La dernière des classes sociales (2)

Résumé de l'épisode précédent : Alors que l'on commence quelque peu à reparler de classes sociales, malgré les réticences de certains, la grande bourgeoisie apparaît de plus en plus comme une classe puissante et mobilisée. C'est du moins ce que l'on tente de démontrer. C'est à ce moment dramatique que nous retrouvons notre héros...



2. Une classe mobilisée

Mais alors pourquoi cette classe sociale n’apparaît pas plus clairement dans la presse ou dans les discours politiques ? Pourquoi les partis politiques et les syndicats ne se concentrent-ils pas sur une telle cible ? Et pourquoi les seuls journalistes qui en parlent le font sous l’angle de l’exotisme, présentant la grande bourgeoisie comme une population étrange et fascinante, comme on présenterait une société primitive ?

C’est que la classe bourgeoise est une classe mobilisée, capable de cacher son pouvoir derrière un discours idéologique mettant en avant l’individualisme et la réussite personnelle, tandis qu’elle met en place pour elle-même un collectivisme pratique.

Quelques rappels théoriques tout d’abord : c’est ici que Marx intervient – et je vous ai déjà fait part de mon goût pour les classiques et pour la théorie. Que nous dit Marx sur les classes sociales ? La théorie est connue : il s’agit de la distinction entre classe en soi et classe pour soi.

La classe en soi renvoie à l’aspect objectif de la classe sociale. Dans une société donnée, on peut repérer un ensemble d’individus qui ont des caractéristiques propres qui leur donne une solidarité de fait. Dans l’étude de la société capitalistes de Marx, c’est la position dans le processus production, et dans les rapports sociaux que celui-ci induit, qui fournit cette solidarité : les prolétaires d’un côté, les capitalistes de l’autre.

On peut relier cette première dimension des classes sociales à la question de l’exploitation : les bourgeois sont ici ceux qui vivent de la plus-value produites par les travailleurs, plus-value qu’ils obtiennent par la possession des moyens de production. Il faut donc noter que les classes sociales n’existent jamais que par rapport aux autres, en cela qu’elles occupent des positions relatives dans l’espace social. La bourgeoisie, ainsi, n’existe qu’en tant qu’elle tire ses ressources et sa richesse de l’exploitation du travail des autres classes. C’est la relation qui fonde la classe.

La classe pour soi renvoie, elle, à l’aspect subjectif de la classe sociale. Le rapport entre les classes peut également se faire dans les consciences : les classes sociales peuvent prendre conscience de leur existence, de leurs intérêts communs, de leurs positions dans l’espace social. Elles peuvent alors se mobiliser pour essayer d’améliorer leur situation. On passe ici de l’exploitation (objective) à la domination – conscience subjective de cette exploitation. Ce qui produit cette conscience de classe, c’est la lutte.

« Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi, cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte […] cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe ». [9]

Dans une approche plus proche de Bourdieu, cela renvoie à la construction de représentation de la domination, et donc d’une domination culturelle [10]. On oppose ainsi à une vision de la société en strates – qui n’ont pas d’antagonismes particuliers entre – une vision nettement plus conflictuelle, où les frontières de classe sont elles-mêmes des enjeux de luttes. En gros, les classes dominées sont exclues et mises à distance par les classes dominantes, qui les influencent également culturellement. On intègre donc ici les dimensions culturelles et symboliques des rapports de classe.

(Point intéressant : le marxisme a lui-même contribué à construire, à l’époque où il dominait la pensée intellectuelle, la réalité des classes sociales qu’il décrivait. C’est là un point qui mériterait de long développement. Je vous les épargne. Pour aujourd’hui.)

Dans cette perspective, que retiennent Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, la grande bourgeoisie constitue une classe en soi et pour soi. Elle est une classe en soi car elle tire essentiellement ses revenus d’une plus-value prélevée sur le travail, grâce à sa possession du capital.

« Bien que [les] rapports d’exploitation aient beaucoup évolué depuis le XIXe siècle, les héritiers Wendel, actionnaires de la holding Wendel Investissement, sont tout autant capitalistes que François de Wendel, sidérurgiste lorrain, grand capitaine d’industrie comme on disait volontiers à l’époque. Certes, ses petits-enfants n’ont plus qu’un rôle marginal dans la gestion de ce holding. Mais il reste qu’ils vivent, au moins pour une part, des produits financiers ainsi dégagés et qu’ils sont donc toujours bien dans le même rapport social avec les salariés des sociétés contrôlées par cette institution financière » [5]

Mais elle est également une classe pour soi, qui se mobilise pour défendre ses intérêts et ses avantages. L’entre-soi en est une manifestation : loin de se limiter à la ville, il s’étend au système des clubs – le Siècle ou l’Automobile Club par exemple – réseaux de relations bien utiles, dont l’entrée est soumises à la cooptation. Plus marquant encore, la bourgeoisie d’assure que ses enfants se montreront dignes de leur rang : scolarisation dans des institutions privées aussi prestigieuses (internationalement qui plus est) que coûteuses, comme l’Ecole des Roches à Verneuil-sur-Avre, maîtrise des relations amicales et donc des alliances matrimoniales, etc.

« Pour réussir ces alliances, il est fait appel à des technologies sociales spécifiques. […] Les rallyes sont une autre forme très usitée d’agencement raisonné du système des relations juvéniles. Deux ou trois mères de famille se réunissent et fondent un rallye pour leurs enfants en concoctant une liste d’amis et d’amies dont les familles sont au-dessus de tout soupçon. Ces enfants vont avoir des activités en commun jusqu’à la fin de leur adolescence » [5]

L’intérêt de telles pratiques, dont on se moque parfois de l’extérieur, est bien compris : « Ces mariages endogames présentent l’avantage de maintenir le patrimoine et les fortunes à l’intérieur du groupe » [5]. La formation des grands bourgeois laisse peu de place au hasard : de la naissance à la mort, les individus de cette classe sont constamment socialisés et resocialisés par leurs pairs.

3. Individualisme idéologique et collectivisme pratique

Tout ceci donne à voir un collectivisme pratique : la bourgeoisie défend ses intérêts par la mobilisation de chacun pour l’intérêt du groupe. La conscience de ces intérêts apparaît par exemple dans le « niveau de lucidité dont le cynisme étonne » qui accompagne la quête de l’entre-soi.

« Que ce soit dans les beaux quartiers, dans les écoles, dans les cercles ou dans les conseils d’administration, la conscience des limites du groupe s’affiche sans retenue » [5]

Pourtant, la grande bourgeoisie affiche par ailleurs une idéologie renvoyant largement à l’individualisme. La référence au marché, à la compétition, à la concurrence est récurrente dans les discours – ce n’est pas l’ancien « patron des patrons » qui me contredira.

Cette idéologie a un intérêt pratique : celui de légitimer la richesse par le bien d’une naturalisation de l’excellence sociale. En gros, si les bourgeois se trouvent au sommet de la société, c’est bien qu’ils sont les meilleurs, puisqu’ils ont su s’y hisser malgré la concurrence, la compétition, etc. On retrouve ici « l’idéologie du don » que décrivait Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron à l’époque des Héritiers [11] : les qualités et avantages acquis par une origine sociale particulière sont dissimulés derrière l’idée d’un don, d’une inclinaison naturelle de la personne à réussir. Ainsi, les enfants des classes supérieures se retrouvent-ils naturellement « doués » pour les études tandis que les enfants des classes populaires se retrouvent tout aussi naturellement « en grande difficulté » : ces différences n’ont, bien sûr, rien à voir avec le fonctionnement de l’école, mais sont un pur fruit du hasard…

« Cette idéologie de la concurrence et de la loi du marché permet de mettre en avant, sous les apparences formelles d’une égalité des chances dans la compétition, l’idée du’une société méritocratique sachant récompenser l’effort et donc sélectionner les meilleurs. Comme si tous les concurrents étaient placés sur la même ligne de départ, comme si l’héritage, sous toutes ses formes, ne faussait pas radicalement la course […] » [5]

Mais pourquoi cette classe sociale peut-elle avoir des pratiques si différentes de son idéologie affichée sans avoir en en payer le prix d’une façon ou d’une autre ? Simplement « parce qu’il s’agit de la classe dominante ». Elle n’a pas à théoriser ses pratiques, et peut même proposer une théorie radicalement opposée à ce qu’elle fait.

On peut illustrer ce pouvoir en soulignant comment la maîtrise du corps, de l’apparence, et de l’image que l’on donne - qui est au cœur de la socialisation (et de l’habitus) – bourgeois permet de contrôler les représentations, y compris médiatique, de la classe. Ainsi, dans leur journal d’enquête [12] – excellente lecture – Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot rapporte le cas d’une grande bourgeoise qui, dans une émission grand public, présente les rallyes comme une institution amusante, en déclin, à la limite du folklorique, et qui, pourtant dans sa vie quotidienne, met en œuvre cette institution avec le plus grand sérieux et la plus grande application. En un mot, la classe dominante est capable de donner d’elle l’image qui l’arrange.

Ainsi, la médiatisation des managers, des stock-options et autres marchés financiers est aussi un moyen pour cette classe de cacher son pouvoir, en détournant l’attention vers des forces apparemment implacable, tandis qu’en termes de fortune et de puissance économique, les grands bourgeois demeurent dominants. Cependant, il ne s’agit pas là du produit d’un complot mondial, mais de la simple pratique d’une classe qui sait se faire discrète et laisser la contestation sociale trouver par elle-même d’autres cibles.

(Suite et fin demain)

Bibliographie :

[1] Louis Chauvel, « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE, 2001.

[2] Pascal Combemale, Introduction à Marx, 2006.

[3] Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845.

[4] Peter L. Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, 1963.

[5] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, 3ème édition, 2007.

[6] Yankel Fijalkow, Sociologie de la ville, 2004.

[7] Eric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, 2004.

[8] Marco Oberti, L’école dans la ville. Ségrégation – Mixité – Carte scolaire, 2007.

[9] Karl Marx, Misère de la philosophie, 1847.

[10] Pierre Bourdieu, La distinction, 1979.

[11] Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les héritiers. Les étudiants et la culture, 1964.

[12] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Voyage en grande bourgeoisie, 1997

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La dernière des classes sociales (1)

Pierre Maura nous a parlé, le temps de deux notes fort intéressantes, de « l’aristocratie foncière ». Il y présente le « retour des classes sociales » à la Chauvel : après une période où l’individualisme et l’égalisation des conditions défait les classes sociales et leurs luttes, le développement des inégalités redonne à celles-ci une nouvelle épaisseur, à la fois objective et subjective [1]. Les classes moyennes se divisent alors peu à peu entre ceux qui, faute de patrimoine, se retrouvent en « chute libre » et ceux qui, par le jeu de la solidarité familiale et des avantages fournis par l’origine sociale, parviennent à maintenir ou à améliorer leur situation.




Il en profite pour nous remettre un peu de Marx dans sa première note. Et il a bien raison. Marx n’a pas spécialement bonne presse en ce moment – le blog d’éconoclaste charge régulièrement les économistes marxistes. Pourtant, à tout point de vue, Marx était un génie, au sens le plus classique du terme. Certes, son économie a vieilli. Mais on aurait tort de ramener le penseur allemand à un simple critique de l’économie classique ou même au « dernier des classiques » (marronnier de concours, désolé). Marx, il faut le rappeler, avait conçu un projet beaucoup plus vaste : celui d’une critique radicale du monde, de son époque, et plus généralement de la modernité [2]. Ayant critiqué l’idéalisme puis la religion, il identifie le problème de l’aliénation et des idées fausses – l’idéologie – que celle-ci produit. Il en tire très logiquement comme conclusion que si la réalité est aliénante, il faut également critiquer cette réalité :

« Voici le fondement de la critique irreligieuse : c’est l’homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l’homme […]. Mais l’homme, ce n’est pas un être abstrait […], c’est le monde de l’homme, c’est l’Etat, c’est la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde renversé » [3]

Voici donc la première de quelques notes éparses consacrées au penseur allemand. J’essaierais de traiter de différents aspects de sa pensée en fonction de l’actualité qui se présente – j’attend en particulier une occasion de vous parler de sa conception du changement social. Pour l’instant, je voudrais aborder la question des classes sociales.

Pour cela, je vais en appeler à un ouvrage qui a une importance particulière pour moi, puisque ses auteurs sont pour beaucoup dans ma « conversion » (ou socialisation secondaire à la Berger et Luckmann [4]) à la sociologie – un épisode chevaleresque que je vous conterais un jour, si vous êtes sages. Il s’agit de Sociologie de la bourgeoisie de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, le premier ouvrage de sociologie que j’ai lu, et que je viens de relire dans sa dernière et récente édition [5]. C’est leur utilisation du concept marxien de classe sociale, dans le dernier chapitre de l’ouvrage, qui me pousse à écrire cette note.

En effet, dans cet ouvrage, le couple de sociologues s’intéresse à une autre aristocratie que celle que nous évoque Pierre Maura : la grande bourgeoisie, celle des Rothschild et des François Pinaud, des nobles et des anoblis, des têtes couronnées et des grandes dynasties d’entrepreneur façon de Wendel.

J’en entend déjà qui ricanent au fond : qu’est-ce que ces vieilles familles ridicules peuvent bien avoir d’intéressant à l’époque des stock-options, des subprimes et des marchés tout puissants ? Et bien, c’est justement là tout l’intérêt du travail de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : pendant que les classes moyennes se divisent et se recomposent, que les classes populaires sont plus anomiques que jamais, la grande bourgeoisie demeure la plus puissante et la plus mobilisée des classes sociales. Explications.

1. Le pouvoir au travers de la ville

La grande bourgeoisie n’est que rarement sous le feu des médias, ce qui n’est pas le cas des marchés financiers, traders, et autres grands managers aux golden parachutes mirobolants. Il y a pourtant un espace qui permet de très facilement juger de son pouvoir et de sa domination : celui de la ville.

En effet d’un point de vue sociologique, la ville n’est pas cet espace de mélange et de mixité sociale qu’essayent de décrire certains discours idéologiques, mais une combinaison de division spatiale entre groupes – les quartiers sont « spécialisés », souvent économiquement – et de cohabitation, parfois conflictuelle, entre ces mêmes groupes.

« Que les villes d’aujourd’hui soient ou non marquées par la polarisation, les catégories sociales vivent dans des univers urbains différents : la ville des cadres n’est pas celle des ouvriers, ni celle des étudiants ou des personnes âgées. On peut donc dire que les positions spatiales traduisent des positions sociales et agissent sur les représentations et les pratiques des habitants » [6]

De la même façon qu’ils s’intéressent facilement aux hoquets de la bourse, les médias aiment s’étendre longuement sur les banlieues difficiles, quartiers de relégations des exclus et des stigmatisés. Ce faisant, ils oublient facilement l’envers du problème : s’il y a des quartiers de relégations, c’est qu’il y a des quartiers bourgeois, chics, qui produisent cette relégation. En effet, la sociologie urbaine montre que tout mouvement de ségrégation est avant tout un mouvement d’agrégation : les populations qui quittent certains quartiers les abandonnent, par « évaporation », à ceux qui n’ont pas le pouvoir de partir.

Or, un fait commence à être plutôt bien documenté en sociologie : si on s’intéresse à l’homogénéité sociale dans les villes françaises, ce n’est pas dans les quartiers populaires qu’elle est la plus forte, mais dans les quartiers chics. Eric Maurin avait déjà avancé ce résultat [7] en le reliant à un mouvement général de « séparatisme social ».

« L’une des formes les plus spectaculaires de ségrégation est en effet celle qui éloigne les personnes les plus riches – matériellement comme culturellement – de toutes les autres. Si l’on définit comme "salariés aisés" ceux dont les rémunérations sont parmi les 10% les plus élevées (soit, en 1999, plus de 3500 euros net par mois), on constate qu’ils se concentrent dans leur très grande majorité dans une toute petite minorité de voisinages. Près de la moitié des quelques 4000 petits voisinages explorés par l’enquête Emploi ne comptent quasiment aucun salarié aisé, soit trois fois plus que ce que l’on observerait en l’absence de ségrégation territoriale, c’est-à-dire si les salariés "aisés" étaient équitablement répartis sur le territoire » [7]

On le retrouve également dans un ouvrage récent de Marco Oberti consacré à la question de la carte scolaire – je vous en parlerais peut-être plus longuement par la suite [8].

De ce point de vue, la grande bourgeoisie dispose d’un important pouvoir sur l’espace, qui se manifeste de deux façons. Tout d’abord, par sa capacité à transformer son espace social pour que celui-ci lui garantisse un « entre-soi » marqué. Dans toutes les villes du monde, la bourgeoisie habite des quartiers prestigieux, à l’écart de tout désagrément. Ce pouvoir est d’autant plus fort qu’il garantit au grand bourgeois de toujours se retrouver parmi les siens, ce où qu’il voyage dans le monde :

« Dans tous les pays du monde, les riches vivent à l’écart, préservés des promiscuités indésirables. Au Maroc, à Casablanca, sur la colline d’Anfa, dans un quartier de prestige isolé du reste de la ville, la fortune peut se montrer sans la retenue qu’exige ailleurs l’omniprésence d’une profonde misère. Cette concentration de la bourgeoisie, dans les mêmes quartiers et les mêmes clubs de loisirs, favorise des mariages socialement très endogamiques » [5]

Cet « entre-soi » est à la fois la marque du pouvoir de la bourgeoisie et un moyen de conserver celui-ci : en favorisant les mariages dans un cercle restreint – et de « bonne famille » - la classe sociale que constitue la grande bourgeoisie garantit que la fortune économique et symbolique ne quitte pas les frontières étroites du groupe. De plus, les relations qui découlent de cette proximité spatiale – et qui constituent ce que l’on appelle le capital social – fournit un puissant facteur de réussite économique : contacts dans les milieux économiques, soutien d’une richissime parité, circulation d’une information économique importante, etc.

Ce pouvoir se donne à voir également dans des cas extrêmes, comme les gated communities, où la bourgeoisie s’avère capable de s’approprier un quartier entier d’une ville. C’est le cas par exemple de la villa Montmorency, dans le 16e arrondissement de Paris :

« Elle est inaccessible au promeneur : gardée avec efficacité, il est hors de question d’en franchir les grilles sans y avoir été autorisé par l’un des habitants, ce que le personnel, à l’entrée, contrôle soigneusement. […] La villa abrite une vie mondaine et assure un entre-soi presque comparable à celui que l’on peut trouver dans un cercle. Si les règles de la cooptation ne jouent pas de manière systématique, le règlement interne est suffisamment dissuasif pour éviter de réels problèmes de voisinage.

Les propriétaires et le personnel se montrent d’une très grande discrétion sur les noms des habitants. Par la presse, on sait que Vincent Bolloré et Corinne Bouygues [qui semble aujourd’hui vivre en Suisse, NDR] demeurent dans la villa. Le Bottin mondain permet de vérifier la présence de familles de la noblesse ou de l’ancienne bourgeoisie » [5]

Le pouvoir se donne à voir également dans la capacité à transformer l’espace où l’on s’installe. Dans le cas de la grande bourgeoisie, cela passe notamment par ce que Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot appelle la « griffe spatiale » [5]. L’installation de la grande bourgeoisie dans des quartiers qui lui sont dédiés attire immanquablement des commerces de luxes et des entreprises désireuses d’obtenir un « effet d’adresse », le gain commercial que fournit une adresse prestigieuse. Cette capacité à marquer fortement un espace est bien un signe de pouvoir. C’est le cas de la Place Vendôme et du 8e arrondissement de Paris :

« Place Vendôme, les pierres précieuses ont supplanté les familles nobles qui habitèrent dans ces demeures construites à la fin du règne de Louis XIV, ans une des premières grandes opérations immobilières de la capitale. […] Ceci se lit clairement dans les évolutions démographiques saisies par les recensements : la population du 8e arrondissement, celui des Champs-Elyssées, passe de 108 000 habitants en 1891 à 39 000 en 1999, alors qu’à la même date 163 000 personnes y travaillent » [5]

Cependant, la multiplication des commerces entraîne finalement le départ des grandes familles de la bourgeoisie, désireuse de conserver leur entre-soi, loin des mouvements pendulaires que provoque l’activité économique. Là encore, le pouvoir de la bourgeoisie se manifeste puisque celle-ci s’installe toujours dans des quartiers spécialement construits pour elle.

Bref, si le pouvoir de la grande bourgeoisie n’apparaît pas au premier abord dans l’espace économique, il est tout à fait manifeste dans le cadre de la ville. Celui-ci ne fait qu’exprimer la puissance des fortunes qui caractérisent cette grande bourgeoisie. On peut imaginer sans peine comment celles-ci se retrouvent dans le monde économique, derrière les grands groupes et les grandes entreprises.


(J'expérimente avec cette note le saucisonnage de mes billets, afin de les rendre un peu moins décourageant à lire. La suite est prête, je la posterais en deux épisodes supplémentaires demain et après demain. Dites-moi ce que vous en pensez !)



Bibliographie :

[1] Louis Chauvel, « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE, 2001.

[2] Pascal Combemale, Introduction à Marx, 2006.

[3] Karl Marx, Thèses sur Feuerbach, 1845.

[4] Peter L. Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, 1963.

[5] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, 3ème édition, 2007.

[6] Yankel Fijalkow, Sociologie de la ville, 2004.

[7] Eric Maurin, Le ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, 2004.

[8] Marco Oberti, L’école dans la ville. Ségrégation – Mixité – Carte scolaire, 2007.


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M. le Président m'a écrit

Et c’est fort civil de sa part. J’ai reçu, hier, la fameuse « lettre aux éducateurs » de Nicolas Sarkozy. En deux exemplaires, qui plus est – j’ignore pourquoi, mais ce n’est pas très développement durable tout ça. Pas de réaction politique dans la note qui vient – ce n’est pas mon rôle, ni l’objectif de ce blog – mais une remarque d’ordre épistémologique : le président veut enseigner les sciences (et la Science), mais en réduisant la place de la théorie… Petite critique d’une vue fausse répandue sur ce qu’est la science, en forme de défense de la théorie.




Commençons par relever le passage qui m’a fait bondir (enfin, ce n’est pas le seul qui m’a fait réagir, mais c’est le seul sur lequel je réagirais ici, à cause de ça et de ça aussi) :

« [Notre éducation] doit aussi réduire la place excessive qu’elle donne trop souvent à la doctrine, à la théorie, à l’abstraction devant lesquelles beaucoup d’intelligences se rebutent et se ferment. Il nous faire une place plus grande à l’observation, à l’expérimentation, à la représentation, à l’application »

Ce n’est pas la première fois que le président français s’en prend à la théorie. Les économistes en avaient déjà fait les frais, souvenez-vous :

« Inutile de réinventer le fil à couper le beurre. Toutes ces théories économiques... moi-même, parfois je suis un peu perdu. Ce que je veux c'est que les choses marchent »

Mes confrères mais néanmoins collègues économistes avaient alors réagi avec plus ou moins de violence, plus ou moins de désespoir, plus ou moins de développements.

L’idée est commune, courante et peut facilement se classer dans ce que l’on appelle le sens commun : pourquoi s’embarrasser de théories, d’abstractions compliquées et complexes qui font bobo à la tête, alors qu’il suffit de regarder autour de nous pour voir les choses ? Point de vue répandu, d’ailleurs, parmi les élèves, que ce soit au collège ou au lycée : la théorie, c’est dur et inutile. On le trouve encore plus facilement dans le domaine des sciences sociales, et pas seulement au niveau secondaire : la société, nous la connaissons tous, nous y vivons quotidiennement, nous savons comment elle marche, alors pourquoi passer par une abstraction complexe alors que le réel est si simple ?

Le problème est que Nicolas Sarkozy demande également aux éducateurs d’enseigner les sciences et la Science – je suppose qu’il entend par là « la démarche scientifique ». Dans ce cas-là, il devrait savoir, et tous les « éducateurs » avec lui, que l’une des premières choses que la Science doit nous apprendre est que ce qui parait évident n’est que rarement vrai. Et c’est le cas pour l’évidence que le réel est plus simple que la théorie. Karl Marx – dont je vous reparlerais longuement très bientôt – l’avait très bien exprimé :

« Il est apparemment de bonne méthode de commencer par le réel et le concret, la supposition véritable […] toutefois, à y regarder de près, cette méthode est fausse » [1] (voir ici pour le texte complet)

1. L’inductivisme et l’empirisme : des procédures scientifiques dépassés

Résumons : ce que Nicolas Sarkozy semble évoquer dans sa lettre porte un nom en épistémologie, on parle d’inductivisme ou d’empirisme. Ces deux méthodes ont en effet pour point commun de partir du réel, du concret, pour aller vers le savoir. Il suffit de regarder ce monde qui nous entoure pour le comprendre. En accumulant des descriptions, des observations, on parviendra au savoir et à la vérité.

Or, cela fait longtemps que ces méthodes ne sont plus en cours dans les sciences, sociales et autres – sauf peut-être par certains ethnologues ou anthropologues. Elles posent en effet d’énormes problèmes.

En effet, Hume avait signalé, en son temps, « le problème de l’induction » : il n’est pas possible à partir d’un nombre d’observations aussi grand soit-il de justifier logiquement une proposition de portée générale. Je peux observer 10 000 corbeaux noirs. Pourtant, je ne peux pas affirmer, à partir de ces observations, que « tous les corbeaux sont noirs ». Rien ne permet d’assurer que la 10 001 observations ne sera pas celle d’un corbeau blanc – il y a bien des corbeaux albinos… (je suis preneur de toute photo d’un corbeau albinos pour illustrer mon propos). Pour le dire plus généralement, n observations ne permettent pas d’affirmer que l’observation n+1 sera conforme aux précédentes.

Karl Popper [2] a apporté une solution à ce problème : celle de la démarche hypothético-déductive, qui part, en gros, de la théorie pour aller vers le réel. S’il n’est pas possible de vérifier un énoncé par un nombre élevé d’observations concordantes, il est possible de réfuter une conjoncture par une observation qui la remet en cause – notre fameux corbeau albinos. La tâche des scientifiques est alors de formuler des conjonctures, que l’on appelle « hypothèses », puis d’essayer de les réfuter en les confrontant au réel. Cette confrontation se fait cependant de façon contrôlée, c’est-à-dire en maîtrisant les différents paramètres en jeu, soit par l’expérience en laboratoire, soit par le comparatisme.

Gaston Bachelard exprimait déjà cette idée en disant que le vecteur épistémologique va du rationnel au réel et non l’inverse.

Bref, quelles sont les conséquences de tout cela ? Tout d’abord, il paraît difficile d’enseigner les sciences et leurs démarches aux élèves en empruntant un cheminement logique radicalement opposé à celui de la démarche scientifique. Mais surtout, il faut souligner qu’il n’y a pas de véritable opposition entre théorie et réel, entre abstrait et concret. C’est là un point que je vais encore préciser.

2. Ce qui est complexe et ce qui est simple

L’idée que formule Nicolas Sarkozy dans le passage qui m’intéresse se retrouve également chez de nombreux élèves : ce qui est complexe, c’est la théorie, ce qui est simple, c’est le réel. Cette vision, il faut le dire, est totalement fausse. Aucun scientifique un tant soit peu sérieux ne peut souscrire à cette idée.

En effet, ce qui est compliqué, c’est le justement le réel. Tenons nous-en à ma spécialité : l’étude des relations sociales et de la société qui en découle. Les relations sociales sont loin d’être simples : dans un pays de petit taille, démographiquement parlant, comme la France, elles se comptent en milliards. Ce qu’elles produisent, structures sociales, institutions, représentations, sont extrêmement complexes. La société française est un amas d’individu dont chacun est unique, et dont chaque relation avec un autre individu est tout aussi unique. En un mot, c’est le chaos, le bordel, le souk…

Un acte simple et quotidien, comme la consommation d’un produit, est en fait excessivement complexe : il y a le choix que fait l’individu, il y a les choix qu’il a fait avant, il y a les choix qu’il fera après, il y a les informations dont il dispose, il y a l’offre qu’on lui a faite et parmi laquelle il choisit, il y a les choix qu’ont fait les fabricants et les distributeurs, il y a les choix que font les autres, il y a la façon dont son geste est perçu par les autres, il y a la façon dont il perçoit la façon dont les autres perçoivent son geste… On pourrait continuer longtemps.

D’où l’intérêt des théories et des modèles, qui sont avant tout des schèmes d’intelligibilités. On peut les penser comme des cartes permettant de s’orienter dans la complexité du réel. Plus généralement :

« Un modèle est une construction, une structure que l’on peut utiliser comme référence, une image analogique qui permet de matérialiser une idée ou un concept rendus ainsi plus directement assimilable » [3]

Une théorie est donc avant tout une simplification qui permet de comprendre le réel. Toujours selon les mots de Marx, il faut s’élever de l’abstrait vers le concret et non l’inverse. Ces modèles ne se jugent pas à leur ressemblance avec la réalité – qu’ils ne visent absolument pas – mais à leur portée heuristique, c’est-à-dire à ce qu’ils permettent d’expliquer et de comprendre.

Ce point est d’autant plus important pour « l’éducateur » que, outre cette complexité du réel, l’élève doit apprendre qu’aucun de ces modèles n’épuise la réalité : ils ne sont que des regards portés sur celle-ci. Un botaniste, un sociologue et un biologiste n’auront pas le même point de vue sur une plante verte, mais aucun ne sera exclusif l’un de l’autre. Cela parce que chacun est une simplification volontaire de l’objet « plante verte » qui, entre son fonctionnement biologique, sa classification parmi les végétaux et la signification de sa possession et de son utilisation par les hommes, est sacrément plus compliquée que ce que ces larges feuilles pouvaient le laisser penser…

Dans cette perspective, les théories sont des boîtes à outil, selon l’expression célèbre de Joan Robinson. Elles permettent de poser des questions et doivent être remise en jeu à chaque application du réel. Lorsque l’une d’elle se trouve réfutée, selon le mot de Popper, on en bâti une autre. Il n’y a pas lieu, une fois de plus, d’opposer théorie et réel. Si l’on se risquait à le faire face à des élèves, on leur donnerait à coup sûr une image totalement fausse de ce qu’est la science.

3. Le réel sans théorie n’existe pas

Troisième et dernière objection : cette épistémologie spontanée qui veut que l’on puisse partir du réel et se passer de théories suppose que le réel peut se donner à voir directement, de façon évidente. Or, cela est on ne peut plus faux. Toute observation met en jeu de la théorie, c’est-à-dire des critères d’observation.

C’est pour cela que les scientifiques ont insisté, depuis longtemps, sur la nécessité de se libérer de ce que Durkheim appelait les « prénotions » [4], et plus généralement de rompre avec le sens commun :

« Construire un objet scientifique, c’est, d’abord et avant tout, rompre avec le sens commun, c’est-à-dire avec des représentations partagées par tous, qu’il s’agisse des simples lieux communs de l’existence ordinaire ou des représentations officielles, souvent inscrites dans des institutions, donc à la fois dans l’objectivité des représentations sociales et dans les cerveaux. Le préconstruit est partout » [5]

Le regard que nous portons sur le monde n’est jamais vierge : il est tributaire de tout un ensemble de représentations, de modes de pensée, qui nous viennent de ce que nous sommes des êtres sociaux. Nous avons donc des « théories spontanées » qui nous aident à penser le monde – les ethnométhodes que Garfinkel étudiait – qui naissent de notre expérience quotidienne. S’arracher de cette expérience, c’est justement sur cet objectif que l’école et les sciences se rejoignent.

La pensée scientifique consiste largement à se débarrasser de ces théories spontanées pour les remplacer par des théories construites et solides, dont on est cependant conscient qu’elles ne sont pas des vérités absolues mais des vérités scientifiques, c’est-à-dire susceptibles d’être dépassées si une théorie plus heuristique apparaît. Là où l’esprit scientifique diffère de la pensée commune, c’est qu’il soumet toutes ses propositions à la critique :

« Dans la formation de l’esprit scientifique, le premier obstacle, c’est l’expérience première, c’est l’expérience placée avant et au dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant de l’esprit scientifique. Puisque la critique n’a pas opéré explicitement, l’expérience première ne peut, en aucun, cas être un appui sûr » [6]

Bachelard disait également, formule célèbre reprise par Bourdieu, Chamboredon et Passeron [7], que le fait scientifique est « conquis, construit, constaté ». Cela signifie bien qu’il ne peut y avoir de fait scientifique tiré directement du réel : il faut le conquérir contre le sens commun, il faut le construire par la théorie, il faut le constater par l’expérience. Par exemple, pour qu’un sociologue puisse travailler sur une différence ou une inégalité sociale, il lui faut construire des catégories sociales – par exemple les professions et catégories socioprofessionnelles – qui ne sont pas exemptes de théorie, par exemple celle qui dit que rapprocher les individus sur la base de leur niveau hiérarchique, leurs diplômes et leurs revenus, est pertinent pour expliquer leur comportement. Il n’y a pas d’observation vierge de théorie.

4. De la démarche scientifique à la démarche pédagogique

J’entend venir les critiques à toute cette belle présentation : certes, tout cela est bel et bon pour ce qui est du travail du scientifique, mais ce dont Nicolas Sarkozy parle, c’est de l’apprentissage par les élèves. Ne vaudrait-il pas mieux leur apprendre simplement en partant du réel, afin d’intéresser ces chères têtes blondes ?

Remarque à laquelle je vais répondre immédiatement : non, cela est d’une part incompatible avec l’objectif d’enseigner une démarche scientifique et rationnelle aux enfants, et d’autre part, ce ne serait absolument pas leur rendre service.

Il n’est pas possible d’apprendre aux élèves la démarche scientifique en la prenant tout simplement à contre-pied. En outre, cette démarche scientifique est parfaitement compatible avec les apprentissages des élèves : il suffit de se référer aux modèles pédagogiques constructivistes. Ceux-ci indiquent que « les élèves n’apprennent pas en accumulant des observations, des constats, des listes de faits, mais dans le cadre d’une procédure d’investigation-structuration » [8]. Les élèves buttent d’abord sur un problème de connaissances, une énigme – on leur montre par exemple que la famille ne se réduit pas à sa dimension biologique – ce qui va les amener à rechercher des informations, à réaliser des observations guidées par les hypothèses qu’ils peuvent eux-mêmes émettre (tout cela se fait sous le contrôle et avec l’aide et la direction de l’enseignant bien entendu) : l’enseignant va leur donner une série de document, d’analyses et de faits sur lesquels ils vont travailler. Par exemple, les formes familiales dans d’autres sociétés, à d’autres époques, etc. Les connaissances ainsi obtenues sont ensuite reliées entre elles, mises en relation, structurées pour enrichir les connaissances des élèves. Il y a finalement bien peu de différences avec la démarche hypothético-déductive.

A cela, il faut ajouter qu’il serait particulièrement dommageable pour les élèves de leur donner cette fausse vision de la science. Toute leur vie, ils seront confrontés à des données et des résultats scientifiques. Il est essentiel pour eux de comprendre comment celles-ci sont produites, de pouvoir juger de leur qualité afin de se garder des charlatans de toutes sortes, et d’avoir le minimum d’esprit critique que la vie quotidienne et celle de citoyen requiert. Mais cet aspect des choses sera plus longuement développé dans la suite de mon « éloge (funèbre ?) des SES » (lisez vite la première partie si ce n’est déjà fait !) dans lequel la sociologie d’Anthony Giddens nous sera d’un grand secours. A venir donc.

5. Et, bien sûr, une conclusion

Le débat est bien plus large que la critique de quelques lignes de la lettre de Nicolas Sarkozy. Ce dont il est question, plus largement, c’est de l’éducation scientifique et la transmission des savoirs savants dans notre société, et de la place des sciences et des scientifiques. Une certaine forme de relativisme teinté d’un peu de populisme [9] – l’homme « du peuple » sachant tout mieux que tout le monde parce qu’il est « proche des gens » - se développe. Ce genre de vue fausse reprise par le Président contribue à construire cette représentation sociale.

L’école a bien sûr un grand rôle à jouer dans cette histoire : initier à la démarche scientifique, au plus proche de ce que font, justement, les scientifiques, est plus que jamais un objectif pertinent si on veut que la science, et tout ce qu’elle porte en terme d’innovations, d’inventivité et de raison (autant de valeurs et d’idées pour lesquelles la lettre de Nicolas Sarkozy ne tarit pas d’éloges), se développe et se renforce dans notre pays. En prend-t-on le chemin ? Je dois avouer que je demeure sceptique…

Bibliographie :

[1] Karl Marx, « Introduction générale à la critique de l’économie politique », Œuvres, Tome 1, (1857), 1965.

[2] Karl Popper, La logique de la découverte scientifique », 1934

[3] André Giordan, Gérard de Vecchi, Les origines du savoir, 1987

[4] Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895

[5] Pierre Bourdieu, Réponses (entretiens avec Loïc Wacquant), 1992

[6] Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, (1938), 1983

[7] Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le métier de sociologue, 1968

[8] Alain Beitone, Marie-Ange Decugis, Christine Dollo, Christophe Rodrigues, Les sciences économiques et sociales, Enseignement et apprentissages, 2004

[9] Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, 1989

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Eloge (funèbre ?) des SES (I)

Depuis quelques temps, taper sur les sciences économiques et sociales au lycée redevient tendance. Certes moins dommageable que le retour du disco, on peut néanmoins concevoir quelques griefs face à ce retour d’une vieille mode. Voici donc quelques premiers éléments de réponses, où l’on replacera les débats actuels dans leur longue histoire avant de réfuter les critiques les plus courantes. Cela préparera le terrain pour pouvoir poser, très bientôt, la question fondamentale.




Première partie : enjeu idéologique et réfutations des critiques

Mon ministre (enfin, je dis « mon ministre », il n’est pas spécialement à moi non plus), mon ministre donc, Xavier Darcos, a fait part ces derniers temps de ses doutes quant à la filière ES (Economique et Social) du baccalauréat. Selon lui, les élèves qui en sortiraient ne se dirigeraient pas assez vers les filières prestigieuses – les classes préparatoires – et s’entasseraient trop facilement dans les amphis surchargés d’inutiles formations comme le droit ou la gestion. D’autres critiques, plus récurrentes, en ont profité pour donner un peu de la voix, et les SES se sont vues accusées, une fois de plus, d’être à l’origine du désamour supposé entre les français et l’entreprise.

Les réactions ne se sont pas faites attendre dans le petit monde des blogs de sciences sociales. Olivier Bouba-Olga est rapidement revenu sur les statistiques pour montrer que la filière n’avait pas de si mauvais résultat que ça et qu’il était difficile d’inférer à un enseignement qui ne touche qu’une minorité de français l’ensemble de l’image des entreprises en France. Baptiste Coulmont a en également pris ombrage et s’inquiète, à juste titre d’ailleurs, de l’avenir des sciences sociales en France (voir également du côté de Sébastien Fath sur cette question). Sur le blog d’éconoclaste, SM s’est interrogé sur l’avenir de l’économie au lycée, si les enseignements de SES et d’économie gestion venaient à être fusionné. Il invite également les sociologues à venir défendre leur « bout de gras » dans cette affaire. Devinez qui c’est qui va s’y coller ?

Car les SES méritent d’être défendues. Et quand je parle de SES, je parle de l’ensemble des disciplines concernées : sociologie, certes, mais aussi économie et sciences politiques. Certains, on le verra, regrettent cette fusion des disciplines dans un cours qui peut sembler bâtard. Question passionnante a priori, mais que je traiterais dans une future note, parce que sinon, celle-ci va s’allonger plus que de raison – déjà qu’elle m’oblige à expérimenter une division en deux parties de mon propos, sans doute un relent inconscient de ma formation (comprend qui peut).

Mon objectif, pour cette note, sera donc relativement simple : revenir sur ces critiques récurrentes que doit essuyer l’enseignement de SES en France, en montrant que, pour la plupart, elles échouent en comprendre le véritable intérêt de cet enseignement (première partie, ici et maintenant), et en montrer tout l’intérêt dans le cadre non seulement du système éducatif actuel mais également des transformations de nos sociétés (deuxième partie, très bientôt sur la toile). Vaste programme.

Eloge, donc, des SES, mais peut-être éloge funèbre. Xavier Darcos, s’inscrivant dans l’attitude volontariste qui caractérise la politique qu’organise Nicolas Sarkozy, semble plus décidé que jamais à réformer le baccalauréat. Il a évoqué quelques pistes dans le Figaro – pistes qui seront discuté dans la suite de cette note. Certes, les SES en ont vu d’autres. Certes, une réforme du système éducatif français n’est jamais gagnée d’avance – c’est le moins qu’on puisse dire. Mais, sans vouloir être plus dramatique que nécessaire, l’avenir est incertain, et dans ce cadre, rappeler quel est le véritable objectif d’un tel enseignement dans le secondaire ne peut pas être inutile. S’il ne faut retenir qu’une chose de ce que je vais dire, j’aimerais autant que ce soit ce point là. Mais avant d’en arriver là, il faut pas mal de préambules.

1. Les SES, éternel enjeu de conflits idéologiques

Quelques rappels historiques : les sciences économiques et sociales ont été introduites dans l’enseignement secondaire français en 1967 dans le cadre de la réforme Fouchet. On les retrouvera dans la fameuse filière B, qui, on l’a suffisamment répété, accueillera plus tard un futur président. Il y a plusieurs influences qui expliquent cette création : celle de l’école des Annales de Fernand Braudel et de Lucien Febvre, celle de certains économistes hétérodoxes ouverts à l’histoire et à la sociologie comme Jean Fourastié, et, bien sûr, une demande sociale particulière de la part des élèves et des étudiants, demande sur laquelle on reviendra longuement.

D’entrée de jeu, d’un point de vue strictement scientifique, la création des SES n’est déjà pas totalement neutre : l’idée réside bien sûr dans une certaine unité des sciences sociales, ou du moins d’une interdisciplinarité marquée, que l’on retrouve aussi bien dans le projet de l’école des Annales – celui de la sortie d’une histoire événementielle, l’ouverture à l’économie, à l’histoire culturelle, etc. – que du côté des économistes hétérodoxes – l’appel récurrent des étudiants en économie témoigne que cette tendance est toujours à l’œuvre. Cette idée a encore du mal à passer, car les caricatures affleurent facilement, d’un côté comme de l’autre : certains élèves ou étudiants, voire certains enseignants et certains chercheurs, ont un peu trop tendance à penser que la sociologie est soit un remède soit une contestation de l’économie néoclassique… (cf. le rapport de Positive Entreprise, discuté plus loin dans cette note, qui voit comme un mal l’enseignement de la sociologie plutôt que de l’économie). C’est là un débat en soi, sur lequel je ne peux pas trop m’étendre dans le cadre de cette note. Je me bornerais à dire qu’une opposition entre les disciplines est assez ridicule : la sociologie n’est pas plus « de gauche » que l’économie est « de droite », l’économie n’est pas la science de l’individu à la rationalité absolue et la sociologie celle de l’individu déterminée et soumis à son milieu. Sur certains thèmes, les deux sciences ont, certes, beaucoup à échanger, et ce dans les deux sens, mais elles peuvent aussi coexister en bonne intelligence, y compris dans un seul et même cours de lycée.

Parallèlement, les critiques sur d’autres plans ne tarderont guère : dès 1973, le CNPF reproche à l’enseignement de SES d’être trop marxiste tandis que le PCF le voit comme trop libéral. Quelque part, tout est dit… Depuis, il faut bien reconnaître que, malgré des réformes et des changements de programmes, le débat n’a jamais fondamentalement varié depuis cette date…

L’enjeu idéologique de l’enseignement est là : à ma gauche, certains voudraient en faire le creuset de la critique et du mouvement social, à ma droite, d’autres voudraient y voir une initiation au monde de l’entreprise. Si la première position donne de moins en moins de la voix, tout en restant présente chez certains professeurs – légitimé par l’objectif de l’école de la République de « former des citoyens », énoncé que l’on peut interpréter de bien des façons –, l’autre continue à être portée par certains associations patronales – Positive Entreprise par exemple –, voire par certains anciens ministres comme Francis Mer en son temps.

Cet enjeu idéologique s’explique facilement : il renvoie à la nature particulière des disciplines retenues pour faire partie des SES. Economie, sociologie, sciences politiques : autant de disciplines qui à la fois s’attaquent aux visions du monde – préjugés, prénotions, idéologies et assimilés – et touchent, d’une façon ou d’une autre, aux mêmes thèmes que les politiques publiques. Ce n’est pas qu’au niveau secondaire que les sciences sociales sont sommés par certains de venir confirmer leurs propres préjugés : il n’y a qu’à voir la façon dont l’actuel président d’enorgueillissait d’être soutenu par les économistes les plus influents pendant la campagne avant d’afficher une méfiance envers ceux-ci dès que le vent a tourné. Rien de bien étonnant là-dedans.

Dès lors, il n’est pas étonnant que, de toutes les disciplines enseignées dans nos belles écoles, les SES soient les plus contestées et les plus critiquées… C’est le propre des sciences de toujours décevoir les attentes non scientifiques qu’on y place. J’aurais envie de reprendre, pour l’ensemble des sciences sociales, ce que disait Jean-Claude Passeron de la sociologie et de ses effets sociaux :

« La vérité sociologique n’est jamais vraiment mauvaise, même si elle dérange toujours quelqu’un, pas toujours le même : conservateur un jour de la semaine, révolutionnaire le lendemain » [Passeron, Moulin, Veyne, « Entretien avec Jean-Claude Passeron. Un itinéraire de sociologue », Revue européenne des sciences sociales, 1996]

Il y aura toujours quelqu’un pour s’irriter de ce qui est enseigné ne correspond pas à ce qu’il voudrait pouvoir croire en toute « liberté » - c’est-à-dire sans risquer la critique et sans se confronter aux autres… Attendre des enseignants de SES qu’il fasse l’apologie de l’entreprise ou de la contestation sociale n’est pas très différent, finalement, que d’espérer que les enseignants de biologie enseignent le « dessein intelligent ». Chaque pays a les polémiques stériles qu’il mérite. L’histoire et la biologie ont aujourd’hui suffisamment de légitimité en France – laïcisation oblige – pour que le cas du gamin (ou plus souvent de la famille) qui refuse qu’on lui dise que la terre n’a pas été crée en six jours fasse sourire ou, si ce n’est pas le cas, que la réponse à apporter ne fasse pas l’ombre d’un doute. Espérons qu’il en sera un jour de même pour la sociologie et l’économie.

2. Réfutation des critiques

Avant d’avancer ma défense des SES, je vais livrer au petit jeu de la réfutation de certaines critiques récurrentes. J’en retiendrais deux : la critique du monde de l’entreprise et la critique des économistes. La critique des SES comme « trop libérales » me semble trop peu présente pour que je prenne la peine de la réfuter en bonne et due forme. Elle pourrait cependant connaître le même sort si nécessaire.

2.1. Les SES et l’entreprise, ou pourquoi certaines entrepreneurs devraient penser comme des sociologues

A tout seigneur, tout honneur. Commençons par une critique déjà présentée : celle qui provient de certains chefs d’entreprise. Sans aller jusqu’à demander à ce que les SES produisent une armée d’employés serviles, certains reprochent à ce cours quelque responsabilité dans le désamour supposé entre les français et l’entreprise. Ce procès est, disons-le sans attendre, un faux procès.

Olivier Bouba-Olga s’est déjà livré, avec sa verve habituelle, à la réfutation de cette argumentaire, mettant en avant deux faits relativement simples : 1) trop peu de français ont eu droit à un enseignement de SES pour qu’il y ait là une explication un tant soit peu valable, 2) un nombre relativement important d’ancien bachelier ES se dirigent vers des formations professionnalisantes en lien direct avec les entreprises : à moins que les masochistes ne se concentrent par on ne sait quel processus de sélection caché dans cette filière, il faut bien reconnaître la fragilité de cet argument.

D’ailleurs, à ce propos, d’après un numéro de la revue Idees de 2005, consacrée, en partie, à la question de l’orientation des bacheliers ES, on se rend compte, que les bacheliers ES sont ceux qui se tournent le plus vers des filières courtes et professionnalisantes, très tournées vers l’entreprise. Or, ces filières ont souvent un meilleur rendement, au niveau de deux ou trois années d’étude, que l’université – qui par contre, a un meilleur rendement lorsqu’on dépasse le niveau DEUG/Licence. La situation est donc sans doute moins grave qu’on veut bien le croire, tant du côté des débouchés que de l’amour de l’entreprise.

Notons également que le rapport de Positive Entreprise est particulièrement malhonnête : on pourrait penser, à sa lecture, que ses rédacteurs n’ont pas pris la peine de lire les programmes. Ainsi, pour prouver que l’on parle plus de sociologie que d’économie – on se demande d’ailleurs quel mal il y a à cela – ils écrivent « par exemple la part réservée aux thèmes de la famille, de la socialisation et de la reproduction sociale est relativement importante ». Ces thèmes doivent être traités, d’après les indications officielles en quatre ou cinq semaines… tandis que l’entreprise et la production occupent neuf à dix semaines. Pour parler comme les auteurs de ce rapport : bel exemple pour la jeunesse ! Mais ce n’est pas tout. Le rapport cite des extraits de manuels qui sont en fait… des extraits de documents mis à disposition des enseignants. Il est facile de sortir un point de vue de militants FO d’un article de journal repris dans un manuel, mais cela ne dit rien de l’utilisation qu’en font les enseignants. L’avis exprimé dans les documents n’est ni celui des auteurs, ni des professeurs, ni des élèves. Nos amis de Positive Entreprise devraient prendre des cours de sociologie de la culture : il y apprendrait notamment qu’il y a bien des façons d’interpréter et de s’approprier un document. Enfin, évoquer comme « débat dépassé » les « dimensions symboliques de la consommation » fait assez rigoler… Celles-ci existent, et contrairement à ce que semblent penser les rédacteurs du rapport, elles ne sont pas là pour condamner la consommation.

Je voudrais ajouter à cela deux choses. Tout d’abord, ce genre d’attitude témoigne de la recherche d’un coupable idéal. Si les français ont quelques difficultés avec l’entreprise, il serait peut-être bon de chercher dans celle-ci les causes du mal plutôt que de les supposer dans une « culture française » ou un enseignement qui représenterait celle-ci. Des économistes comme Philippe Askenazy et Thomas Philippon ou des sociologues comme François Dubet ou Michel Lallement ont donné pas mal d’élément dans ce sens – j’en ai rassemblé un certain nombre dans cette note sur les conflits du travail en France. Il faudrait, ici, que les entrepreneurs en question acceptent de penser un peu plus en sociologues : une « culture » ou une « idéologie » renvoie à une situation et une position sociale particulière. Si la critique de l’entreprise peut rencontrer un certain succès en France, avant même de se demander qui la diffuse, il faudrait expliquer pourquoi les individus l’acceptent et se l’approprient. Interroger leur expérience sociale du travail est nécessaire avant même de prendre en compte ce qui donne forme à cette expérience.

Il faudrait d’ailleurs, dans cette perspective, se poser une question un bien provocante pour Positive Entreprise : y a-t-il un véritable désamour des français pour l’entreprise ? Rien n’est moins sûr… L’enquête de François Dubet déjà évoqué ici et le montre assez bien : les français traduisent de moins en moins leurs sentiments d’injustices au travail en termes collectifs – « c’est le système capitaliste qui m’agresse par le biais de ses entreprises » – que sur un mode individuel – « c’est ce M. Tartempion, chef du personnel, qui est un véritable petit saligaud ». Evidemment, même en déclin, la première position fait plus de bruit que la seconde, et elle peut facilement se manifester lorsque l’emploi est en jeu, par exemple lors d’une fermeture d’usine. Mais il ne faut pas pour autant en conclure une haine de l’entreprise et du travail chez les français : Dubet souligne que, dans l’ensemble, ceux-ci se disent plutôt satisfaits « finalement ».

Le deuxième point est plus important pour notre sujet : tout laisse à penser que, contrairement à ce que croient les tenants de cette critique, les jeunes qui finissent bacheliers ES sont plus acculturés au monde de l’entreprise que la moyenne. J’en veux pour illustration la cas rapporté par Stéphane Beaud dans 80% au bac… et après ? [2002].

« […] On sent bien à travers les propos de Fehrat sur son père, sur un ton mi-sérieux, mi-amusé, qu’il existe entre eux un énorme malentendu sur la nature de l’usine. Malentendu qui exprime à sa façon le fossé culturel qui s’est progressivement creusé entre le père, ouvrier, et le fils, étudiant. Le père a une vision de l’usine qui ne fait que réfléter la nature des rapports sociaux qui se nouent (qui se sont noués de longue date) dans les ateliers d’OS. Même s’il ne maîtrise pas entièrement le français écrit, il en sait assez sur l’usine depuis vingt-cinq ans qu’il y travaille, pour pouvoir dire de tel syndicat que c’est le « syndicat des patrons ». […] Fehrat, lui, qui n’a jamais travaillé dans l’usine de son père, en a une vision qui est à la fois extérieure et universitaire, c’est-à-dire dérivée des cours de fac […]. Son statut d’étudiant frotté de culture économique et sociologique le fait se « retourner » contre son père et adopter un point de vue d’en haut sur l’usine, un point de vue de « gestion des ressources humaines », pourrait-on dire, qui tend à négliger voire à disqualifier les savoirs pratiques et sociaux des ouvriers de base. »

Fehrat est un bachelier ES qui a continué dans la filière universitaire la plus proche de l’enseignement de lycée : un DEUG d’Administration Economique et Sociale (AES). Ce qu’il a appris dans ce DEUG – où il n’a pourtant pas vraiment réussit – et dans ses cours de SES lui font adopter un point de vue plus favorable, moins conflictuel sur l’entreprise. Là où son père rejette un « syndicat de patron », lui voit un syndicat qui cherche une conciliation intelligente plutôt que le conflit.

Il est difficile de conclure définitivement dans un sens ou dans un autre sur la base de la seule enquête ethnographique de Stéphane Beaud – bien que celle-ci soit d’une très grande qualité. On peut cependant avancer une hypothèse concurrente à celle des adversaires des SES : il se pourrait bien que cet enseignement, moins « marxiste » qu’on veut bien le croire, ait rapproché certains groupes et catégories sociales de l’entreprise.

Et là, ce sont sans doute les tenants des « SES creuset du mouvement social » qui vont protester. Gageons cependant que les effets sont plus subtils, dépendent du point de départ des individus et des ressources de ceux-ci. En un mot, il est douteux de penser qu’un enseignement de lycée suffisse à compenser la socialisation familiale et la socialisation par le groupe de pair. Une fois de plus, pour expliquer sociologiquement la prise de parti d’un individu – par rapport à l’entreprise ou par rapport à quoi que ce soit – l’école est loin de suffire. La modestie est donc de rigueur pour les professeurs : une fois sortie de cours, l’élève regarde la télé, discute avec ses parents, ses amis, sa famille… Si les messages vont dans des sens contraires, il est très difficile de s’assurer que c’est celui de l’école qui l’emportera. Tout dépendra des ressources de l’acteur : Fehrat a trouvé, dans son expérience d’étudiant, des ressources symboliques – un certain prestige en tant que « fils prodige » d’une famille ouvrière – qui lui permettent de mettre en distance les normes et croyances propres à son quartier populaire et ouvrier. L’école est certes utile pour lutter contre les préjugés, mais elle ne peut espérer y parvenir à chaque coup.

De même, et je vais y venir, les économistes ne peuvent pas rejeter sur l’enseignement de SES toutes les caricatures et incompréhensions de l’économie, même lorsqu’ils les rencontrent dans les rangs des amphithéâtres de sciences économiques. Le bon élève de SES sait très bien ce qu’il doit dire à son professeur pour avoir une bonne note, pour obtenir son bac. Cela ne l’empêche pas de conserver ses préjugés et de les remettre en œuvre lorsqu’il arrive dans un milieu différent où il se sent plus libre de s’affirmer.

2.2. Les SES et les économistes, ou la question des objectifs

Venons-en justement, si vous le voulez bien, à cette deuxième critique : celle des économistes. Elle est déjà plus intéressante que celle des quelques entrepreneurs suscités – dont on peut se demander dans quelle mesure ils représentent l’avis des entrepreneurs en général…

Que reprochent les économistes aux SES ? On pourrait distinguer deux griefs : 1) les bacheliers ES auraient une vision fausse de la science économique, structurée autour de l’idée de débats idéologiques et politiques, 2) ils ne maîtriseraient pas assez certains fondamentaux de la science économique. Reprenons dans l’ordre.

Si on reprend la critique de Mathieu P. aka Léconomiste, les bacheliers ES survaloriseraient, comme la plupart des français d’ailleurs, le rôle de l’Etat et de la politique dans l’économie. On peut adjoindre à cette critique celle dont Xavier (via les commentaires d’Econoclaste) se fait ici l’écho : les manuels et programmes de SES mettent beaucoup trop l’accent sur des débats dépassés – en particulier le débat néo-classiques/Keynes – au lieu de se concentrer sur l’apprentissage des apports de l’économie qui font consensus. Marc Montoussé a d’ailleurs développé cette critique dans un article de la revue Idees de 2005, en défendant l’enseignement des fondamentaux en économie – c’est-à-dire des mécanismes, faits et rouages qui font aujourd’hui consensus chez les économistes. Il proposait alors de s’appuyer sur les manuels d’initiation destinés aux premières années du supérieur, en particulier ceux de Stiglitz et de Mankiw.

Rajoutons, pour être complet, que les débats présentés aux élèves apparaissent, aux yeux des économistes, comme empreint d’une certaine idéologie. Le débat néoclassique/Keynes sur le chômage serait ainsi plus là pour critiquer les solutions « de droite » - celles des néoclassiques qui peuvent renvoyer à la flexibilisation – et encenser celles « de gauche » - le soutien keynésien à la demande.

Soyons clairs : il y a beaucoup de choses à améliorer dans les programmes de SES. Tant au niveau de l’économie que de la sociologie. Et cette critique n’est pas inintéressante : en effet, il est possible que, pour des causes historiques, l’accent soit un peu trop mis sur des débats anciens, présentés trop souvent comme des options incompatibles, plutôt que sur le consensus actuel et les discussions plus subtiles sur les hypothèses et les problèmes qu’elles permettent de résoudre. Pour autant, on pourrait en dire autant de bien des enseignements au lycée. C’est pour cela que les programmes demandent à être régulièrement réactualisé.

On peut cependant défendre la présentation de l’économie sous forme de débat – point qui agace certains économistes – dans les SES de la façon suivante : l’enseignement de SES en lycée ne se limite pas à l’économie, pas plus qu’il ne se limite à la sociologie ou aux sciences politiques. L’un des points les plus importants est de transmettre aux élèves une démarche scientifique appliquée à des objets quotidiens et familiers. Or, la démarche scientifique, on me l’accordera sans trop de mal, inclut le débat raisonné et argumenté – le débat scientifique. Il semble important de transmettre aux élèves l’idée que l’on parvient à la vérité scientifique – dans ce qu’elle a de plus poppérienne – par la confrontation d’idées, d’hypothèses, d’expériences et de résultats. Cela pour l’économie comme pour tout autre discipline. De ce point de vue, le débat Néoclassique/Keynes peut certes sembler dépassé aux universitaires, mais ses qualités pédagogiques ne sont pas négligeables : il permet d’introduire à la discussion d’hypothèses, à leur adéquation avec le réel, à la force heuristique de chaque modèle et, si l’on si prend bien, à la façon dont la confrontation entre ces deux modèles parvient justement à produire une synthèse, comment la critique permet à la science d’avancer.

Certes, on pourrait tenter de faire cela à partir d’exemples plus actuels que la confrontation Néoclassiques/Keynes. Mais cela risquerait de demander une connaissance plus précise de l’économie que des élèves de lycée n’ont pas, et qu’il est assez difficile de leur transmettre comme « prérequis ». Ceci dit, je suis ouvert à toute proposition allant dans ce sens.

Quant à la deuxième critique, elle est plus directe : les bacheliers ES n’auraient pas un bon niveau à la sortie, ils ne maîtriseraient pas assez les savoirs fondamentaux utiles à la réussite en filière économique. C’est en substance ce que dit Mathieu P. aka Leconomiste, et ce que l’on peut trouver également dans certaines notes du blog d’Econoclaste.

Justement, en parlant du blog d’Econoclastes, ce que j’apprécie le plus chez eux, c’est leur capacité à poser des questions dérangeantes et volontiers provocantes, questions que l’on ne peut jamais, pour autant, éluder simplement. Je vais donc tenter de faire de même. Voilà donc la question qui me semble nécessaire de poser : « l’enseignement de SES doit-il former de futurs économistes ? ». Ce que l’on pourrait également formuler comme : « le contenu des SES doit-il se fixer en fonction des programmes de sciences économiques ? ».

Evidemment, ces questions peuvent se décliner facilement en remplaçant « sciences économiques » et « économistes » par les couples « sociologie »/« sociologues » et « sciences politiques »/« politistes ».

D’après les données récupérées dans le même numéro d’Idees que précédemment, sur les bacheliers de 2001-2002, 11,2% s’inscrivent en sciences économiques en première année de premier cycle. On peut y rajouter les 10,7% qui se dirigent vers les filières d’AES. Soit 21,9% des bacheliers ES qui se dirigent vers des formations en sciences économiques. Ce qui n’est pas très éloigné des 20,9 qui se dirigent vers des formations en Sciences humaines et sociales et 19,9% vers le droit ou les sciences politiques.

De ce point de vue, on peut difficilement imaginer qu’il faille former les lycéens à l’économie universitaire : ceux qui poursuivront ne seront, finalement, que minoritaire, sans pour autant être une minorité négligeable. L’objectif que se fixe l’enseignement de SES est donc différent : il s’agit de préparer des élèves à se confronter aux problèmes économiques et sociaux en y intégrant l’apport des sciences sociales, et ce, quelque soit leur formation et leurs études à venir. Susciter leur intérêt pour l’application d’une démarche scientifique aux comportements humains est déjà un grand pas, ne serait-ce que si on leur fait accepter qu’une telle démarche est à la fois possible et nécessaire – ce qui, déjà, est rarement gagné d’avance. Leur apprendre à se guider dans un monde d’expert et de débats complexes est également un objectif pertinent : devant la multiplicité des discours sur le social et sur l’économie, apprendre aux élèves à repérer l’argument pertinent de celui qui ne l’est pas, le jugement de valeur du jugement de fait, la recherche sérieuse de la supposition outrée, devraient déjà être autant de buts qui occuperont bien les trois années de SES que propose le lycée – quand ce n’est pas deux pour ceux qui passent en filière ES en sautant la case « option de seconde ». Ce point sera amplement développé dans la prochaine note, avec une présentation de la « modernité radicale ».

Pour tout dire, et pour rassurer mes amis économistes, l’objectif des SES me semblerait réaliser si, face à un Jacques Marseille déclarant sans sourciller sur une grande chaîne nationale que si l’économie était une science « ça se saurait » et que finalement tout ça ne sont que des observations partisanes du réel, un de mes élèves pouvait avoir comme seules réactions « qu’est-ce qu’il raconte comme conneries ? » et « mais qu’est-ce que c’est comme argument ça, « ça se saurait » ? ». Si cela pouvait être le cas, alors qu’importe que cet élève puisse penser que toute l’économie dépend de l’action de l’Etat…

La réaction des économistes est cependant typique d’une tendance plus générale dans l’éducation nationale, relevé par François Dubet (encore lui) : celle de faire porter tout le poids d’un problème sur le niveau inférieur. Les universitaires voient arriver des étudiants qui n’ont pas, estiment-ils, le niveau : ils en accusent donc les lycées. Mais les lycées se défendent : les élèves qu’ont leur a envoyé n’étaient pas assez bons, impossible de travailler correctement… la faute aux collèges. Et voilà les professeurs de collège qui protestent : que peuvent-ils faire quand des élèves sortent du primaire sans savoir lire correctement ? Quoi, disent professeurs des écoles ? Mais qu’y pouvons-nous si dans les écoles maternelles et dans les familles… Bref. Peut-être y a-t-il un problème général de cohérence général dans l’enseignement français. Peut-être faudrait-il aussi que chaque niveau accepte de travailler avec les élèves qu’il reçoit et de faire les efforts qui s’imposent – ce qui inclut d’en avoir les moyens, techniques et pédagogiques, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

Les deux attitudes critiques – celle du monde de l’entreprise et celle des économistes – pèchent finalement au même endroit : toutes les deux jugent les SES en fonction d’objectifs qui ne sont pas ceux de cette matière, ni ceux de la filière afférente. Qu’on veuille voir sortir des cours de SES de futurs économistes, des employés modèles ou des militants zélés, on sera toujours déçus. D’une part, parce qu’aucune filière ni aucun enseignement ne dispose d’une force suffisante pour modeler à ce point les individus qui passent entre ses mains – sans doute peut-on trouver des anciens élèves de filière S qui consomment de l’homéopathie à haute dose. D’autre part, parce que les enseignants de SES ne se jugent pas sur de telles bases, ni entre eux, ni par les autres. Ce qui se pose alors est la question de savoir à quoi sert l’école, quels objectifs doivent être les siens. Celle-ci est trop souvent sommé de résoudre des problèmes qui ne sont pas les siens – comme faire aimer l’entreprise alors que c’est aux entrepreneurs d’avoir l’initiative individuelle de faire cela…

3. Conclusion, ouverture, question

Nous voilà donc en mesure de poser la véritable question, la plus importante, celle que se posent trop peu les critiques des SES : à quoi ça sert tout ça ? pourquoi enseigner les sciences économiques et sociales à des gamins de lycée ? pourquoi leur faire consacrer quelques heures – lesquelles, comme le rappelle Alexandre Delaigue, sont précieuses ? Ou, plus précisément, et plus sociologiquement, que peut-on attendre d’un tel enseignement ?

Répondre à cette question exige pas mal de temps. Je la traiterais donc dans la seconde partie de cette note. On y verra [teasing] dans quel cadre il serait nécessaire de penser les SES aujourd’hui, de quelle façon cet enseignement peut s’articuler avec les exigences contemporaines que mettent à jour les meilleures analyses de la modernité, et la façon dont tout ça pourra s’articuler avec les projets de réforme du gouvernement, et puis aussi mylle éléphants [/teasing].

Vous allez voir, on va se marrer.


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A quoi servent les SES ? Premiers éléments de réponses avec nos députés

En attendant une série de deux (oui, deux ! pour le prix d'une seule !) notes de courageuse défense des Sciences Economiques et Sociales, l'actualité la plus brûlante me permet d'avancer un premier argument : les SES, ça peut éviter de faire passer des amendements coupées de la réalité...


En ce moment, en bon petit stagiaire respectant à la lettre l'ordre du programme de seconde - je limite ma liberté pédagogique en ce début de carrière - je travaille mes cours sur la famille. Ce qui tombe plutôt bien : de la sociologie de la famille, j'en ai pour ainsi dire bouffer pendant deux ans. Croyez-moi ça laisse des marques.

Pourtant, ce n'est pas de développements aussi pointus que la relation pure et le projet reflexif de soi d'un Giddens ou du débat sur l'individualisme positif ou négatif qui peut traverser les oeuvres d'un de Singly et d'un Castel dont je vais vous parler. Non, il n'y a besoin de rien de tout ça. Tout ce dont on va avoir besoin sont les quelques connaissances que l'on transmet dans les premiers mois d'une seconde à option SES...

Reprenons au début : le député Mariani a introduit un amendement, adopté cette nuit même avec l'intégralité de la loi qui l'accompagne, à la nouvelle et énième loi sur l'immigration :

"(…) Par dérogation aux dispositions de l'article 16-11 du code civil, le demandeur d'un visa pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois, ou son représentant légal, ressortissant d'un pays dans lequel l'état civil présente des carences peut, en cas d'inexistence de l'acte d'état civil, ou lorsqu'il a été informé par les agents diplomatiques ou consulaires de l'existence d'un doute sérieux sur l'authenticité de celui-ci, solliciter son identification par ses empreintes génétiques afin d'apporter un élément de preuve d'une filiation déclarée avec au moins l'un des deux parents. Le consentement des personnes dont l'identification est ainsi recherchée doit être préalablement et expressément recueilli.


Différents blogeurs se sont déjà exprimés sur la question. Je vous renvoie à la note des Econoclastes qui, en explorant la question du coût de la mesure, sont toujours aussi pertinent (et qui ont même eu droit aux honneurs de David Abiker à la radio, ce qui est assez la classe, il faut bien le reconnaître).

Bref, par rapport à cela, qu'est-ce que je suis en train d'apprendre à mes gamins de seconde ? Rien de bien compliqué : que la famille est une institution sociale et culturelle bien plus que biologique. Et ce non seulement dans notre société mais aussi dans les autres.

On le comprendra très facilment pour ce qui est des liens d'alliances - le mariage en particulier - mais cela apparaît visiblement moins évident à nos députés. Pourtant, c'est là l'un des résultats les mieux établis et les plus solides de l'anthropologie et de la sociologie de la famille.

Florence Weber a très bien résumé les trois dimensions de la famille dans son ouvrage Le sang, le nom, le quotidien [2007] : il y a certes une dimension biologique - le sang - qui consiste à la transmission d'un patrimoine génétique avec toutes les carences et caractéristiques qui vont avec, mais il y a aussi les deux autres dimensions, beaucoup plus importantes au final. Le nom d'abord : c'est le lien légal, le nom que l'on transmet à son enfant et qui est reconnu par la loi. Il n'a pas à avoir de rapport direct avec le biologique. Après tout, dans la plupart des sociétés, les pères reconnaissent légalement des enfants sans jamais être assurés totalement d'être bien le père biologique... Les procédures d'adoption vont dans le même sens. Le quotidien ensuite : il s'agit des liens affectifs, qui renvoient à l'éducation et au soin des enfants.

Pour illustrer ces différentes dimensions, Florence Weber prend le cas de Bérénice, que je reprend moi même dans mon cours. Bérénice a trois "pères" : un père biologique qu'elle n'a jamais connu, un père légal, le premier mari de sa mère qui l'a reconnu mais ne s'est jamais occupé d'elle bien qu'elle porte son nom, un père affectif, le second mari de sa mère qui l'a élevé. Faites tous les tests génétiques que vous voudrez, les relations familiales ne changeront pas : Bérénice se sentira toujours plus fille du dernier que des deux autres...

Bref, penser comme le fait cet amendement que la famille peut facilement se déduire des liens biologiques témoignent d'une mauvaise connaissance de ce qu'est justement la famille - je laisse au lecteur le soin d'imaginer non seulement tous les cas où cette procédure ne s'appliquera pas car les individus concernés sauront que leurs liens biologiques n'existent pas malgré les liens affectifs et sociaux (et donc où l'amendement servira surtout à limiter le regroupement familial) et ceux où il menera à des situations dramatiques.

Là-dessus, je proprose officiellement au député Mariani de venir jeudi dans mon lycée. Je fais mon cours d'introduction sur la famille pour une de mes classes. Je pense que ça pourrait lui être utile. Parce que les SES, ça sert aussi à ça...

Post-scriptum blogique : je post depuis mon lycée. Alice Wouhou, ma sympathique et bien connue fournisseuse d'Internet, travaille actuellement à la pleine reprise de mes moyens. Donc restez connectés, pleins de notes très bientôt.

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Come back soon

Bonjour à vous, chers et fidèles lecteurs !

Comme vous vous en êtes sans doute déjà rendu compte, avec la vigilance qui vous caractérise, ce blog n'est plus parmi les plus actifs de la toile depuis quelques semaines. Mais rassurez-vous ! Je serais bientôt de retour...

Mon récent déménagement et mes prises de fonction dans la région où on aime le calva - il paraît que mes élèves apprécient - me contraingnent à une insupportable cure sans internet. Mais celle-ci devrait toucher à sa fin d'ici peu, tout dépendra de la vélocité légendaire des fournisseurs d'accès haut débit... En attendant, je squatte le matériel informatique gentiment mis à disposition par mon lycée d'affectation, qu'il en soit remercié.

Ce qui tombe plutôt bien : j'ai des petites choses dans les tuyaux, ou plutôt dans la tête, pour la reprise en fanfare de ce blog. Citons donc pour vous mettre l'eau à la bouche : mon avis sur les attaques ministérielles contre ma filière d'enseignement, les noces inattendues d'un président et d'un communiste, suivies presque immédiatement de leur dommageable divorce (avouez que vous êtes intrigués pour le coup), le tout assaisoné de quelques réfléxions sur la place de l'Etat dans notre chère société.

Bref, tout ça ne devrait pas tarder, I'm back, quoi.

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