Economie politique de la mondialisation

Une nouvelle note sur nonfiction.fr, un peu d'économie pour changer, avec le dernier ouvrage de Pierre-Noël Giraud, La mondialisation. Emergences et fragmentations, publié aux éditions Sciences Humaines.

« Tout changement important de politique économique est toujours précédé d'une victoire dans le champ intellectuel » (p. 17) : cette remarque, faites à propos de l'histoire de la mondialisation, résume bien l'ambition et la portée du livre très particulier que Pierre-Noël Giraud consacre à la mondialisation. A un moment où la crise économique pose des questions économiques plus pressantes que jamais, cet ouvrage court se présente à la fois comme un bilan et comme un ensemble de propositions politiques. Pédagogique, vulgarisateur dans le meilleur sens du terme, ce petit livre relève clairement de l'économie politique dans ce qu'elle a de plus intéressant : une pensée scientifique de qualité mise au service de la décision politique.

A quel type d'ouvrage a-t-on affaire ? Ce n'est ni vraiment le résultat d'une recherche économique particulière, ni vraiment un manuel présentant les différentes approches de la mondialisation. S'il fallait absolument le classer, sans doute faudrait-il le mettre dans la catégorie des « anti-manuels » : Pierre-Noël Giraud présente de façon très claire différentes théories, recherches et débats portant sur la mondialisation. L'élève de terminale ES ou l'étudiant en économie en apprendra plus dans ces quelques 160 pages que dans bien des manuels beaucoup plus épais. Mais pour autant, l'objectif n'est pas ici l'exhaustivité : s'il s'agit bien d'un résumé de différentes approches, en particuliers des travaux précédents de l'auteur (En particulier L'inégalité du monde, Folio actuel, 1996, et Le commerce des promesses, Seuil, 2001 (édition revue et augmentée prévue en 2009)), c'est un résumé raisonné, au service d'un propos précis, d'une véritable thèse. L'élève ou l'étudiant y trouvera donc également un exemple frappant de ce que peut être une bonne réflexion économique.

Cette thèse est assez simple à formuler, bien que légèrement contre-intuitive : alors que libéraux et altermondialistes voient généralement la mondialisation comme un mouvement d'unification du monde (entre les économies, les peuples, les individus, les cultures, etc.) pour le meilleur ou pour le pire, Pierre-Noël Giraud soutient qu'elle produit des fragmentations (entre les économies, les peuples, les individus, etc.). Pour autant, il n'y a pas de raison de réclamer une sortie de la mondialisation ou simplement une transformation radicale du sens de celle-ci – ce qui constitue les deux attitudes de l'altermondialisme. Il est simplement nécessaire que le politique prenne acte de ces transformations et les intègrent dans ses décisions. Pour cela, il faut d'abord une transformation dans le champ intellectuel : c'est ce à quoi s'emploie l'ouvrage en dressant le bilan de la mondialisation.


Un bilan de la mondialisation et de ses débats


L'ouvrage s'ouvre sur un bilan général de l'état de la mondialisation, c'est-à-dire de l'avancée de celle-ci en tant que processus (chap. 1 et 2). Il faut reconnaître que c'est là la partie « faible » de l'ouvrage, non qu'elle soit inintéressante, loin de là, pour celui qui découvre ces questions, mais simplement qu'elle s'en tient à des considérations assez générales. En témoigne le premier chapitre où Pierre-Noël Giraud résume les deux récits possibles de la mondialisation, un récit d'inspiration libérale qui met l'accent sur l'efficacité économique de l'ouverture économique, l'autre qui souligne la déstabilisation de la « croissance sociale démocrate auto-centrée » (p. 24-27) à partir des années 80. On s'en tient malheureusement à une juxtaposition des deux, sans volonté de trancher ni même de dépasser ces deux présentations. Pierre-Noël Giraud nous promet bien que « nous en écrirons certainement un troisième » (p. 29) lorsque le processus sera parvenu à son terme, mais cela nous est de peu de secours pour la situation présente.

De même, « l'état actuel du processus de mondialisation » (chap. 2) n'apporte rien de bien nouveau : détaillant en quelques pages l'ouverture commerciale, les globalisations numériques et financières et la compétition internationale entre entreprises, cette partie dresse un bilan certes synthétique mais sans surprise, concluant que le processus n'est pas réversible. Le rôle de l'Etat est toutefois souligné avec une grande justesse : une économie véritablement mondiale exigerait une libre-circulation des hommes – un point trop souvent passé sous silence par certains apologues de la mondialisation – et ce sont les prérogatives des Etats en la matière qui sont ici l'obstacle principal, ce qui met l'accent d'une façon plus générale sur la construction politique de la mondialisation. Le thème de l'immigration reviendra d'ailleurs plusieurs fois dans l'ouvrage, Pierre-Noël Giraud soulignant la nécessité d'accepter tout immigré trouvant un emploi, sans créer de sous-travailleurs par le refus de l'octroi de papier ni compter sur une immigration « choisie » par un Etat central dont l'efficacité en la matière ne peut qu'être douteuse.


2. Une question centrale : la mondialisation et les inégalités


Ces premiers jalons posés, Pierre-Noël Giraud rentre alors dans le vif du sujet et analyse plus en détail la mondialisation. On quitte alors l'exposé proprement pédagogique pour se confronter à la pensée d'un grand économiste, sans que la clarté du propos en souffre de quelque manière : le bilan de la mondialisation se fait thèse et discussion. L'ouvrage affronte trois grandes questions concernant la mondialisation : ses conséquences sur les inégalités, le rôle de la finance, la problématique du développement durable.

Les inégalités sont de toute évidence la question la plus traitée et celle qui préoccupe le plus Pierre-Noël Giraud. La mondialisation a eu, selon les enquêtes qu'il mobilise, des effets positifs et négatifs en la matière. Positifs : elle a réduit les inégalités. Négatifs : elle a accru les inégalités. Paradoxal ? Non, car il ne s'agit jamais tout à fait des mêmes inégalités. Les premières sont les inégalités sociales : la mondialisation a permis à un grand nombre de personne de s'engager « de façon probablement irréversible dans un processus de rattrapage des riches » (p. 8), exception faite du « milliard du bas », expression reprise à Paul Collier (Collier Paul, The Bottom Billion, Oxford University Press, 2008), qui désigne le milliard d'individu encore condamné à une extrême pauvreté. Les secondes, qui, par la mondialisation, succèdent historiquement aux premières, sont des inégalités entre territoires. Pierre-Noël Giraud distingue les acteurs sédentaires des acteurs nomades : si les premiers sont attachés à un territoire précis, les autres – grandes firmes, travailleurs internationaux – sont susceptibles de se déplacer d'un territoire à l'autre, de telle sorte que les écarts se creusent entre entre les pays riches et certains pays asiatiques, attractifs, et des zones moins attractives comme l'Afrique, l'Amérique latine ou le Moyen-Orient. Le même phénomène se rencontre à l'intérieur des pays, entre des régions insérés dans la mondialisation et d'autres qui en sont exclues, entraînant une augmentation des inégalités (voir Des lieux et des liens, de Pierre Veltz). Ce phénomène, particulièrement marqué en Inde et en Chine, se retrouve dans tous les pays qui participent à la mondialisation.

La question des inégalités entre nations, et donc entre territoire, occupe les chapitres 4 à 7 (p. 61-121), soit près de la moitié de l'ouvrage. Après une présentation générale (chap. 4), l'analyse se porte plus précisément sur différentes aires géographiques et économiques : Asie, pays riches, Afrique (l'Amérique latine n'est pas traitée, et c'est regrettable). C'est ici que Pierre-Noël Giraud développe l'essentiel de sa thèse de la mondialisation comme fragmentation.

Reprenant les thèses ricardiennes relatives au libre-échange, l'auteur rappelle que celles-ci se placent dans un cadre dynamique : si le principe des avantages comparatifs montre bien que, à un moment donné (en statique) l'ouverture commerciale est profitable à tous, David Ricardo insistait surtout sur les gains sur la croissance (en dynamique), l'ouverture des économies stimulant la concurrence et, par là, la croissance ((Rappelons que Ricardo y voyait un moyen de repousser autant que possible l'état stationnaire, c'est-à-dire le moment où l'économie arriverait à une croissance par habitant nulle, horizon logique d'un monde fini.)). Cela implique alors de prendre en compte les imperfections de marché et les « frottements », le temps et les rythmes nécessaires aux économies pour s'ajuster à l'ouverture. Afin d'y parvenir, Pierre-Noël Giraud propose de reprendre un cadre analytique qu'il avait déjà développé dans un précédent ouvrage, « l'inégalité du monde » (p. 67-77). Tout part d'une distinction, sur un territoire économique donné, d'individus compétitif, produisant des biens échangeables internationalement et, de ce fait, mis en concurrence par les firmes « nomades », et d'individus protégés, mis en compétition, entre eux uniquement, par les firmes « sédentaires » dans les frontières du territoire en question. De la composition de la population et des relations entre ces éléments dépendra sa richesse d'un territoire ainsi que les inégalités internes qui y ont cours. Si les compétitifs sont nombreux, obtiennent un revenu important sur les marchés internationaux et le dépensent prioritairement dans la production des sédentaires, le territoire s'enrichit et les inégalités se réduisent. Si ces conditions ne sont pas remplies, alors l'économie est moins riche et les inégalités s'accroissent. Ce sont ces trois variables – le nombre de compétitifs, leurs revenus déterminés par leur prix relatifs, et leur préférence pour la production des protégés1 – qu'ils faut étudier concrètement dans les différentes situations. L'avantage de ce modèle, nous dit Pierre-Noël Giraud, c'est qu'il ne donne pas une solution prédéfinie : « tout est a priori possible : une augmentation de la richesse avec augmentation ou réduction des inégalités, une réduction de la richesse avec augmentation ou réduction des inégalités » (p. 75).

Les trois chapitres qui suivent se concentrent donc chacun sur des zones économiques particulières. Le chapitre 5, consacré à l'Asie, s'intéresse essentiellement aux deux grands pays « émergeant » de cette région du monde, l'Inde ou la Chine, et illustre parfaitement la pertinence du modèle précédemment développé. Ces deux pays ont en effet très nettement bénéficié de la mondialisation (p. 85-86) : par l'ouverture commerciale, les IDE, les transferts de technologie, etc., le nombre de compétitifs a pu augmenter, enrichissant ces pays, et entraînant dans leur sillage les protégés. L'avenir n'est pourtant pas assuré : ces compétitifs se tournent de plus en plus vers des produits « compétitifs » en provenance d'autres pays ou de leur propre production, au détriment de la production des protégés. Les inégalités se creusent donc, en particulier entre régions urbaines et rurales. Cette situation socialement inquiétante exigerait que les politiques cherchent à augmenter le nombre de compétitifs et leur préférence pour la production locale.

Le chapitre consacré aux pays riches met l'accent sur les « fragmentations internes » (p. 93) propres à ces derniers. Repoussant l'idée d'un retour au protectionnisme – difficilement praticable, inutile et même défavorable au fameux « milliard du bas » - Pierre Noël Giraud recense les options possibles pour renverser la vapeur (« si l'on y tient », rajoute-t-il) : si l'augmentation du nombre de compétitif est la voie « classique », il y ajoute également la possibilité de jouer sur la croissance endogène du secteur protégé ou de faire des transferts du secteur compétitif au secteur protégé. Quant à l'Afrique, traitée dans le chapitre 7 (p. 109-121), c'est surtout de la Chine et des autres « émergeants », qui, tôt ou tard, viendront l'industrialiser, que doit venir son salut. On peine cependant à être convaincu par le fait que les pays africains n'aient qu'à « attendre leur tour » : Pierre-Noël Giraud se borne à souligner l'importance de la société civile, de la mise en place d'Etats forts et vertueux, ou encore d'un capital social problématique2, sans véritablement esquisser de solutions, lesquelles, certes, dépassent sans doute la macro-économie qu'il met en oeuvre.


3. Les enjeux contemporains : finance et développement durable


Si les inégalités se taillent la part du lion dans ce bilan critique de la mondialisation, Pierre-Noël Giraud n'en évoque pas moins, bien que plus rapidement, des enjeux plus contemporains, particulièrement dans le contexte actuel : la stabilité financière internationale et le développement durable. Ces chapitres sont un peu à part, dans le sens où ils ne participent pas à la thèse centrale de la fragmentation consécutive à la mondialisation. Mais ils permettent de développer une vue plus exhaustive des débats et questions traditionnellement liés à la globalisation.

Concernant la finance, son propos est relativement simple : elle est indispensable, et les crises qui en découlent sont inévitables. Contre les « Saint-simoniens attardés » (p. 123) qui n'y voit qu'un système parasitaire, l'auteur rappelle ses fonctions classiques de collecte et d'allocation de l'épargne et de répartition des risques. Reprenant son analyse du « commerce des promesses »3, assez proche de l'économie des conventions, il souligne cependant l'existence d'un « mistigri », soit les projets non-rentables qui seront tout de même financé faute de possibilité de faire des estimations toujours parfaites – et ce quel que soit le système. Chercher à réduire à tout prix ce mistigri reviendrait, pour les autorités monétaires, à brider la croissance (un certain nombre de projet rentable ne pourrait plus trouver financement) : des moments de « purge du mistigri » sont donc inévitables et « nécessaires » (p. 128). Dans le système actuel, cela se fait par les krach, susceptibles toujours de se transmettre au reste de l'économie. Que faire alors ? Pas grand chose malheureusement : l'existence du mistigri, et donc de sa purge, repose sur « l'incomplétude et l'asymétrie irréductibles de l'information », et, de ce fait, « la réglementation est condamnée à une course poursuite derrière l'imagination financière » (p. 140). Reste que Pierre-Noël Giraud signale à plusieurs reprises que la façon dont la purge du mistigri par la crise est une caractéristique du système actuel, mais il n'explique jamais quelles seraient les autres possibilités : c'est dommage car il y aurait peut-être matière à réfléchir.

Concernant le développement durable, Pierre-Noël Giraud rappelle tout d'abord qu'« un grand nombre de questions environnementales relèvent de l'économie sédentaire » (p. 144). Rien ne permet de dire que les firmes globales polluent plus (ou dégradent plus l'environnement d'une manière plus générale) que les firmes locales : en particulier, les entreprises « nomades » sont plus soucieuses de leur image et plus surveillées par les ONG internationales « qu'une firme d'Etat chinois sévissant dans l'industrie lourde des provinces du Nord » (p. 146). En la matière, la mondialisation n'est donc pas coupable.


4. L'économie peut-elle nous dire quoice qu’il faut faire ?


Au-delà de ces différentes analyses et bilans, l'ouvrage est, comme on a pu le suggérer, traversé par une interrogation plus générale sur le rôle de l'Etat et du politique face aux transformations induites par la mondialisation. Derrière celle-ci se trouve une conception très intéressante du rôle de la science économique.

Le chapitre 3, intitulé « Etats et marchés » est ainsi sans doute le plus intéressant de l'ouvrage, car, comme son titre ne le laisse pas forcément deviner, il traite du rôle de la science économique dans les décisions et constructions politiques. Giraud ne tranche en effet pas pour le plus ou le moins d'Etat, mais souligne que « le passage aux recommandations politiques exige toujours l'analyse concrète d'une situation concrète, c'est-à-dire un diagnostic, une évaluation nécessairement en partie qualitative et donc subjective des imperfections respectives des marchés et des Etats » (p. 54). L'économie ne donne pas de solutions toutes faites aux hommes politiques ou aux militants. Cela découle directement de sa nature scientifique : ne pouvant produire des lois a-historiques, intemporelles et universellement valable, « elle doit établir des lois qui prétendent à la validité dans une certaine période historique, pendant laquelle les interventions des Etats sont globalement stables et le capital social d'un certain niveau » (p. 55), et qui, en outre, doivent tenir compte des déséquilibres, transformations et autres dynamiques des situations où elles s'appliquent. Le sociologue pensera ici au « nomologisme deictique » de Jean-Claude Passeron4, c'est-à-dire la possibilité de formuler des lois valables seulement indexés à un contexte historique précis.

Partant de là, Pierre-Noël Giraud affirme que l'économie ne peut se permettre de faire des propositions normatives par elle-même. Cela n'est possible que par rapport à un ensemble de normes qui doivent formulées en dehors du cadre strictement scientifique : l'économiste ne peut pas définir, à l'intérieur de son système, quel est l'intérêt général. Il peut seulement mettre ses outils au service d'une conception particulière, pour mesurer les gains et les pertes des individus dans une situation donnée et indiquer les conséquences possibles de telle ou telle décision. Voilà une position que l'on aimerait voir lu (et comprise !) par beaucoup « d'experts » et bon nombre de « critiques » de la science économique...

1On donne ici une traduction littéraire du modèle développé dans l'ouvrage, lequel s'exprime à l'aide de quelques équations et notations mathématiques très simple. Certains lecteurs pourront être rebuté par cette présentation : soulignons toutefois que, d'une part, l'auteur donne toute les clefs utiles à la compréhension de son schéma théorique, d'autre part que cela eut constituer, pour le novice, une très bonne introduction au raisonnement économique modélisé, dont on trouve ici une illustration de la pertinence.

2Sur cette notion et ses (nombreux) problèmes, voir notamment Sophie Ponthieux, Le capital social, Repères La découverte, 2006

3Voir Le commerce des promesses, op. cit.

4Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, Albin Michel, 2006


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Vers la fin des jeux vidéo ? Pas sûr

Sur son (excellent) blog Game in Society, consacré comme son nom l'indique, aux jeux vidéo, Oliver Mauco s'inquiète de ce qu'un mouvement d'institutionnalisation des jeux vidéo, c'est-à-dire de leur reconnaissance comme modes d'expression légitime et « artistique », pourrait les vider de leur créativité et de leur inventivité. Si ce mouvement d'institutionnalisation me semble plus ou moins inévitable, je doute aussi que l'exemple de la bande-dessinée peut nous rendre un peu plus optimiste.


Commentant un article du Time consacré à GTA – jeu dont j'avais déjà longuement parlé, souvenez-vous – Olivier Mauco souligne, avec le journaliste du prestigieux journal, combien les jeux vidéo peuvent aujourd'hui proposer de véritables oeuvres critiques :

« En jouant à GTA, je me suis dit que nous avions affaire à une oeuvre de fiction comme nous n'avions eu depuis longtemps. Loin des best-sellers normalisés de l'édition, du marché du porno chic embourgeoisé (contrôle social et institutionnalisation de la déviance + immixtion sur pratique privée), des blockbuster gentillets et individualistes au possible (ouh mon Dieu, ma vie est pas cool, mais quand même l'amour c'est trop bien - idéologie du pauvre quand toute ascension sociale et impossible?) ou la prolifération de musiques acidulées (l'emo-core, le hip hop, versions édulcorées pour non-déviants), GTA est le récit d'une désillusion en opposant un immigrant plein de rêves, qui quitte son pays par pression sociale (famille, passé, etc.) pour ce qu'il croit être un el dorado. »

Je rejoins tout à fait cet avis : les jeux vidéo regorgent aujourd'hui d'une inventivité qui manque cruellement à d'autres médias. Mais la meilleure preuve n'en est pas, pour moi, GTA, mais un jeu un peu moins médiatique mais d'une grande originalité : No More Heroes, de Suda 51, sur Wii. Vous noterez que je précise le nom du créateur, comme on précise le nom d'un réalisateur ou d'un écrivain... Pourquoi ce jeu-là ? Parce que c'est le premier jeu ouvertement déconstructiviste auquel j'ai pu jouer : il ne cesse de jouer sur l'esthétique des jeux vidéo et de la culture qui s'y rattache – ainsi, le héros est-il un otaku passionné de catch, ce qui ne doit rien au hasard – et sur les attentes possibles du joueur – ainsi, après une révélation finale, le héros demande « mais pourquoi revéler cela seulement à la fin du jeu ? », et son adversaire de répondre « je pensais que les joueurs s'attendrait à un twist final ».

Le développement de ce genre de jeu n'est pas anodin : il témoigne, que, d'une façon ou d'une autre, le rapport des créateurs de jeux à leurs oeuvres se réfèrent de plus en plus à un modèle artiste ou, pour le dire mieux, qu'ils peuvent de plus en plus s'appuyer sur une justification « inspiré » dans la typologie de Boltanski et Thévenot [1]. Même les citations de Dan Houser, créateur de GTA, relevées par Olivier Mauco, vont dans ce sens. Il nous dit d'abord :

« Vous avez un jeu vidéo qui raconte l'histoire d'un immigrant qui se découvre lui-même et se perd en Amérique - c'est le jeu - alors que les films traitent d'un super héros en armure de fer (Iron Man), et un autre sur une voiture, tiré d'un Comics (Speed Racer) »


Or, dans la cité inspiré, ce qui est valorisé, c'est l'imagination, l'originalité, l'innovation personnelle. C'est sur ces principes de justification que peuvent s'appuyer les créateurs et adeptes de jeux vidéo pour légitimer leurs activités face à d'autres d'apparence plus recevable comme le cinéma ou la littérature. Et c'est ainsi qu'ils peuvent espérer subvertir l'ordre culturel dominant en se référant à ce qu'il a lui-même créer. La deuxième citation est tout aussi intéressante :

« Dès qu'on qualifie les jeux vidéo d'art, entre danse et peinture, alors la liberté est morte. C'est argument n'est que pour l'ego des gens. Et mon ego n'a pas besoin de me dire je suis un artiste. Je me déteste suffisamment pour ça. »


C'est cette fois la liberté qui est mise en avant, tout aussi constitutive de l'image, du rôle de l'artiste, avec le refus de se laisser enfermer dans une étiquette. Ce que critique Dan Houser ici, ce n'est pas l'art ou l'artiste dans son absolu, mais dans sa version institutionnalisée, « récupérée », adoubée par quelque institution bourgeoise désireuse de mettre la critique qu'il porte à sa botte. La dernière remarque « je me déteste suffisamment pour ça » s'appuie merveilleusement bien sur l'image de l'artiste maudit.

Comment expliquer l'introduction de cette image de l'artiste dans un champ qui a longtemps été gouverné par des considérations purement commerciale, celles des cités marchandes et industrielles ? Pour essayer d'introduire une hypothèse – que je ne pourrais malheureusement pas vérifié, faute de données – il est possible de se reporter à un article de Luc Boltanski, article qui date d'avant la sociologie pragmatique, mais qui n'en est pas moins d'un très grand intérêt : « La constitution du champ de la bande-dessinée » [2]. Celui-ci s'intéresse à effet au mouvement de légitimation d'un autre genre artistique longtemps méprisé. La création de prix, de festival, d'écoles, de formations, de courants, la reconnaissance progressive des auteurs (dont les noms commencent à être connu alors qu'ils n'étaient pas mentionnés auparavant) et de leurs droits sur leurs oeuvres sont autant de signes qui témoignent que la bande-dessinée s'autonomise par rapport aux exigences commerciales et industrielles qui la dominaient à ses débuts (on ajouterait aussi l'utilisation de l'expression « roman graphique » : regardez les bande-annoncés de Watchmen si vous n'êtes pas convaincu). C'est également ce qui arrive au jeu vidéo, plutôt par voie de presse.

Mais, surtout, Luc Boltanski souligne que ce mouvement se rapporte à une transformation des dispositions des auteurs, et d'une façon plus générale des acteurs, de ce champ en émergence. En effet, une nouvelle génération d'auteurs - les « modernes » - arrivent dans ce petit monde, porteurs d'habitus différents : Gotlib, Lob, Bretecher, Fred, etc. Issus souvent des classes populaires, la démocratisation scolaire a permis à ses derniers d'acquérir des dispositions proprement « artistes », importés, en quelques sortes, d'autres champs qui se retrouvent dans l'expérience scolaire. Ce sont ces dispositions qu'ils mettent en oeuvre dans le champ de la bande-dessiné, contre ceux des « anciens », arrivés à la bande-dessiné sans ses ambitions, avec un habitus tout différent (il faut voir, dans l'article original, p. 49, la comparaison entre les photos des deux générations et la façon dont Boltanski relie l'hexis corporel à la position dans le champ, signe de la cohérence et de la transférabilité de l'habitus. Malheureusement, Persée ne reproduit pas les photographies). De ce fait, la dynamique de la bande-dessinée, la transformation de sa production sous une forme qui permet sa reconnaissance et son étiquetage comme art [3], sont lié au progrès de la scolarisation en France.

Il est probable qu'un même mouvement se soit produit dans les jeux vidéo, suivant des ressorts différents : le succès commercial aidant, ce petit univers a pu attirer des individus aux propriétés sociales différentes, et en particulier des ingénieurs et des créatifs étant passé par des écoles prestigieuses et rejoignant ce monde par choix, parce qu'ayant été eux-mêmes joueurs. La scolarisation ne joue certainement pas ici : développer des jeux vidéo nécessite de toute façon un certain niveau d'étude. Mais deux autres mouvements sont probablement en jeu. D'une part, la rationalisation de la production des jeux : afin d'être plus compétitif sur le marché, les développeurs ont été incité à recruter avec de plus en plus d'exigence, y compris en puisant chez les artistes. Ainsi les collaborations avec le monde de la bande-dessinée (et notamment des mangas au Japon) ne sont pas rares. D'autre part, les transformations du rapport à la culture, et notamment la diffusion d'une culture « jeune » dans l'ensemble des milieux sociaux au détriment de la culture « cultivée » [4], a introduit les jeux vidéos dans des milieux où les dispositions et les aspirations à l'Art étaient présentes.

Je manque de sources pour confirmer ces quelques hypothèses. Seul indice : la page wikipedia de Dan Houser indique qu'il fut élève de la St Paul's School, qui n'a pas l'air d'être une demi-queue de cerise. Il y a fort à parier que le jeu vidéo attire, dans les années à venir, des individus prompt à investir dans celui-ci des dispositions « cultivées », pour parler comme Bourdieu [5], peut-être faute de pouvoir les mettre en oeuvre dans d'autres médias. Dans ce cas-là, l'institutionnalisation du jeu vidéo sous forme d'Art est sans doute inévitable. Une fois ces dispositions en place dans le monde du jeu vidéo, un dialogue sera possible avec les autres acteurs du champ artistique, en particulier avec ses acteurs politiques, débouchant sur écoles, subventions, etc. C'est la reconnaissance de ces institutions légitimes qui transformera le jeu vidéo en art, au moins dans sa conception.

Est-ce que cela se traduira par une perte de qualité ? Ou même simplement par une perte de liberté, comme le craint Olivier Mauco ? Je pense qu'il faut pousser la comparaison avec la bande-dessinée un peu plus loin. Surtout que sa situation avant institutionnalisation ressemble beaucoup à celle du jeu vidéo. La bande-dessinée vit, depuis quelques années, une période de pleine reconnaissance, à la fois médiatique et artistique. Son principal festival, celui d'Angoulême, fait, chaque année, l'objet d'une couverture un peu plus forte. Des revues ou des magazines, comme Beaux-Arts Magazine, qui ont longtemps soit ignorés, soit complètement méprisés, la bande-dessinée, y consacrent une et articles. Pour autant, la qualité et la liberté a-t-elle diminué ? On me répondra qu'il y a bon nombre de publications dont on pourrait bien se passer, une certaine forme de commercialisation, où l'on fait des bande-dessinées avec tout et n'importe quoi. C'est vrai. Mais il ne faut pas non plus oublier qu'avant tout ce mouvement d'institutionnalisation, il n'y avait que très peu de bande-dessinées de bonnes qualités, et que l'on ne compte plus celles qui sont heureusement tomber dans l'oubli. Et il faut aussi tenir compte de toutes les oeuvres qui auraient été impossible sans cette institutionnalisation : The Sandman de Neil Gaiman aurait-il été possible sans ce mouvement de fond ? C'est peu probable.

De la même façon, des jeux vidéo comme GTA ou No More Heroes auraient été impossibles sans les transformations à l'oeuvre, sans cette institutionnalisation en cours. Reconnaissons qu'il ne s'agit là que de quelques exceptions : l'immense majorité des jeux qui sortent aujourd'hui soit se concentrent sur le divertissement pur – c'est quand vous voulez à Super Smash Bros – soit sont d'une médiocrité peu commune. Si on tient compte du conformisme extrême qui guide la production de jeux vidéo, où le rallongement des séries (combien de Sonic ?) ou la copie pure et simple (combien de doom-like à la grande époque ? combien de Resident Evil-like ?), le mouvement d'institutionnalisation est sans doute salutaire pour permettre de faire émerger des oeuvres un peu plus ambitieuses et originales. Comme le dit Eric Macé, les médiacultures sont « un champ de conflits entre hégémonies et contre-hégémonies » [6, p. 48]. Si ces conflits peuvent s'exprimer malgré l'emprise de grandes entreprises soucieuses de rentabilité économique, comme c'est le cas avec GTA, il est peu probable qu'ils se calment avec une simple reconnaissance artistique. Cette dernière sera même un appui critique pour développer une autre façon de faire des jeux vidéo. Ceux-ci ont encore de beaux jours devant eux.

Bibliographie :
[1] Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, 1991
[2] Luc Boltanski, « La constitution du champ de la bande-dessinée », Actes de la recherche en sciences sociales, n°1, 1975
[3] Howard S. Becker, Les mondes de l'art, 1982
[4] Dominique Pasquier, Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, 2004
[5] Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, 1979
[6] Eric Macé, « Mouvements et contre-mouvements culturels dans la sphère publique et les médiacultures », in Eric Maigret, Eric Macé (dir.), Penser les médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, 2004

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La sociologie doit-elle être professionnalisante ?

Une excellente question posée par Sylvia Faure dans son intervention au colloque de l'EHESS "Quel avenir pour les sciences sociales ?" et reprise sur le blog Agora/Sciences Sociales. Soumises à l'injonction de plus en plus forte de fournir à leurs étudiants des débouchés "professionnels", les universités adoptent une attitude ambivalente, entre critique et acceptation de cet objectif. Il est sans doute temps de poser la question.


La "professionnalisation" des études universitaires est, comme beaucoup de termes à la monde, un concept un peu creux, reposant sur un sens commun peu interrogé. Pourquoi pense-t-on que les études de sociologie sont peu "professionnalisantes" ? Parce que la plupart des gens qui se posent la question ne sont pas des sociologues. Ils se bornent le plus souvent à regarder les taux de chômage à la sortie, ou le temps d'accès à un CDI, ou tout autre indicateur de ce même genre. Mais il faudrait prêter un peu plus d'attention à l'ensemble des faits et non seulement à une partie : qui sont les étudiants inscrits en sociologie ? D'où viennent-ils et que veulent-ils y faire ? Savoir d'où ils partent et ce qu'ils auraient pu obtenir sans les études de sociologie serait une bonne base de départ.

Savoir où ils veulent aller est aussi une bonne chose. Sylvia Faure écrit ainsi :

La plupart de ces étudiants ont entamé un cursus en sociologie en vue d’attendre une réorientation ou de passer un concours : celui d’une école d’éducateurs spécialisés, d’un IUFM ou encore un autre concours administratif, mais également d’entamer un Master professionnel dans une autre université, voire d’entrer directement sur le marché du travail.
Débouchés difficiles, appelés à le devenir de plus en plus, et sur lesquels il serait bon de s'interroger - comme pour toutes les universités qui accueillent des élèves déçus de ne pas avoir pu obtenir un BTS ou une autre formation sélective, et qui patientent en attendant autre chose.

On devrait aussi s'intéresser à ce qu'apprennent effectivement les étudiants de sociologie, et se demander si les difficultés qu'ils peuvent rencontrer sur le marché du travail sont réellement liées au contenu du diplôme ou à certaines formes de conventions ayant cours sur ce marché. Syvia Faure rappelle avec beaucoup de justesse que le sociologue reste un grand inconnu :

A contrario, la sociologie est particulièrement soumise à ces questions (en Licence et en Master, puis en doctorat), du fait que c’est une discipline largement méconnue (que fait le sociologue ?) et,me semble-t-il, qu’un important a priori s’exprime sur les capacités scolaires des étudiants : pas besoin d’être « bons » pour faire de la sociologie, pas de niveau scolaire exceptionnel pour y entrer et réussir ses examens ? Le sens commun ignorant ce en quoi consiste le fait de faire de la sociologie vient finalement en renfort de la destruction (par l’Etat et les responsables politiques) de cette petite bourgeoisie d’Etat dont parlait Christian Baudelot, composée largement de fonctionnaires de l’éducation, de la formation, de la santé, de la culture ou de la recherche, et des métiers associés auxquels se destinent largement les étudiants venant en sciences sociales et humaines.


Faute d'une connaissance réelle de ce qu'est la sociologie, et donc de ce que l'on peut apprendre en la pratiquant, on peut supposer que les employeurs aient quelques réticences. Cela ne met nullement en cause les apprentissages réalisés lors du cursus en sociologie : apprendre à mener une recherche, comme l'évoque Sylvia Faure, met en jeu des qualités d'organisation, d'abstraction, de réflexion qui seraient à même d'intéresser bien des entreprises. Mais qui peuvent aussi constituer un bon préliminaire à la poursuite d'autres études.

Autre convention : ce mythe que les établissements d'enseignement devraient fournir des salariés prêt à l'emploi aux entreprises. C'est oublier que celles-ci ont besoin dans tous les cas de former le nouveau venu, de lui transmettre les routines propres à l'entreprise et qui sont le coeur de celle-ci (on peut se reporter aux approches dites évolutionnistes en économie des entreprises). Il n'est pas possible d'avoir un travailleur immédiatement opérationnel. Et l'externalisation de la formation devrait avoir un coût...

Evidemment, ces conventions n'existent que parce que le marché du travail est ce qu'il est : le rapport de force est évidemment en faveur des employeurs en période de fort chômage. Dès lors, face à l'incertitude de ceux-ci quant à la qualité des personnes qui se présentent à eux, il n'est pas étonnant qu'ils aient recours à des "réducteurs d'incertitude" : se tourner vers ce qu'ils connaissent, exiger plus...

Alors, la sociologie doit-elle être professionnalisante ? Sans doute peut-on réfléchir à la mise en place de quelques masters professionnels de plus. Mais doit-on soumettre tout le cursus universitaire à cet impératif ? Certainement pas. Pour la simple est bonne raison que la sociologie est déjà professionnalisante : elle transmet déjà à ses étudiants des savoirs et savoir-faire indispensables à la réussite de leurs projets professionnels, quelque soit le cadre où ceux-ci s'inscrivent. Elle peut certes chercher à le faire plus, mais elle n'a certainement pas à changer sa philosophie.

Sur ce thème, on pourra également lire l'article d'Odile Piriou "Que deviennent les diplômés de sociologie ? Un état de la discipline et de son avenir" sur l'excellente revue en ligne Socio-logos.

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Des armes, des tueurs et des jeux vidéo

Via The Global Sociology Blog, une très intéressante note sur les réactions face à deux tueries récentes - celle en Allemagne, celle en Alabama - sur le Montclair Socioblog : "More Guns, More Killing". Un peu de traduction et quelques commentaires.


"Dans les deux cas, les tueries n'ont été possible que parce que le tueur avait accès à des armes particulièrement mortelles. Oui, l'Allemagne pratique un strict contrôle des armes, mais le père du tueur avait quatre-vingt armes à la maison, et elles étaient probablement toutes légales. C'est ce que certains appellent un "gun nut". D'autres préférent le terme de "gun enthusiast" (on aime l'entjousiasme, alors vous pouvez avoir votre propre arsenal à la maison du moment que vous êtes enthousiaste).
Voilà ma prédiction sur ce qui va se passer. Quelques pays européens, peut-être même l'Allemagne, vont rendre leurs lois sur les armes encore plus strictes. Aux Etats-Unis, les gens vont secoueur la tête, pleurer, prier, et se concentrer sur l'histoire personnelle du tueur et de ses victimes. Est-ce que l'Alabama ou un autre des Etats laxistes sur les armes vont changer leur loirs ? Non, bien sûr que non.
Ici, aux Etats-unis, on se concentrera sur des explications individuelles. "Les authorités sont à la recherche d'un motif" nous dit CNN. C'est malheureux ce qui est arrivé, mais qu'est-ce qu'on n'y peut ? Il est simplement impossible de prévoir quand quelqu'un va péter les plombs.
Les authorités européennes vont penser en terme de situations : comment pouvons-nous changer la situation pour que, aussi dérangé ou en colère que soit quelqu'un, il ne puisse plus commettre un massacre de cette importance ?"


La remarque de Jay Livingstone est très pertinente : il importe en la matière de moins penser en termes de problèmes individuels qu'en termes d'enjeux collectifs - pour le dire comme Charles Wright Mill dans L'imagination sociologique. La place que la société fait aux armes et l'accès des individus à celles-ci ne peuvent pas être oublier en la matière. Mais l'image de pragamatiques autorités européennes est plus un moyen de critiquer un certain état du débat public américain qu'une description fidèle des réactions politiques du vieux continent. En témoigne celle du parlement européen : le coupable fut vite trouvé, ce sont les jeux vidéo ! On se souvient de cette affaire, il y a quelques temps en France, où un jeune garçon fut accusé d'avoir poignardé sa soeur qui refusait de lui donner un jeu vidéo. Ces derniers avaient très vite été mis en cause, avant que l'on ne découvre que c'était la mère elle-même qui avait frappé sa fille, avant de convaincre son fils de raconter ce mensonge. Même jeu ici : les jeux vidéo, coupable idéal, explication magique de la violence, panique morale, etc.

Explication stupide surtout. Le fait de jouer à un jeu vidéo ou de regarder un film peut avoir bien des causes et prendre bien des significations. Pour les comprendre, il faut prendre en compte la situation de la personne au moment où elle joue, situation qui influence le message reçu. On peut jouer à un jeu vidéo violent, et interpréter cette violence de façon différente, la prendre plus ou moins au sérieux. Les jeux vidéos ne créent pas la violence, et il vaudrait mieux s'interroger, tant au niveau individuel que collectif, sur les conditions sociales qui favorisent une interprétation au premier degré de la violence fictive, dans les jeux comme ailleurs. Sinon, comment peut-on expliquer que toutes les personnes qui jouent à des jeux violents, lisent des livres violents, voient des films violents, ne soient pas tous des tueurs ? Les messages chariés par les produits culturels n'existent pas en dehors des interprétations locales qui en sont faites par les personnes, et il serait temps de s'en rendre compte. Il suffirait pour cela de réfléchir un peu comme des sociologues. Mais d'un côté comme de l'autre de l'Atlantique, ce n'est pas gagné.

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Penser en économiste, penser en sociologue

Flemmardant devant la télé, je zappais non-chalamment d'une chaîne à l'autre, pris dans cette quête moderne et désespérée d'un programme potable sur le petit écran – hors heures de diffusion de Futurama, les Simpsons, ou South Park, s'entend. Mon oeil et mon oreille s'arrêtèrent conjointement sur une émission à connotation plus ou moins peoplisante – 55 minutes inside ou 66 minutes, je ne sais plus. Il y était question des célébrités qui épousent de grandes causes, s'indignent de la famine dans le monde ou chantent pour le Tiermondistan. La question centrale que posait la voix-off, réfletant sans doute la parole du journaliste à l'origine de ce sujet, était celle de la sincérité de cet engagement. Maugréant quelques paroles d'irritation, je zappais sans trop attendre : la question était simplement mauvaise. Si on pense comme un économiste ou comme un sociologue, tout du moins.




1. Le regard du sens commun : sont-ils sincères ?


La question que pose le journaliste se formule assez simplement : « les peoples sont-ils sincèrement soucieux du bien-être de la planète/des pauvres ou le font-ils pour avoir une bonne image ? ». On peut supposer que cette interrogation est celle qui va lui amener l'audience la plus importante ou intéresser le plus ses téléspectateurs – ou, du moins, il est probable que c'est ce que pensent journalistes et producteurs de l'émission. Il est sans doute possible d'y répondre ou du moins d'essayer de le faire : à titre personnel, j'ai craqué au moment où un pseudo-expert essayer de nous expliquer ça à l'aide de la pyramide des besoins de Maslow, trop générale pour expliquer quoique ce soit. Là n'est pas mon propos.


Le point important est de souligner que cette question n'a strictement aucun intérêt pour un économiste ou un sociologue, et, d'une façon plus générale, pour un scientifique. Pour un scientifique : parce qu'elle s'exprime en terme moraux et vise à produire un jugement en terme de bien ou mal. Or, ce jugement ne peut découler que d'un système de valeur – ici, qui met en jeu l'authenticité, la sincérité, etc. - lequel ne peut se démontrer scientifiquement. On pourrait en discuter philosophiquement – « la sincérité est-elle une vertue ? » ferait peut-être un très bon sujet de bac... - mais les scientifiques n'ont pas à traiter cette question. Pour un économiste ou un sociologue : parce que ceux-ci disposent, au travers des outils théoriques qui sont les leurs, d'un regard particulier, d'une façon de pensée qui est leur est propre qui leur font apparaître les choses différemment et les amènent à (se) poser des questions différentes, et beaucoup plus intéressantes. C'est ce que je vais essayer d'illustrer dans cette note.


2. Le regard de l'économiste : est-ce efficace ?


Pour un économiste, la question de la sincérité de la célébrité qui donne de son temps et de son argent à une grande cause – disons, la réduction de la pauvreté dans le monde – n'a pas plus d'intérêt que de savoir si votre boucher est guidé par un véritable et authentique amour de la viande ou si votre brasseur éprouve un sentiment de fierté à s'inscrire dans une longue tradition de transformation du houblon – subtile référence à un passage célèbre d'Adam Smith que tout étudiant en économie a du lire au moins une fois dans sa vie :


« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme » [1]


La seule question qui compte pour un économiste est de savoir si cela est efficace ou à quelles conditions cela l'est : si les célébrités sont guidées par des considérations purement égoïstes, cela n'a pas grande importance du moment que ces considérations constituent des incitations propres à leur faire remplir une fonction efficace. Cette question est proprement économique parce qu'il y a derrière un problème d'allocation : la charité des plus riches au travers de quelques associations permet-elle de récupérer des ressources et de les répartir de façon à réduire la pauvreté ? N'obtiendrait-on pas une meilleure allocation avec un système étatique ou un système purement marchand ?


Parvenir à poser cette question, ou à la formuler plus ou moins spontanément devant un problème donné, est moins simple qu'il n'y paraît. Cela demande d'avoir en tête un certain nombre de concepts et de mécanismes théoriques qui forment, à proprement parler, le regard de l'économiste – et qui sont l'essentiel de ce que une bonne formation en économie devrait transmettre. Dans le cas qui nous intéresse, il est par exemple important de raisonner en terme d'incitations, de coûts d'opportunité, d'allocation des ressources, d'efficace et d'efficience. C'est la maîtrise, et plus encore l'incorporation, de telles notions qui permet de reformuler la question d'une façon plus intéressante, et, plus largement qui oriente de façon presque « naturelle », puisque intériorisé, le regard vers cette question – sans, toutefois, remplacer tout autre regard : personne n'est « que » économiste, et le questionnement économiste n'empêche pas de se poser d'autres questions. On peut ici, pour le plaisir, cité un passage de notre livre de chevet à nous blogueurs :


« [La culture économique] repose sur la compréhension de quelques mécanismes simples. L'idée d'interdépendance par exemple : vendeur et acquéreur d'un bien ou d'un service dépendent mutuellement l'un de l'autre. Ou encore la notion d'équilibre général : ce qui se passe dans une partie de la société se répercute dans le reste de l'économie, il n'y a pas d'événement "isolé". Autre mécanisme fondamental : celui d'équilibre comptable. Les achats des uns représentent les ventes des autres. De ce fait, ce qui est bon pour moi (par exemple, une augmentation de mon salaire) n'est pas forcément bon pour l'économie dans son ensemble. Autre principe de base : s'il existe un moyen de s'enrichir aisément, il va attirer des gens jusqu'au point où il cessera d'être si attrayant. Au fond, tout raisonnement économique se ramène à ces quelques règles, appliqués à différents sujets, et seule leur acquisition est véritablement nécessaire pour former les citoyens au raisonnement économique » [2, p. 102]


On peut aussi penser aux dix règles de l'économie de Gregory Mankiw, même si celles-ci sont parfois contestables (particulièrement la règle 9, dont la formulation laisse entendre que ce sont les gouvernements qui créent la monnaie...) ou d'un niveau de généralité exagéré (la règle 7 est assez proche du truisme) :


Comment les gens prennent leurs décisions : 1. Les gens doivent faire des choix ; 2. Le coût d'un bien est ce à quoi on est prêt à renoncer pour l'obtenir ; 3. Les gens rationnels raisonnement à la marge ; 4. Les gens réagissent aux incitations ;

Comment les gens interagissent les uns avec les autres : 5. L'échange peut être profitable à tous ; 6. Les marchés constituent en général une organisation efficace de l'économie ; 7. Les gouvernements peuvent parfois améliorer les résultats de l'activité des marchés ;

Comment l'économie fonctionne globalement : 8. Le niveau de vie d'un pays dépend de sa capacité à produire des biens et des services ; 9. Les prix augmentent quand le gouvernement imprime de la monnaie ; 10. Il existe un compromis à court terme entre inflation et chômage [3]


Le regard de l'économiste a une autre spécificité : pour pouvoir se poser la question de savoir si l'action des célébrités est une bonne solution pour réduire la pauvreté, il faut considérer que cette réduction de la pauvreté est un résultat souhaitable. Aussi consensuel soit-il, il dépend entièrement de certaines valeurs. Évidemment, on peut essayer de montrer que la réduction des inégalités ou de la pauvreté (deux formulations qui ne recouvrent pas, d'ailleurs, exactement les mêmes choses) est favorable au bien-être du plus grand nombre, y compris de ceux qui ne sont pas pauvres : réduction de la délinquance, simplification des relations, stabilité sociale, ontologique, etc. Mais il faudra toujours considérer que, par exemple, la paix ou le bien-être du plus grand nombre est souhaitable. Et cela ne peut se démontrer dans le cadre de l'économie, ni même dans un cadre scientifique. De même, l'économie ne peut trancher seule dans les solutions possibles. Si on estime, par exemple, que l'augmentation de la production est un objectif souhaitable, on peut très bien y arriver en réduisant une partie de l'humanité en esclavage : le refus de cette solution sort du champ strict de l'économie.


Ce point a tendance à être oublié parce que, contrairement à ce que l'on peut lire parfois, les économistes se rapportent toujours à des valeurs extrêmement consensuelles, qui sont rarement interrogées et discutées dans nos sociétés. Qui peut bien être contre la réduction de la pauvreté ? Mais il n'en reste pas moins que l'économie est en quelque sorte « encadrée » par des questions de valeurs, par des considérations que l'on dit « normatives », c'est-à-dire qui définissent (ou cherchent à définir) ce qui est souhaitable, ce qui doit être. Elle met ses outils et ses théories, qui permettent d'aborder et de comprendre ce qui est, et sont donc dites « positives » aux services de ces principes d'équité qui lui sont extérieur. C'est ce que dit très bien Pierre-Noël Giraud dans son dernier ouvrage, dont on reparlera très bientôt par ici :


« L'économie ne peut être normative, c'est-à-dire porter des jugements sur le caractère "favorable" ou pas de certaines évolutions ou sur le caractère "souhaitable" ou pas de certaines politiques, que si elle s'est donné au préalable un système de normes d'équité qui sont fondamentalement des normes d'équité et ne sont pas de nature économique. Il est en effet impossible de définir "l'intérêt général" de l'intérieur de l'analyse économique » [4, p. 57]

« L'économie se contente d'examiner les moyens les plus efficaces d'atteindre un objectif fixé à partir de normes d'équité » [4, p. 141]


Certains en tirent comme conclusion que l'économie est nécessairement politique, et qu'elle ne peut donc être idéologique – et suit la valse des critiques de « libéralisme » et autres... C'est une grave erreur : si l'économie peut, et doit pour être utile socialement, se mettre au service de valeurs, la réduire à celles-ci revient simplement à se priver de tous ses apports. Les concepts qu'elle propose et les mécanismes qu'elle met à jour peuvent servir des valeurs absolument différentes : on pourra les utiliser aussi bien pour maximiser la production d'une entreprise aux dépends de ses salariés que pour concevoir des protections à l'intention de ces derniers. Et, dans tous les cas, parvenir à la réalisation d'une proposition normative demande de tenir compte des contraintes du monde « réel » que l'économie peut justement permettre de mieux comprendre. Ainsi, les économistes sont très présents dans la réflexion sur le réchauffement climatique et l'environnement, parce qu'ils disposent d'outils pour juger et discuter de l'efficacité des différentes solutions.


3. Le regard du sociologue : pourquoi eux ?


Le regard du sociologue est d'une nature bien différente de celui de l'économiste. Si le sociologue peut mettre son savoir au service de valeurs et d'un projet politique, la caractéristique de la sociologie est de pouvoir se penser (et donc de travailler comme) détachée, au moins momentanément de ces valeurs. Si la sociologie ne mériterait pas une heure de peine si elle n'était que spéculative, il n'en reste pas moins qu'elle peut être organisé autour de deux pôles : un pôle expérimental, qui se soucie seulement de la production de savoirs exacts sur la société, un pôle social, qui met théories et outils d'enquête au service de certaines valeurs [5]. Les deux pôles se nourrissent mutuellement, le pôle expérimental enrichissant la « boîte à outil » du sociologie social, le pôle social pouvant introduire de nouvelles problématiques, de nouveaux questionnements dans le champ d'investigation du sociologue expérimental.


C'est l'existence de ce pôle proprement expérimental, poursuivant un objectif général de connaissance, qui peut refuser les appels des valeurs, qui fait le propre de la sociologie : il inspire, de façon générale, l'ensemble des attitudes du sociologues. En effet, le regard sociologique va se caractériser par un refus du jugement moral, quelque soit sa nature, et une volonté de comprendre. N'oublions pas que Durkheim, alors qu'il écrivait la phrase qui donne son titre à mon blog, écrivait également :


« Quiconque entreprend d'étudier la morale du dehors et comme une réalité extérieure paraît à ces délicats dénué de sens moral, comme le vivisectionniste semble au vulgaire dénué de sensibilité commune » [6]


Si la sociologie dépend de valeurs, celles-ci ne peuvent que celles du champ scientifique, c'est-à-dire le seul souci de la recherche de la vérité [7]. Dans l'exemple des peoples et de leurs engagements éthiques, le sociologue n'est pas là pour dire si cela est bien ou mal, que ce soit en s'appuyant sur la sincérité ou sur l'efficacité de ces pratiques, mais va simplement chercher à expliquer pourquoi. Passer du jugement au questionnement est le premier pas vers la sociologie. Raymond Aron l'exprimait de façon légèrement différente dans un passage qui, il y a quelques années, marquant le début de mon engagement dans la sociologie :


« Nous vivons dans une société et il existe d'autres sociétés. Un certain ordre politique ou religieux nous est évident ou sacré, et il y a d'autres ordres. Il est possible de réagir à cette découverte par l'affirmation agressive ou anxieuse de la validité de notre ordre et la dévalorisation simultanée de l'ordre des autres. La sociologie commence avec la reconnaissance de cette diversité et avec la volonté de la comprendre, ce qui n'implique pas que toutes les modalités soient au même niveau de valeur, mais qu'elles soient toutes intelligibles, parce que exprimant la même nature humaine et sociale » [8]


Notons bien que la sociologie ne consiste pas à un renoncement définitif au jugement mais se pose comme un moment de levée de ce jugement, étant donnée que tout comportement humain est nécessairement intelligible, compréhensible, à qui veut bien faire l'effort de le comprendre. Comme je l'ai dit pour le regard de l'économiste, toute personne occupe une multiplicité de rôle, et peut donc mettre en oeuvre une multiplicité de regards. Voir le monde à un moment donné comme un sociologue ou un économiste n'interdit pas de le voir, à d'autres moment, d'une façon différente – en tant que citoyen, que consommateur, etc. - à un autre moment, même si cela se fera nécessairement de façon enrichi par le détour sociologique ou économique.


Ainsi, sur une autre débat, celui des émeutes de novembre 2005, Didier Lapeyronnie souligne les limites du regard « moral » du sens commun, qui en vient à nier purement et simplement toute possibilité d'expliquer le phénomène émeutier, et, partant, se prive de la capacité d'en comprendre le sens et la portée et donc d'y apporter une réponse un tant soit peu satisfaisante.


« On comprend alors comment toute explication sociale de son comportement [au pauvre] revient à le conforter dans son "immoralisme" en lui fournissant des "excuses" et des "justifications". Expliquer les conduites socialement serait supposer pouvoir les améliorer en changeant la société. Or "le mal est dans la nature" et la "corruption de l'âme" ne découle pas de la "corruption de la société", bien au contraire, c'est le défaut de culture et la promotion de l'être brut qui corrompent la société » [9, 521-522]


Ceci nous amène naturellement au deuxième volet du regard sociologique : expliquer les conduites socialement, ce qui revient, plus largement, à réinscrire le fil d'une vie humaine dans un cadre plus large qui est celui de la société. Ainsi que le dit Charles Wright Mill, « l'imagination sociologique permet de saisir histoire et biographie, et les rapports qu'elles entretiennent à l'intérieur de la société » [10]. Là encore, il y a besoin de théories, de concepts, d'une tournure d'esprit particulière qui dépend des schèmes de compréhension léguées par la tradition sociologique et qui tournent le regard vers certaines questions. Dans le cas de nos célébrités, la question qui se pose est alors de savoir pourquoi ce sont elles – les célébrités, et plus précisément encore quelles célébrités (pourquoi celles du cinéma, de la chanson et du sport) – qui adoptent telles activités, ainsi que quelles sont les conséquences de ces activités « charitables », qu'est-ce qu'elles construisent et quelles sont leurs conséquences, s'il y en a, sur l'ensemble de l'organisation sociale. L'ensemble des questions que pose le sociologue est très bien résumé par Peter L. Berger :


« Les questions du sociologue sont presque toujours les mêmes : "que font ces gens les uns avec les autres ?", "quelles relations entretiennent-ils ?", "comment ces relations s’organisent-elles en institution ?", "quelles sont les idées collectives qui font bouger les gens et les institutions ?". En cherchant réponse à ces questions dans des cas particuliers, le sociologue sera amené, bien sûr, à traiter de questions économiques ou politiques, mais il le fera de manière assez différente de celle de l’économiste ou du politologue. C’est la même scène humaine qu’il contemple et que ces autres scientifiques considèrent. Mais le sociologue a un angle de vision différent » [11]


La question des célébrités s'engageant pour de grandes causes soulèvent du point de vue sociologique beaucoup de questions passionnantes. A commencer par les transformations des modes de légitimité et de légitimation dans nos sociétés. Pendant longtemps, la charité aux pauvres, l'aide aux nécessiteux, étaient le fait, essentiellement, des nobles ou de la grande bourgeoisie. Sans que cette dernière ait cessé ce genre d'activité, même si elle y participe de façon un peu plus discrète, le relais a été en partie passé à d'autres « grands » : ceux de l'audiovisuel et du sport. C'est ce statut qui leur donne ce pouvoir, un statut qui s'appuie sur une légitimité de type charismatique au sens weberien, avec toutes les inégalités qui peuvent se rattacher à la production et à la révélation de ce charisme (voir, par exemple, un intéressant article de Thomas Morinère sur les aspirants chanteurs de variété [12]). On peut, partant de là, s'interroger sur les causes et les conséquences d'un tel changement, sur ce que cela révèle de notre société en le considérant, comme le dit Michael Schawlbe [13, p. 42-46], comme un « indice » (« indexes » en V.O.).


« Imagine, for example, an unpaved road in an area where many people live. The road is an index. It points to the poverty and powerlessness of the people who live nearby. That is an interpretation, of course ; we would want to check to see if it was true » [13, p. 42]


La dernière phrase est importante : une fois que le regard sociologique nous a permis de poser une question et d'y proposer un essai un de réponse, l'interprétation d'un fait par exemple, il est nécessaire d'aller plus loin et d'en vérifier la pertinence empirique. Il faut prouver ce que l'on avance, et c'est cette volonté qui fait de la sociologie une science. C'est ce que font les sociologues au travers de leurs enquêtes et suivant un éventail assez large de méthode – du traitement statistique à l'immersion plus ou moins longues dans un groupe ou un milieu donné. Et c'est ce que nous pouvons tous faire en nous référant à leurs travaux lorsque cela est nécessaire. Cela est tout autant vrai pour l'économie.


4. « Penser comme... » : un objectif pédagogique


Pour conclure, je voudrais préciser que cette note m'a été largement inspiré par ma profession. Dans mes activités d'enseignant, mon objectif principal est d'amener mes élèves à « penser comme » un économiste ou un sociologue. Je dis bien « objectif principal » : je m'inquiète aussi de les informer autant que faire se peut sur toutes sortes de questions contemporaines et d'actualité, en leur donnant l'éclairage de ces deux disciplines. Mais l'essentiel est pour moi qu'ils en ressortent avec un ensemble d'habitudes de pensée et de façons de réfléchir qui caractérisent les regards respectifs des économistes et des sociologues – ainsi, bien sûr, que les traits communs à ces deux regards, à savoir la démarche scientifique d'objectivation du monde social. Je suis ainsi certaines recommandation de Charles Wright Mill [10] :


« De quoi ont-ils besoin ? Pas seulement d'être informés : en ce siècle positif, l'information accapare souvent leur attention et les rend incapables de l'assimiler. Pas seulement des armes de la raison non plus, bien qu'à trop lutter pour les acquérir, ils épuisent leur pauvre énergie morale.

Ce dont ils ont besoin, ce dont ils éprouvent le besoin, c'est une qualité de l'esprit qui leur permette de tirer parti de l'information et d'exploiter la raison, afin qu'ils puissent, en toute lucidité, dresser le bilan de ce qui se passe dans le monde, et aussi de ce qui peut se passer au fond d'eux-mêmes. C'est cette qualité que journalistes et universitaires, artistes et collectivités, hommes de sciences et annotateurs attendent de ce que l'on peut appeler l'imagination sociologique » (souligné par moi)


Il ne suffit pas de donner aux individus de l'information – il suffit d'en voir les quantités impressionnantes qui circulent à propos de la crise financière pour se rendre compte qu'elle ne suffit pas – ni même de leur donner quelques qualités de réflexion – savoir argumenter, discuter, etc. : toutes choses essentielles auxquelles s'emploie l'école dans son ensemble – pour leur permettre de comprendre ce monde qui les entoure. Il est vrai qu'ils ont très peu de chances d'y parvenir sans information ni sans raison, mais ils ont besoin de quelques choses de plus : cette « qualité » de l'esprit, cette façon de penser, de réfléchir, de se poser des questions et de poser les bonnes questions. C'est ce que les sciences sociales se proposent de faire, chacune à sa façon. Et c'est pour cela qu'elles méritent d'être enseignée à tous.


Bibliographie :

[1] Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776

[2] Alexandre Delaigue, Stéphane Ménia, Sexe, drogue... et économie, Pearson, 2008

[3] Gregory N. Mankiw, Principes de l'économie, 1998

[4] Pierre-Noël Giraud, La mondialisation. Émergences et fragmentations, Ed. Sciences Humaines, 2008

[5] Bernard Lahire, « Utilité : entre sociologie expérimentale et sociologie sociale », in Bernard Lahire (dir.), A quoi sert la sociologie ?, La découverte/poche, 2004

[6] Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895

[7] Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Coll. Le sens commun, Ed. de Minuit, 1992

[8] Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1976

[9] Didier Lapeyronnie, « Le social ignoré ou le point aveugle de la République », in S. Beaud, J. Confavreux, J. Lindgaard (dir.), La France invisible, La découverte/Poche, 2008 (2006).

[10] Charles Wright Mills, L'imagination sociologique, 1959

[11] Peter L. Berger, Invitation à la sociologie, Coll. Grands Repères, La découverte, 2006 [1967]

[12] Thomas Morinère, « Les petites voies de la chanson de variétés. La révélation du charisme du chant et la démocratisation de la vocation d'interprète », Actes de la recherche en sciences sociales, n°168, juin 2007

[13] Michael Schwalbe, The Sociologically Examined Life. Pieces of the Conversation, Fouth Edition, McGraw-Hill Higher Education, 2008



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Sociologie de la rémunération des traders

Ainsi, la France veut encadrer la rémunération des traders. Voilà une proposition qui ne manquera pas de séduire sur l'aile gauche de la sacro-sainte opinion publique, ainsi que dans une aile droite finalement plus conservatrice que véritablement libérale. Protagoniste mythique et mythifié des marchés financiers, le trader reste pour beaucoup un être mystérieux, dont les agissements sont à peu près aussi incompréhensibles que les sommes qu'il reçoit pour cela. Parasite pour les uns, modèle pour les autres, le trader s'aborde trop souvent en terme moraux, sur le thème du pour/contre. La sociologie peut nous permettre une autre compréhension, tant du personnage que de sa rémunération.




1. Le mythe du trader : un mode de légitimation


La façon dont on se représente, dont les médias autant que les acteurs économiques eux-mêmes présentent et représentent, les traders fait partie du rapport salarial qui explique leurs rémunérations, ou plutôt la possibilité de leur rémunération. En effet, comme le disait Pierre Bourdieu des relations de parenté [1], il faut aborder celui dans sa double vérité de rapports symboliques de légitimation et de rapports de force économiques. N'aborder qu'un seul des aspects peut se justifier pour des raisons méthodologiques dans la recherche, mais il faut nécessairement en venir à lier les deux. Le mythe du trader est en effet ce qui rend légitime et donc possible sa rémunération, la rend acceptable auprès de différents acteurs, en particulier politiques, capables d'influer sur elle. C'est cet aspect qui est remis en cause par la crise actuelle, tandis que le rapport de force économique ne devrait pas connaître de perturbations notables.


Qu'est-ce que le mythe, ou la représentation sociale, du trader ? On en trouve la trace dans de nombreuses oeuvres de fiction qui proposent une mise en scène, souvent idéalisé, des acteurs des marchés financiers qui finissent, peu ou prou, à tous être identifié comme traders, sans s'embarrasser de distinctions particulière. En France, on peut citer Largo Wich comme exemple de cette apologie confuse de tout ce qui touche à la richesse et à la finance. Des ouvrages comme American Psycho de Brett Easton Ellis ou des événements médiatiques, comme l'affaire Jérôme Kerviel, contribuent également à la construction de ces représentations, à une certaine forme de typification [2] du trader. Si je choisis volontairement deux exemples a priori « négatifs » - le psychopathe Ellisien et le flambeur de la Société Générale – c'est pour souligner que la présentation du trader n'a pas spécialement à être laudative pour être efficace : elle peut même être critique. Il suffit qu'elle souligne, d'une façon ou d'une autre, l'extrême puissance et les grandes compétences de ces travailleurs de la finance, qui peuvent inquiéter autant qu'impressionner.


C'est que derrière se construit une représentation du golden boy sur-humain dans le sens où il manipule et influence le monde à une très large échelle – mythe d'autant plus réel que, comme le montre Olivier Godechot, il constitue un modèle idéal pour certains aspirants [3]. Ainsi, dans l'affaire Kerviel, les médias ont été friand de cette image d'une homme seul qui met en péril une banque et de nombreux emplois : une façon de souligner en négatif l'incroyable pouvoir des traders, pouvoir de vie et de mort sur des emplois (qui semblent parfois constituer une richesse égale à la vie humaine), et par là la nécessité pour eux d'un important niveau de compétence. L'insistance sur la question du diplôme de Jérôme Kerviel, diplôme d'université et non de grande école de commerce ou d'ingénieur, tient à la fois de la stratégie de défense d'un groupe – qui désigne le coupable comme un mouton noir – et de la fascination pour l'ésotérisme de la finance, forcément inaccessible au commun des mortels.


Ce mythe du trader est constitué de deux éléments centraux qui légitiment l'envolée de leurs rémunérations. Premièrement, le trader exerce une activité importante – même si on ne sait pas toujours ce qu'il fait – et dont les risques sont élevés autant pour lui (même si les traders manipulent surtout l'argent des autres, le risque de « se planter » et de voir sa carrière ruinée est mis en avant) que pour l'ensemble de la société, la crise financière nourrissant encore ce sentiment. Deuxièmement, pour exercer ces activités dangereuses, le trader a besoin de qualités « sur-humaines ». Celles-ci peuvent alors s'incarner dans un haut niveau de diplôme légitimant sa position ou dans un instinct, une intuition, ou encore un « esprit animal » qui mettent ceux qui les possèdent hors du commun du mortel. L'un comme l'autre en viennent à constituer le trader en être exceptionnel méritant donc une rémunération exceptionnelle. Le risque et le diplôme légitiment salaires et surtout bonus dans des justifications relativement classique – efficacité, qualifications - ; l'exceptionnalité de la personne, souvent peu explicable en terme rationnels, place la justification dans un principe plus « inspiré » [4], proche des justifications artistiques – le don, le talent. C'est la combinaison de ces deux principes de justification qui permettent aux traders de prétendre et de faire accepter par le reste de la société leurs rémunérations d'ampleur peu communes.


Evidemment, en période de crise économique, certains de ces éléments se retournent contre ceux qui les emploient. L'ésotérisme de la pratique financière [3] a été une force pour le groupe des traders : elle a assuré de laisser la question du jugement de l'efficacité et de l'inefficacité, du bon et du mauvais trader, aux mains des seuls « initiés », ce qui est toujours un facteur de pouvoir pour le groupe concerné. Mais en laissant dans le flou la différenciation des activités de l'industrie financière, il amène également à une contestation générale de celle-ci : toute la « spéculation » devient condamnable, sans discernement au sein du vaste ensemble de celle-ci, ni interrogation sur l'utilité de certaines de ses formes. Le désencastrement symbolique de cette activité économique, placé en apparence hors de portée de la compréhension et des relations humaines communes, n'est plus justifiable lorsque se développent et se diffusent des principes de justifications basées sur l'idée de « citoyenneté ».


2. Le pouvoir du trader : le rapport de force économique


Si la crise vient modifier le mode de légitimation des gains économiques des traders, elle ne remet pas pour autant en cause le rapport de force économique qui les sous-tend. Ce dernier est parfois interprété en termes d'incitations optimales : les rémunérations importantes des traders seraient un moyen de les encourager à travailler au mieux, le plus efficacement possible et surtout dans l'intérêt de leurs employeurs – dans un contexte où il leur est possible de « jouer » pour eux autant que pour la banque ou l'institution qui les emploie. Cette explication, issue de l'économie institutionnelle, épouse sans trop de mal le mode de justification précédemment évoqué. Elle est pourtant limitée : dans certains cas, l'attribution d'un bonus à un ou plusieurs traders revient à priver d'autres membres de son équipe d'une incitation de même type. Rien ne permet de dire que l'appropriation d'une partie de la manne par quelques uns soit réellement optimale.


Olivier Godechot propose un modèle alternatif qui rend mieux compte de ces rémunérations : celui du hold-up [5]. Il appréhende le marché du travail non comme un simple lieu où circulent des personnes mais aussi comme un système de transferts d'actifs. Lorsqu'un individu quitte son emploi, il emporte avec lui un ensemble de choses acquis dans l'entreprise : savoirs, compétences, informations, relations, etc. Ce sont ces actifs qui leur permettent d'obtenir des rémunérations auprès de leurs employeurs, que ceux-ci souhaitent les conserver ou se les approprier.


« Les opérateurs ne partent pas seuls. Lorsqu'ils démissionnent, ils partent avec leurs corps, lieu de déposition d'un ensemble d'actifs qui leur donnent une grande valeur sur le marché du travail. Ils partent avec de l'information, des savoirs, des savoir-faire. Ils partent avec des clients. Ils partent avec des équipes. Ce marché du travail est donc fondamentalement double. Il est à la fois marché des personnes et marché de ce qui est emporté par les personnes. Ce qui fait la valeur du transfert doit plus être cherché dans les actifs transferés que dans les compétences intrinsèques des personnes qui portent ces actifs » [5, p. 20].


Notons donc que ces actifs sont loin de se limiter aux compétences que l'on retient traditionnellement pour différencier les travailleurs sur les marchés du travail. Ils concernent également l'information particulière accumulé sur un marché et, surtout, le capital social propre aux traders, c'est-à-dire les relations que ceux-ci entretiennent avec leurs clients et avec leurs collègues. Si ces relations sont transférables, c'est que les marchés financiers, loin d'être des lieux de rencontre impersonnels entre acteurs anonymes, sont très fortement personnalisés – et c'est là que la sociologie économique, parce qu'elle propose de prendre en compte les « médiations sociales » qui expliquent les résultats économiques, est utile [6]. Du fait du grand nombre d'agents qui y interviennent, un acteur ne peut pas accumuler et traiter systématiquement toute l'information disponible. Se constituent donc des réseaux entre les intervenants [7], les quels influencent à la fois leurs possibilités de gains mais aussi la volatilité des prix des actifs échangés. La possession et la maîtrise d'un réseau sont donc des actifs appropriables par les traders. Ils trouvent là le fondement de leur pouvoir.


On peut rapprocher ces réflexions de celles de Ronald Burt sur les « trous structuraux » [8]. Selon lui, le capital social d'un individu est d'autant plus efficace qu'il comporte des « trous », c'est-à-dire que l'individu en question est un pont unique entre deux individus, le seul moyen de les relier. C'est ce qui arrive dans le cas des traders et de leurs clients : entre la banque et le client, il n'existe qu'un seul chemin qui passe nécessairement par le trader. Cela le place en position d'arbitre entre les deux. De même, entre les différents membres d'une salle de marché : un chef de salle est le seul à connaître véritablement les qualités de ses collaborateurs. Son départ s'apparente entraîne pour ceux-ci un risque de voir leurs possibilités de promotion et d'avancement se réduire comme peau de chagrin. Il est donc préférable de partir avec lui plutôt que de rester. Et ce d'autant plus que l'accession au rang de trader apparaît comme un graal difficilement inaccessible [3].


Il faut rajouter deux autres caractéristiques quant à ces actifs qui avantagent les traders. Premièrement, ils dépendent d'investissement fait par la banque : la constitution d'un carnet d'adresse prend du temps, demande, souvent, de s'appuyer sur des relations préexistantes chez des supérieurs [3], et implique souvent plusieurs mois de long démarchage avant de pouvoir conclure le moindre échange. Pendant ce temps, c'est la banque qui paye, c'est-à-dire qui permet au jeune ou au moins jeune de se constituer ou d'étoffer son capital social. Deuxièmement, ces actifs sont très spécifiques pour la banque et peu spécifique pour le trader. On parle d'actif spécifique lorsque celui-ci ne peut être déployé ailleurs que là où il a été produit et dépend donc d'une relation spécifique entre deux acteurs [9]. Ainsi, si une entreprise produit un type de pièce que seul une autre entreprise peut lui acheter, comme c'est le cas de nombreux sous-traitant, on parlera d'actifs spécifiques si les machines utiles à cette production ne peuvent être utilisées pour produire un autre type de pièce. Il en va de même pour le capital social des traders : pour la banque, l'investissement effectué dépend entièrement de la fidélité de son employé. Par contre, un trader peut très facilement transférer son capital social dans une autre institution. Ainsi, les traders parviennent à s'approprier une part importante des investissements réalisés de façon collective par l'entreprise. Il faut insister sur le fait que ce capital social est une production collective : pour le rassembler, il ne suffit pas de l'action d'un seul individu, mais d'une multitude, front office, back office, commercial, marketing, image de marque de la banque, etc. Mais un petit nombre d'individu peut en profiter du fait de la structure particulière des marchés financiers.


C'est de cette appropriation, de ces « quasi-droits de propriétés sur les actifs collectifs de l'entreprise » [5, p. 2] que les traders tirent le pouvoir qui leur est nécessaire pour obtenir les rémunérations que l'on sait. Ils peuvent en effet s'y appuyer dessus pour réaliser un véritable hold-up, forme particulière d'opportunisme : cela consiste à prendre appui sur une menace crédible de dommage causé au partenaire (ici, la banque) pour parvenir à obtenir un avantage, la satisfaction d'une demande particulière. Et Olivier Godechot de préciser, dans une note de bas de page : « lors d'un braquage, le point d'appui est l'arme à feu, le malheur réside dans le décès et la demande formulée est la caisse » [5, p. 8].


Les banques peuvent certes imaginer des moyens de se protéger – en aval ou en amont – mais cela reste de toute façon limité : d'une part, cela demanderait des contrats particulièrement complet, alors que ceux-ci ne le sont jamais, ensuite cette appropriation est légitimée par la mythification du trader que les compétences et les qualités exceptionnelles rendent forcément méritant. Ainsi, après avoir minitieusement décrit un cas exemplaire de hold-up, où un chef de salle et un adjoint sont parvenus à se réserver une part substantielle des bonus de la salle en agitant la menace d'un départ commun, Olivier Godechot rapporte les paroles d'un chef de back-office, première victime de ce coup réussi : « il les a gagnés ! Il les a mérités ! » [5, p. 19]. Le mode de légitimation à l'oeuvre dans ce secteur n'est donc pas sans effet sur le pouvoir obtenu : il permet de le faire accepter, d'éviter les contestations, même, et sans doute surtout, les plus proches. Ainsi, la renégociation d'un contrat sur une base de hold-up, c'est-à-dire, le plus souvent, en demandant à l'employeur de s'aligner sur l'offre d'un concurrent, est chose courante, sans être perçu comme acte déloyal [5, p. 19].


3. Les marchés financiers : des structures sociales


Ces analyses peuvent amener à des réflexions sociologiques plus générales, sur la nature des marchés du travail et des marchés financiers. Dans les deux cas, on est amener à déconstruire la notion très générale de « marché » qu'utilise les économistes. Si ceux-ci peuvent faire varier quelque peu leur définition sur la base de quelques critères, relatifs à la nature de la concurrence, ils conservent généralement un fonctionnement commun au marché, pris au singulier, le pluriel ne venant finalement que distinguer les biens différents qui s'échangent selon des modalités communes. La sociologie économique invite à prendre le problème différemment : en tenant compte des relations sociales qui se jouent sur les marchés, elle permet de mieux comprendre leur fonctionnement concret, et d'écrire alors marchés véritablement au pluriel.


Prenons le cas des marchés du travail. On peut certes les distinguer en fonction du type de travail – qualifié, non-qualifié, etc. - qui s'y échangent, et mettre à jour, comme l'ont fait les économistes, des formes de dualisme, de séparation et de cloisonnement entre les marchés sur cette base. Mais on peut également prendre garde aux liens qu'entretiennent ces différents marchés avec d'autres espaces d'échanges comme les marchés financiers. En tenant compte des spécificités de ces derniers, on peut mettre à jour que le marché du travail de l'industrie financière n'est pas, justement, un marché où s'échange du travail, mais un marché où s'échange des actifs. De ce fait, ils deviennent le lieu de véritable OPA – Offre Publique d'Achat – où une entreprise peut simplement « racheter » son concurrent en acquérant l'ensemble des actifs de celle-ci.


Il en va de même pour les marchés financiers, où la question peut se poser avec encore plus d'acuité : dans quelle mesure s'agit-t-il véritablement de marché ? La question est d'autant plus grave qu'ils sont généralement présentés comme la forme la plus achevée ou la plus proche de la concurrence pure et parfaite. Si on retient la définition weberienne de Pierre François des marchés [10], on peut se poser quelques sérieuses questions – questions auxquelles je ne prétend pas avoir la réponse. Un marché est alors envisagé comme une double interaction : d'abord le choix mutuel de deux partenaires – offreurs et demandeurs – dans deux ensembles plus vastes, puis la négociation entre ces deux partenaires. Etant donné l'importance centrale du capital social sur ces marchés, est-ce vraiment ce qui se passe ? La formation de réseaux personnels et personnalisés peut en faire douter. Mais surtout, on peut se demander à quel niveau a véritablement lieu le marché. Celui-ci ne met peut-être pas en compétition des banques, des institutions et des entreprises, mais à un niveau plus étroit, un petit nombre d'individus. Il serait nécessaire de faire une « cartographie » de la vie économique [10] de la finance, c'est-à-dire définir à quels endroits on trouve effectivement des marchés et à quels autres on rencontre d'autres formes de coordination économique – hiérarchie, réseau, réciprocité, etc.

Suivant ces propositions, il s'agit alors d'envisager de façon différente les marchés financiers : il faut les voir comme des structures sociales, où les relations qui se tissent entre les acteurs, qu'il s'agisse de simples interactions ou de rapports durables, importent et influencent le résultat global – le prix comme l'efficience. L'étude célèbre de Wayne Baker [6] montre ainsi que la formation des réseaux sur les marchés financiers entraîne une plus grande volatilité des prix : comme il est impossible pour un individu de rassembler de l'information sur tous les partenaires potentiels à l'échange, il limite le nombre de ces interactions à un réseau de taille limité, ce qui entraîne la formation de plusieurs réseaux entre lesquels les prix peuvent varier. Les travaux d'Olivier Godechot sur lesquels je me suis appuyé ici invitent à prendre en compte les réseaux durables : l'engagement dans une relation longue et personnalisée (volontairement et consciemment personnalisée d'ailleurs) ne peut aller de pair avec une recherche constante de la meilleure offre possible.


N'en concluons pas trop vite que les marchés financiers sont des marchés « imparfaits » : l'expression n'a de sens que par rapport à la représentation néoclassique d'un marché parfait. Elle ne peut avoir cours en sociologie, où un marché est nécessairement un objet historique particulier. Comme indiqué ci-dessus, la sociologie consiste à mettre du pluriel là où d'autres voient du singulier : le marché n'existe pas, il n'y a que des marchés. Et les « défauts » des marchés financiers ne sont que des caractéristiques inévitables liées au type d'activité qui y a cours. Comme le dit Wayne Baker [6], on peut imaginer toutes les tentatives pour les rapprocher de la « perfection », il ne sera jamais possible d'en faire autre chose que des structures sociales, sur lesquelles les individus ne peuvent nouer qu'un nombre fini (et donc limité) de relations. Loin de toute représentation mythologique qui font des marchés financiers les nouveaux dieux décidant de notre vie, ce sont des marchés comme les autres.


Bibliographie :

[1] Pierre Bourdieu, « La parenté comme représentation et comme volonté », Esquisse d'une théorie de la pratique, 1972

[2] Peter Berger, Thomas Luckmann, La construction sociale de la réalité, 1966

[3] Olivier Godechot, Les traders. Essai de sociologie économique, 2000

[4] Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, 1991

[5] Olivier Godechot, « Hold-up en finance. Les conditions de possibilité des bonus élevés dans l'industrie financière », Revue Française de Sociologie, 2006

[6] Philippe Steiner, Sociologie économique, 2005

[7] Wayne Baker, « The Social Structure of a National Securities Market », American Journal of Sociology, 1984 (disponible en français dans la revue Idees, consacrée à l'enseignement des SES).

[8] Ronald Burt, Structural Holes ; The Social Structure of Competition, 1995

[9] Oliver Williamson, Les institutions de l'économie, 1985

[10] Pierre François, Sociologie des marchés, 2008



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