comme une vague sensibilité, un penchant ou quelque chose qui n'est pas vraiment rationalisable. Le problème est ancien : dans son Invitation à la sociologie, adressée en 1963 rien que ça, Peter Berger consacre les premières pages à dire ce que n'est pas le sociologue. Et il précise en premier lieu que ce n'est pas un "ami du genre humain" sensible à la douleur des autres et désireux de les aider, ni même un réformateur prompt à améliorer la société et le sort des plus faibles. Les sociologues peuvent être cela par ailleurs, mais ils ne le sont pas tous - certains ont été ou sont d'ardents conservateurs - et ce n'est pas cela qui fait d'eux des sociologues.

Pour autant, il faut être clair : cela ne veut pas dire que ce que fait et ce que dit Jamel Debbouze, qui n'a sans doute pas demandé qu'on lui colle cette étiquette, est dénuée de valeur. Ce qu'il peut dire de la banlieue n'est pas nécessairement faux - j'avoue que, peu sensible à l'humour des "humoristes", je n'ai qu'une très vague idée de ce qu'il peut bien raconter sur ce thème là ou sur d'autres. sa parole ou son expérience n'est pas "fausse" en soi. Simplement, être sociologue, c'est faire un peu plus que de dire des choses pertinentes : c'est tenter de prouver qu'elles le sont. La sociologie que j'aime lire - j'espère pouvoir dire un jour "que je fait" - ne se contente pas de dire des choses qui semblent pertinentes mais essaye aussi de prouver qu'elles le sont.

Le discours d'un humoriste ou de tout autre artiste a une valeur en soi : il interpelle, il mobilise, il met les individus face à leur contradiction. Pensons au premier sketch de Coluche : en disant "c'est l'histoire d'un mec... un mec normal... blanc, quoi", que faisait-il sinon nous mettre face à notre racisme ordinaire qui nous fait penser qu'un homme "normal" est forcément blanc et que les noirs présentent suffisamment de particularités pour changer le sens d'une blague ? Surtout en rajoutant par la suite "y'a des histoires, c'est plus rigolo si c'est un juif... et y'en a d'autres c'est plus rigolo sir c'est un belge"...



Il ne faisait pas œuvre de sociologie. Mais son propos avait une valeur propre dans la façon dont il pouvait et peut toujours dénoncer une situation ou une attitude, sans doute d'une façon plus efficace et plus étendue que ne pourrait le faire un travail de sociologie. Il en va peut-être pour Jamel Debbouze : on peut se demander quel intérêt il y a à rabattre un type de discours tout à fait honorable sur un autre. Et pourquoi nous avons autant de mal à reconnaître la valeur en soi de l'humour.
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L'entretien d'embauche, bientôt une institution totale ?

Via le site actuchomage.org, on apprend que Pôle Emploi propose, en partenariat avec Ereel, un "fond de dotation au service de l'innovation en Europe" (c'est beau, j'en pleurerais), des formations pour les chômeuses afin de les aider à retrouver un emploi. Au programme : un rappel que l'entretien d'embauche est l'un des nombreux mécanismes de mise en conformité des corps et, peut-être, des âmes...

L'article d'actuchomage.org se concentre sur la question de l'origine de cette fondation et sur la question de la contribution supposée de telles formations à la lutte contre le chômage et pour le retour à l'emploi. Je vous laisse lire et vous faire une idée par vous même sur ces points. C'est plutôt les images proposées qui ont retenues mon attention. Voyez plutôt :



Ce sont les images tirés de l'article d'actuchômage.org. Elles sont visiblement tirées du site de Bureau d'Image, la principale entreprise participant à cette action (attention, le site lance automatiquement une très désagréable musique : quand on se prétend spécialiste de la communication, une telle faute de goût ne devrait pas être pardonnable). Elles donnent une bonne idée de ce en quoi consiste ces relooking pour trouver un emploi.

En effet, qu'arrive-t-il aux femmes qui se prêtent à ce jeu ? Et bien, visiblement, pour retrouver un emploi, on les pousse à se féminiser. Non pas qu'elles soient particulièrement masculines au premier abord, c'est-à-dire dans les photos "avant", mais il est clair que l'action que mène l'entreprise de relooking consiste à accentuer encore cette féminité. Que ce soit dans les vêtements, les coiffures, le maquillage (pas moins de deux entreprises de maquillage dans le programme proposée par Pôle Emploi)... et attitude. On le voit clairement dans les poses adoptées, sans doute à la demande du photographe et sous les conseils avisés des relookers, par les femmes en question : ce n'est pas seulement qu'elles sont plus souriantes ou plus "ouvertes", quoi que ce mot puisse bien vouloir dire, mais des yeux de biches en contre-plongée au dévoilement de l'épaule en passant par le buste en biais mains sur les hanches, on est bien dans un jeu plus proche de la séduction amoureuse, où la féminité se donne à voir souvent dans toute son ampleur. Le bandeau proposé par le site de Ereel sur la page présentant son "action" pour le relooking des chômeuses ne laisse d'ailleurs aucun doute là-dessus : on y voit la photo d'une jeune femme blonde sur-maquillé, les lèvres très rouges et les pieds nus posés sur la table. Une attitude qui n'a donc rien de "professionnel" mais tout de "féminin" dans ce que ce terme peut avoir de plus méprisant : frivolité et sexualisation. La photo ne déparaillerait pas dans un catalogue La Redoute ou sur la pochette d'un DVD porno.

Ce que l'on demande aux chômeuses va donc beaucoup plus loin que le simple souci d'une présentation de soi sans accroc : on les encourage à adopter toute une attitude et tout un rôle bien particulier, que l'on suppose être celui attendu par les recruteurs et les entreprises. Et ce rôle est sans ambages : c'est celui de femme. Non pas celui de professionnel.le, non pas celui de travailleur.se, non pas celui de futur.e employé.e, mais bien celui de femme. Et ce changement ne saurait visiblement être simplement plastique, se limiter au seul vêtement : la présence d'un psychologue dans l'action et les changements de gestuelles qui se laissent à voir au travers des photographies suggèrent clairement qu'il s'agit de prendre en charge l'ensemble de la personnalité de l'individu.

On comprend bien l'idée qu'il y a derrière : prendre soin de soi pour retrouver confiance en soi et devenir "entrepreneur de soi", capable, enfin, d'accéder à l'emploi tant désiré. Mais cette confiance à soi ne se fait visiblement qu'au travers d'une adhésion aux normes de genre : prendre soin de vous, mesdames, c'est vous maquiller pour être jolie pour l'homme qui vous embauchera... Et être "entrepreneur de soi" n'est jamais qu'une façon de reporter le poids du chômage sur un travers individuel - "vous ne faites pas assez d'efforts !" - plutôt que sur un enjeu collectif - "il n'y a pas assez d'emploi !". Revoilà le marteau de la responsabilité individuelle...

La procédure de l'entretien d'embauche, à laquelle prépare ce genre d'actions, sans doute plus nombreuses que cette simple actualité pourrait le laisser penser, joue donc ici un rôle particulièrement important. Elle ne se contente pas de sélectionner certains candidats, mais sert de prétexte à contrôler et à transformer ceux-ci dans des dimensions de leur personne qui dépasse le strict champ du travail. Pour retrouver du travail, dit-on à ces femmes, vous devez changer de personnalité : pas seulement avoir plus de compétences, pas seulement être plus professionnelle, pas seulement avoir plus de qualification ou une formation mieux adaptée, mais être plus féminine, plus jolie, plus femme... En période de chômage, l'entretien d'embauche et tout ce qui l'entoure semblent adopter certains traits de ce qu'Erving Goffman appelait les "institutions totales", celles qui se chargent de prendre en charge l'ensemble de la vie des individus au point de redéfinir toutes leurs personnalités.

Il n'est ici question que des femmes. Qu'en est-il des hommes ? Cette injonction au conformisme de genre ne concerne-t-elle que ces dames ou est-elle partagée au point que l'on demande aux hommes d'effacer ou d'abandonner les traits les plus "féminins" de leur apparence et de leur personnalité ? Je suis prêt à parier que oui. Même si la chose se fait sans doute avec moins de heurt, dans la mesure où l'adhésion au rôle viril est sans doute plus spontanée tant celui-ci peut sembler "naturel". Il n'est pas dit pour autant que le genre de transformation de soi qu'exigent les injonctions à être "entrepreneur de soi" soient moins lourdes à porter, quelque soit son genre.
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Faut-il affamer les fonctionnaires ? Polanyi et les incitations "économiques"

Après que Christian Jacob, président du groupe UMP à l'Assemblée Nationale, ait invité à "réfléchir à l'embauche à vie des fonctionnaires", ce vieux serpent de mer a produit quelques remous. L'émission Du grain à moudre n'a pu par exemple s'empêcher d'évoquer cette question lors d'un numéro consacré à la précarité dans la fonction publique. Pourquoi cette remise en cause ? Toujours parce que ce serait là un gain d'efficacité pour les administrations. Un signe de plus, en fait, de l'emprise de ce que Karl Polanyi appelait le "sophisme économique".

Bien que Christian Jacob ait pu mettre en avant les possibilités de mobilité qu'offrirait une remise en cause du statut des fonctionnaires, l'écoute de l'émission de France Culture ne laisse aucun doute sur le fait que ce statut est avant tout critiqué parce qu'il met les fonctionnaires à l'abri de la perte de leur emploi, donc de la concurrence, donc des incitations à travailler, et les encourage donc sinon à la paresse au moins à une moindre efficacité que celle qu'un statut moins protecteur les obligerait à poursuivre. Ce point est on ne peut plus clair dans la remarque de Nicolas Lecaussin, le "libéral" de la confrontation médiatique, selon laquelle en France, 75% des jeunes veulent devenir fonctionnaires "plutôt qu'entrepreneurs".

Il y aurait long à dire sur l'interprétation générale de ce chiffre, si souvent avancé et si rarement sourcé. Pris comme un indicateur de la pussilanimité des Français à l'égard du capitalisme ou du marché (le fameux "mal français"), on pourrait tout aussi bien y lire la méconnaissance générale de la fonction publique : il faudrait quand même savoir quel poste veulent occuper ces "75%", car il n'est pas assuré que tous veuillent être, par exemple, enseignants en collège. Cela permettrait aussi de savoir si ce qui séduit n'est pas, peut-être, plus le sens prêté à certains emplois plutôt que leur sécurité. Bref, il faudrait en savoir un peu plus, à commencer par d'où vient ce chiffre... Autrement, il rejoint les nombreux faux arguments qui polluent longuement le débat public.

Toujours est-il qu'il ressort bien de son utilisation récurrente que, dans une certaine tradition de pensée, la sécurité de l'emploi que fournit le statut des fonctionnaires fait bien problème parce qu'elle conduirait à un fonctionnement inefficace des services publics. En l'absence du risque de perdre son emploi, l'organisation ne pourrait tout simplement pas être économiquement efficace. La dénonciation d'une inégalité "inacceptable" entre ceux qui sont soumis à ce risque et ceux qui y échappent va, d'une façon ou d'une autre, dans le même sens.

C'est donc que, dans cette perspective, il n'existe qu'une incitation économique : la faim. En effet, dans nos sociétés, ne pas avoir d'emploi signifie ne pas pouvoir se nourrir, ni d'ailleurs avoir accès à l'ensemble des biens que l'on juge socialement nécessaire à chacun, que ce soit le logement, les vêtements, les loisirs, etc. C'est par l'occupation d'un emploi que l'on gagne le droit de se procurer toutes ces choses. Même s'il existe des "filets de sécurité sociale", ceux-ci sont suffisamment ténus pour que la faim ne puisse être complètement satisfaite sans passer par la vente de son travail. La pauvreté, la peur de la faim et du dénuement : voilà quelle est la motivation essentielle qui guide nos comportements économiques.

En a-t-il toujours été ainsi ? A cette question, Karl Polanyi a répondu dans ses différents écrits (particulièrement ceux rassemblés dans ses Essais) de façon on ne peut plus claire : "non". La faim n'a pas toujours été la motivation économique essentielle. C'est l'une des caractéristiques de nos sociétés d'en avoir la seule incitation économique possible, à l'exclusion de toutes les autres. C'est cela qui en fait des "sociétés de marché", sociétés dont Polanyi espérait que la seconde Guerre Mondiale avait marqué l'effondrement. S'il avait vécu, pour paraphraser Brassens, la suite lui aurait montré que non.

Ce que soutient Polanyi sur la base d'une exploration historique et anthropologique des systèmes économiques primitifs - comprenons ici : "qui précèdent l'avènement du marché auto-régulateur dans l'Occident du XIXème siècle" - c'est que la faim n'a pas toujours été une incitation ou une motivation économique. Au contraire, dit-il, dans de nombreuses sociétés, la faim n'a pas existé. Du moins comme expérience individuelle : un individu ne pouvait avoir faim que si son groupe était lui-même dans la famine. Autrement, toutes sortes d'obligations obligeaient à s'occuper de ceux qui ne peuvent ou ne veulent travailler, de ceux qui ont faim, de ceux qui ne peuvent se procurer par eux-mêmes leur pitance. Cela a pu être, en Europe, l'obligation morale de laisser les pauvres prélever une partie des récoltes, obligation qui a finit par s'institutionnaliser dans les "lois sur les pauvres" dont Polanyi analyse la disparition dans l'Angleterre de la fin du XVIIIème siècle comme le début de la "société de marché". Cela ne veut pas dire que les bénéficiaires d'un tel système vivaient dans le luxe, mais tout au moins n'étaient-ils pas menacés par la faim et la mort. C'est donc le droit concret, pour ceux qui le souhaitent, de mener un mode de vie de leur choix - une idée centrale chez Polanyi et qui serait de nature, peut-être, à plaire à ceux qui se réclament du "libéralisme".

Mais alors pourquoi les gens travaillaient-ils ? Et bien pour d'autres motivations que la peur de la faim et son pendant la recherche du gain.

Mais qu'en est-il d'organisations sociales autres que l'économie de marché ? La faim et le gain sont-ils aussi liés aux activités productives qui conditionnent l'existence de la société en question ? La réponse à cette question est clairement négative. En général, on constate que l'organisation sociale de la production est telle que les motivations relevant de la faim et du gain ne sont pas sollicitées ; en effet, dans le cas où la peur de la faim est liée aux activités productives, cette motivation est mêoée à d'autres motivations importantes. Un tel mélange de motvations correspond à ce que nous désignons par le terme de motivations sociales : il s'agit du type d'incitation qui nous fait nous conformer à un comportement approuvée par la société. Un bref aperçu de l'histoire de la civilisation ne nous montre pas l'homme agissant au service de son intérêt individuel pour acquérir des biens matériels, mais plutôt pour assurer sa position, ses droits et ses avantages sociaux ("Faut-il croire au déterminisme économiques ?", Essais, p. 524).

Les motivations à travailler ne manquent pas de fait : acquérir ou garantir un certain statut social, se conformer à des normes et des valeurs, etc. De fait, ces motivations existent dans nos sociétés, et, à l'exclusion de certains cas bien particuliers, comme celui de certains traders effectivement motivé seulement par le gain et le gain toujours plus grand, la plupart des personnes ont des motivations relativement complexes de travailler. A la peur de la faim et à la recherche du gain s'ajoutent, souvent de façon dominante, d'autres motifs qui vont du simple plaisir pris à l'activité à laquelle on se livre aux considérations morales les plus diverses. Dans l'histoire, la reconnaissance que l'on peut obtenir n'est pas la moindre des incitations. Et les cas de fonctionnaires choisissant la désobéissance comme mode de lutte soulignent l'attachement de ceux-ci au contenu de leur emploi et non aux seuls gains qu'ils peuvent en tirer. Cela est également vrai dans le privé.

Cette dernière remarque nous conduit au sophisme économique que Karl Polanyi n'a cessé de dénoncer. Car pourquoi dans le privé les cas de désobéissance sont-ils sinon impossibles tout au moins rares ? Tout simplement parce que la faim est pour eux l'incitation dominante. Pas parce qu'elle est naturellement plus forte que les autres, mais parce que l'organisation sociale conduit à la rendre si forte. Le sophisme économique, c'est cette croyance selon laquelle l'organisation économique qui est la nôtre est l'organisation "naturelle", valable en tout temps et en tout lieu - un travers que les économistes ne sont jamais totalement parvenus à abandonner soit dit en passant. Nous avons eu tendance à penser que seule la faim et le gain sont les "vraies" incitations et les "vraies" motivations "économiques" et que toutes les autres ne sont, au mieux, qu'une vague idéologie posée sur des intérêts matériels (où l'on voit tout ce qui sépare Polanyi du marxisme). Et notre organisation économique est construite précisément sur cette croyance, de telle sorte qu'elle dévient "vraie" pour nous. C'est l'organisation de la faim, par la levée maximale des solidarités qui sauvegardaient chacun de cette menace, qui a fait des individus des travailleurs se portant sur un marché pour vendre leur travail. Et c'est ce marché qui a exclut les autres motivations du champ des possibles, qui leur a ôté une partie de leur force dans l'esprit des gens.

Revenons à la question de départ : celle du statut des fonctionnaires. On comprend rapidement qu'il peut exister d'autres motivations pour eux et que, plutôt que de vouloir substituer à celles-ci le motif de la faim, il serait tout aussi envisageable de les développer, par exemple en se posant la question de la reconnaissance du travail de chacun.

Mais on peut aller plus loin. La constitution de la faim comme seule "vraie" motivation économique s'est traduite pas la dévalorisation de fait des autres motifs d'action, des autres incitations. C'est à cette aune que les individus jugent de l'intérêt de travailler, prioritairement si ce n'est à l'exclusion de tout autre. Et cela est également vrai pour les fonctionnaires : eux aussi sont travaillé par le sophisme économique et peuvent se laisser aller à penser que leurs motivations en termes de gains, telles que celles-ci apparaissent sur le bas de leur feuille de paye, ne justifient pas tout leurs efforts. Dès lors, on peut conclure que c'est la transformation de nos sociétés en sociétés de marché qui provoque les problèmes que l'on propose de régler en l'étendant un peu plus...

Sans doute pourrait-on alors proposer de reprendre le problème à nouveau frais, et, plutôt que de discuter sur le maintien ou la suppression du statut des fonctionnaires, s'interroger sur la place du travail et sur ses motivations dans l'ensemble de la société. La précarisation des travailleurs, réelle dans la fonction publique par le biais des très nombreux substituts au fameux "statut", ne fait qu'étendre les motifs de la faim et du gains. Elle pousse les individus à ne rechercher rien d'autres dans leur travail qu'un échappatoire à la famine ou un bénéfice dont ils pourront jouir lors de leur loisir. En un mot, elle dévalorise avec assurance la "valeur travail" dont certains se gargarisent. Les entreprises qui savent combien l'implication des travailleurs est importantes feraient bien de réfléchir à ceci. Peut-être qu'elles parviendraient mieux à leurs objectifs s'ils usaient auprès de leurs travailleurs d'autres incitations de celles que nous nous obstinons à penser être les seules "économiques".
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Aux sources de la culture geek

J'en parlais il y a quelques jours : le geek est devenu, depuis quelques années, une figure d'une force et d'une légitimité peu commune. A tel point qu'un film comme Kick-Ass a pu s'appuyer sur un renversement étonnant : remplacer le super-héros par le geek. D'autres exemples pourraient être cités, toujours est-il que la culture geek s'est largement diffusée. C'est en relisant Becker que j'ai trouvé un indice pour comprendre d'où elle vient.

Qui ne se dit pas geek aujourd'hui ? Le moindre possesseur d'un Iphone se revendique comme tel. Pour peu qu'il joue à World of Warcraft, il pourra tout aussi bien se présenter comme "ultra-geek". Et même les filles, longtemps exclues plus ou moins volontairement de cet univers (elles le sont toujours apparemment, comme en témoigne l'image ci-dessous, trouvée ici), s'y sont mises, soutenues par des magazines féminins trop heureux de pouvoir remplir des pages et des pages autour du néologisme "geekette" et des articles sur le thème "comment draguer avec un Iphone". Moi même, à cet aune-là, je peux me dire geek. Après tout, je lisais Pratchett à l'époque où certains néo-geeks kiffaient les Mini-Keums.


Les vrais geeks, ceux qui ont fait de l'informatique un mode de vie et qui lisaient The Lord of the Ring en VO avant que Peter Jackson ne rende ça trendy, s'énervent. Ne serait-ce que parce que les subtiles différences entre geeks, nerds et dorks (moi-même, je n'y ai jamais rien compris) sont systématiquement oubliées. C'est qu'ils formaient une véritable culture déviante, et se trouvent aujourd'hui en train d'être absorbés par ceux auxquels ils se sont toujours opposés. Voir des noobs reprendre - mal - leurs signes distinctifs, on peut comprendre que ça ait quelque chose d'irritant. Surtout lorsque Apple essaye de s'imposer comme le top de la geekitude, alors que les vrais pros ne jurent que par le PC que l'on peut bidouiller soi-même.

Mais d'où vient cette culture geek ? Où prend-t-elle ses racines ? Je voudrais avancer ici une hypothèse à partir de ce classique de la sociologie qu'est Outsiders. Dans le chapitre 5, Howard Becker étudie "la culture d'un groupe déviant", à savoir les "musiciens de danse" des années 50-60 aux Etats-Unis. En s'appuyant sur son expérience de terrain - il a lui même été musicien de jazz -, il identifie clairement une culture particulière, finalement pas si différente, dans son fonctionnement, de notre culture geek à nous. En particulier, ces musiciens font une différence claire entre eux et les "squares" (terme traduit dans l'édition française par "les caves"), à savoir ceux qui ne sont pas musiciens. Comment ne pas y voir un parallèle avec la façon dont les geeks surveillent avec attention les frontières de leur groupe ?

Mais qu'est-ce qui fait qu'il y a une unité de cette culture ? Pourquoi s'est-elle développée ? Parce que les musiciens de danse sont tous confrontés à des problèmes communs, et, en rentrant en interaction entre eux, développent donc des significations communes. Ces problèmes ont à voir avec la nature même de leur métier :

Les musiciens de danse [...] peuvent être définis simplement comme des personnes qui jouent de la musique populaire pour gagner de l'argent. Ils exercent un métier de service et les caractéristiques de la culture à laquelle ils participent découlent des problèmes communs à ces métiers. Ceux-ci se distinguent dans leur ensemble par le fait que leurs membres entretiennent un contact plus ou moins direct et personnel avec le consommateur final du produit de leur travail, le client auquel ils fournissent un service. En conséquence le client est à même de diriger le travailleur dans l'exécution de sa tâche, et de lui appliquer une gamme de sanctions diverses, qui va de la pression informelle à l'abandon de ses services.

Les métiers de service mettent en relation d'une part une personne dont l'activité à plein temps est centrée sur ce métier et dont la personnalité est plus ou moins profondément impliquée dans celui-ci, d'autre part, des personnes dont la relation à ce métier est beaucoup plus occasionnelle. Il est parfois inévitable que chaque partie se représente très différemment la manière dont le service doit être accompli. Les membres des métiers de service considèrent généralement que le client est incapable d'évaluer authentiquement le service qu'ils produisent et ils sont extrêmement irrités par les tentatives des clients pour contrôler leur travail. Il en résulte une hostilité latente et des conflits ; les méthodes de défense contre les ingérences extérieures deviennent une préoccupation des membres du métier, et une sous-culture se développe de cet ensemble de problème. (pp. 105-106)

Ces problèmes ne sont-ils pas aussi auxquels se confrontent ceux qui ont choisit de faire de l'informatique et du bidouillage quotidien de machines compliquées leur boulot ? Ce passage m'a immédiatement rappelé ce post sur le site The Oatmeal : intitulé "Comment un webdesigner va tout droit en affaire", il raconte de façon très précise un conflit du même type que celui des musiciens de danse, entre un webdesigner qui a une idée précise de ce qu'est un boulot bien fait, et un client qui a en visiblement une toute autre idée parce que, bien sûr, le rustre ne connaît rien à l'informatique. On pourrait presque ré-écrire le dialogue suivant entre deux musiciens en remplaçant "orchestre" par "logiciel" et "cave" par "noobs" (ou tout autre terme équivalent), et le mettre dans la bouche d'un geek, tout le monde y croirait :

Dick : "C'était la même chose quand je travaillais au club M. Tous les gars avec lesquels j'étais au collège venaient et adoraient l'orchestre... C'était un des pires orchestres avec lesquels j'ai travaillé et ils croyaient tous qu'il était excellent."
Joe : "Oh, bien sûr ! c'est qu'une bande de caves." (p. 114)

On peut aussi se reporter à ce post d'un autre spécialiste de l'informatique, le blogueur Kek qui réalise des sites web au travers de son entreprise Zanorg : il y raconte ses difficultés lorsqu'on lui demande de travailler en agence, alors qu'il préfère travailler de chez lui. Là encore, on retrouve l'indépendance du professionnel de l'informatique contre la bêtise et la lourdeur des clients, incapables de se servir convenablement d'un simple copié-collé ou, pire encore, tellement handicapés qu'ils en sont réduit à utiliser Apple plutôt que des vrais PC pour les vrais geeks qui veulent bidouiller plein de choses dans tous les sens.

Mon hypothèse est que la culture geek trouve là ses racines. A l'origine, l'informatique était une activité de mordus, souvent rassemblés sur des campus américains, qui ont donc pu définir leurs propres critères d'évaluations de ce qu'est un bon programme parce qu'ils étaient en interaction entre eux. Avec la diffusion de l'informatique, ils se sont trouvés confrontés, dans les entreprises et ailleurs, à des gens qui avaient des demandes toutes autres à adresser aux ordinateurs, et des critères d'évaluation différents. Ceux-ci rentrent en conflit avec ceux des informaticiens qui définissent une part importante de leur identité autour des réalisations informatiques. Il faut donc que ces derniers gèrent ce conflit, et la culture geek leur assure cette possibilité en dessinant un espace d'indépendance pour eux. Les connaissances pointues dans des domaines que certains considéreraient comme triviaux, par exemple la science-fiction, Star Trek ou autre, sont des moyens de manifester leur exceptionnalité par rapport au tout-venant qui leur impose cependant des façons précises de travailler. De la même façon que les musiciens de jazz racontaient, admiratifs, à Becker comment l'un des leurs avaient mis feu à une voiture juste pour s'amuser...

La comparaison entre un groupe d'artistes, les musiciens de danse, et les travailleurs de l'informatique ne devraient pas étonner. L'indépendance de l'artiste, ses capacités créatives, sa forte personnalité, son talent à s'insérer dans des projets où il apporte quelque chose de nouveaux, bref toute la représentation classique et un brin exagérée de son activité sont au coeur des principes de fonctionnement du capitalisme contemporain : on le sait depuis Boltanski et Chiapello, et j'en ai longuement parlé il y a déjà un petit moment. Dès lors, il n'est pas étonnant que la culture geek se diffuse : elle est profondément en accord avec le "nouvel esprit du capitalisme". Les hackers de tout poil ne se rendent peut-être pas toujours compte combien ils sont, au final, conformistes.

Le parallèle avec les musiciens de jazz peut être poussé un peu plus loin. Leur salut, "see you later, alligator", a fini par se diffuser largement au-delà de leurs frontières, tout comme l'expression "square", qui en est venue à désigner toute personne ennuyeuse ou "ringarde" (bien que le terme "ringard" soit lui-même devenu ringard). C'est ce qui arrive également aux geeks. De sous-culture déviante, regardée avec suspicion par les membres plus conformistes de la société mais aux excentricités tolérées à cause des services qu'ils rendent (jouer de la musique, faire des programmes informatiques), ils rejoignent peu à peu les rangs de la culture dominante. Ce fut ce qu'acheva de faire le rock dans le domaine de la musique. C'est peut-être ce qui attends les geeks. Pas sûr que ça leur plaise.
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Résolutions sociologiques

Voici venu le temps des résolutions. La plupart du temps, celles-ci sont oubliées assez rapidement : c'est normal, en l'absence de soutien, la volonté individuelle est faible. Donc autant prendre des résolutions collectives. Tiens, pourquoi les sociologues ne prendraient-ils pas collectivement quelques bonnes résolutions ?

Résolution n°1 : ne pas faire de citations sans guillemets. Parce que ça amène pas mal de problèmes quand même. Hein, Ali ? Quoique, apparemment, pas tant que ça, et il faudrait peut-être prendre comme résolution de ne pas trop dénoncer ceux qui le font, parce que ça entraîne aussi des problèmes. Hein, Pierre ?

Pierre Dubois a raison de s'en prendre à ceux qui enfreignent les règles les plus élémentaires de l'honnêteté intellectuelle et réclament, en plus, un blanc-seing pour le faire. Je me permet de rappeler ici cette citation d'un économiste, un certain Jevons : "Un calme despotique est le triomphe de l'erreur. Dans la république des sciences, la sédition et même l'anarchie sont dans le long terme favorables au plus grand bonheur du plus grand nombre".

Résolution n°2 : Découlant directement de la résolution n°1 : les sociologues devraient profiter de 2011 pour régler une bonne fois pour toute le problème avec un certain courant. Car c'est ce qui ressort le plus nettement de la discussion Dubar - Cibois. "C'est évident que nous n'avons pas d'accord sur ce point avec le courant maffesolien et ses alliés mais je n'ai pas remarqué qu'il y ait divergence entre les autres courants" écrit ce dernier. Il y a des désaccords et des luttes au sein de différents courants et de différentes approches - il est assuré par exemple que bourdieusiens et latouriens ne peuvent pas se sentir - mais tous peuvent au moins se mettre autour d'une table pour s'accorder sur un minimum : la sociologie comme science empirique, comme science d'enquête. Cet accord ne peut se faire avec les post-modernistes. Alors il serait peut-être bon de consommer cela.

Résolution n°3 : Bien réfléchir avant de sortir une thèse provocatrice dans les médias. C'est ce que devrait nous enseigner la publication du livre de Hugues Lagrange, Le déni des cultures. Il n'y pas pu avoir de discussion saine de ce bouquin, même entre sociologues, parce que la question de sa médiatisation est venue se superposer à toutes autres. Lagrange pouvait repousser les critiques en les accusant de refuser par principe ses résultats, et ses critiques étaient obligé de composer entre le bouquin lui-même et la réception médiatique de celui-ci. Résultat : un débat inextricable. Cela ne veut pas dire qu'il faut s'interdire toute intervention dans les médias, mais qu'il est sans doute nécessaire de réfléchir à la façon dont on le fait.

Résolution n°4 : Achever de rejoindre le rang des geeks en encourageant le recours à des logiciels en ligne de commande qui vous donne l'impression d'être Alan Turing réincarné, la persécution en moins. Du genre R ou LaTeX ou d'autres qui existent sans doute et que je ne connais pas. Pourquoi ? Parce que le geek est devenue l'une des figures les plus populaires et les plus positives qui soit. Alors autant en profiter.

Résolution n°5 : S'intéresser plus à ce qui se passe au lycée. Parce que la réforme n'est pas finie, parce que le programme de SES de Terminale sera publié en février, parce qu'il va falloir faire attention à ce qu'on y trouve - on nous a par exemple promis que les classes sociales retirées en première y réapparaitraient. Et parce que se demander "est-ce que ce que je fais aurait du sens pour un lycéen ?" est une bonne question à se poser pour savoir si l'on fait de la sociologie intéressante. Certainement pas la seule : d'une façon générale, se demander si ce que l'on fait aurait du sens pour quelqu'un qui n'est pas sociologue est sans doute une bonne chose.

Je livre toutes ces résolutions au débat et à la discussion de qui voudra. Et bonne année à tous.
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Que faut-il à Banksy pour devenir Banksy ?

Exit Through the Gift Shop, improprement traduit Faites le mur, création cinématographique du street artist Banksy, n'est pas seulement le film que vous feriez mieux d'aller voir au lieu de glander devant votre PC, c'est aussi une magistrale leçon d'art et, peut-être, de sociologie.

Résumons brièvement le film (ici, ceux qui ne l'ont pas vu s'arrêtent de lire et vont voir la bête parce que tout ce que je pourrais en dire sera de toutes façons inférieur à l'expérience cinématographique elle-même, aussi nécessaire que soit ce résumé pour mon propos).


FAITES LE MUR! - Bande Annonce VOSTFR
envoyé par faiteslemur. - Court métrage, documentaire et bande annonce.

Thierry Guetta est un français expatrié à New-York visiblement un brin halluciné : vendeur de vêtements d'occasions hors de prix pour la classe de loisir de Los Angeles, il passe son temps à filmer tout, tout le temps - une courte séquence fait remonter cette obsession au décès prématuré de sa mère, explication qui sent bon les commentaires psychologisant de critiques d'art à la petite semaine. Se découvrant cousin avec Space Invaders, un street artist bien connu pour ses mosaïques qui égayent nos villes (voir la photo qui suit, prise par mes soins parce que Bubble Bobble a bercé mon enfance), il se met à filmer les street artists au travail, ces taggueurs et graffiteurs nocturnes qui naviguent entre art contemporain et dégradation des biens publics. Il est notamment obsedé par le plus célèbre d'entre eux, Banksy, connu notamment pour ses peintures sur le "mur de la honte" entre Israël et la Palestine, ses rats, son générique des Simpsons (qui suffit à lui attirer ma sympathie totale et inconditionnelle) et quelques autres trucs.


Il finit par le rencontrer et par le suivre dans ses productions, notamment l'installation d'une poupée gonflable en forme de prisonnier de Guantanmo à Disneyland qui lui sert de baptême du feu : après qu'il ait refusé de cracher le morceau au servie de sécurité du parc, Banksy le reconnaît comme un ami. Ayant accumulé une quantité impressionnante de bande, il tente de monter un documentaire sur le Street Art. Lorsque Banksy visionne la chose, il voit à quel point c'est une merde. Il lui demande donc de le laisser retravailler les bandes pour faire quelque chose de potable, et renvoie Thierry Guetta à L.A. en lui conseillant de monter une petite exposition - inspiré par ses modèles, il a commencé à faire un peu de Street Art. Ce dernier le prend au mot, et jette toute sa fortune et son talent commercial dans un projet fou : devenir du jour au lendemain un artiste qui compte. Et, sous le nom de M. Brainwash, il va y arriver.

Mon résumé ne rend certainement pas justice à la densité et à la profondeur du film, qui parle, en dernière analyse, de l'art, de sa marchandisation et de sa perte de sens. Le Street Art y est d'abord présenté par la voix off comme le mouvement contestataire le plus important depuis le punk. Ce qu'il est bien, en un sens : les œuvres de Banksy, comme le slogan "One nation under CCTV" ou même le récent générique pré-cité, sont en effet d'une puissance critique importante. Concernant les Simpsons (vidéo ci-dessous), non seulement l'artiste a parfaitement compris l'esprit de la série, mais il arrive à délivrer un message plus subtil qu'en apparence : la marchandisation de la série tue son esprit merveilleux (la licorne enchaînée...). A l'heure où certains se plaignent que le vénérable dessin-animé perd de sa force, c'est un formidable exercice de critique et d'auto-critique que la série a osé faire (oui, je suis un fan, ça vous étonne tant que ça ?).



Mais cet accent critique pose problème. Lorsque Banksy commence à devenir un artiste reconnu, il se trouve en tension. Une image laisse brièvement voir un tag sur la vitrine d'une galerie où ses œuvres sont exposées : "Banksy vendu" ai-je eu le temps de lire dans les sous-titres. En devenant une institution, une référence, un nom dans le monde de l'art, Banksy perd de la marginalité qui donnait sens à son œuvre.

Mon hypothèse est qu'il se rend alors compte que la capacité critique de son œuvre en est affaiblie ou, pire, n'a jamais été aussi forte qu'il le pensait. En effet, que faut-il à Banksy pour devenir Banksy ? C'est-à-dire que faut-il à un individu pour devenir une "institution", un nom dont la seule mention est attachée à une valeur ? C'est là qu'il est bon - comme souvent - de relire un peu de Howard Becker :

Imaginez que vous êtes conservateur du département des sculptures dans un musée et que vous avez invité un sculpteur éminent à exposer une œuvre récente. Il arrive au volant d'un semi-remorque qui transporte une construction gigantesque associant plusieurs éléments de grosses machines industrielles agencés en un volume tout à faire intéressant et séduisant. Vous êtes enthousiasmé. Vous demandez au sculpteur de conduire le camion devant la plate-forme de chargement du musée. Et là, vous vous apercevez tous les deux que la porte est trop petite. Elle mesure quatre mètres cinquante de haut, et l'œuvre est beaucoup plus grande [...]. Finalement, le sculpteur, très contrarié, s'en va avec son œuvre (Les mondes de l'art, p. 51-52)

Pour pouvoir rentrer dans un musée, et donc être reconnue et avoir une chance de devenir une institution, une œuvre doit pouvoir passer la porte. D'une façon plus générale, elle doit se plier aux conventions en vigueur dans le monde de l'art considérée, elle doit être cohérente avec les autres institutions, ou au moins, avec un certain nombre d'entre elles : si on peut agrandir la porte, encore faut-il que le sol du musée supporte le poids de la sculpture, que la hauteur de plafond soit suffisante, que le public puisse circuler autour, etc.

La leçon est terrible pour les artistes : pour être révolutionnaire et contestataire, comme Banksy, il faut ne pas remettre en cause toutes les institutions de l'art. Il faut passer la porte. Autrement dit, pour devenir une institution comme Banksy, il faut remettre un peu les choses en question, afin de profiter du prestige charismatique et révolutionnaire qui est propre aux artistes, mais pas trop, ou du moins pas toutes. Il faut produire des oeuvres qui se plient à suffisamment de règles pour qu'elles soient montrables et appréciables par un public existant. De la même façon que les punks jouaient sur une scène des morceaux de trois minutes. De la même façon que Robert Parker attribue de bonnes notes à la plupart des vins qui ont déjà une réputation et ne subvertit la hiérarchie classique que sur une minorité de crus... Les oeuvres de Banksy ayant passé la porte, sont-elles aussi contestataires qu'il l'aurait voulut ?

La deuxième partie du film parle de cela. On doute de l'existence réelle de M. Brainwash et de Thierry Guetta : différents commentateurs ont avancé l'idée qu'il n'était qu'une création de Banksy. Le fait est que ses œuvres ont un sérieux air de déjà vu, reprenant des tics du Street Art sans originalité, et qu'on ne voit jamais l'artiste les réaliser lui-même (il en confie toute la réalisation technique à ce que Becker appellerait du "personnel de renfort"). Et il apparaît plus intéressé par la publicité (jusqu'à l'utilisation du nom de Bansky lui-même) et la communication qu'à la réflexion sur son travail. De fait, qu'il s'agissait d'un canular de Banksy ou d'un vrai illuminé, le propos du film est assez clairement critique à son encontre. Parvenant à devenir un artiste sur la base de rien (si ce n'est le capital social accumulé auprès d'artistes et de journalistes), vidant de son sens le Street Art, l'avènement de M. Brainwash apparaît comme une critique mordante de la marchandisation de l'art, de la transformation d'une forme urbaine fleurtant avec les frontières de l'art et de la loi à une reproduction en série de poster (M. Brainwash se demande comment rendre des posters identifiques uniques alors que Banksy n'a jamais apposé aucun copyright sur ses œuvres). "Exit througt the gift shop" ou comment tout art finira en souvenir marchand.

Il me semble que cette mise en scène, qu'il s'agisse ou non d'un canular, est surtout un moyen pour Banksy de réduire le conflit qu'il peut lui-même entretenir avec la marchandisation de son art. Et ce film révèle, jusque dans sa construction en deux partie et ses aller-retours constants entre le commentaire des "vrais" artistes et l'odyssée bouffonne de M. Brainwash, de l'habitus des artistes contemporains (et peut-être même pour les artistes en général). Habitus pris ici au sens de Norbert Elias, comme l'existence d'une tension entre les pulsions et l'autocontrôle. Les artistes semblent, au prisme de ce film, travaillés par un désir de radicalité - les pulsions - et la nécessité de se tenir à certaines conventions - l'autocontrainte. Et à cette première tension s'en rajoute une seconde entre le désir du succès et l'éthique du refus de la marchandisation. Deux tensions elles-mêmes en tension qui font toute la complexité de la position. Ainsi, en cachant son visage, Banksy refuse bien la marchandisation de son art, mais se plie en même temps à des conventions artistiques anciennes... et se rend d'autant plus audibles auprès d'institutions qui lui font prendre le risque de la marchandisation.

Pour les artistes, la situation est inextricable. Les voilà obliger de composer avec ces tensions, ces contradictions et tout leur cortège d'incompréhension et de mésinterprétation de leurs démarches et de leurs œuvres. Les Street Artists font des œuvres éphémères... mais ils sont contents, dans le film, que quelqu'un les filme et leur donne une permanence... mais cette permanence fait prendre le risque d'une marchandisation qu'ils méprisent... mais leur donne une reconnaissance à laquelle ils aspirent... Il n'y a pas de solution. Et c'est plutôt bien. C'est sans doute ce qui peut donner de la dynamique aux mondes de l'art.
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Google fight. Reloaded.

Google vient de lancer Google Ngram View, une base de donnée de 500 milliards de mots en plusieurs langues, et sur lequel on peut lancer des petites recherches - on peut aussi télécharger les fichiers pour des exploitations plus poussées. Intéressant pour la recherche, ça permet aussi de régler quelques problèmes.

Par exemple, la querelle entre Bourdieu et Boudon peut trouver une réponse assez définitive lorsqu'on fait une recherche sur la "bande des quatre" de la sociologie française, qui reste un pont-aux-ânes de nombreux manuels (le succès continu de Touraine s'explique sans doute par une certaine homonymie)(cliquez sur les images pour les voir en plus grand) :


Le "déclin des classes sociales" peut également être relativisé : il s'agirait en fait d'un déclin de la classe ouvrière :


Le débat entre mondialisation et globalisation, pénible mise au point de vocabulaire, pourrait être réglé une bonne fois pour toute : en France, c'est la mondialisation qui s'impose comme traduction.


Par contre, les débats sur le niveau scolaire s'avèrent plus conflictuels que je ne l'aurais spontanément pensé : les courbes se suivent, sauf sur deux périodes : du milieu des années 40 à celui des années 50, et depuis les années 1970, où il y a un net déclin du "le niveau monte".e


L'émergence, récente en France, de Simmel par rapport aux deux autres fondateurs de la discipline, Durkheim et Weber est relativement claire, tout comme la domination de l'allemand sur le français à partir des années 1980 :


Mais ils sont tous écrasés lorsque l'on rajoute Marx, même si on voit un incontestable déclin de ce dernier sur les deux dernières décennies du XXème siècle :


On peut faire les deux mêmes graphiques pour la langue anglaise :



Pas de gros changement par rapport à la situation française, même si je me serais attendu à ce que Simmel soit plus présent, étant donné son influence sur la tradition de Chicago.

Pour finir, on peut voir que j'exerçais déjà une influence dans le passé, avec un intéressant pic entre 1940 et 1960 :

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