La vie est dure, parfois le chemin est long

Il y a quelques temps, notre bien-ai... notre ministre de l'économie, Emmanuel Macron, s'est fendue de l'une de ces petites phrases que l'on imagine forgé par des orfèvres de la communication : "la vie d'un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d'un salarié. Il ne faut jamais l'oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties". Quand on me dit que la vie de X est plus dure que la vie de Y, j'ai toujours cette réponse bêtement scientifique (pour ne pas dire positiviste) : "ça doit pouvoir se mesurer, non ?". Et comme en la matière, ce n'est pas facile - mais ça n'a jamais arrêté personne - j'ai cherché un indicateur adéquat. Et en le trouvant, j'ai trouvé d'autres questions, finalement plus intéressantes que simplement critiquer une déclaration politique.



Comment savoir si la vie d'une catégorie d'individus est plus dure que celle d'une autre catégorie ? La déclaration d'Emmanuel Macron évacue d'emblée la question des conditions de travail en pointant la question de la précarité : ce qui rend la vie difficile à l'entrepreneur, c'est qu'il peut "tout perdre, lui, et il a moins de garantie". En soi, mettre de côté la question du travail quotidien est déjà significatif. Tout comme le flou de certains termes : certains "entrepreneurs" sont en fait des salariés, et certains disposent de protections, de "garanties" diverses, dont la propriété n'est pas la moindre, qui fait que le "tout perdre" mériterait une sérieuse discussion. Quoiqu'il en soit, l'idée que le bas de la hiérarchie est caractérisée par la stabilité et le haut par la mobilité et le changement n'est pas nouvelle, et mériterait une discussion en soi que je mènerais un autre jour (j'y travaille par ailleurs). Ce qu'il nous faut, pour l'instant, c'est un indicateur plus synthétique de la "difficulté". Il existe justement quelque chose qui va dans ce sens, et c'est LA MORT.


Les difficultés rencontrées dans le travail peuvent être diverses, du fait de devoir soulever des charges lourdes au stress en passant par l'incertitude quant à son emploi et les maladies professionnelles. Difficile de les comparer terme à terme. Par contre, on peut légitimement penser qu'elles ont toute un impact sur la santé des individus, et que cet impact peut affecter leur espérance de vie. Evidemment, celle-ci ne dépend pas que du travail mais aussi, par exemple, de l'alimentation, de la pratique sportive, du fait de fumer ou non... Mais ces différents éléments sont également liés au niveau de vie et aux conditions de travail : il est plus facile de faire du sport quant on en a le temps et les moyens, et contrôler sa consommation de tabac et d'alcool est également le produit des avantages et désavantages que donnent à la fois les revenus et les conditions concrètes de travail. Au final, l'espérance de vie différentielle est un bon indicateur de la difficulté de la vie.

L'Insee calcule ce que l'on appelle les inégalités sociales face à la mort, c'est-à-dire l'espérance de vie de différentes catégories sociales à 35 ans. Classiquement, on utilise les catégories socio-professionnelles et le sexe. Les données les plus récentes en la matière sont facilement accessibles via ce numéro d'Insee Première. Le tableau suivant en est tiré (cliquez pour le voir en plus grand) :


A ce niveau de détail, on n'a pas une catégorie "Entrepreneurs". On trouve ces derniers dans la catégorie "Artisans, Commerçants, Chefs d'entreprise". On trouve donc dans cette même catégorie les patrons d'entreprise de plus de 10 salariés (donc y compris les "grands patrons"), les artisans indépendants, les petits commerçants, etc. Ce n'est pas plus mal pour mettre à l'épreuve la proposition de Macron : on ne se limite pas aux grands dirigeants, mais on prend en compte des situations que l'on imagine sans peine moins favorisées. Que constate-t-on alors ?

Les choses sont relativement simples. Pour la période la plus récentes, 2000-2008, l'espérance de vie à 35 ans d'un homme "Artisans, Commerçants, Chefs d'entreprise" était 44.8 années. Il pouvait donc espérer vivre 79.8 années en tout. Pour un homme "Ouvrier", elle était de 40.9 années (soit 75.9 années en tout), et pour un "Employé", de 42.3 années (77.3 années au total). Soit un écart de 3.9 années avec les ouvriers, et de 2.5 années avec les employés. C'est loin d'être négligeable : pas loin de quatre années de vie supplémentaire, ça ne témoigne pas vraiment de conditions de travail et de vie plus difficiles... D'autant que l'écart est encore plus fort si plutôt que de regarder les "Artisans, Commerçants, Chefs d'entreprise", on retient, plus classiquement, les "Cadres et professions intellectuelles supérieures" : c'est légitime puisqu'une bonne partie du personnel de direction des entreprises est salarié et se classe dans cette catégorie. A 35 ans, ceux-là peuvent espérer vivre encore jusqu'à 82.2 ans, soit 6.3 années de plus que les ouvriers et 4.9 années de plus que les employés. Je vous laisse en tirer les conclusions qui s'imposent quant à la remarque de Macron.

Cependant, on notera qu'il s'agit ici essentiellement des hommes. Il existe également des écarts entre PCS chez les femmes, mais ceux-ci sont plus faibles. Et l'image se complexifie : en termes d'espérance de vie à 35 ans, il semble qu'il vaille mieux être une femme ouvrière qu'un homme cadre ! C'est ce dont témoigne le graphique suivant, tiré de la même publication de l'Insee :


C'est là où les choses deviennent, à mon avis, plus intéressantes. Ce résultat est finalement le plus connu : on sait que les femmes ont une espérance de vie plus forte que celle des hommes. Il faudrait peut-être effectuer un classement des inégalités les plus connues hors des milieux académiques, mais je suis prêts à parier que celle-ci ferait partie du top 5. Pour tout dire, on la trouve même utilisé dans un épisode de Friends (voir image suivante), placé comme une évidence quant à ce qui différencie les hommes et les femmes. Si des scénaristes d'une série télé peuvent l'intégrer à leurs gags, c'est qu'ils ont confiance dans le fait que le public est bien au courant... Les élèves que je fais travailler sur de telles données la voient également immédiatement, et la retiennent si bien qu'ils oublient souvent de commenter les inégalités professionnelles lors des contrôles (vous ferez attention la prochaine fois, c'est compris ?).


Il y a évidemment des explications à cette inégalité genrée face à la mort : par rapport aux hommes, les femmes se préoccupent plus de leur santé, notamment parce qu'elles y sont obligés au moment des grossesses (même si toutes les femmes n'ont pas d'enfants, l'effet au niveau collectif est là), elles fument moins, boivent moins, sont plus souvent souvent employées qu'ouvrières, etc. (on pourrait aussi dire que les hommes boivent plus, fument plus, se préoccupent moins de leur santé, etc. : la façon dont on présente le problème n'est pas forcément inintéressante, non ?). Les inégalités professionnelles sont d'ailleurs plus fortes chez les hommes que chez les femmes. Reste que le fait que les femmes ouvrières aient une espérance plus longue que celle des hommes cadres est pour le moins troublants.

Est-ce à dire que les hommes ont une vie plus dure que celle des femmes ? Qu'il s'agisse d'une tentative de légitimer le pouvoir des hommes ou de pleurnicher sur la misandrie, les masculinistes de tout poils n'hésiteront guère à se saisir de cette question - sans pour autant arrêter de boire, de fumer et de bouffer de la graisse, parce que bon, voilà, il faut pas déconner non plus, on est des mecs. Les choses sont pourtant plus complexes. L'espérance de vie à 35 ans peut être affiner en tenant compte de l'espérance de vie en bonne santé. On définit celle-ci de façon différente. On peut par exemple considérer l'espérance de vie en bonne santé perçue, c'est-à-dire en fonction de l'évaluation qu'en fait elle-même la personne concernée. C'est ce que fait ce tableau suivant à partir des données les plus récentes actuellement disponibles (tiré de cet article) :


D'un seul coup, la supériorité des femmes ouvrières sur les hommes cadres s'efface : à 50 ans, un homme cadre ("professions les plus qualifiées") peut encore espérer vivre 22.8 années contre 14.7 années pour une femme ouvrière. Si les femmes sont toujours favorisées par rapport aux hommes de même catégorie socio-professionnelle, l'effet du genre n'efface plus les inégalités professionnelles. Au niveau global, l'avantage pour les femmes est beaucoup plus faible : 17.2 années pour les femmes contre 16.9 pour les hommes, une différence de seulement 0.3 années. Et même, les hommes peuvent espérer vivre 58% de leur vie après 50 ans en bonne santé contre seulement 50% pour les femmes... Avantage aux hommes, donc. Tiens, tiens, tiens.

On peut également mesurer l'espérance de vie sans incapacité : moins subjectif sans doute. On peut les trouver dans ce document de l'INED, avec une distinction en fonction du type d'incapacité. Je reproduis le tableau le plus intéressant ci-dessous :


Même constat que précédemment : les femmes ouvrières peuvent, à 35 ans, espérer vivre 42.5 années sans incapacité de type III (celles qui engendrent besoins d'assistance et situation de dépendance), et les hommes cadres 44.5 années. C'est donc bien ces derniers qui sont dans la situation la plus favorable. Les femmes conservent un avantage par rapport aux hommes de même catégorie socio-professionnelle, mais il est bien plus modeste que celui que l'on retient le plus couramment. Les femmes vivent au final plus longtemps avec des incapacités que les hommes.

On notera tout de même que dans ces deux derniers tableaux, les inégalités face à la mort suivent également la hiérarchie professionnelle : rien qui permettent d'indiquer que les entrepreneurs ont une vie plus difficile que les salariés, surtout dans les niveaux hiérarchiques les plus faibles. Si cet affinement de l'analyse questionne sur les inégalités entre hommes et femmes, il ne donne certainement pas raison à Macron dans le même temps...

Ces inégalités entre hommes et femmes ne sont pas seulement intéressantes pour ce qu'elles nous disent de la situation relative des uns et des autres. Elles sont aussi intéressantes parce que ces différentes précisions, pourtant bien connues des statisticiens et des sociologues, le sont bien moins dans le "grand public" quand bien même l'avantage aux femmes quant à l'espérance de vie est lui bien diffusé et bien popularisé. Et finalement bien accepté. Lorsque l'on évoque les inégalités salariales entre hommes et femmes, il se trouvera toujours quelqu'un pour les questionner et demander des précisions, des approfondissements, plus de recherches, etc. Il se trouvera même toujours quelqu'un pour dire qu'il ne s'agit là que d'un mythe - l'expression "Wage Gap Myth" est courante chez les néo-réactionnaires et masculinistes anglo-saxons (c'est même à ça qu'on les reconnaît, comme disait l'autre) - que ce n'est que le produit de choix parfaitement volontaires des femmes et que, hein, il faudrait pas trop les plaindre non plus. Par contre, les inégalités face à la mort à la défaveur des hommes ne font pas l'objet des mêmes précautions. Elles sont tenues pour évidentes, et peuvent servir toutes sortes d'idéologies des dénonciations des femmes, du matriarcat ou de je ne sais quels autres délires. Elles sont régulièrement signalées et mises en scènes, soulignées et rappelées. Et ce malgré leur caractère a priori contre-intuitif quand on regarde le sens des autres inégalités, rarement à la faveur des femmes... Pourquoi cela ? Pourquoi ce point est-il si bien diffusée et pas ses compléments qui le relativisent et lui donnent un tout autre sens ? Pourquoi retient-on mieux que les femmes vivent plus longtemps que les hommes plutôt que les cadres vivent plus longtemps que toutes les autres catégories ? Pourquoi les autres indicateurs de l'espérance de vie, ceux qui tiennent compte de la bonne santé, ne sont-ils pas plus systématiquement mobilisés ? Je vous laisse avec ces questions. Je suis sûr que l'on pourrait apprendre plein de choses en se les posant.

5 commentaires:

Le Monolecte a dit…

Merci pour ce très bon article!

manebuleuse a dit…

Quid des personnes qui n'ont pas fait le même boulot toute leur vie ? Par exemple, y'a un certain nombre de personnes qui commencent en tant qu'ouvrier dans la plomberie, l'électricité, la peinture, le bâtiment en général.. et qui réussissent au bout d'un moment à monter une entreprise souvent assez modeste. Ce qui implique qu'ils bossent toujours autant parfois et ne gagnent pas toujours plus, et ne préservent pas forcément davantage leur santé... selon le moment de leur vie, ils ne sont donc pas classés dans la même catégorie, donc là on arrive aux limites de ces grandes classifications non ? Ce serait intéressant d'aller davantage dans le détail de cette catégorie "Artisans Commerçants et Chefs d'entreprise"... qui permet de mettre un patron du CAC 40 ou même d'une PME dynamique dans le même groupe qu'un électricien de campagne ou d'un ébéniste qui vivote :)

Denis Colombi a dit…

Les grandes catégories impliquent que la moyenne est plus influencée par ceux qui sont les plus nombreux que par ceux qui sont les plus rares : les quelques grands patrons du CAC40 ont moins de poids sur l’espérance de vie moyenne de la PCS que la masse des artisans et commerçants... Et pourtant, malgré cela, on voit à la faveur de qui est l'espérance de vie.

Anne Lavigne a dit…

Pour compléter, il y a des travaux un peu plus récents : http://www.insee.fr/fr/publications-et-services/docs_doc_travail/F1108.pdf
et http://www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1372/ip1372.pdf

Tchaf a dit…

Quid des femmes au foyer? Vous parliez de l'effet de nombre sur les stats: pour les femmes âgées, il est pe possible que l'espérance de vie globale de la catégorie femme soit significativement liée à celle des femmes n'ayant pas travaillé (du moins de façon officielle)?

Je m'autoréponds:
Apparemment, l'espérance de vie à 35 ans des femmes inactives est similaire à celle des ouvrière (donc basse) et tendrait plutôt à peser sur la tendance.

http://www.securite-sociale.fr/IMG/pdf/indicateur6-pqemaladie.pdf

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