L'art contemporain et le kilt écossais : à propos de Murakami à Versailles

Visite au musée d'Orsay : j'y croise une jeune fille portant un de ces T-shirt à l'effigie de Kurt Cobain qui sont tellement mal faits que Kundera en couvrirait des pages et des pages sur le kitsch. La rencontre des débuts de l'abstraction et de cette horreur figurative est presque une œuvre d'art en soi. Évidemment, je pense immédiatement à la polémique autour de Murakami et Versailles. Et au fait qu'un bout de tissu pourrait également nous permettre d'y voir plus clair : un kilt écossais plus précisément. Autrement dit, "l'invention de la tradition".

L'art contemporain a de grandes vertus sociologiques. Tout d'abord, parce qu'en rompant radicalement avec les conceptions les plus courantes de ce qu'est l'Art, en jouant perpétuellement avec ces définitions et en les mettant de toutes les façons possibles à l'épreuve, il nous rappelle tout ce qu'elles ont d'arbitraires, de fragiles, et d'historiques. Il nous montre, en fait, combien le sens esthétique, le jugement, n'est en rien une qualité personnelle, mais demeure une compétence sociale, apprise et intériorisée. Après tout, si nous trouvons un tableau classique plus "beau" qu'une pissotière, est-ce vraiment lié à une qualité de l'objet ou à la façon dont nous y réagissons ? L'art se trouve plus dans le regard que dans la chose, voilà la façon dont la sociologie peut prendre la chose.

C'est d'ailleurs pour cela que l'art contemporain a tendance à énerver. Alors qu'il y consacrait une semaine de son émission Les nouveaux chemins de la connaissance il y quelques temps, Raphael Enthöven ne pouvait cacher son irritation par rapport à un art qui, selon lui, avait besoin d'être compris et expliqué plus qu'il ne permettait de ressentir "spontanément" une émotion esthétique. Là est justement la vertu sociologique de l'art contemporain : pour se sentir ému devant une oeuvre d'art, il faut, comme le dirait Howard Becker, participer au "monde de l'art" correspondant. Chaque monde de l'art est caractérisé par certaines conventions qui permettent aux différents acteurs de coordonner leurs activités : pour qu'une symphonie soit possible, il faut que les compositeurs et interprètes partagent les mêmes codes en matière de notation musicale et de pratique instrumentale, il faut aussi qu'il y ait un public disposé à rester assis calmement tout le temps de la représentation - si ce dernier veut tenter un pogo, les choses ne seront simplement plus possibles. De même, pour se sentir touché par un objet, encore faut-il posséder les codes pour la saisir. Pour ce qui est de l'art contemporain, ces conventions doivent apprises la plupart du temps à l'âge adulte. Pour les arts plus classiques, il existe également tout un apprentissage, mais celui-ci est plus discret : il commence, par exemple, par toutes les reproductions de tableau dans nos manuels d'histoire qui nous font comprendre, dès le plus jeune âge, que cela est de l'art et que cela est beau...

Dès lors, on peut mieux éclairer la bataille qui se joue autour de Murakami (et avant lui Koons ou Veilhan) à Versailles. Comme toujours, il s'agit d'une bataille de papier, où les différents opposants s'affrontent à coups de textes de justifications et de critiques (voir par exemple les différentes tribunes dans le Monde). Ce n'est ni la première ni la dernière des batailles de l'art contemporain, et encore moins de l'art en général. Toujours dans une perspective beckerienne, on peut voir au travers de ces affrontements transparaître un aspect fondamental de l'activité artistique, prise comme celle de l'ensemble des acteurs d'un monde de l'art et non celle des seuls artistes. L'art est avant tout une affaire de discours, des discours par lesquels on justifie les œuvres. A certaines périodes, ces justifications allaient de soi, uniquement parce qu'elles étaient inscrites dans les principes de fonctionnement même de l'Académie. L'art contemporain joue ici une fois de plus son rôle de dévoilement sociologique en mettant cette activité de justification au premier plan.

Troisième dévoilement de l'art contemporain, et plus spécifiquement des expositions à Versailles : mettre au jour la construction des traditions. Aujourd'hui, il semble évident que porter un kilt est une très ancienne et très respectable tradition écossaise, et nombre d'écossais sont eux-mêmes convaincus que cette pièce de tissu a été porté par leurs ancêtres depuis des temps immémoriaux. Il est pourtant connu de toute personne qui s'est un peu frotté aux sciences sociales contemporaines qu'il s'agit là d'une invention assez récente, lorsqu'un marchand écossais voulut écouler un stock important de tissu. La représentation classique de l'origine des traditions doit donc être révisé : il ne s'agit pas forcément de pratiques anciennes que l'on perpétue dans le présent, mais plus souvent de pratiques récentes que l'on invente comme ancienne.

Aujourd'hui, face à Murakami et Jean-Jacques Aillagon, on invoque l'ancienneté de Versailles et la tradition. L'art contemporain doit ici nous permettre de voir qu'il y a là non pas une référence à une tradition pré-existante, mais invention de celle-ci comme moyen de défense d'un monde de l'art contre un autre. On pourrait tout aussi bien rappeler que le château de Versailles a eu longtemps vocation à accueillir ce qui était l'art contemporain de l'époque et en être la vitrine pour les élites européennes qui s'y pressaient. Dans cette perspective, en exposant la fine fleur de l'art contemporain, il ne ferait que poursuivre cette "tradition". Comme l'analysait Weber, la tradition est avant tout, ici, une forme de légitimité que mobilisent les acteurs, dont Murakami dans le texte que publie le Monde. Opposée à la légitimité charismatique de l'exceptionnalité des œuvres et des artistes, elle constitue l'une des deux positions qui s'affrontent dans toute l'activité artistique. Si l'art contemporain parvient, par ces expositions, à gagner la force de la tradition, il aura sans doute définitivement gagné la bataille.

Eclairé sous ce jour sociologique, la "polémique" en cours autour de Versailles et des artistes contemporains prend donc un jour bien particulier : celle de la dernière bataille avant une victoire de l'art contemporain. Il est en effet parvenu tout au moins par là à faire rentrer un nombre beaucoup plus importants d'acteurs dans son propre monde : acteurs institutionnels comme l'administration du fameux château, mais aussi publics qui verra les oeuvres soit sur place soit à la télévision dans les nombreux reportages consacrés à "l'affaire", et surtout adversaires qui, en rentrant dans le jeu, lui donnent une publicité importante. Ces derniers courent finalement derrière un agenda fixé par ceux contre qui ils luttent. Un art qui s'appuie sur la transgression continuelle des règles a besoin de tels gardiens du temple pour vivre. Les protestations en cours sont donc partie intégrante du monde de l'art contemporain, puisqu'elles contribuent à conférer aux œuvres et aux gestes leurs qualités subversives et novatrices. On le sait depuis Simmel : le conflit est une relation sociale positive dans la mesure où elle crée des liens. C'est bien de cela dont se nourrit le monde de l'art contemporain.
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L'entêtement thérapeutique comme nouvelle éthique politique

Sixième projet de loi sur l'immigration depuis 2002 et donc depuis le retour de Nicolas Sarkozy aux affaires. Je m'inquiétais il y a quelques jours de la transformation de l'éthique de responsabilité en une éthique de conviction complètement aveugle. En voici donc la parfaite, et malheureuse, illustration.

Tout le jeu autour de la "reprise en main" politique de l'immigration a consisté pour Nicolas Sarkozy et son camp à se présenter comme "responsables", c'est-à-dire à l'écoute des Français et de leurs problèmes, et n'ayant pas peur, contre le "politiquement correct" et la "bien-pensance" régulièrement dénoncé, de s'attaquer aux "vrais" problèmes. Ethique de la responsabilité weberienne, donc. Du moins, c'est sous ce masque que les choses se présentent.

Six projets de loi et une quantité formidable d'énergie politique dépensée plus tard, il devrait être clair pour tous qu'il n'y a là-dedans rien qui soit un tant soit peu responsable. Depuis que toutes ces modifications plus ou moins importantes mais toujours pesantes pour les étrangers en France et ceux qui les côtoient ont été apportées, qui oserait dire que les choses vont mieux, que la situation de tout un chacun s'est amélioré, que l'on vit mieux aujourd'hui que l'on ne le faisait avant 2002 ?

Imaginons un instant que la France soit un corps malade. Un médecin qui tenterait un premier traitement, verrait que ni les symptômes ni le mal ne recule et proposerait un nouveau diagnostic et un nouveau traitement pourrait sans doute être qualifié de responsable. Ayant une vue claire de ses objectifs, il les poursuit de la façon la plus rationnelle et la plus efficace possible. Par contre, un médecin qui s'acharnerait à appliquer des saignés à un patient de plus en plus faible, refusant de voir que son diagnostic était erroné, serait considéré comme fou et irresponsable. Il ne vaudrait pas mieux que les médecins de la pièce de Molière, préférant psalmodier quelques termes savamment latins et appliquer des recettes toutes faites plutôt que de se soucier du mal dont souffre son patient. L'entêtement thérapeutique ne nous apparaît pas comme un comportement responsable, bien au contraire. C'est pourtant le coup de force actuel que de l'avoir fait croire. Avec un succès qui ne devrait pas lasser d'étonner.

La responsabilité a été transformé en une pose, une attitude que l'on se donne plutôt qu'une éthique que l'on met en œuvre. Elle n'est pas très différente des chapeaux et des habits des médecins du temps de Molière : elle sert plus à imposer le respect qu'à soigner. Il s'agit, pour ceux qui s'en parent, de dire "Halte-là ! Nous, nous n'avons pas peur ! Nous, nous osons ! Nous, nous agissons ! Nous, nous sommes responsables !". En s'attirant la légitimé que l'on prête, encore un peu, à l'action rationnelle, ils espèrent détourner l'attention. Mais ce n'est là qu'un artifice rhétorique peut-être de moins en moins efficace.

C'est ainsi qu'il faut comprendre cette énième loi sur l'immigration : comme une pose. Comme la baguette du prestidigitateur, elle vise à détourner l'attention de l'audience vers un quelconque fétiche. Elle doit montrer que l'on agit, que l'on peut agir et faire des choses. A ceux qui protestent, on pourra toujours répondre "Vous préféreriez ne rien faire ? Nous, nous agissons !". Parce que les gouvernants ont souvent pêchés par inaction, il a été possible de faire croire qu'être responsable, c'était agir, peu importe au final ce que l'on fait. L'immigration s'est imposé comme le domaine par excellence où l'on peut "faire" quelque chose. Peu importe quoi, car agir est devenu le début et la fin de l'éthique. Reconduire des gens à la frontière est possible, alors on le fait, et puisqu'on le fait, on a un comportement éthique. Mais cette éthique n'est pas celle de la responsabilité. La responsabilité est aux gouvernants d'aujourd'hui ce que le chapeau et la robe étaient aux médecins d'hier : un moyen d'affirmer leur autorité en cachant qu'ils font n'importe quoi.

Considérons ainsi les dispositions de ce nouveau projet. Certains témoignent d'une croyance aveugle en la sanction en dehors de toute considération sur son efficacité : c'est le cas de la déchéance de la nationalité ou de l'alourdissement des peines pour les "mariages gris". Il ne s'agit pas de savoir si ces dispositions auront quelques efficacités : alourdir les peines, c'est agir, et agir, c'est bien. Ces deux modifications ont de plus l'avantage de d'attirer sur eux les feux des projecteurs, faisant ainsi disparaître de l'agenda médiatique les autres dispositions, non moins problématiques - une stratégie qui avait déjà fonctionné à l'époque des "tests ADN". Pendant ce temps, on réduit le périmètre d'action du juge des libertés et de la détention : c'est qu'il faut lutter contre le "laxisme" de ces juges qui entravent l'action. Car il faut agir, peu importe comment. De même il faut rendre plus d'étrangers expulsables, pour pouvoir agir plus, dans une fuite en avant où l'action devient sa propre justification, où l'expulsion devient la fin en soi.

Une éthique de l'action pour l'action que l'on essaye de nous faire passer pour une éthique de la responsabilité, alors que l'on ne fait qu'y obéir aveuglement à un principe général : "agir pour agir". Le plus inquiétant n'est peut-être pas qu'un tel artifice soit utilisé, mais qu'il soit si bien accepté. J'aimerais croire à ce que dessine Eric Fassin, qu'il existe un "seuil d'intolérance" où les Français vont se rendre compte du caractère superficiel et inacceptable des "solutions" qu'on leur propose. J'avoue demeurer un éternel pessimiste.
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Sociological Song Special : Aliénation et anomie dans la finance

Allez,c'est dimanche, le moment idéal pour une petite chanson à teneur sociologique. Puisque la mode est au "film de traders", pourquoi ne pas s'intéresser à une petite évocation très poétique de l'anomie qui menace ces derniers ? Bon, il faut interpréter un peu, mais c'est tout le plaisir...




Je pense qu'il est intéressant d'écouter cette chanson en ayant en tête l'idée d'anomie chère à Durkheim, et en considérant que c'est d'un trader (ou de tout autre "travailleurs de la finance" selon l'expression consacrée) qui s'exprime. Je ne suis d'ailleurs pas le seul, semble-t-il, à voir les choses de cette façon.

Les références à la finance ou tout au moins à un univers marchand sont nombreuses : évidemment, il est question de "filer vers le bénéfice" et d'une "nappe de pétrole", symbole de la richesse, mais aussi des signes extérieurs de richesse qu'affectionnent ces milieux là ("sapé comme un prince") ou au caractère international des activités menées ("sans pouvoir ni province"). On s'étonnera peut-être dans ce contexte de la proposition "sans pouvoir" : les évènements récents, le fameux "précipice" vers lequel on file pendant toute la chanson, ont contribué à diffuser l'idée que les travailleurs de la finance avaient un pouvoir excessif. Louise Attaque a bien compris que ce n'était pas le cas : c'est la finance qui a du pouvoir, pas les financiers. Rappelons que pour Marx, l'aliénation n'est pas réservée aux seuls prolétaires : parce qu'elle consiste à la soumission de l'homme à un principe extérieur (qui est en fait sa création, que ce soit dieu ou le capitalisme, ce qui fait que l'aliénation est d'abord une inversion dans laquelle le créateur devient créature), les capitalistes en sont tout autant victimes. Le trader dont toute l'existence est vouée à la seule accumulation de richesse, au point d'user sa santé ("difficile de se détendre de s'allonger") et son intelligence n'est pas moins aliéné que l'ouvrier qui perd sa vie à la gagner.

Le commentaire de la chanson va cependant encore plus loin : la recherche continuelle du profit, l'accumulation pour elle-même dont Max Weber fait la marque même du capitalisme, révèle finalement toute son absurdité. Elle s'empare de toute la vie de l'individu à tel point qu'il ne regarde plus le monde qu'avec un oeil marchand ("je vois la mer qui n'a pas de prix"). Mais c'est l'exténuation qui domine la chanson, tant dans les paroles que dans la musique : la poursuite du bénéfice ne peut trouver de satisfaction totale, l'individu se trouve donc sans normes, sans règles pour limiter quelque peu ses désirs infinis qui en viennent à englober l'univers entier : "ce qui brille prendre mes doigts, l'étoile du Sud, la panthère rose, etc.". Voici donc le travailleur moderne dans une situation d'anomie, confronté à une absence totale de limites sociales à ses désirs, et donc destinés à ne jamais pouvoir les assouvir. Durkheim aurait adoré.

D'ailleurs, Louise Attaque avait traité pratiquement le même thème sur leur premier album. La chanson s'appelait alors "Vous avez l'heure s'il vous plaît ?" et évoquait plutôt la spéculation immobilière ("Je suis là pour l'appartement, moi j'investis dans l'immobilier"). Mais l'insatisfaction, ou plutôt l'impossibilité d'être satisfait qui se traduisait par la répétition à plusieurs reprises de la même scènette (un procédé repris dans "Sean Penn Mitchum") était déjà là : "Et le sourire de dépression, ça c'est con, quand ça vous prend là, ça vous colle au corps, ça vous gratte partout, tout l'temps". Le dénouement de cette anomie était également très durkeimienne... Allez, on se l'écoute en live pour finir.





Les paroles

Sapé comme un prince
au moment idéal
fils, fonce
je file vers le bénéfice
sans pouvoir ni province
le moral inégal
fils, fonce
je file vers le précipice
Ma quête d'identité
(dans) ma tête difficile
de se détendre
de s'allonger
ce qui brille
prendra mes doigts
L'étoile du sud
la panthère rose
etc...

Sapé comme un prince
Maverick dans mes rêves
l'exemple unique
Sean Penn Mitchum

Que ma vie m'accorde une trêve...
Que ma vie s'accorde
Que mes nuits débordent de rêves
Que ma vie s'accorde

Sapé comme un prince
au moment idéal
fils, fonce
je file vers le bénéfice
sans pouvoir ni province
le moral inégal
fils, fonce
je file vers le précipice

Que ma vie m'accorde une trêve...
Que ma vie s'accorde
Que mes nuits débordent de rêves
Que ma vie s'accorde

Assis sur une nappe de pétrole
il vaut cher
moi d'où je suis
sur mon banc assis
je vois la mer qui n'a pas de prix...

Assis sur une nappe de pétrole
il vaut cher
moi d'où je suis,
si mon banc décolle
il me libère

Sapé comme un prince
Maverick dans mes rêves
l'exemplaire l'unique

Que ma vie m'accorde une trêve...
Que ma vie s'accorde
Que mes nuits débordent de rêves
Que ma vie s'accorde

sans pouvoir ni province
le moral inégal
fils, fonce
je file vers le précipice
d'où je suis
sur mon banc magique
ce qui brille prendra mes doigts
des tissus, des couleurs
des impressions
et tout autour
l'étoile du sud
de la musique etc.


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Lorsque l'éthique de responsabilité devient une doctrine...

L'émission de France Culture Du grain à moudre de lundi dernier s'attaquait à la "question roms", laquelle commence, en France, à ressembler de plus en plus à une autre "question", venue des siècles passées et de sinistre mémoire. Sous l'impulsion du présentateur Brice Couturier, s'est opéré assez vite une mise en scène bien particulière du débat : d'un côté l'éthique de responsabilité, de l'autre l'éthique de conviction. Le problème, c'est que le sens de ces mots weberiens s'est visiblement complètement perdu dans la bataille.

Si on suit la présentation faite, en cours d'émission, par Brice Couturier, et acceptée avec un enthousiasme d'autant plus évident que cela a dû lui faire du bien à l'ego par Malika Sorel, voici comment se structure le débat : d'un côté, on trouve les partisans de l'éthique de conviction, plus ou moins "droit-de-l'hommiste" et bobos, qui s'inquiètent du sort des pauvres Roms et voudraient que l'Etat français s'en inquiète comme si c'était ses enfants, de l'autre, il y aurait les tenants de l'éthique de responsabilité qui auraient compris que la France, dans toute sa grandeur, ne peut pas accueillir "toute la misère du monde", fut-elle européenne, parce que celle-ci, évidemment, nuit aux (bons) citoyens dont elle a la responsabilité en pesant, bien évidemment, sur notre cher modèle de sécurité sociale et sur la sécurité de chacun.

Les expressions "éthique de responsabilité" et "éthique de conviction" viennent de Max Weber, dans sa fameuse conférence sur la vocation et le métier de politique (je ne rentrerais pas dans une discussion sur la "bonne traduction").

Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant : toute activité orientée selon l'éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s'orienter selon l'éthique de la responsabilité [verantwortungsethisch] ou selon l'éthique de la conviction [gesinnungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l'éthique de conviction est identique à l'absence de responsabilité et l'éthique de responsabilité à l'absence de conviction. Il n'en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l'attitude de celui qui agit selon les maximes de l'éthique de conviction - dans un langage religieux nous dirions: « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l'action il s'en remet à Dieu » -, et l'attitude de celui qui agit selon l'éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. »

Force est de constater que le sens s'est quelque peu perdu en chemin. Lorsqu'il parlait d'éthique de responsabilité, Max Weber mettait en avant l'acceptation, par ceux qui y ont recours, des conséquences de leurs actes : il leur faut agir, non pas en référence à de grands principes qu'ils appliqueraient de façon doctrinaire, mais bien suivant une "rationalité en finalité", c'est-à-dire en adaptant leurs moyens d'action en fonction des objectifs.

Peut-on vraiment croire que l'expulsion des Roms correspond en quelques façons à ce modèle ? La réponse devrait être claire : il est évident que non. Qui peut croire que le renvoi de quelques milliers de Roms, avec tous les coûts en opération policière et en transport que celui-ci implique, ait quoi que ce soit à voir avec la responsabilité de la France quant à ses citoyens ? Brice Couturier semblait évoquer la question de la sécurité sociale : est-ce vraiment de l'éthique de la responsabilité d'affecter de croire que c'est là une quelconque solution aux problèmes que connaissent aujourd'hui les systèmes de protection sociale dans les grands pays européens ? Et lorsqu'on se souvient que cette "chasse aux Roms" fait suite à un fait divers qui n'avaient rien à voir avec ces derniers, peut-on soutenir avec tant d'assurance qu'il y a là une action "responsable" ?

Max Weber ne débordait pas d'enthousiasme quant à l'éthique de conviction - de la même façon qu'il nourrissait quelques doutes à peine voilés quant à la "légitimité charismatique". Sans vouloir faire parler le grand homme depuis sa dernière demeure, je ne peux m'empêcher de penser qu'il aurait sans doute lancé à l'époque actuelle quelques unes des critiques dont il avait le secret. Quoi qu'il en soit, il m'apparaît assez clairement que "l'éthique de responsabilité" dont se réclament certains dans les affaires courantes de la France a plus à voir avec le respect de certaines convictions bien ancrées plutôt qu'avec un quelconque sens des responsabilités : au contraire, les gouvernants français n'ont cessé d'essayer de nous expliquer qu'ils n'y étaient pour rien dans quoi que ce soit et que c'est toujours la faute de quelqu'un d'autre ou d'autres choses. Assumer ses choix serait sans doute le premier pas vers la responsabilité...

Cette remarque ne vaut pas que pour la panique morale anti-Roms qui nous sert de feuilleton politique depuis cet été. Considérons donc l'annonce faite à grands cris de retirer la nationalité aux Français "par acquisition" qui porteraient atteinte à la vie d'un représentant de l'Etat : qui, parmi ceux qui sont doté d'un minimum de capacité de réflexion, peut bien croire que cela réduirait de quelques façons que ce soit la criminalité ? Ethique de responsabilité ? Pas du tout : éthique de conviction, qui se voit dans la révérence faite à une représentation du "Français idéal". Il en est de même pour ce qui est des expulsions de Roms : il y a derrière la conviction inébranlable que certains hommes ne méritent aucune compassion. Ceux qui s'inquiètent du sort faits à des êtres fragiles, quand bien même ils se réfèrent à des droits de l'Homme qui semblent, aux belles âmes du "pragmatisme" à tout crins, trop abstraits et généraux, sont sans doute plus proches de la responsabilité : refuser des actes qui nous feraient porter la responsabilité d'un plus grand malheur, cela fait certes références à une conviction, mais prend garde, surtout, aux conséquences de nos décisions.

Malika Sorel, qui, dans l'émission, défendait le bon droit de la France et qui se gargarisait du mot "responsabilité" comme d'un fétiche ou d'un crucifix que l'on brandit sous le nez des impies, illustre d'ailleurs parfaitement la façon dont la référence continuelle à l'éthique de la responsabilité finit par vider complètement celle-ci de sa substance pour n'en faire d'un avatar doctrinaire de plus : lorsqu'on lui parlait des droits de l'Homme, elle ne cessait de dire qu'il ne fallait pas en tenir compte puisque, d'après elle, ceux-ci n'étaient de toutes façons pas appliqués en France - citant, comme on pouvait s'y attendre la situation des femmes dans les quartiers difficiles. Rhétorique de bas étage qui voudrait que l'on ne traite pas un problème là parce qu'il existe ici : il s'agit bien de rejeter ailleurs la responsabilité plutôt que de l'assumer. Ajoutons qu'elle justifiait du bon droit de la France à pratiquer les expulsions en se référant à la loi, tout en laissant entendre que tous les Roms étaient en situation irrégulière... Il ne suffit malheureusement d'afficher la responsabilité comme un grand idéal pour en être digne. Au contraire.
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Pourquoi je hais la Fnac

Je suis désolé, mais il y a des choses comme ça qui méritent la mort. Au bas mot. Disons au moins l'enfer.



Non, mais sérieux, quoi, Jean-Pierre Foucault en sociologie... Et pourquoi pas Maffesoli aussi tant qu'on y est ?

PS : Cher Christophe Cuvillier, je retire ce billet en échange d'une intégrale de Futurama envoyée sous pli discret.
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La France et l'étranger : je te suis, je te fuis

Fascinants usages de l'étranger dans les discours politiques depuis quelques jours : les gouvernants français et leurs alliés s'évertuent par tous les moyens à nous rappeler que ceux qui les critiquent ne sont pas de chez nous et n'ont rien à nous dire. Pire que cela, la situation n'est guère meilleure chez eux. Pourtant, lorsque l'on en vient à d'autres matières, écouter les conseils venus d'ailleurs, voire calquer nos actes et nos principes sur ce qui fait dans les autres pays est une impérieuse nécessité : c'est le cas lorsqu'il s'agit, exemple que je prends tout à fait au hasard et sans raison particulière, des retraites... ou encore de l'organisation des marchés du travail ou du retrait de l'Etat. Alors, écouter l'étranger, c'est bien ou c'est pas bien ? Difficile à dire, mais ça nous dit au moins deux-trois choses sur la mondialisation...

Il est notable que, dans certains domaines, l'étranger, l'ailleurs, soit devenus la mesure de la pertinence politique : il faut faire ce qu'ont fait les autres, suivre le mouvement, le sens de l'histoire, généralement donné par les pays anglo-saxons... Ou plutôt par ce que l'on suppose être les pays anglo-saxons. Car, lorsque les Etats-Unis mettent en place quelques (légers) filets de sécurité sociale, c'est en agitant leur exemple que l'on défait ce qui existaient en France depuis bien plus longtemps. C'est qu'il serait faux d'assimiler les orientations qui se font jour en France sous cette rhétorique comme une simple avancée d'un "capitalisme global" implacable, encore moins comme une offensive venue de l'extérieure. L'usage de la mondialisation comme principe de justification doit d'abord se comprendre dans le cadre national.

Au contraire, dans d'autres domaines, il apparaît depuis quelques jours de façon très clair que suivre les recommandations venant de l'étranger n'a pas la même force de légitimation. Au contraire, les gouvernants retombent dans le bon vieux tropisme du linge sale qui se lave en famille : en matière de politique d'immigration, il n'y a pas, visiblement, de grand lavomatique européen... Au contraire, on agite facilement la situation réputée "bien pire" de certains de nos grands voisins. Ce n'est guère nouveau : le "multiculturalisme" et le "communautarisme" de nos amis anglo-saxons demeurent un utile épouvantail quand il s'agit de refuser telle ou telle forme de solution, telle ou telle politique.

Deux utilisations différentes, donc, de l'exemple de l'étranger : le modèle et le repoussoir. Un contraste qui nous apprend beaucoup, en fait, des transformations en cours à l'heure de la mondialisation.

Dans quel domaine se fait en effet ce recours à l'exemple étranger ? Essentiellement dans le domaine économique, c'est-à-dire dans un domaine où les politiques françaises se sont avérées être pour la plupart décevantes depuis bien des années, en particulier en ce qui concerne le chômage. Mais aussi un domaine où, comme on le sait, il existe pour les nouveaux venus de forts blocages institutionnels. Je ne fais pas référence, ici, aux "blocages administratifs et étatiques" traditionnellement dénoncés à grands cris, mais plutôt au fait que les grandes entreprises et les postes prestigieux qu'elles offrent sont trustés par une élite relativement étroite, issue des grands écoles et des grands corps d'Etat. De ce fait, pour ceux qui désirent concurrencer quelques peu ces "insiders", la référence à l'étranger, le recours à un capital "international", est une bonne solution. Et c'est ainsi que se mène, dans ce domaine précis, une lutte pour s'approprier la légitimité de la référence à l'étranger.

Cette lutte, propre à la sphère économique, ne se retrouve pas avec la même force ailleurs. Le domaine des politiques souveraines en témoigne, d'autant plus dans le domaine de la régulation de l'immigration : s'ils sont concurrencés dans certains domaines, les Etats conservent comme privilège et spécificités le "monopole de la contrainte physique légitime" et donc le contrôle de la population. Il est possible, comme je l'ai déjà évoqué par ailleurs, que dans l'avenir, les Etats se convertissent en des agences de contrôle de la population. La politique menée depuis des années avec un acharnement certain par le gouvernement français pourrait donc être sombrement annonciatrice : désireux de montrer que la politique pouvait encore faire quelque chose, le président de la République s'est concentré sur, peut-être, la dernière question où, effectivement, on "peut" faire quelque chose - quitte à faire n'importe quoi : quand on veut expulser des gens, on en trouve toujours... Il s'agit dès lors de refuser les rappels à l'ordre des instances internationales parce que c'est là le seul domaine où, effectivement, l'Etat a encore la possibilité d'afficher sa force.

L'étranger comme modèle ou comme repoussoir sont cependant deux figures qui partagent une ressemblance d'importance : l'une et l'autre continuent à penser la mondialisation non comme un espace d'intégration croissante mais comme une juxtaposition de pays différenciés. Loin de l'image d'Epinal d'une fusion entre les différents pays, l'utilisation nationale des références à l'étranger montrent que, pour beaucoup, la mondialisation constitue plutôt une compétition généralisée entre les pays. Elle se joue beaucoup plus dans le fait que les pays s'observent, se jugent et s'évaluent, s'imitent parfois, se distinguent également, plutôt qu'ils ne marchent vers un effacement généralisé des frontières.
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Sociological songs special : mais pourquoi fait-on confiance à Eminem ?

C'est toujours la rentrée. Une bonne occasion pour exploiter quelques unes des idées de posts qui me sont venues pendant les vacances, mais qui, face à d'autres urgences, n'ont pas trouvé le temps d'être écrits. Et on va commencer par un petit sociological song special, ou pourquoi fait-on confiance aux chanteurs ?

C'est Sociological Images qui a attiré mon attention sur la dernière chanson de Eminem, featuring Rihanna - il valait mieux, parce que sinon il ne me serait jamais venu à l'idée d'aller écouter ça (pour moi, le rap, ça restera toujours L'école du micro d'argent). Le thème ? Les amours violentes. Des paroles où alternent la haine et l'amour et des acteurs qui, alternativement, se tapent dessus et s'embrassent avec fougue (voire s'offrent des ours en peluche, acte suprême de l'amour si vous voulez mon avis). Regardez le clip pour commencer :



Le commentaire de Lisa, de Sociological Images, explicite ce que l'on peut en dire sociologiquement (ma traduction):

Ne vous méprenez pas, je pense que c'est une très belle chanson. La performance de Rihanna est magnifique : il est difficile de ne pas sentir sa sincérité en l'entendant. Et c'est ça le problème. C'est une puissante forme de socialisation. Le fait que l'on puisse intérioriser le message que l'amour passionné et la rage incontrôlable vont de pair est vraiment térrifiant. Cela ne suggère pas seulement que l'on doit accepter la violence interpersonnel mais aussi que, s'il n'y a pas de violence dans une relation, c'est peut-être qu'il n'y a pas vraiment d'amour. Et qu'il vaut peut-être mieux y mettre un terme et chercher quelqu'un de prêt à vous battre.

De son côté, le Grumpy Sociologist s'interroge très justement la réception de cette chanson, en contrastant particulièrement les commentaires d'une étudiante, qui y voit une glorification difficilement acceptable de la violence conjugale, et un animateur radio qui dit que, dans le clip, c'est le personnage joué par Megan Fox qui est la plus violente - c'est vrai que c'est elle qui se fait menacer, mais de son point de vue, elle l'a bien cherché... Même si les auteurs ont une intention critique vis-à-vis de la violence conjugale (et c'est le moins qu'on puisse espérer), celle-ci peut être complétement perdue pour leur auditoire.

Je voudrais ajouter à tout cela une interrogation un peu plus large : cette chanson peut effectivement devenir un acteur de la socialisation de différents individus, mais pourquoi lui faisons-nous confiance ? Qu'est-ce qui fait que nous allons croire que ce que disent Eminem et Rihanna dans cette chanson est plus "vrai" que, disons, ce que nous pouvons apprendre par nous-même dans la vie quotidienne (par exemple, qu'un coup de poing dans la gueule n'est pas vraiment un acte d'amour...) ? En un mot, d'où vient la puissance socialisatrice de cette chanson ?

La réponse est moins simple qu'il n'y paraît. On peut certes évoquer la légitimité des chanteurs : on n'aurait plus tendance à croire des individus qui occupent déjà une position particulière. Mais, d'une part, on peut se demander s'il est vraiment rationnel de faire confiance à quelqu'un comme Eminem (avec tout ce que l'on sait de lui) lorsqu'on en vient aux choses de l'amour, et d'autre part, et de façon plus sérieuse, le rappeur n'adopte pas vraiment, dans la chanson, la posture d'un mentor en train de délivrer une grande vérité. De plus, les cas cité par le Grumpy Sociologist rappellent que le message peut être compris de façons différentes, ce qui fait que le poids accordé au chanteur n'explique pas tout. Il faut sans doute évoquer une division du travail beaucoup plus générale : lorsque l'on en vient aux relations amoureuses, certains acteurs ont plus de poids que d'autres. Ce peut être les poètes et leurs versions modernes, dont les rappeurs font partie (pour le meilleur et pour le pire) ou les psychologues (essentiellement pour le pire). C'est sans doute pour cela que, dans ce domaine précis, la chanson peut avoir quelque pouvoir de socialisation. Si Eminem avait essayé par le même moyen de vous conseiller sur vos investissements immobiliers, il aurait sans doute eu moins de succès.

Mais on peut essayer d'aller un peu plus loin. Dans sa forme, la chanson est-elle très originale ? Pas vraiment. Des couplets rappés et des refrains chantées par une voix féminine. Je ne sais pas exactement à quand cela remonte, mais je me souviens avoir entendu NTM le faire à l'époque où j'étais encore de l'autre côté du bureau du prof. La facture générale est très classique et respecte l'ensemble des conventions du monde de l'art propre au rap grand public et au R'n'B de masse (oui, je lis Howard Becker en ce moment). Et c'est sans doute beaucoup plus sûrement de là que vient le pouvoir socialisateur d'une telle chanson : c'est parce qu'elle accepte de se présenter sous une forme déjà connue, ce qui la rend facilement abordable par le public et, surtout, "digne de confiance" si l'on peut dire. C'est moins la personnalité de ses interprètes et auteurs qui est en jeu - même si celle-ci intervient sans doute dans la diffusion de l'oeuvre - que son aspect très conventionnel qui lui permet de faire passer de façon "acceptable" un propos que l'on pourrait trouver, si l'on s'y pencher dans un autre contexte, au mieux fortement discutable. Si Eminem avait rajouté à sa chanson quelques innovations musicales, son propos se serait perdu. Ou plus simplement, s'il avait adopté une forme de rap beaucoup plus "hardcore", pour le dire vite, la puissance socialisatrice n'aurait pas été la même. Ajoutons que le clip s'appuie sur d'autres conventions artistiques, dans le jeu des acteurs, la mise en scène ou l'usage des métaphores - le feu qui dévore la maison pour représenter la passion qui dévore les personnages, c'est subtil comme un sketch de Jean-Marie Bigard.

En un mot, c'est l'aspect conventionnel de la chanson qui lui donne sa force, d'autant plus irrésistible qu'il est largement partagé. Comment y résister ? Peut-être faut-il utiliser les mêmes armes...
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Retour aux sources : généalogie, archives et vie privée

C'est la rentrée. Pour tout le monde. Avec son lot de nouveauté. Ou, dans le cas de la télévision, ce qui s'en rapproche le plus, c'est-à-dire l'adaptation d'émission étrangère. Via l'excellent twitter de e_archiviste, j'apprends le lancement, dès ce soir, de "Retour aux sources", une émission de généalogie sur France 2, version française de "Who do you think you are ?", un programme de la BBC. Non, ce n'est pas de la télé-réalité où des gens vivent en maillot de bain dans une sorte de piscine géante où ils se jettent des substances alimentaires douteuses au visage. De ce fait, l'émission n'aura sans doute droit qu'à un traitement médiatique limitée et sans doute assez plat. Et c'est dommage, car il y a bien des choses à en dire. Et elles ne sont pas forcément réjouissantes.

Lorsqu'une chaîne de télévision labellisé "chaîne pour d'jeuns" lance une énième émission de télé-réalité, il ne manque jamais de commentateurs, le plus souvent à la compétence aussi douteuse que le bon goût des émissions dont ils parlent, pour nous expliquer combien elles sont significativement révélatrices de quelques traits profonds et cachés de nos sociétés, combien les jeunes gens qui s'y agitent sont, en fait, le paradigme de l'individu post-moderne ou quelque chose comme ça - plus il y a de mots qui claquent, mieux c'est. Les explications plus fines, qui passerait notamment par quelques connaissances empiriques de la réception des dites émissions, sont la plupart du temps ignorés.

Mais lorsqu'une émission se propose de mettre en scène la recherche généalogique, l'essentiel des ressorts qui attirent les commentateurs - et qui sont exactement ceux sur lesquels la télé-réalité joue - n'est pas là, et les commentaires sont donc absent. Pourtant, que la généalogie arrive sur le petit écran n'est en rien étonnant tant on peut considérer celle-ci comme un symptôme de certaines des recompositions de la famille moderne.

La recherche généalogique est en effet une pratique qui a eu tendance à se développer et à s'étendre au-delà des seules arbres généalogiques aristocratiques et bourgeois, lesquels visaient essentiellement à la production et à l'entretien d'une lignée et du capital symbolique qui s'y rattache. Les pratiques les plus courantes des généalogistes amateurs - dont l'activité fait l'objet à la fois d'une documentation de plus en plus importantes (via de nombreux sites Internet dédiés) et d'un business juteux (on y reviendra) - se présente généralement comme une recherche de ses origines - c'est apparemment ce que fait l'émission en question (que je n'ai pas encore vu au moment où j'écris). Mais il s'agit en fait plus précisément de créer celles-ci :

Si toutes les lignées étaient remontées jusqu'au XVIe siècle, le généalogiste pourrait s'identifier à plusieurs centaines d'ancêtres... Dans la pratique, c'est impossible et une sélection s'impose de fait ; une lignée en vient à subsumer le foisonnement familial (M. Segalen, C. Michelat, "L'amour de la généalogie", in Jeux de Famille, 1991)

Autrement dit, l'individu engagé dans la recherche en vient à choisir ses ancêtres, et, par là, les personnes avec qui il va se trouver lier. Ce point manifeste de l'électivité des liens familiaux, qui est l'un des traits marquants des familles modernes : on choisit, de plus en plus et dans une certaine mesure, sa famille. Non pas que l'on puisse rompre avec, par exemple, ses parents, mais simplement que les relations avec eux sont moins vécues sur le monde de l'obligation qu'auparavant : il est devenu possible de se fâcher durablement avec un membre de sa famille sans risquer forcément la réprobation générale. Autrement dit, et pour cite François de Singly, "la manière dont [le généalogiste] répond à son besoin de parenté emprunte les chemins de la modernité sous les apparences de la nostalgie familiale" (Sociologie de la famille contemporaine, 2004).

L'émission télévisée en question manifeste ainsi de cette façon typiquement moderne que nous avons de nous reconstruire, ou plutôt de nous créer, une histoire familiale en se réappropriant de façon très subjective nos ancêtres et leur passé. Le "retour aux sources" ne doit donc pas se comprendre comme une fascination pour le passé, mais comme une reconstruction de celui-ci. L'émission pourrait donc avoir la vertu de donner un coup de projecteur sur ces pratiques par lesquels nous reconstruisons notre histoire. Au moment où l'histoire fait l'objet de bien des manipulations, il y aurait lieu de garder ce point en tête.

Car, dans un versant moins souriant, il ne faut pas oublier que les données et les sources sur lesquelles se basent les généalogistes ont été produites dans un objectif bien particulier : elles constituent l'un des piliers de l'activité étatique. C'est en effet par les archives qu'un Etat peut mener à bien la plupart de ces activités. Et celles qui permettent de suivre au travers des âges les lignées familiales - état civil, dossiers divers, etc. - sont autant de signes des pratiques de contrôle exercées sur la population. Pratiques sur lesquelles, en démocratie du moins, il faut également garder, donc, un certain contrôle...

Les archives sont importantes, et on a tendance à l'oublier. A l'heure où certains glosent à n'en plus finir sur la menace de Big Brother, qu'on présente le plus souvent les traits de Facebook et Google, on oublie un peu que, dans le roman en question, c'est par la manipulation des archives, à laquelle participe activement Winston, que l'Etat totalitaire parvient à manipuler sa population et à modifier le passé. La surveillance généralisée n'est qu'un aspect particulier du propos d'Orwell : le contrôle du passé y occupe une place au moins équivalente.

Dès lors, la diffusion de cette émission, qui en soi participe simplement à la vulgarisation de la généalogie, prend un jour nouveau lorsqu'on la met en perspective avec d'autres événements récents mais trop peu médiatisés. Il se trouve qu'une entreprise spécialisée dans la généalogie - dont l'une des branches genealogie.com se trouve sponsorisée "Retour aux sources"... - exige aujourd'hui des collectivités territoriales que soient mises à sa disposition de nombreuses archives, qui vont des fichiers d'état civil aux dossiers médicaux, en passant par d'autres de sinistre mémoire comme le fichier Juif de Vichy, pour qu'elle puisse les numériser, les indexer et les mettre à la disposition de ses clients. Evidemment, ces données sont déjà disponibles, mais les rassembler demandent un effort et un investissement important, et leur consultation oblige à laisser une trace auprès des différents services d'archive. Mais par le croisement informatique de ces données et leur mise à disposition sur le web, il serait possible de reconstituer très rapidement et sans effort ni contrôle toute l'histoire familiale de n'importe quelle personne - sans qu'il y ait possibilité, comme c'est le cas pour les sites de réseaux sociaux, d'y échapper en évitant de s'inscrire. Autrement dit, Facebook et ses photos de soirées trop arrosées fait franchement pâle figure ! L'Association des archivistes français s'en est récemment ému et a mis en garde contre les dérives possibles.

Si la concen­tra­tion des don­nées publi­ques nomi­na­ti­ves et leur indexa­tion sont auto­ri­sées, il sera pos­si­ble à terme, en payant un abon­ne­ment et à par­tir d’un nom tapé dans un moteur de recher­che, de connaî­tre les per­son­nes ayant porté ou por­tant encore ce nom et ayant connu, soit elles-mêmes, soit leurs ascen­dants directs, des ennuis judi­ciai­res, des mala­dies men­ta­les, des par­cours sociaux ou poli­ti­ques pou­vant leur être oppo­sés… Le pro­fil fami­lial d’un citoyen pourra ainsi être recons­ti­tué et rendu acces­si­ble à tous dans tou­tes ses facet­tes (ren­sei­gne­ments médi­caux, don­nées liées à la sexua­lité, ins­ta­bi­li­tés matri­mo­nia­les, inter­ne­ments psy­chia­tri­ques, incar­cé­ra­tions, posi­tions mili­tai­res…). Qu’en fera un employeur sol­li­cité par un can­di­dat à un emploi ? Qu’en fera un ban­quier ou un assu­reur face à la demande de prêt immo­bi­lier d’un par­ti­cu­lier ? Qu’en fera un indi­vidu tenté par l’usur­pa­tion d’iden­tité ? Un jaloux, un rival évincé ?

Ces réflexions devraient aussi amener les sociologues de l'Etat à se poser des questions sur les transformations auxquelles celui-ci fait face. Comme analysé sur le site Archives Online, cette réutilisation des données publiques constituent une forme originale de privatisation : l'Etat est ici contraint de privatiser une partie centrale de son activité, peut-être même la plus centrale, non pas parce que les dirigeants le décident, mais parce que des acteurs non-étatiques l'y obligent. Ce qui se joue ici ne doit certainement pas rester dans le seul monde des archivistes, car les archives nous concernent tous. Dans tous les sens du terme.

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Vie de thésarde

Ils avaient PHD Comics. Qui ça "ils" ? Ben, les scientifiques "de la nature" - malgré la présence de Tajel, unique représentante des sciences sociales dans l'histoire - et les Américains. Désormais, la France et les Sciences sociales peuvent bomber le torse parce que l'on a nous aussi notre blog BD sur la vie académique : on lui souhaite donc une longue Vie de thésarde et on va lire ça très vite parce que c'est plutôt pas mal, surtout en cette période de vaches maigres sur le Net pour les gens qui, comme moi, passent leurs journées devant un ordinateur à taper des trucs.

PS : si j'avais su dessiner, j'aurais fait la même chose.
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Le gendarme et l'émeutier

Il fut un temps où les enfants jouaient tout naturellement au gendarme et au voleur. Il faut croire que même les représentations de la délinquance changent, enfin, si on s'en tient au rayon jouets d'une grande surface parisienne :



Et oui : aujourd'hui, les enfants sont invités par Playmobil (non, ce n'est pas une obsession de ma part) à jouer au policier et à l'émeutier, ce dernier ayant apparemment remplacé le voleur classique (vous savez, celui avec un pyjama rayé, un béret, un masque et un sac avec un $ dessus). Ce dernier est cagoulé et tatoué avec des yeux injectés de sang - rouges et en croissants retournés - pour bien insister sur sa volonté de destruction sociale. Sans les contraintes inhérentes aux petits bonshommes en plastiques, on jurerait qu'il est en train de lever le poing.


Notez aussi les motifs rouges sur les vêtements : symboles anarchisants ou tâches de sang ? Je ne suis pas sûr. C'est peut-être laissé au bon vouloir du joueur.


Il est tout de même amusant de voir comment les représentations attachés à la délinquance peuvent évoluer : je ne me souviens pas que, lorsque j'avais l'âge de ce genre de chose (bien que je sois un enfant Lego plus que Playmobil), qu'un émeutier ait pu seulement trouver place dans mes jeux. Le voilà désormais proposé aux mythologies enfantines - car, évidemment, il ne s'agit pas ici d'une réponse à la "demande" des enfants, mais d'une proposition de la part des adultes qui conçoivent et fabriquent les jeux de leurs progénitures. Il serait sans doute intéressant de reconstituer l'évolution des figures du délinquant dans les jouets : si vous avez des sources ou des photos, envoyez-les moi, ça m'intéresse (et je veux bien en publier certaines).

Sur ce, je retourne vaquer dans mon coin. Peut-être jusqu'à la prochaine visite au supermarché...
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Breakfast at Sexism (2)

Parce que comme me l'on fait remarquer certaines de mes vigilantes commentatrices, il n'y a pas que les céréales pour hommes qui sont sexistes, je suis allé dans la supérette à côté de chez moi armé d'un appareil photo.

Parce qu'apparemment, il n'y a que les femmes qui mangent des céréales le matin... et qui se préoccupent de leur ligne. Et d'ailleurs, si elles ont du temps pour elles, hein, pourquoi ne pas le consacrer à votre corps, mesdames, plutôt que de perdre votre temps à d'autres activités, non mais franchement ?
Je vous laisse le soin de faire le reste du commentaire, et je retourne vaquer à mes autres occupations.


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Fin de la saison 3

Comme chaque année à la même date, je me fête à moi-même un bon anniversaire, toujours un peu étonné de ne pas avoir laissé tomber entre temps. Voici donc la fin de la saison 3 d'Une heure de peine, puisque je n'aurais probablement pas le temps de poster pendant ces deux mois à venir, tout occupé à d'autres projets. Normalement, je devrais finir sur un suspens insoutenable pour vous convaincre de revenir, haletants, après les vacances, pour l'ouverture de la saison 4 au mois de septembre, mais franchement je n'ai pas de... oh, c'est vous. Qu'est ce qui vous rend si joyeux ? Ha je vois, vous feriez mieux de lâcher ça ! Je vous dis de lâcher ça ! Nan mais... laissez... laissez-moi... laissez-moi bon sang... gnn... [un coup de feu retentit, fondu au noir, générique]

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Anelka est docteur en économie... Vous ne saviez pas ?

En février dernier, Pascal Roggero, sociologue de l'université de Toulouse, publiait un texte simplement exécrable sur les sciences économiques et sociales, qui a malheureusement rapidement circulé sans un mot de critique, au point de se retrouver sur le site de l'Apses. A l'époque, pris par d'autres enjeux, je n'avais pas réagi. Ces derniers jours, à la faveur des péripéties footballistiques, le propos de l'article a été repris presque tel quel sur le site de Marianne 2. Quel rapport avec le foot ? Et bien le texte nous affirme qu'enseigner l'économie, c'est produire des petits Anelka. Rien de moins.


Pascal Roggero y commente le programme de seconde de SES, qui venait juste d'être publié dans sa première version, amendée depuis. Son propos est simple : ce programme fait la promotion de l'économie standard, et enseigner cette économie, c'est faire des élèves des petits individualistes égoïstes, comme Anelka lorsqu'il déclare préférer vivre au Royaume-Uni plutôt qu'en France parce qu'il y a moins d'impôt à payer.

On peut quand même s'interroger sur l'individualisme et le fanatisme de marché d'un programme qui contient un chapitre sur la socialisation - qu'on me dise donc ce que les sociologues individualistes ont à dire dessus - et un autre sur les limites du marché. Mais à la rigueur, ce n'est pas la question. Le programme de seconde qui s'appliquera l'année prochaine n'est pas parfait, celui de première non plus. L'économie y occupe effectivement le plus gros du volume horaire, et je le regrette. Il est effectivement possible que la conjonction politique actuelle ne soit guère favorable à une extension de la place de la sociologie au lycée.

Mais Pascal Roggero nous dit beaucoup plus que cela : il nous dit qu'il ne faut pas enseigner l'économie. Tout simplement. Parce que celle-ci est nocive :

A force de théoriser la société à partir de la libre activité d’individus intéressés on en vient à légitimer, si ce n’est à produire, des comportements qui font fi de toute solidarité. Et des individus « décomplexés », sûrs de leur valeur économique et insoucieux des autres peuvent-ils narguer le monde tout en apparaissant comme des modèles. Des traders perclus de bonus aux footballeurs richissimes parmi d’autres, l’arrogance se fonde sur la conscience de « mériter » économiquement ce que l’on gagne ; le reste, le non économique, on peut l’ignorer voire le mépriser.

Ne cherchez pas plus loin la cause des excès de la finance ou des salaires des footballeurs : le problème est moral - rien à voir avec des questions organisationnelles, par exemple au sein des grandes banques, on se demande bien pourquoi Pascal Roggero réclame de la sociologie de l'entreprise... - et il est lié à l'économie. D'ailleurs, je ne doute pas une seule seconde que Nicolas Anelka soit titulaire d'un doctorat d'économie, qu'il a dû effectuer sous la direction de Milton Friedman lui-même...

Tiens, d'ailleurs, si enseigner l'économie produit des petits égoïstes incapables de la moindre solidarité, on pourrait aussi penser qu'enseigner la sociologie a quelques effets. Par exemple, que ça démoralise les gens, que ça les empêche de devenir des travailleurs productifs... voire que ça les déresponsabilise, et que ça en fait des petits délinquants. En Novembre 2006, Robert Redeker soutenait dans un article du Figaro que c'était la diffusion de la sociologie qui était à l'origine des émeutes de banlieues. Le niveau d'analyse était à peu près aussi élevé que celui de Pascal Roggero.

En un mot, ce genre de réflexion correspond juste à de l'économie bisounours prise par l'autre versant. Dans un cas comme dans l'autre, on juge un savoir non pas en fonction de sa solidité scientifique (que Pascal Roggero ne fait qu'évoquer très rapidement pour dire que ce n'est pas très important...) mais en fonction des vertus morales qu'on lui prête. C'est que Pascal Roggero ne souhaite pas que les sciences économiques et sociales parlent de la société telle qu'elle est, mais, comme l'indique très clairement le titre de son texte, de "la société que l'on souhaite". Or, à ce jeu-là, on ne va guère loin. Ou plutôt on arrive à exactement ce que Pascal Roggero dénonce au début de son billet : à faire des programmes scolaires des lieux d'affrontements idéologiques - Yvon Gattaz et sa clique contre Pascal Roggero et ceux qui diffusent son texte - plutôt qu'un lieu où s'inquiète de dire quelque chose du monde tel qu'il va.

Soyons clair : il y a tout lieu de critiquer l'économie. Je ne me suis pas gêné pour le faire sur ce blog, et je n'ai pas l'intention de m'arrêter. Mais il faut le faire sur une base véritablement scientifique, il faut attaquer l'économie dans son coeur, c'est dans dire dans ses prétentions à dire le vrai sur les objets qu'elle se donne. L'attaquer sur sa soi-disante immoralité est une erreur, surtout lorsque l'on est sociologue : les plus grands sociologues n'ont-ils pas réclamer le droit de dire ce que l'on ne veut pas voir ? Peut-on accepter que l'on reproche à Bourdieu d'avoir démoraliser les jeunes ? Rappelons que si Bourdieu a pu développer une puissante sociologie critique, c'est parce qu'il n'a cessé de s'inquiéter d'être le plus scientifique possible.

La position de Pascal Roggero n'est pas une position de défense des sciences sociales : ce qu'il réclame, en demandant que l'on enseigne des savoirs plutôt tournés vers la solidarité, c'est une soumission de celles-ci à un agenda politique. Ce n'est pas ce dont les élèves ont besoin : il leur faut apprendre à observer la société en scientifique, de façon dépassionné, comme une "chose" pour reprendre une expression célèbre.

Quant à la position de Nicolas Anelka, on pourrait se contenter de rappeler que, comme le disent très bien Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme, la science économique propose des justifications trop abstraites aux individus pour soutenir leurs comportements capitalistes. Et qu'il faut plutôt aller chercher l'origine de ces dispositions dans des domaines extérieurs, pour ceux en vigueur aujourd'hui dans la "critique artiste" du capitalisme qui s'est développé dans les années 70. Car proclamer que le talent d'un individu - par exemple à pousser un ballon au fond des filets - mérite une récompense faramineuse et inaliéanable prend sa source beaucoup plus dans le monde des Arts que dans celui austère et lugubre de la science économique.

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Nouveau : soyez sexiste dès le petit déj' !

Rendons hommage à l'un des meilleurs blogs consacrés à la sociologie : l'excellent Sociological Images que l'on trouve sur la plate forme contexts.org. Voici donc une publicité française qui devrait leur plaire, puisqu'elle ne donne rien de moins que la possibilité d'être sexiste dès le petit déj'...


Toute la campagne de pub est visiblement tournée autour de ce thème : avant les céréales, c'était pour les gonzesses, mais maintenant, c'est un vrai truc de mecs. Voici l'intégralité des slogans :

“Les céréales de filles, ça va 5 minutes”, “La première céréale qui fait du bien au mâle”, “Montrez que vous en avez dans le ventre” et “Après la journée de la femme, le matin de l’homme”.

Observons donc un peu comment les publicitaires opposent hommes et femmes : ce sont les femmes qui s'inquiètent de leur ligne, les vrais mecs, ça aime bien bouffer, ce qui implique que les femmes doivent être dans le contrôle, tandis que les hommes sont autorisés à se lâcher, à être plus insouciant ; plus que ça, l'homme qui se risquerait à prendre des céréales (ou tout autre produit, on le comprend bien) qui ne soit pas plein de sucre et de gras, ce n'est pas vraiment un homme, il doit être un peu effémine... je vous laisse deviner la suite.

Et évidemment, les hommes sont dominants : les céréales pour hommes, ce sont de vrais céréales... Je n'ai pas retrouvé la pub télé, et c'est bien dommage : on y entend une voix bien virile nous dire "alors, c'est pas extra ça, comme pépite ?" et une voix féminine s'extasier. La métaphore sexuelle est à peine voilée. Et voilà : les femmes doivent s'extasier devant la puissance de la céréale pour l'homme.

Voilà comment on entretient les différences de genre, aussi pesante pour les femmes, renvoyées à des comportements dévalorisés, que pour les hommes, obligés de toujours rester "virils"...

Laissons le mot de la fin à un spécialiste des céréales :



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Que juge-t-on chez une élève voilée ?

Le Figaro publie aujourd'hui un article consacrée aux candidates au baccalauréat qui se présenteraient voilées, et évidemment aux questions juridiques sinon politiques que cela soulève. On peut y lire cette réaction d'une enseignante de français à propos de la directive de l'académie d'Amiens qui précise que ces dites candidates sont autorisées à se présenter à l'examen tête couverte :

De quoi agacer l'enseignante qui estime que «cette directive de l'académie d'Amiens va à l'encontre de l'oral de français pour lequel l'expression et l'engagement physique du candidat sont très importants». Si le cas se présentait, l'enseignante l'assure, elle refuserait d'entendre le candidat : «On ne peut pas refuser le voile dans le cadre de l'enseignement tout au long de l'année scolaire et l'autoriser lors du passage du baccalauréat. Pour moi, c'est hypocrite», s'insurge-t-elle.

A la lecture de ce passage, je n'ai pu m'empêcher de penser à Bourdieu. Comme on le sait, celui-ci a beaucoup écrit sur l'école. Une des questions clefs de son travail est la suivante : sur quoi l'école juge-t-elle les élèves ? Est-ce sur des connaissances et des compétences scolaires, acquises par le travail en classe, ou est-ce sur d'autres connaissances et d'autres compétences, dont l'acquisition seraient plus aisés à certains qu'à d'autres ?

On connaît la réponse de Bourdieu : l'école juge en fait les enfants sur la base d'un habitus, c'est-à-dire, pour le dire vite, d'un ensemble de dispositions socialement acquises génératrices de comportements. L'école, c'est-à-dire en priorité les enseignants, s'attend à ce que les élèves aient un habitus "bourgeois" : adhésion à la culture légitime sur laquelle s'appuie l'école, aisance à l'oral, etc. Or, l'école n'enseigne pas cela, ce qui conduit à l'exclusion "naturelle" des élèves qui n'ont pas eu la chance de l'obtenir par leur famille. Combien de fois, dans des conseils de classes, entend-t-on des enseignants critiquer un élève en le disant trop "scolaire" - ce qui est un euphémisme pour dire qu'il bosse dur mais qu'il ne peut pas grand chose... C'est pourtant, si l'on est logique, exclusivement suivant des critères "scolaires" que l'on devrait juger un élève. Pour tout ce qui n'est pas scolaire, les élèves ne sont tout simplement pas à égalité.

La remarque de ma collègue cité plus haut pose la même question : lors d'un oral de français, va-t-on juger l'élève sur ses connaissances scolaires, la compréhension des textes, ses capacités d'analyse, etc. ou va-t-on également tenir compte de choses qui ne relèvent pas de l'enseignement normalement dispensé à un élève ? Par exemple, ses choix religieux ou vestimentaires...

La question n'est pas triviale et ne se limite pas à la seule question des examens. Tout au long de l'année, les enseignants rendent des jugements sur les élèves. Il est extrèmement difficile de s'en tenir aux seuls critères scolaires. On dérive rapidement sur la prise en compte, parfois à la limite inconsciente, de toutes sortes d'autres choses qui n'ont pas grand chose à voir avec notre mission - à commencer par le genre bien sûr, plus grand classique, puisqu'à résultat égal, on ne jugera pas forcément qu'une fille et un garçon ont le même niveau.

Alors que faire pour que l'école gagne un peu en justice sur ce plan-là ? Certains diront peut-être qu'il faut éliminer au maximum les distinctions apparentes entre les élèves, comme par exemple ce qu'ils peuvent avoir sur la tête et qui en dit peut-être trop au professeur par rapport à ce qu'il a besoin de savoir. Mais on ne pourra certainement pas tout faire disparaître, et particulièrement ce qui est le plus discriminant - les dispositions acquises, le fameux habitus. Alors c'est peut-être en diffusant au mieux auprès des enseignants les apports de la sociologie de l'éducation en la matière que l'on pèsera peut-être sur leurs pratiques. Lorsque j'étais à l'IUFM, beaucoup de formateurs "transversaux" - c'est-à-dire qui n'étaient pas forcément et même rarement des enseignants de SES à l'origine - aimaient à reconnaître l'apport de Bourdieu. Cinq minutes de discussion avec eux suffisaient à comprendre qu'il résumait celui-ci - sans l'avoir lu - à "il y a des inégalités des chances entre les élèves en fonction du milieu social". Je ne sais pas si c'est une situation générale. Toujours est-il qu'il est probable qu'il y ait là un gros manque dans la formation des enseignants...

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War minus the shooting plus the sexism

Il fallait bien que, par les temps qui courent, je consacre un billet à la coupe du monde. Il se dit quand même beaucoup de bêtises apologétiques dessus : grande fête, grande communion, union de tous, et autres blabla qui oscillent entre un fonctionnalisme dépassé - la coupe du monde, ça doit servir la société, forcément ! - et l'habituel déroulé des délires post-modernistes qui pensent que faire de la sociologie c'est écrire des trucs marrants sans sortir le nez dehors. Heureusement, le Global Sociology Blog a déjà fait cette partie du boulot : rappeler un peu ce qui se passe dans les coulisses de ce "grand évènement sportif". Mais je vais adresser une autre critique à ce grand moment de communion qui, paraît-il, exprimerait l'essence même de la démocratie : comme le suffrage "universel" de 1848, il oublie la moitié de l'humanité.


Voilà un point qui n'a visiblement pas été perçu par notre ami maffesolien, tout pris à son hommage populiste au ballon rond, et qui est tout simplement ignoré par la plupart des autres commentateurs : cette coupe du monde que l'on rêverait universelle est une coupe du monde masculine.

Oh, bien sûr, j'entends déjà les hordes de thuriféraires du ballon rond qui vont m'expliquer que je vis au moins au siècle passé, si ce n'est à la préhistoire, que désormais, et en France depuis le glorieux mois de Juillet de 1998 où un non moins glorieux crâne rasé et un admirable pied plein de crampons envoyèrent par trois fois un ballon au fond d'un filet jaune et vert, les femmes se sont - enfin ! - intéressées à cette saine activité, qu'il y a des femmes supporters, et que ça y est, après des siècles de sexisme forcené, le football s'est enfin ouvert au beau sexe. Et qu'en plus dans les autres pays, c'est comme ça de toute éternité, qu'il ne se trouve pas une brésilienne qui ne porte un string en dansant la samba et en hurlant son bonheur de voir sa bien-aimée équipe marquer but sur but, le tout dans le respect de l'adversaire bien entendu.

Il y aurait long à dire sur tout ce que le football peut charrier de caricatures nationales et sur comment cela rendrait bénéfique sa pleine marchandisation - après tout, si les équipes n'étaient plus nationales, on pourrait se concentrer sur ce qui est, paraît-il, l'essence du sport, les efforts et le dépassement de soi. Mais ce n'est pas le propos. Quand bien même les tribunes des stades seraient-elles remplies de femmes, jeunes et moins jeunes, éructant, sous des perruques improbables et des maquillages qui ne le sont pas moins, slogans et chansons à la gloire des petits hommes qui s'agitent tout en bas - et je ne suis pas sûr qu'elles soient déjà si nombreuses que cela -, quand bien même, donc, cette coupe du monde n'en finirait pas d'être sexiste.

Parce que pendant ce temps, sur le rectangle de gazon qui retient l'attention de tous, il n'y a que des mâles qui font joujous. Et pas seulement les joueurs. Les arbitres, les entraîneurs, les équipes de soins sont bien souvent exclusivement masculines. Je n'ai pas vérifié pour les photographes, mais ça ne m'étonnerait guère, et ça ne remettrait de toutes façons pas en cause mon propos.

Le football, comme de nombreux autres sports, demeure imperméable à la mixité. On sait que Georges Orwell décrivait le sport comme la guerre sans les balles ("War minus the shooting"). Entre temps, quelques armées dans le monde ont compris que ces dames n'étaient pas les fragiles êtres que l'on voulait qu'elles soient, et que ce n'est qu'une fantaisie bien peu plaisante de la langue si on dit que ceux qui ont du courage "ont des couilles" car il n'est nul besoin de ces attributs pour "servir son pays". Quelques armées, dont la nôtre. Je ne serais pas naïf au point de penser que tout se passe pour le mieux dans les casernes pour celles qui s'engagent, et qu'elles ne connaissent pas quelques formes d'humour typiquement militaire qui viennent ternir ce beau tableau. Il n'en reste pas moins que les choses bougent, et que c'est loin d'être le cas dans le sport.

On me dira peut-être qu'il suffirait de donner plus de place aux épreuves féminines. Il y aura une coupe du monde de football féminin en 2011, rien qu'un bon plan marketing bien placé ne saurait transformer en grand événement festif, plein de vuvuzelas et autres produits dérivés destinés à finir au fond d'un placard ou d'une poubelle. Outre le fait que je suis sceptique tant le Tour de France féminin a du mal à recruter quelque spectateur, il faut bien reconnaître que cela ne réglerait en rien le problème : on continuerait à dire au monde qu'hommes et femmes ne sont pas égaux et ne doivent jouer ensemble.

Certains haussent déjà les épaules, en se disant que je ne suis qu'un de ces égalitaristes à tout crin qui refuse de voir la réalité. Et qu'en plus, si je me la joue féministe, c'est sans doute que je dois être un "homme qui ne s'assume pas" selon l'expression de notre bon David Douillet - comprenez une "tapette". N'est-il pas évident qu'hommes et femmes n'ont pas les mêmes capacités sportives et que donc il faille qu'ils s'affrontent dans des catégories différentes ? N'est-ce pas après tout un moyen de protéger ces dames si fragiles de la force et de la puissance de ces messieurs ? Cette "mise en genre" n'est-elle pas tout ce qu'il y a de plus naturel ?

Et bien, non, justement, si on prend la peine d'y réfléchir dix secondes. Les hommes et les femmes n'auraient pas les mêmes qualités sportives ? C'est là une généralisation bien pratique si l'on veut faire croire que ces dames sont, en fait, "naturellement" des petits êtres fragiles incapables de se confronter à ces messieurs qui seraient, tout autant par "nature", des montagnes de muscles shootés à la testostérone. Le sport crée du genre là où il n'y en a pas : il institue les différences entre hommes et femmes, les légitime et les naturalise, plutôt qu'il ne s'appuie dessus.

Si le problème était vraiment dans les capacités physiques, pourquoi ne pas instituer des critères de capacités physiques justement plutôt que de s'intéresser à ce qui se passe dans le slip de tout un chacun ? Et dire, par exemple, que pour être footballeur professionnel et participer à cette fameuse coupe du monde, il faut mesurer tant, être capable de telle performance, être physiquement solide à hauteur de tant, quelque soit le sexe du joueur. Mon appartenance au soi-disant "sexe fort" ne suffit certainement pas à me donner quelque avantage que ce soit sur, disons, des joueuses de football professionnelles qui, je n'en doute pas une seconde, me mettrait une pâté monumentale à quelque sport que ce soit. Il est bien des hommes qui sont, lorsqu'on les confronte aux sportifs professionnels, aussi "fragiles" que les femmes. Et il y a des femmes qui auraient quelques leçons à donner au sexe "fort" en termes, justement, de forces physiques. Surtout si on les incitait, dès l'enfance, à jouer comme les autres et qu'on les accueillait dans les centres de formation afférents.

Cette réflexion nous montre que la division du sport en catégories féminines et masculines n'a rien de naturel. C'est le reliquat d'une histoire qui a toujours divisé l'humanité en deux, et attribué à un genre la fragilité et à l'autre la force, plutôt de considérer que celles-ci se répartissaient entre les individus quelque soit leur sexe. Cette grande fête populaire que l'on essaye de nous vendre est avant tout une fête de la masculinité : comme dans les guerres du passé, ce sont les hommes qui vont au combat et portent haut les couleurs nationales. Les femmes sont au mieux à l'arrière, à attendre leur retour - ou, comme le suggère une affaire récente, vendent leurs corps aux petits soldats en bleu... Et tout le monde du sport est complice. Une grande communion mondiale ? Bien sûr, mais que les femmes restent dans le fond de l'Eglise...

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Programme de SES de première : les réseaux à la place de la structure sociale ?

Le futur programme de Sciences économiques et sociales pour la classe de première vient juste d'être publié : vous pouvez le consulter ici, et les enseignants ont juste au 16 juin pour y réagir, faire leur commentaire qui, peut-être, comme pour le programme de seconde, déboucheront sur des transformations plus ou moins importantes. Je livre ici quelques commentaires et remarques à chaud : les changements apportés sont loin d'être mineurs, et il me faudra sans doute quelques jours pour les digérer. Pour l'instant, je suis plutôt mi-figue, mi-raisin.

Commençons par un constat simple ce programme va provoquer des remous, beaucoup de remous. En fait, il a même commencé hier, avant sa publication, avec la démission de Sylvain David, président de l'Apses, du groupe d'expert qui s'est chargé de le rédiger. Le communiqué publié par l'association évoque un programme qui "saborde une discipline qui a fait la preuve de son succès depuis plus de 40 ans" et affirment qu'elle mobilisera "tous les moyens" contre. Jugement lapidaire donc qui n'a, pour l'instant, pas fait l'objet de plus de développement, étant donné que le programme ne devait pas être dévoilé. Je suppose qu'une critique plus détaillée suivra dans les jours à venir.

On peut cependant facilement imaginer ce qui pose problème à l'Apses, et plus généralement à un certain nombre d'enseignants de SES. Le premier point, c'est la distinction implicite entre économie et sociologie. Philippe Watrelot évoque clairement ce point dans la revue de presse où il évoque ce nouveau programme. C'est un vieux serpent de mer des SES. Beaucoup de collègues sont attachés au "croisement" et refuse d'enseigner de la sociologie ou de l'économie, prétendant qu'ils enseignent toujours et tout le temps des "SES". Il devrait donc y avoir une forte opposition sur ce point.

Pour ma part, ce point ne me semble absolument pas problématique. Je ne vais pas me faire des amis en disant cela, mais je ne sais pas ce que ces collègues veulent dire par "faire des SES" qui serait - apparemment - quelque chose différent que d'enseigner l'économie et la sociologie au lycée. J'ai posé la question à un certain nombre des plus virulents sur la question sans jamais obtenir de réponse. Si j'écris cela, c'est parce que je crains que le débat sur ce programme porte essentiellement sur ce point, sur le retour à un programme qui nie formellement les différences entre les disciplines. Or les débats ne sont pas là : la distinction existe déjà de fait dans les programmes actuels, même si elle n'est pas explicite ; et, surtout, l'adoption de cette grille est infiniment moins importantes que les contenus effectifs.

Il faut aussi remarquer que le préambule de ce programme annonce que les croisements seront plus nombreux - peut-être la norme ? - en classe de terminale. Je ne pense pas que cela satisfasse mes collègues, mais il serait au moins nécessaire de réfléchir sur la démarche et sur l'articulation des deux années.

Deuxième point qui devrait poser quelques problèmes : la lourdeur du programme. Soyons clair : les programmes actuels sont déjà excessivement longs et lourds. Effectivement, à la première lecture, celui-ci n'arrange rien à l'affaire. Que les notions soient plus nombreuses n'est pas forcément un mal : dans l'ancien programme, beaucoup de notions nécessaires n'étaient pas explicitées, mais il fallait quand même les aborder pour que les élèves comprennent quelque chose, ce qui avait tendance à allourdir le programme. Des notions plus précises pourraient donc régler le problème. J'en doute, parce que l'encyclopédisme provient en partie de la peur des enseignants de ne pas préparer suffisamment leurs élèves à toutes les éventualités du bac, ce qui pousse à s'aligner sur les exigences les plus lourdes. Toujours est-il que certains points du programme semble effectivement trop long à traiter dans le temps imparti, notamment dans la partie économie où les chapitres sont nombreux.

Troisième point, corolaire du précédent : certains collègues trouveront - trouvent déjà, en fait, pour ce que j'en perçois des débats internes à notre profession - le niveau d'exigence trop élevé. La structuration du programme y est sans doute pour beaucoup : beaucoup de collègues sont attachés à la présentation par "objets-problèmes", où l'on aborde un grand objet - disons la monnaie - et où l'on va essayer plus ou moins d'en faire le tour en se centrant sur les aspects qui font problème. La présentation par discipline, en mettant l'accent sur les notions et mécanismes, rend les choses plus "austères". Il va sans doute falloir "customiser" tout ça pour le rendre un peu plus "fun", plus attrayant du point de vue des élèves. En fait, j'aurais tendance à penser que c'est surtout pour l'enseignant que les choses vont être plus exigeante.

Voilà les trois points qui, à mon avis, feront des remous dans les jours et semaines à venir au sein de la communauté enseignante. Le premier me semble un faux débat, les deux suivants me semblent appeler à une réflexion et à une discussion afin de proposer des améliorations constructives. Restent maintenant les points dont je crains qu'ils soient oubliés dans la bataille.

Premier point qui m'interpelle plus particulièrement, c'est - mes lecteurs s'en doutent - la place de la sociologie. Celle-ci occupe deux fois mois de place que l'économie : 45h de cours, contre 90h pour la "science lugubre". Il n'y avait certes pas de répartition égalitaire par le passé - c'est même à peu près le ratio de la classe de terminale. Mais le programme de première me semblait mieux équilibrer de ce point de vue. J'aurais espérer que ce nouveau programme soit l'occasion de donner plus de place aux analyses sociologiques. Ce n'est pas le cas pour l'instant. Peut-être le programme de terminale, si, effectivement, il fait plus de place aux "objets communs", donnera-t-il enfin la place qu'elle mérite à la sociologie. Mais il est dommage de perdre des chapitres comme celui consacré à la culture, qui permettait d'introduire une relativisation des sociétés, et par là d'approcher un peu plus ce qu'est une approche scientifique, qui s'abstient de juger pour pouvoir mieux comprendre.

Deuxième point, qui donne ce titre à ce billet : mon étonnement de voir la structure sociale remplacer par... l'analyse de réseaux. Soyons clair : l'analyse de réseaux, c'est très bien, c'est une sociologie très intéressante, très heuristique, et que j'ai d'ailleurs souvent mise en oeuvre sur ce blog. Mais deux problèmes se pose dans ce programme. Premièrement, le chapitre qui évoque précisément les réseaux sociaux ne semble pas les considérer comme un mode particulier d'analyse du social, mais comme un objet particulier : "On montrera que les réseaux sociaux constituent une forme spécifique de coordination entre acteurs et de sociabilité (réseaux internet, associations d’anciens élèves, etc.)". Or, les réseaux en sociologie sont un outil théorique qui permet d'analyser toutes les relations sociales, et non pas spécialement celles des "réseaux sociaux" façon facebook ou linkedin. Et ce d'autant plus que le programme fait une référence assez précise à Granovetter, en citant "la force des liens faibles", qui, à ma connaissance, n'a jamais rien écrit sur Internet.

Deuxième problème : les réseaux interviennent dans le cadre d'un thème plus général sur les "groupes sociaux". Et rien dans ce point n'évoque les classes sociales ou la structure sociale dans ses différentes dimensions. Je trouve cela extrèmement problématique parce qu'il s'agit précisément d'outils de base de l'approche sociologique, particulièrement si l'on veut parler des groupes et des groupes d'appartenance. Les introductions à la sociologie américaine - un genre d'ouvrage dont je suis particulièrement friand - font toutes références au tryptique "class, race, gender" (classe, race, genre). Il serait absolument nécessaire d'intégrer cela pour les jeunes français. C'est une dimension essentielle de la pensée sociologique. Peut-être est-il prévu que le thème de la structure sociale refasse son apparition en terminale. Mais il me semble que si l'on veut, comme l'affiche le programme de première, donner les outils élémentaires aux élèves à la fois pour aborder les disciplines et comprendre le monde, alors c'est à ce moment-là qu'il faut le faire.

Voilà pour mes réactions au programme à la première lecture. Elles mériteraient sans doute d'être détaillée. Le bilan est pour l'instant très ambivalent. Effectivement, le programme semble très exigeant, a priori très difficile. Mais il a aussi le mérite de clarifier un peu ce qu'il faut faire. Le risque est que les protestations se centrent plus sur des aspects secondaires - comme la séparation économie/sociologie - et oublie trop facilement les aspects essentiels : l'équilibre et les contenus. La meilleure chose à faire est de prendre au sérieux le projet de ce programme - donner aux élèves les outils essentiels de l'économie, de la sociologie et de la science politique pour comprendre le monde - et d'essayer de voir si ce projet est ou non réalisé. Il y a, de ce point de vue, des améliorations à proposer, et un débat serein à avoir.

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You say you want a revolution, Well you know...

Par le biais du blog Naked Capitalism, j'apprends que l'historien Simon Schama prédit la révolution en Europe et aux Etats-Unis si les coûts de la crise ne sont pas justement répartis entre les différents groupes sociaux. Yves Smith lui emboîte le pas, soulignant que les fortes inégalités et le "délitement du lien social" aux Etats-Unis promettent aussi leur lot de révoltes. Dans le cas de la France, il y a de bonnes raisons de penser que ce n'est pas une révolution qu'il faut attendre, mais quelque chose d'encore moins réjouissant, et qui rend encore plus pressant d'écouter Schama.

Pour ce que l'on peut en lire sur blog sus-nommé - l'article original est payant, Schama fait plus ou moins référence à la théorie de la frustration relative, développée par Ted Gurr (Why Men Rebel, 1970). En un mot, les individus ont d'autant plus de chances de se lancer dans une entreprise révolutionnaire, ont d'autant plus de chances de se rebeller sous diverses de formes, lorsqu'ils se trouvent dans une situation de frustration relative, c'est-à-dire qu'ils se trouvent dans une position inférieure à celle à laquelle ils estiment avoir droit.

Le terme de frustration relative est très important : il signifie l'importance des perceptions, comme le souligne Schama. Ce n'est pas tant la position objective des individus qui compte que la comparaison entre ce à quoi ils estiment avoir droit et ce qu'ils ont. Ainsi, si, dans une période d'amélioration générale de la situation d'un groupe, un petit événement vient ralentir cette amélioration sans opérer un total retour en arrière, alors la frustration relative sera plus forte et le passage à l'action d'autant plus probable. C'est plus ou moins ce qui s'est passé lors de la Révolution Française : la situation de la bourgeoisie s'améliorait tendanciellement, et il a suffit d'une petite crise économique pour mettre le feu aux poudres.

Qu'en est-il pour la France ? Depuis maintenant une longue période, les Français font face à des difficultés économiques importantes, que seule une petite embellie entre 1997 et 2001 est venue nuancer. A chaque fois d'une enquête vient s'intéresser à la perception de l'avenir, il apparaît que les Français sont parmi les plus pessimistes. On pourrait penser à priori que cette situation est propice à la mobilisation et à l'entrée en lutte. C'est en fait plus probablement l'inverse. La récurrence de cette situation amène plus à l'indolence politique qu'à l'effervescence révolutionnaire. De ce fait, la crise ne vient pas briser une tendance à l'amélioration de la situation, et les chances qu'elle débouche sur une mobilisation large sont d'autant plus faibles.

Pourtant, pourrait-on penser, son taux de chômage structurellement élevé devrait faire de la France une bonne candidate au changement radical, tant le nombre de "déçus du système" est important. Ce n'est en rien évident. On peut se souvenir ici de l'impressionnante analyse du chômage menée par Paul Lazarsfeld et son équipe, dans Les chômeurs de Marienthal (1932). Par une enquête d'une rare minutie menée dans un village autrichien frappé de plein fouet par une autre grande crise économique, les auteurs montraient que la première conséquence du chômage résidait dans la façon dont celui déstructure toutes les activités et, partant, toute la communauté. Les activités collectives - l'école, les associations, les fêtes jadis organisées par l'école - se réduisent, les chômeurs s'avèrent même incapable de donner un compte-rendu de leurs activités alors qu'elles étaient précédemment nombreuses et bien rythmées. Les activités militantes, en particulier, sont abandonnées. Les chômeurs semblent plus frappés d'apathie que de fièvre révolutionnaire.

A la fin de son ouvrage, Lazarsfeld s'avour cependant incapable de prédire ce que deviendra Marienthal : si la situation perdure, l'activité militante pourra-t-elle revenir ? Il n'en reste pas moins qu'il est difficile de dire que la révolte est la conséquence logique du chômage et de la pauvreté.

La désorganisation qu'entraîne de telles situations, et qui peut être une conséquence très marquées des crises économiques contemporaines sur les groupes les plus fragiles - ceux qui vivent déjà dans des situations précaires - peut cependant avoir d'autres effets. Deux analyses peuvent être ici utiles. Premièrement, celle d'Oberschall : celui-ci met l'accent sur les liens qui existent entre les groupes et les centres de pouvoir. On déplace ainsi l'analyse vers la forme que peuvent prendre les mobilisations. Moins un groupe a accès aux centres du pouvoir pour faire entendre ses revendications, plus il a des chances de recourir à des formes violentes de mobilisation.

Deuxième analyse d'importance : celle de Charles Tilly. Celui-ci distingue deux caractéristiques des groupes : la netness et la catness. La netness correspond au "réseau" (net) des relations entre individus, c'est-à-dire aux liens d'interconnaissance et à la sociabilité. La catness correspond aux identités objectives où sont placées les individus (category). Un groupe est d'autant plus apte à se mobiliser que sa catnet est forte, c'est-à-dire qu'il y a correspondance entre catness et netness.

Qu'est-ce que la crise vient faire là dedans ? Il y a de fortes chances qu'elle vienne réduire cette catnet : les individus au chômage ou en difficulté ne se conçoivent pas forcément comme une seule catégorie, et sont retirés à leurs anciennes identités ; leurs réseaux relationnels ne recouvrent certainement pas cette dite catégorie, surtout s'ils gardent espoir d'en sortir. Il devient difficile pour tous les acteurs désireux de construire une mobilisation organisée et dirigée vers un but précis de guider quelque chose qui ressemble à un mouvement social. Si la catness est forte, c'est-à-dire si les individus peuvent se trouver durablement assignés à certaines identités - par exemple par une ségrégation urbaine forte - alors la mobilisation a plus de chances de prendre des formes violentes. C'est ce qui s'est passé pour les "banlieues" : les réseaux d'interconnaissances (netnet), limité au quartier, ne correspondent pas à la catégorie globale, ce qui rend difficile une mobilisation globale et organisée de la jeunesse populaire.

Au final, une révolution est-elle à attendre ? Non, il ne semble pas. Des explosions ponctuelles de colère et de violence, éventuellement un rejet politique assez fort - l'ombre du 21 avril est toujours dans le coin - seraient des symptômes beaucoup plus probables. Cela ne rend l'avertissement de Schama que plus inquiétant : la répartition du "poids" de la crise est une question qui devra être traité avec le plus de justice possible...

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