Pourquoi ne se sont-ils pas suicidés plus tôt ?

Lors d'une précédente vague de suicide frappant à l'époque l'entreprise Renault et son Technocentre, j'avais mobilisé l'analyse durkheimienne pour expliquer ce qui se passait : les suicides témoignaient d'une difficulté à transformer les problèmes du travail en enjeux collectifs, les difficultés individuelles en conflits sociaux. Le problème résidait donc dans une conflictualisation insuffisante que les vagues de suicides et leurs traitements médiatiques pouvaient, peut-être, contribuer à faire émerger. Face aux derniers évenements documentés désormais au jour le jour, je n'ai rien à ajouter sur le fond de cette analyse. Mais le rappel des chiffres initié par Eco89, et qui tend à souligner que l'on ne se suicide pas tant que ça en ce moment à France Telecom, invite à reprendre la question sous un angle un peu différent. On semble en effet se poser désormais la question suivante : si les suicides témoignent vraiment d'un malaise au travail, pourquoi n'y a-t-il pas eu plus de suicides, plus tôt, ou pourquoi n'ont-ils pas eu lieu ailleurs ? Cette question est très mal posée - et une bonne petite analyse sociologique va nous permettre de savoir pourquoi.



Eléments de sociologie des épidémies de suicides


On peut reprendre un cadre d'analyse que j'ai déjà utilisé sur un problème tout à fait différent : celui de Mark Granovetter à propos des effets de seuil. Petit rappel : dans les modèles de seuil que propose le sociologue américain, on considère que chaque individu n'adopte un comportement donnée qu'à la condition qu'un certain pourcentage des personnes situées proches de lui l'adopte préalablement. L'exemple de l'article original est celui des émeutes : si un individu a un seuil de 50%, il ne prendra part à une protestation collective violente qu'à partir du moment où  au moins 50% de ses proches seront rentrés dans la bataille. Comme le signale Granovetter, ce cadre théorique peut s'étendre à bien d'autres problèmes : la diffusion des innovations, les grèves, le vote, la réussite scolaire, la décision de quitter une réunion publique, l'immigration, les rumeurs et les maladies.

Ce dernier point suggère bien qu'il peut convenir à une pathologie comme le suicide. Il y a de bonnes raisons de penser qu'un individu donné à d'autant plus de chances de se suicider qu'un certain nombre de personnes autour de lui l'ont déjà fait. Empiriquement, on constate souvent qu'un suicide dans une organisation ou un lieu de vie collective est souvent suivi par d'autres actes similaires. Gabriel Tarde avait proposé d'expliquer cela par l'imitation, hypothèse qu'Emile Durkheim avait rejeté avec la toute première force, la trouvant inacceptable. La solution ici proposée ne consiste pas à un retour à Tarde : les individus ne se contentent pas d'imiter, ils trouvent simplement leurs actes facilités par le fait que d'autres les ont précédés.Le fait que les seuils soient différents d'une personne à l'autre permet de prendre en compte, justement, que l'imitation n'est pas mécanique. On peut envisager des cas où le seuil est égal à 0% ou même négatif : l'individu se suicide alors quoi qu'il arrive. Symétriquement, le seuil peut être supérieur à 100% : dans ces cas-là, l'individu ne se suicide jamais, même si tous ses proches le font.

On peut dès lors mieux comprendre la dynamique des vagues de suicides : chaque nouvel acte peut en entraîner un nouveau, puisqu'il peut atteindre le seuil d'un individu proche. L'intérêt d'un tel raisonnement est de souligner la fragilité d'une situation apparemment stable : il suffit qu'il arrive dans une organisation donnée un individu un peu plus sensible pour que se déclenche une vague importante de suicide. Imaginons qu'à France Telecom/Orange, à un moment T, on ait la répartition suivante en terme de seuil : aucun individu dont le seuil est de 0%, un quart de l'effectif réparti de façon régulière entre 0% (exclu) et 20%, puis tous les autres individus avec des seuils supérieurs à 30%. Cette situation est stable : personne n'a de raison de se suicider. Il suffit d'introduire un individu dont le seuil est de 0% - ou qu'un évenement exogène vienne abaisser le seuil du plus fragile - et alors immédiatement on a une vague de suicide qui couvre le quart de l'effectif total. Voilà notre vague de suicide.

Le lien entre suicide et conditions de travail

Que nous apprend ce raisonnement ? Que la question dont nous sommes parti, pour légitime qu'elle puisse sembler être, est plutôt mal posée. En effet, se demander pourquoi il n'y a pas eu de suicides plus tôt ou de suicides ailleurs ne permet pas de dire qu'il n'y a pas de liens entre les conditions de travail actuelles et les suicides, comme le suggèrent désormais beaucoup de commentateurs qui n'ont pas la prudence des journalistes d'Eco89. Cela revient en effet à supposer qu'il ne peut exister qu'un lien mécanique entre conditions de travail et suicides : s'il n'y a pas correspondance entre les deux, alors c'est qu'il n'y a pas de lien. La conclusion - les suicides sont sans rapports avec les conditions de travail - découle d'une hypothèse de base non explicitées et complément érronée : soit le rapport est total, soit il n'existe pas.

Ce que le raisonnement de Mark Granovetter nous permet de comprendre, c'est que entre une situation X et une réaction collective Y, les choses ne peuvent justement être mécaniques. Elles dépendent de la composition du groupe : il suffit d'une petite variation dans la distribution des seuils pour que le résultat soit totalement différent. Considérez un groupe de 100 personnes dont le seuil le plus bas est 0% et dont les autres se répartissent de façon linéaire jusqu'à 99%. Ce groupe est promis à une mort certaine par suicide collectif : le premier se suicide de toute façon, puis celui dont le seuil est de 1%, puis celui dont le seuil est de 2%, etc. Retirez maintenant l'individu dont le seuil est de 2% et remplacez-le par quelqu'un dont le seuil est de 3% : il n'y a plus que 2 suicides (celui dont le seuil est de 0%, celui dont le seuil est de 1%).

Ainsi, tout dépend de la distribution des différents seuils à un moment T : si les seuils sont mieux distribués pour la réaction "faire grève" que pour la réaction "se suicider", alors c'est une grève qui aura lieu et non une épidémie de suicide. La baisse des suicides chez France Telecom ne témoigne donc pas d'une amélioration de la situation de l'entreprise en termes de conditions de travail : elle peut très bien dépendre d'une simple variation dans la répartition du seuil du fait de l'épuisement des individus les plus sensibles ! De même, considérer que parce que l'on se suicide moins qu'ailleurs, c'est que les choses vont mieux, est également une erreur : tout dépend de la répartition des seuils ici et là.

Le normal et le pathologique

Reste donc un problème : l'analyse précédente, si elle permet de comprendre qu'une baisse ou une absence de suicide ne peut être imputé simplement à de meilleures conditions de travail, nous oblige également à dire qu'il n'est dès lors pas nécessaire qu'une augmentation des suicides signalent des conditions de travail plus mauvaises. Peut-on alors conserver l'idée que les suicides au travail, qu'une vague de suicide dans une entreprise, signale bel et bien un malaise ? En se reportant une fois de plus à Emile Durkheim, il y a de bonnes raisons de le penser. Cette fois, il est nécessaire de reprendre quelques cours de méthode en relisant le chapitre 3 des Règles de la méthode sociologique, deuxième grand ouvrage de Durkheim, paru en 1895. Ce chapitre s'intitule "Règles relatives à la distinction du normal et du pathologique".

Voilà qui tombe à point nommé puisque c'est précisement ce que l'on essaye de savoir depuis un certain temps : la vague de suicide que la presse nous rapporte traduit-elle bel et bien un malaise, une maladie, une situation pathologique dans l'entreprise France Telecom, voire dans l'ensemble des entreprises ? C'est sur ce point d'analyse que s'affrontent désormais les acteurs : il s'agit de donner sens à ce qui se passe. Reposons donc la question de Durkheim en ouverture de son chapitre 3 : "La science dispose-t-elle de moyens qui permettent de faire cette distinction ?". Son objectif est de dépasser le simple affrontement idéologique pour poser une méthode scientifique permettant de repérer les états pathologiques de la société, comme le médecin distingue la maladie du fonctionnement sain du corps humain.

Si donc nous trouvons un critère objectif, inhérent aux faits eux-mêmes, qui nous permette de distinguer scientifiquement la santé de la maladie dans les divers ordres de phénomène sociaux, la science sera en état d'éclairer la pratique tout en restant fidèle à sa propre méthode.

Quel critère retenir pour distinguer ainsi le normal et le pathologique ? Durkheim, après en avoir repoussé plusieurs, en propose un relativement simple qui s'applique aussi bien à l'individu qu'à la société : l'écart à la moyenne statistique.

Tout phénomène sociologique, comme, du reste, tout phénomène biologique, est susceptible, tout en restant essentiellement lui-même, de revêtir des formes différentes suivant les cas. Or, parmi ces formes, il en est de deux sortes. les uns sont générales dans toute l'étendue de l'espèce ; elles se retrouvent, sinon chez tous les individus, du moins chez la plupart d'entre eux, et si elles ne se répètent pas identiquement dans tous les cas où elles s'observent, mais varient d'un sujet à l'autre, ces variations sont comprises entre des limites très rapprochées. Il en est d'autres, au contraire, qui sont exceptionnelles ; non seulement elles ne se rencontret que chez la minorité, mais, là même où elles se produisent, il arrive le plus souvent qu'elles ne durent pas toute la vie de l'individu. Elles sont une exception dans le temps comme dans l'espace. [...] Nous appelerons normaux les faits qui présentent les formes les plus générales et nous donnerons aux autres le nom de morbides ou de pathologiques.

C'est donc l'écart à une norme propre à une espèce donnée qui va permettre de réperer une situation pathologique. Cette distinction a des conséquences fondamentales. Ainsi, Durkheim va considérer le crime comme un phénomène normal : celui-ci présente en effet une certaine régularité dans la plupart des sociétés. Il y occupe de plus deux fonctions importantes, ce qui permet de passer de la "normalité de fait" à la "normalité de droit" : il permet aux normes et aux règles d'être réaffirmées, et il peut introduire des innovations (c'est le cas du "crime" de Socrate). Pour autant, s'il venait à ce que les crimes deviennent trop nombreux par rapport à la normalité statitistique, ou s'il advenait que les crimes ne soient plus reprimés, on tomberait alors dans une situation pathologique, car s'écartant du type normal, du fonctionnement normal et courant de la société.

Quelles conséquences cela peut bien avoir sur la question des suicides à France Telecom ? Pour établir si la situation est ou non pathologique, il convient donc de la rapporter au "type normal", selon l'expression durkheimienne, à la moyenne statistique. Une épidemie, même brêve, de suicide témoigne bien d'un écart à la norme : elle est le symptôme d'un mal plus profond, anomie ou autre. L'analyse de Mark Granovetter vient utilement compléter cette définition en nous permettant de comprendre que ce symptôme ne sera pas forcément durable, du moins sous une forme donnée : les suicides peuvent se transformer par la suite en d'autres manifestations du malaise, dépressions, consultations auprès du médecin du travail, protestations et manifestations... Du coup, la baisse des suicides chez France Telecom témoigne peut-être plus d'une transformation des modes d'expression du malaise que d'une amélioration. Après tout, l'attention médiatique qui se porte sur cette entreprise peut venir modifier les seuils : certains individus se trouvent d'un seul coup un intérêt pour d'autres formes de mobilisation entraînant dans leur sillage d'autres personnes... Comme souvent, l'observation modifie l'objet observé.

Au final, il convient de prendre ces affaires de suicides avec la plus grande prudence : il ne faut pas nier les problèmes, ni les surestimer. Le rappel des chiffres est toujours utile, mais il ne doit pas contribuer à invisibiliser certains phénomènes. Les suicides sont un indicateur assez imparfait des conditions de vie d'un groupe : les épidémies ne peuvent être saisies seules, elles doivent être mises en rapport avec d'autres formes de symptômes. Et ce d'autant plus que la centration sur cette forme n'est pas dénuée d'ambiguité. Des études plus complètes doivent être menées, et c'est pour cela que l'on a besoin de sociologues. A bon entendeur.

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Les deux seuls choix des femmes

"The only two choices for women; witch and sexy kitten" (Miranda Hobbes)

Un article du Monde nous explique que "les filles brillent en classe, les garçons aux concours" parce que les premières manquent d'esprit de compétition. Sans être à rejeter complétement, l'explication mérite d'être sérieusement étoffée, au moins pour prendre en compte la structure sociale.


L'article rapporte les résultats d'une enquête sur le concours de HEC, menée par trois membres de la grande école de Jouy-en-Josas. Les résultats sont assez clairs : les filles réussissent moins bien que les garçons, et ce bien qu'elles aient des dossiers de meilleures qualités.

Les conclusions de cette étude sont accablantes. Les candidates aux concours de l'école de Jouy-en-Josas (Yvelines) ont beau avoir de meilleurs dossiers que leurs concurrents masculins (mentions au bac supérieures, meilleure représentation dans les bonnes classes préparatoires), elles y réussissent moins bien. Alors que le pourcentage d'hommes et de femmes candidats est équilibré sur les trois années étudiées (50,84 % d'hommes, 49,16 % de femmes), le pourcentage de femmes admissibles tombe à 46,32 %, et celui d'admises à 45,92 %... Pis, après le concours, "celles qui l'ont réussi obtiennent en première année en moyenne des notes d'examen supérieures à celles de leurs congénères masculins."
La cause de cette différence ? Un moindre esprit de compétition de la part des filles, qui réagiraient négativement à la compétition inhérente et particulièrement forte de ce genre de concours. Ah, cela me rappelle mes tendres années dans une de ces prépa provinciales qui destinent à ce genre de concours. J'étais une complète erreur de casting dans cette histoire, mais effectivement, bien que les portes pour HEC ne nous soient alors qu'improbablement ouvertes, je me souviens de la compétition à couteux tirés qui animaient certains de mes camarades. D'ailleurs, parmi ceux-ci, quelques jeunes filles se battaient avec une rage peu commune. Certaines surveillaient avec attention leurs concurrentes, prêtes à surveiller leurs camarades pour s'assurer que c'étaient bien elles qui travaillaient le plus.

C'est que, comme le rappellent Christian Baudelot et Roger Establet, dans un entretien donné au Monde, les filles qui se présentent à un tel concours sont "sur-sélectionnées". Il y a fort à parier que n'arrivent dans les prépas que celles dont l'esprit de compétition s'est déjà un tant soit peu développé. Le goût pour la compétition n'est en fait rien d'autres qu'on produit social, liée à une socialisation particulière. Sur ce plan, le premier article du Monde évite bien l'écueil de la naturalisation - ce qui n'a pas toujours été le cas.

La population des filles se présentant à ce concours est sursélectionnée. Michelle Ferrand, Catherine Marry et Françoise Imbert l'ont montré en étudiant les réussites improbables des filles entrées dans deux grandes écoles scientifiques. Beaucoup d'entre elles étaient soit des enfants uniques, soit n'avaient que des soeurs. L'absence dans la famille d'un contre-modèle masculin, supposé imbattable en matière de compétition, avait pu libérer bien des inhibitions dans ce domaine.

Ainsi, ce sont les modèles sociaux féminins et masculins, la socialisation genrée - le fait que l'on ne traite pas de façon égale les petits filles et les petits garçons - et les dynamiques familiales qui expliqueraient les inégalités de réussite à de tels concours et, partant de là, également les différentes inégalités sur le marché du travail. On peut ainsi imaginer que, parce qu'elles ont moins l'esprit de compétition, les femmes obtiennent moins de promotions ou moins de gratifications salariales au sein de l'entreprise.

Cette explication n'est pas fausse, mais elle n'est pas exclusive d'autres phénomènes. Les auteurs de l'étude ne font aucun mystère quant à l'une de leur motivation à mener une telle étude : il s'agit de rejeter l'idée d'une discrimination volontaire de la part de la grande école envers les filles :

Pour expliquer la moindre réussite des femmes, une rumeur court depuis de nombreuses années : les femmes seraient discriminées aux oraux. "Si un des jurys d'oral peut avoir des biais, aucune consigne n'est donnée en ce sens", assure Frédéric Palomino. "Nous avons mené cette enquête statistique pour tordre le cou à ce fantasme", explique Eloïc Peyrache. "De plus, quand on regarde les pourcentages de réussite, on voit que c'est à l'écrit que la part des candidates chute le plus."

Il ne faudrait pas que de telles explications viennent à faire oublier qu'il existe malgré tout des discriminations dans les entreprises et le marché du travail. Certes, celles-ci ne sont pas forcément volontaires, conscientes ou organisées, comme semblaient le suggérer les rumeurs auxquelles fait référence l'article. Mais elles n'en sont pas moins puissantes.

Pour le comprendre, imaginons qu'une femme adopte un comportement de "requin sans pitié" dans le cadre de son entreprise et fasse preuve d'un bel esprit de compétition. Rien ne permet de dire qu'elle obtiendra les mêmes résultats qu'un homme. Au contraire, il est possible qu'elle soit méjugés pour cela : là où l'on louera et récompensera la force de caractère d'un homme, on pourra critiquer un caractère de "chieuse" chez une femme, de sorcière ou de mante-religieuse - la langue française abonde de métaphore dans ce sens, et il ne faudrait pas oublier le pouvoir qu'à le langage sur la construction sociale de la réalité. Le Global Sociology Blog s'inquiétait dejà de cela il y a quelques temps en reprenant ce très pédagogique comics :


C'est que les genres féminins et masculins sont avant tout des rôles, c'est-à-dire des systèmes d'attentes de la part des autres. Sortir de son rôle en adoptant une attitude qui n'est pas étiquetée comme féminine est donc risquée. Il ne suffira pas aux femmes de prendre les choses en main et à se mettre à agir "comme des hommes" : il faudra également que les hommes acceptent ce changement... et les femmes aussi, dont certaines ne manqueront sûrement pas de stigmatiser celles qui se laisseraient tenter à une attitude non féminine. Samantha Jones n'est-elle pas critiquée avant tout par des femmes ? Bref, ne nous contentons pas d'une approche qui place le problème dans un manque de la part des femmes : souvenons que la structure sociale est là, et bien là, et qu'elle aussi joue un rôle qu'il faudra changer si l'on veut sérieusement promouvoir l'égalité entre hommes et femmes.

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Les jeunes, le téléphone portable et la psychologue

A l'occasion d'un article pas totalement inintéressant consacré aux téléphones portables en milieu scolaire - marronnier de rentrée oblige -, Le Monde donne la parole à une psycho-sociologue pour nous parler du rapport des jeunes à leurs petits appareils électroniques. Un seul mot : affligeant.


Le téléphone n'est pas un objet comme les autres. C'est identitaire, d'abord. Le symbole du passage de la petite enfance du primaire au collège. C'est le prolongement des adolescents, explique Edith Tatar-Goddet, psycho-sociologue. Un doudou pour "petits-grands" puisque cet objet est vécu par les parents comme le moyen de garder un lien, par les jeunes comme celui d'être plus autonomes. Qui croire ? "Cet objet d'autonomie est aussi une entrave à la construction de soi, puisqu'avec lui le lien à la famille n'est jamais coupé. Or un jeune adulte se construit dans la coupure, l'absence", ajoute la spécialiste.
Pour elle, l'usage permanent du téléphone conforte les adolescents dans un mode de fonctionnement pulsionnel. Les plus accros, c'est-à-dire les plus fragiles, restent dans l'instant, n'expérimentent pas la frustration. "L'immédiateté les empêche de s'inscrire dans le temps. D'être capables de différer." Une expérience pourtant indispensable, regrette Mme Tatar-Goddet.

Que le téléphone soit un symbole identitaire, marquant le passage à un autre âge de la vie, est une proposition tout à fait acceptable, même si on a tôt fait de lui donner un petit côté mystique. C'est ensuite que les choses se corsent. Pour commencer, on assimile sans se poser de question la possession d'un téléphone portable avec un lien permanent avec la famille... Je me demande combien d'élèves de collège ou de lycée utilisent leurs téléphones portables pour appeler papa-maman à chaque inter-cours, et plus encore combien ne profite pas des nombreuses "zones d'incertitudes" que procurent la vie collégienne ou lycéenne pour se livrer à toutes sortes d'activités dont les parents ne savent rien. D'ailleurs, combien répondent sincérement à la question "où es-tu ?"...

Mais c'est la suite qui atteint des sommets : ainsi, à cause de leurs téléphones portables, les jeunes ne feraient plus l'expérience de la frustration ! On voit ici que le propos peine à s'extraire d'un certain milieu social, une attitude que l'on retrouve souvent à propos des nouvelles technologies. Comment peut-on sérieusement croire que la simple possibilité de joindre ses copains dans le cadre souvent restreint d'un forfait limité met à l'abri de toute frustration ? La psychologue ignore ici purement et simplement toute la structure sociale qui pèse sur les individus. Ne serait-ce que ce point : les jeunes que j'ai en face de moi, aussi dotés en téléphones portables soient-ils, vivent dans une petite ville ex-centrée et sont bien peu nombreux à avoir eu la chance d'aller au moins une fois à la capitale pourtant pas très éloignée... Et je ne parle même pas des inégalités sociales ou des difficultés économiques qui touchent durement bien des familles et donc bien des jeunes. Mais apparemment, c'est pour leur plus grand bien puisque cela leur permet de faire la salutaire expérience de la frustration.

Au final, que manque-t-il à ce genre d'interprétation psychologisante ? Pas grand chose. Juste de jeter un coup d'oeil à la réalité.

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[Une heure de lecture #6] En attendant la rentrée

Cela fait longtemps que je n'ai pas fait une petite liste de liens divers et variés. En attendant la rentrée, quelques petites choses intéressantes récupérées sur la toile, dûment commentées.


Un syndrôme Luc Châtel ?

Outre Atlantique, les économistes blogueurs se lancent dans une petite guerre pour savoir si les inégalités de réussites scolaires sont génétiques ou pas - très bons résumés en français chez Rationalité Limitée et Olivier Bouba-Olga. En cause, un post de Greg Mankiw qui évoque le QI comme "variable cachée" expliquant à la fois les inégalités de richesses et les inégalités scolaires... En gros, si les riches sont riches, c'est parce qu'ils sont intelligents et l'école sert juste à enregistrer cela.

Pendant ce temps, sur le Global Sociology Blog, on adopte une surprise toute feinte : ce genre de résultat, les sociologues y sont eux habitués. Et contrairement aux économistes, ils prennent en compte l'aspect historique de ces inégalités : il y a de la reproduction sociale là-dessous. Mine de rien, il y a une vraie différence entre sociologues et économistes : ces derniers s'interrogent sur la part du génétique sans se poser la question de savoir si l'intelligence telle qu'elle est mesurée par les tests de Qi n'est pas elle-même une donnée sociale. Et si la structure sociale et l'histoire modelaient les individus beaucoup plus que les économistes le pensent ?

Pas de conclusion hâtive

Toujours sur le même thème, Marginal Revolution pense clore le débat en proposant un graphique montrant que l'effet du revenu des parents s'appliquent aux enfants biologiques et pas aux enfants adoptées. Tout cela serait donc génétique, même si ce n'est pas vraiment le QI qui joue... Ou pas. On peut encore douter de la conclusion. En commentaires, certains évoquent l'âge de l'adoption : à moins que tous les enfants adoptés le soient dès la naissance, on peut penser que les premières années de socialisation sont importantes. Mais on peut rajouter bien d'autres facteurs. Par exemple, les enfants adoptés peuvent être issus de pays étrangers, ce qui peut être physiquement visibles : n'enregistre-t-on pas alors les effets de la discriminations envers les petits asiatiques par exemple ? De même, l'auteur du billet repousse un peu trop vite l'idée d'une différence de traitement entre enfants "biologiques" et enfants "adoptés" au sein de la famille : après tout, très peu de parents pensent traiter différemment filles et garçons, mais les enquêtes montrent que c'est pourtant le cas... Et puisqu'il évoque non le QI mais la "personnalité", on peut se demander si le fait de se savoir ou d'apprendre que l'on est adopté ne joue pas un rôle dans celle-ci. Il faudrait un peu plus de sociologies et d'enquêtes pour donner sens à toutes ces corrélations.

Un peu de sociologie de la médecine

A l'occasion des débats autour de la réforme du système de santé américain, la blogosphère sociologique multiplie les posts et les analyses. Et ils jettent souvent des regards vers l'Europe...

Brooke Harrington, sur l'excellent Economic Sociology, évoque les liens entre l'argent et les soins - le care - des deux côtés de l'Atlantique. Une conclusion très intéressante, que je traduis ici :


Les systèmes de santé français et allemands ont autre chose en commun : ils impliquent tous les deux de l'argent (en fait, ils sont même assez coûteux), mais les personnes qui en bénéficie semble tout à fait satisfait de payer pour les soins qu'ils reçoivent, que ce soit de leur poche (comme moi) ou au travers d'impôts, de cotisations et d'assurances (comme la majorité). Une bonne raison réside dans la qualité des soins : généralement, les gens sont prêts à payer lorsqu'ils sentent qu'ils en ont pour leur argent. Dans le même temps, dans les deux systèmes, la question du payement est tenu physiquement séparée des soins proprement dits.

Je soutiens que cette ségrégations du "business" et du "care" dans les services médicaux n'est pas sans lien avec l'expérience de la qualité et de la valeur qu'ont les patients. Ne pas avoir à s'embêter avec des questions d'argents quant vous arrivez chez le médecin ou aux urgences fait une grande différence pour le patient. J'espère que les Américains pourront vérifier selon par eux-mêmes, chez eux, plutôt que d'avoir à venir jusqu'en Europe pour faire l'expérience de cette énorme différence qu'un tout petit changement peut faire


Notons bien qu'il n'est pas question ici de la qualité effective des soins, mais de la disposition des individus à payer et de la façon dont ils valorisent les soins. On peut penser dès lors penser que le débat aux Etats-Unis, dont la violence étonne parfois les Européens, doit beaucoup à une mauvaise perception des soins du fait de leur trop grande proximité avec l'argent...

A lire aussi : Patient Safety - Canada and France sur le blog de Daniel Little.

Penser en sociologue

Les fidèles lecteurs connaissent ma sensibilité sur cette question. Une petite interview croisée entre une sociologue et un psychiatre donne une bonne illustration de la façon particulière de penser des sociologues : là où le psychiatre explique les problèmes des adolescents et leur perception en se référant à un modèle général de développement, la sociologue met l'accent sur l'inscription sociale des individus, la spécificité historique de la situation, etc. Une lecture commenté sur le Global Sociology Blog (quoi, encore ? Bah oui).

Toujours sur le même thème, sur un autre excellent blog, collectif cette fois, un post qui propose quelques règles pour penser en sociologue : How to think like a sociologist sur Everyday Sociology Blog. Des principes assez généraux, mais qui sont effectivement la base de toute approche scientifique des faits sociaux. On y souligne notamment les rapports entre la sociologie et la pensée critique, non pas au sens de "critique sociale" mais au sens "d'esprit critique" :

Prenez votre série télé préférée par exemple : si vous pensez comme un sociologue, vous pourrez observer qu'elle présente une vision un peu biaisé des crimes , ou ne met en scène que des Blancs ou des femmes incroyablement minces. Si vous ne pensez pas comme un sociologue, vous ne voudrez peut-être même pas être conscient de tout cela parce que vous aimez beaucoup cette série et que vous voulez continuer à la regarder.

En pensant comme un sociologue, vous pourrez la comprendre comme le produit d'une industrie du divertissement bien particulière et vous aurez alors envie de savoir coment les décisions y sont prises (comme l'a fait William Bielby). Les sociologues peuvent à la fois comprendre quelque chose plus profondément et continuer à en profiter.

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Luc Châtel découvre le monde...

Dans une interview donnée au Monde :

Une donnée m'a marqué. On compte, à l'entrée en 6e, 16 % d'enfants de cadres et 55 % d'enfants d'ouvriers et d'employés. En classe préparatoire, les proportions sont exactement inversées.

Si ce n'est que maintenant qu'il s'en rend compte, il y a du souci à se faire. Je propose aux lecteurs de ce blog de se cotiser pour envoyer un exemplaire des Héritiers (1964, soit il y a 45 ans...) et un de L'inégalité des chances (1973, 36 ans à peine...) à notre cher ministre (1964, tiens, commes Les héritiers...). Je n'irai pas jusqu'à proposer le rapport Coleman de 1966...

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Orelsan, le "voile intégral", et la déviance

Quel rapport y a-t-il entre la condamnation morale du rappeur Orelsan pour sa chanson "Sale pute" et la mission sur le "voile intégral" (anciennement burqa) ? La domination masculine et les mauvais traitements faits aux femmes ? Ou plutôt une même déviance dont l'analyse peut faire ressortir les impensés des dénonciateurs ?


1. Qu'est-ce la déviance ?

D'une façon générale, on parlera de déviance ou de déviant(s) pour qualifier une personne ou un groupe d'individus qui s'écarte d'une norme définie et acceptée dans la société dans laquelle il(s) s'inscriv(nt). Jusque là, rien de bien surprenant : l'égalité entre hommes et femmes et le respect porté à chaque individu sont des valeurs en cours dans notre société et qui s'incarnent dans des normes plus prescriptives, comme celles qui sanctionnent les comportements violents ou discriminatoires. Toutes ces règles ne sont pas juridiques, mais elles peuvent faire l'objet de sanctions autres, comme la désapprobation publique : la loi n'interdit pas (pour l'instant ?) de porter un vêtement cachant l'ensemble du corps, mais on peut facilement imaginer comment cela peut amener à subir des regards désapprobateurs, des remarques déplaisantes ou des difficultés pour trouver un emploi.

Evidemment, cette déviance n'est valable que rapporter à un groupe particulier. On peut imaginer que, dans certains milieux, les affirmations virilistes vis-à-vis des femmes mal jugés sont normales et valorisés. Inutile de se plonger dans les bas-fonds de la société pour cela : prenez quelques adolescents de sexe masculin, rajoutez quelques bouteilles d'alcool, et patientez un peu, vous avez de fortes chances d'obtenir le même résultat. Quant au voile intégral, il n'est déviant que dans certains contextes sociaux : il est évident que dans l'Afghanisatan des talibans, il était plutôt la norme.

Partant de là, les choses semblent claires : le port du voile intégral ou les propos de la chanson d'Orelsan - laissons de côté, pour l'instant, la question de savoir s'il s'agit ou non de second degré, et le statut particulier de l'oeuvre artistique - sont des actes déviants parce qu'ils rentrent en contradiction avec certaines normes. Ce serait donc la nature de ces actes, leur contenu, qui les rendrait déviant.

Les choses ne sont pas aussi simples. En suivant les propos d'Howard Becker [1], on peut approcher la déviance d'une autre façon. La chanson d'Orelsan, cela a suffisamment était rappelé, est un de ses vieux morceaux, datant de deux ans. Pendant deux ans donc, la chanson a existé, a été écoutée et diffusée, sans être considérée comme déviante. De même, le port du voile intégral ne date pas de l'action de quelques députés portant cette question sur la place publique en réclamant une prise de position des pouvoirs publics. C'est que la déviance n'existe pas tant dans l'acte en lui-même, mais dans sa dénonciation. Ce qui rend un acte déviant, c'est son étiquettage comme tel, c'est-à-dire le moment où il est dénoncé, où cette dénonciation est acceptée et reconnue par le reste du groupe.

Pour appuyer cette idée, Howard Becker cite un long passage d'un ouvrage de Bronislaw Malinowski [2], que l'on peut lire en parallèle avec les affaires qui nous préoccupent :

[…] Un jour, un formidable bruit de lamentations et un violent branle-bas m’apprirent que quelqu’un venait de mourir dans le voisinage. Renseignements pris, il s’agissait d’un jeune homme que je connaissais, âgé d’environ 16 ans, qui était tombé du faîte d’un cocotier et s’était tué. […] J’avais appris que, par une coïncidence mystérieuse, un autre jeune homme avait été blessé grièvement dans le même village, et pendant les funérailles je pus constater un sentiment général d’hostilité entre les habitants du village où le jeune s’était tué et ceux du village où son corps fut transporté pour les obsèques.
Ce ne fut que beaucoup plus tard que je pus démêler la véritable signification de ces événements : le jeune homme s’était suicidé. Il avait en effet violé les règles de l’exogamie avec sa cousine maternelle, fille de la sœur de sa mère. Ce fait avait été connu et généralement désapprouvé, mais rien ne s’était produit jusqu’au moment où l’amoureux de la jeune fille, se sentant personnellement outragé du fait d’avoir été éconduit, alors qu’il espérait l’épouser, avait conçu l’idée de se venger. Il commença par menacer son rival d’user contre lui de magie noire, mais cette menace étant restée sans effet, il insulta un soir le coupable publiquement, en l’accusant devant toute la communauté d’inceste et en lui lançant certaines expressions que nul indigène ne peut tolérer.
A cela, il n’y avait qu’un remède, il ne restait au malheureux jeune homme qu’un moyen d’échapper à la situation dans laquelle il s’était mis. Le lendemain matin, ayant revêtu son costume et ses ornements de fête, il grimpa sur un cocotier et, s’adressant à la communauté, il lui fit, à travers le feuillage, ses adieux. Il expliqua les raisons de sa décision désespérée et formula une accusation voilée contre celui qui le poussait à la mort, en ajoutant qu’il était du devoir des hommes de son clan de le venger. Puis il poussa, selon la coutume, un cri perçant et, se jetant du palmier qui avait soixante pieds de haut, il se tua sur le coup. Il s’ensuivit une querelle dans le village, au cours de laquelle le rival fut blessé, querelle qui se poursuivit pendant les funérailles. […]
Quand on interroge à ce sujet des Trobriandais, on constate que […] les indigènes éprouvent un sentiment d’horreur rien qu’à l’idée de la violation possible des règles de l’exogamie et qu’ils sont persuadés que celui qui se rend coupable d’inceste avec une femme appartenant au même clan que lui est frappé de plaies, de maladies ou même de mort. Tel est du moins l’idéal de la loi indigène, et dans les questions de morale il est facile et agréable de donner son adhésion à l’idéal surtout lorsqu’il s’agit de juger la conduite des autres ou d’exprimer une opinion sur la conduite en général.
Mais la situation change, dès qu’il s’agit de l’application des normes morales et des idéaux à la vie réelle. Dans le cas que nous venons de relater, les faits ne s’accordent pas du tout avec l’idéal de la conduite. L’opinion publique, quand elle eut connaissance du crime, ne se sentit nullement outragée et ne fit preuve d’aucune réaction directe : elle ne se mit en mouvement qu’à l’annonce publique du crime et à la suite des insultes que la partie intéressée lança contre le coupable. […] Ayant approfondi l’affaire et réuni des informations concrètes, j’ai pu m’assurer que la violation de l’exogamie, pour autant qu’il s’agit de simples rapports sexuels, et non de mariage, est loin d’être rare, et lorsque le fait se produit, l’opinion publique reste inerte, sans toutefois se départir de son hypocrisie. Lorsque l’affaire se passe sub rosa, avec l’observation d’un certain décorum, sans bruit et sans trouble, l’ « opinion publique » se contente de jaser, sans exiger un châtiment sévère. Lorsque au contraire les choses aboutissent à un scandale, tout le monde se dresse contre le couple coupable et peut pousser l’un ou l’autre, par l’ostracisme ou par des insultes, au suicide.

Comme dans nos affaires françaises, tant que les choses n'ont pas été révélé "au grand jour", l'opinion publique se contente de jaser, sans exiger un châtiment sévère. Les femmes portant le voile intégral n'ont sans doute jamais été très bien vu, et il a suffisamment été répété que la pratique n'a rien de musulman, mais l'on exigeait pas une loi pour les punir ou punir ceux qui les y inciter. La chanson du rappeur normand ne plaisait sans doute pas à tout le monde (pour ma part, je ne tolère que IAM comme rap), mais on ne lui interdisait pas de faire des concerts. Il a donc fallut que certains groupes prennent les choses en main et pointe du doigt ce que l'on savait déjà mais que l'on ignorait plus ou moins volontairement pour qu'il y ait véritablement déviance. Les choses sont d'autant plus claires que tout l'enjeu de l'affaire a justement été de savoir comment étiqueter ses propos : véritable déviance, humour, second degré, art, etc. ?

Simple question de vocabulaire ? On pourrait le penser, dans la mesure où cela ne remet nullement en cause le fait de savoir si les propos tenu ou les pratiques considérés sont légitimes ou non - on peut parfaitement accepter cette définition de la déviance et penser que ces condamnations devaient avoir lieu. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Car si un acte n'est déviant que s'il est dénoncé, cela veut dire que certaines entorses aux normes ne sont pas déviantes. François Bonnet relève ainsi que le vol de petit matériel de bureau pour les enfants, les coups de fils à l'étranger depuis le bureau, l'oubli de passer un article pour une caissière, les fausses notes de frais, etc. sont autant d'activités routinières dans de nombreuses entreprises, sans être reconnues comme déviante, et sont même tolérés par les entreprises qui y trouvent leur compte [3]. Et vous n'avez jamais fait passer un mot en classe lorsque vous étiez élève, hum ?

Ce n’est pas parce que quelqu’un a transgressé une norme que les autres vont nécessairement répondre comme si l’infraction avait eu lieu. (Inversement, ce n’est pas parce que quelqu’un n’a transgressé aucune norme qu’il ne peut pas être traité, dans certaines circonstances, comme s’il l’avait fait.) Face à un acte donné, la tendance des autres à répondre en termes de déviance peut varier dans une large mesure. [1]

2. Du rôle des entrepeneurs de morale

Dès lors, il faut se poser la question suivante : pourquoi les déviants sont-ils cela et pas d'autres ? Pourquoi certains seront traités en déviants et pas d'autres ? Becker relève que plusieurs facteurs peuvent intervenir, et le premier est le temps :

Celui qui est réputé avoir commis un acte « déviant » déterminé peut être traité avec plus d’indulgence à un moment donné qu’il ne l’aurait été à un autre. L’existence de « campagnes » contre divers types de déviance illustre clairement ce point. Les fonctionnaires chargés de l’application de la loi peuvent décider, périodiquement, de lancer une offensive de grande envergure contre une catégorie particulière de déviance, telle que les jeux d’argent, la toxicomanie ou l’homosexualité. Il est évidemment beaucoup plus dangereux de se livrer à l’activité visée durant ces campagnes que le reste du temps. [1]

Ce modèle est celui des entrepreneurs de morale, qui peuvent lancer des campagnes pour modifier telle ou telle normes de la société, en agissant en particulier auprès des pouvoirs publics. L'action des députés autour du voile intégral répond assez bien à cette logique. Elle met surtout en lumière le fait que les normes juridiques ne sont pas le simple reflet des normes qui ont cours dans la société : tout dépend de la capacité des différents groupes a accéder aux lieux de pouvoir et à y faire triompher leurs positions. Pour cela, ces entrepreneurs, que Becker compare aux réformateurs religieux, qui se pensent investi d'une mission sacrée, doivent obtenir le soutien de personnes dont les objectifs sont moins "purs". Ainsi, les prohibitionnistes aux Etats-Unis furent-ils soutenus par des employeurs espérant obtenir ainsi une main-d'oeuvre plus docile - il faut rappeler le rôle de l'alcool dans le monde ouvrier (pour la France, voir le travail de Michel Pialoux [4]). Cela nous oblige à nous demander qui lance ces campagnes et pour quelles raisons.

Dans le cas français, il y a certes des entrepreneurs de morale comme les blogueuses et les associations féministes qui s'en sont prises les premières à la chanson d'Orelsan. Mais elles ont très vite trouvé des alliés dans la classe politique qui trouve un moyen de se positionner à bon compte, puis des adversaires dans ceux qui veulent jouer sur le thème de la liberté d'expression. Les stratégies de renforcement des différents acteurs politiques expliquent beaucoup de la dynamique de cette affaire. Concernant l'affaire du voile intégral, là aussi, la classe politique trouve un moyen de traiter facilement des questions plus difficiles : elle peut, en s'appuyant sur cette affaire, montrer qu'elle traite le "problème de l'immigration" sans vraiment le faire, et se mettre à l'abri de certaines critiques.

3. De la définition de la situation

Mais un autre facteur nous intérèsse plus particulièrement parce qu'il justifie le rapprochement entre les deux affaires précédemment cités. Au-delà du rôle des entrepreneurs de morale, l'étiquettage comme déviant dépend également non des caractéristiques de l'acte commis mais de la personne qui le commet :

La tendance à traiter un acte comme déviant dépend aussi des catégories respectives de celui qui le commet et de celui qui s’estime lésé par cet acte. Les lois s’appliquent tendanciellement plus à certaines personnes qu’à d’autres, comme le montrent clairement les études sur la délinquance juvénile. Quand les garçons des classes moyennes sont appréhendés, ils ne vont pas aussi loin dans le processus judiciaire que les garçons des quartiers misérables. Un garçon de classe moyenne qui s’est fait prendre par la police risque moins d’être conduit au poste, et, s’il y a été conduit, d’être fiché ; il risque encore moins d’être déclaré coupable et condamné. Cette différence reste vraie même si l’infraction est, au départ, la même dans les deux cas. De même, la loi est appliquée différemment aux Noirs et aux blancs. On sait qu’un Noir qui passe pour avoir attaqué une femme blanche risque plus d’être puni qu’un homme blanc qui a commis le même délit ; mais on sait peut-être moins que l’assassin noir d’un autre Noir risque moins d’être puni qu’un blanc qui a commis un meurtre. [1]

Tout dépend donc de la façon dont la situation est défini : un individu qui produit quelques dégâts dans une manifestation ne sera manifestement pas traité de la même façon par la police et les médias selon qu'il s'agit d'un "jeune" ou d'une personne plus âgée, d'un militant inscrit à un parti ou un syndicat ou de quelqu'un sans affiliation, d'un étudiant blanc ou d'un "jeune à capuche" issu d'une minorité visible. La récente enquête conduite par Fabien Jobart sur les contrôles d'identité dans les transport en commun le confirme : certaines catégories de la population sont nettement plus contrôlés que d'autres et ce quelque soit leur comportement effectif [5]. Il faut d'ailleurs relever que la couleur de peau, qui a été la plus mise en avant par les médias, explique tout autant les variations de contrôle que le style vestimentaire : les tenues typiquement "jeunes" (streetwear) entraîne une plus forte probabilité de se faire contrôler. Comme cette variable est fortement corrélée à l'apparence ethnique, les Noirs et les Arabes étant ceux qui adoptent le plus ce style vestimentaire, il est difficile de savoir quelle est la variable véritablement explicative.

Quelles sont les caractéristiques des déviants dans les affaires "Orelsan" et "Voile intégral" ? Il s'agit de personnes issus ou représentant les milieux populaires, et plus précisement identifiés aux "cités" et aux "banlieues difficiles". Il est d'ailleurs notable que de nombreux défenseurs d'Orelsan ait insisté sur le fait qu'il était normand et s'appelait en fait Aurélien Cotentin, comme pour rappeler qu'un "petit gars de chez nous" ne peut pas vraiment dire de telles horreurs... Le fond commun de ces deux affaires est celui d'une déligitimation des classes populaires auxquelles on attribue le monopole de la violence contre les femmes. Celle-ci, plus honteuse qu'elle ne l'a jamais été, est rejettée dans les marges de la société, au point de faire oublier que les violences conjugales ne sont le privilège d'aucune catégorie socio-professionnelles. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu'il faut être indulgent avec certains, mais simplement qu'il ne faut pas abandonner certaines victimes parce que l'on préfère courir après d'autres objectifs.

En soi, cette définition particulière de la situation n'est pas nouvelle : Laurent Mucchieilli l'avait déjà dénoncé lors du "scandale des tournantes" [6], où les viols collectifs étaient devenus, par la grâce d'une panique morale, la caractéristique clef des banlieues difficiles, et plus encore de la "culture arabe" sans que l'on tienne compte des données disponibles - comme par exemple le simple fait que des sources indiqués déjà des inquiétudes à propos de ce même thème à l'époque des "blousons noirs", ce qui venait sérieusement relativiser la lecture de ces quelques faits divers comme une expression culturo-religieuse. Si la composante "culturelle" n'est pas présente dans sa dimension religieuse ou immigré à propos d'Orelsan, ce n'en est pas moins une condamnation des banlieues qui pointe derrière, et plus généralement de toute une partie de la jeunesse et des classes populaires.

4. Conclusion :

Au final, on voit tout l'intérêt et toute la profondeur de l'analyse de Becker. En portant l'attention non tant sur celui qui commet la faute que sur la relation qui l'unit à celui qui la dénonce - ce qui correspond à une analyse interactionniste -, sa définition de la déviance nous permet de relever ce en quoi un évenement apparemment singulier est lié à un ensemble social et plus large. La question n'est plus de savoir ce que nous faisons ou comment nous nous positionnons par rapport à tel ou tel problème que l'on nous apporte, mais de savoir plutôt comment ce que nous faisons ou la façon dont nous nous positionnons sont constitufs du problème, ce que cela nous dit sur ce que nous sommes et la société dans laquelle nous vivons. Ici, nous pouvons interroger les impensés de quelques condamnations morales et politiques sur lesquelles les entrepreneurs de morale aime à agiter l'émotion pour rendre la réflexion plus difficile.

A lire : l'extrait de Outsiders consacré à la définition de la déviance est disponible sur le blog Bafouillage : cliquez ici.

Bibliographie :
[1] Howard Becker, Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, 1963
[2] Bronislaw Malinowski, Crime and Custom in Savage Society, 1926
[3] François Bonnet, « Un crime sans déviance : le vol en interne comme activité routinière », Revue française de sociologie, 2008.
[4] Michel Pialoux, "Alcool et politique dans l'atelier", Génèses, 1992
[5] Police et minorités visibles : les contrôles d'identités à Paris, 2009
[6] Laurent Mucchielli, Le scandale des "tournantes". Dérives médiatiques et contre-enquête sociologique, 2005

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Quel est le problème avec les sondages ?

C'est à Pierre Maura qu'il revient l'honneur d'avoir tiré le premier : dans un récent post, il rappelle en quelques mots en quoi les propos de Bruno Jeanbart, directeur des Etudes politiques de l'institut de sondages Opinion Way, témoigne d'une totale méconnaissance de la sociologie française. Mon commentaire et celui de Fr., du Polit'Bistro, en remettent une couche. Je saisis l'occasion au vol pour préciser deux ou trois choses supplémentaires à propos des sondages.


Petit rappel des faits

Dans un récent article du Monde, qui revient sur une petite controverse autour d'Opinion Way, Bruno Jeanbart fait la déclaration suivante, essayant d'expliquer, en les minimisant, les critiques qui sont adressées aux méthodes de son entreprise :

En France, une école de sociologie a toujours critiqué les sondages, c'est l'école bourdieusienne, qui prône le qualitatif par rapport au quantitatif.

Pierre Maura le rappelle sans ambages : Bourdieu et ses disciplines n'ont jamais rechigné à l'utilisation des méthodes quantitatives. La distinction, un de ses textes les plus célèbres, est rempli de tableaux, de graphiques et de pourcentages. De même, les premiers numéros des Actes de la recherche en sciences sociales, la revue fondée par Bourdieu, est que j'ai compulsé à l'occasion de la lecture du dernier Boltanski, témoigne d'un usage régulier des graphiques et des chiffres, parfois avec imagination - comme ce papier calque inséré dans un numéro, qui permet d'avoir deux représentations sur un même graphique. Dommage que le journaliste du Monde n'ait pas corrigé cette grossière erreur...

Mais pour expliquer la controverse qui entoure son institut, Bruno Jeanbart évoque un autre facteur : "la défiance des Français à l'égard des sondages". Il est vrai que les sondages sont régulièrement critiqués en France, y compris dans les milieux intellectuels. Et il est tout aussi vrai que ces critiques sont souvent simplistes et immérités. Le problème, c'est que Bruno Jeanbart ne sait visiblement pas de quoi il parle... Et que l'article du Monde jette quelques sérieux doutes quand aux compétences d'Opinion Way en matière d'enquête.

Sondages... oui, mais de quoi ?

Lorsque l'on parle de sondage dans le "débat public" français - c'est-à-dire, d'une façon assez générale, la presse généraliste et dans les publications destinées à un "grand public" plus ou moins large - on parle de deux types de sondages assez précis : les sondages d'opinion et les sondages électoraux. Les seconds sont les plus simples : il s'agit de demander aux enquêtés pour qui ils ont l'intention de voter ou, lorsqu'il n'y a pas d'élection à court terme, pour qui il voterait dans telle ou telle configuration. Les sondages d'opinion diffère de ce cadre assez strict : il s'agit de poser des questions sur une problématique donnée afin de définir "ce que pensent les gens". Par exemple, on demandera si les Français soutiennent ou non l'emprunt lancé par le gouvernement, s'ils sont d'accords ou non avec une grève ou un mouvement social, qui sont les hommes politiques auxquels ils font confiance, etc.

Dans son plus célèbre texte - "L'opinion publique n'existe pas" [1] - Pierre Bourdieu critique uniquement les sondages d'opinion, le titre étant d'ailleurs assez transparent. Son propos n'est donc absolument pas de disqualifier les méthodes quantitatives, mais uniquement une utilisation particulière de celles-ci. C'est qu'il faut bien distinguer d'une part la méthode du sondage, qui consiste à interroger seulement une partie de la population étudiée - ce que l'on appelle également l'échantillonnage - et les questions aux services desquelles on la met à l'oeuvre. Malheureusement, même dans le débat intellectuel, l'opprobre s'est plus souvent portée sur la pertinence de l'échantillonage que sur la façon dont on l'utilise. Il faut dire que chacun - comprenez les hommes politiques de toutes natures - apprécie les sondages d'opinion quand l'opinion publique va dans le "bon" sens et les critique dans le cas contraire...

Revenons brièvement sur la critique de Bourdieu. On peut retenir deux grands reproches adressés aux sondages d'opinion : 1) toutes les opinions ne se valent pas : parmi les gens interrogés, certains exprimeront une conviction profondes appuyée sur une réflexion particulière sur la question, d'autres donneront simplement une réponse qui leur semble convenable sur le moment, mais qui pourrait changer avec une meilleure connaissance du problème. En les mettant tout sur le même plan, les sondages d'opinion réifie une "opinion publique" qui n'a pas de sens ; 2) les sondages imposent des problématiques aux individus : non seulement, ils légitiment certaines problématiques qui ne sont peut être pas celles qui préoccupepent véritablement les enquêtés, mais en outre ils donnent une formulation particulière à ces questions qui peuvent en orienter les réponses. A partir de deux sondages contradictoires portant sur le soutien à un mouvement de grève de 2007, Pierre Maura avait brillamment illustré ces limites.

Les sondages électoraux peuvent recevoir des critiques assez proches : en sélectionnant certains candidats, en particulier pour les second tours, ils imposent par avance une configuration particulière à l'éléction. L'ouvrage d'Alain Garrigou [2] porte d'ailleurs plus sur ce que les sondages font à la démocratie qu'à une remise en cause de l'utilisation générale des sondages : ils modifient les stratégies des parties, que ce soit en termes de personnels ou de programmes.

Dans les deux cas, il faut relever que ces critiques portent non sur les aspects quantitatifs des sondages, mais sur leurs aspects qualitatifs : pour Bourdieu, c'est la fiction d'une opinion publique monolithique qu'ils entretiennent qui disqualient les sondages d'opinion d'un point de vue scientifique ; pour Garrigou, ce sont les modifications qu'apportent les sondages électoraux à la vie politique qui posent problème à la démocratie. C'est là, en tout cas, les critiques les plus radicales des sondages dans la mesure où, même s'ils sont représentatifs, ces défauts ne disparaissent pas.

Des vertus de l'échantillonage et des limites de la méthode d'Opinion Way

Les critiques portant sur les sondages ne s'expriment que rarement sur ce plan-là. On entend plus souvent remis en cause la représentativité des sondages : lors des dernières élections présidentielles, la question des "jeunes qui n'ont pas de téléphone fixe" a été reprise en choeur par tous ceux qui avaient quelques intérêts à le faire. Alain Garrigou développe également longuement ce point [2]. L'article du Monde met d'ailleurs ce point en avant, Opinion Way utilisant Internet et une rémunération sous forme de bon d'achat pour obtenir ses réponses. Evidemment, les biais sont évidents : la population concernée ne correspond pas, loin de là, à l'ensemble de la population française, les personnes possédant un ordinateur et en ayant une utilisation suffisamment intensive pour collaborer à ce genre d'enquête présentant des caractéristiques sociales particulières.

La réponse de Bruno Jeanbart à ces critiques, exprimées par des sociologues on ne peut plus compétents, a de quoi laisser pantois (notons que le communiqué publié sur le site d'Opinion Way ne dit rien sur ce plan-là) :

La question de la représentativité se pose quelle que soit la méthodologie. Le téléphone et le face-à-face présentent aussi des inconvénients... Notre métier est précisément de contourner ces obstacles grâce à la méthode des quotas

Là encore, on peut se poser de sérieuses questions quant à la compétence d'Opinion Way en matière de pratique des sondages. Tout d'abord, même en appliquant la méthode des quotas, qui consiste à partir d'une évaluation de la composition de la population globale suivant certains critères afin de la retrouver dans l'échantillon sur lequel on travaille, on ne peut corriger ce défaut : en effet, la possession d'un ordinateur et l'utilisation intensive d'Internet sont des critères qui témoignent de la position sociale relative des individus et peuvent donc être corrélé à des comportements politiques particuliers. Ensuite, les corrections qu'apportent les Instituts de sondages à leurs résultats - par exemple, en appliquant des coefficients à certaines réponses que l'on suppose sous-évaluées - sont l'un des plus grands défauts des sondages, car totalement dépendants de l'arbitraire du sondeurs, étant donné qu'il ne connait pas les coefficients exacts de la population mère. Biais qui se renforce alors que le taux de non-réponse aux sondages électoraux ne cesse d'augmenter, comme le rappelle Alain Garrigoux. Inutile de dire qu'avec leurs méthodes, les sondages d'Opinion Way demanderaient des corrections qui leur ôteraient d'entrée de jeu toute pertinence.

Aucune de ces remarques ne doit porter à une condamnation générale de l'échantillonnage : il s'agit d'une critique des pratiques des instituts de sondages, rien de plus. Travailler sur un échantillon d'une population reste une pratique parfaitement justifiée du moment que l'on se plie réellement aux contraintes qui lui donne sa validité. Comme l'écrit Olivier Martin [3], "il ne faudrait d'ailleurs pas croire qu'une enquête exhaustiveapporte ne meilleure connaissance de la population" : si l'Insee a cessé de faire des recensement exhaustifs et procède maintenant par sondages, c'est parce que cela permet un meilleur contrôle des enquêteurs et des enquêtés, supprime beaucoup de biais, et, au final, donne une information de meilleure qualité. Pour s'en convaincre, on peut également penser à cette petite histoire récemment raconté par Jay Livingstone sur le Montclair Socioblog :

Je me souviens d'une anecdote reprise dans un ouvrage sur l'échantillonage - j'aimerais pouvoir me souvenir lequel - à propos d'un scientifique ayant réalisée une recherche sur des soldats et qui présente ses résultats à un général du Pentagone. L'officier mis en doute la méthode de l'échantillonage : comment pouvez connaître les centaines de milliers de soldats que compte l'armée en ne parlant qu'à deux mille d'entre eux ? A combien devrions-nous parler ? Demanda le sociologue ? "Il faut les voir tous" répondit le général.
"Général", répondit le sociologue, "quand vous allez voir un médécin, il prend seulement une petite éprouvette de sang pour connaître votre taux de cholestérol ou autre. C'est un échantillon. Est-ce que vous lui dites que, s'il veut vraiment connaître le vrai taux, il doit prendre tout prendre ?" (ma traduction)

Cet exemple permet de comprendre les conditions de validité d'un sondage : si le prélèvement sanguin est représentatif de l'ensemble du sang du patient, c'est parce qu'il n'y a pas de raison que l'échantillon présente un contenu notablemment différent que le reste de la "population" - au sens statistique - qu'il représente. Comment retrouver cela lorsque l'on étudie la société ? La méthode la plus efficace est le choix aléatoire, ce que l'on appelle un échantillon représentatifs : il permet de calculer un intervalle de confiance qui permet de dire, par exemple, qu'il y a 95% de chance que la valeur recherché dans la population mère soit comprise entre deux valeurs relatives à l'échantillon. Je vous fais grâce des calculs pour y parvenir.

Malheureusement, cette méthode est rarement applicable telle quelle, en particulier parce qu'elle demande d'avoir une "base de sondage", c'est-à-dire une liste exhaustive des individus de la population totale. Les chercheurs sont donc amenés à utiliser divers artifices pour compenser les manques, dont la méthode des quotas. On abandonne alors le caractère aléatoire en se contentant de relever des personnes qui correspondent à certains critères, en laissant les enquêteurs faire leurs propres choix dans la population. Le problème est que l'on "ne sait pas précisément quels sont les principes qui ont guidés les choix des enquêtés : le recrutement peut être fortement biaisé" [3]. Dans le cas d'Opinion Way, on connait le biais - la possession d'un ordinateur et l'utilisation d'Internet - mais on décide de ne pas en tenir compte. Même en essayant de jouer sur les quotas, l'échantillon obtenu ne pourra être considéré comme représentatif :

Dans les années 1960, les caractéristiques générales (âge, sexe, CSP) des lecteurs de Paris Match étaient proches des caractéristiques de l'ensemble de la population française (hors enfants). D'un point de vue strictement formel, cela faisait des lecteurs de Paris Match un échantillon représentatif de la population française. Il est pourtant évident que cette échantillon était biaisé et qu'une enquête auprès de ses lecteurs aurait fourni des estimations érronées des comportements généraux (à commencer par les pratiques de lecture !). [3]
Cela ne veut pas dire que les sondages proposées par Opinion Way - si la méthode affichée est bien celle qui est appliquée, bien sûr - n'ont aucun sens, mais ils n'ont pas le sens que lui donne les commentaires que l'on construit à partir d'eux. Ils peuvent permettre de capter l'avis et les opinions d'une population particulière, dont les frontières doivent être déssinées en fonction des réponses des enquêtés. Les généraliser et les réifier comme l'avis ou l'opinion de l'ensemble de la population française est soit faire preuve d'une bien trop grande naïvité, soit d'une non moins importante malhonnêteté.

Le problème avec les sondages

Le problème des sondages ne se situe donc pas dans la méthode elle-même mais à la fois dans leur utilisation et dans la façon dont celle-ci est mise en oeuvre. La façon dont se défend Opinion Way - et qui ne s'éloigne en rien de celle généralement adoptée par les autres instituts - consiste à se draper dans une position à la fois technicienne et scientiste : se plaçant dans une position d'expert, en appelant à des notions vagues pour qui n'est pas pris dans les enjeux méthodologiques - comme la "méthode des quotas" -, ils se replient sur leurs outils sans réfléxivité. Pourtant, si toutes les méthodes ont des limites, l'important est pour le sociologue de connaître ses limites et de savoir les interpréter :

L'idée selon laquelle il existe un échantillon parfait duquel il faudrait s'approcher au plus près doit être rejetée. Il peut exister des erreurs dans le choix ou la sélection des enquêtés. Mais il ne faut pas voir ces erreurs et biais comme des écarts à un idéal, à une réalité. Il est préférable de les penser comme heuristique, d'en tirer profit.[3]

C'est précisement ce que ne font les divers instituts de sondages, qui se contentent de donner des résultats et de les commenter comme s'ils étaient vrais. C'est déjà ce manque qualitatif que critiquait Bourdieu [1] quand il reprochait aux sondeurs de ne jamais donner l'information la plus importante sans laquelle toute information est nécessairement biaisée :

L'information la plus importante qu'un sondage livre à propos d'un groupe, ce n'est pas le taux de oui ou de non, le taux de pour ou de contre, mais le taux de non réponses, c'est-à-dire la probabilité, pour ce groupe d'avoir une opinion.
Ce dont ont besoin les sondages, au final, c'est peut-être avant tout de sociologues, ou du moins de personnes capables d'en donner une interprétation correcte, en tenant compte de leurs limites générales et particulières.
Il faut à la fois tenir compte du sens des questions que l'on pose et des biais qu'elles peuvent introduire dans les réponses, et des frontières de son échantillon qui demande à ce que l'on généralise pour une population globale aux frontières moins étendues que ce que l'on pense généralement. A défaut de quoi, c'est sans doute à chaque citoyen qu'il revient de se sensibilier à ces questions.

Bibliographie :
[1] Pierre Bourdieu, "L'opinion publique n'existe pas", Questions de sociologie, 1980
[2] Alain Garrigou, L'ivresse des sondages, 2006
[3] Olivier Martin, L'analyse de données quantitatives, 2005

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Trahison !

Depuis longtemps, je suis un très grand fan de la collection Repères des éditions La Découverte : toujours synthétique, claire et complète. C'est donc par dizaine que je les aligne religieusement dans ma bibliothèque. Et puis, hier, j'ai découvert leur infâme trahison.


Pour une raison mystérieuse et incompréhensible, les grands pontes de cette collection ont décidé d'en changé le format, désormais légèrement plus grand. C'est ce dont je me suis rendu compte en acquérant Sociologie de la drogue par Henri Bergeron (dont les premières pages augurent du meilleur). Ci-dessous la preuve en image.


Détail, me direz-vous ? Avantage même, peut-être, puisque cela signifie que chaque nouveau volume comportera un peu plus d'informations précieuses et essentielles ? Naïfs que vous êtes... C'est au contraire gravissime. Parce que ça gâche tout dans mon rangement :

Aussi, je le demande officiellement à Pascal Combemale, directeur de la collection Repères : revenez à l'ancien format. C'est l'un de vos plus fidèles lecteurs qui vous le demande.

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De la composition des classes

Cette note est dédiée à mes première ES2 de l'année 2008-2009, pour l'année agréable passée avec eux.

Voilà, la fin de l'année scolaire approche, avec son lot de marronniers journalistiques - sujets de philosophie du baccalauréat, élèves qui ont plus de 20 de moyenne, etc. C'est aussi la période où l'on dit au revoir aux classes avec qui on a travaillé toute une année. Dans certains cas avec soulagement, dans d'autres - comme moi avec mes premières de cette année - avec une certaine émotion. Tous les profs : il y a des classes qui marchent bien et d'autres qui ne marchent pas, certaines où l'on rentre dans la salle avec un certain plaisir, d'autres où l'on cherche une bonne raison de s'attarder à la photocopieuse... Penchons-nous un peu sur cette étrange alchimie, ses conséquences et surtout ses causes.


Les résultats de la sociologie de l'éducation concernant le rôle du milieu social d'origine sont aujourd'hui bien connu. Et les travaux portant sur l'effet-maître, c'est-à-dire la contribution propre de l'enseignant aux progrès des élèves, se diffusent peu à peu - bien que souvent de façon caricaturale - à la faveur des débats sur la rémunération au mérite des fonctionnaires. Mais l'idée d'effet-classe est moins souvent discuté : les progrès des élèves sont pourtant bel et bien influencés par les interactions qui se nouent au sein des classes.

Chacun connait le lien qui existe entre l'origine sociale des élèves et la réussite scolaire. L'origine sociale, mesurée par la profession des parents et leur niveau de diplôme, explique environ 15% de la variabilité des acquis des élèves à l'école élementaire et au collège.
Le poids de l'effet classe est à peu près similaire. C'est dire que, sur une année scolaire, la classe fréquentée par l'élève compte autant que la profession et le niveau de diplôme des parents. [1]


Ce poids est cependant à relativiser car, alors que la profession des parents exerce son influence en continu sur toute la scolarité de l'enfant, les classes se renouvellent chaque année. Il n'en reste pas moins qu'une "bonne classe" peut jouer un rôle important dans la trajectoire d'un élève, qui peut expliquer des écarts plus ou moins grands à la trajectoire socialement prédictible par l'origine sociale. Dans le même sens, les travaux de Thomas Piketty [2] ont montré que la taille des classes n'était pas sans effet : en s'appuyant sur des comparaisons empiriques, il montre que les classes de ZEP dont la taille est réduite réussisent mieux que les autres, et réduisent l'écart qui les séparent des autres classes.

Les enseignants n'ont pas vraiment d'influence sur la taille des classes, qui dépend d'abord de considérations budgétaires et de situations démographiques. Ils peuvent par contre chercher à influencer la composition des classes. Et ils le font très souvent : dans une écrasante majorité de lycée, les enseignants disposent d'information provenant des collèges pour constituer des classes qui "fonctionnent" ; de même entre les niveaux, il n'est pas rare que les administrations se voient proposer des listes d'élèves ou, a minima, des conseils de séparer telle ou telle personne.

Et pourtant, même en l'absence d'évaluation précise de ce genre de dispositifs, il semble que le résultat soit plus qu'aléatoire, les résultats en terme d'ambiance de classe ne suivant pas forcément, les groupes "à mauvais esprit" comme on dit souvent perdurant malgré tout. Evidemment, il faut prendre en compte tous les petits "bugs" qui peuvent venir ruiner une composition savamment pensée, notamment les demandes des familles, les stratégies d'options ou d'enseignements au choix, les "magouilles" diverses des élèves pour se retrouver avec le/la copain/copine (en la matière, on assiste parfois à de véritables stratégies se jouant des défaillances organisationnelles, les élèves sachant souvent à quelle personne s'adresser pour obtenir ce qu'ils veulent...). Mais même en prenant cela en compte, il n'en reste pas moins que les classes "qui marchent" ne sont ni courantes, ni plus nombreuses lorsque les groupes sont constituées plutôt que répartis "au hasard". Sans doute évite-t-on ainsi certains problèmes majeurs - comme la concentration d'élèves "difficiles" dans une même classe - mais cela n'empèche pas les classes à problèmes ni ne crée mécaniquement une ambiance de travail.

Comment expliquer ce décalage entre les tentatives gestionnaires des enseignants et les résultats obtenus ? C'est comme souvent chez Mark Gronvetter que je vais aller chercher la réponse. Celui-ci a en effet proposer de réfléchir à un certain nombre de problèmes à partir de modèles de seuil [3]. Basiquement, il s'agit de supposer que les individus adoptent un comportement donné à partir du moment où un certain pourcentage de personnes dans leur entourage plus ou moins immédiat adopte ce même comportement. L'intérêt de ces modèles est de mieux comprendre le passage du niveau micro au niveau macro, et ainsi de mieux saisir, entre autre, les actions collectives.

Mark Granovetter s'appuie essentiellement sur l'exemple de la participation à une émeute, mais on peut facilement le transférer au fonctionnement d'une classe. Considérons la participation à un chahut pour commencer. Pour simplifier, supposons qu'une classe comporte cent élèves - cette simplification n'a d'autre but que de rendre les calculs plus aisément compréhensibles. Un élève dont le seuil de participatioin au chahut est de 50% y participera seulement si 50% des élèves - donc 50 dans une classe de 100 - chahutent déjà. On peut bien sûr imaginer des seuils inférieurs ou régaux à 0% - l'élève chahute de toute façon, même s'il est le seul - et supérieurs à 100% - même au coeur du maelstorm, l'élève reste stoique et continue à lire La princesse de Clèves.

Si, dans notre classe de cent élèves, la répartition des seuils est "régulière", c'est-à-dire que l'on a un élève qui a un seuil de 0%, un élève qui a un seuil de 1%, un élève qui a un seuil de 2% ... un élève qui a un seul de 100%, alors cette classe sera forcément en chahut. En effet, l'élève dont le seuil est de 0% lancera la chahut d'une façon ou d'une autre, il sera rapidement suivit par celui dont le seuil est de 1%, puis celui dont le seuil est de 2% les rejoindra et ainsi de suite jusqu'à la participation de tous, sauf peut-être de celui dont le seuil est de 100% - mais cela a peut d'importance à ce moment-là, puisque aussi appliqué soit-il il subira de toute façon les conséquences du chahut, c'est-à-dire l'absence de cours. Par contre, il prend le risque de recevopir certaines sanctions sociales de la part de ces camarades après le cours - souvenons-nous de Martin Prince dans les Simpson... - ce qui laisse à penser que les seuils de 100% et au-delà doivent être plutôt rares chez les élèves.

Modifions maintenant très légèrement la composition de notre classe : retirons l'élève dont le seuil est de 2% et remplaçons-le par un élève avec un seuil légèrement supérieur, 3%. Que se passe-t-il alors ? L'élève dont le seuil est de 0% commence à chahuter, rapidement suivit par celui dont le seuil est de 1%. Et après ? Rien. Le chahut en reste là. En effet, les élèves suivants - les deux à 3% - ne les rejoignent pas, donc tous ceux qui suivent non plus. Le chahut reste limitée à deux élèves, ce qui est très facilement gérable pour un enseignant - quelques heures de colles, une ou deux exclusions, et hop. Le reste de la classe peut donc travailler sereinement (ou renâcler à travailler sans chahut, c'est toujours ça de pris).

Que nous apprend ce petit raisonnement théorique ? Simplement qu'une différence très légère de composition entre deux groupes peut déboucher sur deux comportements collectifs complètement différents et opposés. Si on regarde nos deux groupes du point de vue de leurs compositions moyennes - par exemple, leurs résultats scolaires passés, leurs catégories sociales d'origines, etc. - les deux groupes sont probablement identifiques. Mais la petite différence dans la composition des seuils amènent des dynamiques différentes et donne des résultats macros opposés.

Ce raisonnement d'ailleurs n'a pas à s'appliquer qu'au chahut, mais doit d'une façon plus générale s'étendre à l'ensemble des comportements collectifs qui permettent ou gênent le travail d'une classe. Le suivi du cours, la lecture d'un livre conseillé, le travail à la maison, l'apprentissage des leçons, la préparation des contrôles, l'organisation de la triche, la communication par petits mots, la fabrication d'avions en papier ou autres pendant le cours, etc. : tout cela peut répondre à un modèle de seuil. Et rien ne dit que, pour un même élève, il n'existe qu'un seul et unique seuil commun à tous ces comportements : un élève peut avoir un seuil bas pour la participation à la triche et un seuil élevé pour le travail personnel.

Tout cela est cohérent avec les théories du capital social, tel que ce dernier a été défini notamment par James S. Coleman [4]. La densité des relations entre les individus d'un groupe, et plus encore l'exclusivité de ces relations, c'est-à-dire la fermeture du groupe, contribuent à l'application des normes et encourage leur respect. L'exemple classique est celui des diamentaires de New York : ceux-ci, dans l'étude fameuse de Coleman, s'échangent des pierres de grandes valeurs sans contrats ni reçus ni autres, l'opportunisme étant découragé par le risque de ne plus poouvoir du tout travailler. Dans une classe, ce capital social peut, du point de vue institutionnel, aussi bien jouer en "positif" - encouragement au travail et au sérieux - qu'en négatif - solidarité contre les enseignants et l'institution, etc. On peut supposer que ce capital social peut se mesurer par les seuils des individus : celui-ci sera d'autant plus fort que les individus sont sensibles aux comportements des autres.

Les choses sont cependant compliquées par le fait qu'un élève n'est pas seulement le membre d'une classe, mais aussi de l'ensemble des élèves de l'établissement et de divers groupes informels de pairs. Il n'est donc pas seulement sensible aux comportements de ses camarades de classes, mais peut aussi être plus ou moins affecté par les comportements en cours dans d'autres classes - et les enseignants de collèges savent bien comment certaines classes se font concurrence entre elles pour le chahut. Des enjeux d'honneurs et de réputations peuvent alors venir affecter les niveaux de seuil individuels, lesquels sont le produit à la fois de dispositions incorporées par les individus au cours de leurs socialisations et de la position structurale de ces individus dans un cadre particulier.

Au final, les enseignants, au moment où ils forment les classes, disposent d'une information on ne peut plus incomplète. La plupart du temps, ils travaillent à partir de données "moyennes" sur les élèves : bulletins scolaires, établissements d'origines, renseignements divers sur la famille, etc. Il forme donc des groupes qui, sur cette base, doivent fonctionner, mais que les relations internes à chaque classe, que l'on peut comprendre au travers des modèles de seuils, vont venir "perturber", en bien ou en mal. Les conséquences d'une composition de classe est simplement imprévisible, parce que le comporement collectif d'un groupe ne peut se déduire strictement des caractéristiques moyennes de ses membres. La composition des classes est donc un exercice limitée - et il faudrait pouvoir en tester la portée exacte en comparant des classes aléatoires à des classes construites. Il n'est pas sûr alors que les secondes obtiennent significativement de meilleurs résultats que les premières.

Heureusement, il reste pour les enseignants d'autres ressources, et tout n'est pas joué d'avance. Car les interactions entre la classe et le professeur joue également un rôle, et il est possible, véritablement, de construire une "bonne ambiance de classe", peut-être en modifiant les seuils des élèves... La chose n'est pas forcément simple, et demande souvent des investissements importants, mais elle n'est pas impossible. Surtout si les équipes pédagogiques se coordonnent. Mais ça, c'est une autre histoire.

Bibliographie :
[1] Pascal Bressoux, "Comment favoriser les progrès des élèves ?", Sciences Humaines n°192, Avril 2008
[2] Thomas Piketty, "Quelle discrimination positive à la française ?", in La nouvelle critique sociale (collectif), 2006
[3] Mark Granovetter, "Modèles de seuil et comportements collectifs", Sociologie économique, 2008
[4] James S. Coleman, Foundations of Social Theory, 1990

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L'Europe a besoin de divisions

Les résultats des élections européennes sont sans ambage : c'est le parti de l'abstention qui arrive largement en tête. A tel point que les spéculations sur la place de tel ou tel parti me semble de faible portée. Par contre, les explications de cette abstention sont généralement peu satisfaisantes. En s'appuyant sur Georg Simmel, on peut avancer que ce dont manque l'Europe, c'est d'être suffisamment divisée.


Les explications généralement avancées dans les médias de l'abstention sont relativement simple : les électeurs ne perçoivent pas bien l'effet de leur vote, faute de visibilité et de puissance du Parlement européen dans la structure institutionnelle européenne, toujours aussi éloignée de ses citoyens. Derrière cette explication, il y a une hypothèse sous-jacente particulièrement forte : celle d'un électeur rationnel, dont la décision de vote répond avant tout sur l'utilité qu'il peut espérer retirer de son acte. Une telle hypothèse explique sans doute une part du problème, mais elle ne peut être exclusive. Ne serait-ce que parce que le Parlement européen a pu gagner des pouvoirs sans que cela n'affecte véritablement le mobilisation, bien au contraire.

Le problème en effet est également un problème de mobilisation : les individus s'inscrivent dans des groupes, des collectifs, dont certains sont politiques et qui doivent donc pouvoir mobiliser leurs électeurs. Force est de reconnaître que cela semble particulièrement difficile pour les élections européennes. Il n'est pas possible de mettre cela sur le compte d'un simple désintérêt des Français pour la politique : la dernière élection présidentielle a montré que ceux-ci étaient disposés à se mobiliser fortement. De même que le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel, vote portant alors également sur l'Europe.

Qu'est-ce qui différencie ces différentes élections ? L'élection présidentielle de 2007 s'est centré autour des personnalités de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal, l'un comme l'autre amenant tant des mobilisations enthousiastes que des rejets marqués. Le référendum de 2005 s'est construit progressivement autour d'une opposition d'une "société civile" à une "classe politique" consensuelle. Dans les deux cas, c'est la symbolique du conflit qui a rendu possible de haut niveau de mobilisation. Qu'importe que les oppositions soient réelles ou marquées : il a existé des narrations au cours de ces évenements construites autour d'oppositions et de désaccords importants.

Or, c'est le conflit qui manque à l'Europe. On pourra me répondre que ce n'est pas le cas : il existe bien un conflit central dans la narration de l'Europe, celle qui met en face à face les "pro" et les "anti". Mais justement ce conflit n'est pas au coeur de l'Europe, mais dans ses marges. Les "pro" européens ont toujours pris garde de le garder à cette place, posant les choses souvent de façon radicale ("critiquer une orientation de l'Europe, c'est refuser l'Europe..."). Dans le même temps, ils ont abandonner l'Europe à un narratif particulièrement amorphe, où les désaccords sont exclus par crainte que ceux-ci affaiblissent l'Europe. Rajoutons à cela que l'habitude du consensus s'est enracinée dans les pratiques des institutions européennes pendant la longue période où l'unamité a été une procédure suffisante de régulation.

Mais cette peur du conflit découle d'une mauvaise compréhension de la nature de celui-ci. On doit à Georg Simmel d'aoir souligné combien celui-ci est une "forme de socialisation", dans le sens où il est créateur de liens entre les individus et les groupes. Pour qu'il y ait conflit, il faut qu'il y ait un accord autour d'un enjeu commun, ce qui fait du conflit une forme de lien entre les belligérants. Ce point a d'ailleurs amené les sociologues tourainiens, comme Michel Wieviorka, a opposé le conflit à la violence, celle-ci découlant d'une insuffisante conflictualisation des désaccords. En refusant l'affrontement, c'est-à-dire le conflit, avec les anti, les pro-européens ont sans doute plus affaibli celle-ci qu'ils ne l'ont renforcé, car ils ont poussé les premiers à des formes d'argumentation plus radicales.

Le conflit est également producteur de liens au sein des groupes qui s'affrontent. Rappelons-nous que les périodes de fortes mobilisation politique ont également été les plus conflictuelles : à l'époque ou le Pari Communiste était encore en forme, celui-ci arrivait à mobiliser de façon importante parce qu'il proposait une narration particulièrement conflictuelle. En cas de conflits, les groupes se mobilisent sous la forme "d'unions sacrées", parce qu'il devient plus difficile pour un individu donné de refuser de prendre part à l'affrontement sans s'exposer au jugement de ses pairs. C'est sans doute ce qui manque le plus à l'Europe : de véritables conflits européens. Dans la campagne qui s'est menée en France, les conflits agitées ont essentiellement été des conflits nationaux : les enjeux européens ne sont jamais apparus clairement, et bien peu de partis y ont véritablement fait référence. Dès lors, difficile pour eux de mobiliser sur ce thème. C'est qu'ils n'ont su proposer de véritables narrations à un niveau supérieur, se contentant d'une mise en scène assez plate de l'Europe comme quelque chose d'important, sans que l'on sache trop pourquoi.

Au final, il ne suffira sans doute pas, pour mobiliser les électeurs, de promettre une Europe plus démocratique, plus proches des citoyens, plus ouverte - quoique cela soit sans doute nécessaire. Tocqueville défendait certes l'esprit de consensus comme l'une des dimensions importantes de la démocratie. Mais ce consensus signifie surtout l'acceptation des règles du jeu qui encadrent la prise de décisions, il ne dicte pas le contenu de ces décisions. Le conflit est donc une autre dimension indispensable de la démocratie. Il faudra donc accepter, un jour ou l'autre, de (re)mettre véritablement de la politique dans cette Europe, c'est-à-dire des désaccords, des affrontements, des conflits. Pour cela, il faudrait que l'Europe accepte de se mettre en danger, qu'elle n'hésite pas à se diviser et à montrer ses divisions, inévitable dans un projet aussi large et concernant autant de gens. L'entrée de la Turqui ne sera certainement pas un conflit suffisant pour faire vivre l'Europe dans l'avenir...

A lire aussi : l'analyse de Pierre Maura sur AgoraVox : "En France, l'Europe a perdu".

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"Default setting" : race & genre

Encore un excellent post à lire sur le Montclair SocioBlog, à propos des réactions à la nomination de Sonia Sotomayor à la cour suprême des Etats-Unis, et encore quelque chose que l'on devrait dire à un moment donné dans un cours de sociologie :


Ces réactions et arguments des Républicians s'appuie toujours sur l'hypothèse basique que l'homme blanc (white male) est l'individu de base (default setting). Blanc, ce n'est pas une race, homme, ce n'est pas un genre. Seuls les Noirs, les Hispaniques et les autres ont une race. Seuls les femmes et les gays ont un genre. Puisque les hommes blancs n'ont pas de race et pas de genre, ni la race, ni le genre, ne peuvent affecter leur décisions ou leurs perceptions. Mais pour une Latina, noyée dans la race et le genre, tout cela va distortre ses positions. De ce fait, elle doit prouver qu'elle peut surmonter sa race et son genre - en d'autres termes, qu'elle peut penser comme un homme blanc.


Pour précisions, "race" et "genre" doivent ici s'entendre au sens sociologique, c'est-à-dire comme des constructions sociales. Le genre correspond aux significations sociales attachées au sexe : ce que signifie, dans une société donnée, être un homme ou être une femme. Ainsi, sont définis de façon différente selon les cultures ce qu'est une activité féminine et une activité masculine, sans qu'il soit possible de rabattre cela sur la différence biologique qu'est le sexe. Il en va de même pour la race : aux Etats-Unis, être Noir ou être Blanc a une signification sociale, dans le sens où ceci entraînera un traitement différent de la part des autres individus, et donc une vision des choses différentes, qui n'a rien à voir, pour autant, avec une inégalité biologique. J'ai écris, par facilité, "aux Etats-Unis" : ne nous voilons pas la face, c'est aussi le cas en France, même si nous avons plus de mal à l'avouer....

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