Entre les murs (1) : la violence du rire

Posons les choses de façon simple : 1) je suis prof ; 2) j'ai un blog ; 3) je suis français. Trois raisons chacune suffisante pour aller voir le film Entre les murs, de Laurent Cantet, et avoir un avis dessus. Avis que je donnerais en deux parties, afin de bien sérier les problèmes. Voici donc la première, qui traitera du message du film et de quelques réactions du public.




Commençons par le commencement : est-ce que Entre les murs est un bon film ? Oui, c'est même une véritable réussite cinématographique. La réalisation est dynamique, les acteurs sonnent justes et sont crédibles, le scénario solide et bien construit. L'effet de réel qui en ressort est particulièrement fort, ce qui pourrait amener, d'ailleurs, à oublier que nous avons affaire à un film à thèse, et un bon, et non à un documentaire. Au vu de certaines réactions ou commentaires complètement à côté de la plaque, on se rend compte que cela a été le cas plutôt deux fois qu'une. Mais tout cela a déjà était dit, beaucoup mieux que je ne saurais le faire.


Discutons donc de cette thèse du film justement, de son message. C'est bien là-dessus que je voudrais me centrer le temps de deux notes. L'école que décrit Entre les murs est une école étonnamment ambiguë : elle est certes en crise, mais pas comme on l'entend généralement ou comme on voudrait s'y attendre. Elle n'est pas rongée par le « pédagogisme », ni par la délinquance et les affrontements « ethnico-religieux », ni par le libéralisme ou quoi que ce soit. Comprendre le propos, finalement assez juste, du film sur la crise de l'école nous occupera pendant toute la deuxième note (ça, c'est du teaser).


Pour l'instant, je voudrais m'arrêter sur un point. L'école d'Entre les murs est une école où s'exerce une très grande violence : violence verbale, bien sûr, des élèves s'invectivant entre eux en termes plus ou moins choisis, violence physique d'un élève quittant le cours contre l'avis de son enseignant et en blessant, involontairement, une camarade, violence des sanctions appliqués aux élèves déviants... Mais c'est une autre forme de violence, une violence bien particulière, qui innerve tout le film : la violence symbolique. L'expression nous vient de Pierre Bourdieu, qui s'est longuement consacré à la compréhension de l'école. Qu'est-ce donc que la violence symbolique ?


« La violence symbolique, c'est cette violence qui extorque des soumissions qui ne sont même pas perçues comme telles en s'appuyant sur des « attentes collectives », des croyances socialement inculquées. Comme la théorie de la magie, la théorie de la violence symbolique repose sur une théorie de la croyance ou, mieux, sur une théorie de la production de la croyance, du travail de socialisation nécessaire pour produire des agents dotés des schèmes de perception et d'appréciation qui leur permettront de percevoir les injonctions inscrites dans une situation ou dans un discours et de leur obéir. » [Bourdieu, Raisons pratiques, 1994]


En un mot, la violence symbolique est l'imposition d'un modèle culturel qui dissimule les rapports de classe et les inégalités. Loin d'être une violence explicite, elle se fait de façon beaucoup plus douce, au point d'être intégrée par les individus et d'être acceptée par eux. Il s'agit donc du processus par lequel s'incorpore – au sens propre, dans le corps – un rapport de domination au sens weberien. Weber définit en effet la domination comme les chances de trouver quelqu'un de disposer à obéir – à la différence du pouvoir qui correspond simplement aux chances d'obtenir un comportement donné d'une autre personne. En un mot, la violence symbolique, comme la violence « classique » si on peut dire, permet d'exercer un pouvoir sur les individus, mais elle se différencie par le fait qu'elle fait intégrer aux individus la légitimité de ce pouvoir.


Le film montre en partie les ratés de cette forme de violence : ce sont les élèves contestant l'utilité d'apprendre l'imparfait du subjonctif par exemple. Le pouvoir d'inculcation légitime de l'école, particulièrement puissant à l'époque où Bourdieu, avec Passeron, mettait au point le concept (dans La reproduction, en 1970) est nettement affaibli, ce qui révèle tout l'arbitraire de cette violence et oblige l'enseignant à reconstruire la légitimité à la fois de son enseignement et de sa fonction. D'où, d'ailleurs, l'investissement personnel du personnage dans sa relation pédagogique avec les élèves – qui aura, je pense, hérissé le poil de bon nombre d'enseignants, dont moi-même : puisque son autorité et son rôle ne vont plus de soi, il doit passer par d'autres formes de légitimité, comme la légitimité charismatique weberienne. A la réflexion, je ne peux m'empêcher de penser : face au même public, aurais-je agis différemment – sous-entendu « mieux » ? Je ne peux l'affirmer. Mais je n'en trouve que plus agréable d'avoir vu un film qui rend compte des doutes, des hésitations et des erreurs que connaît un enseignant.


Le film montre aussi quelques « réussites » de la violence symbolique : c'est le cas de l'élève, déléguée de classe qui plus est, qui ne cesse de faire des remarques désobligeantes sur les capacités scolaires et intellectuelles de ses camarades. L'ordre scolaire ne va certes plus tout à fait de soi, mais il constitue encore une ressource importante pour ceux qui savent ou qui veulent le mobiliser. Sa légitimité est donc affaiblie parce que d'autres sphères de légitimité, en particulier celle des médias et de la culture jeune, se sont fortement développées – voir la deuxième note, très bientôt – mais elle n'a pas complètement disparue. Violence symbolique de l'enseignant lui-même, dévalorisant – en la renvoyant à son aspect commercial et moutonnier – en toute bonne foi la culture propre à un élève venu défendre, lors d'un exercice oral d'argumentation, son look « gothique ». Elle s'applique aussi fortement aux parents, désireux de voir leurs enfants réussir, même lorsqu'ils maîtrisent mal les codes scolaires, qu'il s'agisse de la mère qui veut à tout prix envoyer son enfant à Henri IV, acceptant ainsi les inégalités scolaires fortes, ou de celle qui essaye de défendre tant bien mal, et dans une langue étrangère, son fils face à un conseil de discipline dont elle ne saisit pas tout. C'est à cette occasion que l'on saisit le mieux à quel point cette forme de violence passe par le langage : les différences de niveaux de langage entre le système scolaire, le monde des élèves et les parents sont au coeur de cette violence et de cette imposition. François Marin/Bégeaudeau a donc bien raison de vouloir aider ses élèves à naviguer d'un niveau à l'autre, mais la chose est difficile quand l'école elle-même est en proie au doute, à celui de ses animateurs, comme l'enseignant qui « craque », ou de ses usagers.


Il faut donc souligner que cette violence symbolique, loin de constituer une caractéristique de l'école contemporaine, un maux actuel, est inhérente à l'activité d'apprentissage. Elle n'est pas devenue plus forte dans la période récente, mais seulement plus visible. La perte de légitimité de l'école, qui est le principal facteur de crise, comme nous le verrons dans la prochaine note sur le sujet, rend cet arbitraire culturel beaucoup moins acceptable par les élèves. D'où l'activité constante de négociation de l'enseignant avec ses élèves et sa classe. Mais là encore, il ne s'agit pas vraiment d'une nouveauté : la salle de classe a toujours été, comme le souligne à l'envie l'interactionnisme symbolique américain (voir l'une des récentes chroniques de Cyril Lemieux sur le sujet), un lieu de négociation du pouvoir, de conflits et d'affrontements, où la régulation est beaucoup plus locale, négociée et encadrée par des rapports de force qu'on veut bien le croire. Ce qui fait plus assurément le propre de la période récente – c'est du moins, je pense, tout le propos du film – c'est que faute de pouvoir recourir aisément à cette violence symbolique, l'école est de plus en plus contrainte de recourir à la contrainte physique, c'est-à-dire l'exclusion.


Si le film parle bien de quelque chose, c'est de cette école qui, faute de pouvoir appliquer pleinement sa violence légitime, en vient à recourir à des formes plus directes de violence. C'est l'histoire d'un « ratage » : face à un élève que l'on ne parvient pas à acculturer suffisamment aux normes scolaires, sans doute parce qu'il ne dispose pas de suffisamment de dispositions sociales – dans sa famille, dans son entourage, mais aussi dans son établissement et sa classe où la situation est globalement la même pour tous – pour cette acculturation, la seule solution qui reste à l'institution est de le « mettre dehors ». Chacun sait que la solution est mauvaise, qu'il n'y a que très peu de chances qu'il en ressorte quelque chose de positif, mais il y a alors un choix terrible à faire entre la sauvegarde du système, qui n'est pas en échec total puisque certains élèves réussissent très bien, et l'avenir d'un élève, sur lequel on n'a dans tous les cas aucune certitude. La violence de l'Etat arrêtant des parents immigrés aux portes d'un établissement scolaire fait ici écho de façon funeste, et difficilement supportable pour les enseignants, à celle de l'école elle-même.


Finissons cette note en soulignant un point beaucoup plus inquiétant. J'ai vu le film dans une salle du 5e arrondissement de Paris. Je pense donc légitime de faire l'hypothèse que la population – assez nombreuse – qui s'y trouvait était assez éloignée, d'un point de vue social, de celle mise en scène par le film. Et je ne peux que dire à quel point j'ai été choqué par certains rires. Bien sûr, j'ai moi aussi esquissé des sourires à certains moments – par exemple lorsqu'un élève récitant son auto-portrait y intègre l'idée qu'il n'aime pas Materazzi – mais je me suis vite repris, comme je le fais en classe puisque je m'y interdit d'émettre un jugement négatif sur autre chose que le travail des mes élèves. Mais c'est par la suite, lorsque la mère de famille face au conseil de classe se réfugie dans les seuls mots français qu'elle connaît - « Madame, monsieur » si je me souviens bien – que les rires à gorge déployé de la salle m'ont semblé particulièrement mal venu. La violence culturelle tourne ici à plein. Une mère, même drapée dans sa dignité, apparaît comme risible si elle ne maîtrise pas les codes culturels de l'école, se référant, pour son malheur, au registre du « bon fils » et non à celui du bon citoyen ou du bon élève. La scène dénonce justement la façon dont cette violence symbolique outre-passe ses prérogatives à s'appliquant aussi fortement à ceux que l'école aurait vocation à aider, manquant ainsi à ses objectifs « républicains » d'intégration. Ces rires ne peuvent que m'inquiéter : ils montrent en effet que tout le propos du film n'est pas compris. Et que la violence symbolique, même en crise de légitimité auprès de ceux à qui elle s'applique, est toujours aussi forte du côté de ceux qui l'exercent.


11 commentaires:

Pierre Maura a dit…

Trés intéressant, bien que je n'ai pas encore vu le film.

Ca me fait réfléchir à la définition de la relation entre pouvoir et domination que je donne à mes Premières en option Science politique. Je ne rentre pas dans les détails de la définition de la domination au sens weberien (j'ai toujours un peu de mal avec cette histoire de "chance de trouver qq'un"). Et dans ce que tu énonces, j'ai l'impression que tu considère que le pouvoir est une composante de la domination. Or j'ai plutôt tendance à croire l'inverse. A savoir que le pouvoir est une relation sociale incluant un rapport de domination qui, pour être viable, doit être légitimée et donc acceptée par le dominé. T'en penses quoi ?

Sinon, attention à ce que cette phrase ne soit pas mal interprétée :
comme je le fais en classe puisque je m'y interdit d'émettre un jugement négatif sur autre chose que le travail des mes élèves.
On pourrait croire que tu n'as que des jugements négatifs à l'égard du travail de tes élèves :))

Denis Colombi a dit…

Ah ben faudra le voir le film.

Sur la domination et le pouvoir, ben tu me met le doute. J'ai toujours vu la domination comme une forme particulière de pouvoir : le pouvoir, c'est la capacité à obliger quelqu'en soit le moyen, dans la domination la personne obéit d'elle même. Mais ce que tu dis m'a l'air viable aussi. A vérifier auprès de Max...

Philippe Watrelot a dit…

Merci de ce billet très juste.
En plus tu mets l'accent sur un point que je n'avais pas développé dans mon billet mais qui m'avait moi aussi choqué. C'est la question des rires déplacés...
(il m'était d'ailleurs arrivé le même phénomène avec l'Esquive vu dans un cinéma des Champs Élysées...)
Quand on entend rire dans la scène du conseil de discipline alors que c'est, à mon sens, une des scènes les plus poignantes du film, on se dit que le film n'a pas les spectateurs qu'il mérite ou bien qu'il est trop ambigu...
Le problème, c'est que je ne l'ai pas vu dans une salle des beaux quartiers mais en avant première au MK2 Gambetta dans le 20eme à 200 mètres du collège Dolto...

Sinon, je signale que le site des Cahiers pédagogiques a fait un dossier rassemblant plusieurs analyses du film
http://www.cahiers-pedagogiques.com/article.php3?id_article=3897

Salutations économiques et (encore) sociales.

Rémi Jeannin a dit…

Beau commentaire d'un film que je n'ai pas encore pu voir.
Intéressante cette idée que l'école peine à exercer la violence symbolique sur certains élèves et pallie à cette difficulté par une violence physique, l'exclusion du cours ou de l'école.

Pour ce qui est de pouvoir et domination chez le grand Max, je suis plutôt d'accord avec Denis. Il me semble que le pouvoir est la capacité à contraindre. C'est une relation qui prend la forme d'une des formes de domination quand la contrainte ne s'exerce pas par la violence mais par la reconnaissance de la légitimité de l'injonction.
En clair, Domination = Pouvoir + Légitimité.

L'embêtant quand on lit l'analyse d'un film avant d'aller le voir, c'est que maintenant j'en ai une grille de lecture ! La réception n'est plus la même quand la grille est là avant l'expérience ...

Anonyme a dit…

Je suis peut-être bête mais j'ai du mal à comprendre cette notion de "violence symbolique". Plus précisément, quand un professeur demande à un élève (ou à plusieurs élèves) de faire quelque chose :
-quand est-ce que c'est de la violence symbolique ?
- quand est-ce que ce n'est pas de la violence symbolique ?

Denis Colombi a dit…

Cher anonyme, vous seriez déjà moins bête en vous identifiant par un nom.

La violence symbolique consiste simplement à l'inculcation de sa propre domination : le pouvoir qu'exerce le professeur sur l'élève ne relève pas intégralement de la violence symbolique, c'est le fait que l'école transforme symboliquement des différences sociales en des inégalités de capacité qui est de la violence symbolique.

ERZ a dit…

@ DC : A propos de l'investissement très personnel du personnage dans sa relation pédagogique, que vous qualifiez de légitimité charismatique, pourquoi ne pas y voir la réactivation des "vestiges charismatiques" à propos desquels Bourdieu et Passeron dans La reproduction

les étudiants originaires des basses classes, qui sont les premiers à pâtir de tous les vestiges charismatiques et traditionnels et qui sont plus que les autres enclins à tout attendre et à tout exiger de l’enseignement

Potentiellement, j'y vois plus une manière de faire facilement un enseignement au rabais - un sous-prof pour des sous-élèves - pour réduire l'écart et donc la violence symbolique, qu'une affaire personnelle. Que cela apparaisse comme personnel est d'ailleurs un terrible aveu d'impuissance.

@ PW : à propos des rires dans le MK2, quoi d'étonnant à voir, si le quartier a l'air aussi populaire que ce que j'ai pu en voir, que les plus démunis en capital symbolique soient les moins à même de résister à la violence symbolique dont on attend qu'elle s'exerce dans ce cas précis ?

C'est peut-être un rire forcé, arraché (relisez la partie intitulée "Une contrainte par corps" dans Les méditations pascaliennes, c'est vraiment éclairant de ce point de vue) au corps défendant des personnes : on peut sentir confusément qu'on rit aussi de soi mais c'est plus fort que soi (on est trahi par son corps, l'automate affectif de Pascal...)

Denis Colombi a dit…

Je ne suis pas persuadé que l'approche de Bourdieu et Passeron s'applique bien aux collégiens d'aujourd'hui. Surtout ceux qui apparaissent dans Entre les murs... Surtout pour ce qui est de la légitimité traditionnelle qui est très nettement en crise, et le film le montre très bien !

Je ne suis pas non certain qu'il s'agisse d'un enseignement au rabais. En tout cas, je ne vois pas trop cela dans le film. Et la violence symbolique, j'insiste, est constante dans le film.

Bidzanga a dit…

bonjour et d'abord merci pour ce blog pas toujours facile d'accés (notamment les concepts) pour moi qui n'est pas fait d'étude en sciences sociales. Je voulais juste savoir lors de votre introduction "Posons les choses de façon simple : 1) je suis prof ; 2) j'ai un blog ; 3) je suis français." entendez vous par "je suis français" le fait d'être blanc?

Denis Colombi a dit…

@ bidzanga : alors là, non, pas du tout ! Je déteste d'ailleurs cette assimilation entre la nationalité et la couleur de peau. Je me moquais simplement du fait que les français ont, de façon caricaturale, tendance à toujours avoir un avis sur tout.

Murs a dit…

Merci pour cette analyse sur le film entre les murs.

Farid.

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