Sociologue : un métier, pas une vague sensibilité

Lorsque j'ai appris par le twitter de @PierreLouisR que Jamel Debbouze avait été adoubé sociologue par cette institution incontestable qu'est Télérama, je me suis dit "il faudra que je fasse un billet là dessus". Mais c'est un petit jeune du monde des blogs - qui a quand même écrit le deuxième bouquin de sociologie que j'ai lu dans ma vie - qui m'a devancé : Pierre Mercklé dit, sur son blog, à peu près tout ce que j'avais envie de dire là-dessus. Sans doute mieux que moi en plus, puisqu'il a le bon goût de se payer Maffesoli dans la foulée. Donc j'en profite pour lui faire de la pub : qu'il rejoigne vos flux RSS !

Une petite citation quand même pour vous donner envie et pour souligner mon accord :

C’est donc d’abord un « coup » de Télérama, une accroche en couverture destinée à brosser le noyau dur de leur lectorat dans le sens du poil. C’est ensuite, peut-être, qu’il y a un autre usage possible du terme, que ce genre de manœuvres journalistiques ne peut qu’encourager : être « sociologue », ce n’est pas exercer un métier (faire des enquêtes, publier des ouvrages et des articles, enseigner…), c’est être doté de certaines qualités, d’une sensibilité… De la même façon qu’être « philosophe », c’est aussi être capable de relativiser, de faire la part des choses, ou bien être « psychologue » c’est comprendre les façons de penser des autres, alors être « sociologue » ce serait être sensible aux difficultés des autres, et être disposé à s’en indigner, pour reprendre un verbe en vogue…

Il faut bien souligner que c'est là le problème : être sociologue, c'est un métier, mais, trop souvent, c'est vu comme une vague sensibilité, un penchant ou quelque chose qui n'est pas vraiment rationalisable. Le problème est ancien : dans son Invitation à la sociologie, adressée en 1963 rien que ça, Peter Berger consacre les premières pages à dire ce que n'est pas le sociologue. Et il précise en premier lieu que ce n'est pas un "ami du genre humain" sensible à la douleur des autres et désireux de les aider, ni même un réformateur prompt à améliorer la société et le sort des plus faibles. Les sociologues peuvent être cela par ailleurs, mais ils ne le sont pas tous - certains ont été ou sont d'ardents conservateurs - et ce n'est pas cela qui fait d'eux des sociologues.

Pour autant, il faut être clair : cela ne veut pas dire que ce que fait et ce que dit Jamel Debbouze, qui n'a sans doute pas demandé qu'on lui colle cette étiquette, est dénuée de valeur. Ce qu'il peut dire de la banlieue n'est pas nécessairement faux - j'avoue que, peu sensible à l'humour des "humoristes", je n'ai qu'une très vague idée de ce qu'il peut bien raconter sur ce thème là ou sur d'autres. sa parole ou son expérience n'est pas "fausse" en soi. Simplement, être sociologue, c'est faire un peu plus que de dire des choses pertinentes : c'est tenter de prouver qu'elles le sont. La sociologie que j'aime lire - j'espère pouvoir dire un jour "que je fait" - ne se contente pas de dire des choses qui semblent pertinentes mais essaye aussi de prouver qu'elles le sont.

Le discours d'un humoriste ou de tout autre artiste a une valeur en soi : il interpelle, il mobilise, il met les individus face à leur contradiction. Pensons au premier sketch de Coluche : en disant "c'est l'histoire d'un mec... un mec normal... blanc, quoi", que faisait-il sinon nous mettre face à notre racisme ordinaire qui nous fait penser qu'un homme "normal" est forcément blanc et que les noirs présentent suffisamment de particularités pour changer le sens d'une blague ? Surtout en rajoutant par la suite "y'a des histoires, c'est plus rigolo si c'est un juif... et y'en a d'autres c'est plus rigolo sir c'est un belge"...



Il ne faisait pas œuvre de sociologie. Mais son propos avait une valeur propre dans la façon dont il pouvait et peut toujours dénoncer une situation ou une attitude, sans doute d'une façon plus efficace et plus étendue que ne pourrait le faire un travail de sociologie. Il en va peut-être pour Jamel Debbouze : on peut se demander quel intérêt il y a à rabattre un type de discours tout à fait honorable sur un autre. Et pourquoi nous avons autant de mal à reconnaître la valeur en soi de l'humour.
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4 commentaires:

Yves Patte a dit…

Bonjour,

Je lis régulièrement votre blog, ainsi que celui de Pierre Mercklé. Comme je l'ai indiqué sur son blog, je suis professeur de sciences sociales en Belgique, et je fais quelques fois référence à Jamel dans mes cours. J’ai essayé de « défendre » un peu mon point de vue ici : http://www.yvespatte.com/2011/01/pourquoi-je-cite-jamel-debbouze-dans-mes-cours-de-sciences-sociales/

Au plaisir de poursuivre la discussion…

Yves Patte

Rudi a dit…

Mais Pierre Bourdieu disait de Coluche qu'il était un excellent sociologue (sans doute par boutade...)
Je ne suis à priori pas fan de Jamel mais dans son spectable "Jamel 100 %" sur lequel je suis tombé par hasard, il raconte de manière saisissante la vie de banlieue.

Denis Colombi a dit…

@Rudi : raconter sans doute : ce peut être l'un des rôles de l'artiste. Comme Melville raconte de façon saisissante la vie des pêcheurs de baleines. Le travail du sociologue est différent : il ne peut remplacer celui de Jamel, mais Jamel ne peut remplacer le sociologue.

@Yves Patte : je pense que l'on peut dire que Jamel ou d'autres sont susceptibles d'une lecture sociologique et sans doute tous les artistes ne le sont-ils pas. C'est ce qui les rend utile pour l'enseignement, et peut-être ce qui fait une partie de leur intérêt. Mais ce n'est là qu'un point de vue parmi d'autres que l'on peut porter sur leur travail.

rudi a dit…

Oui ! Je suis bien d'accord (sociologue est un métier).

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