Soyez logique monsieur le ministre !

Cher Ministre de l'Education Nationale, dans votre point d'étape sur la réforme du lycée, vous avez déclaré :


J'ai entendu beaucoup de contre-vérités circuler sur le contenu de ces enseignements généraux, comme si on pouvait imaginer qu'un ministre de l'Éducation nationale puisse proposer de rendre optionnel l'enseignement d'histoire et géographie ou l'enseignement des sciences expérimentales.Je crois évidemment ces deux champs disciplinaires absolument essentiels à la formation du jugement et à la compréhension du monde par les élèves et c'est la raison pour laquelle ils figurent parmi les enseignements généraux que devront suivre tous les élèves de la nouvelle seconde, au même titre que le Français, les mathématiques, l'éducation physique et sportive et les langues vivantes, au pluriel puisque l'apprentissage d'une deuxième langue sera désormais obligatoire au lycée.

(souligné par moi)

Alors, soyez logique, M. le Ministre ! Qui peut nier que la sociologie et l'économie sont "absolument essentiels à la formation du jugement et à la compréhension du monde par les élèves" ? Nos élèves n'ont-ils pas besoin de comprendre, par exemple, la crise financière qui se joue actuellement, et sur laquelle ils ont d'ailleurs de nombreuses questions ? N'ont-ils pas besoin, pour comprendre le monde, d'outils comme la socialisation ? N'ont-ils pas besoin de comprendre que l'on peut chercher à comprendre les actes de chacun sans les juger, ce qui est au coeur de la pratique sociologique ?

Alors, M. le Ministre, soyez cohérent : donnez des sciences économiques et sociales à tous les lycéens, inscrivez-les dans les enseignements fondamentaux, ne serait-ce qu'en seconde. Vous disposez d'un corps d'enseignants compétents et motivés, vous avez commandé un rapport qui fait cette proposition, et vous voulez permettre - comme nous tous - à tous les lycéens de comprendre le monde : que vous faut-il de plus ? Sur les prémisses que vous posez, la simple logique vous le commande. Pourquoi hésiter ? Au moment où la demande de compréhension de l'économie et de la société est à son plus haut point, personne ne comprendrait que vous ne le fassiez pas.

6 commentaires:

verel a dit…

J'ai cru comprendre que l'un des défauts de notre système éducatif est d'avoir des programmes trop chargé
Je proposerais donc volontiers que toute proposition d'augmentation ne puisse se faire que si on dit ce qu'on enlève...
Il me semble plus important d'apprendre à raisonner que vouloir faire ingurgiter des tonnes de savoir
Et je crois qu'il faut commencer par apprendre à raisonner sur des sciences causes /effets comme la physique, puis sur des sciences système comme la biologie et l'économie
mais bon, ce que j'en dis moi...

Denis Colombi a dit…

Des programmes trop chargés sont une chose. Des horaires trop chargés en sont tout à fait une autre. Et je pense parfaitement possible de rendre obligatoire les SES en seconde en gardant des horaires acceptables. Ce serait de toute façon une simple question de logique : pourquoi les SES sont-elles l'une des seules matières maîtresses des parcours du cycle terminal à ne pas être obligatoire en seconde ?

Sur votre remarque sur les sciences "causes/effets" et des sciences "systèmes", je suis en profond désaccord. Parce que le regard que portent les sciences sociales - économie et sociologie précisement - est irréductible aux autres disciplines scientifiques et a une valeur propre pour la formation des individus. Ce regard consiste à en effet à s'intéresser de façon objective et rationnelle à des objets humains : abandonner ses représentations spontanées, s'extraire de sa position, objectiver sa propre expérience, etc. sont des choses que l'on ne pratique pas dans les autres disciplines et qui semblent incontournable aussi bien pour la formation de l'esprit que celle du citoyen. S'il faut penser en termes de structures cognitives, c'est à cela qu'il faut s'intéresser. Les enfants apprennent très jeunes que leurs sens peuvent les tromper lorsqu'il s'agit des phénomènes physiques (par exemple en apprenant que contrairement à ce que l'on voit c'est la terre qui tourne autour du soleil). Il est nécessaire qu'il acquiert le même type de raisonnement sur les activités humaines. Or l'un n'est pas directement transférable à l'autre. Il doit faire l'objet d'un apprentissage particulier. De même alors qu'en physique un phénomène a généralement une seule cause, ce n'est que rarement le cas lorsqu'on s'intéresse aux activités humaines - et je ne vous parle pas de la question de la pluralité de sens d'une action ! En seconde, les élèves ont beaucoup de mal à comprendre cela, il est essentiel de les initier à ces modes de raisonnement.

En un mot, pour apprendre à raisonner, économie et sociologie sont incontournables, parce qu'elles apportent une façon de raisonner qu'on ne trouve pas ailleurs.

Emmeline a dit…

Plus simplement, je ne vois même pas en quoi l'argument "apprenons sur des causes/effets avant de passer aux systèmes" irait à l'encontre d'une généralisation des SES : il me semble que les élèves ont tout le collège pour se familiariser avec lesdites sciences (les mathématiques, notamment, bien davantage que la physique) avant d'entrer en seconde, et que même l'APSES n'a jamais demandé un enseignement des SES en sixième...

Je suis par ailleurs parfaitement d'accord avec la dernière phrase de Denis.

Denis Colombi a dit…

C'est vrai que c'est plus simple...

Jacques à dit a dit…

1er point : Vous demandez pourquoi les SES ne sont pas obligatoires en 2de alors qu'elles sont une matière fondamentale dans la filière ES. Mais ce n'est pas le seul cas, c'est pareil pour l'IGC et les STG. La réponse est simple : parce que ce qui est enseigné en seconde n'est pas fondamental pour suivre et réussir en 1ère et Tle ! Les quelques notions et calculs importants sont très vite rattrapés.

2e point : vous dites que le croisement des regards économiques et sociologiques est nécessaire pour la formation du citoyen. Voulez-vous dire par là que les profs d'éco-gestion sont moins intelligents que vous ou qu'ils comprennent moins les enjeux de société ? Voulez-vous dire que les profs d'histoire-géo sont moins aptes à comprendre le monde qui les entoure ? Un professeur d'économie à l'université qui n'a que son doctorat sans avoir l'agrégation est-il un moins bon citoyen que vous ?
Les SES ne sont jamais que l'addition de deux disciples distinctes. Quand vous étudiez la famille vous ne faites pas de l'économie familiale n'est-ce pas ? Quand vous étudiez l'emploi, vous ne faites pas de sociologie du chômage, je me trompe ? Ce que vous enseignez dans la partie sur la production est la même chose que ce que les profs d'éco-gestion enseignent à leurs élèves, non ? Et sur la consommation, j'espère que vous n'allez pas me dire que ce que vous voyez avec eux est "utile" à leur formation de citoyen... Les SES en Terminale ne sont pas non plus très "utiles" aux futurs citoyens que sont les élèves : que leur reste-t-il de cette somme de connaissances ingurgitée ? Je crois plutôt qu'on les dégoute de l'économie avec cette première partie économique et que ça leur parait une matière complexe à comprendre et difficile. Demandez donc aux élèves ce qu'ils retiennent... A part ceux qui vont en classes prépas, je crains que la réponse soit décevante...

Denis Colombi a dit…

Cher Jacques a dit, commençons par prendre les choses calmement.

Sur votre 1er point, d'autres matières sont certes concernées sur leur absence en seconde. Concernant les STG, j'estime que les SES de seconde peuvent faire une bonne intro. D'ailleurs, à chaque conseil de classe de seconde, je me bat pour que faire comprendre que l'entrée en STG devrait se mériter : cette filière mérite une vraie reconnaissance. Et je m'oppose souvent au passage d'élèves qui n'ont visiblement aucun penchant pour l'économie en STG : trop souvent, on les case là faute de savoir qu'en faire. Ce n'est une bonne chose ni pour la filière, ni pour leurs camarades, ni pour leurs enseignants, ni surtout pour eux (ce qui est quand même le plus grave). Je vous avoue que l'inertie des représentations est si grande que je me bat souvent pour rien, mais je continue, malgré tout.

Ensuite, en seconde, les élèves méritent de pouvoir faire un choix raisonné. Il est donc normal qu'ils découvrent suffisamment des matières fondamentales dans les différents bacs pour cela.

2e point : je n'ai pas écrit dans cette note que le croisement des regards économiques et sociologiques est nécessaire pour la formation du citoyen. Donc calmez-vous et lisez ce que j'écris plutôt que de projeter vos croyances sur moi pour vous défouler.

Le fait d'enseigner économie et sociologie ensemble se justifie, pour moi, par la longue histoire que ces deux disciplines ont en commun : n'ayant cessé de se répondre, de s'opposer, de dialoguer, les aborder ensemble permet de mieux en saisir les spécificités, le projet commun - une connaissance scientifique et rationnelle de l'activité humaine - et les différences. Le croisement entre les deux est utile sur certains points, à certains moments, lorsque cela fait sens pour les élèves et leur apporte quelque chose, mais n'est certes pas systématique. Il m'arrive d'aborder quelques points de la sociologie du chômage et de la précarité, parce que cela permet d'aller contre certaines représentations des élèves et que c'est une première occasion de voir ce que les regards du sociologue et de l'économiste ont de différents.

Maintenant est-ce la seule bonne façon d'enseigner les sciences sociales ? Rangez votre haine et votre volonté d'opposer les profs de SES aux autres enseignants ! Je n'ai pas écris cela. Tout dépend de la finalité que l'on se donne. Les SES ont une vocation de formation générale : dans ce cas-là, l'appariemment économie-sociologie est fort utile et totalement justifié. Mes collègues d'éco-gestion, dont j'admire beaucoup le travail, enseignent dans une perspective différente, beaucoup plus appliquée, beaucoup plus professionnelle - une perspective trop souvent méprisée, alors qu'elle est essentielle. Il est donc normal qu'ils aient un appariement différent, qui leur permette de remplir leurs objectifs. Quand aux profs d'histoire-géo, je ne vois pas ce qu'ils viennent faire là-dedans : les regards de l'historien et du géographe sont irremplaçables, tout comme celui de l'économiste et du sociologue. Les opposer serait la chose la plus stupide à faire.

Enfin, quelques points en vrac : sur la consommation, je pense que les points que nous abordons que ce soit en économie, avec l'idée de pouvoir d'achat, ou en sociologie, avec les inégalités ou les déterminants de la consommation, sont effectivement utiles au citoyen, en plus d'être des savoirs disciplinaires solides. Si les SES en terminale dégoûtent tant nos élèves, comment expliquez-vous qu'un si grand nombre se dirigent vers des études d'économie ou de sociologie ? Le programme est certes chargé - et les profs réclament des allégements depuis longtemps - mais vos arguments rhétoriques me semblent d'une grande fragilité.

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