Journée de la jupe vs. Sexualisation des femmes : un mauvais happening ?

Pour ce que j'en ai compris, le jeudi 25 novembre 2010 était la journée de la jupe. Initiative lancée à l'échelle d'un lycée, reprise et popularisée par un film que je n'ai pas eu le courage d'aller voir (désolé, mais Adjani m'insupporte par avance), le principe en est simple : on invite les femmes à mettre une jupe pour protester contre les comportements sexistes. Sympathie médiatique immédiate, soutenue par Ni putes, Ni soumises, association qui avait elle aussi bénéficié d'un prompt adoubement politique et médiatique, ce happening a finalement plutôt éclipsé la question des violences faites aux femmes à laquelle cette journée était censé sensibiliser tout un chacun. Peut-être était-ce un mauvais choix : moins que le fond, c'est la forme du message qu'il faut interroger.

En usant de ce qui n'est finalement qu'un joli happening politique - d'autant plus réussi qu'il peut faire couler beaucoup d'encre sans avoir à être particulièrement suivi sur le terrain (ce billet en est la preuve...) - les instigateurs de cette "journée de la jupe" ont fait bien plus que de simplement appeler l'attention des médias sur la question des violences faites aux femmes : ils ont contribué à construire cette question dans un sens particulier. Si on suit cette mobilisation, les problèmes que rencontreraient les femmes aujourd'hui se ramèneraient essentiellement au fait de ne pouvoir s'afficher comme des femmes dans l'espace public sans souffrir de violences diverses.

Soyons clair : je ne vais pas contester que de tels violences existent (un témoignage d'un blog que je suis tiens), je ne vais pas contester que des femmes en souffrent, je ne vais même pas discuter l'idée qu'il s'agit effectivement de violences - parce que ça en est. Je vais me contenter de dire que ce problème est mal analysé, parce qu'il n'est pas pris à la racine.

En centrant le débat sur le port de la jupe, pris comme un "acte militant", on nous présente les choses comme si le problème central était celui du dévoilement du corps de la femme. La revendication centrale serait, pour les femmes, de pouvoir afficher leurs corps. Il s'agit bien de l'afficher : on ne discute pas simplement de questions de confort, certains ayant souligné qu'il y avait quand même quelque chose d'ironique d'organiser ainsi une journée de la jupe fin novembre. Le problème, ce serait ceux qui veulent cacher le corps des femmes.

Mais si les femmes montrent leurs corps en portant une jupe, sont-elles pour autant libres ou libérées ? Qu'on veuille le cacher ou au contraire l'exhiber, le corps des femmes est dans les deux cas perçus de la même façon : comme sexualisé. Je dis bien "sexualisé" et pas "sexué", c'est-à-dire non pas doté d'un sexe identifié, mais objet de désir sexuel. Si certains veulent cacher ces corps, c'est justement parce qu'ils sont pensés comme sexuels. S'ils sont montrés comme tels, alors on ne règle pas le problème, on ne fait que l'accentuer. Or porter une jupe ne peut pas prétendre constituer un acte politique de "de-sexualisation" suffisant.

Qu'on me comprenne bien : je ne suis pas en train de dire que les femmes ne doivent pas porter des jupes, encore moins que celles qui le font "méritent" de quelque façon les pressions et remarques désagréables qui peuvent leur être adressé. Simplement le problème n'est pas dans le vêtement mais dans le regard que l'on porte - il est d'ailleurs intéressant de noter que l'on porte un vêtement tandis que l'on supporte un regard... Il ne s'agit pas non plus de dire que les femmes ne doivent jamais être "sexy". Simplement qu'elles n'ont pas forcément à l'être tout le temps - par exemple pas sur leur lieu de travail - ni par n'importe qui - par exemple par un inconnu dans la rue. Comme les hommes en fait, qui n'ont pas forcément envie d'être perçus sans cesse comme des objets de désir.

On me dira sans doute que le but de cette journée de la jupe est justement de revendiquer, pour les femmes, le droit à porter une jupe sans être l'objet de regards et de comportements lubriques. Mais, comme le dirait l'autre, "le contexte est plus fort que le concept". Ce happening n'arrive pas n'importe quand. Avant lui, il y a eu le "scandale des tournantes", il y a eu la médiatisation de plusieurs affaires de violence sexistes dans les banlieues relayés avec un traitement pas toujours exempt de critiques par les médias, il y a toute l'action de Ni Putes, Ni Soumises qui a consisté à cantonner la question du féminisme aux banlieues, il y a eu toute la vague de critiques vis-à-vis de l'Islam. Tout cela pèse sur le sens qui sera donné et retenu à cette journée. Dans un tel contexte, celle-ci ne peut que contribuer à dire que le problème essentiel du féminisme est celui des banlieues et de l'Islam, et dans celui de la liberté sexuelle des femmes. La jupe contre la burqa, la sexualité libre comme l'abstinence forcée et la virginité avant le mariage : c'est ainsi qu'a été construit le problème en France.

Et dans ce contexte-là, la journée de la jupe a peu de chance d'être comprise comme une revendication de de-sexualisation du regard portée sur la femme. Au contraire, tout ce qui a précédé a consisté à essayer d'abandonner cette question de la sexualisation des corps des femmes, à la retirer de l'agenda politique du féminisme de masse.

On pourrait penser que c'est parce que cette question est plus difficile, plus complexe et moins apte à mobiliser. C'est simplement faux. Les féministes américaines - qui entretiennent, semble-t-il, un lien beaucoup plus fort avec les sciences sociales que les françaises, ce qui explique sans doute beaucoup de choses - se mobilisent fortement sur cette question de la sexualisation du corps des femmes et même des petites filles. J'avais déjà évoqué cette question à propos des costumes d'Halloween. On peut aussi regarder cette vidéo, assez frappante :



On voit là un problème construit de façon tout à fait différente. La question des souffrances quotidiennes des femmes n'est pas rejetée aux marges de la société, à ses seules banlieues et ghettos ou à ses seules minorités, elle est au contraire placée dans son cœur et dans un spectre plus large de ses activités. Il ne s'agit pas de se limiter à l'activité de groupuscules mal identifiés et éventuellement fantasmés, mais de poser la question d'une responsabilité collective globale. Et surtout il n'est pas tant question d'un bout de vêtement que du regard que l'on porte sur les femmes et des modèles, de tous les modèles, qu'on leur donne et qu'on leur impose.

Cette sexualisation des femmes et des filles est-elle moins forte en France qu'aux Etats-Unis pour qu'elle mobilise moins les militant-e-s et les politiques ? Chaque fois que je tombe sur les clips des grandes chaînes musicales ou sur n'importe quelle émission de Mtv, chaque fois que je feuillette un magazine féminin ou que je vois les couvertures des magazines masculins, chaque fois que j'entends certaines conversations de mes élèves, je ne peux m'empêcher de penser que le problème est bien là, chez nous. Et plutôt que d'essayer de tout expliquer par l'Islam, il faudrait peut-être que l'on se penche sur l'image des femmes dans tous les contextes.

Et est-il difficile d'inventer des happenings efficaces sur ce thème-là ? Est-il moins fédérateur que celui de la jupe ? On peut également en douter quand on voit la puissance suggestive de cette simple vidéo.

Mais le contraste avec ce qui se fait en France est sans doute le plus saisissant. Nous avons "spécialisé" la question du féminisme aux banlieues et à la religion, et nous faisons de plus en plus souvent l'économie de la critique de la télévision, de la musique, de la publicité - la récente relance de Sardou d'une chanson que, par un étonnant miracle, il est parvenu à rendre encore plus sexiste que l'original n'a pas soulevé autant d'émoi que cela aurait pu (dû ?). Peut-être parce que nous considérons cela comme acquis ou comme trop évident. Mais même les comportements sexistes que l'on dénonce à grands cris dans les banlieues ont sans doute quelque chose à voir avec cela. Les émissions de télé-réalité fournissent des modèles dévastateurs qui ne semble pas soulever plus de protestation que cela.

C'est tout le malheur de cette journée de la jupe : enfermer un peu plus la question de la libération des femmes dans un contexte particulier. Sans remettre en cause qu'il y ait un réel problème dans la stigmatisation des femmes qui portent des jupes dans certains contextes, on peut s'interroger sur le choix d'un tel happening qui ne prend pas le problème à la racine et en vient à éclipser, malheureusement, une grande partie de ce qui pourrait être le combat des femmes.
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Les Free Movers sont-ils free (et ont-ils tout compris) ?

Il y a quelques temps, Envoyé Spécial diffusait un reportage consacré aux "free movers" (on peut encore le voir ici). Kezako ? J'avoue l'avoir appris moi-même en regardant la chose. Les free movers, ce sont des étudiants qui iraient faire leurs études à l'étranger, en dehors du cadre de l'échange universitaire type "Erasmus". Penchons-nous sur ces parcours pour voir ce qu'ils nous disent de la mondialisation.

Dans "free movers", il y a free. Outre que ce soit là le nom d'une compagnie bien connus pour ses délais approximatifs et ses publicités qui ne le sont pas moins, ce terme veut dire, je ne l'apprendrais pas à mes lecteurs, "libre". Nos étudiants seraient donc libres de leurs mouvements puisqu'ils se placent à l'extérieur de la contrainte de l'échange universitaire. L'expression concentre à elle seule une bonne partie de la présentation classique des mobilités internationales : partir à l'étranger, ce serait faire preuve de liberté, ce serait saisir courageusement une opportunité bien meilleure qui se présenterait par delà les frontières, ce serait accomplir, en un mot, sa liberté.

Enfin, si vous êtes occidental, riche et, dans la mesure du possible, blanc. Si vous êtes africain ou latino ou chinois ou autre, partir à l'étranger, ce n'est plus du tout cela, c'est soit le résultat d'un poids incommensurable des contraintes sur vos frêles épaules - le poids de la pauvreté ou celui de l'Etat totalitaire - soit une tentative plus ou moins larvé d'envahissement.

Le reportage d'"Envoyé spécial" empruntait, comme on pouvait s'y attendre, beaucoup à la première présentation, plutôt héroïsée, des mobilités internationales. Même s'ils faisaient face à des "blocages" de la société française, que ce soit l'obligation de passer par la difficile épreuve de la classe préparatoire pour accéder à une école de commerce ou un numerus clausus beaucoup trop bas pour les professions médicales, les étudiants suivis par les journalistes étaient présentées comme des innovateurs ayant habilement trouvé une nouvelle solution. L'idée d'une grande liberté de mouvement est omniprésente : le monde s'ouvre à vous, aux audacieux d'en profiter.

Ce point est particulièrement visible dans le début du reportage où l'on suit les pas d'une jeune bachelière tout heureuse d'intégrer HEC Montréal. Les journalistes filment et reprennent à leur compte, et à celui de leurs spectateurs, ses différents émois : ohlala, nous avons des ordinateurs, on aurait pas ça en France, ohlala, on a des cours où l'on est pas 500 dans l'amphi, c'est impossible en France, oh mon dieu, on peut participer à des associations dans l'école et c'est valorisé par les employeurs, vous imaginez ça en France, bien sûr que non, les Français, ahahah... Parfois, je l'avoue, j'aimerais que certains journalistes fassent le boulot pour lequel ils sont payés. Parce que les écoles de commerce française, fort chères au demeurant, proposent des équipements informatiques à leurs étudiants et reçoivent des financements de la part d'entreprise, organisent des cours en petits groupes et encouragent plus que vivement leurs étudiants à participer à des associations et à tout le bazar. Ce dernier point est même au coeur de la stratégie pédagogique de HEC Paris (voir cet excellent article de quelqu'un qui a pris la peine d'y mettre les pieds).

Il est presque fatal, depuis que The Guardian a lancé la mode avec un article sur les Français débarquant en masse au Royaume-Uni, que toute la question des expatriés deviennent, d'une façon ou d'une autre, une comparaison cinglante entre la France et les pays anglo-saxons. Cela témoigne au moins d'un point important : nous accordons aujourd'hui, en France, une grande légitimité à ce qui vient de l'étranger, suivant le principe que l'herbe y est forcément plus verbe. En soi, rien de nouveau sous le soleil : il fut un tant où les enfants de l'aristocratie partaient faire de grands voyages dans toute l'Europe, et spécialement en Italie, pour parfaire leur formation de gentilhomme. Pratique toujours courante si l'on en croit Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ou Anne-Catherine Wagner. Ce point suggère une question à approfondir : on sait que le mouvement de mondialisation en lui-même est ancien (on peut le faire remonter au XIXème siècle au minimum, certains auteurs allant même plus loin dans le passé), qu'en est-il des pratiques que nous voyons aujourd'hui comme des nouveautés ? J'en parlerais sans doute une fois prochaine.

Ce premier départ décrit par le reportage prend sa logique dans la valeur prêté à l'expérience à l'étranger. Même si, comme le souligne justement le reportage, il peut y avoir quelques difficultés au retour, les anciens élèves d'HEC Montréal n'ayant peut être pas les mêmes possibilités que ceux d'HEC Paris (il aurait cependant été bon de comparer aussi avec des écoles de commerce plus modestes), ils disposent d'un point d'appui pour transformer leur parcours en "success story". Face à un employeur, plutôt que d'expliquer qu'ils ont fuit les deux années de classe préparatoire, ils pourront essayer de mettre en avant leur connaissance de l'étranger, leurs capacités d'adaptation, etc. déjà valorisées par leur interlocuteur.

Reste les deux autres parcours suivis : celui d'un étudiant vétérinaire et celui d'une étudiante en médecine (et de quelques autres de ses compères), le premier en Belgique, la seconde en Roumanie. Les deux sont partis pour contourner le numerus clausus, cette limitation du nombre d'inscrits dans leur discipline respective, en capitalisant sur l'équivalence des diplômes en Europe. Il est étonnant de voir combien ces "free movers" ont peu de liberté. Car pour l'un comme pour l'autre se pose ce même problème : celui du retour en France. Il en va de même d'ailleurs pour la jeune fille inscrite à HEC Montreal pour qui la question du retour se pose déjà alors qu'elle commence à peine ses études.

Il faut se poser cette question : dans quoi sont engagés ces "free movers" ? Dans quel type de carrière ? Si on considère le vétérinaire ou le médecin, la réponse est relativement simple : l'un comme l'autre sont engagés dans des carrières françaises. Bien que faisant une partie de leurs études à l'étranger, leur progression est guidé par un horizon français. Rester en Roumanie ? C'est difficilement envisageable. Il faudrait accepter d'être éloigné de sa famille et de ses proches. Il faudrait également accepter les conditions de vie et de rémunération roumaine. Il faudrait enfin s'acculturer relativement aux façons de faire roumaines. Rien de tout cela n'est impossible, mais voilà autant d'obstacles à la pleine liberté de nos "free movers". Il est notable que, dans le reportage, on voit des Français qui, en Roumanie, se fréquentent surtout entre eux. Comme ils envisagent de repartir à assez court terme, ils n'ont pas à chercher à tisser quelques liens avec des Roumains, ils n'ont pas à chercher à s'intégrer à ce pays. Ils restent donc libres de repartir, mais uniquement vers la France. Cela parce qu'ils n'ont jamais véritablement quitté ce pays. Et ce d'autant plus que le grand nombre d'étudiants français adoptant une telle stratégie leur permet de se mouvoir dans une "communauté française" relativement homogène.

Que décrivent alors ces parcours de "free movers" ? Certainement pas un rétrécissement du monde où les individus seraient devenus plus libres de circuler comme le voudrait certaines présentations de la mondialisation. Encore moins la formidable saga de quelques aventuriers partis chercher fortune par delà les mers. Plus simplement, on peut y voir des utilisations bien circonstanciées et limitées du départ vers l'étranger. Et qui doivent se rapporter, chacune à sa façon, à ce qui se passe en France : que ce soit par la légitimité accordée au "global" et au "mondial" ou à l'institutionnalisation de certaines pratiques - laisser les médecins français aller se former en Roumanie n'est jamais qu'un moyen de privatiser en douce les études de médecines sans avoir à remettre en cause les institutions françaises.

Il y a donc une contradiction flagrante dans le terme choisis pour désigner ces étudiants. D'une part, leur mobilité n'est pas si grande que cela. D'autre part, si effectivement ils se placent hors de l'échange universitaire classique, leurs parcours peuvent bel et bien être guidés par des considérations et des institutions nationales : ils demeurent alors des "Français à l'étranger", sans intention particulière de s'installer définitivement. Sans doute sont-ils plus proche de la figure du touriste, qui vient aujourd'hui pour partir demain, que de celle de l'étranger, qui vient aujourd'hui et restera demain pour reprendre une formule de Simmel. Et si le touriste étaient la figure centrale de la mondialisation ?
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Les blogs "girly" et le long combat des femmes

Hier s'est déroulé un évènement que vous avez peut-être manqué : le pink'n shoes day. Lancé par la blogueuse Thorn, il s'agissait pour les différent-e-s dessinateurs/trices blogueurs/gueuses de faire une note "girly" (on trouve une liste des participants avec lien à la fin de la note de Thorn). Mais c'est quoi une note "girly" ? Regardons ça sociologiquement.

Le terme "girly" en est venu à désigner, dans le petit monde des blogs BD, une catégorie bien particulière : il s'agit de blogs identifiés comme "féminins" et qui se centrent autour de certaines caractéristiques elles-mêmes désignées comme "féminines". Il y sera nécessairement question de chaussures, de fringues, de soldes, de mecs, de chats, etc. Le tout avec frivolité et un peu de bêtise. C'est en tout cas ce qui ressort on ne peut plus clairement des différents dessins réalisés à l'occasion de cette "journée spéciale".

Du coup, "girly", ce n'est pas franchement un compliment. Ca peut même être plutôt lourd à porter. Le blogueur Kek peut ainsi évoquer le fait qu'il lit ce genre de blog pour rigoler. De même, le dessinateur Boulet peut se moquer sans trop d'hésitations de type de blog. Dans les posts du jour, JiBé exprime très clairement les sentiments de haine que peut faire surgir ce style. Bref, le "girly", c'est un stigmate au sens de Goffman : une caractéristique qui permet de marquer le discrédit et dont on cherche à tout prix à se démarquer. Après les skyblogs, c'est sans doute le "genre" qui provoque le plus certainement ce genre de rejet par la moquerie critique.

Mais d'où viennent les blogs girlies ? La question est intéressante. Le terme s'est imposé lorsque le site blogbd.fr a en fait une de ses catégories de classement, depuis disparue : c'est sans doute à ce moment que le "style" fut formalisé et a pris, dans les esprits si ce n'est dans la pratique, sa forme définitive. Généralement, on peut y voir deux grandes "ancêtres" (même si elles ne sont pas si vieilles que ça) : Pénélope Bagieu et son blog "Ma vie est tout à fait fascinante" (signé d'abord Pénélope Jolicoeur) et Margaux Motin, illustratrice qui a publié depuis deux recueils de ses notes. Elles sont évoquées ici comme les "deux reines du genre" par un dessinateur qui voulait justement jouer sur les codes de celui-ci. De même, dans ce post de Boulet, elles sont évoquées comme des "starlettes" de la blogosphère. On retrouve là un stigmate typiquement féminin, attaché très tôt à la pratique du blog : la frivolité et le désir de "se montrer" que l'on prête généralement aux starlettes.

Pourtant, ces deux blogs répondent-ils à l'aspect hyper-féminisé auquel renvoie désormais l'expression "girly" - telle que celle-ci se donne à voir dans les parodies proposées lors de ce pink'n shoes day ? Pas vraiment. Certes, on y trouvera des histoires de fringues et de mecs, certes Pénélope Bagieu a pu parler de son chat, certes, elles peuvent évoquer des questions tout à fait féminines... Mais pas seulement. Au contraire, l'une comme l'autre peuvent également souligner à certains moment la distance qu'elles entretiennent avec le rôle féminin qui est le leur : Margaux Motin utilise un vocabulaire pas toujours très délicat ("alors, on est pas bien décontracté du gland là ?" ou encore "t'as vu ? j'ai réussi à placer 17 fois le mot bite"). Pénélope Bagieu a aussi souligné son côté grossier, et peut mettre en scène la façon dont elle passe d'un rôle à l'autre. Bref, le blog "girly" historique s'est construit sur une distance au rôle féminin traditionnel.

Plus précisément, ces deux blogs s'avèrent très modernes à leur façon. Certes, les deux jeunes femmes se mettent à certains moments en scène en tant que "femmes", à la recherche de la chaussure idéale ou attaché à la musique larmoyante de quand on souffre... Mais elles refusent également de n'être que cela. Elles veulent bien être des femmes, et traitées comme telles, mais pas tout le temps, pas par tout le monde, et pas n'importe comment. C'est ce que revendique très clairement Margaux Motin dans son dernier ouvrage La théorie de la contorsion. Celui-ci s'ouvre sur une mise en scène où elle explique qu'elle refuse d'être enfermé dans une case - et contredit par un dessin chacun des rôles qu'on veut lui coller, de "fiiiiiiiiille" à "fashinista acco aux godasses", en passant par "mère", "soldat" ou "parisienne branchée". La page suivante la représente sortant de la boîte dans laquelle on veut l'enfermer sous la forme d'une multitude d'elles-même avec des vêtements et des attitudes correspondants à tout ce qu'elle veut pouvoir être quand elle en a envie (ce dessin sert maintenant de bandeau à son site).

Bref ces blogs mettaient - et mettent toujours - en scène des femmes qui ne jouent leur rôle de femme que "tongue in cheek" comme disent les anglo-saxons : avec distance et humour, en sachant que c'est un rôle, sans trop s'y attacher et même en montrant ostensiblement que l'on n'est pas dupe. Avec une revendication en filigrane : être traitée comme une femme, d'accord, mais dans les relations intimes, ailleurs, dans les relations professionnelles, on ne veut pas forcément être considérée comme telle. Une belle et forte consciente de la nature du genre en d'autres termes, même si cela n'exclut pas la possibilité de continuer à critiquer les stéréotypes ainsi utilisés.

Au contraire, l'adjectif girly en est venu à désigner de façon péjorative des blogs qui mettent en scène des femmes qui n'ont aucune distance à leur rôle, qui y croient "à mort". Que s'est-il passé ? Comment le terme, déjà peu respectueux dans la mesure où infantilise les femmes ("girls" plutôt que "women"...), a-t-il pu connaître une telle évolution ? Il est en fait sans doute entré en résonance avec la forte dévalorisation de tout ce qui est labellisé comme féminin dans nos sociétés... Comme tout stigmate, celui-ci a eu tendance à venir définir l'ensemble de la personnalité de celui ou celle qui le porte : on a retenu de ces blogs que les aspects que l'on pouvait dévalorisé, à savoir principalement la frivolité. Et on a fait disparaître, dans les représentations, tout ce qu'ils pouvaient avoir de moderne et de revendicatif. Un blog "girly" est "girly"/féminin avant d'être autre chose et tout ce qui pourra y être dit ou fait sera interprété en fonction de ce label.

De quoi témoigne au final cette catégorie des blogs "girly" ? Essentiellement que le combat des femmes est loin d'être terminé. Qu'un homme fasse un blog où il parle de choses "masculines", et personne ne lui reprochera : Monsieur le Chien, en reprenant jusqu'à l'extrême (et c'est pour ça qu'on l'aime) tous les stéréotypes masculins (obsédés sexuels, passionné de foot, de jeux de rôle et de comics, un peu loser, etc.) fait un simple blog, pas un blog "boyish" ou "manly". Au contraire, son humour et sa façon de jouer avec le rôle est très bien compris. Qu'une femme fasse un blog, et elle aura à lutter contre le stigmate qu'on essaira de lui apposer, comme la blogueuse Laurel qui fut obligé de protester auprès de blogbd.fr parce qu'elle trouvait que son travail ne pouvait être labellisé "girly" du seul fait qu'elle soit une femme (elle aussi joue avec ses rôles, celui de mère par exemple)... Lorsqu'elle tentera de jouer avec son rôle de femme, on verra plus difficilement cela comme un jeu, et le risque sera plus fort qu'elle soit prise au premier degré. Bref, il va encore falloir du temps pour qu'être une femme cesse d'être un stigmate.
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La mentalité de marché est obsolète. Ou pas.

Au cœur des manifestations lycéennes et estudiantines dont je parlais il y a peu un slogan qui a tôt fait de hérisser le poil des gars de la paroisse à côté : "retarder l'âge de départ à la retraite, c'est mettre les jeunes au chômage". Les économistes s'irritent, arguant qu'il y a là une erreur classique : croire que le stock d'emploi est défini une bonne fois pour toute... On peut aussi prendre les choses différemment, et essayer de voir ce que révèle le succès de cet idée de l'économie telle qu'elle est vécue. Ce qui conduira à parler également de l'économie numérique...

Il revient à Karl Polanyi d'avoir souligné ce point fondamental : l'emprise du marché, avant d'être une emprise sur les choses, est une emprise sur les esprits. Une bonne partie de son travail consistera à défendre que "la mentalité de marché est obsolète" (titre d'un article de 1947, repris dans les Essais). Il soutient qu'est né au XIXème siècle une "société de marché", c'est-à-dire un système où le marché auto-régulateur a été placé au centre de la société au point de la déterminer tout entière plutôt que d'être déterminé par elle. C'est le fameux "désencastrement de l'économie hors du social" : dans un tel contexte, les hommes se pensent guidés par des motivations économiques et sont convaincus que les institutions qui sont les leurs découlent directement des l'économie. Ce "déterminisme économique" se retrouve d'ailleurs aussi bien dans la pensée libérale que dans la pensée marxiste.

Ce système a rencontré son destin au moment de la seconde Guerre Mondiale et, lorsque Polanyi écrit ses textes majeurs (dont La grande transformation, son chef-d'oeuvre de 1944), il pense assister à l'écroulement de ce système. Mais il reste inquiet : il est bien difficile de sortir de la "mentalité de marché", et les hommes continuent à penser comme dans la société du XIXème siècle. D'où son appel à nous débarrasser de ces oripeaux philosophiques qui nous font penser que le marché est naturel, que seules les motivations "économiques" sont réelles, ou que c'est l'économie qui mène le monde.

Revenons maintenant à nos lycéens et étudiants qui défilent le poing levé parce qu'ils pensent que le recul de l'âge de la retraite les condamne au chômage. Evidemment, les économistes peuvent rappeler que le stock d'emploi n'est pas donné par avance, de telle sorte qu'il suffirait de réduire le nombre de participants au marché du trvail pour voir baisser le chômage... Mais c'est bien ainsi que la plupart des gens voient le marché : comme une institution lointaine et mystérieuse qui fixe les conditions vie et l'ensemble société sans que l'on sache trop comment. Il semble bien que, dans les esprits tout au moins, le ré-encastrement du marché dans le social n'ait pas eu lieu. Nous continuons à prêter au marché une place extérieure à nous et à la volonté des hommes et à lui laisser déterminer très largement le monde dans lequel nous vivons. La crise économique n'a sans doute pas fait autre chose que de renforcer ce sentiment.

Tout cela ne serait peut-être pas si grave si le marché n'en étaient ainsi pris pour une institution allant de soi, naturelle. Car il n'est pas tant pris pour un Moloch extérieur contre lequel on pourrait éventuellement lutter, que comme une donnée objective que l'on ne peut même pas remettre en question tant elle va de soi. Un autre débat en témoigne : celui qui porte sur les droits de propriété à l'ère du numérique. Pour beaucoup, l'idée que le téléchargement soit assimilable à un vol ne pose pas de question : il s'agit bien de prendre quelque chose que l'on a pas payé. L'économiste qui avance qu'il y a une différence fondamentale dans le sens où si je vole un pain au chocolat, je prive son propriétaire de sa capacité à le manger tandis que si je télécharge une musique, je ne prive personne de l'écouter également, se fait régulièrement rabrouer. Il est difficile de penser qu'un autre système soit possible, qui se réfère à une des autres formes de coordination identifiées par Polanyi, comme la réciprocité ou la redistribution.

Ce point nous amène à souligner que le marché est beaucoup plus qu'un simple mécanisme d'échange : il est avant tout un principe de justice. C'est avec le marché que nous avons dans la tête que nous évaluons les choses, les biens et les personnes. Le débat sur les retraites, une fois de plus, en témoigne. Il nous est difficile de pouvoir penser le travail comme autre chose qu'une marchandise qu'il faudrait répartir et utiliser au mieux. Obsolète, la mentalité de marché ? Il semble bien que non. Et ce n'est pas forcément une bonne nouvelle.
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Les jeunes sont dans la rue parce qu'ils sont à l'école

Les jeunes - comprenez les lycéens et les étudiants - rejoignent peu à peu le mouvement de protestation contre la réforme des retraites, et cela inquiète apparemment tant les différents médias que le gouvernement. Peut-être ces derniers ont-ils lu cet ancien billet précisant que, plus que le nombre de protestataires, c'est la variété de ceux-ci qui fait leur force ? Toujours est-il que les accusations de "manipulation" de la jeunesse refont florès. Il faudrait pourtant se pencher plus sérieusement sur les causes de la récurrence des humeurs protestataires chez les lycéens et les étudiants.

Les manifestations de lycéens et d'étudiants sont, en France, un phénomène plus que récurrent : j'ai moi-même battu le pavé dans mon jeune temps (ah, you have to be there comme disent les Français qui se la jouent anglophones), et c'était déjà une longue tradition. Les différentes réformes de l'éducation nationale, que ce soit Haby, Allègre, Darcos, Châtel ou autre, les dispositions relatives à l'entrée dans la vie active comme le CPE, ou des questions politiques plus générales, du 21 avril 2002 à l'actuelle réforme des retraites : la jeunesse ne manque pas de raison de descendre dans la rue. Comme on peut le voir, celles-ci sont loin de se limiter aux questions qui "touchent" directement les jeunes citoyens, et ces manifestations rythment la vie politique française presque aussi sûrement que les élections présidentielles.

La récurrence du phénomène implique la récurrence des explications, lesquelles jouent généralement le rôle d'armes de légitimation ou de délégitimation des mouvements en question. Classiquement, le gouvernement accuse ses adversaires de "manipuler" la fraîche jeunesse. Argument qui ne cesse de me fasciner puisque, généralement, il est professé par ceux qui déplorent que les enseignants n'aient plus aucune autorité sur les gamins : apparemment, ils ne nous écoutent plus, sauf quand il s'agit de manifester. De l'autre côté, ces manifestations ne sont pas seulement accueillies avec bienveillance parce qu'elles soutiennent des idées populaires, mais aussi parce que l'on a l'impression qu'il "faut bien que jeunesse se passe". L'explication par les "hormones" n'est jamais loin, et la condescendance envers les jeunes est toujours au coin de la rue : "ah, folle jeunesse...".

Une explication beaucoup plus puissante consiste à regarder ce que les conditions de vie et d'existence des jeunes peut nous apprendre sur les origines de ces mouvements. Pour cela, il n'est pas inintéressant de regarder comment les choses se passent ailleurs, y compris dans un pays qui ne connaît pas des épisodes protestataires à un rythme aussi régulier.

Dans son ouvrage Freaks, Geeks and Cool Kids (2004), Murray Milner Jr. cherche à comprendre les origines de ce qu'il appelle le "système de caste" des high schools américaines. Ceux-ci sont en effet structurés par des groupes de statut bien marqués et hiérarchisés : on est "cool" ou on est un "geek" ou un "freak", d'autres statuts s'intercalant entre ces différents extrêmes. En un mot, comme en témoigne de nombreux films et séries qui euphémisent plus ou moins la violence symbolique inhérente à ce système (cette vidéo est assez intéressante de ce point de vue), les jeunes américains forment une société particulière avec ses dominants et ses dominés.

Pourquoi ce système existe-t-il ? Milner présente sa thèse dans les premières pages du livre. Elle est assez simple mais très intéressante : ce serait une conséquence logique de la façon dont la société, i.e. les adultes, gèrent les jeunes. Ces derniers disposent en effet d'un pouvoir extrèmement limité : ils ne décident pas de leur emploi du temps puisqu'on leur impose de participer à une activité - l'école - sans leur demander leur avis (même si "c'est pour leur bien") ; dans ce cadre, ils suivent des cours dont ils ne voient pas l'intérêt immédiat et dont ils ne perçoivent pas forcément la raison d'être ; ils sont soumis à toutes sortes d'épreuves, des examens jusqu'aux conditions d'entrée sur le marché du travail, sur lesquelles ils n'ont pratiquement aucune capacité d'action. Que leur reste-t-il comme marge de manœuvre ? Pas grand chose : les pratiques culturelles, le look, la musique, etc. Le développement d'une "culture jeune" qui rompt avec les attentes "normales" vis-à-vis des élèves et des étudiants, phénomène que Dominique Pasquier a brillamment étudié en France, serait donc le résultat de l'emprise scolaire qui pèsent sur eux : c'est là un moyen pour ces derniers de manifester de leur liberté et de leur autonomie, de se construire une identité propre et non imposée de l'extérieur. En témoigne, de l'autre côté de l'Atlantique, la délégitimation progressive des figures les plus "scolaires" comme le capitaine de l'équipe de foot et la chef des cheerleaders, et de ce côté, l'extension de la culture populaire dans toutes les strates de la société.

Mais ne pourrait-on pas penser qu'en France, ce même phénomène - l'emprise de la forme scolaire sur la jeunesse - a des conséquences sensiblement différentes ? Il est possible que la récurrence des manifestations lycéennes et étudiantes trouve là une partie de son explication. Aller battre le pavé, c'est un moyen pour les jeunes de "reprendre la main" sur leur propre vie, de s'extraire, quelques heures durant, d'une institution où leur pouvoir est extrêmement limité pour faire preuve de leur indépendance, de leur liberté et de leur autonomie. On me dira sans doute que certains en profitent pour aller traîner dans les cafés... Justement : ils ne restent pas chez eux, ils vont occuper des espaces publics où ils peuvent se sentir "grands", "adultes", où ils peuvent, autrement dit, avoir un certain pouvoir. Autrement dit, si les jeunes sont (régulièrement) dans la rue, c'est parce qu'ils sont (la plupart du temps) à l'école.

Mais pourquoi les mêmes causes ne produisent-elles pas les mêmes effets que ceux étudiés par Milner ? Si un système de caste est également présent dans les lycéens français, et peut se manifester avec une violence comparable (j'en suis, malheureusement, régulièrement témoin), il semble a priori moins profondément structurant que ce qu'il peut en être aux Etats-Unis. La tentation est grande, dès lors, de pencher vers une explication plus ou moins culturaliste (surtout que c'est à la mode en ce moment) : la "culture française" serait plus disposée à l'expression protestataire et les jeunes ne feraient que s'y conformer.

Si cela n'est pas à exclure - et il faudrait notamment s'intéresser à la transmission d'un "savoir manifester" dans les familles - il semble cependant que l'on puisse approfondir un peu la réflexion sur la position sociale des jeunes. Céline Van de Velde soutient, à la suite d'une solide enquête, que la position des jeunes Français est caractérisée par le fait que ceux-ci se trouvent dans une société "à statut", où les études et les premiers pas dans la vie active détermine très fortement l'ensemble de la vie à venir des individus (Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe 2008). Dès lors, les jeunes sont sommés de "se placer", c'est-à-dire de trouver le plus vite possible une place à tenir dans la société : la pression sur les études est particulièrement forte, les choix effectués et les réussites obtenus ou les échecs subis étant ressentis comme définitifs et irréversibles. Pour les élèves issus des classes moyennes, plus ou moins déstabilisées par les évolutions économiques des dernières décennies, une subversion complète de l'ordre scolaire est donc difficile à assumer. Mais parallèlement, Van de Velde souligne que les mêmes jeunes sont incités à rechercher "l'épanouissement personnel", ce, je pense, tant par les médias que par leurs enseignants (on leur sérine ce refrain assez régulièrement). Les voilà donc pris dans une tension assez forte entre la nécessité de se placer et le désir de se réaliser, entre les contraintes d'une structure et la sommation à s'en extraire. Les manifestations régulières peuvent être considérés, au-delà des causes "accidentelles" qui les motivent - comme le produit de cette position structurelle.

Voilà donc une explication de la tendance "conflictuelle" d'une partie de la jeunesse française. Le même cadre n'est pas forcément inutile pour essayer de comprendre d'autres manifestations juveniles, comme les non moins récurrentes "émeutes de banlieue". Même si celles-ci présentent des spécificités remarquables, elles partagent avec les autres formes de protestations juvéniles le fait qu'elles expriment une volonté de prise de contrôle de la part d'un groupe privé de pouvoir, même si cette prise de contrôle n'emprunte ni les mêmes voies (la manifestation "en ordre" vs. la violence sauvage), ni les mêmes objectifs (l'agenda politique vs. le territoire). Il n'est donc pas à exclure qu'il y ait du conflit de générations dans ce à quoi l'on assiste aussi régulièrement...
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L'art contemporain et le kilt écossais : à propos de Murakami à Versailles

Visite au musée d'Orsay : j'y croise une jeune fille portant un de ces T-shirt à l'effigie de Kurt Cobain qui sont tellement mal faits que Kundera en couvrirait des pages et des pages sur le kitsch. La rencontre des débuts de l'abstraction et de cette horreur figurative est presque une œuvre d'art en soi. Évidemment, je pense immédiatement à la polémique autour de Murakami et Versailles. Et au fait qu'un bout de tissu pourrait également nous permettre d'y voir plus clair : un kilt écossais plus précisément. Autrement dit, "l'invention de la tradition".

L'art contemporain a de grandes vertus sociologiques. Tout d'abord, parce qu'en rompant radicalement avec les conceptions les plus courantes de ce qu'est l'Art, en jouant perpétuellement avec ces définitions et en les mettant de toutes les façons possibles à l'épreuve, il nous rappelle tout ce qu'elles ont d'arbitraires, de fragiles, et d'historiques. Il nous montre, en fait, combien le sens esthétique, le jugement, n'est en rien une qualité personnelle, mais demeure une compétence sociale, apprise et intériorisée. Après tout, si nous trouvons un tableau classique plus "beau" qu'une pissotière, est-ce vraiment lié à une qualité de l'objet ou à la façon dont nous y réagissons ? L'art se trouve plus dans le regard que dans la chose, voilà la façon dont la sociologie peut prendre la chose.

C'est d'ailleurs pour cela que l'art contemporain a tendance à énerver. Alors qu'il y consacrait une semaine de son émission Les nouveaux chemins de la connaissance il y quelques temps, Raphael Enthöven ne pouvait cacher son irritation par rapport à un art qui, selon lui, avait besoin d'être compris et expliqué plus qu'il ne permettait de ressentir "spontanément" une émotion esthétique. Là est justement la vertu sociologique de l'art contemporain : pour se sentir ému devant une oeuvre d'art, il faut, comme le dirait Howard Becker, participer au "monde de l'art" correspondant. Chaque monde de l'art est caractérisé par certaines conventions qui permettent aux différents acteurs de coordonner leurs activités : pour qu'une symphonie soit possible, il faut que les compositeurs et interprètes partagent les mêmes codes en matière de notation musicale et de pratique instrumentale, il faut aussi qu'il y ait un public disposé à rester assis calmement tout le temps de la représentation - si ce dernier veut tenter un pogo, les choses ne seront simplement plus possibles. De même, pour se sentir touché par un objet, encore faut-il posséder les codes pour la saisir. Pour ce qui est de l'art contemporain, ces conventions doivent apprises la plupart du temps à l'âge adulte. Pour les arts plus classiques, il existe également tout un apprentissage, mais celui-ci est plus discret : il commence, par exemple, par toutes les reproductions de tableau dans nos manuels d'histoire qui nous font comprendre, dès le plus jeune âge, que cela est de l'art et que cela est beau...

Dès lors, on peut mieux éclairer la bataille qui se joue autour de Murakami (et avant lui Koons ou Veilhan) à Versailles. Comme toujours, il s'agit d'une bataille de papier, où les différents opposants s'affrontent à coups de textes de justifications et de critiques (voir par exemple les différentes tribunes dans le Monde). Ce n'est ni la première ni la dernière des batailles de l'art contemporain, et encore moins de l'art en général. Toujours dans une perspective beckerienne, on peut voir au travers de ces affrontements transparaître un aspect fondamental de l'activité artistique, prise comme celle de l'ensemble des acteurs d'un monde de l'art et non celle des seuls artistes. L'art est avant tout une affaire de discours, des discours par lesquels on justifie les œuvres. A certaines périodes, ces justifications allaient de soi, uniquement parce qu'elles étaient inscrites dans les principes de fonctionnement même de l'Académie. L'art contemporain joue ici une fois de plus son rôle de dévoilement sociologique en mettant cette activité de justification au premier plan.

Troisième dévoilement de l'art contemporain, et plus spécifiquement des expositions à Versailles : mettre au jour la construction des traditions. Aujourd'hui, il semble évident que porter un kilt est une très ancienne et très respectable tradition écossaise, et nombre d'écossais sont eux-mêmes convaincus que cette pièce de tissu a été porté par leurs ancêtres depuis des temps immémoriaux. Il est pourtant connu de toute personne qui s'est un peu frotté aux sciences sociales contemporaines qu'il s'agit là d'une invention assez récente, lorsqu'un marchand écossais voulut écouler un stock important de tissu. La représentation classique de l'origine des traditions doit donc être révisé : il ne s'agit pas forcément de pratiques anciennes que l'on perpétue dans le présent, mais plus souvent de pratiques récentes que l'on invente comme ancienne.

Aujourd'hui, face à Murakami et Jean-Jacques Aillagon, on invoque l'ancienneté de Versailles et la tradition. L'art contemporain doit ici nous permettre de voir qu'il y a là non pas une référence à une tradition pré-existante, mais invention de celle-ci comme moyen de défense d'un monde de l'art contre un autre. On pourrait tout aussi bien rappeler que le château de Versailles a eu longtemps vocation à accueillir ce qui était l'art contemporain de l'époque et en être la vitrine pour les élites européennes qui s'y pressaient. Dans cette perspective, en exposant la fine fleur de l'art contemporain, il ne ferait que poursuivre cette "tradition". Comme l'analysait Weber, la tradition est avant tout, ici, une forme de légitimité que mobilisent les acteurs, dont Murakami dans le texte que publie le Monde. Opposée à la légitimité charismatique de l'exceptionnalité des œuvres et des artistes, elle constitue l'une des deux positions qui s'affrontent dans toute l'activité artistique. Si l'art contemporain parvient, par ces expositions, à gagner la force de la tradition, il aura sans doute définitivement gagné la bataille.

Eclairé sous ce jour sociologique, la "polémique" en cours autour de Versailles et des artistes contemporains prend donc un jour bien particulier : celle de la dernière bataille avant une victoire de l'art contemporain. Il est en effet parvenu tout au moins par là à faire rentrer un nombre beaucoup plus importants d'acteurs dans son propre monde : acteurs institutionnels comme l'administration du fameux château, mais aussi publics qui verra les oeuvres soit sur place soit à la télévision dans les nombreux reportages consacrés à "l'affaire", et surtout adversaires qui, en rentrant dans le jeu, lui donnent une publicité importante. Ces derniers courent finalement derrière un agenda fixé par ceux contre qui ils luttent. Un art qui s'appuie sur la transgression continuelle des règles a besoin de tels gardiens du temple pour vivre. Les protestations en cours sont donc partie intégrante du monde de l'art contemporain, puisqu'elles contribuent à conférer aux œuvres et aux gestes leurs qualités subversives et novatrices. On le sait depuis Simmel : le conflit est une relation sociale positive dans la mesure où elle crée des liens. C'est bien de cela dont se nourrit le monde de l'art contemporain.
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L'entêtement thérapeutique comme nouvelle éthique politique

Sixième projet de loi sur l'immigration depuis 2002 et donc depuis le retour de Nicolas Sarkozy aux affaires. Je m'inquiétais il y a quelques jours de la transformation de l'éthique de responsabilité en une éthique de conviction complètement aveugle. En voici donc la parfaite, et malheureuse, illustration.

Tout le jeu autour de la "reprise en main" politique de l'immigration a consisté pour Nicolas Sarkozy et son camp à se présenter comme "responsables", c'est-à-dire à l'écoute des Français et de leurs problèmes, et n'ayant pas peur, contre le "politiquement correct" et la "bien-pensance" régulièrement dénoncé, de s'attaquer aux "vrais" problèmes. Ethique de la responsabilité weberienne, donc. Du moins, c'est sous ce masque que les choses se présentent.

Six projets de loi et une quantité formidable d'énergie politique dépensée plus tard, il devrait être clair pour tous qu'il n'y a là-dedans rien qui soit un tant soit peu responsable. Depuis que toutes ces modifications plus ou moins importantes mais toujours pesantes pour les étrangers en France et ceux qui les côtoient ont été apportées, qui oserait dire que les choses vont mieux, que la situation de tout un chacun s'est amélioré, que l'on vit mieux aujourd'hui que l'on ne le faisait avant 2002 ?

Imaginons un instant que la France soit un corps malade. Un médecin qui tenterait un premier traitement, verrait que ni les symptômes ni le mal ne recule et proposerait un nouveau diagnostic et un nouveau traitement pourrait sans doute être qualifié de responsable. Ayant une vue claire de ses objectifs, il les poursuit de la façon la plus rationnelle et la plus efficace possible. Par contre, un médecin qui s'acharnerait à appliquer des saignés à un patient de plus en plus faible, refusant de voir que son diagnostic était erroné, serait considéré comme fou et irresponsable. Il ne vaudrait pas mieux que les médecins de la pièce de Molière, préférant psalmodier quelques termes savamment latins et appliquer des recettes toutes faites plutôt que de se soucier du mal dont souffre son patient. L'entêtement thérapeutique ne nous apparaît pas comme un comportement responsable, bien au contraire. C'est pourtant le coup de force actuel que de l'avoir fait croire. Avec un succès qui ne devrait pas lasser d'étonner.

La responsabilité a été transformé en une pose, une attitude que l'on se donne plutôt qu'une éthique que l'on met en œuvre. Elle n'est pas très différente des chapeaux et des habits des médecins du temps de Molière : elle sert plus à imposer le respect qu'à soigner. Il s'agit, pour ceux qui s'en parent, de dire "Halte-là ! Nous, nous n'avons pas peur ! Nous, nous osons ! Nous, nous agissons ! Nous, nous sommes responsables !". En s'attirant la légitimé que l'on prête, encore un peu, à l'action rationnelle, ils espèrent détourner l'attention. Mais ce n'est là qu'un artifice rhétorique peut-être de moins en moins efficace.

C'est ainsi qu'il faut comprendre cette énième loi sur l'immigration : comme une pose. Comme la baguette du prestidigitateur, elle vise à détourner l'attention de l'audience vers un quelconque fétiche. Elle doit montrer que l'on agit, que l'on peut agir et faire des choses. A ceux qui protestent, on pourra toujours répondre "Vous préféreriez ne rien faire ? Nous, nous agissons !". Parce que les gouvernants ont souvent pêchés par inaction, il a été possible de faire croire qu'être responsable, c'était agir, peu importe au final ce que l'on fait. L'immigration s'est imposé comme le domaine par excellence où l'on peut "faire" quelque chose. Peu importe quoi, car agir est devenu le début et la fin de l'éthique. Reconduire des gens à la frontière est possible, alors on le fait, et puisqu'on le fait, on a un comportement éthique. Mais cette éthique n'est pas celle de la responsabilité. La responsabilité est aux gouvernants d'aujourd'hui ce que le chapeau et la robe étaient aux médecins d'hier : un moyen d'affirmer leur autorité en cachant qu'ils font n'importe quoi.

Considérons ainsi les dispositions de ce nouveau projet. Certains témoignent d'une croyance aveugle en la sanction en dehors de toute considération sur son efficacité : c'est le cas de la déchéance de la nationalité ou de l'alourdissement des peines pour les "mariages gris". Il ne s'agit pas de savoir si ces dispositions auront quelques efficacités : alourdir les peines, c'est agir, et agir, c'est bien. Ces deux modifications ont de plus l'avantage de d'attirer sur eux les feux des projecteurs, faisant ainsi disparaître de l'agenda médiatique les autres dispositions, non moins problématiques - une stratégie qui avait déjà fonctionné à l'époque des "tests ADN". Pendant ce temps, on réduit le périmètre d'action du juge des libertés et de la détention : c'est qu'il faut lutter contre le "laxisme" de ces juges qui entravent l'action. Car il faut agir, peu importe comment. De même il faut rendre plus d'étrangers expulsables, pour pouvoir agir plus, dans une fuite en avant où l'action devient sa propre justification, où l'expulsion devient la fin en soi.

Une éthique de l'action pour l'action que l'on essaye de nous faire passer pour une éthique de la responsabilité, alors que l'on ne fait qu'y obéir aveuglement à un principe général : "agir pour agir". Le plus inquiétant n'est peut-être pas qu'un tel artifice soit utilisé, mais qu'il soit si bien accepté. J'aimerais croire à ce que dessine Eric Fassin, qu'il existe un "seuil d'intolérance" où les Français vont se rendre compte du caractère superficiel et inacceptable des "solutions" qu'on leur propose. J'avoue demeurer un éternel pessimiste.
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Sociological Song Special : Aliénation et anomie dans la finance

Allez,c'est dimanche, le moment idéal pour une petite chanson à teneur sociologique. Puisque la mode est au "film de traders", pourquoi ne pas s'intéresser à une petite évocation très poétique de l'anomie qui menace ces derniers ? Bon, il faut interpréter un peu, mais c'est tout le plaisir...




Je pense qu'il est intéressant d'écouter cette chanson en ayant en tête l'idée d'anomie chère à Durkheim, et en considérant que c'est d'un trader (ou de tout autre "travailleurs de la finance" selon l'expression consacrée) qui s'exprime. Je ne suis d'ailleurs pas le seul, semble-t-il, à voir les choses de cette façon.

Les références à la finance ou tout au moins à un univers marchand sont nombreuses : évidemment, il est question de "filer vers le bénéfice" et d'une "nappe de pétrole", symbole de la richesse, mais aussi des signes extérieurs de richesse qu'affectionnent ces milieux là ("sapé comme un prince") ou au caractère international des activités menées ("sans pouvoir ni province"). On s'étonnera peut-être dans ce contexte de la proposition "sans pouvoir" : les évènements récents, le fameux "précipice" vers lequel on file pendant toute la chanson, ont contribué à diffuser l'idée que les travailleurs de la finance avaient un pouvoir excessif. Louise Attaque a bien compris que ce n'était pas le cas : c'est la finance qui a du pouvoir, pas les financiers. Rappelons que pour Marx, l'aliénation n'est pas réservée aux seuls prolétaires : parce qu'elle consiste à la soumission de l'homme à un principe extérieur (qui est en fait sa création, que ce soit dieu ou le capitalisme, ce qui fait que l'aliénation est d'abord une inversion dans laquelle le créateur devient créature), les capitalistes en sont tout autant victimes. Le trader dont toute l'existence est vouée à la seule accumulation de richesse, au point d'user sa santé ("difficile de se détendre de s'allonger") et son intelligence n'est pas moins aliéné que l'ouvrier qui perd sa vie à la gagner.

Le commentaire de la chanson va cependant encore plus loin : la recherche continuelle du profit, l'accumulation pour elle-même dont Max Weber fait la marque même du capitalisme, révèle finalement toute son absurdité. Elle s'empare de toute la vie de l'individu à tel point qu'il ne regarde plus le monde qu'avec un oeil marchand ("je vois la mer qui n'a pas de prix"). Mais c'est l'exténuation qui domine la chanson, tant dans les paroles que dans la musique : la poursuite du bénéfice ne peut trouver de satisfaction totale, l'individu se trouve donc sans normes, sans règles pour limiter quelque peu ses désirs infinis qui en viennent à englober l'univers entier : "ce qui brille prendre mes doigts, l'étoile du Sud, la panthère rose, etc.". Voici donc le travailleur moderne dans une situation d'anomie, confronté à une absence totale de limites sociales à ses désirs, et donc destinés à ne jamais pouvoir les assouvir. Durkheim aurait adoré.

D'ailleurs, Louise Attaque avait traité pratiquement le même thème sur leur premier album. La chanson s'appelait alors "Vous avez l'heure s'il vous plaît ?" et évoquait plutôt la spéculation immobilière ("Je suis là pour l'appartement, moi j'investis dans l'immobilier"). Mais l'insatisfaction, ou plutôt l'impossibilité d'être satisfait qui se traduisait par la répétition à plusieurs reprises de la même scènette (un procédé repris dans "Sean Penn Mitchum") était déjà là : "Et le sourire de dépression, ça c'est con, quand ça vous prend là, ça vous colle au corps, ça vous gratte partout, tout l'temps". Le dénouement de cette anomie était également très durkeimienne... Allez, on se l'écoute en live pour finir.





Les paroles

Sapé comme un prince
au moment idéal
fils, fonce
je file vers le bénéfice
sans pouvoir ni province
le moral inégal
fils, fonce
je file vers le précipice
Ma quête d'identité
(dans) ma tête difficile
de se détendre
de s'allonger
ce qui brille
prendra mes doigts
L'étoile du sud
la panthère rose
etc...

Sapé comme un prince
Maverick dans mes rêves
l'exemple unique
Sean Penn Mitchum

Que ma vie m'accorde une trêve...
Que ma vie s'accorde
Que mes nuits débordent de rêves
Que ma vie s'accorde

Sapé comme un prince
au moment idéal
fils, fonce
je file vers le bénéfice
sans pouvoir ni province
le moral inégal
fils, fonce
je file vers le précipice

Que ma vie m'accorde une trêve...
Que ma vie s'accorde
Que mes nuits débordent de rêves
Que ma vie s'accorde

Assis sur une nappe de pétrole
il vaut cher
moi d'où je suis
sur mon banc assis
je vois la mer qui n'a pas de prix...

Assis sur une nappe de pétrole
il vaut cher
moi d'où je suis,
si mon banc décolle
il me libère

Sapé comme un prince
Maverick dans mes rêves
l'exemplaire l'unique

Que ma vie m'accorde une trêve...
Que ma vie s'accorde
Que mes nuits débordent de rêves
Que ma vie s'accorde

sans pouvoir ni province
le moral inégal
fils, fonce
je file vers le précipice
d'où je suis
sur mon banc magique
ce qui brille prendra mes doigts
des tissus, des couleurs
des impressions
et tout autour
l'étoile du sud
de la musique etc.


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Lorsque l'éthique de responsabilité devient une doctrine...

L'émission de France Culture Du grain à moudre de lundi dernier s'attaquait à la "question roms", laquelle commence, en France, à ressembler de plus en plus à une autre "question", venue des siècles passées et de sinistre mémoire. Sous l'impulsion du présentateur Brice Couturier, s'est opéré assez vite une mise en scène bien particulière du débat : d'un côté l'éthique de responsabilité, de l'autre l'éthique de conviction. Le problème, c'est que le sens de ces mots weberiens s'est visiblement complètement perdu dans la bataille.

Si on suit la présentation faite, en cours d'émission, par Brice Couturier, et acceptée avec un enthousiasme d'autant plus évident que cela a dû lui faire du bien à l'ego par Malika Sorel, voici comment se structure le débat : d'un côté, on trouve les partisans de l'éthique de conviction, plus ou moins "droit-de-l'hommiste" et bobos, qui s'inquiètent du sort des pauvres Roms et voudraient que l'Etat français s'en inquiète comme si c'était ses enfants, de l'autre, il y aurait les tenants de l'éthique de responsabilité qui auraient compris que la France, dans toute sa grandeur, ne peut pas accueillir "toute la misère du monde", fut-elle européenne, parce que celle-ci, évidemment, nuit aux (bons) citoyens dont elle a la responsabilité en pesant, bien évidemment, sur notre cher modèle de sécurité sociale et sur la sécurité de chacun.

Les expressions "éthique de responsabilité" et "éthique de conviction" viennent de Max Weber, dans sa fameuse conférence sur la vocation et le métier de politique (je ne rentrerais pas dans une discussion sur la "bonne traduction").

Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant : toute activité orientée selon l'éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s'orienter selon l'éthique de la responsabilité [verantwortungsethisch] ou selon l'éthique de la conviction [gesinnungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l'éthique de conviction est identique à l'absence de responsabilité et l'éthique de responsabilité à l'absence de conviction. Il n'en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l'attitude de celui qui agit selon les maximes de l'éthique de conviction - dans un langage religieux nous dirions: « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l'action il s'en remet à Dieu » -, et l'attitude de celui qui agit selon l'éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. »

Force est de constater que le sens s'est quelque peu perdu en chemin. Lorsqu'il parlait d'éthique de responsabilité, Max Weber mettait en avant l'acceptation, par ceux qui y ont recours, des conséquences de leurs actes : il leur faut agir, non pas en référence à de grands principes qu'ils appliqueraient de façon doctrinaire, mais bien suivant une "rationalité en finalité", c'est-à-dire en adaptant leurs moyens d'action en fonction des objectifs.

Peut-on vraiment croire que l'expulsion des Roms correspond en quelques façons à ce modèle ? La réponse devrait être claire : il est évident que non. Qui peut croire que le renvoi de quelques milliers de Roms, avec tous les coûts en opération policière et en transport que celui-ci implique, ait quoi que ce soit à voir avec la responsabilité de la France quant à ses citoyens ? Brice Couturier semblait évoquer la question de la sécurité sociale : est-ce vraiment de l'éthique de la responsabilité d'affecter de croire que c'est là une quelconque solution aux problèmes que connaissent aujourd'hui les systèmes de protection sociale dans les grands pays européens ? Et lorsqu'on se souvient que cette "chasse aux Roms" fait suite à un fait divers qui n'avaient rien à voir avec ces derniers, peut-on soutenir avec tant d'assurance qu'il y a là une action "responsable" ?

Max Weber ne débordait pas d'enthousiasme quant à l'éthique de conviction - de la même façon qu'il nourrissait quelques doutes à peine voilés quant à la "légitimité charismatique". Sans vouloir faire parler le grand homme depuis sa dernière demeure, je ne peux m'empêcher de penser qu'il aurait sans doute lancé à l'époque actuelle quelques unes des critiques dont il avait le secret. Quoi qu'il en soit, il m'apparaît assez clairement que "l'éthique de responsabilité" dont se réclament certains dans les affaires courantes de la France a plus à voir avec le respect de certaines convictions bien ancrées plutôt qu'avec un quelconque sens des responsabilités : au contraire, les gouvernants français n'ont cessé d'essayer de nous expliquer qu'ils n'y étaient pour rien dans quoi que ce soit et que c'est toujours la faute de quelqu'un d'autre ou d'autres choses. Assumer ses choix serait sans doute le premier pas vers la responsabilité...

Cette remarque ne vaut pas que pour la panique morale anti-Roms qui nous sert de feuilleton politique depuis cet été. Considérons donc l'annonce faite à grands cris de retirer la nationalité aux Français "par acquisition" qui porteraient atteinte à la vie d'un représentant de l'Etat : qui, parmi ceux qui sont doté d'un minimum de capacité de réflexion, peut bien croire que cela réduirait de quelques façons que ce soit la criminalité ? Ethique de responsabilité ? Pas du tout : éthique de conviction, qui se voit dans la révérence faite à une représentation du "Français idéal". Il en est de même pour ce qui est des expulsions de Roms : il y a derrière la conviction inébranlable que certains hommes ne méritent aucune compassion. Ceux qui s'inquiètent du sort faits à des êtres fragiles, quand bien même ils se réfèrent à des droits de l'Homme qui semblent, aux belles âmes du "pragmatisme" à tout crins, trop abstraits et généraux, sont sans doute plus proches de la responsabilité : refuser des actes qui nous feraient porter la responsabilité d'un plus grand malheur, cela fait certes références à une conviction, mais prend garde, surtout, aux conséquences de nos décisions.

Malika Sorel, qui, dans l'émission, défendait le bon droit de la France et qui se gargarisait du mot "responsabilité" comme d'un fétiche ou d'un crucifix que l'on brandit sous le nez des impies, illustre d'ailleurs parfaitement la façon dont la référence continuelle à l'éthique de la responsabilité finit par vider complètement celle-ci de sa substance pour n'en faire d'un avatar doctrinaire de plus : lorsqu'on lui parlait des droits de l'Homme, elle ne cessait de dire qu'il ne fallait pas en tenir compte puisque, d'après elle, ceux-ci n'étaient de toutes façons pas appliqués en France - citant, comme on pouvait s'y attendre la situation des femmes dans les quartiers difficiles. Rhétorique de bas étage qui voudrait que l'on ne traite pas un problème là parce qu'il existe ici : il s'agit bien de rejeter ailleurs la responsabilité plutôt que de l'assumer. Ajoutons qu'elle justifiait du bon droit de la France à pratiquer les expulsions en se référant à la loi, tout en laissant entendre que tous les Roms étaient en situation irrégulière... Il ne suffit malheureusement d'afficher la responsabilité comme un grand idéal pour en être digne. Au contraire.
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Pourquoi je hais la Fnac

Je suis désolé, mais il y a des choses comme ça qui méritent la mort. Au bas mot. Disons au moins l'enfer.



Non, mais sérieux, quoi, Jean-Pierre Foucault en sociologie... Et pourquoi pas Maffesoli aussi tant qu'on y est ?

PS : Cher Christophe Cuvillier, je retire ce billet en échange d'une intégrale de Futurama envoyée sous pli discret.
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La France et l'étranger : je te suis, je te fuis

Fascinants usages de l'étranger dans les discours politiques depuis quelques jours : les gouvernants français et leurs alliés s'évertuent par tous les moyens à nous rappeler que ceux qui les critiquent ne sont pas de chez nous et n'ont rien à nous dire. Pire que cela, la situation n'est guère meilleure chez eux. Pourtant, lorsque l'on en vient à d'autres matières, écouter les conseils venus d'ailleurs, voire calquer nos actes et nos principes sur ce qui fait dans les autres pays est une impérieuse nécessité : c'est le cas lorsqu'il s'agit, exemple que je prends tout à fait au hasard et sans raison particulière, des retraites... ou encore de l'organisation des marchés du travail ou du retrait de l'Etat. Alors, écouter l'étranger, c'est bien ou c'est pas bien ? Difficile à dire, mais ça nous dit au moins deux-trois choses sur la mondialisation...

Il est notable que, dans certains domaines, l'étranger, l'ailleurs, soit devenus la mesure de la pertinence politique : il faut faire ce qu'ont fait les autres, suivre le mouvement, le sens de l'histoire, généralement donné par les pays anglo-saxons... Ou plutôt par ce que l'on suppose être les pays anglo-saxons. Car, lorsque les Etats-Unis mettent en place quelques (légers) filets de sécurité sociale, c'est en agitant leur exemple que l'on défait ce qui existaient en France depuis bien plus longtemps. C'est qu'il serait faux d'assimiler les orientations qui se font jour en France sous cette rhétorique comme une simple avancée d'un "capitalisme global" implacable, encore moins comme une offensive venue de l'extérieure. L'usage de la mondialisation comme principe de justification doit d'abord se comprendre dans le cadre national.

Au contraire, dans d'autres domaines, il apparaît depuis quelques jours de façon très clair que suivre les recommandations venant de l'étranger n'a pas la même force de légitimation. Au contraire, les gouvernants retombent dans le bon vieux tropisme du linge sale qui se lave en famille : en matière de politique d'immigration, il n'y a pas, visiblement, de grand lavomatique européen... Au contraire, on agite facilement la situation réputée "bien pire" de certains de nos grands voisins. Ce n'est guère nouveau : le "multiculturalisme" et le "communautarisme" de nos amis anglo-saxons demeurent un utile épouvantail quand il s'agit de refuser telle ou telle forme de solution, telle ou telle politique.

Deux utilisations différentes, donc, de l'exemple de l'étranger : le modèle et le repoussoir. Un contraste qui nous apprend beaucoup, en fait, des transformations en cours à l'heure de la mondialisation.

Dans quel domaine se fait en effet ce recours à l'exemple étranger ? Essentiellement dans le domaine économique, c'est-à-dire dans un domaine où les politiques françaises se sont avérées être pour la plupart décevantes depuis bien des années, en particulier en ce qui concerne le chômage. Mais aussi un domaine où, comme on le sait, il existe pour les nouveaux venus de forts blocages institutionnels. Je ne fais pas référence, ici, aux "blocages administratifs et étatiques" traditionnellement dénoncés à grands cris, mais plutôt au fait que les grandes entreprises et les postes prestigieux qu'elles offrent sont trustés par une élite relativement étroite, issue des grands écoles et des grands corps d'Etat. De ce fait, pour ceux qui désirent concurrencer quelques peu ces "insiders", la référence à l'étranger, le recours à un capital "international", est une bonne solution. Et c'est ainsi que se mène, dans ce domaine précis, une lutte pour s'approprier la légitimité de la référence à l'étranger.

Cette lutte, propre à la sphère économique, ne se retrouve pas avec la même force ailleurs. Le domaine des politiques souveraines en témoigne, d'autant plus dans le domaine de la régulation de l'immigration : s'ils sont concurrencés dans certains domaines, les Etats conservent comme privilège et spécificités le "monopole de la contrainte physique légitime" et donc le contrôle de la population. Il est possible, comme je l'ai déjà évoqué par ailleurs, que dans l'avenir, les Etats se convertissent en des agences de contrôle de la population. La politique menée depuis des années avec un acharnement certain par le gouvernement français pourrait donc être sombrement annonciatrice : désireux de montrer que la politique pouvait encore faire quelque chose, le président de la République s'est concentré sur, peut-être, la dernière question où, effectivement, on "peut" faire quelque chose - quitte à faire n'importe quoi : quand on veut expulser des gens, on en trouve toujours... Il s'agit dès lors de refuser les rappels à l'ordre des instances internationales parce que c'est là le seul domaine où, effectivement, l'Etat a encore la possibilité d'afficher sa force.

L'étranger comme modèle ou comme repoussoir sont cependant deux figures qui partagent une ressemblance d'importance : l'une et l'autre continuent à penser la mondialisation non comme un espace d'intégration croissante mais comme une juxtaposition de pays différenciés. Loin de l'image d'Epinal d'une fusion entre les différents pays, l'utilisation nationale des références à l'étranger montrent que, pour beaucoup, la mondialisation constitue plutôt une compétition généralisée entre les pays. Elle se joue beaucoup plus dans le fait que les pays s'observent, se jugent et s'évaluent, s'imitent parfois, se distinguent également, plutôt qu'ils ne marchent vers un effacement généralisé des frontières.
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Sociological songs special : mais pourquoi fait-on confiance à Eminem ?

C'est toujours la rentrée. Une bonne occasion pour exploiter quelques unes des idées de posts qui me sont venues pendant les vacances, mais qui, face à d'autres urgences, n'ont pas trouvé le temps d'être écrits. Et on va commencer par un petit sociological song special, ou pourquoi fait-on confiance aux chanteurs ?

C'est Sociological Images qui a attiré mon attention sur la dernière chanson de Eminem, featuring Rihanna - il valait mieux, parce que sinon il ne me serait jamais venu à l'idée d'aller écouter ça (pour moi, le rap, ça restera toujours L'école du micro d'argent). Le thème ? Les amours violentes. Des paroles où alternent la haine et l'amour et des acteurs qui, alternativement, se tapent dessus et s'embrassent avec fougue (voire s'offrent des ours en peluche, acte suprême de l'amour si vous voulez mon avis). Regardez le clip pour commencer :



Le commentaire de Lisa, de Sociological Images, explicite ce que l'on peut en dire sociologiquement (ma traduction):

Ne vous méprenez pas, je pense que c'est une très belle chanson. La performance de Rihanna est magnifique : il est difficile de ne pas sentir sa sincérité en l'entendant. Et c'est ça le problème. C'est une puissante forme de socialisation. Le fait que l'on puisse intérioriser le message que l'amour passionné et la rage incontrôlable vont de pair est vraiment térrifiant. Cela ne suggère pas seulement que l'on doit accepter la violence interpersonnel mais aussi que, s'il n'y a pas de violence dans une relation, c'est peut-être qu'il n'y a pas vraiment d'amour. Et qu'il vaut peut-être mieux y mettre un terme et chercher quelqu'un de prêt à vous battre.

De son côté, le Grumpy Sociologist s'interroge très justement la réception de cette chanson, en contrastant particulièrement les commentaires d'une étudiante, qui y voit une glorification difficilement acceptable de la violence conjugale, et un animateur radio qui dit que, dans le clip, c'est le personnage joué par Megan Fox qui est la plus violente - c'est vrai que c'est elle qui se fait menacer, mais de son point de vue, elle l'a bien cherché... Même si les auteurs ont une intention critique vis-à-vis de la violence conjugale (et c'est le moins qu'on puisse espérer), celle-ci peut être complétement perdue pour leur auditoire.

Je voudrais ajouter à tout cela une interrogation un peu plus large : cette chanson peut effectivement devenir un acteur de la socialisation de différents individus, mais pourquoi lui faisons-nous confiance ? Qu'est-ce qui fait que nous allons croire que ce que disent Eminem et Rihanna dans cette chanson est plus "vrai" que, disons, ce que nous pouvons apprendre par nous-même dans la vie quotidienne (par exemple, qu'un coup de poing dans la gueule n'est pas vraiment un acte d'amour...) ? En un mot, d'où vient la puissance socialisatrice de cette chanson ?

La réponse est moins simple qu'il n'y paraît. On peut certes évoquer la légitimité des chanteurs : on n'aurait plus tendance à croire des individus qui occupent déjà une position particulière. Mais, d'une part, on peut se demander s'il est vraiment rationnel de faire confiance à quelqu'un comme Eminem (avec tout ce que l'on sait de lui) lorsqu'on en vient aux choses de l'amour, et d'autre part, et de façon plus sérieuse, le rappeur n'adopte pas vraiment, dans la chanson, la posture d'un mentor en train de délivrer une grande vérité. De plus, les cas cité par le Grumpy Sociologist rappellent que le message peut être compris de façons différentes, ce qui fait que le poids accordé au chanteur n'explique pas tout. Il faut sans doute évoquer une division du travail beaucoup plus générale : lorsque l'on en vient aux relations amoureuses, certains acteurs ont plus de poids que d'autres. Ce peut être les poètes et leurs versions modernes, dont les rappeurs font partie (pour le meilleur et pour le pire) ou les psychologues (essentiellement pour le pire). C'est sans doute pour cela que, dans ce domaine précis, la chanson peut avoir quelque pouvoir de socialisation. Si Eminem avait essayé par le même moyen de vous conseiller sur vos investissements immobiliers, il aurait sans doute eu moins de succès.

Mais on peut essayer d'aller un peu plus loin. Dans sa forme, la chanson est-elle très originale ? Pas vraiment. Des couplets rappés et des refrains chantées par une voix féminine. Je ne sais pas exactement à quand cela remonte, mais je me souviens avoir entendu NTM le faire à l'époque où j'étais encore de l'autre côté du bureau du prof. La facture générale est très classique et respecte l'ensemble des conventions du monde de l'art propre au rap grand public et au R'n'B de masse (oui, je lis Howard Becker en ce moment). Et c'est sans doute beaucoup plus sûrement de là que vient le pouvoir socialisateur d'une telle chanson : c'est parce qu'elle accepte de se présenter sous une forme déjà connue, ce qui la rend facilement abordable par le public et, surtout, "digne de confiance" si l'on peut dire. C'est moins la personnalité de ses interprètes et auteurs qui est en jeu - même si celle-ci intervient sans doute dans la diffusion de l'oeuvre - que son aspect très conventionnel qui lui permet de faire passer de façon "acceptable" un propos que l'on pourrait trouver, si l'on s'y pencher dans un autre contexte, au mieux fortement discutable. Si Eminem avait rajouté à sa chanson quelques innovations musicales, son propos se serait perdu. Ou plus simplement, s'il avait adopté une forme de rap beaucoup plus "hardcore", pour le dire vite, la puissance socialisatrice n'aurait pas été la même. Ajoutons que le clip s'appuie sur d'autres conventions artistiques, dans le jeu des acteurs, la mise en scène ou l'usage des métaphores - le feu qui dévore la maison pour représenter la passion qui dévore les personnages, c'est subtil comme un sketch de Jean-Marie Bigard.

En un mot, c'est l'aspect conventionnel de la chanson qui lui donne sa force, d'autant plus irrésistible qu'il est largement partagé. Comment y résister ? Peut-être faut-il utiliser les mêmes armes...
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Retour aux sources : généalogie, archives et vie privée

C'est la rentrée. Pour tout le monde. Avec son lot de nouveauté. Ou, dans le cas de la télévision, ce qui s'en rapproche le plus, c'est-à-dire l'adaptation d'émission étrangère. Via l'excellent twitter de e_archiviste, j'apprends le lancement, dès ce soir, de "Retour aux sources", une émission de généalogie sur France 2, version française de "Who do you think you are ?", un programme de la BBC. Non, ce n'est pas de la télé-réalité où des gens vivent en maillot de bain dans une sorte de piscine géante où ils se jettent des substances alimentaires douteuses au visage. De ce fait, l'émission n'aura sans doute droit qu'à un traitement médiatique limitée et sans doute assez plat. Et c'est dommage, car il y a bien des choses à en dire. Et elles ne sont pas forcément réjouissantes.

Lorsqu'une chaîne de télévision labellisé "chaîne pour d'jeuns" lance une énième émission de télé-réalité, il ne manque jamais de commentateurs, le plus souvent à la compétence aussi douteuse que le bon goût des émissions dont ils parlent, pour nous expliquer combien elles sont significativement révélatrices de quelques traits profonds et cachés de nos sociétés, combien les jeunes gens qui s'y agitent sont, en fait, le paradigme de l'individu post-moderne ou quelque chose comme ça - plus il y a de mots qui claquent, mieux c'est. Les explications plus fines, qui passerait notamment par quelques connaissances empiriques de la réception des dites émissions, sont la plupart du temps ignorés.

Mais lorsqu'une émission se propose de mettre en scène la recherche généalogique, l'essentiel des ressorts qui attirent les commentateurs - et qui sont exactement ceux sur lesquels la télé-réalité joue - n'est pas là, et les commentaires sont donc absent. Pourtant, que la généalogie arrive sur le petit écran n'est en rien étonnant tant on peut considérer celle-ci comme un symptôme de certaines des recompositions de la famille moderne.

La recherche généalogique est en effet une pratique qui a eu tendance à se développer et à s'étendre au-delà des seules arbres généalogiques aristocratiques et bourgeois, lesquels visaient essentiellement à la production et à l'entretien d'une lignée et du capital symbolique qui s'y rattache. Les pratiques les plus courantes des généalogistes amateurs - dont l'activité fait l'objet à la fois d'une documentation de plus en plus importantes (via de nombreux sites Internet dédiés) et d'un business juteux (on y reviendra) - se présente généralement comme une recherche de ses origines - c'est apparemment ce que fait l'émission en question (que je n'ai pas encore vu au moment où j'écris). Mais il s'agit en fait plus précisément de créer celles-ci :

Si toutes les lignées étaient remontées jusqu'au XVIe siècle, le généalogiste pourrait s'identifier à plusieurs centaines d'ancêtres... Dans la pratique, c'est impossible et une sélection s'impose de fait ; une lignée en vient à subsumer le foisonnement familial (M. Segalen, C. Michelat, "L'amour de la généalogie", in Jeux de Famille, 1991)

Autrement dit, l'individu engagé dans la recherche en vient à choisir ses ancêtres, et, par là, les personnes avec qui il va se trouver lier. Ce point manifeste de l'électivité des liens familiaux, qui est l'un des traits marquants des familles modernes : on choisit, de plus en plus et dans une certaine mesure, sa famille. Non pas que l'on puisse rompre avec, par exemple, ses parents, mais simplement que les relations avec eux sont moins vécues sur le monde de l'obligation qu'auparavant : il est devenu possible de se fâcher durablement avec un membre de sa famille sans risquer forcément la réprobation générale. Autrement dit, et pour cite François de Singly, "la manière dont [le généalogiste] répond à son besoin de parenté emprunte les chemins de la modernité sous les apparences de la nostalgie familiale" (Sociologie de la famille contemporaine, 2004).

L'émission télévisée en question manifeste ainsi de cette façon typiquement moderne que nous avons de nous reconstruire, ou plutôt de nous créer, une histoire familiale en se réappropriant de façon très subjective nos ancêtres et leur passé. Le "retour aux sources" ne doit donc pas se comprendre comme une fascination pour le passé, mais comme une reconstruction de celui-ci. L'émission pourrait donc avoir la vertu de donner un coup de projecteur sur ces pratiques par lesquels nous reconstruisons notre histoire. Au moment où l'histoire fait l'objet de bien des manipulations, il y aurait lieu de garder ce point en tête.

Car, dans un versant moins souriant, il ne faut pas oublier que les données et les sources sur lesquelles se basent les généalogistes ont été produites dans un objectif bien particulier : elles constituent l'un des piliers de l'activité étatique. C'est en effet par les archives qu'un Etat peut mener à bien la plupart de ces activités. Et celles qui permettent de suivre au travers des âges les lignées familiales - état civil, dossiers divers, etc. - sont autant de signes des pratiques de contrôle exercées sur la population. Pratiques sur lesquelles, en démocratie du moins, il faut également garder, donc, un certain contrôle...

Les archives sont importantes, et on a tendance à l'oublier. A l'heure où certains glosent à n'en plus finir sur la menace de Big Brother, qu'on présente le plus souvent les traits de Facebook et Google, on oublie un peu que, dans le roman en question, c'est par la manipulation des archives, à laquelle participe activement Winston, que l'Etat totalitaire parvient à manipuler sa population et à modifier le passé. La surveillance généralisée n'est qu'un aspect particulier du propos d'Orwell : le contrôle du passé y occupe une place au moins équivalente.

Dès lors, la diffusion de cette émission, qui en soi participe simplement à la vulgarisation de la généalogie, prend un jour nouveau lorsqu'on la met en perspective avec d'autres événements récents mais trop peu médiatisés. Il se trouve qu'une entreprise spécialisée dans la généalogie - dont l'une des branches genealogie.com se trouve sponsorisée "Retour aux sources"... - exige aujourd'hui des collectivités territoriales que soient mises à sa disposition de nombreuses archives, qui vont des fichiers d'état civil aux dossiers médicaux, en passant par d'autres de sinistre mémoire comme le fichier Juif de Vichy, pour qu'elle puisse les numériser, les indexer et les mettre à la disposition de ses clients. Evidemment, ces données sont déjà disponibles, mais les rassembler demandent un effort et un investissement important, et leur consultation oblige à laisser une trace auprès des différents services d'archive. Mais par le croisement informatique de ces données et leur mise à disposition sur le web, il serait possible de reconstituer très rapidement et sans effort ni contrôle toute l'histoire familiale de n'importe quelle personne - sans qu'il y ait possibilité, comme c'est le cas pour les sites de réseaux sociaux, d'y échapper en évitant de s'inscrire. Autrement dit, Facebook et ses photos de soirées trop arrosées fait franchement pâle figure ! L'Association des archivistes français s'en est récemment ému et a mis en garde contre les dérives possibles.

Si la concen­tra­tion des don­nées publi­ques nomi­na­ti­ves et leur indexa­tion sont auto­ri­sées, il sera pos­si­ble à terme, en payant un abon­ne­ment et à par­tir d’un nom tapé dans un moteur de recher­che, de connaî­tre les per­son­nes ayant porté ou por­tant encore ce nom et ayant connu, soit elles-mêmes, soit leurs ascen­dants directs, des ennuis judi­ciai­res, des mala­dies men­ta­les, des par­cours sociaux ou poli­ti­ques pou­vant leur être oppo­sés… Le pro­fil fami­lial d’un citoyen pourra ainsi être recons­ti­tué et rendu acces­si­ble à tous dans tou­tes ses facet­tes (ren­sei­gne­ments médi­caux, don­nées liées à la sexua­lité, ins­ta­bi­li­tés matri­mo­nia­les, inter­ne­ments psy­chia­tri­ques, incar­cé­ra­tions, posi­tions mili­tai­res…). Qu’en fera un employeur sol­li­cité par un can­di­dat à un emploi ? Qu’en fera un ban­quier ou un assu­reur face à la demande de prêt immo­bi­lier d’un par­ti­cu­lier ? Qu’en fera un indi­vidu tenté par l’usur­pa­tion d’iden­tité ? Un jaloux, un rival évincé ?

Ces réflexions devraient aussi amener les sociologues de l'Etat à se poser des questions sur les transformations auxquelles celui-ci fait face. Comme analysé sur le site Archives Online, cette réutilisation des données publiques constituent une forme originale de privatisation : l'Etat est ici contraint de privatiser une partie centrale de son activité, peut-être même la plus centrale, non pas parce que les dirigeants le décident, mais parce que des acteurs non-étatiques l'y obligent. Ce qui se joue ici ne doit certainement pas rester dans le seul monde des archivistes, car les archives nous concernent tous. Dans tous les sens du terme.

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Vie de thésarde

Ils avaient PHD Comics. Qui ça "ils" ? Ben, les scientifiques "de la nature" - malgré la présence de Tajel, unique représentante des sciences sociales dans l'histoire - et les Américains. Désormais, la France et les Sciences sociales peuvent bomber le torse parce que l'on a nous aussi notre blog BD sur la vie académique : on lui souhaite donc une longue Vie de thésarde et on va lire ça très vite parce que c'est plutôt pas mal, surtout en cette période de vaches maigres sur le Net pour les gens qui, comme moi, passent leurs journées devant un ordinateur à taper des trucs.

PS : si j'avais su dessiner, j'aurais fait la même chose.
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Le gendarme et l'émeutier

Il fut un temps où les enfants jouaient tout naturellement au gendarme et au voleur. Il faut croire que même les représentations de la délinquance changent, enfin, si on s'en tient au rayon jouets d'une grande surface parisienne :



Et oui : aujourd'hui, les enfants sont invités par Playmobil (non, ce n'est pas une obsession de ma part) à jouer au policier et à l'émeutier, ce dernier ayant apparemment remplacé le voleur classique (vous savez, celui avec un pyjama rayé, un béret, un masque et un sac avec un $ dessus). Ce dernier est cagoulé et tatoué avec des yeux injectés de sang - rouges et en croissants retournés - pour bien insister sur sa volonté de destruction sociale. Sans les contraintes inhérentes aux petits bonshommes en plastiques, on jurerait qu'il est en train de lever le poing.


Notez aussi les motifs rouges sur les vêtements : symboles anarchisants ou tâches de sang ? Je ne suis pas sûr. C'est peut-être laissé au bon vouloir du joueur.


Il est tout de même amusant de voir comment les représentations attachés à la délinquance peuvent évoluer : je ne me souviens pas que, lorsque j'avais l'âge de ce genre de chose (bien que je sois un enfant Lego plus que Playmobil), qu'un émeutier ait pu seulement trouver place dans mes jeux. Le voilà désormais proposé aux mythologies enfantines - car, évidemment, il ne s'agit pas ici d'une réponse à la "demande" des enfants, mais d'une proposition de la part des adultes qui conçoivent et fabriquent les jeux de leurs progénitures. Il serait sans doute intéressant de reconstituer l'évolution des figures du délinquant dans les jouets : si vous avez des sources ou des photos, envoyez-les moi, ça m'intéresse (et je veux bien en publier certaines).

Sur ce, je retourne vaquer dans mon coin. Peut-être jusqu'à la prochaine visite au supermarché...
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Breakfast at Sexism (2)

Parce que comme me l'on fait remarquer certaines de mes vigilantes commentatrices, il n'y a pas que les céréales pour hommes qui sont sexistes, je suis allé dans la supérette à côté de chez moi armé d'un appareil photo.

Parce qu'apparemment, il n'y a que les femmes qui mangent des céréales le matin... et qui se préoccupent de leur ligne. Et d'ailleurs, si elles ont du temps pour elles, hein, pourquoi ne pas le consacrer à votre corps, mesdames, plutôt que de perdre votre temps à d'autres activités, non mais franchement ?
Je vous laisse le soin de faire le reste du commentaire, et je retourne vaquer à mes autres occupations.


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Fin de la saison 3

Comme chaque année à la même date, je me fête à moi-même un bon anniversaire, toujours un peu étonné de ne pas avoir laissé tomber entre temps. Voici donc la fin de la saison 3 d'Une heure de peine, puisque je n'aurais probablement pas le temps de poster pendant ces deux mois à venir, tout occupé à d'autres projets. Normalement, je devrais finir sur un suspens insoutenable pour vous convaincre de revenir, haletants, après les vacances, pour l'ouverture de la saison 4 au mois de septembre, mais franchement je n'ai pas de... oh, c'est vous. Qu'est ce qui vous rend si joyeux ? Ha je vois, vous feriez mieux de lâcher ça ! Je vous dis de lâcher ça ! Nan mais... laissez... laissez-moi... laissez-moi bon sang... gnn... [un coup de feu retentit, fondu au noir, générique]

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