L'entretien d'embauche, bientôt une institution totale ?

Via le site actuchomage.org, on apprend que Pôle Emploi propose, en partenariat avec Ereel, un "fond de dotation au service de l'innovation en Europe" (c'est beau, j'en pleurerais), des formations pour les chômeuses afin de les aider à retrouver un emploi. Au programme : un rappel que l'entretien d'embauche est l'un des nombreux mécanismes de mise en conformité des corps et, peut-être, des âmes...

L'article d'actuchomage.org se concentre sur la question de l'origine de cette fondation et sur la question de la contribution supposée de telles formations à la lutte contre le chômage et pour le retour à l'emploi. Je vous laisse lire et vous faire une idée par vous même sur ces points. C'est plutôt les images proposées qui ont retenues mon attention. Voyez plutôt :



Ce sont les images tirés de l'article d'actuchômage.org. Elles sont visiblement tirées du site de Bureau d'Image, la principale entreprise participant à cette action (attention, le site lance automatiquement une très désagréable musique : quand on se prétend spécialiste de la communication, une telle faute de goût ne devrait pas être pardonnable). Elles donnent une bonne idée de ce en quoi consiste ces relooking pour trouver un emploi.

En effet, qu'arrive-t-il aux femmes qui se prêtent à ce jeu ? Et bien, visiblement, pour retrouver un emploi, on les pousse à se féminiser. Non pas qu'elles soient particulièrement masculines au premier abord, c'est-à-dire dans les photos "avant", mais il est clair que l'action que mène l'entreprise de relooking consiste à accentuer encore cette féminité. Que ce soit dans les vêtements, les coiffures, le maquillage (pas moins de deux entreprises de maquillage dans le programme proposée par Pôle Emploi)... et attitude. On le voit clairement dans les poses adoptées, sans doute à la demande du photographe et sous les conseils avisés des relookers, par les femmes en question : ce n'est pas seulement qu'elles sont plus souriantes ou plus "ouvertes", quoi que ce mot puisse bien vouloir dire, mais des yeux de biches en contre-plongée au dévoilement de l'épaule en passant par le buste en biais mains sur les hanches, on est bien dans un jeu plus proche de la séduction amoureuse, où la féminité se donne à voir souvent dans toute son ampleur. Le bandeau proposé par le site de Ereel sur la page présentant son "action" pour le relooking des chômeuses ne laisse d'ailleurs aucun doute là-dessus : on y voit la photo d'une jeune femme blonde sur-maquillé, les lèvres très rouges et les pieds nus posés sur la table. Une attitude qui n'a donc rien de "professionnel" mais tout de "féminin" dans ce que ce terme peut avoir de plus méprisant : frivolité et sexualisation. La photo ne déparaillerait pas dans un catalogue La Redoute ou sur la pochette d'un DVD porno.

Ce que l'on demande aux chômeuses va donc beaucoup plus loin que le simple souci d'une présentation de soi sans accroc : on les encourage à adopter toute une attitude et tout un rôle bien particulier, que l'on suppose être celui attendu par les recruteurs et les entreprises. Et ce rôle est sans ambages : c'est celui de femme. Non pas celui de professionnel.le, non pas celui de travailleur.se, non pas celui de futur.e employé.e, mais bien celui de femme. Et ce changement ne saurait visiblement être simplement plastique, se limiter au seul vêtement : la présence d'un psychologue dans l'action et les changements de gestuelles qui se laissent à voir au travers des photographies suggèrent clairement qu'il s'agit de prendre en charge l'ensemble de la personnalité de l'individu.

On comprend bien l'idée qu'il y a derrière : prendre soin de soi pour retrouver confiance en soi et devenir "entrepreneur de soi", capable, enfin, d'accéder à l'emploi tant désiré. Mais cette confiance à soi ne se fait visiblement qu'au travers d'une adhésion aux normes de genre : prendre soin de vous, mesdames, c'est vous maquiller pour être jolie pour l'homme qui vous embauchera... Et être "entrepreneur de soi" n'est jamais qu'une façon de reporter le poids du chômage sur un travers individuel - "vous ne faites pas assez d'efforts !" - plutôt que sur un enjeu collectif - "il n'y a pas assez d'emploi !". Revoilà le marteau de la responsabilité individuelle...

La procédure de l'entretien d'embauche, à laquelle prépare ce genre d'actions, sans doute plus nombreuses que cette simple actualité pourrait le laisser penser, joue donc ici un rôle particulièrement important. Elle ne se contente pas de sélectionner certains candidats, mais sert de prétexte à contrôler et à transformer ceux-ci dans des dimensions de leur personne qui dépasse le strict champ du travail. Pour retrouver du travail, dit-on à ces femmes, vous devez changer de personnalité : pas seulement avoir plus de compétences, pas seulement être plus professionnelle, pas seulement avoir plus de qualification ou une formation mieux adaptée, mais être plus féminine, plus jolie, plus femme... En période de chômage, l'entretien d'embauche et tout ce qui l'entoure semblent adopter certains traits de ce qu'Erving Goffman appelait les "institutions totales", celles qui se chargent de prendre en charge l'ensemble de la vie des individus au point de redéfinir toutes leurs personnalités.

Il n'est ici question que des femmes. Qu'en est-il des hommes ? Cette injonction au conformisme de genre ne concerne-t-elle que ces dames ou est-elle partagée au point que l'on demande aux hommes d'effacer ou d'abandonner les traits les plus "féminins" de leur apparence et de leur personnalité ? Je suis prêt à parier que oui. Même si la chose se fait sans doute avec moins de heurt, dans la mesure où l'adhésion au rôle viril est sans doute plus spontanée tant celui-ci peut sembler "naturel". Il n'est pas dit pour autant que le genre de transformation de soi qu'exigent les injonctions à être "entrepreneur de soi" soient moins lourdes à porter, quelque soit son genre.
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Faut-il affamer les fonctionnaires ? Polanyi et les incitations "économiques"

Après que Christian Jacob, président du groupe UMP à l'Assemblée Nationale, ait invité à "réfléchir à l'embauche à vie des fonctionnaires", ce vieux serpent de mer a produit quelques remous. L'émission Du grain à moudre n'a pu par exemple s'empêcher d'évoquer cette question lors d'un numéro consacré à la précarité dans la fonction publique. Pourquoi cette remise en cause ? Toujours parce que ce serait là un gain d'efficacité pour les administrations. Un signe de plus, en fait, de l'emprise de ce que Karl Polanyi appelait le "sophisme économique".

Bien que Christian Jacob ait pu mettre en avant les possibilités de mobilité qu'offrirait une remise en cause du statut des fonctionnaires, l'écoute de l'émission de France Culture ne laisse aucun doute sur le fait que ce statut est avant tout critiqué parce qu'il met les fonctionnaires à l'abri de la perte de leur emploi, donc de la concurrence, donc des incitations à travailler, et les encourage donc sinon à la paresse au moins à une moindre efficacité que celle qu'un statut moins protecteur les obligerait à poursuivre. Ce point est on ne peut plus clair dans la remarque de Nicolas Lecaussin, le "libéral" de la confrontation médiatique, selon laquelle en France, 75% des jeunes veulent devenir fonctionnaires "plutôt qu'entrepreneurs".

Il y aurait long à dire sur l'interprétation générale de ce chiffre, si souvent avancé et si rarement sourcé. Pris comme un indicateur de la pussilanimité des Français à l'égard du capitalisme ou du marché (le fameux "mal français"), on pourrait tout aussi bien y lire la méconnaissance générale de la fonction publique : il faudrait quand même savoir quel poste veulent occuper ces "75%", car il n'est pas assuré que tous veuillent être, par exemple, enseignants en collège. Cela permettrait aussi de savoir si ce qui séduit n'est pas, peut-être, plus le sens prêté à certains emplois plutôt que leur sécurité. Bref, il faudrait en savoir un peu plus, à commencer par d'où vient ce chiffre... Autrement, il rejoint les nombreux faux arguments qui polluent longuement le débat public.

Toujours est-il qu'il ressort bien de son utilisation récurrente que, dans une certaine tradition de pensée, la sécurité de l'emploi que fournit le statut des fonctionnaires fait bien problème parce qu'elle conduirait à un fonctionnement inefficace des services publics. En l'absence du risque de perdre son emploi, l'organisation ne pourrait tout simplement pas être économiquement efficace. La dénonciation d'une inégalité "inacceptable" entre ceux qui sont soumis à ce risque et ceux qui y échappent va, d'une façon ou d'une autre, dans le même sens.

C'est donc que, dans cette perspective, il n'existe qu'une incitation économique : la faim. En effet, dans nos sociétés, ne pas avoir d'emploi signifie ne pas pouvoir se nourrir, ni d'ailleurs avoir accès à l'ensemble des biens que l'on juge socialement nécessaire à chacun, que ce soit le logement, les vêtements, les loisirs, etc. C'est par l'occupation d'un emploi que l'on gagne le droit de se procurer toutes ces choses. Même s'il existe des "filets de sécurité sociale", ceux-ci sont suffisamment ténus pour que la faim ne puisse être complètement satisfaite sans passer par la vente de son travail. La pauvreté, la peur de la faim et du dénuement : voilà quelle est la motivation essentielle qui guide nos comportements économiques.

En a-t-il toujours été ainsi ? A cette question, Karl Polanyi a répondu dans ses différents écrits (particulièrement ceux rassemblés dans ses Essais) de façon on ne peut plus claire : "non". La faim n'a pas toujours été la motivation économique essentielle. C'est l'une des caractéristiques de nos sociétés d'en avoir la seule incitation économique possible, à l'exclusion de toutes les autres. C'est cela qui en fait des "sociétés de marché", sociétés dont Polanyi espérait que la seconde Guerre Mondiale avait marqué l'effondrement. S'il avait vécu, pour paraphraser Brassens, la suite lui aurait montré que non.

Ce que soutient Polanyi sur la base d'une exploration historique et anthropologique des systèmes économiques primitifs - comprenons ici : "qui précèdent l'avènement du marché auto-régulateur dans l'Occident du XIXème siècle" - c'est que la faim n'a pas toujours été une incitation ou une motivation économique. Au contraire, dit-il, dans de nombreuses sociétés, la faim n'a pas existé. Du moins comme expérience individuelle : un individu ne pouvait avoir faim que si son groupe était lui-même dans la famine. Autrement, toutes sortes d'obligations obligeaient à s'occuper de ceux qui ne peuvent ou ne veulent travailler, de ceux qui ont faim, de ceux qui ne peuvent se procurer par eux-mêmes leur pitance. Cela a pu être, en Europe, l'obligation morale de laisser les pauvres prélever une partie des récoltes, obligation qui a finit par s'institutionnaliser dans les "lois sur les pauvres" dont Polanyi analyse la disparition dans l'Angleterre de la fin du XVIIIème siècle comme le début de la "société de marché". Cela ne veut pas dire que les bénéficiaires d'un tel système vivaient dans le luxe, mais tout au moins n'étaient-ils pas menacés par la faim et la mort. C'est donc le droit concret, pour ceux qui le souhaitent, de mener un mode de vie de leur choix - une idée centrale chez Polanyi et qui serait de nature, peut-être, à plaire à ceux qui se réclament du "libéralisme".

Mais alors pourquoi les gens travaillaient-ils ? Et bien pour d'autres motivations que la peur de la faim et son pendant la recherche du gain.

Mais qu'en est-il d'organisations sociales autres que l'économie de marché ? La faim et le gain sont-ils aussi liés aux activités productives qui conditionnent l'existence de la société en question ? La réponse à cette question est clairement négative. En général, on constate que l'organisation sociale de la production est telle que les motivations relevant de la faim et du gain ne sont pas sollicitées ; en effet, dans le cas où la peur de la faim est liée aux activités productives, cette motivation est mêoée à d'autres motivations importantes. Un tel mélange de motvations correspond à ce que nous désignons par le terme de motivations sociales : il s'agit du type d'incitation qui nous fait nous conformer à un comportement approuvée par la société. Un bref aperçu de l'histoire de la civilisation ne nous montre pas l'homme agissant au service de son intérêt individuel pour acquérir des biens matériels, mais plutôt pour assurer sa position, ses droits et ses avantages sociaux ("Faut-il croire au déterminisme économiques ?", Essais, p. 524).

Les motivations à travailler ne manquent pas de fait : acquérir ou garantir un certain statut social, se conformer à des normes et des valeurs, etc. De fait, ces motivations existent dans nos sociétés, et, à l'exclusion de certains cas bien particuliers, comme celui de certains traders effectivement motivé seulement par le gain et le gain toujours plus grand, la plupart des personnes ont des motivations relativement complexes de travailler. A la peur de la faim et à la recherche du gain s'ajoutent, souvent de façon dominante, d'autres motifs qui vont du simple plaisir pris à l'activité à laquelle on se livre aux considérations morales les plus diverses. Dans l'histoire, la reconnaissance que l'on peut obtenir n'est pas la moindre des incitations. Et les cas de fonctionnaires choisissant la désobéissance comme mode de lutte soulignent l'attachement de ceux-ci au contenu de leur emploi et non aux seuls gains qu'ils peuvent en tirer. Cela est également vrai dans le privé.

Cette dernière remarque nous conduit au sophisme économique que Karl Polanyi n'a cessé de dénoncer. Car pourquoi dans le privé les cas de désobéissance sont-ils sinon impossibles tout au moins rares ? Tout simplement parce que la faim est pour eux l'incitation dominante. Pas parce qu'elle est naturellement plus forte que les autres, mais parce que l'organisation sociale conduit à la rendre si forte. Le sophisme économique, c'est cette croyance selon laquelle l'organisation économique qui est la nôtre est l'organisation "naturelle", valable en tout temps et en tout lieu - un travers que les économistes ne sont jamais totalement parvenus à abandonner soit dit en passant. Nous avons eu tendance à penser que seule la faim et le gain sont les "vraies" incitations et les "vraies" motivations "économiques" et que toutes les autres ne sont, au mieux, qu'une vague idéologie posée sur des intérêts matériels (où l'on voit tout ce qui sépare Polanyi du marxisme). Et notre organisation économique est construite précisément sur cette croyance, de telle sorte qu'elle dévient "vraie" pour nous. C'est l'organisation de la faim, par la levée maximale des solidarités qui sauvegardaient chacun de cette menace, qui a fait des individus des travailleurs se portant sur un marché pour vendre leur travail. Et c'est ce marché qui a exclut les autres motivations du champ des possibles, qui leur a ôté une partie de leur force dans l'esprit des gens.

Revenons à la question de départ : celle du statut des fonctionnaires. On comprend rapidement qu'il peut exister d'autres motivations pour eux et que, plutôt que de vouloir substituer à celles-ci le motif de la faim, il serait tout aussi envisageable de les développer, par exemple en se posant la question de la reconnaissance du travail de chacun.

Mais on peut aller plus loin. La constitution de la faim comme seule "vraie" motivation économique s'est traduite pas la dévalorisation de fait des autres motifs d'action, des autres incitations. C'est à cette aune que les individus jugent de l'intérêt de travailler, prioritairement si ce n'est à l'exclusion de tout autre. Et cela est également vrai pour les fonctionnaires : eux aussi sont travaillé par le sophisme économique et peuvent se laisser aller à penser que leurs motivations en termes de gains, telles que celles-ci apparaissent sur le bas de leur feuille de paye, ne justifient pas tout leurs efforts. Dès lors, on peut conclure que c'est la transformation de nos sociétés en sociétés de marché qui provoque les problèmes que l'on propose de régler en l'étendant un peu plus...

Sans doute pourrait-on alors proposer de reprendre le problème à nouveau frais, et, plutôt que de discuter sur le maintien ou la suppression du statut des fonctionnaires, s'interroger sur la place du travail et sur ses motivations dans l'ensemble de la société. La précarisation des travailleurs, réelle dans la fonction publique par le biais des très nombreux substituts au fameux "statut", ne fait qu'étendre les motifs de la faim et du gains. Elle pousse les individus à ne rechercher rien d'autres dans leur travail qu'un échappatoire à la famine ou un bénéfice dont ils pourront jouir lors de leur loisir. En un mot, elle dévalorise avec assurance la "valeur travail" dont certains se gargarisent. Les entreprises qui savent combien l'implication des travailleurs est importantes feraient bien de réfléchir à ceci. Peut-être qu'elles parviendraient mieux à leurs objectifs s'ils usaient auprès de leurs travailleurs d'autres incitations de celles que nous nous obstinons à penser être les seules "économiques".
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Aux sources de la culture geek

J'en parlais il y a quelques jours : le geek est devenu, depuis quelques années, une figure d'une force et d'une légitimité peu commune. A tel point qu'un film comme Kick-Ass a pu s'appuyer sur un renversement étonnant : remplacer le super-héros par le geek. D'autres exemples pourraient être cités, toujours est-il que la culture geek s'est largement diffusée. C'est en relisant Becker que j'ai trouvé un indice pour comprendre d'où elle vient.

Qui ne se dit pas geek aujourd'hui ? Le moindre possesseur d'un Iphone se revendique comme tel. Pour peu qu'il joue à World of Warcraft, il pourra tout aussi bien se présenter comme "ultra-geek". Et même les filles, longtemps exclues plus ou moins volontairement de cet univers (elles le sont toujours apparemment, comme en témoigne l'image ci-dessous, trouvée ici), s'y sont mises, soutenues par des magazines féminins trop heureux de pouvoir remplir des pages et des pages autour du néologisme "geekette" et des articles sur le thème "comment draguer avec un Iphone". Moi même, à cet aune-là, je peux me dire geek. Après tout, je lisais Pratchett à l'époque où certains néo-geeks kiffaient les Mini-Keums.


Les vrais geeks, ceux qui ont fait de l'informatique un mode de vie et qui lisaient The Lord of the Ring en VO avant que Peter Jackson ne rende ça trendy, s'énervent. Ne serait-ce que parce que les subtiles différences entre geeks, nerds et dorks (moi-même, je n'y ai jamais rien compris) sont systématiquement oubliées. C'est qu'ils formaient une véritable culture déviante, et se trouvent aujourd'hui en train d'être absorbés par ceux auxquels ils se sont toujours opposés. Voir des noobs reprendre - mal - leurs signes distinctifs, on peut comprendre que ça ait quelque chose d'irritant. Surtout lorsque Apple essaye de s'imposer comme le top de la geekitude, alors que les vrais pros ne jurent que par le PC que l'on peut bidouiller soi-même.

Mais d'où vient cette culture geek ? Où prend-t-elle ses racines ? Je voudrais avancer ici une hypothèse à partir de ce classique de la sociologie qu'est Outsiders. Dans le chapitre 5, Howard Becker étudie "la culture d'un groupe déviant", à savoir les "musiciens de danse" des années 50-60 aux Etats-Unis. En s'appuyant sur son expérience de terrain - il a lui même été musicien de jazz -, il identifie clairement une culture particulière, finalement pas si différente, dans son fonctionnement, de notre culture geek à nous. En particulier, ces musiciens font une différence claire entre eux et les "squares" (terme traduit dans l'édition française par "les caves"), à savoir ceux qui ne sont pas musiciens. Comment ne pas y voir un parallèle avec la façon dont les geeks surveillent avec attention les frontières de leur groupe ?

Mais qu'est-ce qui fait qu'il y a une unité de cette culture ? Pourquoi s'est-elle développée ? Parce que les musiciens de danse sont tous confrontés à des problèmes communs, et, en rentrant en interaction entre eux, développent donc des significations communes. Ces problèmes ont à voir avec la nature même de leur métier :

Les musiciens de danse [...] peuvent être définis simplement comme des personnes qui jouent de la musique populaire pour gagner de l'argent. Ils exercent un métier de service et les caractéristiques de la culture à laquelle ils participent découlent des problèmes communs à ces métiers. Ceux-ci se distinguent dans leur ensemble par le fait que leurs membres entretiennent un contact plus ou moins direct et personnel avec le consommateur final du produit de leur travail, le client auquel ils fournissent un service. En conséquence le client est à même de diriger le travailleur dans l'exécution de sa tâche, et de lui appliquer une gamme de sanctions diverses, qui va de la pression informelle à l'abandon de ses services.

Les métiers de service mettent en relation d'une part une personne dont l'activité à plein temps est centrée sur ce métier et dont la personnalité est plus ou moins profondément impliquée dans celui-ci, d'autre part, des personnes dont la relation à ce métier est beaucoup plus occasionnelle. Il est parfois inévitable que chaque partie se représente très différemment la manière dont le service doit être accompli. Les membres des métiers de service considèrent généralement que le client est incapable d'évaluer authentiquement le service qu'ils produisent et ils sont extrêmement irrités par les tentatives des clients pour contrôler leur travail. Il en résulte une hostilité latente et des conflits ; les méthodes de défense contre les ingérences extérieures deviennent une préoccupation des membres du métier, et une sous-culture se développe de cet ensemble de problème. (pp. 105-106)

Ces problèmes ne sont-ils pas aussi auxquels se confrontent ceux qui ont choisit de faire de l'informatique et du bidouillage quotidien de machines compliquées leur boulot ? Ce passage m'a immédiatement rappelé ce post sur le site The Oatmeal : intitulé "Comment un webdesigner va tout droit en affaire", il raconte de façon très précise un conflit du même type que celui des musiciens de danse, entre un webdesigner qui a une idée précise de ce qu'est un boulot bien fait, et un client qui a en visiblement une toute autre idée parce que, bien sûr, le rustre ne connaît rien à l'informatique. On pourrait presque ré-écrire le dialogue suivant entre deux musiciens en remplaçant "orchestre" par "logiciel" et "cave" par "noobs" (ou tout autre terme équivalent), et le mettre dans la bouche d'un geek, tout le monde y croirait :

Dick : "C'était la même chose quand je travaillais au club M. Tous les gars avec lesquels j'étais au collège venaient et adoraient l'orchestre... C'était un des pires orchestres avec lesquels j'ai travaillé et ils croyaient tous qu'il était excellent."
Joe : "Oh, bien sûr ! c'est qu'une bande de caves." (p. 114)

On peut aussi se reporter à ce post d'un autre spécialiste de l'informatique, le blogueur Kek qui réalise des sites web au travers de son entreprise Zanorg : il y raconte ses difficultés lorsqu'on lui demande de travailler en agence, alors qu'il préfère travailler de chez lui. Là encore, on retrouve l'indépendance du professionnel de l'informatique contre la bêtise et la lourdeur des clients, incapables de se servir convenablement d'un simple copié-collé ou, pire encore, tellement handicapés qu'ils en sont réduit à utiliser Apple plutôt que des vrais PC pour les vrais geeks qui veulent bidouiller plein de choses dans tous les sens.

Mon hypothèse est que la culture geek trouve là ses racines. A l'origine, l'informatique était une activité de mordus, souvent rassemblés sur des campus américains, qui ont donc pu définir leurs propres critères d'évaluations de ce qu'est un bon programme parce qu'ils étaient en interaction entre eux. Avec la diffusion de l'informatique, ils se sont trouvés confrontés, dans les entreprises et ailleurs, à des gens qui avaient des demandes toutes autres à adresser aux ordinateurs, et des critères d'évaluation différents. Ceux-ci rentrent en conflit avec ceux des informaticiens qui définissent une part importante de leur identité autour des réalisations informatiques. Il faut donc que ces derniers gèrent ce conflit, et la culture geek leur assure cette possibilité en dessinant un espace d'indépendance pour eux. Les connaissances pointues dans des domaines que certains considéreraient comme triviaux, par exemple la science-fiction, Star Trek ou autre, sont des moyens de manifester leur exceptionnalité par rapport au tout-venant qui leur impose cependant des façons précises de travailler. De la même façon que les musiciens de jazz racontaient, admiratifs, à Becker comment l'un des leurs avaient mis feu à une voiture juste pour s'amuser...

La comparaison entre un groupe d'artistes, les musiciens de danse, et les travailleurs de l'informatique ne devraient pas étonner. L'indépendance de l'artiste, ses capacités créatives, sa forte personnalité, son talent à s'insérer dans des projets où il apporte quelque chose de nouveaux, bref toute la représentation classique et un brin exagérée de son activité sont au coeur des principes de fonctionnement du capitalisme contemporain : on le sait depuis Boltanski et Chiapello, et j'en ai longuement parlé il y a déjà un petit moment. Dès lors, il n'est pas étonnant que la culture geek se diffuse : elle est profondément en accord avec le "nouvel esprit du capitalisme". Les hackers de tout poil ne se rendent peut-être pas toujours compte combien ils sont, au final, conformistes.

Le parallèle avec les musiciens de jazz peut être poussé un peu plus loin. Leur salut, "see you later, alligator", a fini par se diffuser largement au-delà de leurs frontières, tout comme l'expression "square", qui en est venue à désigner toute personne ennuyeuse ou "ringarde" (bien que le terme "ringard" soit lui-même devenu ringard). C'est ce qui arrive également aux geeks. De sous-culture déviante, regardée avec suspicion par les membres plus conformistes de la société mais aux excentricités tolérées à cause des services qu'ils rendent (jouer de la musique, faire des programmes informatiques), ils rejoignent peu à peu les rangs de la culture dominante. Ce fut ce qu'acheva de faire le rock dans le domaine de la musique. C'est peut-être ce qui attends les geeks. Pas sûr que ça leur plaise.
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Résolutions sociologiques

Voici venu le temps des résolutions. La plupart du temps, celles-ci sont oubliées assez rapidement : c'est normal, en l'absence de soutien, la volonté individuelle est faible. Donc autant prendre des résolutions collectives. Tiens, pourquoi les sociologues ne prendraient-ils pas collectivement quelques bonnes résolutions ?

Résolution n°1 : ne pas faire de citations sans guillemets. Parce que ça amène pas mal de problèmes quand même. Hein, Ali ? Quoique, apparemment, pas tant que ça, et il faudrait peut-être prendre comme résolution de ne pas trop dénoncer ceux qui le font, parce que ça entraîne aussi des problèmes. Hein, Pierre ?

Pierre Dubois a raison de s'en prendre à ceux qui enfreignent les règles les plus élémentaires de l'honnêteté intellectuelle et réclament, en plus, un blanc-seing pour le faire. Je me permet de rappeler ici cette citation d'un économiste, un certain Jevons : "Un calme despotique est le triomphe de l'erreur. Dans la république des sciences, la sédition et même l'anarchie sont dans le long terme favorables au plus grand bonheur du plus grand nombre".

Résolution n°2 : Découlant directement de la résolution n°1 : les sociologues devraient profiter de 2011 pour régler une bonne fois pour toute le problème avec un certain courant. Car c'est ce qui ressort le plus nettement de la discussion Dubar - Cibois. "C'est évident que nous n'avons pas d'accord sur ce point avec le courant maffesolien et ses alliés mais je n'ai pas remarqué qu'il y ait divergence entre les autres courants" écrit ce dernier. Il y a des désaccords et des luttes au sein de différents courants et de différentes approches - il est assuré par exemple que bourdieusiens et latouriens ne peuvent pas se sentir - mais tous peuvent au moins se mettre autour d'une table pour s'accorder sur un minimum : la sociologie comme science empirique, comme science d'enquête. Cet accord ne peut se faire avec les post-modernistes. Alors il serait peut-être bon de consommer cela.

Résolution n°3 : Bien réfléchir avant de sortir une thèse provocatrice dans les médias. C'est ce que devrait nous enseigner la publication du livre de Hugues Lagrange, Le déni des cultures. Il n'y pas pu avoir de discussion saine de ce bouquin, même entre sociologues, parce que la question de sa médiatisation est venue se superposer à toutes autres. Lagrange pouvait repousser les critiques en les accusant de refuser par principe ses résultats, et ses critiques étaient obligé de composer entre le bouquin lui-même et la réception médiatique de celui-ci. Résultat : un débat inextricable. Cela ne veut pas dire qu'il faut s'interdire toute intervention dans les médias, mais qu'il est sans doute nécessaire de réfléchir à la façon dont on le fait.

Résolution n°4 : Achever de rejoindre le rang des geeks en encourageant le recours à des logiciels en ligne de commande qui vous donne l'impression d'être Alan Turing réincarné, la persécution en moins. Du genre R ou LaTeX ou d'autres qui existent sans doute et que je ne connais pas. Pourquoi ? Parce que le geek est devenue l'une des figures les plus populaires et les plus positives qui soit. Alors autant en profiter.

Résolution n°5 : S'intéresser plus à ce qui se passe au lycée. Parce que la réforme n'est pas finie, parce que le programme de SES de Terminale sera publié en février, parce qu'il va falloir faire attention à ce qu'on y trouve - on nous a par exemple promis que les classes sociales retirées en première y réapparaitraient. Et parce que se demander "est-ce que ce que je fais aurait du sens pour un lycéen ?" est une bonne question à se poser pour savoir si l'on fait de la sociologie intéressante. Certainement pas la seule : d'une façon générale, se demander si ce que l'on fait aurait du sens pour quelqu'un qui n'est pas sociologue est sans doute une bonne chose.

Je livre toutes ces résolutions au débat et à la discussion de qui voudra. Et bonne année à tous.
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Que faut-il à Banksy pour devenir Banksy ?

Exit Through the Gift Shop, improprement traduit Faites le mur, création cinématographique du street artist Banksy, n'est pas seulement le film que vous feriez mieux d'aller voir au lieu de glander devant votre PC, c'est aussi une magistrale leçon d'art et, peut-être, de sociologie.

Résumons brièvement le film (ici, ceux qui ne l'ont pas vu s'arrêtent de lire et vont voir la bête parce que tout ce que je pourrais en dire sera de toutes façons inférieur à l'expérience cinématographique elle-même, aussi nécessaire que soit ce résumé pour mon propos).


FAITES LE MUR! - Bande Annonce VOSTFR
envoyé par faiteslemur. - Court métrage, documentaire et bande annonce.

Thierry Guetta est un français expatrié à New-York visiblement un brin halluciné : vendeur de vêtements d'occasions hors de prix pour la classe de loisir de Los Angeles, il passe son temps à filmer tout, tout le temps - une courte séquence fait remonter cette obsession au décès prématuré de sa mère, explication qui sent bon les commentaires psychologisant de critiques d'art à la petite semaine. Se découvrant cousin avec Space Invaders, un street artist bien connu pour ses mosaïques qui égayent nos villes (voir la photo qui suit, prise par mes soins parce que Bubble Bobble a bercé mon enfance), il se met à filmer les street artists au travail, ces taggueurs et graffiteurs nocturnes qui naviguent entre art contemporain et dégradation des biens publics. Il est notamment obsedé par le plus célèbre d'entre eux, Banksy, connu notamment pour ses peintures sur le "mur de la honte" entre Israël et la Palestine, ses rats, son générique des Simpsons (qui suffit à lui attirer ma sympathie totale et inconditionnelle) et quelques autres trucs.


Il finit par le rencontrer et par le suivre dans ses productions, notamment l'installation d'une poupée gonflable en forme de prisonnier de Guantanmo à Disneyland qui lui sert de baptême du feu : après qu'il ait refusé de cracher le morceau au servie de sécurité du parc, Banksy le reconnaît comme un ami. Ayant accumulé une quantité impressionnante de bande, il tente de monter un documentaire sur le Street Art. Lorsque Banksy visionne la chose, il voit à quel point c'est une merde. Il lui demande donc de le laisser retravailler les bandes pour faire quelque chose de potable, et renvoie Thierry Guetta à L.A. en lui conseillant de monter une petite exposition - inspiré par ses modèles, il a commencé à faire un peu de Street Art. Ce dernier le prend au mot, et jette toute sa fortune et son talent commercial dans un projet fou : devenir du jour au lendemain un artiste qui compte. Et, sous le nom de M. Brainwash, il va y arriver.

Mon résumé ne rend certainement pas justice à la densité et à la profondeur du film, qui parle, en dernière analyse, de l'art, de sa marchandisation et de sa perte de sens. Le Street Art y est d'abord présenté par la voix off comme le mouvement contestataire le plus important depuis le punk. Ce qu'il est bien, en un sens : les œuvres de Banksy, comme le slogan "One nation under CCTV" ou même le récent générique pré-cité, sont en effet d'une puissance critique importante. Concernant les Simpsons (vidéo ci-dessous), non seulement l'artiste a parfaitement compris l'esprit de la série, mais il arrive à délivrer un message plus subtil qu'en apparence : la marchandisation de la série tue son esprit merveilleux (la licorne enchaînée...). A l'heure où certains se plaignent que le vénérable dessin-animé perd de sa force, c'est un formidable exercice de critique et d'auto-critique que la série a osé faire (oui, je suis un fan, ça vous étonne tant que ça ?).



Mais cet accent critique pose problème. Lorsque Banksy commence à devenir un artiste reconnu, il se trouve en tension. Une image laisse brièvement voir un tag sur la vitrine d'une galerie où ses œuvres sont exposées : "Banksy vendu" ai-je eu le temps de lire dans les sous-titres. En devenant une institution, une référence, un nom dans le monde de l'art, Banksy perd de la marginalité qui donnait sens à son œuvre.

Mon hypothèse est qu'il se rend alors compte que la capacité critique de son œuvre en est affaiblie ou, pire, n'a jamais été aussi forte qu'il le pensait. En effet, que faut-il à Banksy pour devenir Banksy ? C'est-à-dire que faut-il à un individu pour devenir une "institution", un nom dont la seule mention est attachée à une valeur ? C'est là qu'il est bon - comme souvent - de relire un peu de Howard Becker :

Imaginez que vous êtes conservateur du département des sculptures dans un musée et que vous avez invité un sculpteur éminent à exposer une œuvre récente. Il arrive au volant d'un semi-remorque qui transporte une construction gigantesque associant plusieurs éléments de grosses machines industrielles agencés en un volume tout à faire intéressant et séduisant. Vous êtes enthousiasmé. Vous demandez au sculpteur de conduire le camion devant la plate-forme de chargement du musée. Et là, vous vous apercevez tous les deux que la porte est trop petite. Elle mesure quatre mètres cinquante de haut, et l'œuvre est beaucoup plus grande [...]. Finalement, le sculpteur, très contrarié, s'en va avec son œuvre (Les mondes de l'art, p. 51-52)

Pour pouvoir rentrer dans un musée, et donc être reconnue et avoir une chance de devenir une institution, une œuvre doit pouvoir passer la porte. D'une façon plus générale, elle doit se plier aux conventions en vigueur dans le monde de l'art considérée, elle doit être cohérente avec les autres institutions, ou au moins, avec un certain nombre d'entre elles : si on peut agrandir la porte, encore faut-il que le sol du musée supporte le poids de la sculpture, que la hauteur de plafond soit suffisante, que le public puisse circuler autour, etc.

La leçon est terrible pour les artistes : pour être révolutionnaire et contestataire, comme Banksy, il faut ne pas remettre en cause toutes les institutions de l'art. Il faut passer la porte. Autrement dit, pour devenir une institution comme Banksy, il faut remettre un peu les choses en question, afin de profiter du prestige charismatique et révolutionnaire qui est propre aux artistes, mais pas trop, ou du moins pas toutes. Il faut produire des oeuvres qui se plient à suffisamment de règles pour qu'elles soient montrables et appréciables par un public existant. De la même façon que les punks jouaient sur une scène des morceaux de trois minutes. De la même façon que Robert Parker attribue de bonnes notes à la plupart des vins qui ont déjà une réputation et ne subvertit la hiérarchie classique que sur une minorité de crus... Les oeuvres de Banksy ayant passé la porte, sont-elles aussi contestataires qu'il l'aurait voulut ?

La deuxième partie du film parle de cela. On doute de l'existence réelle de M. Brainwash et de Thierry Guetta : différents commentateurs ont avancé l'idée qu'il n'était qu'une création de Banksy. Le fait est que ses œuvres ont un sérieux air de déjà vu, reprenant des tics du Street Art sans originalité, et qu'on ne voit jamais l'artiste les réaliser lui-même (il en confie toute la réalisation technique à ce que Becker appellerait du "personnel de renfort"). Et il apparaît plus intéressé par la publicité (jusqu'à l'utilisation du nom de Bansky lui-même) et la communication qu'à la réflexion sur son travail. De fait, qu'il s'agissait d'un canular de Banksy ou d'un vrai illuminé, le propos du film est assez clairement critique à son encontre. Parvenant à devenir un artiste sur la base de rien (si ce n'est le capital social accumulé auprès d'artistes et de journalistes), vidant de son sens le Street Art, l'avènement de M. Brainwash apparaît comme une critique mordante de la marchandisation de l'art, de la transformation d'une forme urbaine fleurtant avec les frontières de l'art et de la loi à une reproduction en série de poster (M. Brainwash se demande comment rendre des posters identifiques uniques alors que Banksy n'a jamais apposé aucun copyright sur ses œuvres). "Exit througt the gift shop" ou comment tout art finira en souvenir marchand.

Il me semble que cette mise en scène, qu'il s'agisse ou non d'un canular, est surtout un moyen pour Banksy de réduire le conflit qu'il peut lui-même entretenir avec la marchandisation de son art. Et ce film révèle, jusque dans sa construction en deux partie et ses aller-retours constants entre le commentaire des "vrais" artistes et l'odyssée bouffonne de M. Brainwash, de l'habitus des artistes contemporains (et peut-être même pour les artistes en général). Habitus pris ici au sens de Norbert Elias, comme l'existence d'une tension entre les pulsions et l'autocontrôle. Les artistes semblent, au prisme de ce film, travaillés par un désir de radicalité - les pulsions - et la nécessité de se tenir à certaines conventions - l'autocontrainte. Et à cette première tension s'en rajoute une seconde entre le désir du succès et l'éthique du refus de la marchandisation. Deux tensions elles-mêmes en tension qui font toute la complexité de la position. Ainsi, en cachant son visage, Banksy refuse bien la marchandisation de son art, mais se plie en même temps à des conventions artistiques anciennes... et se rend d'autant plus audibles auprès d'institutions qui lui font prendre le risque de la marchandisation.

Pour les artistes, la situation est inextricable. Les voilà obliger de composer avec ces tensions, ces contradictions et tout leur cortège d'incompréhension et de mésinterprétation de leurs démarches et de leurs œuvres. Les Street Artists font des œuvres éphémères... mais ils sont contents, dans le film, que quelqu'un les filme et leur donne une permanence... mais cette permanence fait prendre le risque d'une marchandisation qu'ils méprisent... mais leur donne une reconnaissance à laquelle ils aspirent... Il n'y a pas de solution. Et c'est plutôt bien. C'est sans doute ce qui peut donner de la dynamique aux mondes de l'art.
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Google fight. Reloaded.

Google vient de lancer Google Ngram View, une base de donnée de 500 milliards de mots en plusieurs langues, et sur lequel on peut lancer des petites recherches - on peut aussi télécharger les fichiers pour des exploitations plus poussées. Intéressant pour la recherche, ça permet aussi de régler quelques problèmes.

Par exemple, la querelle entre Bourdieu et Boudon peut trouver une réponse assez définitive lorsqu'on fait une recherche sur la "bande des quatre" de la sociologie française, qui reste un pont-aux-ânes de nombreux manuels (le succès continu de Touraine s'explique sans doute par une certaine homonymie)(cliquez sur les images pour les voir en plus grand) :


Le "déclin des classes sociales" peut également être relativisé : il s'agirait en fait d'un déclin de la classe ouvrière :


Le débat entre mondialisation et globalisation, pénible mise au point de vocabulaire, pourrait être réglé une bonne fois pour toute : en France, c'est la mondialisation qui s'impose comme traduction.


Par contre, les débats sur le niveau scolaire s'avèrent plus conflictuels que je ne l'aurais spontanément pensé : les courbes se suivent, sauf sur deux périodes : du milieu des années 40 à celui des années 50, et depuis les années 1970, où il y a un net déclin du "le niveau monte".e


L'émergence, récente en France, de Simmel par rapport aux deux autres fondateurs de la discipline, Durkheim et Weber est relativement claire, tout comme la domination de l'allemand sur le français à partir des années 1980 :


Mais ils sont tous écrasés lorsque l'on rajoute Marx, même si on voit un incontestable déclin de ce dernier sur les deux dernières décennies du XXème siècle :


On peut faire les deux mêmes graphiques pour la langue anglaise :



Pas de gros changement par rapport à la situation française, même si je me serais attendu à ce que Simmel soit plus présent, étant donné son influence sur la tradition de Chicago.

Pour finir, on peut voir que j'exerçais déjà une influence dans le passé, avec un intéressant pic entre 1940 et 1960 :

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L'éternel retour de la responsabilité individuelle

C'est avec pompe et une certaine bienveillance médiatique que l'Inpes, institut national de prévention et d'éducation pour la santé, lance une énième campagne publicitaire contre la consommation de drogue. Le thème de l'année ? "Contre les drogues, chacun peut agir". Sous-entendu : si vous ne faites rien, c'est de votre faute. Sous-entendu aussi : on se drogue parce qu'on est faible ou que les autres sont faibles.

La campagne publicitaire étant devenue le degré zéro de l'activité politique, regardons donc un des clips de cette nouvelle campagne : on y rencontre Michaël, un jeune homme qui, nous dit-on, prend de la cocaïne.


Contre les drogues, chacun peut agir - Cocaïne
envoyé par Inpes. - L'actualité du moment en vidéo.

Mais pourquoi Michaël prend-t-il de la cocaïne si on s'en tient à cette vidéo ? On ne le sait pas. De fait, cela semble du point de vue des concepteurs de cette campagne assez hors sujet. Ce qui compte, c'est que si "ceux qui l'aiment" lui avait dit de ne pas le faire, il ne l'aurait pas fait. Des motivations de Michaël lorsqu'il a pris de la drogue pour la première fois, de ses motivations pour continuer, du fait qu'un jeune lycéen soit en mesure de s'en procurer ou encore de sa situation économique, psychologique ou sociale, on ne saura rien, car cela ne semble pas tellement compter. "Quand on veut, on peut" : ne pas se droguer, c'est un effort de la volonté, si ce n'est de la sienne, au moins de celle de ses parents ou de sa copine.

De fait, cela ne compterait pas si Michaël était le seul jeune à prendre de la cocaïne. On pourrait alors voir cela comme une simple "épreuve personnelle". Mais lorsqu'il s'agit d'une pratique plus nettement répandue dans la population des jeunes et des moins jeunes, il est difficile de continuer à penser qu'il n'y a là qu'un écart personnel : la drogue devient, à ce niveau, un "enjeu collectif de structure sociale" comme le disait Charles Wright Mill dans ce classique des classiques qu'est L'imagination sociologique :

Qu'on songe au chômage. Que, dans une ville de 100 000 habitants, un seul homme soit au chômage, il traverse là une épreuve personnelle ; pour le soulager, il faut tenir compte de son caractère, de ce qu'il fait faire et des occasions qui peuvent se présenter. Mais lorsque, dans une nation de 50 millions de salariés, 15 millions d'hommes sont au chômage, on a affaire à un enjeu, et ce n'est pas du hasard qu'on attendre une solution. La structure même su hasard est détruite. L'énoncé correct du problème réclame, au même titre que ses solutions possibles, l'examen préalable des institutions économico-politiques de la société, et non plus des seules situations et des caractères propres à une diaspora d'individus.

L'imagination sociologique, c'est précisément de prendre garde à la façon dont les biographies, les trajectoires individuelles, celle de Michaël qui l'a conduit à la drogue, s'inscrivent dans des enjeux collectives, dans une histoire plus large. C'est faire le lien constant, et de diverses façons, entre ce qui se passe à un niveau individuel, ou micro, et ce qui se passe à un niveau collectif, ou macro. C'est dans cette tension constante que réside précisément la sociologie. C'est "l'idée que l'individu ne peut penser sa propre expérience et prendre la mesure de son destin qu'en se situant dans sa période".

Certains seront sans doute tenter de penser qu'il n'y a là qu'une manière à bon compte de trouver des excuses aux gens : se réclamant le plus souvent du libéralisme, ils diront que cette imagination nie la rationalité des acteurs en faisant d'eux de simples jouets des forces sociales. Ils ont tort. Si on regarde la publicité ci-dessus, on se rend compte que l'éthique qu'elle propose, cette éthique de la responsabilité individuelle, du "quand on veut, on peut", fait également l'économie de la rationalité et de la logique propre des individus. Michaël n'a-t-il pas de "bonnes raisons" de se droguer ? Sa prise de cocaïne n'a-t-elle pas quelque chose de rationnel ? Visiblement, c'est également hors sujet. On ne s'adresse pas à l'intelligence des personnes, mais on les suppose faibles et sans volonté : le drogué a forcément un manque, ce n'est pas un individu solide. C'est dommage car savoir pourquoi Michaël se drogue permettrait peut-être de comprendre pourquoi la récurrence de ce type de campagne n'a jamais été suivi d'effets réels...

Mais cette éthique de la responsabilité individuelle, qui fait reposer les problèmes collectifs sur un simple défaut de volonté de la part des individus, est puissante : sa simplicité fait qu'elle se glisse partout. On la retrouve dans cette publicité britannique (signalée en son temps par Sociological Images, mais je ne parviens pas à retrouver la note) pour lutter contre l'obésité infantile, où la responsabilité des mères vient effacer toute la structure sociale qui propose et impose aux enfants des produits gras et sucrés :



Là encore, on ne dit rien de la motivation des parents (d'ailleurs ramenés ici à la seule mère, parce que, comme on peut le supposer, nourrir les gosses, c'est un truc de gonzesse...), dont le souci peut être, simplement, de faire plaisir à un enfant qui réclame ce qu'on lui être pour lui. Des parents qui se coltinent entre les contradictions inhérentes à l'exercice d'une autorité parentale non autoritaire où l'on devrait aimer ses enfants tout en les privant.

Cela me rappelle cette conversation récurrente dans de nombreuses salles des profs : comment se fait-il que des élèves dont on sait que les parents ne roulent pas sur l'or soient dotés de rutilants téléphones portables et de vêtements de marque aux prix parfois exorbitants ? Et chacun de mettre en cause la mauvaise gestion des parents. Ce qui revient le plus souvent, si on pousse l'argument à bout, à dire que les pauvres sont pauvres parce qu'ils ne savent pas gérer leur argent : une explication explicitement en vogue aux Etats-Unis, comme en témoigne des débats récents sur le Montclair Socioblog. Qui se dira que, lorsque sa situation économique n'est guère brillante, accepter quelques sacrifices pour donner à son enfant ce dont il rêve - parce que comme tous il fait partie d'une société où la possession de ces choses est quelque peut valorisée... - n'est pas si irrationnel ? Que c'est là un moyen de montrer à ses enfants qu'on les aime ou de leur éviter de ressentir un stigmate trop fort lié à la pauvreté... Bref que c'est plus parce que les parents se soucient de leurs enfants et répondent à des normes dominantes que parce qu'ils ne savent pas gérer leur maison.

Mais l'éthique de la responsabilité individuelle nous cache tout cela. Elle nous fait préférer le "quand on veut on peut". Le problème réside tout entier dans la célèbre remarque de Maslow : si le seul outil dont vous disposez est un marteau, alors tous les problèmes ont l'air d'être des clous. De même, si la seule explication dont vous disposez est la responsabilité individuelle, alors tout peut se régler par la sanction individuelle. Et on abandonne toutes les autres formes d'action, comme par exemple améliorer la situation des jeunes pour qu'ils aient moins de tentation de se droguer. L'imagination sociologique pourrait venir au secours de l'imagination politique. C'est pas gagné.
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Petits paris sur les courses (de Noël)

C'est la période des fêtes, un moment que j'imagine être une grande souffrance pour tous les journalistes de France, plus ou moins tenus de faire un énième marronnier sur les fêtes de Noël, sachant que celui-ci tombera dans l'oubli le plus total dans les 14 secondes qui suivront sa diffusion. Par solidarité avec eux, je me livre moi aussi à l'obligation du post à tendance "fêtes de fin d'année". Tiens, puisque les jeux en ligne ont été autorisés, je vous propose de prendre quelques paris.

Pari n°1 : Combien de temps avant que la pratique des courses de Noël sur Internet ne se généralise et devienne sinon dominante au moins suffisamment importante pour affecter quelque peu la foule dans les magasins ?

Pari n°2 : Combien de temps avant que les journalistes ne proclament que ça y est, c'est la dernière mode, l'avenir, et que tout le monde fait ça, sauf quelques bouseux au fin fond de la cambrousse ? Vous savez, avec un reportage sur Bernard qui achète le doberman empaillé de son épouse sur stuffedanimals.com ou ce genre de chose, et un manutentionnaire interviewé en tant qu'expert qui dodeline de la tête pour répondre aux questions.

Pari n°3 : Combien de temps avant qu'un intellectuel médiatique qui a des vieux relents fonctionnalistes - probablement Alain Finkelkraut ou Alain-Gérard Slama ou un autre philosophe avec un nom plus difficile que sa pensée - fasse une tribune dans le Monde ou un Rebond dans Libé pour crier au délitement du lien social et à la fin des institutions qui organisent la vie sociale parce que l'on ne va plus mélanger sa sueur dans des magasins surchauffés pour acheter le dernier DVD de Franck Dubosc ? Un peu comme les apéros Facebook qui témoignent d'une érosion des institutions ou Twitter d'un déclin de la sphère publique ou plus généralement Internet de la fin du vivre-ensemble et de l'éclipse des Lumières et la levée de tous les totalitarismes contre la philosophie française et le café de Flore.

Paris n°4 : Combien de temps avant que Michel Maffesoli ne fasse à ce propos un commentaire contenant les mots "orgiatiques", "fusion", "post-moderne", "archaïque" et "dyonisiaque" ?

Indice : le temps proposé pour le pari n°1 n'est pas forcément le plus court.

Pour décider des gagnants, il n'y a qu'à attendre : le temps nous apportera les réponses aussi sûrement que la rivière amène les cadavres de nos ennemis.

Allez, il faut faire vivre les traditions, non pas parce qu'elles instituent la société, mais parce qu'elles nous autorisent à manger du foie gras. Alors joyeuses fêtes à tous.
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Ce que fait un tableau d'affichage, et ce que l'on en fait

Elle est apparue un jour sur la porte de la salle des profs, juste à côté de la machine à café, au beau milieu de toutes sortes d'autres paperasses : une feuille, format A4, portant l'impression d'un poème de Victor Hugo, dont un passage avait été passé au surligneur jaune fluo. Que faisait-elle là ? Quel était le sens de cet affichage ? Je m'interroge encore.



Les photos sont prises au téléphone portable, que l'on me pardonne la médiocre qualité qui pourtant l'avantage d'anonymiser à bon compte cette petite incursion dans l'intimité de la salle des profs. Voici donc, ci-dessus, la fameuse feuille. L'impression a été faite, apparemment, à partir du site d'une écrivaine, mais rien ne permet d'affirmer que c'est là quelque chose de significatif - ce peut-être simplement le premier lien que Google a proposé. Le passage surligné, qui doit bien faire sens pour celui qui est l'auteur de cette mise en scène, est le suivant :

Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;

Le texte n'a pas été affiché n'importe où : il est épinglé au milieu de la porte d'entrée de la salle des profs, point stratégique s'il en est. En effet, d'une part, tous ceux qui passent dans cette fameuse salle empruntent à un moment ou à un autre cette porte, qui constitue l'entrée principale, et donc se confrontent à l'ensemble des messages qui y sont laissés. D'autre part, elle se trouve juste à côté de la machine à café, donc près du cœur névralgique des discussions routinières et des moments de pause, là où l'on peut facilement laisser traîner son regard, où l'on a besoin de quelque chose à se mettre sous les yeux quand on attends son café, quand on souffle dessus pour qu'il refroidisse ou quand on se cherche une contenance parce que l'on est encore seul dans cette fameuse salle en attendant que retentisse la sonnerie de la récréation et que l'agitation n'atteigne son plus haut niveau.


Ce n'est pas le seul message affiché. Ils sont légions sur cette porte : messages de l'administration du lycée ou des collègues, messages syndicaux, informations internes diverses... On y met aussi bien l'annonce de la prochaine sortie qui perturbera quelques cours que la pétition pour la sauvegarde de telle ou telle matière ou encore le récit de telle expérience avec des élèves ou des parents que l'on pense important de donner à l'attention de tous. Au final, ce dazibao complexe, où les messages finissent souvent par se recouvrir entraînant parfois discussions, négociations et désaccords sur la hiérarchie à donner à l'information, matérialise la vie du lycée. Plus que cela, il la crée, la rend possible et quelque part l'organise. Ce maigre espace - il y a d'autres panneaux dans la salle, mais, moins stratégiques, ils sont moins utilisés ou pour des informations qui prêtent moins à l'urgence et à la lutte - oblige à superposer, renouveler et confronter les messages. Il crée une lutte de l'information par la simple limite de sa surface.

Plus que cela, une information affichée là change de statut. Elle acquiert une gravité et une officialité plus grande du fait que l'on a voulut la transformer de simple transmission orale en écrit portée à la connaissance de tous. On n'affiche pas à la légère, et on compartimente même assez clairement selon le sens que l'on veut donner à son message. Il existe un code subtil que l'on apprends assez vite. On peut afficher un message humoristique, mais on ne le mettra pas là. Un autre tableau, dans un autre espace de la salle des profs, sera préférée, modifiant de fait la nature du message. Raconter une anecdote relative à un élève pourra être une histoire drôle affiché là ou une dénonciation épinglée ici.

C'est dire que l'affichage de ce poème n'est pas anodin. De fait, ce n'est pas une grande nouveauté. D'autres poèmes, ou chansons, ou textes littéraires ont pu être affichés dans cette salle des profs comme dans toutes celles de France. On comprend la présence de certains - ailleurs, je me souviens de la photocopie d'une page de livre relatant un projet de privatisation des services publics par l'OCDE, dûment surlignée en jaune (fidèle surligneur qui permet de dire tant de chose sans passer par les mots). Ce qui m'a frappé, ici, c'est que la raison d'être de cet affichage m'est resté mystérieuse. Et j'ai pris conscience soudain de la récurrence de ces messages, et j'ai commencé à m'interroger sur leurs buts. Quelle était l'intention du collègue qui a imprimé, surligné et affiché ce texte ? En dessous, peut-être épinglé dans le même mouvement, on peut apercevoir une pétition portant sur les transformations à venir au CNED : y a-t-il un lien ? Il n'est pas évident, c'est le moins que l'on puisse. S'agissait-il plutôt de susciter un débat justement par le côté mystérieux de l'affichage ?

Puis je me suis rendu compte que ce n'était peut-être pas la question la plus importante. Des messages comme ça, il y a en des dizaines dans toutes les salles des profs de France. On en trouve peut-être dans d'autres contextes, dans des salles de pause, près des machines à café et distributeurs de chocolat. Le sens de chaque affichage peut bien se perdre, les messages demeurent. Et sont lus, avec plus ou moins de compréhension, et sans doute une bonne dose d'interprétation et de réinterprétation. Mais ces panneaux imposent de fait à un groupe certaines problématiques dont il faudra discuter : ils sont la matérialisation d'une mise sur agenda. Et les messages qu'ils portent contribuent à définir la situation dans laquelle vivent ceux qui les lisent. Ce petit poème et son surlignage contribuent mine de rien à définir la réalité dans laquelle vivent les enseignants. Et ce d'autant plus qu'il a été choisi dans le pot commun de la culture légitime suffisamment grand public pour pouvoir espérer en "imposer" à ceux qui le lisent (qui socialement ont toutes les chances d'être sensible à cette légitimité). Petit acte de langage, petite écriture anodine en apparence, mais qui mise en relation avec toutes les autres, fait finalement beaucoup de nos vies.

Quelques jours après que j'ai vu pour la première fois la fameuse feuille, elle était déjà recouverte par une autre. La construction de la réalité se fait toujours dans la lutte.
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L'école, l'ascenseur et le marronnier

On le sait, les mythes ont la peau dure. Et le sociologue, chasseur de mythes comme le disait Norbert Elias, aura beau les cribler de balles et de flèches, voire les exploser au bazooka, ils continueront encore et encore à venir hanter le débat public. Le Monde publie aujourd'hui un article sur les derniers résultats Pisa : lamentations marronnière sur les faibles performances des élèves français. Et évidemment, cet inter-titre : "L'école ne joue plus son rôle d'ascenseur social".

Ce fameux ascenseur social... Faut-il encore rappeler que La Reproduction de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron date de 1970 ? Les Héritiers du même duo de 1964 ? Et que donc le fait que ce fameux ascenseur social n'a de fait jamais fonctionné ? On serait bien en peine de savoir à quelle période se rapporte cet "âge d'or" d'une école permettant glorieusement aux plus méritants et aux plus travailleurs des élèves de s'élever au rang de l'élite.

Mais la récurrence de cette référence est peut-être plus intéressante sur ce qu'elle révèle de la conception française de la place dévolue à l'école. Car finalement c'est bien de celle-ci que l'on attends la fameuse élévation sociale (car de mobilité sociale, on ne parle ici qu'à la hausse). Sans doute a-t-on en tête la formidable croissance des conditions d'existence de nos Trente Glorieuses également mythifié, lorsque les élèves devenus étudiants obtenaient sur le marché du travail des conditions d'emploi et de rémunération bien supérieure à celles de leurs parents.

Justement, tout est dit. Cet "ascenseur social" a été collectif alors que nous le pensons aujourd'hui comme essentiellement individuel : il n'a pas consisté à l'élévation des meilleurs mais à celle du plus grand nombre. Et il n'a pas reposé seulement sur l'école, mais également sur des conditions économiques favorables sur le marché du travail. C'est la conjonction entre l'école d'un côté, et le marché du travail de l'autre qui a permis "l'ascension". Pas l'école seule.

Or dans l'utilisation récurrente de l'expression "ascenseur social", on ne fait référence qu'au rôle de l'école, et seulement à des "élévations" individuelles et non à une amélioration collective. C'est d'elle que l'on attends l'amélioration de la condition de vie des élèves. Ce qui permet de laisser de côté non seulement la question de l'emploi et du chômage mais aussi celle de l'amélioration générale des conditions de vie et de travail.

Cela est d'autant plus notable dans le fait que l'enquête Pisa ne mesure absolument pas la mobilité sociale. Ce qu'elle met à jour, c'est l'effet de l'origine sociale sur la réussite des élèves à des tests concernant certaines compétences fondamentales en lecture, en mathématique, en science. Cela est tout à fait important, mais ça ne dit rien des inégalités en terme de parcours scolaires et encore moins en termes de trajectoires sociales des élèves. Il est tout à fait possible que des élèves obtenant de bons résultats à de tels tests se trouvent, à plus ou moins court terme, exclus du système scolaire français : il suffit, par exemple, qu'ils ne poursuivent pas dans les classes préparatoires ou les filières d'élites. Ce qui est tout à fait possible si, par exemple, leur milieu familial ne les y encourage guère, parce que leurs parents ne perçoivent pas l'utilité de telles études ou ne maîtrisent pas les codes qui permettent d'y avoir accès.

Et même s'ils arrivent jusqu'à dans ces fameuses filières d'élites, rien ne dit qu'ils connaissent pour autant des parcours scolaires équivalents à ceux de ceux qui sont mieux familiallement mieux dotés qu'eux. Pour s'en convaincre, on peut lire ce passage d'un article récent des Actes de la recherche en sciences sociales sur les élèves de milieux populaires dans les grandes écoles de commerce :

HEC et l’ESSEC affichent des taux d’insertion professionnelle proches de 100% six mois après la fin de la scolarité. Si deux tiers des recrutements s’effectuent dans les métiers du conseil et de la finance suivis, de loin, par le marketing et la vente, les positions sont loin d’être équivalentes [pour les élèves bénéficiant d’une bourse d’études] en termes de prestige, de rémunération et de pouvoir. [...]
En effet, par leur socialisation familiale, une majorité d’élèves ont une perception relativement claire [des parcours scolaires à avoir] et peuvent jouer dès leur entrée en école la stratégie du « curriculum vitae », leur sens du placement leur permet de choisir des cours, stages et fonctions associatives rentables socialement et cohérents avec leur objectif professionnel, une qualité très appréciée dans les processus de recrutement.
Au contraire, les élèves issus des fractions dominées de l’espace social ont une représentation partielle de l’univers des possibles et tendent à sous-estimer la rentabilité des investissements extrascolaires ainsi que de la sociabilité informelle4 dans le fonctionnement du marché du travail. Dès lors, leur scolarité prend un caractère hésitant perçu comme un signal négatif par les recruteurs et, en amont, par les jurys chargés d’affecter les étudiants dans les « majeures » (HEC), « chaires » et « filières » spécialisées à l’ESSEC, au cours d’entretiens de motivation. C’est pourquoi il apparaît qu’aujourd’hui encore « la réussite professionnelle est beaucoup plus étroitement liée à l’origine sociale qu’à un indicateur de capital scolaire tel que le rang de sortie de l’école » (Pierre Bourdieu).

Autrement, même lorsqu'il s'ouvre un tout petit peu en termes quantitatif - comme le voudrait par exemple le mot d'ordre des "30% de boursiers dans les grandes écoles" - le système scolaire ne suffit pas à garantir la mobilité sociale des individus. La distinction et la reproduction des élites s'appuient sur d'autres institutions - les entretiens d'embauche, la sociabilité informelle, etc. - et d'autres signes et codes - les investissements extrascolaires, les façons d'être, ou, pour le dire mieux, l'habitus - que l'on met trop rarement à la question.

Alors pourquoi cette métaphore de l'ascenseur social, avec tout ce qu'elle contribue à dissimuler, demeure-t-elle si puissante ? On pourrait penser que c'est justement parce qu'elle permet de dissimuler tout cela, mais c'est prendre le risque d'un certain complotisme. On pourrait aussi penser à une simple habitude se reproduisant et se renforçant au fur et à mesure qu'elle est réutilisé, morceau d'une certaine culture politique et journalistique. J'aurais tendance à penser que l'origine en est plus générale : elle est le résultat d'un long dressage à une façon de penser individualisé, qui prend son origine dans le fonctionnement même de l'école, qui, bon an mal an, continue à proclamer auprès de ceux qui passent entre ses mains l'idéologie du don qui était déjà dénoncée par Bourdieu et Passeron. L'ascenseur social se maintient parce qu'il s'agit d'une métaphore cohérent avec la façon dont nous nous représentons toujours les parcours des élèves : celui d'individus dont l'école doit accoucher les qualités et les dons cachés. C'est peut-être par là qu'il faudrait commencer à s'interroger sur la justice de l'école.
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La "révolution" de Cantona : sur le capitalisme et la morale

Depuis quelques jours, un appel au "bank run" de l'ancien footballeur Eric Cantona a fait couler pas mal d'encre et de salive. On parle de révolution... Vraiment ?

Plus alertes que moi, vous avez sans doute déjà vu la fameuse interview. Je la remet quand même parce que je lui trouve un petit côté fascinant.



Je l'avoue : je m'attendais à quelques précisions, à une certaine analyse de la part du l'ex-footballeur/acteur, pas une analyse économique profonde, mais un semblant d'explication. Mais non. La conversation ressemble à une brève de comptoir et sent plus le pastagas et la pétanque que la sueur des fronts d'une avant-garde révolutionnaire penchée sur la recherche de nouveaux moyens d'actions.

Une idée simple, servie à la louche : faire sauter les banques en retirant son argent. La crise de liquidité, peu probable car on ne voit pas pourquoi la banque centrale refuserait de refinancer les banques, comme arme politique... Je m'attendais vaguement à ce que soit reprise l'idée fausse qui veut que la monnaie scripturale ne soit pas de la "vraie" monnaie, idée popularisé par le film L'argent-dette et que tout élève de première ES peut contester les doigts dans le nez une main dans la poche, mais même pas.

Il est d'ailleurs assez drôle de voir les instigateurs de ce mouvement soutenir que la plupart des gens ne connaissent pas suffisamment les principes de la création monétaire (ce qui est sans doute vrai) et que eux veulent les y sensibiliser alors qu'ils se contentent d'opérer un vif retour à l'étalon-or. Jacques Rueff aurait été ravi.

Le plus étonnant, et le plus significatif, est la fin de la vidéo. Car même si son plan diabolique fonctionnait, que propose de faire Eric Cantona ? Ben... rien. Si : "on va nous écouter autrement". Comme projet révolutionnaire, on m'accordera que c'est un peu court.

Y a-t-il quelque chose de plus développé du côté du site bankrun2010.com (tiens, un .com pour un tel projet, l'ironie est savoureuse une fois de plus) ? Voyons ça :


Nous, les citoyens du 21ème siècle, héritiers des générations qui se sont sacrifiées pour que nous soyons et demeurions des citoyens libres et dignes, nous exigeons la création d’une BANQUE CITOYENNE, au service des CITOYENS, une banque qui mettrait notre argent à l’abri des fièvres spéculatives, à l’abri des bulles financières toutes condamnées à exploser un jour, à l’abri des opérations qui transforment nos emprunts en actifs et se servent de nos dettes pour acheter d’autres richesses.

Nous voulons des banques qui ne prêtent que les richesses qu’elles possèdent. Des banques qui aident les petites et moyennes entreprises à relocaliser l’emploi, des banques qui prêtent à taux zéro. Des banques qui soutiennent les projets qui profitent aux citoyens plutôt qu’aux « marchés » Des banques où déposer notre argent tout en ayant la conscience tranquille. Des banques dont nous n’aurons plus à nous méfier. Des banques dont le succès sonnera le glas des marchands de morts, de maladies et d’esclaves. Sur les ruines de l’ancien système, nous voulons construire un système bancaire qui ne sacrifiera plus la dignité humaine sur l’autel du profit.

En un mot comme en cent : ils veulent des "banques solidaires". Voilà le projet révolutionnaire. Je lisais justement il y a peu cet article sur la légitimation des banquiers solidaires. En voici une petite citation :

le micro-crédit [profite] d’un nouvel âge, d’un « nouvel esprit » du capitalisme (Boltanski, Chiapello, 1999) ; ce nouvel esprit reposant sur la valorisation de la contribution positive de l’entreprise pour la collectivité en termes de lutte contre l’exclusion et de respect des droits fondamentaux. Le prêt contracté dans un organisme solidaire renvoie aux mêmes pratiques qu’un prêt bancaire classique (calcul du ratio de risques, élaboration d’un système de garantie, échelonnage de la dette, évaluation du projet d’utilisation des fonds). Les activités, prises en charge la plupart du temps par des professionnels de la finance, relèvent, dans les deux cas, de la comptabilité, de l’évaluation par bilan comptable.

Ce mouvement, comme bien d'autres qui pensent être dans la contestation sans concession du capitalisme, fait l'erreur de croire que le capitalisme est sans morale ou amoral, et que le "moraliser" serait un acte révolutionnaire (pourtant cette thématique a pu être reprise par des personnes dont le statut de révolutionnaire peut, tout au moins prêter à débat). C'est oublier que le capitalisme a toujours eu besoin de s'appuyer sur une morale extérieure à lui. Elle était religieuse à l'origine, s'appuyant sur les principes d'un certain protestantisme pour justifier la poursuite effrénée du profit. Aujourd'hui encore, les traders ne sont pas dénué de morale. Qu'on lise cet extrait d'un entretien que j'ai fait il y a quelques temps avec précisément un trader :

Par contre, moi, j'ai aucun problème à faire... par exemple, BP, tu vois, BP, c'est une compagnie pétrolière, elle a eu son problème en Louisiane, etc. L'action a été divisé par quatre. Moi, je veux dire, ils ont que ce qu'ils méritent. Moi, j'y vais, je vends BP comme un porc, parce que tu sais que les mecs, de toutes façons, ils vont perdre de l'argent et je veux dire, ils l'ont bien mérité. La Grèce, par exemple, je suis désolé, la Grèce l'ont bien mérité aussi. Ils ont dépensé... ils ont dépensé au-dessus de leurs moyens. C'est vraiment l'histoire de la cigale et de la fourmi. C'est la cigale, ils ont dansé tout l'été, ils ont dépensé, ils ont eu un déficit budgétaire énorme, et maintenant, ils vont dire "oh, y'a des grands méchants traders qui veulent plus nous prêter d'argent". Oui, ben, fallait dépenser moins d'argent.

On retrouve bien une morale dans la juste punition tombant sur ceux qui l'ont mérité, sur ceux qui ont abusé de la dette publique... Tiens, d'ailleurs, la condamnation de la dette publique se retrouve également chez nos amis de bankrun, pour d'autres raisons certes (parce que ce ne serait pas de la "vraie" monnaie) mais quand même. D'ailleurs, en faisant la critique de la création monétaire par les banques, que font-ils si ce n'est promouvoir un comportement de "fourmi", une gestion "de bon père de famille", voire de "vertueux ascète protestant" ?

La transformation du capitalisme par le biais d'une modification de son "esprit" moral n'est pas une mauvaise idée. Encore faudrait-il réfléchir sérieusement sur ce fameux esprit et ce que l'on va en faire, pour ne pas faire la promotion de principes économiques dépassés. Et surtout ces mouvements gagneraient à prendre conscience de ce qu'ils réclament vraiment, à savoir une plus grande association des citoyens aux prises de décision économique. Se déplacer sur le terrain de la démocratie, aussi bien étatique que dans l'entreprise, serait peut-être plus efficace que de préparer un énième happening politique qui, pour médiatique qu'il soit, a peu de chance de porter ses fruits.
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Peut-on rendre compte du travail ?

Parce que je suis sensible aux problèmes des archivistes, j'ai participé avant-hier au concours lancé par Archives Online. Il s'agissait de proposer une image représentant les transformations du métiers d'archiviste. Je n'ai pas pu m'empêcher de faire un petit commentaire relatif à la sociologie du travail. Simplement pour dire qu'il devient de plus en plus difficile de rendre compte de ce que font les travailleurs à l'heure où, de plus en plus, les activités deviennent homogènes d'une profession à l'autre. Je reprends ça là-dessous.



Cette photo, tirée de la série Les Simpson, illustre parfaitement l’image encore couramment attachée aux archivistes, un stigmate avec lequel la profession n’a pas fini de se battre. Et, paradoxalement peut-être, les évolutions du métier n’y changeront pas grand chose, bien au contraire. Car pourquoi cette représentation de l’archiviste comme quelqu’un qui travaille dans la poussière et les vieux papiers est-elle si puissante ? Pas seulement à cause des nombreuses représentations qui peuvent avoir cours dans les médias et ailleurs, mais aussi et surtout parce qu’elle est aisément descriptible et compréhensible. Vus de l’extérieur, les archivistes ressemblent de plus en plus aux autres professions : ils participent à des réunions, sont installés devant des ordinateurs où ils manipulent des logiciels austères, ils « gèrent de l’information », discutent de « compétences », organisent des « systèmes »… Rien qui ne soit très clair pour le profane : le contenu de leur travail est devenu difficile à dire simplement et à expliquer, il est devenu difficile d’en rendre compte. Tandis que celui qui manipule de grands parchemins ou des textes en latin, vu de l’extérieur, fait quelque chose de plus précis, de plus clair, de plus facile à classer : on voit bien ce qui le différencie des autres travailleurs. C’est sans doute pour cela que l’image de l’archiviste restera encore pour longtemps celle-là, comme l’enseignant restera celui qui professe devant un auditoire silencieux, le commercial celui qui essaye de refourguer un produit, le policier celui qui court après le voleur… quelque soit le contenu réel de leurs activités. Les clichés ont la peau dure!

Ajoutons en complément que cette situation n'est pas sans conséquences pour les nouveaux venus sur le marché du travail. Il est très difficile aujourd'hui d'expliquer à un élève de lycée quel peut être le contenu de telle ou telle profession. Lors des conseils de classe dans mon établissement, les projets professionnels les plus courants concernent des professions souvent bien identifiées : on veut être avocat, assistante sociale, infirmier, etc. Des professions où l'on peut "voir" ce que les gens font. Il est beaucoup plus difficile d'amener les élèves à envisager des métiers plus classiques des entreprises - sauf peut-être "commercial" choisi souvent par des garçons intéressés par la rémunération et persuadé qu'il s'agit de "savoir vendre" tout et n'importe quoi. Cette situation découle sans doute de ce fait simple qu'il est difficile pour un lycéen de comprendre ce que ces messieurs sérieux font sur leurs ordinateurs...
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Hommage hors sujet

Pas de commentaire sociologique aujourd'hui, mais un hommage. Il y a deux grands hommes qui m'ont appris l'humour, ou plutôt qui m'ont fait penser un jour "on a le droit de faire ça ?". L'un est Terry Pratchett : découvert vers 12 ans, on peut imaginer le choc de découvrir qu'on peut écrire des pavés qui font rire et où l'on peut à peu près tout se permettre (ook). L'autre est décédé aujourd'hui. Il avait l'air d'un type sérieux, mais faisait absolument n'importe quoi à la télé et au cinéma. Il y avait un peu de Chaplin dans la façon dont il incarnait sans cesse le même personnage et jouait avec n'importe quelle situation pour faire complètement n'importe quoi. Leslie Nielsen n'est plus. Et le cinéma est soudain moins drôle.


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