Le girly et le marché

Sur l'excellent blog Crêpe Georgette, valérieCG se lamente à propos de la diffusion du terme "Girly", et plus précisément de la façon dont il contribue à l'auto-dénigrement des femmes. Reste à savoir ce qui fait la popularité de ce terme. C'est là que j'interviens, avec mon habituelle obsession pour les mécanismes de marché.

valérieCG part de cet article de Rue89 à propos d'un site subtilement intitulé FootPouf : un site qui, comme son nom le laisse deviner dans un soupir de désespoir, se propose d'expliquer le foot aux femmes. Le tout est rose et explique que, bien évidemment, les mecs pensent leur temps avachis devant la télé à boire de la bière en matant des poilus qui courent après une balle. Je prends toujours ce genre de chose pour une insulte personnelle, mais passons. La plupart des articles sont écrits sous forme de listes, figure stylistique dominante des magazines genrés - féminins ou masculins - parce qu'elle permet de caractériser et renforcer les dits genres. Bref, que du bon. Le tout est tenu par deux femmes. L'article de Rue89 pose déjà la bonne question :

Des questions légitimes, mais pourquoi parler de « poufs » ? Il y a d’ailleurs des hommes qui les lisent. Quel besoin ont-elles eu de faire passer pour des gourdasses toutes les femmes qui n’y connaissent rien au foot ?

La réponse, à mon avis, se trouve à un autre endroit de l'article, au début précisément (grasé par mes soins) :

Pendant l’Euro, le site a fait parler de lui, dans les médias et sur Twitter. France Info a interviewé Vanessa. Les deux créatrices du site ne veulent pas donner leurs chiffres de visites – elles espèrent faire migrer leur créature sur un grand média – mais reconnaissent avoir vu leurs visites multipliées par trente par rapport au début.

Une remarque d'une des deux créatrices va également dans ce sens : "On vient du milieu de la com’. Parler aux femmes du foot, c’est aussi un positionnement".

Le "girly", c'est-à-dire le type de présentation ici prise par le site en question avec son usage du rose, de la superficialité, de la bêtise le tout rassemblé sous la bannière du "féminin", c'est avant tout un label, une marque, ou pour le dire à la façon de Lucien Karpik, un "dispositif de marché". Lorsqu'il est impossible de juger a priori de la qualité des biens, lorsqu'en plus on ne recherche pas seulement un bien particulier mais un bien singulier, comme peut l'être tout travail d'écriture, on se fie à des indicateurs divers : réputations, prescripteurs... et catégories. Le "girly" est de cela : une catégorie qui, en organisant le marché, permet aux individus de s'orienter.

Ces catégories, une fois établies, s'imposent aux individus : on comprends que, pour nos deux communicantes, l'usage de l'habillage girly ne réponds pas tant (ou pas seulement) à une conviction profonde qu'à une stratégie économique. C'est, comme elles disent, un "positionnement" : pour accéder au marché, il faut en respecter les normes et les attentes. J'ai déjà eu l'occasion de l'évoquer : sur ce plan, les marchés sont loin d'être des dispositifs favorables à l'innovation, et ont même toutes les chances d'être conservateurs, dans le sens où ils maintiennent les normes plus qu'ils ne les remettent en cause.

Le problème est alors le suivant : d'où vient cette catégorie, qu'est-ce qui a pu transformer le girly en label, qu'est-ce qui a pu former cette structure très particulière de marché ? Je n'ai pas de réponse définitive, car cela demanderait une enquête plus approfondie. Il s'agirait en effet de faire une généalogie du girly comme label. Comme je l'ai déjà évoqué à propos de la bande-dessinée, il me semble que, à l'origine, il y a pu avoir des productions culturelles qui n'utilisaient pas ce label. Je pense en particulier, en littérature, au Journal de Bridgett Jones. Le succès de ces premières productions a fait alors l'objet d'interprétation qui ont mis en avant certaines caractéristiques précises et en ont exclut d'autres : de Margaux Motin, on retiendra le goût pour les chaussures à talons démesurés plutôt que la distance au rôle de mère, de Bridgett Jones, on retiendra la bluette sentimentale plutôt que la référence à Jane Austeen... C'est ici le domaine du marketing au sens propre : l'action de faire des marchés. De là, naissent chez les éditeurs et producteurs des collections "girly" ou "chick litt".

C'est la phase suivante qui devient intéressante : un produit ne se contente pas d'être choisi par un consommateur, il choisit aussi ses consommateurs - c'est là l'une des idées de Franck Cochoy. Qu'est-ce que cela veut dire ? Evidemment, le site FootPouf n'a pas le pouvoir de choisir ses lecteurs, pas plus que le paquet de jambon que vous acheter à Carrouf. Mais la façon dont ces produits sont présentés vous oblige à choisir en fonction de certains critères. Votre paquet de jambon, vous allez le choisir sur le nombre de tranches, la symbolique de l'image du packaging, etc. parce que ce sont les critères qui sont mis à votre disposition. De même, une fois que FootPouf et d'autres ont décidé de jouer la carte du girly, cela devient un critère de choix qui s'impose au consommateur. Le voilà fortement incité à considérer que la variable genre est importante, et qu'elle est importante dans le sens construit par le label et le site, c'est-à-dire avec le féminin comme frivolité un peu conne.

Au final, il n'est pas utile, pour comprendre le poids du girly, d'aller chercher dans des choses très compliqués, de chercher à savoir qu'est-ce que ça nous dirait sur la société actuelle, de le voir comme un "phénomène" qui traduirait quelque chose de profond et de mystérieux chez les femmes d'aujourd'hui, une révolte contre le sérieux de la société ou le poids des divers rôles qu'on leur attribue - références à des discussions sur Twitter. Je pense qu'il faut le prendre pour ce que c'est : une construction sociale, qui prend ses racines et sa force dans des stratégies économiques. Tout ne dépends pas, bien entendu, du simple calcul isolé des acteurs, mais bien de la façon dont, une fois créée, les structures s'imposent à eux. Parce qu'ils imposent des catégories, font des distinctions et des divisions parfois anthropologiquement très élémentaires, les marchés sont des puissants modes de socialisation.
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He lives

Dans les dernières pages de Death : the time of your life, un personnage demande "quand tu passes du Nationial Inquirer à World Weekly News, ça veut dire quoi ?". Sa compagne lui répond : "Que tu n'es plus une célébrité, je suppose. Mais une légende ou un rêve". Je poserais moi la question suivante : "quand tu passes des revues de sociologie aux murs des villes, ça veut dire quoi ?"

J'ai pris cette photo il y a quelques jours dans Paris :


J'espère que tout le monde le reconnaît :


La signature de l'oeuvre, Pitr, permet de retrouver le site des artistes, qui semblent plutôt officier à Saint-Etienne, et également d'autres applications du pochoir qui nous intéresse. Celle-ci qui suit, par exemple, a été prise en photo par Strifu. Je ne sais pas combien d'occurrences on peut trouver dans Paris et ailleurs - et combien ont été perdues, le Street Art étant toujours de nature éphémère.


L'art étant toujours, comme l'a analysé Becker, une production collective dans lequel le public est actif, la reprise de l'image de Bourdieu sous forme de pochoir et de photo - les deux participants à ce que l'on appelle le Street Art - témoigne du fait que la notoriété du sociologue s'étend bien au-delà des seules frontières de l'activité académique : il est un signe qu'un artiste peut supposer reconnaissable dans la rue si ce n'est par tous, au moins par un suffisamment grand nombre de personne pour que cela ait du sens.

Notons bien qu'il ne peut s'agir de faire connaître Bourdieu à ceux qui ignoreraient son œuvre ou son visage : celui qui voit cette image sans savoir de qui il s'agit à peu de chances de l'apprendre. La connivence est de mise, dans une forme de distinction qui a quand même quelque chose d'ironique.

Que la notoriété de Bourdieu dépasse le cadre purement académique, ce n'est pas franchement nouveau. Le nom de Bourdieu en est venu à désigner bien plus que la personne ou même l’œuvre de Bourdieu seule. Il n'est pas seulement une marque que l'on se donne en tant que sociologue pour manifester sa place dans le champ sociologique : il se donne aussi comme label en dehors. Certes, il est relativement flou : il provoque la haine de certains (qui ne l'ont généralement pas lu), et une forme d'admiration ou d'adhésion immédiate chez d'autres (qui ne l'ont souvent pas plus lu). A propos de Wittgenstein, pour lequel il avait un vrai intérêt, Bourdieu écrivait ceci :

Wittgenstein a aujourd’hui un certain nombre de propriétés sociales qui lui confèrent une grande force d’attraction. C’est un auteur à la fois prestigieux et énigmatique, ou, mieux, chic et obscur (…). Le rapport de liberté et de rupture qu’il entretient avec la tradition philosophique et la forme aphoristique dans laquelle il s’exprime autorisent ou même encouragent à le traiter comme un auteur n’exigeant ni connaissances préalables ni conditions d’accès : c’est ainsi que des spécialistes en sciences sociales qui le citent ou s’en réclament peuvent trouver en lui le moyen d’échapper aux disciplines ingrates de leur discipline tout en se donnant à bon compte des airs de penseurs.

On peut se demander s'il n'arrive pas la même chose à Bourdieu, lorsqu'il devient un signe de reconnaissance et de connivence qui n'a même plus besoin de référence à ses travaux pour être signifiant.

Je ne sais pas pourquoi, mais si je veux imaginer Bourdieu revenant aujourd'hui, c'est cette scène-là que j'ai en tête - ce qui explique, d'ailleurs, le titre du billet :


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Un quinquennat se termine, un autre commence

Pendant cinq ans, il a fallut s'habituer à vivre avec, tant bien que mal. Parfois de l'enthousiasme, parfois de l'énervement. Des idées qui partent dans tous les sens. Des débats qui virent au troll. L'envie parfois que ça s'arrête, mais en même temps toujours la volonté que ça continue. Et puis, au bout de cinq ans, on se rend à l'évidence : malgré tous les changements, malgré tout ce que l'on pouvait attendre, malgré toutes les prévisions, ça continue, et ça va continuer. Mon blog a cinq ans. Happy birthday.




Comme d'habitude (en fait, plutôt "comme la dernière fois et toutes les autres fois où j'aurais fait ça si je n'avais pas eu la flemme au dernier moment"), je vais profiter de l'occasion pour faire un petit point sur ma pratique du blog. Ce qui peut peut-être le plus étonner ce qui me connaissent par ailleurs, c'est-à-dire autrement que sous la forme d'un simpson à t-shirt rouge - il n'y a de toutes façons pas vraiment de grandes différences - c'est le peu de billets qui relèvent directement de ce sur quoi je passe une partie quand même importante de mon temps, à savoir ma thèse. En fait, elle est à l'origine de nombreuses notes, mais je ne l'ai jamais abordé de front : je me suis servi du blog pour réfléchir sur certaines questions théoriques qui me préoccupent, mais qui débordent en partie les questions empiriques que j'essaye de traiter. Ces notes m'ont permis de clarifier mes idées sur un certain nombre de points justement parce que j'avais l'occasion de faire tourner un certain nombre d'idées - toujours en gestation d'ailleurs - sur d'autres objets que ceux qui sont les miens.

Quels sont ces billets ? Il s'agit évidemment de ceux qui touchent à la sociologie économique, le tag qui a connu la plus forte inflation depuis que j'ai pris mon bâton de pèlerin pour me relancer dans les études supérieures : 41 notes, soit près de deux fois plus que ceux consacrés à la sociologie du genre. Pourtant, c'est ce deuxième axe de réflexion, sur lequel je reviendrais après, qui m'apporte généralement le plus de lecteurs. J'aurais tendance à mettre cela sur l'aspect work in progress de ces billets, qui constituent à mon avis la partie la plus intéressante de ce que je fais sur ce blog.

Rétrospectivement, j'ai suivi en gros trois lignes de réflexion en la matière. La première concerne le capitalisme et la façon de le penser. C'est un thème que j'ai abordé très tôt puisque dès 2008, j'écrivais que le capitalisme peut dormir tranquille, à un moment où l'importance de ces questions ne m'avait pas encore autant frappé. Ce billet préfigurait, je crois, la suite de mes réflexions : confronté, en temps de crise, à la fois au limite d'un système économique et au retour d'une contestation plus grande à son encontre, j'ai commencé à me demander pourquoi nous avions tant de mal à en sortir. J'ai essentiellement essayé d'avancer des éléments de réponse à cette question à partir de Weber et de Polanyi. En gros, le capitalisme m'est apparu plus comme un mode de pensée qu'autre chose, "mentalité de marché" qui tire sa force de ce qu'elle est ancrée très profondément en nous - et moi le premier.

Quel rapport avec ma thèse ? Disons que c'est ce que je vois dans un certain nombre d'entretiens.

Vous pourrez retrouver cette ligne de réflexion dans les billets suivants (entre autres) :
Des billets "polanyiens" :
La mentalité de marché est obsolète
Faut-il affamer les fonctionnaires ?
Des billets plus weberiens, sur le rôle du charisme, des transformations et du maintien d'un système censé être en perpétuelle évolution :
Steve Jobs, sur le charisme en économie (gros troll dans les commentaires)
Le Stratège ou Weber au pays du baseball
Et puis d'autres billets divers :
Picsou et la morale du capitalisme
La "révolution" Cantona : sur le capitalisme et la morale
Le capitalisme aliéné

La deuxième ligne de réflexion concerne le marché et son fonctionnement. Elle est très fortement liée à la précédente. La question qui me préoccupe est tout ce qu'il y a de plus classique : comment les marchés parviennent-ils à un équilibre ? J'entends par là non pas le prix d'équilibre des économistes, mais plutôt les institutions dont un marché a besoin pour fonctionner, en particulier les critères de jugement. Comment se fait-il, par exemple, que les termes "féminin" et "masculin" parviennent à modeler les frontières des marchés ? La question est valable pour d'autres labels, dont ceux qui me préoccupent dans mon travail de thèse. Il m'a semblé que s'intéresser à la façon dont les relations entre les différents acteurs du marché en venaient à modeler ceux-ci - autrement dit à la façon dont le marché est un mode de socialisation - était une piste intéressante. Certains de ces billets font partie de ceux dont je suis le plus fier, en partie parce que je pense y avoir trouvé un bon équilibre entre le format blog et les questionnements proprement sociologiques. Malgré cela, je soupçonne que leur succès éventuel tient plus aux exemples choisis qu'à leur contenu théorique...

Parmi ceux-ci, vous pouvez relire ces trois-là :
Marché et conservatisme au pays des super-héros
Le sexisme fait-il vendre ?
Sexe, marché et jeux vidéo

Troisième et dernière ligne de réflexion concernant la sociologie économique : une interrogation sur la crise économique que nous vivons. Il a s'agit pour moi essentiellement de me demander quel était le vocabulaire le plus approprié pour en rendre compte. J'en ai essayé plusieurs : le vocabulaire goffmanien de l'arnaque, le vocabulaire maussien de la magie, le vocabulaire marxien des contradictions du capitalisme, le vocabulaire sassenien des espaces globaux et bien sûr le vocabulaire weberien du charisme - vous aurez déjà compris que ces trois lignes de réflexions se croisent en plusieurs endroits. Je ne suis pas encore complètement satisfait. Il y aura d'autres billets du même tonneau à l'avenir. J'ai encore plein de choses à essayer.

En attendant, vos pouvez me donner votre avis sur toutes ces tentatives :
Le retour des contradictions du capitalisme
Crises, mondialisation et Etats : réflexions éparses à partir de Saskia Sassen
AAA(bracadra) : sur l'efficacité des agences de notation
Portrait de la crise en arnaque professionnelle

Une autre thématique, peut-être plus évidente car, il faut bien le dire, plus couronnée de succès en termes de nombres de visites (en fait, si je ne tape pas sur Steve Jobs ou Picsou, tout le monde s'en fout de mes réflexions sur le capitalisme), c'est bien évidemment la thématique du genre, des inégalités qui lui sont liées, et du féminisme. On a là, bien sûr, quelque chose qui correspond beaucoup plus à un engagement personnel, et où je me permet d'avoir des avis un peu plus marqué. Du coup, je réagis beaucoup plus facilement à une activité qui, il faut bien le dire, donne bien souvent l'avis de se prendre la tête entre les mains ou de perdre foi dans l'humanité.

Ce qu'il faut dire, c'est que ce qui m'a poussé vers plus de féminisme (j'avais déjà eu une éducation très égalitaire : mes parents m'avaient même acheté un Petit Poney quand je leur en avais réclamé un), c'est en grande partie le fait que j'ai écris dessus. Je ne suis pas sûr que je serais parvenu aux mêmes conclusions et aux mêmes positions, ou du moins pas avec la même conviction, si je ne m'étais pas obligé à écrire mes énervements et donc à réfléchir à ceux-ci, à leur donner une forme argumentative, réflexive, et publique : un cocktail finalement assez propice à un engagement. J'ai tendance à penser que c'est l'alchimie entre une exposition importante aux résultats sociologiques (et l'obligation professionnelle de les enseigner) et l'écriture blogique qui m'ont amené là où je suis. Oh, et bien sûr un certain nombre de dispositions sociales qui vont de ma classe sociale à ma socialisation parce que tout cela est quand même un brin sur-déterminé il faut bien le dire.

Quelques billets pour suivre l'évolution de tout cela :
D'abord des énervements très classiques bien que céréaliers :
Nouveau : Soyez sexiste dès le petit déj !
Breakfeast at sexism (2)
Ensuite, je commence à y réfléchir un peu plus
Le problème dans la cuisine
Je finis par affirmer mon engagement en lui donnant une première forme :
Le féminisme est l'avenir de l'homme (et réciproquement)
Je défends l'approche sociologique :
Le darwinisme et l'inquiétante normalité du viol (avec une première référence à Wittgenstein : ce ne sera pas la seule, et il y a là quelque chose qui doit à mon doctorat en cours)
Le sexe est bien une construction
Boris, par pitié, reste en dehors de tout ça (ne pas supporter Boris Cyrulnik est une vieille tradition)
De Piss Christ aux théories du genre : sociologie des offensives néo-réactionnaires (la caractérisation du "néo-réactionnaire" a été finalement peu remarquée)
Enfin, les réflexions les plus récentes tirent vers la question du sens et de la connaissance :
Le sexisme expliqué à ceux qui n'y croient pas
Qu'est-ce qui fait qu'une image est sexiste ?

Une dernière thématique que j'ai suivi est l'évolution de la question de l'immigration dans les discours politiques. Ce dernier intérêt provient de quelque chose d'un peu plus personnel. J'ai essayé de mettre en relation l'émergence de cette question dans une conception essentiellement répressive avec la question de l'Etat dans la mondialisation - où l'on peut peut-être voir un peu plus de liens avec mes autres centres d'intérêt strictement sociologiques. Dernièrement, j'ai avancé que s'étaient créées en France des structures politiques qui amèneraient à ce que cette question et la façon dont elle est saisie perdurent dans le débat public. On verra si j'ai raison. Je ne prendrais pas le risque, pour autant, d'y parier mes chaussettes.

Cette ligne de réflexion est suivie de loin en loin dans les billets suivants :
Lorsque l'éthique de responsabilité devient ne doctrine
L'entêtement thérapeutique comme nouvelle éthique politique
De la pédagogie en politique
La France et l'étranger : je te suis, je te fuis
Le dernier billet synthétise un peu les dernières réflexions que j'ai là-dessus :
L'échec d'une prophétie

Il y a aussi des plus petites séries, comme par exemple celle qui aborde, par la bande, la question de la performativité (Politique des espaces publics : changer le monde par ses murs & Scènes de la lutte politique dans les toilettes publiques, un de mes préférés). Mais je crois avoir relevé ici les principales. Ce point d'étape fait, j'espère pouvoir les continuer dans les cinq années à venir. Quoiqu'il en soit, il faut souligner que c'est précisément le format blog, le fait d'écrire régulièrement des choses courtes en essayant d'intéresser un public de non-spécialistes en faisant référence à l'actualité, qui m'a poussé dans ces différentes directions. La forme est importante pour susciter le fond. Voilà ce que je retire de ces cinq années de blog. Si cela peut inciter certains doctorants ou sociologues à tenter l'aventure, nous sommes encore trop peu nombreux, du moins à prendre cela comme un exercice libre de vulgarisation. Il y de la place pour plus de monde. Alors, viendez.
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Le sexisme expliqué à ceux qui n'y croient pas

Lorsque l'on discute des inégalités hommes/femmes, on se heurte très vite à un mur. Il y a des gens qui, simplement, refusent d'y croire : ça n'existerait pas, et puis c'est naturel, et de toutes façons, c'est la même chose pour les hommes. Freud racontait une histoire rigolote qui sonnait un peu comme ça, à propos d'un chaudron percé, mais passons : je ne suis pas là pour faire la psychanalyse du déni. Je vais plutôt essayer d'expliquer pourquoi le dernier argument, selon lequel les hommes aussi seraient discriminés, ne marche pas. Et pour cela, je vais me baser, one more time, sur la sexualisation dans les jeux vidéo.


L'exemple de la sexualisation dans les jeux vidéo est intéressant parce qu'il a fait l'objet de réactions très claires dans le sens du "c'est pareil pour les hommes" : vous pouvez vous reporter aux commentaires des deux articles que Mar_lard a consacré à ce thème pour avoir quelques illustrations, ainsi qu'à ceux de mon dernier billet sur le thème.

L'argument qui revient sous la plume de plusieurs commentateurs est le suivant : ok, il y a des femmes qui sont sexualisées, mais les hommes aussi ! Regardez, ils ont plein de muscles, des coiffures parfaites, etc. Eux-aussi sont sexualisés, alors pourquoi vous vous plaignez pour les femmes, hein, franchement ? Non, mais regardez Ken de Street Fighter par exemple, il est beau et sexy avec sa petite mèche blonde et son air de kéké :



Et puis franchement, c'est aussi des modèles complètement impossibles à suivre pour les hommes et totalement irréalistes, comme pour les femmes quoi, donc il n'y pas de différence, pas de sexisme, tous logés à la même enseigne. D'ailleurs, regardez Zanguief :




Je n'ai pas choisi Zanguief au hasard : son exemple illustre bien qu'un corps magnifiée n'est pas un corps sexualisé. Certes, le corps de Zanguieff est parfaitement impossible dans la réalité, et donc aussi irréalistes que la poitrine de nombreuses héroïnes. Mais cela n'en fait pas un objet de désir sexuel - je me permet de douter que quelqu'un ait déjà fantasmé sur Zanguieff, et dans tous les cas, je pense que c'est assez marginal - mais une simple expression de la force et de la puissance. Les déformations et prise de liberté avec la réalité dont il fait l'objet n'ont pas pour vocation d'éveiller le désir sexuel. S'il représente sans doute une version idéalisé de l'homme, au moins autant que les concours de culturisme, il ne l'est pas pour ses qualités sexuelles mais pour de toutes autres qualités.

Il en va de même pour Ken. Celui-ci peut effectivement se voir comme une représentation magnifiée d'un homme, comme l'ont été de nombreuses autres représentations avant que l'on en vienne aux jeux vidéo - avant Frank Miller, le roi Léonidas de Sparte avait déjà fait l'objet de portrait mettant l'accent sur la force et la virilité, voyez-ci dessous. Mais il n'est pas conçu pour être séduisant, sexy ou objet de désir sexuel : son apparence vise à manifester d'autres qualités. Il est possible que certaines personnes le trouvent effectivement sexuellement désirable, peut-être à cause de ces qualités (force, nonchalance, maîtrise de la situation, etc.), mais ce caractère ne définit pas qui il est, et n'influence pas la façon de le présenter.



Revenons maintenant sur un personnage féminin dont j'ai beaucoup parlé ici : Samus Aran. Il est clair que lorsque Samus Aran porte son armure et agit en chasseuse de prime impitoyable, elle n'est pas sexualisée. Il existe même des images d'elle sans armure qui ne sont pas sexualisées, notamment dans les images finales de la série des Metroid Prime : si on voit son visage, et si elle y a effectivement une coiffure beaucoup trop parfaite par rapport à ce que voudrait la réalité, elle n'est pas présentée spécialement comme un objet de désir sexuel. On retrouve bien une femme magnifiée, mais pas pour ses qualités sexuelles. Par contre, lorsqu'elle est présenté se tortillant de façon ridicule pour montrer ses fesses au joueur, l'accent est alors clairement mis sur sa sexualité.



On peut encore trouver d'autres exemples qui contrastent la façon dont les femmes idéalisées dans la représentation vidéo-ludique le sont pour et par leur sexualité tandis que les hommes également idéalisés le sont pour de toutes autres raisons. Dans un de mes jeux préférés, No More Heroes (malheureusement pas un exemple de féminisme acharné...), le héros apparaît assis sur ses toilettes lors des moments de sauvegarde : la vidéo suivante illustre cela brièvement.



Dans le deuxième opus de la série, le joueur prend le contrôle de Shinobu - une ninja écolière dans le premier volume qui revient en petite robe noir et porte-jaretelle dans le second - le temps de deux niveaux. Lorsque l'on sauvegarde, voilà les images auxquelles on a droit :



Travis Touchdown assis sur ses toilettes n'est certainement pas sexualisé, aussi musclé soit-il, aussi torse nu soit-il. Et il est d'ailleurs assez difficile de trouver la vidéo correspondante sur le net ! Par contre, Shinobu est bien évidemment présentée sous sa douche, de façon on ne peut plus suggestive. Et, bien sûr, elle n'apparaît pas sur les toilettes, puisqu'il est connu de tous que les femmes ne font pas caca.

Un dernier exemple, histoire de sortir du monde des jeux vidéo : prenons l'incarnation même de l'homme idéalisé, Superman. Et comparons-le avec sa cousine incarnation de la femme idéalisée, Power Girl. Le jeu est simple : il s'appelle "cherchez les différences".





Pour autant, on pourra encore objecter que les rôles proposés aux hommes ne sont pas moins enfermant que ceux des femmes. Etre sommé d'être une grosse masse de muscle pétant la testostérone n'est pas forcément beaucoup plus libérateur que d'être sommé d'avoir des seins qui affectent le mouvement des planètes. Et les autres rôles proposés ne sont pas toujours très enthousiasmants : Travis Touchdown, de No More Heroes, incarne par exemple le personnage masculin un peu gauche, maladroit, peu doué et complètement obsédé (dans le premier opus, sa seule motivation à devenir le meilleur assassin du monde est de pouvoir coucher avec l'héroïne qui se propose à lui comme récompense...) qui fait les beaux jours de nombreux teen movies (qui ne sont souvent que des comédies romantiques habillées avec des pets et des couilles). Si on reste sur les jeux vidéo, on peut même noter que certains rôles masculins n'apparaissent jamais : celui de père, par exemple (à moins qu'il ne s'agisse de venger ses enfants par exemple).

Ce n'est pas faux. Mais on peut remarquer une chose : les rôles proposés aux hommes peuvent effectivement être pesant, ils sont sans communes mesures à ceux imposés aux femmes. Si un homme respecte parfaitement le rôle qui lui est fixé par les jeux vidéo, il ne prendra pas une main au cul sous prétexte qu'il l'a bien cherché avec sa tenue provocante. On ne mettra pas non plus en doute ses compétences en supposant qu'il a été recruté pour ses petites fesses musclées. On ne commentera pas d'abord sa tenue ou sa sexualité avant de commenter ce qu'il dit. Et si par malheur il fait l'objet d'une agression sexuelle, on ne lui expliquera pas qu'il n'avait qu'à s'habiller autrement ou à sortir accompagné. Alors oui, on supposera qu'il n'est pas foutu de faire cuire des pâtes ou qu'il préférera baisouiller à droite à gauche plutôt que de s'engager dans une relation sérieuse. Le préjudice est tout de même moindre. Et beaucoup plus facile à repousser.

Et ce d'autant plus que les hommes qui ne respectent pas parfaitement ce rôle - et ils sont les plus nombreux - bénéficieront quand même des avantages qui lui sont attachés : on les supposera forts, compétents, pleins de maîtrise de soi et de sens des responsabilités, etc. sans qu'ils n'aient rien à faire en ce sens. Un privilège invisible en quelque sorte, mais bien réel quand on regarde les écarts de salaires entre hommes et femmes. Parallèlement, on supposera d'entrée de jeu que les femmes sont frivoles, intéressées par l'apparence, disposées à plaire à ces messieurs, etc. jusqu'aux lesbiennes qui se feront draguées par des hommes qui ne voient en elles qu'un fantasme pour hétérosexuels... En un mot, vivre sa vie en homme, c'est jouer en mode "easy", vivre sa vie en femme, c'est l'avoir réglé sur hard. Dans le mode easy aussi, il y a des challenges. Ils sont justes plus durs dans le mode hard.

Mais ce n'est pas tout. Malgré cela, vous pouvez trouver que le modèle imposé aux hommes n'est guère plaisant, fut-il moins pesant que celui des femmes. Vous pouvez penser que l'on en demande quand même beaucoup aux hommes, et que c'est "si dur d'être un homme" (si vous rajoutez "dans un monde de femmes", c'est que vous êtes un crétin fini et je n'essaierais pas plus de convaincre, pauvre cas désespéré que vous êtes). Vous en avez peut-être assez que l'on présente les hommes comme essentiellement guidés par le désir sexuel, incapables d'engagement, immatures, comme des prédateurs sexuels, comme violents, etc. . Mais dans ce cas-là ne vous trompez pas d'adversaire : c'est la domination masculine qui veut ça. Toute domination exige des dominants qu'ils se comportent d'une certaine façon : ce ne sont pas les féministes qui imposent aux hommes cette image. Ce ne sont pas les féministes qui organisent la discrimination des hommes qui ne veulent pas rentrer dans le moule : elles ne sont pour rien, par exemple, dans ce dont souffrent toujours les homosexuels. Les féministes ne pensent pas que les hommes sont tous des prédateurs sexuels par exemple : elles et ils pensent au contraire que les hommes ne sont pas cela, et peuvent et doivent être bien plus que cela. Alors si vous vous sentez agressé par les représentations de la masculinité, si vous pensez que le sexisme touche aussi les hommes, votre adversaire est le même que celui des féministes : c'est la domination masculine.

Alors plutôt que de faire comme ces idiots médiatiques qui hurlent que les féministes ont la haine des hommes, qui parlent de "misandrie" et qui ne font en fait que reconduire les clichés qui font la domination masculine, devenez un homme féministe. Et adoptez mon slogan : "it's the patriarchy, stupid !".


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Au nom de l'égalité, réduisons les performances des meilleurs élèves

C'est l'un des projets les plus secrets du ministre de l'éducation Vincent Peillon, et pourtant l'un des plus ambitieux. Je ne peux révéler par quels contacts j'ai pu en avoir vent, car les personnes en question risqueraient de perdre leur place. Mais la controverse ne tardera guère à se nouer tant il s'agit d'une rupture radicale avec ce que nous avons l'habitude de penser comme la justice scolaire. Quel est ce projet ? Rien de moins que de réduire les performances des meilleurs élèves pour permettre une juste égalité des chances.

Tout part d'un constat très simple : certains élèves sont plus doués que d'autres pour les études. Ils ont des capacités qui leur donne un avantage injuste face aux autres, qui sont obligés de travailler pour espérer atteindre leur niveau, si cela est seulement possible.

Dès lors, une solution simple est proposée : réduire le niveau des meilleurs élèves afin que tout le monde ait sa chance. Par le biais de traitement médicamenteux, il est assez facile de réduire les capacités de concentration et de travail des meilleurs, afin de s'assurer que l'égalité des chances - qui est, rappelons-le, l'un des objectifs les plus importants du système scolaire - soit enfin de mise dans la compétition scolaire.

Ce projet se décline cependant différemment selon les sexes. On sait en effet que les filles s'en sortent mieux à l'école que les garçons. Dès lors, on comprend bien que si un garçon se trouve un peu trop avantagé par des capacités exceptionnelles, cela est parfaitement injuste vis-à-vis des autres garçons qui ne pourront espérer atteindre son niveau. De plus, il y a de bonnes raisons de douter d'eux : est-ce que ces garçons qui obtiennent de si bons résultats n'auraient pas quelques caractéristiques féminines qui les avantageraient ? On ne peut simplement laisser une telle inégalité se perpétuer. Surtout si cela provient de familles qui, jouant honteusement avec les règles les plus élémentaires de la sociétés, se risquent à éduquer les garçons comme des filles.

Dès lors, tout garçon qui obtiendra des résultats exceptionnels devra faire la preuve qu'il est bien un garçon et pas une fille plus ou moins déguisée. Il devra alors se soumettre à un traitement visant à ramener ses capacités au niveau de ce que doivent être celle des garçons : en fait, ses capacités intellectuelles devront simplement être ramenées à un niveau inférieur à celles des filles. Une légère lobotomie peut être envisagé, rien de bien grave.

Evidemment, il existe des cas particuliers : les "surdoués" et les personnes nés avec des caractéristiques sexuelles à la fois mâle et femelle. Plus de choix pour ceux-là : s'ils veulent bénéficier d'une éducation scolaire, ils devront se faire opérer pour rentrer dans les deux sexes que l'on sait gérer.

Vous trouvez tout cela complètement débile ? Vous avez raison. Personne de sensé ne se risquerait à faire de tels propositions, et certainement pas Vincent Peillon ou n'importe quel autre homme politique.

Et pourtant, c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui, non pas dans la compétition scolaire, mais dans la compétition sportive. Les femmes qui ont des performances exceptionnelles doivent se soumettre, si elles veulent participer aux Jeux Olympiques, à des tests de féminité - non, parce qu'une femme doué en sport, ça peut n'être qu'un mec, hein, on connait le cas de Caster Semenya. Et, pire encore, elles vont devoir ramener certaines de leurs caractéristiques physiques, comme leur niveau de testostérone, en dessous du niveau des hommes (on se demande d'ailleurs quel "niveau" a été retenu : la moyenne ? la médiane ? est-ce que cela a seulement du sens ? non bien sûr). Lisez cet article (en anglais) pour plus de détails.


There are female athletes who will be competing at the Olympic Games this summer after undergoing treatment to make them less masculine.
Still others are being secretly investigated for displaying overly manly characteristics, as sport’s highest medical officials attempt to quantify — and regulate — the hormonal difference between male and female athletes.
Caster Semenya, the South African runner who was so fast and muscular that many suspected she was a man, exploded onto the front pages three years ago. She was considered an outlier, a one-time anomaly.
But similar cases are emerging all over the world, and Semenya, who was banned from competition for 11 months while authorities investigated her sex, is back, vying for gold.
Semenya and other women like her face a complex question: Does a female athlete whose body naturally produces unusually high levels of male hormones, allowing them to put on more muscle mass and recover faster, have an “unfair” advantage?
In a move critics call “policing femininity,” recent rule changes by the International Association of Athletics Federations (IAAF), the governing body of track and field, state that for a woman to compete, her testosterone must not exceed the male threshold.
If it does, she must have surgery or receive hormone therapy prescribed by an expert IAAF medical panel and submit to regular monitoring. So far, at least a handful of athletes — the figure is confidential — have been prescribed treatment, but their numbers could increase. Last month, the International Olympic Committee began the approval process to adopt similar rules for the Games.

La comparaison avec l'école n'est pas si étrange que cela : dans le sport comme dans l'éducation, l'une des questions centrales est celle de la justice et de l'égalité des chances. Le domaine sportif a précisément cette vertu qu'il s'emploie à produire, par tous les moyens, une compétition juste : par nature, un affrontement sportif doit être celui où "le meilleur gagne". Et les "règles du jeu" sont là pour le garantir. Lorsqu'il y a une entorse à celles-ci, la chose est particulièrement mal vécue : souvenez-vous, par exemple, de la main de Thierry Henry qui priva l'Irlande de coupe de Monde. Or l'école entend fonctionner de la même façon : ceux qui travaillent, font les efforts, et "jouent le jeu" doivent être récompensé. "Que le meilleur gagne !", et ce qu'il s'agisse d'une compétition contre soi-même, pour un examen comme le bac, ou contre les autres, lors des nombreux concours qui sont autant de portes d'entrée vers les filières les plus prestigieuses. Et, comme dans le sport, la prise de conscience que la compétition n'est pas égale, que certains sont favorisés, heurte de plein fouet notre sens le plus commun et le plus élémentaire de la justice.

Le sport, d'ailleurs, tolère très bien des inégalités de réussites et de performances très importantes, précisément parce qu'il est ainsi pensé pour mettre en scène la compétition juste. Mais, comme on peut le voir, notre sens commun de la justice connaît visiblement une limite importante : celle du genre... Penser que les hommes et les femmes puissent se trouver à ce point sur un pied d'égalité que l'on laisse certaines femmes avoir des performances qui se rapprochent de celles des hommes est inacceptable. Nous acceptons sans problème l'idée que certains hommes soient dotés de caractéristiques physiques naturelles qui leur permettent des performances exceptionnelles. Mais nous n'acceptons pas l'idée que des femmes soient elles aussi dotées de telles capacités : les femmes doivent rester des femmes !

Il est vrai que du jour où l'on a ouvert les compétitions sportives aux femmes, elles ont très vite rapprochés leurs résultats de ceux des hommes, comme l'illustre le graphique ci-dessous concernant le marathon (emprunté ici). Si on les laisser concourir contre les hommes, dans la même catégorie qu'eux, on imagine bien la menace : certaines pourraient être meilleures que des hommes ! Vision d'horreur. Après tout, elles l'ont déjà fait dans l'éducation.



Il est quand même assez amusant de voir qu'alors qu'on nous bassine avec le sexe comme une donnée naturelle que l'on ne saurait remettre en cause, blablabla, toutes ces belles paroles s'envolent dès lors que les "capacités naturelles" sont favorables aux femmes...

Bref. Un dernier mot sur l'école : il y a bien sûr une différence fondamentale entre la compétition scolaire et la compétition sportive. Dans le sport, il y a un vrai souci des "vaincus" : on échange les maillots pour montrer son respect mutuel, on se promet de revenir dimanche prochain ou dans quatre ans, de telle sorte que les vaincus d'aujourd'hui savent qu'ils pourront être les vainqueurs de demain, et vice-versa. Rien de tel dans la compétition scolaire : les "vaincus", ceux qui n'obtiennent pas leur diplôme, ne se voient proposer ni marque de respect, ni de deuxième chance. Pas nécessairement une nouvelle chance de repasser le même diplôme. Mais une deuxième chance de parvenir à trouver un emploi, un statut social ou autre en faisant des efforts ailleurs qu'à l'école... Le paradoxe est que nous refusons cela dans une compétition scolaire où l'on ne fait pas grand chose, par ailleurs, pour permettre l'égalité des chances.
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Bourdieu contre les lesbiennes vampires nazis en folie

Le dernier numéro de Sciences Humaines contient un court article consacré au public des nanars, plus particulièrement à celui de la Nuit Excentrique, manifestation de la cinémathèque de Paris. On y trouve une référence à Bourdieu qui suggère que le "modèle de la légitimité culturel" de ce dernier ne permettrait pas de bien comprendre ce qui se passe. Pourtant, j'ai l'impression que cela pose beaucoup plus de difficultés et de questions.

L'auteur de l'article, Renaud Chartoire, lui-même fan de nanars et de Star Wars, présente ainsi les résultats d'une enquête menée auprès du public de la Nuit Excentrique, comme contradictoire avec ce que prédirait le modèle bourdieusien :
Comment expliquer un tel engouement pour ces « mauvais films sympathiques », communément nommés « nanars » ? Dans une optique bourdieusienne, ce goût pour des produits culturels considérés comme « non légitimes » ne pourrait qu’être le fait de personnes peu cultivées. Or, une étude réalisée en 2007 auprès des participants de ces nuits et des intervenants sur le site de « Nanarland » a montré que les amateurs de nanars se recrutaient plutôt dans les couches dominantes de la société, des catégories socioprofessionnelles favorisées et possédant un niveau de diplôme supérieur à la moyenne.

Sans être spécialiste de la sociologie des pratiques culturelles, je me pose quelques questions auxquelles je n'ai pas de réponses définitives. Le problème me semble être le suivant : qu'est-ce qui fait qu'une pratique est "non légitimes" ? Intuitivement, on peut penser que les nanars se classent dans cette catégorie. Mais pourquoi ?

Pour Bourdieu, les choses étaient relativement simples : les pratiques dominantes, c'est-à-dire légitimes, sont celles de la classe dominante, et, symétriquement, les pratiques illégitimes sont celles de la classe dominée. Cette façon de caractériser la légitimité et la non légitimité a une grande valeur sociologique : elle évite tout jugement sur les œuvres et sur les pratiques. Ce n'est pas parce que l'opéra est fondamentalement meilleur que Justin Bieber qu'il est plus légitime : c'est simplement que ces deux pratiques ne renvoient pas aux mêmes groupes, et que ces dits groupes n'ont pas les mêmes ressources lorsqu'ils s'agit de défendre leurs pratiques. Ceux qui trouveront l'opéra "chiant" auront beaucoup plus de mal à faire valoir ce jugement que ceux qui diront que Justin Bieber, c'est de la musique "pour pré-adolescente en chaleur" (ceux qui nous renseigne, par ailleurs, sur la domination masculine qui s'exprime souvent dans les jugements de goûts...).

Qu'en est-il des nanars ? L'article de Sciences Humaines conclut que cette pratique renvoie plutôt à une forme d'éclectisme et fait référence à l'hypothèse univore/omnivore de Richard Peterson (on peut d'ailleurs discuter de l'incompatibilité de cette hypothèse avec le modèle bourdieusien) :
Les « nanardeurs » seraient ainsi une illustration possible de l’omnivorité mise en avant par feu le sociologue américain Richard Peterson ; dans cette approche, ce qui distinguerait les couches dominées des couches dominantes, ce ne serait pas tant des goûts différents que le fait que les couches dominées se limiteraient à la consommation de produits culturellement « illégitimes » alors que les couches dominantes feraient preuve de pratiques bien plus diversifiées.

On retombe alors sur le même problème : qu'est-ce qui permet de dire que les nanars sont une pratique illégitimes ? Si on s'en réfère à Bourdieu, il faudrait que ce soit une pratique des classes dominés, si ce n'est de façon exclusive au moins de façon marquée. Il semble clair qu'un cadre supérieur qui regarde La roue de la fortune ou Plus belle la vie est dans l'omnivorité ou l'éclectisme culturel : ces pratiques sont partagées avec les classes dominées, et c'est ce qui explique leur illégitimité ("c'est des trucs de boeufs" ou, comme le disait Bourdieu, "les goûts sont avant tout des dégoûts").

Mais, et j'en viens à ma question, les nanars sont-ils dans ce cas-là ? Sont-ils une pratique qui se retrouve aussi bien dans les classes dominées que dans les classes dominantes ? Rien n'est moins sûr. Ce que les fans de nanars ont tendance à apprécier, et le site Nanarland en témoigne, c'est les films qui sont si mauvais qu'il est pratiquement impossible de les prendre au premier degré (voir l'exemple - fameux - ci-dessous).



Dès lors, je me pose la question suivante : est-ce que le public des nanars, ou au moins de certains nanars, en particulier les plus nanaresques, n'est pas exclusivement (ou au moins majoritairement) un public des classes dominantes ? On aurait alors à faire à une pratique légitime, une forme comme une autre de snobisme. Et ce d'autant plus que certains films qui ont un grand succès populaire - la série des Fast & Furious, celle des Transformers, etc. - semblent toujours faire l'objet d'autant de rejet de la part des classes dominantes (je serais aussi curieux de connaître le public d'un film comme The Avengers tiens). Il sera d'ailleurs, je pense, beaucoup plus facile de dire, lors d'un entretien pour renter dans une grande école, que l'on est fan de nanars - effet distinctif, ouverture d'esprit, etc. - que de dire que l'on est fan de Plus belle la vie. Et le jugement des institutions de reproduction de la classe dominante a sans doute son importance dans l'affaire.

Il semble certes plus difficile de voir, dans la pratique du nanar, la recherche de prestige social que l'on place généralement au cœur du modèle bourdieusien. Comme l'écrit André Gunthert à propos d'une planche de Boulet :
Alors que chez Bourdieu (qui suit Norbert Elias), le motif principal de l’opération de distinction est la recherche du prestige social, ce qui anime les amateurs hétéroclites de Boulet est un attachement personnel sincère.

Mais que le prestige ne soit pas la motivation n'empêche pas que se construisent des ordres de légitimité différents dans les pratiques, particulièrement dans ce qui est le rapport savant à la culture, caractéristique clef du fan de nanar comme du fan de jeux vidéo capable de disserter des heures sur l'évolution de la difficulté entre Kid Icarus et les jeux actuels (je suis, moi aussi, un bon petit snob). Et comme les ressources, le capital culturel, utiles pour rentrer dans ce rapport est inégalement réparti, on se retrouve toujours avec les mêmes problèmes que Bourdieu : la distinction des classes. Ce n'est peut-être pas tant l'éclectisme de l'amateur de nanar qui est en jeu. C'est peut-être sa pratique elle-même. Ce n'est certainement pas plus facile à entendre que lorsque Bourdieu présentait la "culture générale" comme un mode de domination. Allez, je laisse le mot de la fin à Pierre...



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Light

Internet est une jungle. Pour s'y adapter, il n'y a que deux solutions : se battre pour sa vie ou se débrouiller pour être trop difficile à bouffer et pas assez bon (ce que l'on connaît sous le nom de stratégie de la tortue). C'est dans cet état d'esprit que j'ouvre un tumblr : Une heure de peine light. La même chose qu'Une heure de peine, mais en light.

En gros l'intérêt du truc, c'est que je puisse poster des petits trucs que je trouve sur Internet et qui n'appelle pas forcément commentaires ou analyses ou, si c'est le cas, de façon trop succincte pour que je m'en fasse tout un foin et tout un post. Cela naviguera toujours autour de la sociologie, mais je vais aussi me permettre d'y mettre des choses un peu plus rigolotes et diverses et variées. Les posts continueront ici bien évidemment : je vois les deux outils comme complémentaires, d'un côté l'analyse et les notes, de l'autre, le signalement et les bêtises.

Hein ? Vous voulez de l'analyse là maintenant tout de suite ? Vous êtes sûrs ? Sur les dernières élections dites-vous ? Les quoi ? Les législatives ? Je vous entends très mal... Je passe sous un nyan cat.



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So it's come to this A Bourdieu meme tumblr

Message à caractère purement informatif : il y a quelques temps, j'avais adapté la pratique du meme à Bourdieu, souvenez-vous, l'idée a été reprise pour un tumblr (je vais finir par m'y mettre moi aussi un jour...) sobrement intitulé "Tell me more Pierre..." sur le modèle de ce qui a pu être fait sur Ryan Gosling (sauf que Bourdieu a moins une tête d'endive quand même). Maintenant, on espère que ça va tenir dans le temps. Un extrait ci-dessous pour vous donner envie.



Oh, et le titre du billet vient de là, forcément.


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Qu'est-ce qui fait qu'une image est sexiste ?

Sur le blog "Genre !", Mar_Lard s'intéresse au sexisme dans les jeux vidéo. Difficile pour moi de rester de marbre puisque j'ai tenté de traiter le sujet par deux fois : une fois de façon spécifique, une fois en lien avec les comics. Et comme en plus, Mar_Lard s'en prend à un de mes personnages préférés, Samus Aran, j'ai un peu commenté. Et du coup, ça me tire de mon silence du dernier mois, malgré ma tonne de choses à faire par ailleurs. Car il y a une question importante : qu'est-ce qui fait qu'une image est sexiste ?

Voici encore un post que je voulais faire depuis un certain temps mais que j'avais repoussé à plusieurs reprises. Il suffit de pas grand chose, finalement, pour que je me décide à écrire. Ici, c'est la présentation très négative que fait Mar_Lard du personnage de Samus Aran : après l'avoir présenté comme exemple de l'hyper-sexualisation des femmes dans le monde des jeux vidéo, il écrit ceci :

Qu’un tel personnage en vienne à être utilisé comme contre-exemple à la sexualisation des femmes dans le jeu vidéo en dit long sur le niveau qu’a atteint l’industrie.


Le problème ? Les images suivantes, tirés respectivement de Super Smash Bros Brawl (où Samus Zero Suit/Samus Sans Armure est une des combattantes) et des premiers séquences finales des metroids sur 8 et 16 bits :





Je suis bien d'accord pour dire que le personnage de Samus a été corrompu depuis un certain temps : regardez la position adopté pour la présentation dans Super Smash Bros. Comme souvent, on représente une femme dans une position improbable pour qu'elle expose son derrière, quitte parfois à s'affranchir de tout réalisme anatomique. Ce n'est pas Black Widow qui me contredira.



Mais d'autres éléments me dérangent : est-ce que la tenue même de Samus, à savoir la combinaison qu'elle porte sous son armure dans les derniers épisodes ou les bikinis qu'elle portait sous son armure dans les opus précédents, sont en soi sexistes ? Intuitivement, il me semble qu'il y a une différence entre présenter une guerrière en train de combattre en string de côte de maille plutôt qu'avec une armure réaliste et présenter une femme dans une tenue qui peut certes être plaisante mais qui a une justification scénaristique - que Samus retire son armure à la fin des combats/jeux n'est pas totalement idiot.

Mais une intuition, c'est peu. Je ne vais pas trancher pour savoir si, effectivement, le personnage de Samus est ainsi sexiste. Je me pose plutôt une autre question : à partir de quel moment une image est-elle sexiste ? Les réactions à l'article de Mar_Lard soulève d'ailleurs cette interrogation : est-ce que toute représentation d'une femme dans une tenue ou une position sexy est en soi sexiste ? Est-ce que la taille du soutien-gorge et la longueur du short de Lara Croft suffit pour que l'on parle de sexisme ? Le personnage serait-il plus égalitaire, plus acceptable, si elle faisait du 80A ? (et d'ailleurs : serait-elle moins sexy ?) La dénonciation de la sexualisation ne risque-t-elle pas de se transformer en une forme de puritanisme, refusant toute représentation de la sexualité, surtout si elle est féminine ?

Cette difficulté est très bien illustrée par une série de post sur le blog Les 400 culs intitulée "L'érotisme, c'est du sexisme ?". La blogueuse Agnès Giard y discute avec les auteurs de Contre les publicités sexistes, Chris Ventiane, Sophie Pietrucci et Aude Vincent. La question est de savoir si l'utilisation de l'érotisme et du sexe dans la publicité est oui ou non sexiste. Pour cela, les deux camps se répondent autour du commentaire de plusieurs publicités. La même image fait ainsi l'objet de deux lectures bien différentes : je reproduis ci-après la première des discussions.



Chris Ventiane, Sophie Pietrucci et Aude Vincent :

On a ici un exemple de publicité qui met en scène une femme séductrice. Son physique stéréotypé (mince, jeune, blonde, avec une poitrine ronde), son attitude coquine (regard direct, par en-dessous, bouche entrouverte, sourire), sa posture (bras repliés qui arrondissent les seins): tout suggère que cette “femme-publicité” est prête à s'offrir au passant. Le texte nous dit bien qu'elle interpelle le passant homme, et sous-entend que celui-ci ne peut qu'être “hypnotisé” par la poitrine du personnage. Cette publicité dit que la séduction pour la femme consiste à “racoler” en montrant “la marchandise” et que l'homme “séduit” sera de manière pulsionnelle focalisé davantage sur les attributs sexuels de la femme que sur sa personnalité (ici, le regard). Ce type de relation de séduction posée comme “naturelle” est omniprésente dans la publicité.

Les 400 culs:

On a ici une femme qui a pleinement conscience de son pouvoir de séduction et qui en joue avec ironie, s'adressant à ceux/celles qui la regardent, avec une pointe de défi. Rien à voir avec une pauvre demoiselle en détresse, ni avec une potiche à l'air béat. Le fait que la modèle se présente en soutien-gorge est justifié par le fait que cette affiche est faite pour vendre des soutiens-gorge. Il s'agit ici d'interpeller des femmes, en leur proposant une image d'elles-mêmes qui me semble plutôt positive, volontaire, décidée… Oui, la modèle est séductrice. Mais est-ce mal? Oui, elle met en avant ses atouts. Mais faut-il en inférer qu'elle n'a pas d'autres atouts, en sus de ceux qui sont ici montrés? Il y a dans le discours de certaines féministes une curieuse propension à opposer le corps (forcément vil) et l'esprit (tellement plus noble)… comme s'il fallait avoir honte de son corps ou comme si le fait de valoriser le corps était une manière sournoise de dénigrer l'esprit. «On veut laisser entendre que dès qu'on donne une valeur sexuelle à une femme, on oublie ses autres qualités. C'est démoniser la sexualité. C'est l'ancien discours judéochrétien», dénonce la sexologue Jacqueline Comte.


D'un côté, donc, l'idée que toute représentation de la femme dans une posture ou une situation érotique est sexiste et nuisible - les auteurs souhaitent que la loi s'en mêle et lutte contre les publicités sexistes. De l'autre, la défense du droit des femmes à afficher et à utiliser leur sexualité, considérant qu'il y a un risque de "démonisation" de la sexualité. On voit bien que savoir si une image est sexiste ou non n'est pas si simple quand elle peut faire l'objet de lecture aussi contrasté. De même, le fait que Samus soit belle et sexy sous son armure fait-il d'elle une offense aux femmes ?

Le problème est en fait un problème très simple et très classique : quel est le sens d'une image ou d'un signe ? Ou plutôt qu'est-ce qui nous permet de lui donner sens ? Tournons-nous vers un autre problème : considérons le mot "noir". Il s'agit soit d'un son produit par la bouche ou par un autre moyen technique, soit d'une série de symbole sur un support. Par quel opération parvenons-nous à donner un sens à tout ça ? Qu'est-ce qui fait que le mot "noir" correspond à la couleur noire par exemple ?

Une première réponse serait de dire que chaque chose peut être désignée par un nom : ainsi, c'est l'existence du noir qui nous permettrait de donner sens au mot "noir". Le mot ou le signe n'existerait que par rapport à la chose. Mais cela soulève immédiatement deux difficultés. Premièrement, le même mot peut désigner des choses très différentes : si une "rose noire" est sans doute une fleur de couleur noire, une "idée noire" pose quelque difficulté. Et si je dis "j'ai croisé un noir hier dans la rue", on pourrait, si l'on donnait véritablement sens aux mots ainsi, s'étonner d'apprendre que j'ai en fait croiser Colin Powell qui, non seulement, n'est pas la chose "noir" mais en plus n'a même pas la peau si "noire" que ça.



Cela nous conduit à la deuxième difficulté : nous savons bien que Colin Powell est "noir" même si sa peau ne correspond pas à ce que nous pouvons appeler par ailleurs la couleur "noire". De même, si je vous dit "allez me chercher une rose noire", vous ne commencerez pas par vous représenter une rose, puis la couleur "noire", puis par combiner les deux pour vous représenter l'objet désigné. Il est possible de faire ainsi, mais ce n'est pas ce que font la plupart des gens, et donc ce n'est pas quelque chose de nécessaire. Nous donnons sens à un mot suivant une procédure tout à fait différente.

Le mot "noir" n'existe en fait qu'en rapport avec d'autres mots, d'autres signes et d'autres choses. Il ne prend sens non seulement que parce qu'il existe d'autres couleurs que le noir (essayez d'expliquer ce qu'est le noir ou ce qu'est le rouge à un aveugle...), mais il n'existe aussi que dans un rapport avec d'autres mots qui nous permettent d'en saisir le sens. Donner un sens à un mot n'est pas une opération solitaire, c'est une opération sociale : c'est la conséquence d'un apprentissage qui nous fait réagir d'une certaine façon à un certain mot (si je vous dit "un hippopotame rose", il vous est impossible de ne pas vous le représenter mentalement) ; c'est aussi la conséquence une situation sociale, le signe étant définit d'une certaine façon dans un contexte particulier. Ainsi, le même mot - "noir" - n'aura pas le même sens en France et aux Etats-Unis, même si on en retire le problème de la langue et de la traduction.

Ce petit détour plus ou moins wittgensteinien terminé, revenons à nos publicités et à nos jeux vidéo. Le problème est le même : si j'essaye d'inférer un sens à une image en la considérant seule, c'est comme si j'essayais de comprendre le sens du mot "noir" en dehors de toute langue et en dehors de tout contexte. Dire qu'une image est "sexiste" ne peut se faire de façon absolue : on pourra en débattre indéfiniment sans jamais parvenir à un accord. Ce n'est pas que le mot "sexiste" pose problème ou est mal défini : c'est que l'on ne peut considérer que l'image en question a un sens en soi. C'est nous qui lui donnons sens. C'est l'une des grandes leçons de la sociologie : le sens des choses ne réside pas dans les choses. Il réside dans les relations et les contextes sociaux où s'insèrent ces choses.

Car si l'image n'a pas de sens en soi, cela ne veut pas dire que nous sommes totalement libres de lui donner le sens qui nous chante. Ce sens nous est imposé par l'inscription de l'image dans un contexte social particulier. D'une part, nous sommes habitué à lire les images d'une certaine façon, de telle sorte que, par exemple, une photo d'insecte fera naître chez moi le dégoût tandis qu'une autre personne pourra y voir un délicieux repas. D'autre part, ces images n'existent que dans leurs rapports avec d'autres images, par rapport auxquelles elles se situent et sont situées par ceux qui les lisent. Si le Guernica de Picasso est aussi marquant, c'est parce qu'il se place en rapport avec tout un ensemble d'images qui va de la peinture la plus classique aux photos en noir et blanc qui faisaient la réalité lointaine de l'époque.

Ainsi, une image de femme dénudée, sexy ou même hyper-sexualisée n'est jamais sexiste en soi. Et pour autant, on peut quand même dire qu'une image est sexiste sans que cela ne soit qu'une simple affaire d'appréciation personnelle. Mais elle n'est pas sexiste parce que son contenu l'est en lui-même : elle l'est parce que le sexe, les femmes et la rencontre des deux sont des éléments qui sont dévalorisés par ailleurs dans nos sociétés. Elle est sexiste parce que "salope" demeure une insulte, parce que "faire sa pute" en est une autre, et parce que "qui elle/il a sucé pour en arriver là" est une façon de critiquer un.e collègue qui a eu une promotion avant vous. Une image est sexiste à partir du moment où elle s'inscrit et renforce des structures sexistes déjà existantes. Ce n'est pas parce que les héroïnes de jeux vidéo sont dénudées et sexy que les jeux sont sexistes : c'est parce qu'elles s'inscrivent dans un contexte où les femmes et leur sexualité sont dévalorisées, et qu'elles ne font que reprendre ce "mot" ou cette signification.

La sociologie nous invite ainsi à moins regarder les images de façons individuelles que dans leur ensemble et leurs relations, et à prêter attention aux relations et aux échanges qui les entourent. Mar_lard a là-dessus une meilleure démarche qu'Agnès Giard puisque, plutôt que de regarder chaque image individuelle, elle prend la peine d'en regarder plusieurs. Mais il faut encore faire un saut méthodologique supplémentaire : il faut les analyser dans leurs contextes, dans leur rapport avec d'autres éléments, et notamment avec les dispositions et les croyances de ceux qui les reçoivent. Il faut s'intéresser à la réception et à l'interprétation qui en est fait car c'est cela qui en fait ou en construit le sens. Autrement dit, il faut enquêter. Il faut faire de la sociologie.

Pour conclure, revenons-en brièvement à Samus. Un des reproches qui a été fait certaines féministes aux personnages, c'est précisément que le fait qu'elle soit une femme n'a aucune importance par rapport à l'histoire qui se déroule - mis à part dans le catastrophique Metroid Other M, le dernier de la série qui bafoue le personnage autant qu'il est possible de le faire (même si les scènes de jeu sont assez agréables par ailleurs). Mais c'est peut-être précisément ça qui fait le charme et la valeur du personnage : c'est une femme, et cela n'a aucune importance. Comme cela devrait être le cas dans une société égalitaire. Le sexisme provient peut-être et sans doute plus des lectures qui en ont été faites par la suite, notamment par les joueurs. Et là-dessus, le problème est moins celui du personnage que celui de la capacité des joueurs et d'une industrie à accepter un personnage féminin qui soit aussi neutre qu'un personnage masculin.

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L'échec d'une prophétie

Il n'y a pas besoin d'être un fin analyste politique pour se rendre compte que la chasse aux voix du FN est ouverte. C'est avec une surprise sans cesse renouvelée, et savamment entretenue par les principaux intéressés, que le monde politique et médiatique a découvert, dimanche dernier, le score important de ce parti. C'est le cas à chaque élection depuis au moins les années 80, à tel point que le discours selon lequel le FN est le "grand vainqueur" peut être recyclé sans que personne ne s'en rende trop compte. Reprenant une vieille antienne, suivent naturellement les complaintes sur la souffrance des électeurs du FN et la nécessité d'y répondre. Vieux constat pour les sciences sociales : ce n'est pas parce qu'une solution est manifestement mauvaise, inefficace voire franchement nuisible qu'elle cesse d'être choisie...



Les résultats de dimanche dernier signent d'abord un échec : celui de la stratégie d'intégration des électeurs du Front National dans le giron des partis de gouvernement, stratégie choisie par Nicolas Sarkozy en 2007 et maintenue sans hésitation depuis. Celle-ci a à peine besoin d'être rappelée : il s'agissait de répondre aux inquiétudes supposées de cette population de la façon la plus volontariste et puissante possible. D'où un durcissement net et revendiqué en matière d'immigration et de populations "issues de l'immigration". Derrière tout cela, il y a l'idée que le FN pose de "vraies questions", et que le refus par le politique de prendre en charge ce qu'expriment ses électeurs fait le terreau du parti extrémiste.

Image empruntée ici

L'échec est patent sur tous les plans : non seulement le durcissement en matière d'immigration et de sanctions pénales à la délinquance - deux faces de cette seule et même stratégie - n'a en rien améliorer la vie en France - on se demande bien qui pourrait avoir le culot de défendre cette idée - mais en outre, cela n'a nullement réduit le vote pour le Front National. Au contraire, il n'est pas impossible que cela l'ait conforté. La stratégie politique de Nicolas Sarkozy est sur ce plan un échec.

Dans le milieu des années 50, le psychosociologue Léon Festinger avait publié une étude qu'il ne serait pas inutile de relire aujourd'hui. Son titre ? L'échec d'une prophétie. Rien de moins que ce à quoi on assiste aujourd'hui : la promesse de Nicolas Sarkozy de réduire le vote FN en reprenant ses thèmes s'est avérée fausse. Mais de part et d'autres, on continue à y croire : à droite, on continue à miser sur la reprise d'une attitude agressive sur le thème de l'immigration, à gauche, on caresse les électeurs FN dans le sens du poil. Frapper sur l'immigration pour "répondre" aux électeurs du FN continue à être la stratégie privilégiée. C'est exactement ce que Festinger observait : après avoir suivi, avec son équipe, une secte qui attendait la fin du monde, il fut surpris de voir que, lorsque cette dernière n'eut pas lieu, les adeptes ne cessèrent pas de croire. La réalité avait été une épreuve bien insuffisante pour altérer les croyances des convertis, tout comme la sanction des urnes ne semble même pas faire douter le monde politique. Mais l'étude révéla que la croyance des adeptes se trouva même renforcée par cet apparent échec. Confronté à ce qui est appelé depuis une "dissonance cognitive", l'individu a deux solutions : soit il adapte ses croyances à la réalité, soit il s'accroche encore plus à ses croyances. Et les adeptes s'employèrent à rationaliser l'échec qu'ils avaient vécu : si la fin du monde n'avait pas eu lieu, ce n'était, bien sûr, pas à cause d'une faute du gourou, mais parce que la ferveur de la secte 'avait pas été suffisante. Seule solution : croire plus !

C'est peut-être ce à quoi nous sommes en train d'assister : loin de faire douter du bien fondé d'une stratégie qui vient d'échouer, l'épreuve de réalité pourrait bien renforcer la croyance dans celle-ci. C'est ce que se greffe à cette situation un autre mécanisme bien connu des sociologues : l'engagement, dans le sens qu'Howard Becker donne à ce terme. Les choix qu'a pris un individu dans le passé peuvent avoir un effet sur ceux qu'il doit faire aujourd'hui : changer une ligne d'action peut avoir des conséquences extrêmement négative, même si la solution alternative est a priori meilleure. C'est particulièrement le cas lorsque la cohérence des actions est tenue par un groupe pour avoir une valeur en soi. Celui qui retournerait soudainement sa veste pourrait être attaqué précisément pour cela. On comprend bien que c'est précisément le cas dans le monde politique : celui qui se risquerait aujourd'hui à critiquer une stratégie dont il a été hier un membre actif pourrait très bien signer son arrêt de mort.

De l'autre côté, c'est une autre forme d'engagement qui est à l’œuvre : les hommes politiques sont désireux d'apparaître comme à l'écoute du peuple, et cet engagement dans une ligne d'action les pousse à choisir des comportements qui manifestent cette qualité. C'est évidemment une écoute très sélective, puisque l'on n'entend du "peuple", entité mystérieuse, que ce que l'on veut bien en entendre, et qu'on le fait parler plutôt qu'il ne parle. J'ai déjà eu l'occasion de dire combien le choix de traiter une problématique comme relevant de la "pédagogie" ou de la "réponse aux inquiétudes" soulève de questions quant au fonctionnement politique. Il n'en reste pas moins qu'il est difficile pour un parti ou un homme politique de risquer de prêter le flanc aux critiques de ces adversaires qui lui reprocheraient de ne pas tenir ses engagements.

Si cette analyse a quelque chose de juste, cela veut dire qu'il existe aujourd'hui en France un ensemble de règles du jeu politique qui conduisent les acteurs à faire de la question de l'immigration la question centrale non pas parce qu'elle est effectivement problématique, mais parce qu'ils sont tous engagés d'une façon ou d'une autre à la traiter : celui qui se risquerait à ne pas le faire ou, mieux, à s'élever contre la pertinence de cette question comme "problème public" a trop gros à perdre. Et qu'importe si les économistes savent bien qu'elle n'est en rien un problème (ni d'ailleurs une solution)... qu'importe si elle ne fait que masquer les autres problèmes et les autres questions qui touchent la population française... et qu'importe aussi si, comme le montre le collectif "Cette France-là", cette question vient "d'en haut" et non "d'en bas", si elle est loin d'être ce qui intéresse vraiment les Français...

Comme toute situation d'engagement ou de "dépendance au sentier", ce sont des choix passés qui nous amené sur ce chemin si difficile à quitter. Il serait difficile de reconstituer ainsi tous les enchaînements qui nous ont conduit à la situation présente. On peut peut-être se borner à noter que la prophétie de 2007, cette promesse de ramener les électeurs frontistes vers des partis moins extrémistes, a sans doute été un tournant décisif dans l'histoire. Malgré son échec, celle-ci nous laisse un héritage dont nous ne sommes peut-être pas prêt de nous défaire.

Allez, un dernier pour la route...

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Le capitalisme aliéné

La campagne électorale tire sur sa fin - il était temps, cela faisait cinq ans qu'elle durait. Les arguments échangés n'y ont jamais été très intéressants, mais les derniers lancés dans la bataille semblent réaliser l'exploit d'être pire encore. "Chaos", "été meurtrier", "scénario à la grecque" ou "à l'espagnole" (avec ou sans tapas ?), fuite des cerveaux ou de ce qui en tient lieu... : voilà ce que l'on nous promet si François Hollande parvient à la présidence. Loin de moi l'idée de soutenir le candidat socialiste : ce blog demeurera neutre jusqu'au bout, un travail facile dans une campagne qui n'a jamais été intéressante. Ces promesses catastrophiques en rappellent cependant d'autres, et la comparaison entre les deux nous dit peut être quelque chose...



En 1981, on nous promettait les chars soviétiques à Paris si, par malheur, François Mitterand était élu. Aujourd'hui, c'est la tornade financière qui menace de nous emporter si jamais le candidat socialiste parvient au pouvoir. Le problème n'est pas tellement l'usage permanent de la peur dans les procédés rhétoriques de la politique. Après tout, identifier l'élection d'un candidat de droite avec le retour du nazisme est un argument qui a pu être usé par l'autre camp. Quand les positions se radicalisent, il faut s'attendre à ce genre de jeu, même s'il faut regretter que cela se fasse au détriment d'un débat un peu plus intéressant - on peut se demander s'il est nécessaire d'en venir à de telles extrémités pour galvaniser les foules, surtout lorsque la répétition des annonces apocalyptiques finissent par les vider de leur sens, ou faire oublier des critiques plus profondes.

Le problème réside bien ailleurs : le dilemme qui était posé en 1981 présentait le capitalisme comme paré de toutes les vertus contre la menace du communisme ; celui que l'on nous sert aujourd'hui est de nature toute différente. Il place l'incarnation même du capitalisme - les "marchés financiers", les agences de notations, etc. - comme nouvel avatar de la menace venue de l'extérieur. C'est eux, et c'est donc lui, le capitalisme, qui menace le pays qui ne ferait pas le bon choix. L'enjeu n'est pas de rester dans le système qui proposerait le plus de libertés et le plus de richesses, mais de s'assurer que l'on ne chutera pas plus bas. Nous ne sommes plus cernés par le communisme, mais par le capitalisme lui-même.

Une telle argumentation, venue de ceux qui pourtant défendent, pour le dire vite, le système, est finalement étrange. Elle se comprend mieux lorsque l'on note que l'usage même du terme "capitalisme" provient toujours du même camp - la gauche. Autrement dit, le capitalisme trouve des critiques pour en pointer les faiblesses et les limites, mais pas de défenseurs pour en dire les vertus et les avantages. Ce champ-là a été déserté, balayé par l'évidence de la crise et l'absence de solutions. Les promesses de "moralisation du capitalisme" sont finalement assez vite tombée dans l'oubli.

De cela, on peut dire au moins deux choses. Premièrement, le système économique dans lequel nous vivons semble nous être devenu à ce point étranger que nous le voyons comme une menace extérieure, semblable à celle qu'incarner hier le système dans lequel nous ne vivions pas. Les termes même de l'aliénation semblent s'être inversés. Difficile de se souvenir que ce système repose d'abord sur nous-mêmes, que c'est nous qui le faisons. C'est cette étrangeté qui permet aussi bien à ses critiques de le désigner comme un adversaire qu'à ses défenseurs de le décrire comme un juge de nos choix. Dans les deux cas, pour que l'opération soit possible, le capitalisme, même lorsqu'il ne porte pas ce nom mais s'appelle "marchés" ou "agences de notation", se doit d'être une force extérieure.

Deuxièmement, les sociologues spécialistes des conflits et des mouvements sociaux ont depuis un certain temps soulignés l'émergence de mouvements "défensifs" : des mobilisations qui visent moins à obtenir une transformation de la société, à proposer un nouveau modèle ou une nouvelle orientation, qu'à défendre l'existant, et notamment les statuts sociaux menacés par la mondialisation et les transformations économiques. On peut se reporter au chapitre consacré à cette question par Lapeyronnie et Hénaux dans cet ouvrage. Alain Touraine va même plus loin puisqu'il parle carrément "d'anti-mouvements sociaux" pour désigner certaines mobilisations qui visent moins à transformer la société qu'en la maintenir en l'état : c'est ainsi qu'il désigne, en tout cas, les grèves de 1995 - on lui laissera la responsabilité de la portée normative de l'expression. De tels mouvements ont souvent pu faire l'objet de dénonciations véhémentes de certains, et particulièrement de ceux qui, traditionnellement, défendent le capitalisme et ses transformations - que l'on se souvienne du débat sur les retraites...

Or qu'en est-il aujourd'hui de cette prophétie d'un feu divin des marchés sur le pays qui ferait le mauvais choix politique ? Il s'agit là aussi de trouver un moyen de défendre des statuts contre une menace extérieure. Certes la stratégie est différente, mais on ne promet pas plus une transformation de la société, une évolution positive qui promettrait quelque chose de "plus", sous quelques formes que ce soit. Les mouvements qui portent le capitalisme seraient-ils devenus des "anti-mouvements sociaux", finalement aussi "conservateurs" que les adversaires qu'ils se plaisent à désigner sous ce terme ? La critique, souvent ironique et pleine de sarcasmes, d'une gauche sans projet, orpheline d'un communisme posé en alternative, incapable d'en trouver une autre, peine finalement à cacher que la droite ne va pas beaucoup mieux : elle non plus, finalement, ne promet rien de bien positif, si ce n'est que l'on ne perde pas trop - les sacrifices pour éviter la peste. C'est finalement peut être pour cela que la campagne est si peu excitante.
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