Le sexisme expliqué à ceux qui n'y croient pas

Lorsque l'on discute des inégalités hommes/femmes, on se heurte très vite à un mur. Il y a des gens qui, simplement, refusent d'y croire : ça n'existerait pas, et puis c'est naturel, et de toutes façons, c'est la même chose pour les hommes. Freud racontait une histoire rigolote qui sonnait un peu comme ça, à propos d'un chaudron percé, mais passons : je ne suis pas là pour faire la psychanalyse du déni. Je vais plutôt essayer d'expliquer pourquoi le dernier argument, selon lequel les hommes aussi seraient discriminés, ne marche pas. Et pour cela, je vais me baser, one more time, sur la sexualisation dans les jeux vidéo.


L'exemple de la sexualisation dans les jeux vidéo est intéressant parce qu'il a fait l'objet de réactions très claires dans le sens du "c'est pareil pour les hommes" : vous pouvez vous reporter aux commentaires des deux articles que Mar_lard a consacré à ce thème pour avoir quelques illustrations, ainsi qu'à ceux de mon dernier billet sur le thème.

L'argument qui revient sous la plume de plusieurs commentateurs est le suivant : ok, il y a des femmes qui sont sexualisées, mais les hommes aussi ! Regardez, ils ont plein de muscles, des coiffures parfaites, etc. Eux-aussi sont sexualisés, alors pourquoi vous vous plaignez pour les femmes, hein, franchement ? Non, mais regardez Ken de Street Fighter par exemple, il est beau et sexy avec sa petite mèche blonde et son air de kéké :



Et puis franchement, c'est aussi des modèles complètement impossibles à suivre pour les hommes et totalement irréalistes, comme pour les femmes quoi, donc il n'y pas de différence, pas de sexisme, tous logés à la même enseigne. D'ailleurs, regardez Zanguief :




Je n'ai pas choisi Zanguief au hasard : son exemple illustre bien qu'un corps magnifiée n'est pas un corps sexualisé. Certes, le corps de Zanguieff est parfaitement impossible dans la réalité, et donc aussi irréalistes que la poitrine de nombreuses héroïnes. Mais cela n'en fait pas un objet de désir sexuel - je me permet de douter que quelqu'un ait déjà fantasmé sur Zanguieff, et dans tous les cas, je pense que c'est assez marginal - mais une simple expression de la force et de la puissance. Les déformations et prise de liberté avec la réalité dont il fait l'objet n'ont pas pour vocation d'éveiller le désir sexuel. S'il représente sans doute une version idéalisé de l'homme, au moins autant que les concours de culturisme, il ne l'est pas pour ses qualités sexuelles mais pour de toutes autres qualités.

Il en va de même pour Ken. Celui-ci peut effectivement se voir comme une représentation magnifiée d'un homme, comme l'ont été de nombreuses autres représentations avant que l'on en vienne aux jeux vidéo - avant Frank Miller, le roi Léonidas de Sparte avait déjà fait l'objet de portrait mettant l'accent sur la force et la virilité, voyez-ci dessous. Mais il n'est pas conçu pour être séduisant, sexy ou objet de désir sexuel : son apparence vise à manifester d'autres qualités. Il est possible que certaines personnes le trouvent effectivement sexuellement désirable, peut-être à cause de ces qualités (force, nonchalance, maîtrise de la situation, etc.), mais ce caractère ne définit pas qui il est, et n'influence pas la façon de le présenter.



Revenons maintenant sur un personnage féminin dont j'ai beaucoup parlé ici : Samus Aran. Il est clair que lorsque Samus Aran porte son armure et agit en chasseuse de prime impitoyable, elle n'est pas sexualisée. Il existe même des images d'elle sans armure qui ne sont pas sexualisées, notamment dans les images finales de la série des Metroid Prime : si on voit son visage, et si elle y a effectivement une coiffure beaucoup trop parfaite par rapport à ce que voudrait la réalité, elle n'est pas présentée spécialement comme un objet de désir sexuel. On retrouve bien une femme magnifiée, mais pas pour ses qualités sexuelles. Par contre, lorsqu'elle est présenté se tortillant de façon ridicule pour montrer ses fesses au joueur, l'accent est alors clairement mis sur sa sexualité.



On peut encore trouver d'autres exemples qui contrastent la façon dont les femmes idéalisées dans la représentation vidéo-ludique le sont pour et par leur sexualité tandis que les hommes également idéalisés le sont pour de toutes autres raisons. Dans un de mes jeux préférés, No More Heroes (malheureusement pas un exemple de féminisme acharné...), le héros apparaît assis sur ses toilettes lors des moments de sauvegarde : la vidéo suivante illustre cela brièvement.



Dans le deuxième opus de la série, le joueur prend le contrôle de Shinobu - une ninja écolière dans le premier volume qui revient en petite robe noir et porte-jaretelle dans le second - le temps de deux niveaux. Lorsque l'on sauvegarde, voilà les images auxquelles on a droit :



Travis Touchdown assis sur ses toilettes n'est certainement pas sexualisé, aussi musclé soit-il, aussi torse nu soit-il. Et il est d'ailleurs assez difficile de trouver la vidéo correspondante sur le net ! Par contre, Shinobu est bien évidemment présentée sous sa douche, de façon on ne peut plus suggestive. Et, bien sûr, elle n'apparaît pas sur les toilettes, puisqu'il est connu de tous que les femmes ne font pas caca.

Un dernier exemple, histoire de sortir du monde des jeux vidéo : prenons l'incarnation même de l'homme idéalisé, Superman. Et comparons-le avec sa cousine incarnation de la femme idéalisée, Power Girl. Le jeu est simple : il s'appelle "cherchez les différences".





Pour autant, on pourra encore objecter que les rôles proposés aux hommes ne sont pas moins enfermant que ceux des femmes. Etre sommé d'être une grosse masse de muscle pétant la testostérone n'est pas forcément beaucoup plus libérateur que d'être sommé d'avoir des seins qui affectent le mouvement des planètes. Et les autres rôles proposés ne sont pas toujours très enthousiasmants : Travis Touchdown, de No More Heroes, incarne par exemple le personnage masculin un peu gauche, maladroit, peu doué et complètement obsédé (dans le premier opus, sa seule motivation à devenir le meilleur assassin du monde est de pouvoir coucher avec l'héroïne qui se propose à lui comme récompense...) qui fait les beaux jours de nombreux teen movies (qui ne sont souvent que des comédies romantiques habillées avec des pets et des couilles). Si on reste sur les jeux vidéo, on peut même noter que certains rôles masculins n'apparaissent jamais : celui de père, par exemple (à moins qu'il ne s'agisse de venger ses enfants par exemple).

Ce n'est pas faux. Mais on peut remarquer une chose : les rôles proposés aux hommes peuvent effectivement être pesant, ils sont sans communes mesures à ceux imposés aux femmes. Si un homme respecte parfaitement le rôle qui lui est fixé par les jeux vidéo, il ne prendra pas une main au cul sous prétexte qu'il l'a bien cherché avec sa tenue provocante. On ne mettra pas non plus en doute ses compétences en supposant qu'il a été recruté pour ses petites fesses musclées. On ne commentera pas d'abord sa tenue ou sa sexualité avant de commenter ce qu'il dit. Et si par malheur il fait l'objet d'une agression sexuelle, on ne lui expliquera pas qu'il n'avait qu'à s'habiller autrement ou à sortir accompagné. Alors oui, on supposera qu'il n'est pas foutu de faire cuire des pâtes ou qu'il préférera baisouiller à droite à gauche plutôt que de s'engager dans une relation sérieuse. Le préjudice est tout de même moindre. Et beaucoup plus facile à repousser.

Et ce d'autant plus que les hommes qui ne respectent pas parfaitement ce rôle - et ils sont les plus nombreux - bénéficieront quand même des avantages qui lui sont attachés : on les supposera forts, compétents, pleins de maîtrise de soi et de sens des responsabilités, etc. sans qu'ils n'aient rien à faire en ce sens. Un privilège invisible en quelque sorte, mais bien réel quand on regarde les écarts de salaires entre hommes et femmes. Parallèlement, on supposera d'entrée de jeu que les femmes sont frivoles, intéressées par l'apparence, disposées à plaire à ces messieurs, etc. jusqu'aux lesbiennes qui se feront draguées par des hommes qui ne voient en elles qu'un fantasme pour hétérosexuels... En un mot, vivre sa vie en homme, c'est jouer en mode "easy", vivre sa vie en femme, c'est l'avoir réglé sur hard. Dans le mode easy aussi, il y a des challenges. Ils sont justes plus durs dans le mode hard.

Mais ce n'est pas tout. Malgré cela, vous pouvez trouver que le modèle imposé aux hommes n'est guère plaisant, fut-il moins pesant que celui des femmes. Vous pouvez penser que l'on en demande quand même beaucoup aux hommes, et que c'est "si dur d'être un homme" (si vous rajoutez "dans un monde de femmes", c'est que vous êtes un crétin fini et je n'essaierais pas plus de convaincre, pauvre cas désespéré que vous êtes). Vous en avez peut-être assez que l'on présente les hommes comme essentiellement guidés par le désir sexuel, incapables d'engagement, immatures, comme des prédateurs sexuels, comme violents, etc. . Mais dans ce cas-là ne vous trompez pas d'adversaire : c'est la domination masculine qui veut ça. Toute domination exige des dominants qu'ils se comportent d'une certaine façon : ce ne sont pas les féministes qui imposent aux hommes cette image. Ce ne sont pas les féministes qui organisent la discrimination des hommes qui ne veulent pas rentrer dans le moule : elles ne sont pour rien, par exemple, dans ce dont souffrent toujours les homosexuels. Les féministes ne pensent pas que les hommes sont tous des prédateurs sexuels par exemple : elles et ils pensent au contraire que les hommes ne sont pas cela, et peuvent et doivent être bien plus que cela. Alors si vous vous sentez agressé par les représentations de la masculinité, si vous pensez que le sexisme touche aussi les hommes, votre adversaire est le même que celui des féministes : c'est la domination masculine.

Alors plutôt que de faire comme ces idiots médiatiques qui hurlent que les féministes ont la haine des hommes, qui parlent de "misandrie" et qui ne font en fait que reconduire les clichés qui font la domination masculine, devenez un homme féministe. Et adoptez mon slogan : "it's the patriarchy, stupid !".


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Au nom de l'égalité, réduisons les performances des meilleurs élèves

C'est l'un des projets les plus secrets du ministre de l'éducation Vincent Peillon, et pourtant l'un des plus ambitieux. Je ne peux révéler par quels contacts j'ai pu en avoir vent, car les personnes en question risqueraient de perdre leur place. Mais la controverse ne tardera guère à se nouer tant il s'agit d'une rupture radicale avec ce que nous avons l'habitude de penser comme la justice scolaire. Quel est ce projet ? Rien de moins que de réduire les performances des meilleurs élèves pour permettre une juste égalité des chances.

Tout part d'un constat très simple : certains élèves sont plus doués que d'autres pour les études. Ils ont des capacités qui leur donne un avantage injuste face aux autres, qui sont obligés de travailler pour espérer atteindre leur niveau, si cela est seulement possible.

Dès lors, une solution simple est proposée : réduire le niveau des meilleurs élèves afin que tout le monde ait sa chance. Par le biais de traitement médicamenteux, il est assez facile de réduire les capacités de concentration et de travail des meilleurs, afin de s'assurer que l'égalité des chances - qui est, rappelons-le, l'un des objectifs les plus importants du système scolaire - soit enfin de mise dans la compétition scolaire.

Ce projet se décline cependant différemment selon les sexes. On sait en effet que les filles s'en sortent mieux à l'école que les garçons. Dès lors, on comprend bien que si un garçon se trouve un peu trop avantagé par des capacités exceptionnelles, cela est parfaitement injuste vis-à-vis des autres garçons qui ne pourront espérer atteindre son niveau. De plus, il y a de bonnes raisons de douter d'eux : est-ce que ces garçons qui obtiennent de si bons résultats n'auraient pas quelques caractéristiques féminines qui les avantageraient ? On ne peut simplement laisser une telle inégalité se perpétuer. Surtout si cela provient de familles qui, jouant honteusement avec les règles les plus élémentaires de la sociétés, se risquent à éduquer les garçons comme des filles.

Dès lors, tout garçon qui obtiendra des résultats exceptionnels devra faire la preuve qu'il est bien un garçon et pas une fille plus ou moins déguisée. Il devra alors se soumettre à un traitement visant à ramener ses capacités au niveau de ce que doivent être celle des garçons : en fait, ses capacités intellectuelles devront simplement être ramenées à un niveau inférieur à celles des filles. Une légère lobotomie peut être envisagé, rien de bien grave.

Evidemment, il existe des cas particuliers : les "surdoués" et les personnes nés avec des caractéristiques sexuelles à la fois mâle et femelle. Plus de choix pour ceux-là : s'ils veulent bénéficier d'une éducation scolaire, ils devront se faire opérer pour rentrer dans les deux sexes que l'on sait gérer.

Vous trouvez tout cela complètement débile ? Vous avez raison. Personne de sensé ne se risquerait à faire de tels propositions, et certainement pas Vincent Peillon ou n'importe quel autre homme politique.

Et pourtant, c'est exactement ce qui se passe aujourd'hui, non pas dans la compétition scolaire, mais dans la compétition sportive. Les femmes qui ont des performances exceptionnelles doivent se soumettre, si elles veulent participer aux Jeux Olympiques, à des tests de féminité - non, parce qu'une femme doué en sport, ça peut n'être qu'un mec, hein, on connait le cas de Caster Semenya. Et, pire encore, elles vont devoir ramener certaines de leurs caractéristiques physiques, comme leur niveau de testostérone, en dessous du niveau des hommes (on se demande d'ailleurs quel "niveau" a été retenu : la moyenne ? la médiane ? est-ce que cela a seulement du sens ? non bien sûr). Lisez cet article (en anglais) pour plus de détails.


There are female athletes who will be competing at the Olympic Games this summer after undergoing treatment to make them less masculine.
Still others are being secretly investigated for displaying overly manly characteristics, as sport’s highest medical officials attempt to quantify — and regulate — the hormonal difference between male and female athletes.
Caster Semenya, the South African runner who was so fast and muscular that many suspected she was a man, exploded onto the front pages three years ago. She was considered an outlier, a one-time anomaly.
But similar cases are emerging all over the world, and Semenya, who was banned from competition for 11 months while authorities investigated her sex, is back, vying for gold.
Semenya and other women like her face a complex question: Does a female athlete whose body naturally produces unusually high levels of male hormones, allowing them to put on more muscle mass and recover faster, have an “unfair” advantage?
In a move critics call “policing femininity,” recent rule changes by the International Association of Athletics Federations (IAAF), the governing body of track and field, state that for a woman to compete, her testosterone must not exceed the male threshold.
If it does, she must have surgery or receive hormone therapy prescribed by an expert IAAF medical panel and submit to regular monitoring. So far, at least a handful of athletes — the figure is confidential — have been prescribed treatment, but their numbers could increase. Last month, the International Olympic Committee began the approval process to adopt similar rules for the Games.

La comparaison avec l'école n'est pas si étrange que cela : dans le sport comme dans l'éducation, l'une des questions centrales est celle de la justice et de l'égalité des chances. Le domaine sportif a précisément cette vertu qu'il s'emploie à produire, par tous les moyens, une compétition juste : par nature, un affrontement sportif doit être celui où "le meilleur gagne". Et les "règles du jeu" sont là pour le garantir. Lorsqu'il y a une entorse à celles-ci, la chose est particulièrement mal vécue : souvenez-vous, par exemple, de la main de Thierry Henry qui priva l'Irlande de coupe de Monde. Or l'école entend fonctionner de la même façon : ceux qui travaillent, font les efforts, et "jouent le jeu" doivent être récompensé. "Que le meilleur gagne !", et ce qu'il s'agisse d'une compétition contre soi-même, pour un examen comme le bac, ou contre les autres, lors des nombreux concours qui sont autant de portes d'entrée vers les filières les plus prestigieuses. Et, comme dans le sport, la prise de conscience que la compétition n'est pas égale, que certains sont favorisés, heurte de plein fouet notre sens le plus commun et le plus élémentaire de la justice.

Le sport, d'ailleurs, tolère très bien des inégalités de réussites et de performances très importantes, précisément parce qu'il est ainsi pensé pour mettre en scène la compétition juste. Mais, comme on peut le voir, notre sens commun de la justice connaît visiblement une limite importante : celle du genre... Penser que les hommes et les femmes puissent se trouver à ce point sur un pied d'égalité que l'on laisse certaines femmes avoir des performances qui se rapprochent de celles des hommes est inacceptable. Nous acceptons sans problème l'idée que certains hommes soient dotés de caractéristiques physiques naturelles qui leur permettent des performances exceptionnelles. Mais nous n'acceptons pas l'idée que des femmes soient elles aussi dotées de telles capacités : les femmes doivent rester des femmes !

Il est vrai que du jour où l'on a ouvert les compétitions sportives aux femmes, elles ont très vite rapprochés leurs résultats de ceux des hommes, comme l'illustre le graphique ci-dessous concernant le marathon (emprunté ici). Si on les laisser concourir contre les hommes, dans la même catégorie qu'eux, on imagine bien la menace : certaines pourraient être meilleures que des hommes ! Vision d'horreur. Après tout, elles l'ont déjà fait dans l'éducation.



Il est quand même assez amusant de voir qu'alors qu'on nous bassine avec le sexe comme une donnée naturelle que l'on ne saurait remettre en cause, blablabla, toutes ces belles paroles s'envolent dès lors que les "capacités naturelles" sont favorables aux femmes...

Bref. Un dernier mot sur l'école : il y a bien sûr une différence fondamentale entre la compétition scolaire et la compétition sportive. Dans le sport, il y a un vrai souci des "vaincus" : on échange les maillots pour montrer son respect mutuel, on se promet de revenir dimanche prochain ou dans quatre ans, de telle sorte que les vaincus d'aujourd'hui savent qu'ils pourront être les vainqueurs de demain, et vice-versa. Rien de tel dans la compétition scolaire : les "vaincus", ceux qui n'obtiennent pas leur diplôme, ne se voient proposer ni marque de respect, ni de deuxième chance. Pas nécessairement une nouvelle chance de repasser le même diplôme. Mais une deuxième chance de parvenir à trouver un emploi, un statut social ou autre en faisant des efforts ailleurs qu'à l'école... Le paradoxe est que nous refusons cela dans une compétition scolaire où l'on ne fait pas grand chose, par ailleurs, pour permettre l'égalité des chances.
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Bourdieu contre les lesbiennes vampires nazis en folie

Le dernier numéro de Sciences Humaines contient un court article consacré au public des nanars, plus particulièrement à celui de la Nuit Excentrique, manifestation de la cinémathèque de Paris. On y trouve une référence à Bourdieu qui suggère que le "modèle de la légitimité culturel" de ce dernier ne permettrait pas de bien comprendre ce qui se passe. Pourtant, j'ai l'impression que cela pose beaucoup plus de difficultés et de questions.

L'auteur de l'article, Renaud Chartoire, lui-même fan de nanars et de Star Wars, présente ainsi les résultats d'une enquête menée auprès du public de la Nuit Excentrique, comme contradictoire avec ce que prédirait le modèle bourdieusien :
Comment expliquer un tel engouement pour ces « mauvais films sympathiques », communément nommés « nanars » ? Dans une optique bourdieusienne, ce goût pour des produits culturels considérés comme « non légitimes » ne pourrait qu’être le fait de personnes peu cultivées. Or, une étude réalisée en 2007 auprès des participants de ces nuits et des intervenants sur le site de « Nanarland » a montré que les amateurs de nanars se recrutaient plutôt dans les couches dominantes de la société, des catégories socioprofessionnelles favorisées et possédant un niveau de diplôme supérieur à la moyenne.

Sans être spécialiste de la sociologie des pratiques culturelles, je me pose quelques questions auxquelles je n'ai pas de réponses définitives. Le problème me semble être le suivant : qu'est-ce qui fait qu'une pratique est "non légitimes" ? Intuitivement, on peut penser que les nanars se classent dans cette catégorie. Mais pourquoi ?

Pour Bourdieu, les choses étaient relativement simples : les pratiques dominantes, c'est-à-dire légitimes, sont celles de la classe dominante, et, symétriquement, les pratiques illégitimes sont celles de la classe dominée. Cette façon de caractériser la légitimité et la non légitimité a une grande valeur sociologique : elle évite tout jugement sur les œuvres et sur les pratiques. Ce n'est pas parce que l'opéra est fondamentalement meilleur que Justin Bieber qu'il est plus légitime : c'est simplement que ces deux pratiques ne renvoient pas aux mêmes groupes, et que ces dits groupes n'ont pas les mêmes ressources lorsqu'ils s'agit de défendre leurs pratiques. Ceux qui trouveront l'opéra "chiant" auront beaucoup plus de mal à faire valoir ce jugement que ceux qui diront que Justin Bieber, c'est de la musique "pour pré-adolescente en chaleur" (ceux qui nous renseigne, par ailleurs, sur la domination masculine qui s'exprime souvent dans les jugements de goûts...).

Qu'en est-il des nanars ? L'article de Sciences Humaines conclut que cette pratique renvoie plutôt à une forme d'éclectisme et fait référence à l'hypothèse univore/omnivore de Richard Peterson (on peut d'ailleurs discuter de l'incompatibilité de cette hypothèse avec le modèle bourdieusien) :
Les « nanardeurs » seraient ainsi une illustration possible de l’omnivorité mise en avant par feu le sociologue américain Richard Peterson ; dans cette approche, ce qui distinguerait les couches dominées des couches dominantes, ce ne serait pas tant des goûts différents que le fait que les couches dominées se limiteraient à la consommation de produits culturellement « illégitimes » alors que les couches dominantes feraient preuve de pratiques bien plus diversifiées.

On retombe alors sur le même problème : qu'est-ce qui permet de dire que les nanars sont une pratique illégitimes ? Si on s'en réfère à Bourdieu, il faudrait que ce soit une pratique des classes dominés, si ce n'est de façon exclusive au moins de façon marquée. Il semble clair qu'un cadre supérieur qui regarde La roue de la fortune ou Plus belle la vie est dans l'omnivorité ou l'éclectisme culturel : ces pratiques sont partagées avec les classes dominées, et c'est ce qui explique leur illégitimité ("c'est des trucs de boeufs" ou, comme le disait Bourdieu, "les goûts sont avant tout des dégoûts").

Mais, et j'en viens à ma question, les nanars sont-ils dans ce cas-là ? Sont-ils une pratique qui se retrouve aussi bien dans les classes dominées que dans les classes dominantes ? Rien n'est moins sûr. Ce que les fans de nanars ont tendance à apprécier, et le site Nanarland en témoigne, c'est les films qui sont si mauvais qu'il est pratiquement impossible de les prendre au premier degré (voir l'exemple - fameux - ci-dessous).



Dès lors, je me pose la question suivante : est-ce que le public des nanars, ou au moins de certains nanars, en particulier les plus nanaresques, n'est pas exclusivement (ou au moins majoritairement) un public des classes dominantes ? On aurait alors à faire à une pratique légitime, une forme comme une autre de snobisme. Et ce d'autant plus que certains films qui ont un grand succès populaire - la série des Fast & Furious, celle des Transformers, etc. - semblent toujours faire l'objet d'autant de rejet de la part des classes dominantes (je serais aussi curieux de connaître le public d'un film comme The Avengers tiens). Il sera d'ailleurs, je pense, beaucoup plus facile de dire, lors d'un entretien pour renter dans une grande école, que l'on est fan de nanars - effet distinctif, ouverture d'esprit, etc. - que de dire que l'on est fan de Plus belle la vie. Et le jugement des institutions de reproduction de la classe dominante a sans doute son importance dans l'affaire.

Il semble certes plus difficile de voir, dans la pratique du nanar, la recherche de prestige social que l'on place généralement au cœur du modèle bourdieusien. Comme l'écrit André Gunthert à propos d'une planche de Boulet :
Alors que chez Bourdieu (qui suit Norbert Elias), le motif principal de l’opération de distinction est la recherche du prestige social, ce qui anime les amateurs hétéroclites de Boulet est un attachement personnel sincère.

Mais que le prestige ne soit pas la motivation n'empêche pas que se construisent des ordres de légitimité différents dans les pratiques, particulièrement dans ce qui est le rapport savant à la culture, caractéristique clef du fan de nanar comme du fan de jeux vidéo capable de disserter des heures sur l'évolution de la difficulté entre Kid Icarus et les jeux actuels (je suis, moi aussi, un bon petit snob). Et comme les ressources, le capital culturel, utiles pour rentrer dans ce rapport est inégalement réparti, on se retrouve toujours avec les mêmes problèmes que Bourdieu : la distinction des classes. Ce n'est peut-être pas tant l'éclectisme de l'amateur de nanar qui est en jeu. C'est peut-être sa pratique elle-même. Ce n'est certainement pas plus facile à entendre que lorsque Bourdieu présentait la "culture générale" comme un mode de domination. Allez, je laisse le mot de la fin à Pierre...



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Light

Internet est une jungle. Pour s'y adapter, il n'y a que deux solutions : se battre pour sa vie ou se débrouiller pour être trop difficile à bouffer et pas assez bon (ce que l'on connaît sous le nom de stratégie de la tortue). C'est dans cet état d'esprit que j'ouvre un tumblr : Une heure de peine light. La même chose qu'Une heure de peine, mais en light.

En gros l'intérêt du truc, c'est que je puisse poster des petits trucs que je trouve sur Internet et qui n'appelle pas forcément commentaires ou analyses ou, si c'est le cas, de façon trop succincte pour que je m'en fasse tout un foin et tout un post. Cela naviguera toujours autour de la sociologie, mais je vais aussi me permettre d'y mettre des choses un peu plus rigolotes et diverses et variées. Les posts continueront ici bien évidemment : je vois les deux outils comme complémentaires, d'un côté l'analyse et les notes, de l'autre, le signalement et les bêtises.

Hein ? Vous voulez de l'analyse là maintenant tout de suite ? Vous êtes sûrs ? Sur les dernières élections dites-vous ? Les quoi ? Les législatives ? Je vous entends très mal... Je passe sous un nyan cat.



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So it's come to this A Bourdieu meme tumblr

Message à caractère purement informatif : il y a quelques temps, j'avais adapté la pratique du meme à Bourdieu, souvenez-vous, l'idée a été reprise pour un tumblr (je vais finir par m'y mettre moi aussi un jour...) sobrement intitulé "Tell me more Pierre..." sur le modèle de ce qui a pu être fait sur Ryan Gosling (sauf que Bourdieu a moins une tête d'endive quand même). Maintenant, on espère que ça va tenir dans le temps. Un extrait ci-dessous pour vous donner envie.



Oh, et le titre du billet vient de , forcément.


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Qu'est-ce qui fait qu'une image est sexiste ?

Sur le blog "Genre !", Mar_Lard s'intéresse au sexisme dans les jeux vidéo. Difficile pour moi de rester de marbre puisque j'ai tenté de traiter le sujet par deux fois : une fois de façon spécifique, une fois en lien avec les comics. Et comme en plus, Mar_Lard s'en prend à un de mes personnages préférés, Samus Aran, j'ai un peu commenté. Et du coup, ça me tire de mon silence du dernier mois, malgré ma tonne de choses à faire par ailleurs. Car il y a une question importante : qu'est-ce qui fait qu'une image est sexiste ?

Voici encore un post que je voulais faire depuis un certain temps mais que j'avais repoussé à plusieurs reprises. Il suffit de pas grand chose, finalement, pour que je me décide à écrire. Ici, c'est la présentation très négative que fait Mar_Lard du personnage de Samus Aran : après l'avoir présenté comme exemple de l'hyper-sexualisation des femmes dans le monde des jeux vidéo, il écrit ceci :

Qu’un tel personnage en vienne à être utilisé comme contre-exemple à la sexualisation des femmes dans le jeu vidéo en dit long sur le niveau qu’a atteint l’industrie.


Le problème ? Les images suivantes, tirés respectivement de Super Smash Bros Brawl (où Samus Zero Suit/Samus Sans Armure est une des combattantes) et des premiers séquences finales des metroids sur 8 et 16 bits :





Je suis bien d'accord pour dire que le personnage de Samus a été corrompu depuis un certain temps : regardez la position adopté pour la présentation dans Super Smash Bros. Comme souvent, on représente une femme dans une position improbable pour qu'elle expose son derrière, quitte parfois à s'affranchir de tout réalisme anatomique. Ce n'est pas Black Widow qui me contredira.



Mais d'autres éléments me dérangent : est-ce que la tenue même de Samus, à savoir la combinaison qu'elle porte sous son armure dans les derniers épisodes ou les bikinis qu'elle portait sous son armure dans les opus précédents, sont en soi sexistes ? Intuitivement, il me semble qu'il y a une différence entre présenter une guerrière en train de combattre en string de côte de maille plutôt qu'avec une armure réaliste et présenter une femme dans une tenue qui peut certes être plaisante mais qui a une justification scénaristique - que Samus retire son armure à la fin des combats/jeux n'est pas totalement idiot.

Mais une intuition, c'est peu. Je ne vais pas trancher pour savoir si, effectivement, le personnage de Samus est ainsi sexiste. Je me pose plutôt une autre question : à partir de quel moment une image est-elle sexiste ? Les réactions à l'article de Mar_Lard soulève d'ailleurs cette interrogation : est-ce que toute représentation d'une femme dans une tenue ou une position sexy est en soi sexiste ? Est-ce que la taille du soutien-gorge et la longueur du short de Lara Croft suffit pour que l'on parle de sexisme ? Le personnage serait-il plus égalitaire, plus acceptable, si elle faisait du 80A ? (et d'ailleurs : serait-elle moins sexy ?) La dénonciation de la sexualisation ne risque-t-elle pas de se transformer en une forme de puritanisme, refusant toute représentation de la sexualité, surtout si elle est féminine ?

Cette difficulté est très bien illustrée par une série de post sur le blog Les 400 culs intitulée "L'érotisme, c'est du sexisme ?". La blogueuse Agnès Giard y discute avec les auteurs de Contre les publicités sexistes, Chris Ventiane, Sophie Pietrucci et Aude Vincent. La question est de savoir si l'utilisation de l'érotisme et du sexe dans la publicité est oui ou non sexiste. Pour cela, les deux camps se répondent autour du commentaire de plusieurs publicités. La même image fait ainsi l'objet de deux lectures bien différentes : je reproduis ci-après la première des discussions.



Chris Ventiane, Sophie Pietrucci et Aude Vincent :

On a ici un exemple de publicité qui met en scène une femme séductrice. Son physique stéréotypé (mince, jeune, blonde, avec une poitrine ronde), son attitude coquine (regard direct, par en-dessous, bouche entrouverte, sourire), sa posture (bras repliés qui arrondissent les seins): tout suggère que cette “femme-publicité” est prête à s'offrir au passant. Le texte nous dit bien qu'elle interpelle le passant homme, et sous-entend que celui-ci ne peut qu'être “hypnotisé” par la poitrine du personnage. Cette publicité dit que la séduction pour la femme consiste à “racoler” en montrant “la marchandise” et que l'homme “séduit” sera de manière pulsionnelle focalisé davantage sur les attributs sexuels de la femme que sur sa personnalité (ici, le regard). Ce type de relation de séduction posée comme “naturelle” est omniprésente dans la publicité.

Les 400 culs:

On a ici une femme qui a pleinement conscience de son pouvoir de séduction et qui en joue avec ironie, s'adressant à ceux/celles qui la regardent, avec une pointe de défi. Rien à voir avec une pauvre demoiselle en détresse, ni avec une potiche à l'air béat. Le fait que la modèle se présente en soutien-gorge est justifié par le fait que cette affiche est faite pour vendre des soutiens-gorge. Il s'agit ici d'interpeller des femmes, en leur proposant une image d'elles-mêmes qui me semble plutôt positive, volontaire, décidée… Oui, la modèle est séductrice. Mais est-ce mal? Oui, elle met en avant ses atouts. Mais faut-il en inférer qu'elle n'a pas d'autres atouts, en sus de ceux qui sont ici montrés? Il y a dans le discours de certaines féministes une curieuse propension à opposer le corps (forcément vil) et l'esprit (tellement plus noble)… comme s'il fallait avoir honte de son corps ou comme si le fait de valoriser le corps était une manière sournoise de dénigrer l'esprit. «On veut laisser entendre que dès qu'on donne une valeur sexuelle à une femme, on oublie ses autres qualités. C'est démoniser la sexualité. C'est l'ancien discours judéochrétien», dénonce la sexologue Jacqueline Comte.


D'un côté, donc, l'idée que toute représentation de la femme dans une posture ou une situation érotique est sexiste et nuisible - les auteurs souhaitent que la loi s'en mêle et lutte contre les publicités sexistes. De l'autre, la défense du droit des femmes à afficher et à utiliser leur sexualité, considérant qu'il y a un risque de "démonisation" de la sexualité. On voit bien que savoir si une image est sexiste ou non n'est pas si simple quand elle peut faire l'objet de lecture aussi contrasté. De même, le fait que Samus soit belle et sexy sous son armure fait-il d'elle une offense aux femmes ?

Le problème est en fait un problème très simple et très classique : quel est le sens d'une image ou d'un signe ? Ou plutôt qu'est-ce qui nous permet de lui donner sens ? Tournons-nous vers un autre problème : considérons le mot "noir". Il s'agit soit d'un son produit par la bouche ou par un autre moyen technique, soit d'une série de symbole sur un support. Par quel opération parvenons-nous à donner un sens à tout ça ? Qu'est-ce qui fait que le mot "noir" correspond à la couleur noire par exemple ?

Une première réponse serait de dire que chaque chose peut être désignée par un nom : ainsi, c'est l'existence du noir qui nous permettrait de donner sens au mot "noir". Le mot ou le signe n'existerait que par rapport à la chose. Mais cela soulève immédiatement deux difficultés. Premièrement, le même mot peut désigner des choses très différentes : si une "rose noire" est sans doute une fleur de couleur noire, une "idée noire" pose quelque difficulté. Et si je dis "j'ai croisé un noir hier dans la rue", on pourrait, si l'on donnait véritablement sens aux mots ainsi, s'étonner d'apprendre que j'ai en fait croiser Colin Powell qui, non seulement, n'est pas la chose "noir" mais en plus n'a même pas la peau si "noire" que ça.



Cela nous conduit à la deuxième difficulté : nous savons bien que Colin Powell est "noir" même si sa peau ne correspond pas à ce que nous pouvons appeler par ailleurs la couleur "noire". De même, si je vous dit "allez me chercher une rose noire", vous ne commencerez pas par vous représenter une rose, puis la couleur "noire", puis par combiner les deux pour vous représenter l'objet désigné. Il est possible de faire ainsi, mais ce n'est pas ce que font la plupart des gens, et donc ce n'est pas quelque chose de nécessaire. Nous donnons sens à un mot suivant une procédure tout à fait différente.

Le mot "noir" n'existe en fait qu'en rapport avec d'autres mots, d'autres signes et d'autres choses. Il ne prend sens non seulement que parce qu'il existe d'autres couleurs que le noir (essayez d'expliquer ce qu'est le noir ou ce qu'est le rouge à un aveugle...), mais il n'existe aussi que dans un rapport avec d'autres mots qui nous permettent d'en saisir le sens. Donner un sens à un mot n'est pas une opération solitaire, c'est une opération sociale : c'est la conséquence d'un apprentissage qui nous fait réagir d'une certaine façon à un certain mot (si je vous dit "un hippopotame rose", il vous est impossible de ne pas vous le représenter mentalement) ; c'est aussi la conséquence une situation sociale, le signe étant définit d'une certaine façon dans un contexte particulier. Ainsi, le même mot - "noir" - n'aura pas le même sens en France et aux Etats-Unis, même si on en retire le problème de la langue et de la traduction.

Ce petit détour plus ou moins wittgensteinien terminé, revenons à nos publicités et à nos jeux vidéo. Le problème est le même : si j'essaye d'inférer un sens à une image en la considérant seule, c'est comme si j'essayais de comprendre le sens du mot "noir" en dehors de toute langue et en dehors de tout contexte. Dire qu'une image est "sexiste" ne peut se faire de façon absolue : on pourra en débattre indéfiniment sans jamais parvenir à un accord. Ce n'est pas que le mot "sexiste" pose problème ou est mal défini : c'est que l'on ne peut considérer que l'image en question a un sens en soi. C'est nous qui lui donnons sens. C'est l'une des grandes leçons de la sociologie : le sens des choses ne réside pas dans les choses. Il réside dans les relations et les contextes sociaux où s'insèrent ces choses.

Car si l'image n'a pas de sens en soi, cela ne veut pas dire que nous sommes totalement libres de lui donner le sens qui nous chante. Ce sens nous est imposé par l'inscription de l'image dans un contexte social particulier. D'une part, nous sommes habitué à lire les images d'une certaine façon, de telle sorte que, par exemple, une photo d'insecte fera naître chez moi le dégoût tandis qu'une autre personne pourra y voir un délicieux repas. D'autre part, ces images n'existent que dans leurs rapports avec d'autres images, par rapport auxquelles elles se situent et sont situées par ceux qui les lisent. Si le Guernica de Picasso est aussi marquant, c'est parce qu'il se place en rapport avec tout un ensemble d'images qui va de la peinture la plus classique aux photos en noir et blanc qui faisaient la réalité lointaine de l'époque.

Ainsi, une image de femme dénudée, sexy ou même hyper-sexualisée n'est jamais sexiste en soi. Et pour autant, on peut quand même dire qu'une image est sexiste sans que cela ne soit qu'une simple affaire d'appréciation personnelle. Mais elle n'est pas sexiste parce que son contenu l'est en lui-même : elle l'est parce que le sexe, les femmes et la rencontre des deux sont des éléments qui sont dévalorisés par ailleurs dans nos sociétés. Elle est sexiste parce que "salope" demeure une insulte, parce que "faire sa pute" en est une autre, et parce que "qui elle/il a sucé pour en arriver là" est une façon de critiquer un.e collègue qui a eu une promotion avant vous. Une image est sexiste à partir du moment où elle s'inscrit et renforce des structures sexistes déjà existantes. Ce n'est pas parce que les héroïnes de jeux vidéo sont dénudées et sexy que les jeux sont sexistes : c'est parce qu'elles s'inscrivent dans un contexte où les femmes et leur sexualité sont dévalorisées, et qu'elles ne font que reprendre ce "mot" ou cette signification.

La sociologie nous invite ainsi à moins regarder les images de façons individuelles que dans leur ensemble et leurs relations, et à prêter attention aux relations et aux échanges qui les entourent. Mar_lard a là-dessus une meilleure démarche qu'Agnès Giard puisque, plutôt que de regarder chaque image individuelle, elle prend la peine d'en regarder plusieurs. Mais il faut encore faire un saut méthodologique supplémentaire : il faut les analyser dans leurs contextes, dans leur rapport avec d'autres éléments, et notamment avec les dispositions et les croyances de ceux qui les reçoivent. Il faut s'intéresser à la réception et à l'interprétation qui en est fait car c'est cela qui en fait ou en construit le sens. Autrement dit, il faut enquêter. Il faut faire de la sociologie.

Pour conclure, revenons-en brièvement à Samus. Un des reproches qui a été fait certaines féministes aux personnages, c'est précisément que le fait qu'elle soit une femme n'a aucune importance par rapport à l'histoire qui se déroule - mis à part dans le catastrophique Metroid Other M, le dernier de la série qui bafoue le personnage autant qu'il est possible de le faire (même si les scènes de jeu sont assez agréables par ailleurs). Mais c'est peut-être précisément ça qui fait le charme et la valeur du personnage : c'est une femme, et cela n'a aucune importance. Comme cela devrait être le cas dans une société égalitaire. Le sexisme provient peut-être et sans doute plus des lectures qui en ont été faites par la suite, notamment par les joueurs. Et là-dessus, le problème est moins celui du personnage que celui de la capacité des joueurs et d'une industrie à accepter un personnage féminin qui soit aussi neutre qu'un personnage masculin.

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L'échec d'une prophétie

Il n'y a pas besoin d'être un fin analyste politique pour se rendre compte que la chasse aux voix du FN est ouverte. C'est avec une surprise sans cesse renouvelée, et savamment entretenue par les principaux intéressés, que le monde politique et médiatique a découvert, dimanche dernier, le score important de ce parti. C'est le cas à chaque élection depuis au moins les années 80, à tel point que le discours selon lequel le FN est le "grand vainqueur" peut être recyclé sans que personne ne s'en rende trop compte. Reprenant une vieille antienne, suivent naturellement les complaintes sur la souffrance des électeurs du FN et la nécessité d'y répondre. Vieux constat pour les sciences sociales : ce n'est pas parce qu'une solution est manifestement mauvaise, inefficace voire franchement nuisible qu'elle cesse d'être choisie...



Les résultats de dimanche dernier signent d'abord un échec : celui de la stratégie d'intégration des électeurs du Front National dans le giron des partis de gouvernement, stratégie choisie par Nicolas Sarkozy en 2007 et maintenue sans hésitation depuis. Celle-ci a à peine besoin d'être rappelée : il s'agissait de répondre aux inquiétudes supposées de cette population de la façon la plus volontariste et puissante possible. D'où un durcissement net et revendiqué en matière d'immigration et de populations "issues de l'immigration". Derrière tout cela, il y a l'idée que le FN pose de "vraies questions", et que le refus par le politique de prendre en charge ce qu'expriment ses électeurs fait le terreau du parti extrémiste.

Image empruntée ici

L'échec est patent sur tous les plans : non seulement le durcissement en matière d'immigration et de sanctions pénales à la délinquance - deux faces de cette seule et même stratégie - n'a en rien améliorer la vie en France - on se demande bien qui pourrait avoir le culot de défendre cette idée - mais en outre, cela n'a nullement réduit le vote pour le Front National. Au contraire, il n'est pas impossible que cela l'ait conforté. La stratégie politique de Nicolas Sarkozy est sur ce plan un échec.

Dans le milieu des années 50, le psychosociologue Léon Festinger avait publié une étude qu'il ne serait pas inutile de relire aujourd'hui. Son titre ? L'échec d'une prophétie. Rien de moins que ce à quoi on assiste aujourd'hui : la promesse de Nicolas Sarkozy de réduire le vote FN en reprenant ses thèmes s'est avérée fausse. Mais de part et d'autres, on continue à y croire : à droite, on continue à miser sur la reprise d'une attitude agressive sur le thème de l'immigration, à gauche, on caresse les électeurs FN dans le sens du poil. Frapper sur l'immigration pour "répondre" aux électeurs du FN continue à être la stratégie privilégiée. C'est exactement ce que Festinger observait : après avoir suivi, avec son équipe, une secte qui attendait la fin du monde, il fut surpris de voir que, lorsque cette dernière n'eut pas lieu, les adeptes ne cessèrent pas de croire. La réalité avait été une épreuve bien insuffisante pour altérer les croyances des convertis, tout comme la sanction des urnes ne semble même pas faire douter le monde politique. Mais l'étude révéla que la croyance des adeptes se trouva même renforcée par cet apparent échec. Confronté à ce qui est appelé depuis une "dissonance cognitive", l'individu a deux solutions : soit il adapte ses croyances à la réalité, soit il s'accroche encore plus à ses croyances. Et les adeptes s'employèrent à rationaliser l'échec qu'ils avaient vécu : si la fin du monde n'avait pas eu lieu, ce n'était, bien sûr, pas à cause d'une faute du gourou, mais parce que la ferveur de la secte 'avait pas été suffisante. Seule solution : croire plus !

C'est peut-être ce à quoi nous sommes en train d'assister : loin de faire douter du bien fondé d'une stratégie qui vient d'échouer, l'épreuve de réalité pourrait bien renforcer la croyance dans celle-ci. C'est ce que se greffe à cette situation un autre mécanisme bien connu des sociologues : l'engagement, dans le sens qu'Howard Becker donne à ce terme. Les choix qu'a pris un individu dans le passé peuvent avoir un effet sur ceux qu'il doit faire aujourd'hui : changer une ligne d'action peut avoir des conséquences extrêmement négative, même si la solution alternative est a priori meilleure. C'est particulièrement le cas lorsque la cohérence des actions est tenue par un groupe pour avoir une valeur en soi. Celui qui retournerait soudainement sa veste pourrait être attaqué précisément pour cela. On comprend bien que c'est précisément le cas dans le monde politique : celui qui se risquerait aujourd'hui à critiquer une stratégie dont il a été hier un membre actif pourrait très bien signer son arrêt de mort.

De l'autre côté, c'est une autre forme d'engagement qui est à l’œuvre : les hommes politiques sont désireux d'apparaître comme à l'écoute du peuple, et cet engagement dans une ligne d'action les pousse à choisir des comportements qui manifestent cette qualité. C'est évidemment une écoute très sélective, puisque l'on n'entend du "peuple", entité mystérieuse, que ce que l'on veut bien en entendre, et qu'on le fait parler plutôt qu'il ne parle. J'ai déjà eu l'occasion de dire combien le choix de traiter une problématique comme relevant de la "pédagogie" ou de la "réponse aux inquiétudes" soulève de questions quant au fonctionnement politique. Il n'en reste pas moins qu'il est difficile pour un parti ou un homme politique de risquer de prêter le flanc aux critiques de ces adversaires qui lui reprocheraient de ne pas tenir ses engagements.

Si cette analyse a quelque chose de juste, cela veut dire qu'il existe aujourd'hui en France un ensemble de règles du jeu politique qui conduisent les acteurs à faire de la question de l'immigration la question centrale non pas parce qu'elle est effectivement problématique, mais parce qu'ils sont tous engagés d'une façon ou d'une autre à la traiter : celui qui se risquerait à ne pas le faire ou, mieux, à s'élever contre la pertinence de cette question comme "problème public" a trop gros à perdre. Et qu'importe si les économistes savent bien qu'elle n'est en rien un problème (ni d'ailleurs une solution)... qu'importe si elle ne fait que masquer les autres problèmes et les autres questions qui touchent la population française... et qu'importe aussi si, comme le montre le collectif "Cette France-là", cette question vient "d'en haut" et non "d'en bas", si elle est loin d'être ce qui intéresse vraiment les Français...

Comme toute situation d'engagement ou de "dépendance au sentier", ce sont des choix passés qui nous amené sur ce chemin si difficile à quitter. Il serait difficile de reconstituer ainsi tous les enchaînements qui nous ont conduit à la situation présente. On peut peut-être se borner à noter que la prophétie de 2007, cette promesse de ramener les électeurs frontistes vers des partis moins extrémistes, a sans doute été un tournant décisif dans l'histoire. Malgré son échec, celle-ci nous laisse un héritage dont nous ne sommes peut-être pas prêt de nous défaire.

Allez, un dernier pour la route...

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Le capitalisme aliéné

La campagne électorale tire sur sa fin - il était temps, cela faisait cinq ans qu'elle durait. Les arguments échangés n'y ont jamais été très intéressants, mais les derniers lancés dans la bataille semblent réaliser l'exploit d'être pire encore. "Chaos", "été meurtrier", "scénario à la grecque" ou "à l'espagnole" (avec ou sans tapas ?), fuite des cerveaux ou de ce qui en tient lieu... : voilà ce que l'on nous promet si François Hollande parvient à la présidence. Loin de moi l'idée de soutenir le candidat socialiste : ce blog demeurera neutre jusqu'au bout, un travail facile dans une campagne qui n'a jamais été intéressante. Ces promesses catastrophiques en rappellent cependant d'autres, et la comparaison entre les deux nous dit peut être quelque chose...



En 1981, on nous promettait les chars soviétiques à Paris si, par malheur, François Mitterand était élu. Aujourd'hui, c'est la tornade financière qui menace de nous emporter si jamais le candidat socialiste parvient au pouvoir. Le problème n'est pas tellement l'usage permanent de la peur dans les procédés rhétoriques de la politique. Après tout, identifier l'élection d'un candidat de droite avec le retour du nazisme est un argument qui a pu être usé par l'autre camp. Quand les positions se radicalisent, il faut s'attendre à ce genre de jeu, même s'il faut regretter que cela se fasse au détriment d'un débat un peu plus intéressant - on peut se demander s'il est nécessaire d'en venir à de telles extrémités pour galvaniser les foules, surtout lorsque la répétition des annonces apocalyptiques finissent par les vider de leur sens, ou faire oublier des critiques plus profondes.

Le problème réside bien ailleurs : le dilemme qui était posé en 1981 présentait le capitalisme comme paré de toutes les vertus contre la menace du communisme ; celui que l'on nous sert aujourd'hui est de nature toute différente. Il place l'incarnation même du capitalisme - les "marchés financiers", les agences de notations, etc. - comme nouvel avatar de la menace venue de l'extérieur. C'est eux, et c'est donc lui, le capitalisme, qui menace le pays qui ne ferait pas le bon choix. L'enjeu n'est pas de rester dans le système qui proposerait le plus de libertés et le plus de richesses, mais de s'assurer que l'on ne chutera pas plus bas. Nous ne sommes plus cernés par le communisme, mais par le capitalisme lui-même.

Une telle argumentation, venue de ceux qui pourtant défendent, pour le dire vite, le système, est finalement étrange. Elle se comprend mieux lorsque l'on note que l'usage même du terme "capitalisme" provient toujours du même camp - la gauche. Autrement dit, le capitalisme trouve des critiques pour en pointer les faiblesses et les limites, mais pas de défenseurs pour en dire les vertus et les avantages. Ce champ-là a été déserté, balayé par l'évidence de la crise et l'absence de solutions. Les promesses de "moralisation du capitalisme" sont finalement assez vite tombée dans l'oubli.

De cela, on peut dire au moins deux choses. Premièrement, le système économique dans lequel nous vivons semble nous être devenu à ce point étranger que nous le voyons comme une menace extérieure, semblable à celle qu'incarner hier le système dans lequel nous ne vivions pas. Les termes même de l'aliénation semblent s'être inversés. Difficile de se souvenir que ce système repose d'abord sur nous-mêmes, que c'est nous qui le faisons. C'est cette étrangeté qui permet aussi bien à ses critiques de le désigner comme un adversaire qu'à ses défenseurs de le décrire comme un juge de nos choix. Dans les deux cas, pour que l'opération soit possible, le capitalisme, même lorsqu'il ne porte pas ce nom mais s'appelle "marchés" ou "agences de notation", se doit d'être une force extérieure.

Deuxièmement, les sociologues spécialistes des conflits et des mouvements sociaux ont depuis un certain temps soulignés l'émergence de mouvements "défensifs" : des mobilisations qui visent moins à obtenir une transformation de la société, à proposer un nouveau modèle ou une nouvelle orientation, qu'à défendre l'existant, et notamment les statuts sociaux menacés par la mondialisation et les transformations économiques. On peut se reporter au chapitre consacré à cette question par Lapeyronnie et Hénaux dans cet ouvrage. Alain Touraine va même plus loin puisqu'il parle carrément "d'anti-mouvements sociaux" pour désigner certaines mobilisations qui visent moins à transformer la société qu'en la maintenir en l'état : c'est ainsi qu'il désigne, en tout cas, les grèves de 1995 - on lui laissera la responsabilité de la portée normative de l'expression. De tels mouvements ont souvent pu faire l'objet de dénonciations véhémentes de certains, et particulièrement de ceux qui, traditionnellement, défendent le capitalisme et ses transformations - que l'on se souvienne du débat sur les retraites...

Or qu'en est-il aujourd'hui de cette prophétie d'un feu divin des marchés sur le pays qui ferait le mauvais choix politique ? Il s'agit là aussi de trouver un moyen de défendre des statuts contre une menace extérieure. Certes la stratégie est différente, mais on ne promet pas plus une transformation de la société, une évolution positive qui promettrait quelque chose de "plus", sous quelques formes que ce soit. Les mouvements qui portent le capitalisme seraient-ils devenus des "anti-mouvements sociaux", finalement aussi "conservateurs" que les adversaires qu'ils se plaisent à désigner sous ce terme ? La critique, souvent ironique et pleine de sarcasmes, d'une gauche sans projet, orpheline d'un communisme posé en alternative, incapable d'en trouver une autre, peine finalement à cacher que la droite ne va pas beaucoup mieux : elle non plus, finalement, ne promet rien de bien positif, si ce n'est que l'on ne perde pas trop - les sacrifices pour éviter la peste. C'est finalement peut être pour cela que la campagne est si peu excitante.
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Eléments pour une sociologie du lolcat

On le sait depuis longtemps : Internet n'a pas tant affecté les élèves que les chats. En photos, en vidéos, qu'ils aient des trucs sur la tête ou qu'ils ressemblent à Hitler, qu'on les prenne au sérieux ou avec ironie, aucune autre espèce n'a autant tiré partie de l'avènement du numérique. La compréhension de ce phénomène, de cette étrange affinité élective entre les chats et Internet, n'a pas encore fait l'objet de toute l'attention qu'elle mérite de la part de toutes les sciences sociales - car, plus que jamais, un travail interdisciplinaire est nécessaire pour jeter une lumière sur cette transformation majeure de nos sociétés. Sans prétendre nullement au plein éclaircissement de ces questions, je voudrais ici tracer quelques pistes.

Un Lolcat ou LOLCAT est une image combinant une photographie, généralement celle d'un chat, avec une légende humoristique et idiosyncratique dans un anglais écorché - un dialecte qui est appelé « Kitty Pidgin », « lolspeak », ou Lolcat. Le terme « lolcat » est un mot composé des lemmes « LOL » et « cat ». Un autre nom pour ce genre d'image est cat macro, étant donné qu'il s'agit d'une image macro.

Les lolcats se sont répandus à travers les imageboards de partage de photos et d'autres forums Internet. (Wikipédia)


L'histoire des chats a été une histoire pour le moins mouvementé. On serait tenté de faire un parallèle entre le statut qu'ils ont acquis aujourd'hui avec celui qu'ils occupaient jadis dans l'Egypte des pharaons : traités comme des dieux, révérés, admirés, les lolcats pourraient s'interpréter comme une continuation de la momification, une façon de le traiter à l'égal de son propriétaire en lui donnant une place et une existence sur la toile, devenue l'équivalent de l'au-delà. Il existe sans doute des chats qui ont l'honneur d'un Facebook, ce qui est la même chose en moins drôle.

Cette interprétation pourrait cependant être erronée. La lecture de Norbert Elias peut en donner une autre, moins agréable mais peut être plus profonde. Voilà ce qu'il écrit dans La civilisation des moeurs :

Au XVIe siècle, une des réjouissances populaires de la Saint-Jean consistait à brûler vif une ou deux douzaines de chats. [...]
Voilà un spectacle qui n'est certainement pas plus que l'exécution par le feu des hérétiques ou les tortures et mises à mort de tous genres. Ce qui le rend particulièrement antipathique est le fait qu'il incarne d'une manière directe et sans mélange le plaisir que d'aucuns éprouvent à tourmenter des êtres vivants sans la moindre excuse rationnelle. [...] Beaucoup de choses qui naguère éveillaient des sensations de plaisir suscitent aujourd'hui des réflexes de déplaisir. Dans les deux cas, nous n'avons pas affaire exclusivement à des sensations individuelles. Brûler des chats à la Saint-Jean était une institution sociale au même titre qu'aujourd'hui les matchs de boxe ou les courses de chevaux. Dans les deux cas, les plaisirs organisés par la société sont l'incarnation des normes affectives [...]. De nos jours on traiterait d'"anormale" une personne qui chercherait à satisfaire ses tendances de plaisir en brûlant vifs des chats, parce que le conditionnement normal de l'homme de notre stade de civilisation substitue au plaisir de la vue de tels actes une peur inculquée sous forme d'autocontrainte. (Norbert Elias, La civilisation des mœurs, 1939


La souffrance du chat a donc servi, il fût un temps, de réjouissances populaires : le plaisir que l'on en retirait n'était pas, comme l'indique Elias, le fait d'une déviance psychologique de certains, mais bien un phénomène collectif, comme le fait de regarder des gens se foutrent joyeusement sur la gueule sur un ring ou un écran de cinéma est une expérience partagée et "normale" dans nos sociétés.

"Les plaisirs organisés par la société sont l'incarnation des normes affectives" : voilà la leçon que l'on peut retenir d'Elias. Rire des lolcats n'est pas une expérience individuelle mais une expérience instituée : cela nous dit quelque chose du degré de civilisation auquel nous sommes arrivé. Non pas la civilisation à la Guéant, mais le degré de contrôle imposé à nos affects.

Elias considère ainsi que l'individu est dual : d'un côté, il y a les affects, les pulsions, les désirs, les émotions, de l'autre, l'habitus. Pas la fameuse structure structurée et structurante de Bourdieu, mais un ensemble de contraintes qui vient à maintenir et à contrôler les pulsions, à les transformer éventuellement pour leur donner une forme acceptable. Le processus de civilisation s'identifie ainsi à une progression de cet habitus : il se lit dans l'exclusion progressive de la violence hors des relations humaines normales. A la cour de Louix XIV, celui-là même qui fit interdire les bûchers de chats, les nobles continuent à s'affronter comme les seigneurs du Moyen-Âge le faisait. Mais là où ces derniers utilisaient armures et violence, les seconds utilisent perruques et mots d'esprit. Les pulsions sont toujours là, mais l'habitus les contrôle et leur donne une nouvelle forme. Celle-ci est d'ailleurs toujours d'actualité : plutôt que de casser la figure, on cherchera à "casser" l'autre mais par l'humour. Bien que là-dessus, de Cyrano de Bergerac à Brice de Nice, il ne soit pas interdit de voir un certain déclin...

Et nos chats dans tout ça ? Le lolcat témoigne d'une nouvelle étape dans la progression de la civilisation, d'une nouvelle forme d'habitus. Il y a une soumission totale de celui-ci au mignon, au kawaii. Notre habitus ne supporte plus que l'on suggère seulement l'idée d'appliquer une douleur à quelque chose de mignon. En témoigne l'utilisation récurrente du chat mignon lorsqu'il s'agit de lutter contre tout ce que l'on peut considérer comme le mal :



Le "cute" exerce sur nos esprits une puissance démesuré : il est la clef pour nous faire agir, nous contrôler. Il se place à la limite du champ de nos possibles. Il est la force que nous devons respecter. Contrairement à ce qu'avance le professeur Boulet, il ne s'agit pas d'une adaptation génétique, répondant à un processus de sélection darwinienne, mais un processus social, lié à l'économie affective que produit nos modes de vie et de socialisation.

C'est dans cette économie que prend place le lolcat : nos affects nous pousseraient à exploiter les autres formes de vie pour notre propre plaisir, mais notre habitus nous commande de ne pas le faire si ceux-ci sont mignons. Compromis entre cette dualité de l'homme, le lolcat exploite le chat mais en mettant l'emphase sur sa mignonnerie. Ce faisant il renforce le pouvoir de celui-ci : à chaque nouvelle image, le lolcat nous rend un peu plus sensible au pouvoir du mignon, nous rend un peu plus soumis à notre habitus.

Mécanisme de civilisation, comme on peut s'en rendre compte, le lolcat a sans doute d'autres conséquences sociales dont nous devons nous efforcer de faire l'archéologie pour mieux comprendre notre futur. Car on peut se demander quelles inégalités vont naître cette reconfiguration de nos habitus autour du kawaii. Il n'est pas inenvisageable que les futures classes et strates sociales se réorganise autour de cette ressource si mal répartie : le pouvoir de provoquer chez l'autre l'émotion du chat qui se roule en boule. De grands changements sont en cours. La sociologie doit prendre à bras le cours la question du lolcat.

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Notes sur la socialisation des profs

Voici un billet que je voulais écrire depuis longtemps et que je n'ai cessé de repousser à chaque fois que j'en ai eu l'occasion... par paresse, manque de temps ou par pudeur - vous verrez pourquoi. Le succès, que certains appellent "buzz", du "pourrisage du web" d'un certain Loys Bonod, "36 ans, professeur certifié de lettres classiques dans un lycée parisien", me pousse, sinon à boucler toutes les idées, au moins à dire deux mots de ce sujet : la socialisation professionnelle des enseignants. Une socialisation qui, pour un groupe qui se sent menacé par Internet, emprunte de plus en plus cette voie.

Passons d'abord sur le contenu de la chose : un prof diffuse de fausses informations sur Internet pour mieux piéger ses élèves, espérant leur faire une leçon de morale sur le plagiat et l'Internet. Amusante au premier abord, l'expérience s'avère plus nauséabonde lorsque l'on prend la peine d'y penser (il m'a moi même fallu un peu de réflexion pour en arriver là). Les réactions négatives ont été assez fournies et bien argumentées : vous en trouverez la plupart ici, mais je vous encourage surtout à lire celle-là. J'en recopie un extrait qui résume ma propre opinion mieux que je ne saurais l'exprimer :

L’école soumet les élèves à des injonctions contradictoires : pensez par vous-même, répétez ce qu’on dit. Prenez des risques, ne vous trompez pas. Apprenez par cœur, ne plagiez jamais. Ces contradictions sont structurelles, inscrites dans les fonctions ambivalentes de l’institution. D’un côté, on impose aux élèves une culture dominante de pure autorité. De l’autre, on leur demande d’entretenir la fiction selon laquelle cette culture est librement choisie, aimée, appréciée comme supérieure par tous. La bonne élève, c’est celle qui a le bon goût de sincèrement aimer Flaubert.

Jamais les thèses de Bourdieu, honni de certains profs qui ne l'ont pas lu, ne m'auront jamais semblé plus pertinentes : ce que l'on entend juger chez un élève, ce n'est pas l'acquisition simple de savoir qu'un rapport au savoir, rapport de gratuité, rapport d'évidence, rapport de facilité. Et ce rapport n'est pas enseigné par l'école. Il vient de la famille ou il vient d'ailleurs. Ce que sanctionne l'enseignant, c'est l'anxiété d'élèves qui, face à la dureté des enjeux scolaires - combien sommes-nous à utiliser le spectre du chômage pour essayer de les motiver ? -, cherchent un secours extérieur, comme jadis on achetait des corrigés aux copains ou on se plongeait dans les annales et autres inventions du monde de l'édition, ou encore on fouillait les encyclopédies... Et plutôt que de leur apprendre à chercher de l'information, on les enjoints à se débrouiller seul, alors que c'est justement ça le problème. Oh, bien sûr, Loys Bonod prend la peine de citer "le manque de confiance en soi" dans les raisons qui poussent au plagiat. Mais, outre que l'on peut se demander ce que son expérience fait pour cette confiance en soi, les dessins dont il accompagne son récit sont sans ambiguïtés : c'est la paresse l'explication privilégiée...

Bref. Ce n'est pas tellement de cela dont je voudrais parler. Considérons plutôt la rapidité avec laquelle ce récit a circulé et va sans doute continuer à circuler parmi les enseignants : liké sur Facebook, twitté sur Twitter (j'y ai contribué, comme quoi on devrait prendre la peine de réfléchir avant de diffuser), envoyé par mails, sur les listes de diffusion, sur les forums publics et privés, discuté (ou affiché) en salle des profs, en conseil pédagogique ou en co-voiturage... Jeunes profs comme vieux routards : nous allons être nombreux à lire ce témoignage, et tout autant à devoir nous situer par rapport à lui. Chacun est sommé de se situer : pour ou contre. Et les réactions, y compris celle que vous êtes en train de lire, ont bien pour objectif de situer leurs auteurs dans un espace en conflit, entre progressistes et conservateurs, pédagogues et traditionalistes, etc.

Ce texte n'est pas le seul. Au contraire, depuis que je suis enseignant, soit depuis 2007, j'en ai vu passer plus que je ne saurais le dire : témoignages, récits soi disant sincères, appels à l'aide plus ou moins apocalyptiques, complaintes récurrentes sur le niveau des élèves, la bêtise des parents, l'inconséquence de l'ensemble du système... La triste nouvelle du suicide d'une enseignante se voit traduit en quelques jours en tribunes et prises à partie des uns et des autres qui, invariablement, circulent avec toute la rapidité qu'offre ces Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication dans lesquelles certains voient la mort du Savoir et de la Société. Certains en profitant pour se présenter comme les héros de l'humanisme contre ces traîtres laxistes qui ne partagent pas leurs idées... Un témoignage sur le racisme ordinaire dans un établissement circulera un peu moins vite, peut-être via des réseaux sensiblement différents, mais pourra toujours donner lieu aux mêmes montées en généralité.

Ce sur quoi je veux mettre l'accent, c'est qu'au-delà de ces quelques exemples ponctuels, puisés dans ce que je parviens le plus facilement à retrouver un dimanche après-midi, les enseignants reçoivent beaucoup d'informations de ce type. Elles se présentent généralement sous une forme commune : celle du témoignage ou, pour le dire mieux, de la fable. On y raconte une histoire qui a valeur d'exemple et dont on peut tirer une leçon ou une morale sur la façon dont va le système éducatif. Montée en généralité : c'est le mot. D'une "expérience" auprès d'une soixantaine d'élèves, on tire un jugement aussi définitif que "les élèves au lycée n'ont pas la maturité nécessaire pour tirer un quelconque profit du numérique en lettres".

Le numérique tant critiqué par certains a peut-être moins changé les élèves qu'il n'a changé la socialisation professionnelle des enseignants. Le partage d'expérience a toujours existé, mais pouvait rester très local : salle des profs, IUFM (souvent le contrôle d'un formateur), journées de rassemblement académique (commission du bac, etc.). S'il prenait une ampleur plus large, il devrait passer par des revues ou autres apte à exercer un certain contrôle sur les contenus. La diffusion d'information entre profs est sans doute devenue plus horizontale, et paradoxalement ceux qui sont les plus pressés à dénoncer cette transformation chez les élèves ne sont pas les derniers à l'utiliser à leurs propres fins.

J'ai parlé plus haut de "montée en généralité" : c'est le mot clef. Transformer une histoire locale et personnelle en leçon de portée générale ne se fait pas n'importe comment - et ce n'est pas Luc Boltanski qui me contredira. Dans son article consacrée à "La dénonciation", celui-ci soulignait, en étudiant un corpus de lettres reçues par le Monde, que, pour être acceptées comme légitime, les dénonciations des individus doivent proposer une mise en scène particulière : elles doivent mettre au prise des entités de taille équivalente. A chaque fois, il ne s'agit pas de parler d'une situation personnelle mais de mettre en jeu "les enseignants" comme un groupe homogène - dont on exclura éventuellement des moutons noirs - face, au choix, au Ministère et à sa politique ou à la Société (qui, pour le coup mérite bien une majuscule) et à son mépris.

Autrement dit, ces messages et témoignages sont loin d'être neutres : ils contribuent à construire les enseignants comme groupe, comme professions. C'est ce que fait finalement notre ami Loys Bonod, en donnant comme ennemi à la fois les élèves et l'Internet. Et il y a peut-être lieu de s'inquiéter : je voudrais poser comme hypothèse que c'est un autre point commun de ces messages que de mettre en scène les enseignants contre des adversaires qui, peu à peu, rassemblent à peu près tout le monde. Élèves, parents d'élèves, ministère, administrations, Internet, Wikipédia... L'image qui ressort de cette littérature est celle d'une profession encerclée, cernée de toutes part par les ennemis. Et cet encerclement, ou du moins le sentiment d'encerclement est le produit direct de la dite littérature : c'est que les enseignants peuvent d'autant plus croire ce genre de chose qu'il y trouver un moyen de "généraliser" leur propres expériences singulières. Il y aurait en tout cas beaucoup à apprendre de la contribution de la circulation numérique de l'information à la socialisation professionnelle des profs. Plutôt que de croire qu'Internet n'affecte que les élèves.
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Marché et conservatisme au pays des super-héros

L'une des grandes vertus de l'économie de marché est, on le sait, de permettre l'innovation, la nouveauté, le changement, l'audace, le bouleversement permanent de l'ordre établi... Sur les marchés, les entreprises n'ont d'autres soucis que de satisfaire la demande puisque c'est là la condition de leurs profits. C'est ce que nous enseigne Adam Smith, Joseph Schumpeter et bien d'autres. Mais alors... pourquoi est-il si difficile pour certains marchés de se transformer ?

Considérons le marché des comics : celui-ci s'adresse depuis longtemps avant tout aux hommes et, plus particulièrement, aux garçons et adolescents masculins. Il y a bien quelques exceptions plus particulièrement destinées aux femmes - et rarement d'un féminisme très marqué - mais elles sont plutôt négligeables en termes de quantité et d'impact économique. Sans entrer dans les détails, cette situation s'est fixée avec l'arrivée des super-héros et leur développement comme thème majeur des bande-dessinées américaines.

Photo publiée sur le site Superheroes are for girls, too! (toutes les images sont cliquables dans ce post)

Pourquoi les éditeurs ne développent-ils pas, alors, des séries destinées aux femmes ? Attention, la question n'est pas "pourquoi ne développent-ils pas des comics féministes/donnant une image positive et non caricaturale des femmes ?". Ce serait évidemment un rêve, mais il est plus étonnant que les femmes ne soient pas prises en compte, ne serait-ce que de façon caricaturale, par les éditeurs. Après tout, cela existe bien au Japon avec les shojo et shonen, destinés respectivement aux garçons et aux filles. "Pas prises en compte", cela veut simplement dire qu'elles ne sont pas considérées comme des consommatrices potentielles, quelque soit la façon dont on souhaite s'adresser à elles.

Est-ce parce que, effectivement, les femmes ne s'intéressent pas aux comics ? Il existe pourtant quelque chose qui ressemble à un mouvement de défense des femmes dans les comics : un ensemble de sites qui non seulement témoignent que les femmes lisent des comics mais qui militent aussi pour que ce public soit pris en compte et reconnu. DC Wowen Kicking Ass, Superheroes are for girls, too!, Women Read Comics in Public Too (une réaction à l'International Read Comics in Public Day - nous vivons une époque formidable), les podcasts 3 Chicks sur Comics Should Be Good!, et bien d'autres encore...

Et pourtant, elles lisent...

DC Women Kicking Ass se demandait encore récemment pourquoi les éditeurs, et en particulier DC (éditeur de Batman, Superman, Green Lantern mais aussi WonderWoman ou Birds of Prey...), "laissaient de l'argent sur la table" (leaving money sitting on the table) : les lectrices existent (voir aussi ce post), elles sont un potentiel économique énorme pour développer l'audience des comics, autrement dit pour gagner de l'argent, et pourtant, rien. Il ne se passe rien. Même lorsque DC relance 52 de ses titres phares (les News 52), il n'apparaît pas particulièrement soucieux de s'adresser aux femmes, au point de prendre des personnages aussi populaires que Starfire ou Harley Quinn et de les transformer en Pin-Up à l'usage des hommes... Commentaire d'un fan ci-dessous, qui pose la même question.


Désabusée, DC Women Kicking Ass écrivait :

Apparently my money, which has been steadily pouring into DC Comics for the past decades, isn’t as good as the money from some dude who may or may not buy more than one issue of a comic.
I’m not stupid. I don’t believe that female readers alone are going to save the company. But it would be nice to hear that they are considered valuable. Important. That DC actually cares if women buy their content.

Bref, tout cela semble économiquement bien peu rationnel. Avec des marchés efficients, pourtant, des comics destinées aux femmes devraient apparaître à partir du moment où une demande existe et que celle-ci n'est pas de trop petite taille. Oh, bien sûr, il existe quelques tentatives de rallier, d'une façon générale, un public plus large aux comics. Le personnage de Batwoman a eu par exemple droit à une superbe mini-série qui donne à voir une héroïne lesbiennes sans caricature ni sexualisation (et vous avez de la chance : ça existe en français). Mais ces tentatives sont rares et éparses, même lorsqu'elles sont couronnées de succès. Le site This Is What Women In Superhero Comics Should Be recense d'ailleurs les moments intéressants, toujours trop courts. Mais dans l'ensemble, les comics continuent à être pensé pour les hommes : même la statuette de Catwoman du prochain film de Christopher Nolan, interprétée par Anne Hattaway, n'est pas destinée aux fans de sexe féminin... On en vient parfois à se poser des questions étranges.


Comment expliquer cette situation ? Tournons-nous un instant vers un autre marché, non moins masculinisé : celui des jeux vidéo. Que se passe-t-il lorsqu'un éditeur fait preuve d'un minimum d'esprit d'innovation afin d'élargir son audience ? C'est ce qu'a fait BioWare dans Dragon Age 2. Ce jeu de rôle propose au joueur non seulement de choisir le sexe de son personnage, mais aussi la sexualité de celui-ci : il sera possible, au cours de l'aventure, d'avoir des aventures romantiques avec des hommes ou des femmes quelque soit le sexe choisi. C'est toujours ça de pris à l'hétéronormativité dominante. Mais voilà, sur les forums de l'éditeur, un joueur va venir se plaindre : il reproche aux concepteurs d'avoir négligé et même blessé leur public principal, le "straight male gamer" ou "joueur mâle hétéro"... (toute l'histoire à découvrir ici)

To summarize, in the case of Dragon Age 2, BioWare neglected their main demographic: The Straight Male Gamer.
I don’t think many would argue with the fact that the overwhelming majority of RPG gamers are indeed straight and male. Sure, there are a substantial amount of women who play video games, but they’re usually gamers who play games like The Sims, rather than games like Dragon Age. That’s not to say there isn’t a significant number of women who play Dragon Age and that BioWare should forgo the option of playing as a women altogether, but there should have been much more focus in on making sure us male gamers were happy.
Now immediately I’m sure that some male gamers are going to be like “YOU DON’T SPEAK FOR ME! I LOVE DRAGON AGE 2!”, but you have to understand, the Straight Male Gamer, cannot be just lumped into a single category.
Its ridiculous that I even have to use a term like Straight Male Gamer, when in the past I would only have to say fans,...

Le pauvre se plaint même d'avoir à utiliser une expression comme "Straight Male Gamer" plutôt que simplement "fan" : il se sent donc menacé par l'arrivé d'un nouveau public sur les pratiques qu'il estime être les siennes et devoir répondre à ses seules exigences.

La réponse de BioWare est un modèle d'intelligence et mérite vraiment d'être lue : grosso modo, elle rappelle que la majorité n'a jamais un droit inhérent à avoir plus que les autres. "And the person who says that the only way to please them is to restrict options for others is, if you ask me, the one who deserves it least. And that’s my opinion, expressed as politely as possible.".

Mais cela nous renseigne sur un point : lorsque l'on essaye de sortir le marché de certaines frontières, on peut rencontrer des résistances. Le Straight Male Gamer agit comme un "entrepreneur de morale" pour reprendre un terme à Howard Becker : il cherche à modifier, manipuler et ici défendre les normes. Et pour cela, il cherche à mobiliser la puissance d'un groupe, ici celui qu'il estime majoritaire. Pour un éditeur, transformer les normes du marché en l'ouvrant à un nouveau public n'est donc pas chose si simple.

Revenons au monde des comics : il se trouve que celui-ci est l'un des plus normés qui soit de ce point de vue. Les fans sont organisés et ce depuis longtemps : le "fandom" n'a pas attendu Internet pour se développer. En un sens, et si on revient à la science-fiction, origine de ce qui allait devenir la culture geek, Hugo Gernsback en fut le premier artisan. Les conventions prirent la suite et, évidemment, les fans furent parmi les premiers sur Internet. Ils exercent un pouvoir réel sur les éditeurs : les réactions à l'annonce de prequels au majestueux Watchmen de Moore et Gibbons ont été plus bruyantes que dans bien d'autres univers sociaux.

Or les réactions aux demandes d'une plus grande prise en compte du public féminin sont pour certaines sans ambiguïté aucune. DC Women Kicking Ass rapporte par exemple celles-ci, laissées en commentaire sur son site ou envoyées via Twitter :

Have you considered starting your own independent comics publisher? Then you can make comics the way YOU think they should be made…rather than trying to get a billion dollar corporation like WBE to create something for a tiny niche minority base that ultimately will not be sustainable or profitable
Just a thought.



Et la planche à propos de la nouvelle version de Starfire que j'ai mise un peu plus haut dans ce post a elle aussi reçu des réactions intéressantes, que l'auteur a mis en scène par la suite :


Le même David Willis a en outre fait cette autre planche qui résume bien ce que j'essaye d'expliquer ici :


En un mot, les entrepreneurs de morale sont nombreux et ils défendent les frontières du marché. Modernes gardiens du temple, ils sont prêt à rappeler à l'ordre ceux qui viennent remettre en cause leur conception des comics.

Mais pourquoi sont-ils écoutés ? On peut avancer plusieurs raisons. Premièrement, ils sont la première demande que peut observer un éditeur : ce sont eux qui sont les plus visibles, que ce soit dans les conventions ou sur Internet, ce sont eux qui s'expriment le plus, y compris parfois de façon très directe auprès des producteurs. Dès lors, il peut être difficile de voir qu'il existe un autre marché potentiel ailleurs. Un produit n'est jamais simplement le fait d'un producteur qui viendrait le proposer à une demande qui ne ferait qu'accepter ou refuser. Toute production découle de la collaboration de tout un ensemble d'acteurs qui en influence la forme et le contenu : ce que Becker appelle un "monde de l'art", prenant acte que, pour produire par exemple un opéra, il faut qu'il existe un public disposé à l'écouter et armé pour le comprendre. Si votre opéra dure 12h, il a peu de chances d'être réalisé parce que l'on ne trouvera pas le public pour y assister. Même remarque si vous l'écrivez en araméen. Même chose pour les comics : les fans participent à la définition et à la conception de ce qu'ils sont. Et cela se fait par le biais de ces entrepreneurs de morale en lutte non pas avec le producteur mais entre eux : partisans du comics traditionnellement masculins contre promoteurs du "kicking ass is gender neutral". Et parce qu'ils sont inégalement dotés en termes de ressources, tous ne peuvent pas se faire entendre. Un marché comme celui des comics est donc un enjeu de lutte et d'affrontement. Il se construit dans et par le conflit entre les groupes, et non simplement parce que quelque entrepreneur schumpeterien a l'idée géniale d'une quelconque innovation.

Deuxièmement, pour un éditeur, décevoir ses fans est extrêmement risqué : s'aliéner ceux-ci, c'est voir se tarir une source essentielle de revenus. L'une des caractéristiques centrales du fan/geek, c'est qu'il achète tout : comics, produits dérivés, places de cinéma, etc. Il peut lui arriver d'être déçu par tel ou tel produit mais il l'achète quand même. Or cette attitude repose en grande partie sur l'aspect distinctif de ces pratiques : on est très fier d'être un vrai fan, d'être celui qui s'y connait le mieux (et d'ailleurs on s'affronte volontiers pour savoir qui est le plus fan, le plus savant, le meilleur connaisseur, etc.), d'apprécier ce que les autres ne peuvent seulement saisir. Là encore, c'est une attitude très proche de celle des musiciens de danse décrit par Becker : pour eux, le jazz ne se définissait presque que par le fait qu'il ne pouvait plaire aux squares. Dès lors, étendre la production à un public plus large, surtout s'il est porteur d'un stigmate comme le sont les femmes (avec la dévalorisation continuelle des pratiques féminines étiquetées comme féminines - regardez par ici par exemple), c'est faire perdre de la valeur à ses produits, leur valeur de distinction. Et donc prendre le risque que le cœur de son public ne s'en détourne. Là encore, cela donne une vision bien différente des marchés que celle généralement promue : les producteurs ne s'affrontent pas tant pour vendre des biens ou des services que pour constituer autour d'eux un petit groupe de fans susceptibles de les suivre quoiqu'il fasse. Pour cela, loin d'être porté à innover, ils sont plutôt incités à respecter des normes et des règles qu'ils ne peuvent être les seuls à manipuler et à contrôler.

Au final, il semble que le marché des comics, loin d'être disposé à l'innovation, adopte plutôt un fonctionnement favorable à un certain conservatisme. Cela ne veut pas dire que les transformations et les changements y sont impossibles, seulement que ceux-ci n'est pas aussi simple qu'une certaine pensée économique pourrait le laisser penser. Et que les conditions favorables à l'innovation sont finalement assez complexe et doivent prendre en compte les rapports de force entre groupes - ré-encastrer l'économie dans le social, encore et toujours.

Quelques questions se posent également à moi à la fin de cette note : qu'en est-il sur les autres marchés ? Peut-on aussi y repérer des "gardiens du temple", des entrepreneurs de morale qui protègent, finalement, un marché et un public bien particulier ? Il n'est pas difficile d'en voir certains sur le marché de la musique ou des films se battre corps et âmes pour défendre une organisation bien particulière de la production - celle du copyright - contre les innovations technologiques que sont la numérisation et le téléchargement. Là encore, le marché ne se conjugue-t-il pas autant ou même mieux avec le conservatisme qu'avec l'innovation ? Mais ce sont là les producteurs qui se battent pour défendre leur situation, tandis que ce sont les consommateurs de comics qui exercent, semble-t-il, le plus de poids dans la bataille que j'ai essayé de décrire. Peut-on voir des phénomènes semblables ailleurs ? Peut-être. C'est à voir.

En attendant, et comme je suis nul pour conclure, je laisse la parole à quelqu'un d'autres pour régler une question essentielle que je n'ai pas traité ici : qu'est-ce que c'est que d'être une femme dans le monde des comics ?

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