Anelka est docteur en économie... Vous ne saviez pas ?

En février dernier, Pascal Roggero, sociologue de l'université de Toulouse, publiait un texte simplement exécrable sur les sciences économiques et sociales, qui a malheureusement rapidement circulé sans un mot de critique, au point de se retrouver sur le site de l'Apses. A l'époque, pris par d'autres enjeux, je n'avais pas réagi. Ces derniers jours, à la faveur des péripéties footballistiques, le propos de l'article a été repris presque tel quel sur le site de Marianne 2. Quel rapport avec le foot ? Et bien le texte nous affirme qu'enseigner l'économie, c'est produire des petits Anelka. Rien de moins.


Pascal Roggero y commente le programme de seconde de SES, qui venait juste d'être publié dans sa première version, amendée depuis. Son propos est simple : ce programme fait la promotion de l'économie standard, et enseigner cette économie, c'est faire des élèves des petits individualistes égoïstes, comme Anelka lorsqu'il déclare préférer vivre au Royaume-Uni plutôt qu'en France parce qu'il y a moins d'impôt à payer.

On peut quand même s'interroger sur l'individualisme et le fanatisme de marché d'un programme qui contient un chapitre sur la socialisation - qu'on me dise donc ce que les sociologues individualistes ont à dire dessus - et un autre sur les limites du marché. Mais à la rigueur, ce n'est pas la question. Le programme de seconde qui s'appliquera l'année prochaine n'est pas parfait, celui de première non plus. L'économie y occupe effectivement le plus gros du volume horaire, et je le regrette. Il est effectivement possible que la conjonction politique actuelle ne soit guère favorable à une extension de la place de la sociologie au lycée.

Mais Pascal Roggero nous dit beaucoup plus que cela : il nous dit qu'il ne faut pas enseigner l'économie. Tout simplement. Parce que celle-ci est nocive :

A force de théoriser la société à partir de la libre activité d’individus intéressés on en vient à légitimer, si ce n’est à produire, des comportements qui font fi de toute solidarité. Et des individus « décomplexés », sûrs de leur valeur économique et insoucieux des autres peuvent-ils narguer le monde tout en apparaissant comme des modèles. Des traders perclus de bonus aux footballeurs richissimes parmi d’autres, l’arrogance se fonde sur la conscience de « mériter » économiquement ce que l’on gagne ; le reste, le non économique, on peut l’ignorer voire le mépriser.

Ne cherchez pas plus loin la cause des excès de la finance ou des salaires des footballeurs : le problème est moral - rien à voir avec des questions organisationnelles, par exemple au sein des grandes banques, on se demande bien pourquoi Pascal Roggero réclame de la sociologie de l'entreprise... - et il est lié à l'économie. D'ailleurs, je ne doute pas une seule seconde que Nicolas Anelka soit titulaire d'un doctorat d'économie, qu'il a dû effectuer sous la direction de Milton Friedman lui-même...

Tiens, d'ailleurs, si enseigner l'économie produit des petits égoïstes incapables de la moindre solidarité, on pourrait aussi penser qu'enseigner la sociologie a quelques effets. Par exemple, que ça démoralise les gens, que ça les empêche de devenir des travailleurs productifs... voire que ça les déresponsabilise, et que ça en fait des petits délinquants. En Novembre 2006, Robert Redeker soutenait dans un article du Figaro que c'était la diffusion de la sociologie qui était à l'origine des émeutes de banlieues. Le niveau d'analyse était à peu près aussi élevé que celui de Pascal Roggero.

En un mot, ce genre de réflexion correspond juste à de l'économie bisounours prise par l'autre versant. Dans un cas comme dans l'autre, on juge un savoir non pas en fonction de sa solidité scientifique (que Pascal Roggero ne fait qu'évoquer très rapidement pour dire que ce n'est pas très important...) mais en fonction des vertus morales qu'on lui prête. C'est que Pascal Roggero ne souhaite pas que les sciences économiques et sociales parlent de la société telle qu'elle est, mais, comme l'indique très clairement le titre de son texte, de "la société que l'on souhaite". Or, à ce jeu-là, on ne va guère loin. Ou plutôt on arrive à exactement ce que Pascal Roggero dénonce au début de son billet : à faire des programmes scolaires des lieux d'affrontements idéologiques - Yvon Gattaz et sa clique contre Pascal Roggero et ceux qui diffusent son texte - plutôt qu'un lieu où s'inquiète de dire quelque chose du monde tel qu'il va.

Soyons clair : il y a tout lieu de critiquer l'économie. Je ne me suis pas gêné pour le faire sur ce blog, et je n'ai pas l'intention de m'arrêter. Mais il faut le faire sur une base véritablement scientifique, il faut attaquer l'économie dans son coeur, c'est dans dire dans ses prétentions à dire le vrai sur les objets qu'elle se donne. L'attaquer sur sa soi-disante immoralité est une erreur, surtout lorsque l'on est sociologue : les plus grands sociologues n'ont-ils pas réclamer le droit de dire ce que l'on ne veut pas voir ? Peut-on accepter que l'on reproche à Bourdieu d'avoir démoraliser les jeunes ? Rappelons que si Bourdieu a pu développer une puissante sociologie critique, c'est parce qu'il n'a cessé de s'inquiéter d'être le plus scientifique possible.

La position de Pascal Roggero n'est pas une position de défense des sciences sociales : ce qu'il réclame, en demandant que l'on enseigne des savoirs plutôt tournés vers la solidarité, c'est une soumission de celles-ci à un agenda politique. Ce n'est pas ce dont les élèves ont besoin : il leur faut apprendre à observer la société en scientifique, de façon dépassionné, comme une "chose" pour reprendre une expression célèbre.

Quant à la position de Nicolas Anelka, on pourrait se contenter de rappeler que, comme le disent très bien Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme, la science économique propose des justifications trop abstraites aux individus pour soutenir leurs comportements capitalistes. Et qu'il faut plutôt aller chercher l'origine de ces dispositions dans des domaines extérieurs, pour ceux en vigueur aujourd'hui dans la "critique artiste" du capitalisme qui s'est développé dans les années 70. Car proclamer que le talent d'un individu - par exemple à pousser un ballon au fond des filets - mérite une récompense faramineuse et inaliéanable prend sa source beaucoup plus dans le monde des Arts que dans celui austère et lugubre de la science économique.

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Nouveau : soyez sexiste dès le petit déj' !

Rendons hommage à l'un des meilleurs blogs consacrés à la sociologie : l'excellent Sociological Images que l'on trouve sur la plate forme contexts.org. Voici donc une publicité française qui devrait leur plaire, puisqu'elle ne donne rien de moins que la possibilité d'être sexiste dès le petit déj'...


Toute la campagne de pub est visiblement tournée autour de ce thème : avant les céréales, c'était pour les gonzesses, mais maintenant, c'est un vrai truc de mecs. Voici l'intégralité des slogans :

“Les céréales de filles, ça va 5 minutes”, “La première céréale qui fait du bien au mâle”, “Montrez que vous en avez dans le ventre” et “Après la journée de la femme, le matin de l’homme”.

Observons donc un peu comment les publicitaires opposent hommes et femmes : ce sont les femmes qui s'inquiètent de leur ligne, les vrais mecs, ça aime bien bouffer, ce qui implique que les femmes doivent être dans le contrôle, tandis que les hommes sont autorisés à se lâcher, à être plus insouciant ; plus que ça, l'homme qui se risquerait à prendre des céréales (ou tout autre produit, on le comprend bien) qui ne soit pas plein de sucre et de gras, ce n'est pas vraiment un homme, il doit être un peu effémine... je vous laisse deviner la suite.

Et évidemment, les hommes sont dominants : les céréales pour hommes, ce sont de vrais céréales... Je n'ai pas retrouvé la pub télé, et c'est bien dommage : on y entend une voix bien virile nous dire "alors, c'est pas extra ça, comme pépite ?" et une voix féminine s'extasier. La métaphore sexuelle est à peine voilée. Et voilà : les femmes doivent s'extasier devant la puissance de la céréale pour l'homme.

Voilà comment on entretient les différences de genre, aussi pesante pour les femmes, renvoyées à des comportements dévalorisés, que pour les hommes, obligés de toujours rester "virils"...

Laissons le mot de la fin à un spécialiste des céréales :



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Que juge-t-on chez une élève voilée ?

Le Figaro publie aujourd'hui un article consacrée aux candidates au baccalauréat qui se présenteraient voilées, et évidemment aux questions juridiques sinon politiques que cela soulève. On peut y lire cette réaction d'une enseignante de français à propos de la directive de l'académie d'Amiens qui précise que ces dites candidates sont autorisées à se présenter à l'examen tête couverte :

De quoi agacer l'enseignante qui estime que «cette directive de l'académie d'Amiens va à l'encontre de l'oral de français pour lequel l'expression et l'engagement physique du candidat sont très importants». Si le cas se présentait, l'enseignante l'assure, elle refuserait d'entendre le candidat : «On ne peut pas refuser le voile dans le cadre de l'enseignement tout au long de l'année scolaire et l'autoriser lors du passage du baccalauréat. Pour moi, c'est hypocrite», s'insurge-t-elle.

A la lecture de ce passage, je n'ai pu m'empêcher de penser à Bourdieu. Comme on le sait, celui-ci a beaucoup écrit sur l'école. Une des questions clefs de son travail est la suivante : sur quoi l'école juge-t-elle les élèves ? Est-ce sur des connaissances et des compétences scolaires, acquises par le travail en classe, ou est-ce sur d'autres connaissances et d'autres compétences, dont l'acquisition seraient plus aisés à certains qu'à d'autres ?

On connaît la réponse de Bourdieu : l'école juge en fait les enfants sur la base d'un habitus, c'est-à-dire, pour le dire vite, d'un ensemble de dispositions socialement acquises génératrices de comportements. L'école, c'est-à-dire en priorité les enseignants, s'attend à ce que les élèves aient un habitus "bourgeois" : adhésion à la culture légitime sur laquelle s'appuie l'école, aisance à l'oral, etc. Or, l'école n'enseigne pas cela, ce qui conduit à l'exclusion "naturelle" des élèves qui n'ont pas eu la chance de l'obtenir par leur famille. Combien de fois, dans des conseils de classes, entend-t-on des enseignants critiquer un élève en le disant trop "scolaire" - ce qui est un euphémisme pour dire qu'il bosse dur mais qu'il ne peut pas grand chose... C'est pourtant, si l'on est logique, exclusivement suivant des critères "scolaires" que l'on devrait juger un élève. Pour tout ce qui n'est pas scolaire, les élèves ne sont tout simplement pas à égalité.

La remarque de ma collègue cité plus haut pose la même question : lors d'un oral de français, va-t-on juger l'élève sur ses connaissances scolaires, la compréhension des textes, ses capacités d'analyse, etc. ou va-t-on également tenir compte de choses qui ne relèvent pas de l'enseignement normalement dispensé à un élève ? Par exemple, ses choix religieux ou vestimentaires...

La question n'est pas triviale et ne se limite pas à la seule question des examens. Tout au long de l'année, les enseignants rendent des jugements sur les élèves. Il est extrèmement difficile de s'en tenir aux seuls critères scolaires. On dérive rapidement sur la prise en compte, parfois à la limite inconsciente, de toutes sortes d'autres choses qui n'ont pas grand chose à voir avec notre mission - à commencer par le genre bien sûr, plus grand classique, puisqu'à résultat égal, on ne jugera pas forcément qu'une fille et un garçon ont le même niveau.

Alors que faire pour que l'école gagne un peu en justice sur ce plan-là ? Certains diront peut-être qu'il faut éliminer au maximum les distinctions apparentes entre les élèves, comme par exemple ce qu'ils peuvent avoir sur la tête et qui en dit peut-être trop au professeur par rapport à ce qu'il a besoin de savoir. Mais on ne pourra certainement pas tout faire disparaître, et particulièrement ce qui est le plus discriminant - les dispositions acquises, le fameux habitus. Alors c'est peut-être en diffusant au mieux auprès des enseignants les apports de la sociologie de l'éducation en la matière que l'on pèsera peut-être sur leurs pratiques. Lorsque j'étais à l'IUFM, beaucoup de formateurs "transversaux" - c'est-à-dire qui n'étaient pas forcément et même rarement des enseignants de SES à l'origine - aimaient à reconnaître l'apport de Bourdieu. Cinq minutes de discussion avec eux suffisaient à comprendre qu'il résumait celui-ci - sans l'avoir lu - à "il y a des inégalités des chances entre les élèves en fonction du milieu social". Je ne sais pas si c'est une situation générale. Toujours est-il qu'il est probable qu'il y ait là un gros manque dans la formation des enseignants...

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War minus the shooting plus the sexism

Il fallait bien que, par les temps qui courent, je consacre un billet à la coupe du monde. Il se dit quand même beaucoup de bêtises apologétiques dessus : grande fête, grande communion, union de tous, et autres blabla qui oscillent entre un fonctionnalisme dépassé - la coupe du monde, ça doit servir la société, forcément ! - et l'habituel déroulé des délires post-modernistes qui pensent que faire de la sociologie c'est écrire des trucs marrants sans sortir le nez dehors. Heureusement, le Global Sociology Blog a déjà fait cette partie du boulot : rappeler un peu ce qui se passe dans les coulisses de ce "grand évènement sportif". Mais je vais adresser une autre critique à ce grand moment de communion qui, paraît-il, exprimerait l'essence même de la démocratie : comme le suffrage "universel" de 1848, il oublie la moitié de l'humanité.


Voilà un point qui n'a visiblement pas été perçu par notre ami maffesolien, tout pris à son hommage populiste au ballon rond, et qui est tout simplement ignoré par la plupart des autres commentateurs : cette coupe du monde que l'on rêverait universelle est une coupe du monde masculine.

Oh, bien sûr, j'entends déjà les hordes de thuriféraires du ballon rond qui vont m'expliquer que je vis au moins au siècle passé, si ce n'est à la préhistoire, que désormais, et en France depuis le glorieux mois de Juillet de 1998 où un non moins glorieux crâne rasé et un admirable pied plein de crampons envoyèrent par trois fois un ballon au fond d'un filet jaune et vert, les femmes se sont - enfin ! - intéressées à cette saine activité, qu'il y a des femmes supporters, et que ça y est, après des siècles de sexisme forcené, le football s'est enfin ouvert au beau sexe. Et qu'en plus dans les autres pays, c'est comme ça de toute éternité, qu'il ne se trouve pas une brésilienne qui ne porte un string en dansant la samba et en hurlant son bonheur de voir sa bien-aimée équipe marquer but sur but, le tout dans le respect de l'adversaire bien entendu.

Il y aurait long à dire sur tout ce que le football peut charrier de caricatures nationales et sur comment cela rendrait bénéfique sa pleine marchandisation - après tout, si les équipes n'étaient plus nationales, on pourrait se concentrer sur ce qui est, paraît-il, l'essence du sport, les efforts et le dépassement de soi. Mais ce n'est pas le propos. Quand bien même les tribunes des stades seraient-elles remplies de femmes, jeunes et moins jeunes, éructant, sous des perruques improbables et des maquillages qui ne le sont pas moins, slogans et chansons à la gloire des petits hommes qui s'agitent tout en bas - et je ne suis pas sûr qu'elles soient déjà si nombreuses que cela -, quand bien même, donc, cette coupe du monde n'en finirait pas d'être sexiste.

Parce que pendant ce temps, sur le rectangle de gazon qui retient l'attention de tous, il n'y a que des mâles qui font joujous. Et pas seulement les joueurs. Les arbitres, les entraîneurs, les équipes de soins sont bien souvent exclusivement masculines. Je n'ai pas vérifié pour les photographes, mais ça ne m'étonnerait guère, et ça ne remettrait de toutes façons pas en cause mon propos.

Le football, comme de nombreux autres sports, demeure imperméable à la mixité. On sait que Georges Orwell décrivait le sport comme la guerre sans les balles ("War minus the shooting"). Entre temps, quelques armées dans le monde ont compris que ces dames n'étaient pas les fragiles êtres que l'on voulait qu'elles soient, et que ce n'est qu'une fantaisie bien peu plaisante de la langue si on dit que ceux qui ont du courage "ont des couilles" car il n'est nul besoin de ces attributs pour "servir son pays". Quelques armées, dont la nôtre. Je ne serais pas naïf au point de penser que tout se passe pour le mieux dans les casernes pour celles qui s'engagent, et qu'elles ne connaissent pas quelques formes d'humour typiquement militaire qui viennent ternir ce beau tableau. Il n'en reste pas moins que les choses bougent, et que c'est loin d'être le cas dans le sport.

On me dira peut-être qu'il suffirait de donner plus de place aux épreuves féminines. Il y aura une coupe du monde de football féminin en 2011, rien qu'un bon plan marketing bien placé ne saurait transformer en grand événement festif, plein de vuvuzelas et autres produits dérivés destinés à finir au fond d'un placard ou d'une poubelle. Outre le fait que je suis sceptique tant le Tour de France féminin a du mal à recruter quelque spectateur, il faut bien reconnaître que cela ne réglerait en rien le problème : on continuerait à dire au monde qu'hommes et femmes ne sont pas égaux et ne doivent jouer ensemble.

Certains haussent déjà les épaules, en se disant que je ne suis qu'un de ces égalitaristes à tout crin qui refuse de voir la réalité. Et qu'en plus, si je me la joue féministe, c'est sans doute que je dois être un "homme qui ne s'assume pas" selon l'expression de notre bon David Douillet - comprenez une "tapette". N'est-il pas évident qu'hommes et femmes n'ont pas les mêmes capacités sportives et que donc il faille qu'ils s'affrontent dans des catégories différentes ? N'est-ce pas après tout un moyen de protéger ces dames si fragiles de la force et de la puissance de ces messieurs ? Cette "mise en genre" n'est-elle pas tout ce qu'il y a de plus naturel ?

Et bien, non, justement, si on prend la peine d'y réfléchir dix secondes. Les hommes et les femmes n'auraient pas les mêmes qualités sportives ? C'est là une généralisation bien pratique si l'on veut faire croire que ces dames sont, en fait, "naturellement" des petits êtres fragiles incapables de se confronter à ces messieurs qui seraient, tout autant par "nature", des montagnes de muscles shootés à la testostérone. Le sport crée du genre là où il n'y en a pas : il institue les différences entre hommes et femmes, les légitime et les naturalise, plutôt qu'il ne s'appuie dessus.

Si le problème était vraiment dans les capacités physiques, pourquoi ne pas instituer des critères de capacités physiques justement plutôt que de s'intéresser à ce qui se passe dans le slip de tout un chacun ? Et dire, par exemple, que pour être footballeur professionnel et participer à cette fameuse coupe du monde, il faut mesurer tant, être capable de telle performance, être physiquement solide à hauteur de tant, quelque soit le sexe du joueur. Mon appartenance au soi-disant "sexe fort" ne suffit certainement pas à me donner quelque avantage que ce soit sur, disons, des joueuses de football professionnelles qui, je n'en doute pas une seconde, me mettrait une pâté monumentale à quelque sport que ce soit. Il est bien des hommes qui sont, lorsqu'on les confronte aux sportifs professionnels, aussi "fragiles" que les femmes. Et il y a des femmes qui auraient quelques leçons à donner au sexe "fort" en termes, justement, de forces physiques. Surtout si on les incitait, dès l'enfance, à jouer comme les autres et qu'on les accueillait dans les centres de formation afférents.

Cette réflexion nous montre que la division du sport en catégories féminines et masculines n'a rien de naturel. C'est le reliquat d'une histoire qui a toujours divisé l'humanité en deux, et attribué à un genre la fragilité et à l'autre la force, plutôt de considérer que celles-ci se répartissaient entre les individus quelque soit leur sexe. Cette grande fête populaire que l'on essaye de nous vendre est avant tout une fête de la masculinité : comme dans les guerres du passé, ce sont les hommes qui vont au combat et portent haut les couleurs nationales. Les femmes sont au mieux à l'arrière, à attendre leur retour - ou, comme le suggère une affaire récente, vendent leurs corps aux petits soldats en bleu... Et tout le monde du sport est complice. Une grande communion mondiale ? Bien sûr, mais que les femmes restent dans le fond de l'Eglise...

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Programme de SES de première : les réseaux à la place de la structure sociale ?

Le futur programme de Sciences économiques et sociales pour la classe de première vient juste d'être publié : vous pouvez le consulter ici, et les enseignants ont juste au 16 juin pour y réagir, faire leur commentaire qui, peut-être, comme pour le programme de seconde, déboucheront sur des transformations plus ou moins importantes. Je livre ici quelques commentaires et remarques à chaud : les changements apportés sont loin d'être mineurs, et il me faudra sans doute quelques jours pour les digérer. Pour l'instant, je suis plutôt mi-figue, mi-raisin.

Commençons par un constat simple ce programme va provoquer des remous, beaucoup de remous. En fait, il a même commencé hier, avant sa publication, avec la démission de Sylvain David, président de l'Apses, du groupe d'expert qui s'est chargé de le rédiger. Le communiqué publié par l'association évoque un programme qui "saborde une discipline qui a fait la preuve de son succès depuis plus de 40 ans" et affirment qu'elle mobilisera "tous les moyens" contre. Jugement lapidaire donc qui n'a, pour l'instant, pas fait l'objet de plus de développement, étant donné que le programme ne devait pas être dévoilé. Je suppose qu'une critique plus détaillée suivra dans les jours à venir.

On peut cependant facilement imaginer ce qui pose problème à l'Apses, et plus généralement à un certain nombre d'enseignants de SES. Le premier point, c'est la distinction implicite entre économie et sociologie. Philippe Watrelot évoque clairement ce point dans la revue de presse où il évoque ce nouveau programme. C'est un vieux serpent de mer des SES. Beaucoup de collègues sont attachés au "croisement" et refuse d'enseigner de la sociologie ou de l'économie, prétendant qu'ils enseignent toujours et tout le temps des "SES". Il devrait donc y avoir une forte opposition sur ce point.

Pour ma part, ce point ne me semble absolument pas problématique. Je ne vais pas me faire des amis en disant cela, mais je ne sais pas ce que ces collègues veulent dire par "faire des SES" qui serait - apparemment - quelque chose différent que d'enseigner l'économie et la sociologie au lycée. J'ai posé la question à un certain nombre des plus virulents sur la question sans jamais obtenir de réponse. Si j'écris cela, c'est parce que je crains que le débat sur ce programme porte essentiellement sur ce point, sur le retour à un programme qui nie formellement les différences entre les disciplines. Or les débats ne sont pas là : la distinction existe déjà de fait dans les programmes actuels, même si elle n'est pas explicite ; et, surtout, l'adoption de cette grille est infiniment moins importantes que les contenus effectifs.

Il faut aussi remarquer que le préambule de ce programme annonce que les croisements seront plus nombreux - peut-être la norme ? - en classe de terminale. Je ne pense pas que cela satisfasse mes collègues, mais il serait au moins nécessaire de réfléchir sur la démarche et sur l'articulation des deux années.

Deuxième point qui devrait poser quelques problèmes : la lourdeur du programme. Soyons clair : les programmes actuels sont déjà excessivement longs et lourds. Effectivement, à la première lecture, celui-ci n'arrange rien à l'affaire. Que les notions soient plus nombreuses n'est pas forcément un mal : dans l'ancien programme, beaucoup de notions nécessaires n'étaient pas explicitées, mais il fallait quand même les aborder pour que les élèves comprennent quelque chose, ce qui avait tendance à allourdir le programme. Des notions plus précises pourraient donc régler le problème. J'en doute, parce que l'encyclopédisme provient en partie de la peur des enseignants de ne pas préparer suffisamment leurs élèves à toutes les éventualités du bac, ce qui pousse à s'aligner sur les exigences les plus lourdes. Toujours est-il que certains points du programme semble effectivement trop long à traiter dans le temps imparti, notamment dans la partie économie où les chapitres sont nombreux.

Troisième point, corolaire du précédent : certains collègues trouveront - trouvent déjà, en fait, pour ce que j'en perçois des débats internes à notre profession - le niveau d'exigence trop élevé. La structuration du programme y est sans doute pour beaucoup : beaucoup de collègues sont attachés à la présentation par "objets-problèmes", où l'on aborde un grand objet - disons la monnaie - et où l'on va essayer plus ou moins d'en faire le tour en se centrant sur les aspects qui font problème. La présentation par discipline, en mettant l'accent sur les notions et mécanismes, rend les choses plus "austères". Il va sans doute falloir "customiser" tout ça pour le rendre un peu plus "fun", plus attrayant du point de vue des élèves. En fait, j'aurais tendance à penser que c'est surtout pour l'enseignant que les choses vont être plus exigeante.

Voilà les trois points qui, à mon avis, feront des remous dans les jours et semaines à venir au sein de la communauté enseignante. Le premier me semble un faux débat, les deux suivants me semblent appeler à une réflexion et à une discussion afin de proposer des améliorations constructives. Restent maintenant les points dont je crains qu'ils soient oubliés dans la bataille.

Premier point qui m'interpelle plus particulièrement, c'est - mes lecteurs s'en doutent - la place de la sociologie. Celle-ci occupe deux fois mois de place que l'économie : 45h de cours, contre 90h pour la "science lugubre". Il n'y avait certes pas de répartition égalitaire par le passé - c'est même à peu près le ratio de la classe de terminale. Mais le programme de première me semblait mieux équilibrer de ce point de vue. J'aurais espérer que ce nouveau programme soit l'occasion de donner plus de place aux analyses sociologiques. Ce n'est pas le cas pour l'instant. Peut-être le programme de terminale, si, effectivement, il fait plus de place aux "objets communs", donnera-t-il enfin la place qu'elle mérite à la sociologie. Mais il est dommage de perdre des chapitres comme celui consacré à la culture, qui permettait d'introduire une relativisation des sociétés, et par là d'approcher un peu plus ce qu'est une approche scientifique, qui s'abstient de juger pour pouvoir mieux comprendre.

Deuxième point, qui donne ce titre à ce billet : mon étonnement de voir la structure sociale remplacer par... l'analyse de réseaux. Soyons clair : l'analyse de réseaux, c'est très bien, c'est une sociologie très intéressante, très heuristique, et que j'ai d'ailleurs souvent mise en oeuvre sur ce blog. Mais deux problèmes se pose dans ce programme. Premièrement, le chapitre qui évoque précisément les réseaux sociaux ne semble pas les considérer comme un mode particulier d'analyse du social, mais comme un objet particulier : "On montrera que les réseaux sociaux constituent une forme spécifique de coordination entre acteurs et de sociabilité (réseaux internet, associations d’anciens élèves, etc.)". Or, les réseaux en sociologie sont un outil théorique qui permet d'analyser toutes les relations sociales, et non pas spécialement celles des "réseaux sociaux" façon facebook ou linkedin. Et ce d'autant plus que le programme fait une référence assez précise à Granovetter, en citant "la force des liens faibles", qui, à ma connaissance, n'a jamais rien écrit sur Internet.

Deuxième problème : les réseaux interviennent dans le cadre d'un thème plus général sur les "groupes sociaux". Et rien dans ce point n'évoque les classes sociales ou la structure sociale dans ses différentes dimensions. Je trouve cela extrèmement problématique parce qu'il s'agit précisément d'outils de base de l'approche sociologique, particulièrement si l'on veut parler des groupes et des groupes d'appartenance. Les introductions à la sociologie américaine - un genre d'ouvrage dont je suis particulièrement friand - font toutes références au tryptique "class, race, gender" (classe, race, genre). Il serait absolument nécessaire d'intégrer cela pour les jeunes français. C'est une dimension essentielle de la pensée sociologique. Peut-être est-il prévu que le thème de la structure sociale refasse son apparition en terminale. Mais il me semble que si l'on veut, comme l'affiche le programme de première, donner les outils élémentaires aux élèves à la fois pour aborder les disciplines et comprendre le monde, alors c'est à ce moment-là qu'il faut le faire.

Voilà pour mes réactions au programme à la première lecture. Elles mériteraient sans doute d'être détaillée. Le bilan est pour l'instant très ambivalent. Effectivement, le programme semble très exigeant, a priori très difficile. Mais il a aussi le mérite de clarifier un peu ce qu'il faut faire. Le risque est que les protestations se centrent plus sur des aspects secondaires - comme la séparation économie/sociologie - et oublie trop facilement les aspects essentiels : l'équilibre et les contenus. La meilleure chose à faire est de prendre au sérieux le projet de ce programme - donner aux élèves les outils essentiels de l'économie, de la sociologie et de la science politique pour comprendre le monde - et d'essayer de voir si ce projet est ou non réalisé. Il y a, de ce point de vue, des améliorations à proposer, et un débat serein à avoir.

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You say you want a revolution, Well you know...

Par le biais du blog Naked Capitalism, j'apprends que l'historien Simon Schama prédit la révolution en Europe et aux Etats-Unis si les coûts de la crise ne sont pas justement répartis entre les différents groupes sociaux. Yves Smith lui emboîte le pas, soulignant que les fortes inégalités et le "délitement du lien social" aux Etats-Unis promettent aussi leur lot de révoltes. Dans le cas de la France, il y a de bonnes raisons de penser que ce n'est pas une révolution qu'il faut attendre, mais quelque chose d'encore moins réjouissant, et qui rend encore plus pressant d'écouter Schama.

Pour ce que l'on peut en lire sur blog sus-nommé - l'article original est payant, Schama fait plus ou moins référence à la théorie de la frustration relative, développée par Ted Gurr (Why Men Rebel, 1970). En un mot, les individus ont d'autant plus de chances de se lancer dans une entreprise révolutionnaire, ont d'autant plus de chances de se rebeller sous diverses de formes, lorsqu'ils se trouvent dans une situation de frustration relative, c'est-à-dire qu'ils se trouvent dans une position inférieure à celle à laquelle ils estiment avoir droit.

Le terme de frustration relative est très important : il signifie l'importance des perceptions, comme le souligne Schama. Ce n'est pas tant la position objective des individus qui compte que la comparaison entre ce à quoi ils estiment avoir droit et ce qu'ils ont. Ainsi, si, dans une période d'amélioration générale de la situation d'un groupe, un petit événement vient ralentir cette amélioration sans opérer un total retour en arrière, alors la frustration relative sera plus forte et le passage à l'action d'autant plus probable. C'est plus ou moins ce qui s'est passé lors de la Révolution Française : la situation de la bourgeoisie s'améliorait tendanciellement, et il a suffit d'une petite crise économique pour mettre le feu aux poudres.

Qu'en est-il pour la France ? Depuis maintenant une longue période, les Français font face à des difficultés économiques importantes, que seule une petite embellie entre 1997 et 2001 est venue nuancer. A chaque fois d'une enquête vient s'intéresser à la perception de l'avenir, il apparaît que les Français sont parmi les plus pessimistes. On pourrait penser à priori que cette situation est propice à la mobilisation et à l'entrée en lutte. C'est en fait plus probablement l'inverse. La récurrence de cette situation amène plus à l'indolence politique qu'à l'effervescence révolutionnaire. De ce fait, la crise ne vient pas briser une tendance à l'amélioration de la situation, et les chances qu'elle débouche sur une mobilisation large sont d'autant plus faibles.

Pourtant, pourrait-on penser, son taux de chômage structurellement élevé devrait faire de la France une bonne candidate au changement radical, tant le nombre de "déçus du système" est important. Ce n'est en rien évident. On peut se souvenir ici de l'impressionnante analyse du chômage menée par Paul Lazarsfeld et son équipe, dans Les chômeurs de Marienthal (1932). Par une enquête d'une rare minutie menée dans un village autrichien frappé de plein fouet par une autre grande crise économique, les auteurs montraient que la première conséquence du chômage résidait dans la façon dont celui déstructure toutes les activités et, partant, toute la communauté. Les activités collectives - l'école, les associations, les fêtes jadis organisées par l'école - se réduisent, les chômeurs s'avèrent même incapable de donner un compte-rendu de leurs activités alors qu'elles étaient précédemment nombreuses et bien rythmées. Les activités militantes, en particulier, sont abandonnées. Les chômeurs semblent plus frappés d'apathie que de fièvre révolutionnaire.

A la fin de son ouvrage, Lazarsfeld s'avour cependant incapable de prédire ce que deviendra Marienthal : si la situation perdure, l'activité militante pourra-t-elle revenir ? Il n'en reste pas moins qu'il est difficile de dire que la révolte est la conséquence logique du chômage et de la pauvreté.

La désorganisation qu'entraîne de telles situations, et qui peut être une conséquence très marquées des crises économiques contemporaines sur les groupes les plus fragiles - ceux qui vivent déjà dans des situations précaires - peut cependant avoir d'autres effets. Deux analyses peuvent être ici utiles. Premièrement, celle d'Oberschall : celui-ci met l'accent sur les liens qui existent entre les groupes et les centres de pouvoir. On déplace ainsi l'analyse vers la forme que peuvent prendre les mobilisations. Moins un groupe a accès aux centres du pouvoir pour faire entendre ses revendications, plus il a des chances de recourir à des formes violentes de mobilisation.

Deuxième analyse d'importance : celle de Charles Tilly. Celui-ci distingue deux caractéristiques des groupes : la netness et la catness. La netness correspond au "réseau" (net) des relations entre individus, c'est-à-dire aux liens d'interconnaissance et à la sociabilité. La catness correspond aux identités objectives où sont placées les individus (category). Un groupe est d'autant plus apte à se mobiliser que sa catnet est forte, c'est-à-dire qu'il y a correspondance entre catness et netness.

Qu'est-ce que la crise vient faire là dedans ? Il y a de fortes chances qu'elle vienne réduire cette catnet : les individus au chômage ou en difficulté ne se conçoivent pas forcément comme une seule catégorie, et sont retirés à leurs anciennes identités ; leurs réseaux relationnels ne recouvrent certainement pas cette dite catégorie, surtout s'ils gardent espoir d'en sortir. Il devient difficile pour tous les acteurs désireux de construire une mobilisation organisée et dirigée vers un but précis de guider quelque chose qui ressemble à un mouvement social. Si la catness est forte, c'est-à-dire si les individus peuvent se trouver durablement assignés à certaines identités - par exemple par une ségrégation urbaine forte - alors la mobilisation a plus de chances de prendre des formes violentes. C'est ce qui s'est passé pour les "banlieues" : les réseaux d'interconnaissances (netnet), limité au quartier, ne correspondent pas à la catégorie globale, ce qui rend difficile une mobilisation globale et organisée de la jeunesse populaire.

Au final, une révolution est-elle à attendre ? Non, il ne semble pas. Des explosions ponctuelles de colère et de violence, éventuellement un rejet politique assez fort - l'ombre du 21 avril est toujours dans le coin - seraient des symptômes beaucoup plus probables. Cela ne rend l'avertissement de Schama que plus inquiétant : la répartition du "poids" de la crise est une question qui devra être traité avec le plus de justice possible...

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La peur sur la ville

C'est l'histoire d'une folle nuit, d'une fête qui tourne mal, une histoire de débauche et de violence. C'est aussi, selon Jean-Pierre Le Goff, l'histoire de "l'érosion du vivre-ensemble", d'une jeunesse qui n'a plus "de limites à ne pas dépasser" à "intérioriser", et qui se révolte contre le "culte de la performance" en se "défoulant". C'est aussi l'histoire d'un "happening post-moderne", sans que l'on sache jamais ce que ce mot veut vraiment dire, si ce n'est les références absurdes auxquelles il renvoie. C'est bien plutôt l'histoire d'une peur ancienne. La voici.

L'été 1963 voit ainsi la grande fête de la musique organisée par l'émission Salut les copains d'Europe 1, et rassemblant une foule de 150 000 personnes place de la nation, "se métamorphoser en fête de la destruction, en une sorte d'insurrection ludique [Morin, 1969]. "Ca ne s'était jamais vu !", écrit France-Soir le lendemain. "En pleine nuit, des coups de téléphone affolés à la police : le Festival des copains dégénérait en émeute... La folle nuit" (25 juin 1963).
Le versant moins souriant, moins anodin, moins rassurant de la culture juvénile pouvait ainsi transparaître sous sa version commercialisée, en France comme dans d'autres pays d'Europe : en décembre 1956, à Stockholm, des jeunes, dans la grande rue, attaquent des adultes renversent et incendient des voitures ; à Pâques et à la Pentecôte 1963, à Clacton et à Brighton, en Angleterre, on assiste à une sorte de guerre civile entre bandes de mods et de rockers venus de Londres et des environs, une sorte de lutte des classes juvéniles. "Dans tous ces cas, très différents, il y a en commun un jaillissement spontané et contagieux de violence" [Ibid] . Cette violence, latente, parfois totalement effacée dans la présentation normalisée de la culture juvénile recomposée par l'industrie culturelle, sous-end l'expressionadolescente populaire des années cinquante-soixante. On en verra d'autres illustrations avec le phénomène des blousons noirs et des "bandes".

Extrait de l'ouvrage d'Olivier Galland, Les jeunes, sixième édition, Repères La découverte, 2002.

Peut-on encore nous faire croire que les "apéros Facebook" sont une telle menace pour la société, quand on voit ce dont la jeunesse des Trente Glorieuses était capable ? La peur de la jeunesse est ancienne. Si Jean-Pierre Le Goff n'a pas tout à fait tort lorsqu'il dit que la position de la jeunesse est ambigüe, tiraillé entre l'incitation à l'autonomie et l'ordre de rester en place, il se trompe en faisant de cela une nouveauté.

Mais là n'est peut-être pas le plus important : le sens prêté à ces évènements depuis quelques jours est simplement désolant. Certes, beaucoup de journalistes ont su éviter le piège d'attribuer à l'internet la mort d'un jeune homme et l'usage d'alcool d'un groupe finalement bien peu défini d'individus. Mais les commentateurs n'ont pas tous fait preuve de la prudence minimale, et se sont empressés de voir dans cette pratique festive un "signe des temps" évidemment symptomatique de tout ce que nous pouvons penser être le "malaise social".

Ainsi, Jean-Pierre Le Goff nous explique qu'évidemment, ces apéros Facebook témoignent de la perte de repères des jeunes, dont la vie ne serait plus scandée, comme au bon vieux temps, par les institutions, l'école, le service militaire et l'entrée à l'usine. Avec le temps, même les débordements de violence ancien, même les jeunes blousons noirs - déjà accusés, comme le rappelle Laurent Mucchielli, de "viols collectifs" - qui étaient souvent salariés, même les batailles rangées se teintent de nostalgie... Les présentations médiatiques "lissées" sont à ce point puissante qu'elles nous font oublier ce qu'il y avait alors de violence. L'allongement de l'adolescence n'est pas un phénomène nouveau, bien au contraire. C'est une lourde tendance historique en Occident. En faire une caractéristique de "l'air du temps" pour expliquer un phénomène de quelques mois à peine est pour le moins décevant.

Mais Jean-Pierre Le Goff va plus loin : la fête serait un moyen de se défouler face au "culte de la performance", de réagir à "l'exclusion" liée à la "compétitivité internationale" - d'autres parlent aussi d'un "pied-de-nez à la crise". N'en jetez plus ! On en vient à se demander pourquoi les gens faisaient la fête par le passé. Évidemment, on nous dira qu'il fut un temps où la jeunesse se rassemblait autour de grandes causes, se projetait dans l'avenir et voulait changer le monde... "La fête de la destruction" évoquée par Olivier Galland rentre-t-elle vraiment dans ce cadre ?

Loin de témoigner d'une quelconque "post-modernité" ou d'une transformation radicale de nos sociétés, les apéros Facebook pourraient tout aussi bien s'inscrire dans un long mouvement de privatisation, inscrit de longue date dans la modernité. La vraie vie ne se trouve pas, comme le suggère Jean-Pierre Le Goff, dans la fête, mais dans la sphère privée, dont la fête n'est qu'un aspect. Recherche de l'épanouissement personnel à l'écart des appels institutionnels : rien qui ne soit là-dedans post-moderne - même si je ne doute pas que quelque maffesolien viendra s'exciter en plaçant le mot "dyonisiaque" quelque part - mais tout de moderne, voire de "radicalement moderne", pour paraphraser Anthony Giddens. Mais pour abonder plus précisément dans un sens ou dans l'autre, il faudrait encore mener une enquête - mais de cela, les post-modernites ont horreur, ce qui explique beaucoup de leurs délires malheureusement si médiatiques.

Voilà l'autre histoire des apéros Facebook : l'histoire longue que l'on oublie si facilement, celle qui suggère qu'il n'y a là, probablement, qu'un épisode passager d'un mouvement ancien et lent, dont on pourrait apprendre quelque chose seulement en allant sur le terrain. Rassurez-vous, l'histoire courte, celle de la peur sur la ville, a de beaux jours devant elles : elle reviendra encore souvent.

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Crise, mondialisations et Etats : réflexions éparses à partir de Saskia Sassen

Avec l'enchaînement des crises, il se trouve bien sûr quelques voix pour mettre la mondialisation à la question : elle serait soit la cause, soit l'une des victimes des tumultes actuels. Dans les deux cas, c'est toujours la question d'une gouvernance mondiale qui est posée. Il y a cependant un problème : la nature exacte de la mondialisation n'est jamais précisé. Pourtant, les crises économiques récentes ne se sont pas déployées dans la même mondialisation. Et ce n'est pas sans conséquence sur les réponses que l'on peut y apporter.

La crise des subprimes, telle qu'elle a pris corps au cours des années 2007-2008, est une crise mondiale au sens "classique". Non pas qu'elle se réfère à une forme de la mondialisation qui aurait le privilège de l'ancienneté, mais simplement qu'il s'agit là de l'utilisation la plus courante du terme : celle de la constitution d'un espace global connectant des pays et des espaces géographiques jadis séparés. Partie des Etats-Unis, sans rentrer dans le détail des mécanismes, la crise s'est diffusé au travers de l'espace constitué par la finance globale, un espace relativement homogène qui ignore les frontières classiques. Il ne s'agit pas, comme on le dit souvent, d'un espace mondial, dans le sens où il ne couvre pas véritablement la totalité de la surface du globe. Mais il est bien global dans la mesure où se place à une autre échelle que nationale.

Que l'on ne conclut pas trop vite à la perte de pouvoir des Etats dans l'affaire. Comme le rappelle Saskia Sassen dans ce maître-ouvrage qu'est La globalisation. Une sociologie (2007), auquel cette note emprunte beaucoup, les Etats ont très consciemment été les artisans de cette globalisations. Moins qu'un déclin des Etats, cette première mondialisation amorce le premier temps d'une transformation de ceux-ci. Je vais y venir.

Intéressons-nous tout d'abord à la deuxième crise : celle qui se joue actuellement en Grèce et dans les pays les plus fragiles de l'Union Européenne. On pourrait être tenter de dire qu'il s'agit de la même crise ou de la continuité de la première : comme le soulignait récemment André Orléan dans l'émission Les retours du dimanche, les marchés viennent aujourd'hui "sanctionner" des déficits qui ont été creusé précisément pour les sauver. Mais cette crise s'inscrit cependant dans une autre forme de mondialisation. Les acteurs financiers ont en effet cette fois jouer sur les différences de fragilité entre l'Europe, et ils continuent à le faire en pariant, finalement, sur la capacité de l'Union Européenne à réagir de façon collective. Loin de s'inscrire dans un espace qui connecte les pays et qui ignore les frontières, ils se situent ici dans un espace qui profite de l'existence des frontières. En bons petits entrepreneurs, ils profitent de leur capacité à jouer sur des espaces relativement étanches, à circuler entre eux sans faire émerger un niveau qui les subsume.

La mondialisation dans laquelle se déploie cette deuxième crise est donc fondamentalement différente.Elle ne consiste pas à la transformation des échelles, où un niveau global viendrait remplacer en les englobant les niveaux nationaux, mais à l'ajout d'un niveau global qui n'efface pas le niveau national, mais redistribue les cartes, en conférant un nouveau pouvoir et de nouvelles ressources à ceux qui y ont accès. Il n'y a qu'à voir comment les géographies de la mondialisation sont en fait guidés par un tissu de "villes globales" qui laisse entière la question des lieux et des individus qui n'y ont pas accès.

Ces deux faces de la mondialisation posent très sérieusement la question de la façon dont les Etats peuvent y faire face. Car si la première mondialisation, celle qui procède à la connexion des espaces nationaux, se fait au prix de la dénationalisation de certains domaines, c'est-à-dire leur passage à une échelle globale, la deuxième mondialisation indique qu'il n'y a pas lieu que cela se transforme en une réduction du pouvoir des Etats, mais plutôt à une transformation de leurs rôles. Parler de dénationalisation permet de souligner que les activités globales ne sont pas des activités décontextualisés, simplement que leurs activités ne sont pas nationales. La mondialisation ne se fait pas sans ancrage dans des lieux particuliers, dont les fameuses "villes globales". De ce fait, si les Etats veulent encore jouer un rôle dans la direction de l'économie et du monde, il leur reste à accepter cette transformation peut-être inattendue : se dénationaliser eux-mêmes.

Depuis Weber, l'Etat est traditionnellement défini par rapport à un territoire sur lequel il exerce une autorité - le monopole de la contrainte physique légitime. C'est cet aspect qui est le plus profondément questionné par la mondialisation. Et pas seulement sur le plan de l'économie : mouvements sociaux et classes sociales ont également tendance à se globaliser. Les immigrés clandestins produisent également du global. Reprenant l'idée de Charles Tilly selon laquelle l'Etat-nation n'est qu'une forme passagère, Sassen avance l'idée que les Etats pourraient se recomposer comme des acteurs globaux, profitant certes de leurs privilèges d'établir lois et règlements, mais en faisant également jouer ceux-ci à un niveau supérieur, dans l'élaboration d'un droit mondial et non plus simplement international ou dans la conception de politiques communes à une échelle globale. Il y a tout lieu de penser que c'est le choix qui se pose aujourd'hui à l'Union Européenne : se constituer non pas simplement en Etat-nation "en plus grand", mais devenir un acteur global, menant, à ce titre, une politique globale.

Ces réflexions devraient particulièrement intéresser tout ceux qui réfléchissent à une alternative politique. En France, la droite a su tirer beaucoup de sa force de sa position quant à la mondialisation. Face aux transformations en cours, elle a pu proposer une solution simple : la solidarité nationale contre la menace mondiale. Habituée à animer un conflit essentiellement national - le capital contre le travail, les travailleurs contre les patrons - la gauche s'est désemparée quand il a fallut répondre à une menace venue de l'extérieur, sous les formes souvent chimériques de la délocalisation, de la désindustrialisation et des contraintes des marchés - les discours désolants sur l'immigration s'inscrivent d'ailleurs dans cette rhétorique. Il n'y a qu'à voir les usages rhétoriques actuels de la mondialisation qui nous obligerait au changement, à la rigueur et à l'austérité.

La gauche, de son côté, et malgré son passé tournée vers l'internationalisme, n'a pas su donner des réponses satisfaisantes aux problèmes de la mondialisation. Elle s'est souvent enfermé dans le paradigme proposée par la droite, d'une mondialisation menaçante et d'un danger venu de l'extérieur. Partant de là, elle s'est trouvé moins bien armée dans un débat qu'elle a contribué à dépolitiser en attribuant à la mondialisation un caractère supérieur et contraignant, auquel il n'y aurait d'autres choix que de s'adapter. Elle pourrait, peut-être, essayer de prendre les choses différemment, et de proposer de faire de l'Etat un véritable acteur global.

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Dan Ariely, l'homo oecomicus et moi

Dan Ariely a connu un succès fulgurant - pour un universitaire s'entend - en avançant une thèse à la fois simple et séduisante : les individus sont essentiellement irrationnels, et les économistes n'ont rien compris à la vie. Il est difficile de dire laquelle des deux propositions a fait son succès. Le Monde publie aujourd'hui un article plutôt bienveillant à son propos. Article qui ne fait que nourrir les nombreux doutes que j'ai à l'égard de cette "psychologie économique".

Dan Ariely a construit son succès sur une critique assez simpliste de la science économique : grosso modo, il nous dit que les économistes sont quand même bien bêtes parce qu'ils croient que les individus sont toujours rationnels et parfaits. Il nous dit ainsi :

que seraient nos autoroutes s'ils avaient été conçus par des économistes rationnels ? Nous n'aurions pas de bande d'arrêt d'urgence parce que nous n'aurions pas eu besoin de goudronner une voie où personne n'était supposé conduire. Nous n'aurions pas de lignes pour délimiter les voies, ni de limites de vitesse si les gens étaient aussi rationnels qu'on voudrait le croire.

Pourtant, les économistes arrivent si bien à concevoir que les gens ont besoin d'assurance - qui peut se penser comme un équivalent financier de la bande d'arrêt d'urgence - qu'il arrive à certains de participer à leur conception. Mais je suppose que la dénonciation a plus de portée si on fait passer son adversaire pour un idiot.

Pour soutenir son propos, Dan Ariely a organisé toutes sortes d'expériences qui font le bonheur des médias : par exemple, il a demandé à des étudiants de compléter un questionnaire concernant leur comportement sexuel - accepter de coucher avec des mineurs, avec des obèses (la présence de cette question ne cesse de me fasciner d'ailleurs pour ce qu'elle dit de nos sociétés), etc. - en se masturbant. En comparant avec un groupe qui a remplit le même questionnaire "à froid", il remarque que les tabous tombent sous l'effet de l'excitation sexuelle, et en conclut que notre capacité à raisonner dépends de celle-ci. Reste que l'on ne sait pas trop quoi faire de ce résultat : combien de fois par jour faites-vous des choix économiques sous l'emprise de l'excitation sexuelle ?

Ce genre d'approche laisse sceptique le sociologue que je m'efforce d'être, au moins tout autant, si ce n'est plus, que l'approche économique classique. En fait, mon sentiment est que Dan Ariely fait exactement la même erreur que nos amis économistes avec de moins bonnes raisons.

Quelle est cette erreur ? Celle de considérer un individu a-historique. Il est devenu banal de dire que l'homo oeconomicus n'existe pas : le comportement maximisateur et la recherche exclusive de l'intérêt personnel ne sont pas une représentation réaliste du comportement des individus. Et pourtant, l'homo oeconomicus a existé et existe :

Lorsqu'un de ses associés, s'étant retiré des affaires, proposa à Jacob Fugger d'en faire autant - il avait gagné assez d'argent et devait désormais en laisser gagner aux autres -, celui-ci, après avoir taxé le premier de pusillanimité, lui rétorqua qu'il "était d'un tout autre avis et qu'il voulait gagner de l'argent aussi longtemps qu'il le pourrait". [1]

L'oeuvre de Max Weber vise justement à comprendre l'émergence historique de ce comportement si particulier que Pierre Bourdieu le qualifiera de "monstre anthropologique" : comment se fait-il qu'en Occident soit apparu un comportement aussi particulier que le comportement capitaliste ? C'est bien là que réside le problème : les économistes ont tendance à considérer comme naturel et universel ce qui n'est en fait qu'un comportement humain spécifiquement daté, historique. Si l'homo oeconomicus existe - et ce que décrit Olivier Godechot à propos des travailleurs de la finance va dans ce sens [2] - il est socialement construit. Et cela Bourdieu l'avait bien compris lorsqu'il se penchait sur la fabrication de l'habitus économique à partir de ses travaux algériens [3].

Ce point implique que la rationalité n'existe pas pour elle-même : on ne peut la définir dans l'absolu, car elle est toujours un produit historique. La pensée magique que décrit Mauss [4] a sa propre rationalité, même si celle-ci est bien différente de celle de la pensée scientifique. De même, Olivier Godechot met à jour plusieurs façons d'être rationnel, plus formes de rationalités qui guident les comportements des traders. C'est d'ailleurs de là que la théorie économique tire une partie de sa force : lorsqu'elle est adoptée par les individus, elle en vient à orienter leur comportement dans le sens qu'elle indique (ce que l'on nomme généralement "performativité" de la science économique, mais le terme me semble mal choisi). De ce fait, les sociologies vont considérer que l'action économique est un objet d'investigation, tant dans sa production que dans ses différents supports, en particuliers dans les institutions qui la rendent possible et la modèle. Ce que ne font pas les économistes qui la résument volontairement - on verra pourquoi dans quelques instants - à un modèle simple.

Et Dan Ariely dans tout cela ? Il semble qu'il fasse la même "erreur" que les économistes, mais en l'abordant dans l'autre sens. Posant que seul le comportement décrit par les économistes est rationnel, il en conclut que tout ce qui s'écarte celui est irrationnel. Plus encore, il considère également des "failles" dans la rationalité des individus sans s'interroger sur leur production et leur historicité. "S'il n'y a qu'une seule façon d'être rationnel, il y en beaucoup à être irrationnel" peut-on lire dans l'article du Monde : pour un sociologue, il y a avant tout beaucoup de façon d'être rationnel, et celles-ci méritent d'être étudiés et expliqués.

Il n'en reste pas moins que les économistes ont de bonnes raisons de recourir à la fiction de l'homo oeconomicus - et c'est pour cela que j'ai précédemment écrit "erreur" entre guillemets. Désireux de se conformer aux standards des sciences de la nature, ils cherchent à s'exprimer dans une langue formelle, c'est-à-dire mathématique, dont l'avantage est la transposabilité. Pour se faire, ils renoncent à produire une théorie de l'action, et ne considèrent celle-ci que comme un outil méthodologique. Autrement dit, les économistes n'ont jamais prétendu expliquer l'action économique à l'aide de l'homo oeconomicus, celui-ci n'étant qu'une construction méthodologique et non anthropologique. Ce choix a un coût exorbitant du point de vue de la sociologie - rien de moins que de renoncer à comprendre l'action, et donc de restreindre sérieusement le champ de véridicité des propositions - mais il a le mérite de la cohérence.

Or l'approche que promeut la psychologie économique telle que Dan Ariely la diffuse ne propose pas une théorie de l'action beaucoup plus riche : au contraire, elle semble se limiter à dire que l'individu est essentiellement irrationnel et guidé par toutes sortes de passion. La raison en est en partie méthodologique : l'usage de l'expérimentation est certes séduisant, et on ne peut plus médiatique, mais il signifie que l'on renonce à comprendre l'action dans les contextes socio-historiques où elle se déploie. Elle est également théorique : l'approche psychologique se concentre trop sur les motifs internes aux individus pour en saisir la dimension proprement sociale et historique. Et elle conclut donc facilement à l'irrationalité faute de chercher à comprendre comment on en est arrivé là.

L'économie semble depuis longtemps avoir accepté le dialogue avec la psychologie, sans doute parce que les deux disciplines partagent une même ambition épistémologique : se rapprocher du modèle des sciences de la nature. Il n'est pas évident que l'économie y gagne beaucoup. Le risque est grand, au contraire, que l'on trouve dans ce genre de travaux une raison supplémentaire de dire que le monde doit être rapprocher des modèles économiques, puisque ceux-ci sont rationnels alors que les hommes sont irrationnels. Un dialogue avec une science plus différente, devinez laquelle, serait sans doute plus fructueux. Les sociologues, eux, lisent les économistes. La réciproque est trop rarement vraie.

Bibliographie :
[1] Max Weber, L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme
[2] Olivier Godechot, Les traders. Essai de sociologie des marchés financiers, 2002
[3] Pierre Bourdieu, "La fabrique de l'habitus économique", Actes de la recherche en sciences sociales 150, 2003
[4] Marcel Mauss, "Esquisse d'une théorie de la magie", 1902

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Rappel à la loi à l'attention de MM. Zemmour et Bilger

Eric Zemmour, l'un de ces "chroniqueurs" dont la légitimité reste un grand mystère pour le commun des mortels, s'est fendu d'une remarque plus que douteuse quant au fait que les délinquants seraient surtout des Noirs et des Arabes. Philippe Bilger, avocat général à la cour de Paris, a pris sa défense sur son blog. L'un comme l'autre aurait non seulement besoin de quelques cours élémentaires de sociologie, mais aussi d'un bon rappel à la loi - ce qui pour le second est tout de même assez savoureux.

Reprenons la citation qui a valut à Zemmour une nouvelle volée de bois vert de la part de différentes organisations anti-racistes :

Les français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. C'est un fait.

Pierre Bilger défend cette idée en écrivant sur son blog :

En effet, je propose à un citoyen de bonne foi de venir assister aux audiences correctionnelles et parfois criminelles à Paris et il ne pourra que constater la validité de ce "fait", la justesse de cette intuition qui, aujourd'hui, confirment un mouvement né il y a quelques années.

Je me permet donc d'inviter officiellement MM. Zemmour et Bilger à venir assister à un des cours en première Economique et Sociale. Je n'aurais même pas à prendre la parole : mes élèves se chargeront eux-mêmes de leur expliquer ce que je leur ai appris il y a quelques mois, lorsque nous avions ensemble abordé la sociologie de la déviance. A savoir que l'appareil judiciaire n'enregistre pas la délinquance telle qu'elle est, mais telle qu'elle est perçue par l'activité policière. S'il y a un biais dans l'activité de la police pour appréhender surtout des Noirs et des Arabes, alors les audiences correctionnelles et criminelles seront plus souvent peuplées de Noirs ou d'Arabes. En tirer des conclusions sur la délinquance en général, sans prendre aucune précaution méthodologique, est une faute grave qu'un élève de première attentif en cours sait éviter. Ce serait comme penser que le bâton est tordu puisque lorsque je le trempe dans l'eau il paraît l'être.

Maître Eolas, d'ailleurs, ne dit pas autre chose. Je regrette simplement qu'il se sente obligé de s'agenouiller devant la statue de commandeur de Freakonomics. Je ne saurais trop lui conseiller de lire cet excellent livre qu'est Outsiders d'Howard Becker : il se rendra alors compte combien l'approche sociologique a déjà dit tout cela et beaucoup plus - et beaucoup mieux. Le reste de son propos est par contre tout à fait exact, et je ne peux qu'y renvoyer mes lecteurs : Zemmour suggère simplement, dans la simplicité de sa formule, qu'il y a un lien direct entre le fait d'être Noir/Arabe et celui d'être délinquant ; or cela ne tient pas compte de toutes les autres variables qui interviennent dans la délinquance, a fortiori les caractéristiques socio-économiques des personnes. Pour valider le raisonnement zemmourien, il faudrait raisonner "toutes choses égales par ailleurs" : les Noirs/Arabes sont-ils plus délinquants que les Blancs/Autres à caractéristiques socio-économiques égales ?

C'est là qu'apparaît toute la mauvaise fois d'Eric Zemmour : il n'exprime pas le fond de sa pensée, mais joue sur le sous-entendu et présente comme un fait "brut" et incontestable ce qui est en fait déjà une interprétation de la réalité. La formulation a son importance, et faire croire que l'on peut laisser "parler les faits" pour eux-mêmes est toujours, comme le disait déjà Max Weber, absolument malhonnête : selon la façon dont on les organise, ils ne disent plus la même chose. Ce point rend l'hommage rendu par Philippe Bilger à "l'audace" de Zemmour totalement ridicule. Zemmour n'est pas audacieux : il est lâche et n'ose pas dire directement ce qu'il pense. L'usage de mauvais procédés rhétoriques n'a jamais été un signe de courage intellectuel.

Mais il y a plus grave : nos deux pourfendeurs de la "bien-pensance" ont simplement oublié la loi. Pour ce qui est du bouffon médiatique qu'est Eric Zemmour, tenu de raconter n'importe quoi de choquant pour que l'on parle de lui, ce n'est guère étonnant. C'est plus embêtant pour un avocat général. Reprenons, une fois de plus, la formulation de Zemmour en grassant un point trop facilement oublié, y compris par ses critiques :

Les français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes. C'est un fait

Eric Zemmour justifie, en fait, les contrôles au faciès : ce qu'il nous dit, c'est qu'il est bien normal que la police contrôle plus les Noirs et les Arabes, puisque ceux-ci sont plus souvent délinquants. Passons sur le fait que ce raisonnement confine à la tautologie : les Noirs et les Arabes sont plus représentés dans l'activité de la police, il faut donc qu'il y soit encore plus représentés. Il y a quelques mois à peine, Fabien Jobard publiait une enquête révélant, sur la base d'une solide méthodologie, l'importance des contrôles au faciès, toutes choses égales par ailleurs, dans les transports en commun parisien - disponible sur le site de Laurent Mucchielli. Il rappelait alors dans les différents médias qui faisait appel à lui que l'on ne pouvait justifier ces pratiques par des questions d'efficacité : la loi interdit simplement les contrôles au faciès. Un contrôle doit s'effectuer parce que le comportement de la personne suggère qu'il peut avoir commis ou se prépare à commettre un acte délictueux. Etre Noir ou Arabe ne rentre pas - et c'est heureux - dans ce cas. Par conséquent, Eric Zemmour et ses défenseurs n'exercent pas un droit à dire des faits, mais encouragent un comportement contraire à la loi. Rien qu'une petite convocation dans un commissariat pour rappel à loi ne saurait arranger.

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Le vrai danger de la télévision

Imaginons un instant que, parvenu à la fin de son expérience, Stanley Milgram ait dénoncé la science en expliquant que celle-ci n'était qu'un avatar du totalitarisme, une nouvelle dictature, un danger pour nous tous. Est-il besoin d'expliquer en quoi cela aurait été ridicule ? C'est pourtant ce à quoi l'on a assisté hier soir sur France 2.


Annoncé depuis des mois, entouré d'une réputation déjà sulfureuse, le documentaire Le jeu de la mort a enfin été diffusé, hier soir, sur France 2. Le message des organisateurs de ce Milgram 2.0 est sans nuance : la télévision nous contrôle et peut nous amener à tuer. Pourtant, à bien y regarder, on peut douter que ce qui a été montré soutienne cette conclusion, surtout si on le compare avec l'expérience originale. Olivier Mauco a brillamment ouvert le feu de la critique - son post est à lire à tout prix - je me permet ici de compléter brièvement.


Tout le propos du film repose dans la comparaison avec l'expérience fameuse menée par Stanley Milgram - et qu'il est inutile que je décrive ici tant cela a été fait depuis quelques semaines dans pratiquement tous les médias imaginables. Le documentaire commence par un discours de la méthode, où l'on nous explique que l'on a adapté au plus proche le dispositif originel, que l'on a la caution de quelques scientifiques, qui publieront les résultats dans des grandes revues, etc. Là dessus, il n'y a pas vraiment de problème : la chose a été bien menée, même si certaines différences affleurent (on y reviendra), et on peut en tirer des conclusions tout à fait intéressantes. Mais celles qui sont mises en avant par la voix-off, dispositif dramatique en soi, sont bien étranges.

Imaginons un instant que, parvenu à la fin de son expérience, Stanley Milgram ait dénoncé la science en expliquant que celle-ci n'était qu'un avatar du totalitarisme, une nouvelle dictature, un danger pour nous tous. Est-il besoin d'expliquer en quoi cela aurait été ridicule ? C'est pourtant ce à quoi l'on a assisté hier : à la toute fin du documentaire, le psychologue qui a assuré le suivit de l'expérience dénonce le fait que tous les candidats qui sont allé jusqu'à la torture ont été nourris aux mêmes émissions de télévision, aux mêmes séries, aux mêmes publicités... Or, peut-on croire que les cobayes de Milgram étaient nourris de sciences, que leurs cours de physique au lycée - là où ils avaient pu croiser des personnes en blouse blanche et au verbe sûr - soient l'explication centrale de leur comportement ? Certainement pas. Sans doute avaient-ils des dispositions bien différentes par rapport à la science. De la même façon, les candidats de La zone Xtrem ont sans doute eu des expériences télévisuelles bien différentes.

C'est là, à mon sens, l'erreur la plus grave du documentaire, qui en fausse les conclusions. La télévision y est abordée comme une totalité, alors qu'elle est extrèmement diverse : les séries ne sont pas la publicité, le ciné-club du dimanche soir n'est pas le débat politique, les cartoons du matin ne sont pas les talk-show de l'access prime-time. Et tout cela est encore pondéré par les différentes conditions de réceptions : qui regarde, avec qui, à quel moment, etc. Qu'importe que les Français, comme le souligne le documentaire dans ses derniers instants, passent beaucoup de temps devant la lucarne si on ne sait pas ce qu'ils regardent ! On ne peut simplement tout mettre dans le même panier.

Mais alors est-ce la télé-réalité ? Pas sûr. Le dispositif de Milgram ne permettait pas de dire que les psychologues en particulier avaient une autorité excessive sur les Américains - la plupart des cobayes ne devaient sans doute même pas savoir précisément ce qu'est un psychologue. Simplement, c'est l'ensemble du dispositif qui les amenait à l'obéissance, et non la seule autorité magique du scientifique : imaginons qu'un scientifique en blouse blanche vous interpelle dans la rue et vous dise "hé, vous, torturez cet homme là-bas !". Il y a peu de chances que vous vous exécutiez, quand bien même ce serait Tania Young et qu'elle vous dirait "c'est pour la télé". La preuve de ce point se trouvait dans le commentaire : une légère modification du dispositif, le retrait de la présentatrice, conduisait la majorité des cobayes à s'arrêter. Pourtant les caméras ne s'arrêtaient pas de tourner, le public ne disparaissait pas, la télévision, autrement dit, était toujours là. C'est donc toute une relation très particulière qui est nécessaire à l'obéissance, et non simplement quelque chose d'aussi vague que la télévision.

L'obéissance s'appuie d'abord sur un mécanisme qui n'a pas été soulevé par la voix off, alors qu'il était identifié par Milgram : c'est l'engagement très progressif, la dépendance au sentier, du cobaye. Une fois qu'il a envoyé les premières décharges, s'arrêter devient extrèmement difficile, pour la simple et bonne raison que cela oblige à reconnaître que l'on a eu tort dès le début. Aller au bout est une ligne d'action cohérente, le refus une remise en cause de soi. Et la présence du public, l'ajout le plus important par rapport à l'expérience originale, celui qui change tout, renforce cet effet : le regard de ces juges élève le coût de l'arrêt.

D'ailleurs, la présence du public introduit un autre effet psychologique qui n'est malheureusement pas soulevé : celui de la déresponsabilisation. Comment ne pas penser à l'effet Kitty Genovese, même si l'on sait que l'anecdote originale a été exagérée ? Lorsqu'un groupe est grand, la responsabilité a tendance à se perdre, les individus ont tendance à la reporter sur les autres. Sans doute, dans le public, certains attendaient-ils que d'autres élèvent la voix, sans doute, si quelqu'un l'avait fait, le cobaye aurait-il trouver là un appui pour son refus - Milgram introduisait d'ailleurs une autre variante intéressante : si un deuxième scientifique venait faire part de ses doutes à celui qui supervisait l'expérience, alors tous les cobayes saisissaient l'occasion pour tirer leur révérence.

Au final, à quoi a-t-on assistait hier soir ? Peut-être à une belle démonstration des limites de la télévision : le documentaire exploite à la perfection tout le langage télévisuel, jusque dans l'utilisation de certaines musiques d'Orange Mécanique pour renforcer l'effet dramatique et le message ; il tombe aussi dans les pièges de ce langage, en préférant une conclusion simpliste à un véritablement questionnement. Le "c'est la faute à la télé" n'est pas à la mesure de l'expérience menée. Celle-ci aurait dû conduire à une réflexion beaucoup plus générale sur les mécanismes de l'obéissance et de la résistance, à un questionnement sur notre capacité à nous extraire de certaines relations tissées précisément pour nous contrôler, et qui sont loin de se limiter au pouvoir du petit écran. Stanley Milgram mettait en scène, dans son expérience, la légitimité de la science, mais c'était pour mieux généraliser à toutes les formes d'autorité, et particulièrement aux légitimités étatiques et politiques. Christophe Nick n'a même pas voulu étendre son propos à l'ensemble des médias : il a préféré le buzz à l'ambition. C'est peut-être cela, le vrai danger de la télévision.

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Un prophète, figure de l'entrepreneur

Un prophète a fait le plein aux Césars, mais n'a pas eu l'Oscar qu'il méritait. C'est bien dommage, d'une part parce qu'il s'agit de l'un des rares films français qui ne parlent pas des malheurs de trentenaires parisiens qui vivent dans des lofts, d'autre part, parce que c'est un film brillant sur les marges de la société et la prison. Mais il est aussi d'un intérêt sociologique qui dépasse le cadre strict de l'univers carcéral. Un prophète, c'est aussi une belle illustration de ce qu'est un entrepreneur. Une analyse qui devrait ravir mon grand ami Yvon Gattaz. A ne pas lire si vous n'avez pas encore vu le film (ce qui est un tort).

"L'histoire d'Un prophète dépeint quelqu'un qui va accéder à une position qu'il n'aurait jamais atteinte s'il n'était pas allé en prison. Le paradoxe se situe là." (Jacques Audiard, sur le site Allociné)

Voilà comment le réalisateur résume en une petite phrase le propos de son film, et c'est la façon dont le protagoniste va atteindre une position supérieure en passant par la case prison qui peut attirer l'attention du sociologue, et surtout du sociologue économiste. Reprenons l'histoire un peu plus en détail : un petit délinquant analphabète, Malik, rentre en prison à 19 ans sans que la raison ait une quelconque importance dans le film. Là, un parrain de la mafia corse va le prendre "sous son aile" - en fait, en faire son obligé, corvéable à merci - après l'avoir obligé à assassiner un autre détenu arabe. Par la suite, Malik va se construire une carrière de grand délinquant, d'abord en travaillant pour le corse, puis, peu à peu, pour lui-même, en particulier lors de ses permissions.

Le film peut donc donner lieu à une première interprétation : c'est la prison qui fait le délinquant, ou du moins l'enfonce un peu plus dans cette carrière, plus qu'elle ne l'en éloigne. Mais celle-ci est incomplète : tous ceux qui passent par la prison ne deviennent pas de grands délinquants, certains parviennent même à se réinsérer, d'autres, plus simplement, n'acquièrent pas un pouvoir aussi grand que celui de Malik à sa sortie - où on le voit suivit par plusieurs voitures de ce que l'on devine être ses hommes, régnant finalement sur un petit empire de la drogue. La question reste donc entière : qu'est-ce qui permet à un tel individu de parvenir à cette position ? La prison seule ne permet pas de la comprendre.

Pour se faire, il est bon de considérer Malik comme un entrepreneur. En effet, il gère d'abord sa propre carrière : sur un marché du travail délinquant ou mafieux, dont on discutera de la nature par la suite, il cherche à trouver des partenaires de toute sorte pour faire des coups de plus en plus importants, et ainsi obtenir retributions tant symboliques que matérielles - les premières rendant l'obtention des secondes plus probable et plus simple. Il gère aussi peu à peu une organisation délinquante de son propre chef : en s'alliant avec un co-détenu, Jordi le gitan, et un ami fraîchement passé hors les murs, Ryad, il monte un petit trafic de drogue, avec voitures, livraisons, concurrence et tout le bazar. En prenant les choses de cette façon, on peut mieux comprendre ce qui permet à un tel individu de "réussir" dans son champ particulier d'action.

Qu'est-ce qu'un entrepreneur ? La réponse à cette question est moins simple qu'il n'y paraît. Une définition simple serait de définir l'entrepreneur comme le propriétaire d'une entreprise. Dans le monde de la délinquance organisée, le seul entrepreneur serait alors le parrain. Mais, tant dans les activités légales qu'illégales, cette définition pose problème : que fait-on des hauts managers, des directeurs salariés, ou des lieutenants qui gèrent une partie importante de l'organisation ? Ne peut-on aussi les qualifier d'entrepreneurs ? Lorsque les sociologues se penchent sur l'entrepreneur, ils ont tendance à avoir une conception assez large de celui-ci :

[...] il existe, au moins dans les économies de marché, des acteurs sociaux travaillant au développement de leurs entreprises par la recherche du profit et par l'innovation, acteurs que la sociologie peut donc étudier. Ces entrepreneurs peuvent être propriétaires de leur entreprise, indépendants, ou cadres dirigeants. [1]

Le jeune délinquant de Un prophète rentre progressivement dans ce rôle : loin de se cantonner à l'exécution des ordres de sa hiérarchie - c'est-à-dire le parrain corse qui lui offre sa protection en échange d'un petit service d'assassinat - il va poursuivre ses propres objectifs de profits et d'innovation. Cette figure n'a en soi rien d'exceptionnel : tout un courant de recherche s'intéresse aux boundaryless careers - les "carrières sans frontières" - où les individus sont moins insérés sur les rails d'une carrière défini par une organisation supérieure qu'ils n'évoluent entre plusieurs organisations, plusieurs postes, menant leur barque comme autant de petits entrepreneurs, des "craftmen" (littéralement : des artisans, au sens que pouvait avoir ce mot pour les compagnons ou les sublimes) [2]. S'il y a quelques risques à généraliser ce modèle, il n'en reste pas moins qu'il entre en résonance avec le "nouvel esprit du capitalisme" [3], où l'indépendance et la flexibilité sont valorisées. Malik s'impose donc comme une figure économiquement tout ce qu'il y a de plus légitime, si ce n'est qu'il choisit de se consacrer à des activités illégales. On peut se demander si c'est ce que Jacques Audiard avait en tête lorsqu'il déclarait :

"Donc oui, le projet du film était de décloisonner autant le casting que de prendre en compte le fait que le monde change et que les figures héroïques doivent évoluer. A mon sens, il y a de nouvelles mythologies à bâtir sur de nouveaux visages et de nouveaux parcours."

La question que va poser la sociologie est rarement soulevé : qu'est-ce qui fait qu'un individu devient un entrepreneur ? Il y a certes la mythologie que se construisent les grands capitaines d'industries, les dirigeants d'entreprises et autres managers internationaux à grands coups d'autobiographies et d'autres constructions légendaires. L'intérêt d'Un prophète est justement de sortir de cette légende en montrant un individu qui très précisément un comportement d'entrepreneur, sans entrer nullement dans les images d'Epinal que l'on nous sert à n'en plus finir.

L'une des vertus d'Un prophète est de mettre en scène un individu qui ne part véritablement de rien : au moment où il arrive en prison, ses ressources se limitent à un billet de 50f qu'il essaye, sans succès, de cacher dans sa chaussure. Il ne sait ni lire, ni écrire, et devra apprendre par le biais de formations spéciales adressées aux détenus. Ainsi, pas de risque de tomber dans l'apologie des qualités "exceptionnelles" des entrepreneurs, de leur "esprit d'entreprise" et autres "esprit de compétition". Rien ne prédestinait Malik à devenir ce qu'il sera à la fin du film. Rien, si ce n'est la position sociale bien particulière qu'il va occuper, une position qui est précisément celle d'un entrepreneur. C'est sur ce point là que le film est fondamentalement sociologique, et même, n'hésitons pas à le dire, granovettien [4] : c'est la position de l'individu dans un réseau, son encastrement, qui fait de lui ce qu'il est.

Pour le comprendre mieux, il faut en revenir à ce qui fait la spécificité d'un entrepreneur. Pour l'économie standard, l'entrepreneur est celui qui organise la production : le profit est alors la rémunération de la mise à disposition du capital pour la production. Cette approche ne nous dit pas grand chose de ce que fait un entrepreneur - ce qui souligne le paradoxe à voir des défenseurs de l'entreprise exiger que l'on enseigne en priorité Milton Friedman, lequel n'a jamais rien écrit d'intéressant sur leur activité... Il en va tout autrement dans la tradition autrichienne : sans entrer dans le détail des différents auteurs, l'entrepreneur se caractérise par sa capacité à mettre en relation des univers normalement séparés [1]- c'est l'entrepreneur innovateur schumpeterien ou l'arbitragiste de Mises. Le profit rémunère précisément cette activité. C'est alors la position sociale qui fait le propre de l'entrepreneur : il est entre des univers séparés et peut profiter de cette séparation. Pour Granovetter, il s'agit pour lui de trouver le bon équilibre entre encastrement dans un environnement et désencastrement, entre les liens qu'ils entretient avec les individus nécessaires à son activité et sa nécessaire extériorité [5].

Or, que fait Malik sinon profiter d'une telle position ? Arrivant en prison, il ne connaît certes personnes, mais peut s'intégrer plus facilement à certains réseaux : son origine ethnoraciale lui offre un point d'entrée dans le groupe des Arabes. Ce lien est exploité par son "employeur" corse pour l'envoyer assassiner un détenu "gênant". Et voilà Malik qui se retrouve à pouvoir gérer des relations avec les Corses et les Arabes, se trouvant précisément dans une relation d'extériorité et d'intériorité vis-à-vis des deux groupes qui s'affrontent - et cette capacité s'étend peu à peu, comme en témoigne les scènes d'apprentissage de la langue corse. C'est précisément la position de l'étranger telle que la décrit Simmel [6], et il rappelle que l'étranger est avant tout le commerçant, c'est-à-dire l'entrepreneur. Et comme "nul n'est prophète en son pays", le titre du film prend alors tout son sens.

Cette capacité à gérer les relations avec ce qui est socialement séparés devient encore plus claire lorsque Malik bénéficie de permissions pour aller travailler à l'extérieur de la prison : le voilà qui se retrouve à pouvoir gérer les informations qu'il donne au Corse, celles qu'il fait passer à l'extérieur, etc. Il ne fait rien d'autre que d'exploiter ce que Ronald Burt appelle un "trou structural" [7], c'est-à-dire le trou qui, dans un réseau, fait d'un individu l'unique "pont" entre deux "cliques", le seul point de passage pour aller d'un sous-réseau à un autre. Dans sa célèbre enquête, Burt montre que la capacité des cadres supérieurs qu'il étudie à obtenir de meilleurs salaires et des avancements est directement liée à l'étendu des trous que comporte son réseau. De la même façon, Malik progresse dans la hiérarchie particulière des délinquants à mesure que son réseau s'enrichit de la sorte. De même, il ne peut mettre en place tout un trafic de drogue assez complexe parce qu'il peut faire le lien entre Gitans et Arabes et entre intérieur et extérieur de la prison.

Ainsi, c'est une structure très particulière de la structure de la carrière délinquante qui se dessine : une carrière où la manipulation des réseaux apparaît centrales, où les différentes étapes entre un étage et un autre sont scandées par la capacité à s'allier avec des individus de plus en plus importants, qui donnent eux-mêmes accès à un réseau plus étendu. Peu à peu, Malik peut rentrer en relation avec des chefs de mieux en mieux situés, jusqu'à pouvoir, à la toute fin du film, se débarrasser de son ancien parrain corse. Les marges de la société que pourraient constituer la prison et la délinquance n'apparaissent alors plus si marginales, tant elles ressemblent aux carrières des artistes telles que les décrit Pierre-Michel Menger [8] ou à celles des acteurs hollywoodiens que j'évoquais il y a peu [9]. Or, ce ne sont là que les avatars les plus avancés du capitalisme.

Un prophète est un film complexe, qui prête à bien des lectures. Parmi celles-ci, la parabole économique, peinture saisissante du capitalisme et du libéralisme tel qu'il va, n'est pas la moins développée, même si ce n'est pas celle qui a été la plus commentée. Car il s'agit rien de moins d'une critique sociologique d'une certaine idéologie à la mode qui réadapte, en des termes plus raffinés, le "quand on veut, on peut". La volonté ne suffit pas, loin de là, la position que l'on occupe, et que l'on vient souvent à occuper par un grand hasard - se retrouver l'Arabe exclu en prison - implique des différences très nettes dans la carrière et la trajectoire des individus. Il aurait suffit de peu de choses pour que Malik demeure le délinquant à la petite semaine qu'il est au début du film. Il n'a pas fallut beaucoup pour qu'il se retrouve le pied à l'étrier. L'histoire d'un prophète, en d'autres termes, que la grâce divine touche par hasard.

Bibliographie
[1] Pierre-Paul Zalio, "Sociologie économique des entrepreneurs", in Philippe Steiner, François Vatin, Traité de sociologie, 2009
[2] Michael B. Arthur, "The Boundaryless career : a new perspective for organizational inquiry", Journal of Organizational Behavior, 1994
[3] Luc Boltanski, Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999
[4] Mark Granovetter, Sociologie économique, 2008
[5] Mark Granovetter, "La sociologie économique des entreprises et des entrepreneurs", Terrains & Travaux, 2003
[6] Georg Simmel, "Digression sur l'étranger", Sociologie, 1908
[7] Ronald Burt, Structural Holes, 1993
[8] Pierre-Michel Menger, Portrait de l'artiste en travailleur, 2002
[9] Faulkner, R. R. et Anderson, A., "Short-term projects and emergent careers : evidence from Hollywood", American journal of sociology, 92, 1987, p. 879-909.

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Dèces de Richard A. Peterson

On a appris aujourd'hui le décès du sociologue Richard A. Peterson. Moins connu du grand public que quelqu'un comme Claude Levi-Strauss, il n'aura pas l'honneur des médias français. Et c'est bien dommage, parce qu'il faisait partie de ces excellents chercheurs qui rendent notre discipline intéressante.

J'ai connu son oeuvre au moment où je préparais le concours qui me donne la légitimité de bloguer aujourd'hui. Le simple fait de se plonger dans les approches sociologiques de la culture rendait sa rencontre obligatoire. Peu de traductions existent de son oeuvre, et nous devions souvent nous contenter de connaissances de seconde main, bout de manuel et de digests en tout genre, l'approche des épreuves rendant toute autre stratégie peu rationnelle. On ne dira jamais combien les traductions sont importantes pour sortir une oeuvre du petit monde des chercheurs et l'amener aux autres étudiants.

L'apport de Peterson y est présenté comme étant celle de "l'hypothèse omnivore" : les représentations classiques de la répartition sociale des pratiques culturelles avaient tendance à présenter les individus comme "univores", c'est-à-dire n'ayant des pratiques que dans un seul ordre de légitimité, ce que Bernard Lahire appelerait aussi des "profils consonants". Autrement dit, celui qui boit du champagne joue aussi au golf et ne regarde jamais une autre chaîne qu'Arte. Or, on constate facilement dans n'importe quelle enquête, que les choses sont plus complexes : ainsi, seule une petite fraction des catégories dominantes adoptent les pratiques culturelles qu'on considère généralement comme étant représentatives de leurs groupes. Ainsi, si l'essentiel des amateurs d'opéra se recrutent dans les catégories les plus aisés, ils ne sont que 10% au sein de celle-ci à fréquenter régulièrement les salles correspondantes. Au contraire, ils sont plus nombreux à puiser dans des genres généralement jugés comme "peu légitimes", comme la musique de variété, le rock, la télévision, etc.

Faut-il dès lors considérer qu'il n'y a pas vraiment de détermination sociale, et encore moins que les pratiques culturelles permettraient de marquer la distinction entre les groupes et les classes, comme le pensait Bourdieu ? C'est là que les travaux de Peterson prennent leur importance : parmi les individus, certains sont "univores" et ne puisent que dans un seul ordre de légitimité, d'autres sont "omnivores" et vont avoir la capacité de puiser dans tous. Les réceptions ne sont dès lors pas les mêmes : on peut avoir une lecture savante de pratiques populaires ou peu légitime, comme quand j'explique que j'apprécie le jeu No More Heroes parce qu'il emprunte au déconstructivisme - une autre forme de distinction finalement. Jean-Claude Passeron parle, avec le style flamboyant mais pas toujours très accesible pour le profane qui est le sien, de "droit de cuissage symbolique". L'hypothèse "omnivore" ouvre ainsi un vaste champ de réflexion, et surtout de dialogue entre une sociologie de la culture toujours très marquée par le modèle de la distinction d'un côté de l'Atlantique et une tradition plus proche des cultural studies de l'autre. Un auteur incontournable, qui mériterait d'être enfin traduit en France.

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Alexandre Dumas et la convention naturaliste

Eric Fassin signe un excellent article sur le début de polémique à propos du film L'autre Dumas. Rappel des faits : Alexandre Dumas était métis - dans le monde anglo-saxon, il est d'ailleurs souvent présenté comme un auteur noir - ce que n'est assurément pas son interprète, Gérard Depardieu. S'ensuit la question évidente, peut-on accepter qu'un Blanc joue un rôle de Noir ? Voici mes propres réflexions, avec un peu de sociologie économique dedans. Car derrière cette affaire, il est aussi question de concurrence et de marché du travail.

Qu'un acteur joue le rôle d'un personnage auquel il ne ressemble absolument a longtemps été la norme. C'est ce que rappelle Benoît Laplante dans un article consacré aux carrières professionnelles des comédiens [1]. A l'époque de Shakespeare, par exemple, les rôles féminins étaient joués par des hommes. Plus que cela, le système alors en place était celui des emplois : chaque comédien se voyait attribué, au début de sa carrière, un type de rôle : premier amoureux, première amoureuse, soubrette, duègne, petit marquis, etc. Ce rôle était conservé en principe jusqu'à la retraite, les auteurs eux-mêmes les utilisant pour dérouler leurs intrigues. La ressemblance n'avait que peu d'importance : dans une pièce donné, au sein d'une troupe, chacun prenait le rôle correspondant à ses habitudes. La concurrence entre comédien n'intervenait qu'au moment où la troupe recrutait un nouveau comédien - elle était donc toujours extérieure à celle-ci.

Dans ce système, le choix d'un acteur Blanc pour jouer le rôle d'un personnage Noir n'aurait choqué personne. Et les traces de ce système se retrouvent encore au XXème siècle, alors qu'il a été pourtant remplacer, progressivement, par une convention naturaliste qui cherche à renforcer l'effet de réel. Le fait que Orson Welles ait joué le rôle titre de son adaptation d'Othello ne pose pas de problème : pour les grands rôles classiques, on comprend bien que c'est l'interprétation qui compte. D'autres cas moins glorieux ont malheureusement existé, comme les Minstrel Shows américains, ces spectacles où des Blancs grimés se moquaient des Noirs qui subsistèrent jusque dans les années 50.

Mais cela est resté limité à certains rôles issus du théâtre classique, et il n'est pas sûr que si un grand acteur Blanc réclame aujourd'hui le rôle du Maure de Venise, il ne rencontre pas quelques résistances ou quelques interrogations. La convention naturaliste qui s'est imposé, notamment par et dans la télévision et le cinéma, exige en effet une ressemblance entre l'acteur et son personnage. Il n'y a qu'à voir l'effort de Joan Sfar de présenter un acteur qui ressemble un tant soit peu à Gainsbourg. Cela ne veut pas dire que cette concordance est systématique, mais lorsqu'un réalisateur fait le choix d'enfreindre cette règle, c'est généralement avec une idée plus précise que simplement trouver un bon acteur pour un rôle. Ainsi le choix de faire jouer Bob Dylan par six acteurs différents dont une femme et un Noir dans le film I'm not there est un choix artistique visant à faire passer un message supplémentaire.

Il n'a va pas de même pour le cas de Dumas. La défense du choix de Gérard Depardieu ne se fait pas en ces termes : elle vise plutôt à dire qu'il n'y a rien de plus naturel, parce que la couleur de peau n'a pas grande importance ici, ou parce que Alexandre Dumas n'était pas si Noir que ça. Mais pourtant, si le choix avait été fait de donner le rôle de Victor Hugo à disons Isaach de Bankolé, n'y aurait-on pas vu au moins un choix artistique particulier à discuter ? Si cette défense est possible, c'est parce que la convention décrite par Benoit Laplante admet une exception : un acteur joue généralement un rôle qui lui ressemble, sauf s'il est un homme Blanc, dans ce cas-là, il peut (presque) tout jouer. La couleur Blanche est considéré, comme souvent, comme la couleur par défaut...

Or, cela n'est pas sans importance : la convention naturaliste, comme celle qui avait cours précédemment, structure le marché du travail des comédiens. Elle signifie en effet que le nombre d'opportunité d'un comédien n'est qu'une petite fraction de l'offre globale : la concurrence autour d'un rôle est limité aux acteurs présentant certaines caractéristiques. Si la couleur Noire est une caractéristique qui exclut de plus de rôles que la couleur Blanche, il y a sans doute un problème. C'est d'autant moins anodin lorsque l'on a en tête la façon dont se construisent les carrières dans le cinéma [2] : les individus passent certes d'un contrat à l'autre sans qu'une organisation centrale impose une forme à leurs parcours, mais, de fait, par le jeu des appariements, ils passent d'un marché à l'autre. Pour qu'un film soit réussi, c'est-à-dire soit un succès, il faut rassembler différents individus - acteurs, réalisateurs, autres professionnels - qui soient tous situés au même niveau d'une hiérarchie implicite. Le seul moyen de gravir ces échelons est d'avoir accès à des postes avec des "grands" : de fait, si les meilleurs rôles sont plus difficiles à avoir pour certaines catégories d'acteurs, ceux-ci peuvent être durablement exclus...

On dira peut-être que j'exagère à partir d'un seul cas, et que je sur-interprète. Peut-être. Mais on ne peut s'empêcher de se poser la question : il existe aujourd'hui des rôles quasiment réservés aux Noirs, aux Arabes, aux Maghrébins ; on attend d'eux, en tant qu'acteurs, certains types de jeux, certains types de rôles bien particulier. Tandis que les Blancs ont accès à un champ de rôle beaucoup plus vaste. L'affaire "Depardieu-Dumas" joue peut être bien ici un simple effet de loupe sur une situation plus globale. En tout cas, il aurait été facile d'éviter la polémique en faisant le même choix d'acteur : assumer cette rupture de la convention naturaliste comme un geste d'auteur, d'artiste, doté d'une intention et d'un sens. Il semble bien que ce ne soit pas le cas, mais un simple retour du refoulé.

[1] Benoît Laplante, "L'étude des carrières professionnelles comme production individuelle. La structure du marché du travail des comédiens", in Pierre-Michel Menger (dir.), Les professions et leurs sociologies, 2003
[2]Faulkner, R. R. et Anderson, A., "Short-term projects and emergent careers : evidence from Hollywood", American journal of sociology, 92, 1987, p. 879-909.

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