A quoi servent les SES ? Premiers éléments de réponses avec nos députés

En attendant une série de deux (oui, deux ! pour le prix d'une seule !) notes de courageuse défense des Sciences Economiques et Sociales, l'actualité la plus brûlante me permet d'avancer un premier argument : les SES, ça peut éviter de faire passer des amendements coupées de la réalité...


En ce moment, en bon petit stagiaire respectant à la lettre l'ordre du programme de seconde - je limite ma liberté pédagogique en ce début de carrière - je travaille mes cours sur la famille. Ce qui tombe plutôt bien : de la sociologie de la famille, j'en ai pour ainsi dire bouffer pendant deux ans. Croyez-moi ça laisse des marques.

Pourtant, ce n'est pas de développements aussi pointus que la relation pure et le projet reflexif de soi d'un Giddens ou du débat sur l'individualisme positif ou négatif qui peut traverser les oeuvres d'un de Singly et d'un Castel dont je vais vous parler. Non, il n'y a besoin de rien de tout ça. Tout ce dont on va avoir besoin sont les quelques connaissances que l'on transmet dans les premiers mois d'une seconde à option SES...

Reprenons au début : le député Mariani a introduit un amendement, adopté cette nuit même avec l'intégralité de la loi qui l'accompagne, à la nouvelle et énième loi sur l'immigration :

"(…) Par dérogation aux dispositions de l'article 16-11 du code civil, le demandeur d'un visa pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois, ou son représentant légal, ressortissant d'un pays dans lequel l'état civil présente des carences peut, en cas d'inexistence de l'acte d'état civil, ou lorsqu'il a été informé par les agents diplomatiques ou consulaires de l'existence d'un doute sérieux sur l'authenticité de celui-ci, solliciter son identification par ses empreintes génétiques afin d'apporter un élément de preuve d'une filiation déclarée avec au moins l'un des deux parents. Le consentement des personnes dont l'identification est ainsi recherchée doit être préalablement et expressément recueilli.


Différents blogeurs se sont déjà exprimés sur la question. Je vous renvoie à la note des Econoclastes qui, en explorant la question du coût de la mesure, sont toujours aussi pertinent (et qui ont même eu droit aux honneurs de David Abiker à la radio, ce qui est assez la classe, il faut bien le reconnaître).

Bref, par rapport à cela, qu'est-ce que je suis en train d'apprendre à mes gamins de seconde ? Rien de bien compliqué : que la famille est une institution sociale et culturelle bien plus que biologique. Et ce non seulement dans notre société mais aussi dans les autres.

On le comprendra très facilment pour ce qui est des liens d'alliances - le mariage en particulier - mais cela apparaît visiblement moins évident à nos députés. Pourtant, c'est là l'un des résultats les mieux établis et les plus solides de l'anthropologie et de la sociologie de la famille.

Florence Weber a très bien résumé les trois dimensions de la famille dans son ouvrage Le sang, le nom, le quotidien [2007] : il y a certes une dimension biologique - le sang - qui consiste à la transmission d'un patrimoine génétique avec toutes les carences et caractéristiques qui vont avec, mais il y a aussi les deux autres dimensions, beaucoup plus importantes au final. Le nom d'abord : c'est le lien légal, le nom que l'on transmet à son enfant et qui est reconnu par la loi. Il n'a pas à avoir de rapport direct avec le biologique. Après tout, dans la plupart des sociétés, les pères reconnaissent légalement des enfants sans jamais être assurés totalement d'être bien le père biologique... Les procédures d'adoption vont dans le même sens. Le quotidien ensuite : il s'agit des liens affectifs, qui renvoient à l'éducation et au soin des enfants.

Pour illustrer ces différentes dimensions, Florence Weber prend le cas de Bérénice, que je reprend moi même dans mon cours. Bérénice a trois "pères" : un père biologique qu'elle n'a jamais connu, un père légal, le premier mari de sa mère qui l'a reconnu mais ne s'est jamais occupé d'elle bien qu'elle porte son nom, un père affectif, le second mari de sa mère qui l'a élevé. Faites tous les tests génétiques que vous voudrez, les relations familiales ne changeront pas : Bérénice se sentira toujours plus fille du dernier que des deux autres...

Bref, penser comme le fait cet amendement que la famille peut facilement se déduire des liens biologiques témoignent d'une mauvaise connaissance de ce qu'est justement la famille - je laisse au lecteur le soin d'imaginer non seulement tous les cas où cette procédure ne s'appliquera pas car les individus concernés sauront que leurs liens biologiques n'existent pas malgré les liens affectifs et sociaux (et donc où l'amendement servira surtout à limiter le regroupement familial) et ceux où il menera à des situations dramatiques.

Là-dessus, je proprose officiellement au député Mariani de venir jeudi dans mon lycée. Je fais mon cours d'introduction sur la famille pour une de mes classes. Je pense que ça pourrait lui être utile. Parce que les SES, ça sert aussi à ça...

Post-scriptum blogique : je post depuis mon lycée. Alice Wouhou, ma sympathique et bien connue fournisseuse d'Internet, travaille actuellement à la pleine reprise de mes moyens. Donc restez connectés, pleins de notes très bientôt.

3 commentaires:

Pierre M a dit…

héhé, bon retour sur la toile.

J'ai entendu le même argument, avec beaucoup de justesse, ce matin à la radio dans la bouche du député vert maire de bègles ancien journaliste mais dont ma mémoire ne veut plus retrouver le nom... Et il ajoutait, à juste titre, que ce test serait inutile dans la majeure partie des cas : les regroupements familiaux sont plus souvent demandés au titre d'un rapprochement de conjoint que d'un rapprochement des enfants...
sacré Brice H... mais quelque chose me dit que, avec ce gvt, le pire reste à venir.

Ink a dit…

Super! Merci de ce post très complet. Nous aussi on fait ce qu'on peut sur Ultima Verba, mais je crois que tu connais le lien!
Ciao et bonne continuation

Sarah Pañon a dit…

Le lien vers notre blog est donc là:
Ultima Verba

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