Le racisme comme système


Lorsque l'on tape "racisme" sous google, la première proposition qui apparaît est "racisme anti-blanc". Et sur les liens proposés, il faut attendre le quatrième pour avoir une critique de cette notion. Les sociologues affirment souvent que le "racisme anti-blanc" n'existe pas : une idée mal comprise, parce que souvent appréhendée avec ce qu'il faut de mauvaise foi pour se lancer dans la fausse indignation contre la "bien-pensance". Derrière cette idée, ce qu'il y a en jeu, c'est la compréhension de ce qu'est le racisme. Le plus souvent, celui-ci est perçu comme un sentiment individuel - en grande partie parce que les mouvements et politiques anti-racistes contribuent largement à le cadrer ainsi. Pourtant, du point de vue sociologique, ce n'est pas cela le racisme. Le racisme, c'est un système. Explications.

Pour une bonne introduction à ce problème on peut regarder ce sketch de l'humoriste australien Aamer Rahman. En affirmant qu'il est possible de faire du "racisme inversé" (reverse racism, le terme anglais qui correspond le mieux à ce que certains appellent "racisme anti-blanc"), il montre l'absurdité de cette notion. Pour cela, il oppose à la définition courante du racisme - faire des phrases qui commencent par "les blancs ceci" ou "les noirs cela" - la définition sociologique du racisme comme système. Comme quoi, on peut être humoriste, faire rire les gens et avoir un minimum de culture critique. Certains feraient bien d'en prendre de la graine. Mais prenez la peine de l'écouter.



Une lecture superficielle de cette vidéo, dans laquelle s'engouffrent rapidement ceux qui ont à coeur de ne rien comprendre, consisterait à dire que l'idée que défend Aamer Rahman est celle d'un précédent historique : ce serait l'ancienneté du racisme "anti-noirs" (ou plutôt "anti-non-blancs") qui le fonderait comme seul "vrai" racisme et "excuserait" (dans un vocabulaire typique d'un certain conservatisme politique) le "racisme anti-blanc". Le propos est en fait beaucoup plus subtil : ce n'est pas l'ancienneté du racisme qui est en jeu, mais bien la définition de celui-ci. On l'accuse d'utiliser les mêmes tournures de phrase que les racistes en disant "les Blancs ceci" ou "les Blancs cela". Il répond que le racisme est un phénomène qui ne se laisse pas réduire à une structure grammaticale, mais s'inscrit dans un contexte historique particulier qui fait que dire "les Noirs ceci" a des conséquences pratiques beaucoup plus profondes que de dire "les Blancs cela".

Pour le comprendre, partons de ce point : la dénonciation du "racisme anti-blancs" s'appuie sur une définition très classique du racisme, celle qui a été portée par de nombreux mouvements anti-racistes mainstream (SOS Racisme en tête) et par les politiques officielles de lutte contre le racisme. C'est la force de cette rhétorique : s'appuyer sur une définition et un raisonnement largement répandu. Nous avons tous appris, à l'école et ailleurs, que le racisme, c'est mal, et donc l'idée d'un racisme "anti-blancs" doit nous inspirer le même sentiment d'horreur et de rejet que n'importe quel autre forme. Mais c'est en fait une définition bien particulière du racisme qui est mise en oeuvre dans cet anti-racisme. De "Touche pas à mon pote" aux sensibilisations scolaires, en passant par la plupart des campagnes publicitaires sur le thème et les dénonciations "humoristiques" du racisme (les Guignols de l'info entre autres...), la figure visée est celle du raciste, c'est-à-dire de celui qui manifeste ostensiblement son hostilité envers certaines personnes. Nous avons appris que le racisme, c'était refuser de s'assoir à côté d'un Noir, traiter quelqu'un de "sale bougnoule", ou encore écarter une candidature à un emploi parce que l'on n'aime pas les "bronzés"...

Qu'il y ait, dans ces quelques exemples, du racisme, c'est certain. Mais identifier le racisme à l'hostilité envers certains groupes semble pourtant bien insuffisant. On sent que cette définition est incomplète, qu'il lui manque quelque chose. On peut manifester une hostilité envers bien des groupes : envers les Noirs, les Maghrébins, les Asiatiques, les Juifs, certes, mais aussi envers les Blancs - c'est le fond de commerce de la rhétorique du "racisme anti-blancs" - ou encore envers les homosexuels, les femmes, les féministes, les riches, les pauvres, les patrons, les capitalistes, les communistes, les gouvernants, les sarkozystes, les lecteurs de l'Humanité, les membres de telle profession, les pratiquants de tel sport, j'en passe et des pas mûres. Ces différentes formes d'hostilité n'apparaîtront à personne équivalentes. On en trouvera toujours certaines justifiées, selon son positionnement politique. Il faut donc compléter la définition. Classiquement, on dira que l'objet de l'hostilité du raciste, ce sont les membres d'une certaine "race".

Un malaise apparaît alors. La définition du racisme apparaît profondément liée à cette notion de "race". Deux solutions s'offrent alors à nous. On pourra dire que le raciste est celui qui n'aime pas les membres de telle ou telle race biologique - les Noirs, les Sémites, pourquoi pas les Blancs ? -, et on est alors obligé de reconnaître la pertinence et la réalité des races biologiques. Diverses formes d'anti-racismes ont fait cela, célébrant la "diversité", "l'égalité dans la différence", etc. Seule les manifestations d'hostilité sont alors condamnées : l'existence des races est, elle, validée. Comme nous savons bien qu'il n'existe pas de race au sein de l'humanité, on est alors tenté de se tourner vers l'autre solution : le raciste, c'est celui qui croit à l'existence (fausse) des races. Le racisme s'identifie alors à une idéologie fondée sur la croyance biologique. L'attention portée à la déconstruction du biologique dans la lutte anti-raciste témoigne du fait que cette définition est souvent celle retenue. Elle offre également aux tenants du "racisme anti-blancs" un beau point d'appui : la croyance dans les races biologiques n'épargne, par définition, aucune couleur de peau.

Le problème de cette deuxième définition du racisme, c'est que si on la prends au sérieux, alors il n'y a plus de racistes ! Les mouvements d'extrême droite prennent la peine, au moins depuis les années 80, de soigneusement éviter le vocabulaire biologique. Si Jean-Marie Le Pen pouvait encore faire quelques "sorties" sur ce thème, Marine Le Pen sait éviter ces "dérapages". En 1981, le marxiste Martin Baker analysait déjà comment le racisme avait abandonné le vocabulaire biologique et s'était mué en un "nouveau racisme" (New racism) : les immigrés sont toujours présentés comme une menace pour la communauté nationale, mais plus au nom de leur "race" mais de leur "culture" ou de leur religion, toujours "incompatible" tantôt avec "l'identité nationale", tantôt avec la République... Ceux que l'on accusera de racisme auront toujours beau jeu de dire qu'ils ne croient pas, évidemment, dans des races biologiques ou que leurs remarques n'étaient que de l'humour... Puisque, au fond d'eux, ils ne sont ni vraiment hostile, ni ne croient vraiment au biologique, ils ne peuvent pas être racistes au vu de cette définition... On trouvera certes quelques mouvements néo-nazis qui continuent à mobiliser explicitement le vocabulaire et l'idéologie des races biologiques, mais ces groupuscules auront de toutes façons une portée limitée.

L'autre problème de cette définition est qu'elle rabat le racisme sur de simples manifestations d'hostilité. Autrement dit elle le renvoie à un problème individuel, une relation agressive locale, le simple recours à un jeu de langage particulier, toujours manipulable, toujours retournable. Elle fait disparaître tout le contexte, et donc tout l'aspect social et politique du racisme, : simple déviance, on peut au mieux en analyser les déterminants sociaux - ce qui revient le plus souvent à faire porter la responsabilité aux classes populaires. Elle fait aussi disparaître le racisme lui-même, simple forme d'hostilité parmi tant d'autres. On en est donc réduit, pour être anti-raciste, à traquer les signes du racisme dans l'usage de tel ou tel mot - essentiellement les noms donnés aux races - qu'il conviendra alors d'éviter. Non seulement la même hostilité exprimée avec d'autres mots sera compliquée à dénoncer comme racisme, mais en outre l'anti-racisme pourra être facilement récupéré par les mouvements racistes : parler de "la condition des Noirs en France" deviendra un acte raciste puisqu'il y aura un des mots du racisme... et bien sûr, il suffira de trouver l'une ou l'autre utilisation d'un terme pour désigner les Blancs comme "Toubab" ou "Babtou" et l'on tiendra la preuve qu'il y a bien un "racisme anti-blancs" !

Sortir de cette impasse implique que l'on dépasse le niveau individuel pour penser le racisme comme un "enjeu collectif" - pour reprendre une expression de Charles. W. Mills. Ce qui veut notamment dire que l'on doit repenser ce qu'est la race, puisque, on l'a vu, c'est ce terme qui fait problème dans la compréhension du racisme. L'analyse des utilisations de ce terme, tel qu'elle a été menée par Colette Guillaumin dans un livre important, révèle un trait essentiel : dans toutes les situations racistes, même lorsque celui-ci est officiel et soutenu par l'Etat, tout le monde n'est pas également susceptible de se voir imposer et de se penser comme appartenant à une race. Les racistes se voient comme neutres. Voici ce qu'elle écrit :

Qui pense que le blanc est une couleur ? Que les chrétiens sont une race ? Qui pense que l'homme se définisse par un sexe ? Les caractères physiques du majoritaire n'ont pas le statut de marque, en effet ils ne sont pas destinés à être des limites ni des spécifications. Par contre quel nègre, quel juif, quelle femme ne sait pas qu'il est tel ? S'il ne le savait pas (et au départ il ne le savait pas plus que le majoritaire ne sait qu'il l'est) la société le lui a appris rapidement, quelque qu'ait été son opinion personnelle sur la question de sa propre définition. Ce qui prend rang de marque est réservé au minoritaire et ne prend son sens que dans son rapport à ce qui n'est pas marqué ; la race prend son sens de ce qui n'est pas racisé (p.108-109).

Autrement dit, la race peut se penser comme une marque. Elle vient désigner certains individus comme spécifiques par rapport à un référent qui, lui, est neutre. Les Blancs n'ont pas de couleur : il suffit pour s'en convaincre de penser à la façon dont la couleur "chair" désigne toujours celle de la peau blanche, comment les produits de beauté destinés spécifiquement aux peaux noires ou métisées sont marquées alors que ceux destinés aux peaux blanches n'ont pas besoin de le signaler ; comment un acteur blanc peut se permettre de jouer des rôles de Noirs alors que l'inverse n'arrive jamais ; comment on pourra très consciemment choisir des acteurs Blancs au prétexte que l'on veut représenter l'humanité entière...

Cette marque n'est pas la simple expression d'une caractéristique physique évidente : la couleur de peau n'a pas de lien direct et allant de soi avec la race. Sa variabilité en témoigne : comme l'écrit encore Colette Guillaumin, "les 'noirs' au XVe siècles et les 'noirs' au XXe siècle ne désignent ni les mêmes personnes ni les mêmes civilisations" (p. 94). La variation des couleurs de peau entre ceux que l'on désigne comme Noirs en témoigne bien, tout comme le fait que les immigrés italiens étaient désignés, aux Etats-Unis, comme "dark skinned', soit comme des Noirs. De même, l'expression "Jaune" pour désigner les Asiatiques est apparue au XXe siècle, et tant sa valeur descriptive que son application à toutes les populations désignées sont pour le moins douteuses. Ces races sont le produit de tout un système complexe : c'est celui que décrit Aamer Rahman dans son sketch. L'histoire coloniale, les produits culturels - littérature, films, musiques, etc. -, l'économie même : tout cela nous amène à penser les Blancs (dans une définition bien particulière : les Juifs, par exemple, ne sont pas, pour ainsi dire, aussi "Blancs" que les autres...) comme neutre et les autres comme spécifiques. Cette neutralité est à la fois le résultat d'une domination (domination historique avec la colonisation notamment) mais aussi la condition de celle-ci : pouvoir renvoyer les autres à leur particularité est un bon moyen de les disqualifier, même économiquement. Dans les années 50 et 60, aux Etats-Unis, les Juifs avaient la réputation d'être agressifs : une bonne raison de les tenir à l'écart des emplois de médecins... Il allait par contre de soi qu'ils étaient parfaitement adapté à la pratique du basketball...

On inverse ainsi le sens classique de la proposition : la race n'est en aucune manière le soubassement du racisme, c'est au contraire le racisme qui produit la race, "race imaginaire", "construction sociale", "structure sociale", mais néanmoins prégnante et réelle dans ses effets. Que l'on pense par exemple à la façon dont l'anti-sémitisme s'est évertué à inventer les traits caractéristiques des Juifs, en faisant des expositions ou des livres à ce propos. Ce renversement critique, qui fait du racisme l'origine des races, permet de dépasser le problème du "nouveau racisme" : on peut toujours prétexter ne pas croire aux races biologiques, on peut toujours faire comme si le problème était la culture ou la religion, cela n'empêche pas de produire des races, c'est-à-dire des groupes marqués et hiérarchiquement inférieur au groupe neutre/dominant. Le racisme n'est plus une simple hostilité que manifeste un individu envers d'autres, mais un rapport social entre des groupes : un rapport de domination entre un groupe majoritaire et des groupes minoritaires soit, selon Colette Guillaumin, "des groupes qui sont sociologiquement en situation de dépendance ou d'infériorité" (94-95). Les groupes minoritaires dépendent en effet pour se définir des catégories produites par le groupe majoritaire. L'hostilité n'est même pas nécessaire : l'admiration et la sacralisation peut tout aussi bien contribuer à "altériser" un groupe que la haine.

Le racisme se définit donc comme le rapport de domination qui s'appuie sur la production sociale des groupes raciaux. Il ne s'agit donc plus de seulement réfléchir à qui sont les racistes, même si on peut à nouveau les désigner comme tels quelque soit le vocabulaire derrière lequel ils cherchent à se cacher, mais aussi et surtout à qui bénéficie le racisme. Je peux parfaitement ne jamais avoir eu une attitude d'hostilité envers les racisés (c'est bien comme ça qu'il faut les appeler puisqu'ils s'agit de ceux qui ont été marqué par le système raciste, de ceux que l'on a fabriqué comme ayant une race), et quand même bénéficier de leur exclusion et de leur domination : la concurrence pour un emploi, un logement, une position sera d'autant moins forte que l'on n'excluera par avance certains de mes adversaires... Illustration avec un petit dessin tiré de Lefty Cartoons :


On voit alors comment le "racisme anti-blancs" ne correspond pas à cette définition. L'utilisation du terme "Toubab" par des racisés, par exemple, n'implique pas que ces derniers arrivent à s'élever à la neutralité d'un groupe majoritaire, encore moins que les personnes visées en viennent à devoir se définir par rapport à ce terme... Il peut bien s'agir de racisme, mais d'un racisme intégré où les victimes en viennent à incorporer leur propre particularité face au dominant. Autrement dit, il s'agit toujours de racisme "anti-non-blancs", puisqu'il n'y a pas de marquage des Blancs. Le fait est que, dans un rapport social de domination, une marque d'hostilité "dominé -> dominant" n'est pas comparable à une marque d'hostilité "dominant -> dominé" : dans le premier cas, celui qui se fait traiter de "sale blanc !" peut certes se sentir blessé, tandis que dans le second cas, même sans avoir été traité de "sale noir !", le racisé sera désavantagé, que ce soit par un accès plus difficile à l'emploi ou une exclusion politique... C'est la question du pouvoir que l'expression "racisme anti-blancs" essaye de faire disparaître, et ce évidemment à l'avantage de certains...

Reste une question : ce système raciste est-il différent des autres systèmes de domination, en particulier de la façon dont l'économie constitue des classes sociales ? Réfléchissons (toujours en nous appuyant sur Colette Guillaumin) sur la spécificité de la race comme marqueur. Celle-ci marque avant tout la différence radicale : ceux qui sont marqués par la race sont non seulement pensés comme fondamentalement différent des autres, et si d'aventure on admet qu'ils font partie de l'humanité, ce n'est jamais de façon individuelle, mais seulement comme groupe - un racisé est sa race avant d'être une personne. La race marque aussi la permanence - on ne peut en changer - et de l'héritage - la race se transmet, comme en témoigne le fait que les métis demeurent racisés (Barack Obama est considéré comme un Noir bien que sa mère soit Blanche). C'est pour cela que le biologique y a une place fondamentale : "c'est dans les concepts biologiques que résident les derniers vestiges de transcendance dont dispose la pensée moderne" écrit Claude Lévi-Strauss (cité par Colette Guillaumin, p. 111). C'est aussi pour cela que la culture a pu remplacer la référence biologique : les idées d'authenticité, de pureté, d'héritage n'y sont pas moins fortes.

On voit, là, la différence nette qui existe avec les classes sociales : celles-ci tiennent d'autant mieux qu'elles ne sont pas pensées comme permanentes ou, pour le dire mieux, que leur permanence est niée. Dans l'idéologie qui vient les justifier, les individus ne sont pas enfermés dans une classe sociale : au contraire, on leur promet qu'ils pourront en changer, que chacun a sa chance, et qu'au prochain tour, ils seront récompensés pour peu qu'ils travaillent dur. Rien de tels pour les groupes raciaux. Certes, le "peuple" en tant que classe sociale a pu être pensé à certaines époques sur le modèle de la race, avec d'explicites théorisations biologiques. Mais ces références ont globalement disparues, même si on pourra parfois trouver des exemples de "racisme de classes" (parfois appelé "classisme") où l'on essaye de prêter à la classe permanence, héritage et transcendance. Si les deux peuvent se recouvrir - les racisés peuvent être plus nombreux dans les classes populaires - on ne peut rabattre un système sur l'autre : la classe sociale est un marqueur bien différent de la race, parce que la domination ne s'y joue pas selon les mêmes termes, parce que le rapport social, les dominants et les dominés, ne sont tout simplement pas les mêmes. On retrouve par contre les références biologiques dans le genre : la bipartition entre hommes et femmes, avec la neutralité attribué aux premiers et la particularité aux secondes, s'exprime toujours en référence à la "nature". De là on peut comprendre qu'il est parfois aisé de montrer le sexisme d'une proposition en remplaçant le terme "femme" par un terme racial comme "Noir". Le fonctionnement du racisme comme système est sans doute assez proche de celui du sexisme comme système (aussi appelé "patriarcat"). Il n'en reste pas moins que les deux systèmes qui produisent l'un la race l'autre le genre demeurent différents. De là l'importance d'être conscient tant de leurs différences que de leurs recoupements, de penser de façon intersectionnelle comme on dit.

Il y a tout cela dans la vidéo d'Aamer Rahman : pour faire du "racisme inversé", il faudrait non pas inverser le sens des mots mais inverser le sens du système, le sens du rapport social, le sens du pouvoir et de la domination. Il faudrait que la blague "Vous avez déjà remarqué que les Blancs ne savent pas danser ?" frappe des individus déjà exclus et déjà marqués. Si, toutefois, vous êtes Blanc et que vous trouvez de telles remarques parfaitement insupportables, que vous vous sentez mal de les entendre, si vous voulez mettre fin à toutes les marques d'hostilités quelles qu'elles soient, il existe une solution très simple. Il suffit de mettre fin au racisme. Pas au "racisme anti-Blancs", mais bien au vrai racisme, au racisme "anti-non-Blancs". Il faut défaire tout un système de production de la race, il faut mettre fin non seulement aux agressions, mais aussi aux discriminations volontaires et involontaires, au racisme institutionnel, à la croyance que les Blancs sont neutres et les autres marqués, aux inégalités économiques et politiques... Au boulot. Certains y travaillent déjà, et leur tâche ne sera pas facilité si vous restez là à vous plaindre alors que vous bénéficiez du racisme.

31 commentaires:

karaboule a dit…

Bonjour,

J'ai lu avec intérêt votre billet et j'aimerais vous poser quelques questions sur des points qui me paraissent un peu obscurs :

- Vous faites une distinction entre la classe et la race en affirmant que la première contiendrait une promesse de changement et d'émancipation tandis que l'autre est caractérisée par la permanence (vous vous appuyez pour ce faire sur Guillaumin qui travaillait implicitement dans un cadre marxiste anti-essentialiste, mais ce n'est pas la question ici). Pourtant à la fin de votre article vous en appelez à en finir avec le système raciste, sous-entendant par là qu'il ne soit pas si permanent que cela, et vos remarques précédentes sur le racisme comme "construction sociale" semblent aller dans le sens d'une interprétation de la race comme objet historique, donc sujet au changement. N'êtes-vous pas en train de confondre, d'une part, la définition des races produite par le racisme et, d'autre part, la réalité de ces races que Guillemin justement conteste ? Le paradigme de classe n'est-il pas utile pour désessentialiser la race de la même manière qu'il l'a été pour désessentialiser le sexe et le genre ?

- Je suis par ailleurs un peu étonné par votre définition de la classe qui l'associe à la possibilité pour l'individu de s'émanciper s'il travaille assez dur. Une connaissance ne serait-ce que superficielle des doctrines politiques devrait faire voir qu'il s'agit là d'une définition de l'individualisme libéral de l'égalité des chances et non pas d'une perspective marxiste de classe pour laquelle la classe ne peut s'émanciper que tout entière en émancipant le genre humain de sa division en classes par le même processus. S'agit-il peut-être d'une confusion involontaire ?

- J'ai trouvé votre partie sur les "toubabs" ou "babtous" un peu désincarnée et pas tout à fait pertinente. En effet, quand on voit la façon dont est employé ce terme on s'aperçoit que le marqueur disons "de classe" est tout aussi présent que le marqueur "de race" : un mec à la peau blanche qui a toujours vécu dans les cités dont il partage leur culture sera rarement appelé "babtou" ou encore moins "blanc", alors qu'un Parisien bien éduqué qui fait Normal Sup' aura plus de chances de l'être. Ne serait-ce donc pas plus approprié de rapprocher "toubab" de "bourgeois" que de "nègre" ou "bicot", en ce cens qu'il s'agit de se moquer d'un dominant culturellement et économiquement et pas de mépriser un dominé ?

Merci en tout cas pour votre contribution au débat, et surtout pour faire connaître au grand public cette excellente théoricienne qu'était Colette Guillaumin !

Denis Colombi a dit…

Pour répondre à vos trois questions dans l'ordre :
1) Classe et race sont des constructions sociales, mais elles ne sont pas construites de la même façon. L'idéologie qui aujourd'hui sous-tend les classes sociales, et les légitime et donc leur donne de la force, il n'y a pas d'idée de permanence : au plan idéologique, on peut changer de classe (c'est évidemment beaucoup plus difficile, pour le dire avec un euphémisme, dans la réalité...). L'idéologie raciste au contraire prête à celle-ci une permanence. J'aurais pu le dire avec Wallerstein : l'une est universaliste, l'autre est anti-universaliste. Rabattre les races sur les classes, c'est se priver de voir comment les deux participent, dans l'analyse de Wallerstein, au capitalisme.

Je dois dire que je ne vois pas ce que vous voulez dire lorsque vous dites que le paradigme de la classe a permis de désessentialiser le sexe et le genre. Pourriez-vous clarifier ?

2) Ce n'est pas une définition de classe que je donne, mais plutôt une analyse de l'idéologie qui justifie les classes. C'est sur le processus de domination que se fait la différence entre race et classe.

3) Il y a des correspondances et des recouvrements certains entre classes et races, mais les deux ne se recouvrent jamais entièrement. A fortiori, vous retombez, dans ce paragraphe, dans une lecture bien individualisante. Le Blanc qui a grandit dans les cités a des chances de trouver plus facilement un emploi que ses camarades... Si ces attitudes (sa façon de parler par exemple) le tiennent à l'écart de certains emplois, ce peut être parce qu'elles sont elles mêmes racisés, et donc le marque par la race. Effectivement, "toubab" vise un dominant comme c'est le cas de "bourgeois", mais le processus de domination n'est pas le même.

karaboule a dit…

Je veux dire que l'anti-essentialisme des mouvements féministes à partir de la Deuxième vague est profondément enraciné dans un paradigme marxiste, ou plus précisément lukácsien, qui réunit : 1. la critique de la réification des catégories sociales (homme/femme) ; 2. l'affirmation d'une certaine "classe" comme moteur de l'émancipation humaine (les ouvriers, puis les femmes, les racisés, les homos, etc.). Toutes ces perspectives impliquent une vision historicisante de la société comme étant traversée par une lutte des classes où les dominés pourraient parvenir et à vaincre les dominants et à défaire la structure de domination. A l'opposé, une vision essentialiste tendra à enfermer le racisé dans son particularisme tel qu'il est défini et produit par le système raciste.

Sur les "blancs des cités", je ne suis pas sûr que la discrimination visant leur façon de parler soit racialement connotée. Il existe une même discrimination à l'égard des "bouseux", des "provinciaux" et de tout ceux qui "parlent mal" la langue... Je crois qu'il y a un marquage plus global qui vise les classes populaires dont la culture des cités fait partie, même s'il existe bien sûr d'autres discriminations visant plus précisément les racisés (comme le rejet du CV à cause d'un prénom un peu trop "bougnoule"). Mais j'apprécie tout de même l'idée que les blancs peuvent être racisés eux aussi, ce qui démontre une fois de plus que la racisation n'a rien à voir avec un quelconque caractère biologique de l'individu.

Denis Colombi a dit…

Je vois ce que vous voulez dire par votre première remarque. Je vous conseille le texte de Wallerstein sur l'universalisme, le racisme et le sexisme dans Race, Nation, Classe (si vous ne le connaissez pas déjà), qui je pense illustre bien la nécessité d'analyser spécifiquement le racisme et le sexisme comme différents mais reliés aux classes sociales.

Manatee a dit…

J'ai du mal à comprendre cette phrase : "On peut manifester une hostilité envers bien des groupes : envers les Noirs, les Maghrébins, les Asiatiques, les Juifs, certes, MAIS envers les Blancs - c'est le fond de commerce de la rhétorique du "racisme anti-blancs" - ou encore envers les homosexuels, les femmes, les féministes, les riches, les pauvres, les patrons, les capitalistes, les communistes, les gouvernants, les sarkozystes, les lecteurs de l'Humanité, les membres de telle profession, les pratiquants de tel sport, j'en passe et des pas mûres. ". C'est le "mais' qui me gène. Je n'arrive pas à savoir si c'est la phrase qui est mal formulée ou si c'est moi qui n'arrive pas à en saisir le sens.

Denis Colombi a dit…

Il manquait un "aussi". Erreur réparée.

Jazz a dit…

Très bon article, bien argumenté, bravo.

Le moteur du racisme, c'est l'ego, l'idée que l'on appartienne au bon groupe et que l'on soit intrinsèquement meilleur que bon nombre de personnes.

Recentrer son identité autour de sa race permet de passer d'un statut social moyen à celui d'une élite. Soudain, on n'est plus juste quelqu'un dans la foule, on n'est plus "moyen", on est Blanc.
On fait parti de ce groupe qui a tant apporté aux sciences, à l'art...

Sacré promotion.

Tout ces comptes Twitters, ces blogs, ces partis politiques, ces évènements, dont le racisme est le fond de commerce apportent tellement à ceux qui les font. Une certaine notoriété, des amis, une cause, une raison d'être, de l'argent... Comment réagiriez vous si quelqu'un voulait vous retirer tout cela ?

Tout cela est possible grâce à la croyance ferme en leur supériorité. Ce qui demande d'entretenir une illusion. Il faut donc filtrer soigneusement les sources d'infos et éviter à tout prix de s'identifier à ceux envers qui on est hostile. D'où un besoin de catégoriser (négativement) très rapidement et si possible d'éviter le contact.

Sera donc considéré comme un aggresseur quelqu'un qui cherche à casser cette illusion, et un non-blanc cherchant à démontrer sa valeur (ou pire, qui arrive à une position de pouvoir).

Tout cela est compliqué si l'on est pas blanc (en France, du moins).
Bien sûr, il est toujours possible d'éprouver des sentiments racistes et de dire ou faire des choses regrettables et condamnable, mais le contexte n'est clairement pas le même.

Manengus a dit…

Concernant l'exercice de définition précise d'un terme, façon manuel, je souscris complètement au propos du billet. Mais un terme ne se limite pas à sa validité sémantique. En l'occurrence il renvoi aussi à une expérience sociale, qui, même si elle est peut être formulée approximativement, illustrée maladroitement, voir instrumentalisée, existe.

Peut être que le but du billet était simplement de rectifier l'usage d'un terme. Mais si l'enjeu était de discuter d'une question de société sérieuse, alors je crois qu'il faudrait aller plus loin dans ce que le terme "racisme anti-blanc" recouvre. Repérer la majeure fondamentale comme dirait Becker. Pourquoi parle-t on de racisme anti-blanc ? Parce qu'il existe aujourd'hui dans certaines zones en France une difficulté pour des populations hétérogènes ( rapidement une population européenne et une population extra-européenne ) à vivre ensemble. De cette difficulté naît des interrogations, une tension, parfois une souffrance chez les individus.

Ce qui me gène c'est que le bilan de cet article revient à dire en quelque sorte : le racisme anti-blanc ? un produit de votre imagination produit par un système de domination. En bref, circulez y a rien à voir. Tu balayes d'un revers de main la question au prétexte qu'elle est sociologiquement "fausse", et, sacrilège entre tous, irait dans le sens des dominants. C'est un des traits caractéristique de la sociologie de la domination ( qui est hyper intéressante mais n'est pas toute la sociologie ) de ne voir le réel qu'à travers un système conceptuel ( même si empiriquement fondé ) qui viendrait corriger un sens commun forcément erroné. L'aveuglement des individus justifierait alors qu'on écrase systématiquement leur expérience, leur ressenti, conditionné par des cadres normatifs issu des structures de domination. Ce faisant, c'est l'altérité de l'individu dans son ressenti du réel qu'on mutile.

Qu’on soit bien claire, je ne cherche pas à faire du Finkelkraut en défendant la pauvre ménagère gauloise face à l’ « envahisseur » sarrasin et musulman. Je dis simplement que cet individu (ménagère, retraité, collégien et minorité même parce qu'ils en sont aussi victime par association) mérite qu’on écoute ce qu’il a à dire, qu’on prenne acte de son ressenti, qu’on ne l’écrase pas systématiquement avec le rouleau compresseur conceptuel qui, sous prétexte de « mettre les choses au clair », assèche le débat et dépossède les individus de leur existence.


Apparté : c’est à peu prêt la même chose qui se passe avec le féminisme. On a une batterie de personnes, très bien informées, qui disent des choses très pertinentes, mais qui in fine, nous disent que si l’on ne pense pas comme eux, qu’on agit pas selon leur notice, on se trouve dans l’erreur, dans la perpétuation d’un système de domination, dans la bêtise.

Ce doigt pointé, accusateur, excluant, d’une chapelle sociologique se réclamant de Bourdieu (qui doit aller piquer les bouteilles de whisky de la tombe de Morrison pour faire passer la douleur) pose vraiment question. Wright Mills puisque tu le cite, s’attaquait violement aux sociologues américains d’un côté suprêmes théoriciens aveugles du réel, de l’autre statisticiens fétichistes de la méthode. Je crois qu’on pourrait adjoindre pour la scène française un intégrisme de la critique de la domination et un fétichisime de la rupture avec le sens commun, qui a eu tout son intérêt à une époque, mais qu’il serait bon de faire évoluer.

Par ailleurs je sais que tu avais témoigné un intérêt pour une sociologie de la réception. Je suis tout avec toi, et c’est bien pour cette raison que je vois à quel point cette sociologie arrogante et académique a fait du mal à sa diffusion dans la société chez des « non sympatisants ».

Je m’excuse d’être un peu vindicatif, même si j’ai pu voir ressurgir dans cet article cette sociologie négative que je n’apprécie pas, je tiens quand même à souligner encore le super travail que tu fais sur ce blog.

Denis Colombi a dit…

Je m'attendais à ce genre de commentaire. La réponse me semble simple et claire (et pour tout dire : contenue dans le billet) : il ne s'agit pas de nier certaines manifestations d'hostilité, simplement de rappeler qu'une manifestation d'hostilité allant du dominé vers le dominant montre autant l'existence de la domination que celle allant du dominant vers le dominé. Si la sociologie peut rendre service aux uns et autres, c'est d'abord en leur permettant de replacer leurs biographies individuelles dans l'histoire globale pour le dire comme Mills.

Je ne réponds pas sur le reste, qui me semble être de l'exagération sans véritable lien avec le billet (qui n'a pas grand chose à voir avec Bourdieu, il faut bien le dire).

Manengus a dit…

Excuse moi Denis, ton billet ne rappel pas "simplement" que l'hostilité anti-blanc est une réponse en creux à un système raciste anti-non-blancs. Ton dernier paragraphe met en cause les blancs qui ressentiraient des attaques qui leur seraient faites comme "insupportables" en leur demandant d'"arrêter de se plaindre" alors qu'ils "bénéficient" du racisme.

Tu ne nies pas certaines manifestations d'hostilités certes, mais tu décrédibilises et met presque en accusation le ressenti qui peut en découler.

C'était le propos de mon commentaire. Pointer l'écrasement de l’expérience des individus, de la valeur "réelle" qu'elle a pour eux, par l'intermédiaire d'une démonstration logique et conceptuelle implacable (et je le redis en bonne partie fondée). A partir de là, et même si tu souhaites l'ignorer, je crois que la suite fait sens.

Si l'on souhaite que la sociologie "serve" effectivement aux gens, il faudrait peut être déjà savoir ce qu'ils en pensent, de la sociologie. Le constat est qu’il y a une ignorance, voir dans le pire des cas un rejet fort des concepts de la socio aujourd’hui et je ne crois pas que ce soit avec la simple force démonstrative et logique que la donne changera. J’utilisais l’exemple féministe car il est assez représentatif du phénomène : à vouloir convaincre les gens à grand coup de bouquins de socio dans la gueule, on les crispe, et ils rejettent le malotru. Pas étonnant tu me diras.

Pour ce qui concerne Bourdieu. Lorsqu'on pratique la sociologie en France et qu'on se situe dans une sociologie critique de la domination, je ne crois pas qu'on puisse dire, honnêtement, que Bourdieu n'a pas grand chose à faire là. A moins de penser que les sciences sont vierges d'histoire et ne sont pas prises dans un système de pensées et de normes qui cadre leurs pratiques. Concernant la construction des cadres de la sociologie française notre cher Bourdivin a un rôle plus que central.

Denis Colombi a dit…

Vous sur-interprétez complètement ma conclusion qui se contente de dire que si l'on trouve certaines remarques d'hostilité insupportable, il vaut mieux ne pas se tromper d'adversaire... Vous plaquez votre argumentaire déjà écrit sur mon billet. Ce dont témoigne bien la façon dont vous stigmatisez le féminisme, alors qu'il existe tant d'entreprises de vulgarisation qu'il est difficile de les compter, et qu'il s'agit rarement de balancer un bouquin de socio à la tête des gens... Vos remarques sur Bourdieu sont du même acabit : le billet cite Colette Guillaumin, et va chercher bien plus du côté du marxisme que de Bourdieu. Je sais dans quelle tradition j'inscris tel ou tel billet. Il faudrait y faire attention.

Manengus a dit…

Peut être que je sur-interprète. Mais je crois alors qu’il y a de nombreuses personnes qui sur-interprètent en ce sens. Il suffit de discuter un peu de ces questions avec des gens extérieurs à la socio pour s’en rendre compte ( pas plus tard qu’hier pour ma part ). On peut évacuer le problème en postulant que les gens lisent mal, on peut aussi se poser des questions sur la forme de son propos ( ou plutôt celui de la sociologie en général, dont il était question ). Je réitère ce que je dis sur le féminisme, qui n'était au demeurant qu'un exemple parmi d'autres. Je constate que ce mot suscite un rejet de la part de personnes qui sont pourtant ouvertes et tolérantes ( et parfois même féministes dans leurs actes ). L’argument qui revient le plus est le caractère écrasant et moralisateur du discours. Ca me peine sincèrement, mais je préfère ne pas l’ignorer.

Concernant mes remarques sur Bourdieu, j’admets avoir pu donner l’impression de faire un raccourcit rapide entre ton billet et une certaine chapelle ( qui existe au demeurant ). Je m’en excuse. Toutefois un physicien n’est pas obligé de citer Popper pour inscrire ses travaux dans le principe de réfutabilité. C’est ce que je voulais souligner.

Encore une fois, je suis d'accord avec le fond du billet. Je me permettais simplement de rebondir dessus pour ouvrir une discussion sur un autre questionnement auquel il se raccroche. Maintenant si les commentaires doivent rester droit dans le cadre thématique je préfère passer la main.

Marc Grimbert a dit…

Ce qui me gène dans votre raisonnement, c'est que :

1) A le pousser, on peut tout aussi bien dire qu'en france l'antisémitisme n'existe pas, puisque les juifs ne se trouvent pas dans une situation d'infériorité sociale, culturelle et économique

2) Il serait plus juste de dire le racisme anti-blanc n'existe pas dans la france de 2014 que le racisme n'existe pas, vu qu'il existe de nombreuses autres cultures où le blanc n'est pas "normatif".

3) Si l'on va les DOM-TOM par exemple, on ne peut pas dire que les blancs soient majoritaires en nombre, pensez-vous que votre raisonnement se tienne là-bas aussi ?

Denis Colombi a dit…

Attention au sens du mot majoritaire. Celui est indiqué clairement dans le billet : "un rapport de domination entre un groupe majoritaire et des groupes minoritaires soit, selon Colette Guillaumin, "des groupes qui sont sociologiquement en situation de dépendance ou d'infériorité" (94-95). Les groupes minoritaires dépendent en effet pour se définir des catégories produites par le groupe majoritaire". Le majoritaire se définit donc en termes de pouvoir et non de nombre. Cela devrait répondre à vos questions.

'Tsuki a dit…

Le plus fascinant dans ce billet, ce n'est pas le billet par lui-même, bien pensé, bien argumenté, bien écrit... Ce sont les commentaires : on peut deviner l'origine des gens qui commentent juste en lisant la teneur de leur propos, c'est rigolo (et un peu triste, quand même, j'admets).

Tom Atienza a dit…

Je vous remercie pour ce billet qui m'a énormément éclairé et m'a permis de mettre des mots que je n'ai pas toujours su mettre sur des idées auxquelles je crois fondamentalement.
J'ai seulement peur de n'avoir pas compris quelque chose. Quand vous dites que la race marque la permanence et que les racisés se définissent principalement comme différents de la normalité, n'est-ce pas une vision très pessimiste ? J'entends par là : insinuez-vous que le progrès social sur la question raciale n'est pas réellement possible puisque marquée dans la permanence ?
Si c'est effectivement ce que vous vouliez dire ce n'est pas un propos que je conteste, bien qu'il m'attriste fortement. Je vous remercie de bien vouloir m'éclairer sur ce point.

PS : peut-être recevez-vous deux messages voulant dire la même chose avec des mots parfois un peu différents, j'ai eu un bug de connexion, désolé.

Denis Colombi a dit…

Lorsque j'écris que la race est la marque de la permanence, cela se rapporte à la race comme construction, c'est-à-dire que les catégories raciales sont construites, perçues et pensées par ceux qui les utilisent ou les mettent
en oeuvre dans leurs pratiques comme permanentes. On leur donne l'air de la permanence, si vous voulez, et cette construction symbolique a des conséquences importantes sur la façon dont sont définis les groupes et leurs frontières.

Cela ne veut en aucun cas dire que la race ou les catégories raciales sont effectivement permanentes. Non seulement, il est possible de construire autrement ou de détruire la race (les catégories raciales contemporaines ne sont pas celles qu'il y a un siècle : les Italiens ne sont plus des "dark skinned migrants" pour les Etats-Unis par exemple), mais en outre un individu peut changer de race au cours de sa vie, en modifiant son comportement ou en étant stigmatisé de part et d'autres (pensons à la stigmatisation des "bountys", ces Noirs qui se comporteraient "comme des Blancs", qui refuseraient d'assumer leur histoire et leur expérience de Noirs (attentions à mes conditionnels)).

De la même façon que les classes sociales sont construites comme mobiles alors qu'elles sont largement immobiles, les races sont construites comme permanentes alors qu'elles sont un peu mobiles (pas trop non plus).

J'ai inséré cette réflexion dans le billet pour bien faire comprendre que l'on ne peut pas rabattre la race sur les classes sociales ou sur le capitalisme, même si les liens entre les deux sont nombreux et méritent exploration.

Ta génitrice officie dans le racolage passif a dit…

Excellent article. Mais j'aimerais juste que vous éclaircissiez ma lanterne:

"Qui pense que le blanc est une couleur ? Que les chrétiens sont une race ? Qui pense que l'homme se définisse par un sexe ? Les caractères physiques du majoritaire n'ont pas le statut de marque, en effet ils ne sont pas destinés à être des limites ni des spécifications."

Je pense, au contraire que pour prétendre que la culture ou la religion du voisin est inférieure à la notre, il faut savoir quelle est notre culture ou notre religion. Quand la caricature du beauf de base dit "les femmes à la cuisine" indirectement, il dit aussi "les hommes avec des bières devant télé-foot". Si les dominés sont conscients des choses qui leurs sont "interdites" les dominant eux sont aussi conscients de leurs privilèges.

Dans la même citation, l'écrivaine associe racisme et sexisme. Ce qui est un raccourci magique. En effet il serait simple de lui répondre "Quel homme ne sait pas qu'il ne peut pas faire du baby-sitting ou jouer à la poupée". On pourrait même continuer sur la lancer, et parler de la misandrie. J'ai vu ça et là des comparaison entre la misandrie et le racisme anti-blanc. Cette comparaison n'a pas lieu d'être, déjà par ce qu'elle n'a pas la même origine (le racisme résultant de la colonisation, le sexisme étant ce qu'il nous reste de nos réflexes de primates) mais surtout par ce qu'il est à double tranchant. Personne ne sera étonner si un blanc joue au foot, et fait du ski. Par contre, si un noir peut jouer au foot sans que cela n'étonne personne, ce ne sera pas pareil pour le ski.

Denis Colombi a dit…

On sait effectivement que l'on est un homme/un Blanc/un chrétien, mais on ne pense pas et on n'agit pas à cet endroit comme à une marque, mais comme le statut neutre, le "default setting" de l'humanité. Et c'est là toute la différence.

Quand vous écrivez que le sexisme est "ce qu'il nous reste de nos réflexes de primates", vous rendez-vous compte que vous êtes en train de naturaliser un comportement ? D'inscrire le sexisme des hommes dans la nature ? Et par là que vous justifiez précisément la comparaison entre sexisme et racisme effectuée par Colette Guillaumin ?

Ta génitrice officie dans le racolage passif a dit…

Je comprends, mieux votre point de vue. Néanmoins, j'ai toujours du mal à percevoir l'homme comme statut "neutre". Pourriez vous donner quelques exemples?

Je ne naturalise aucun comportement. J'explique juste la provenance biologique des rôles que l'on a attribué aux différents genre. Et ce n'est par ce que c'est "prévu par la nature" que c'est bon. J'invite tout ceux qui sont convaincus de cette doxa à retourner dans leurs grottes dessiner des stickmen sur les murs. Je n'inscrit donc pas "le sexisme des hommes" dans la nature.

Piero P a dit…

Bonjour,

tout d'abord merci pour cet article, très clair et pertinent. Il y a juste un point que vous avez soulevé qui m'a interrogé :

Vous mettez bien en évidence les points communs entre les oppressions issues du sexisme, racisme, et des classe sociales en tant que systèmes, mais aussi la différence fondamentale entre race et classe sociale : la race est construite comme permanente pour l'individu, tandis que la classe sociale serait modifiable pour le même individu (je résume pour être sur d'avoir bien saisi le raisonnement).
Cependant vous evoquez aussi la différence entre sexisme et racisme sans l'expliciter. Le sexe/genre/orientation sexuelle ne me semblent pas avoir cette caractéristique de mobilité que présente la classe sociale (en tout cas cette possibilité de passer d'une position de minorité à celle de majorité, selon la définition de ces deux termes donnée dans l'article). En quoi, donc, la race et le sexe/orientation sexuelle/genre sont ils différents en tant que marqueurs d'une différence avec un standard "neutre", "normé" ou "supérieur" ?

Denis Colombi a dit…

@Piero P : pour rester dans l'argument de Colette Guillaumin, la réponse est "en rien !". Elle classe explicitement le sexisme dans l'idéologie raciste. Le sexisme serait un "racisme contre les femmes", et le genre est un système qui fonctionne comme la race. Une fois ceci dit, les deux ne constituent évidemment pas les mêmes groupes et les mêmes divisions.

Daria Lenale a dit…

@Ta génitrice officie dans le racolage passif

Concernant la disposition biologique des comportements sexistes, je me dois de vous rappeler qu'elle n'a pas de sens. Il est infondé d'affirmer qu'un comportement de cette nature pourrait être préspécifié par les gènes.

"L'hypothèse" -les guillemets sont importants- de modules comportementaux déterminés génétiquement expliquant le sexisme n'est pas tenable parce que les gènes pouvant intervenir dans le fonctionnement cognitif ne sont pas assez nombreux alors même que les compétences sont très complexes et que l'environnement a un rôle très important -pour ne pas dire essentiel- sur la genèse des comportements. Les conceptions innéistes sont d'autant plus confortables qu'elles n'expliquent rien des faits sociaux.

Ernst Stavro a dit…

"ce n'est pas l'ancienneté du racisme qui est en jeu"
"mais s'inscrit dans un contexte historique particulier"

Cela ne vous fait rien de vous auto-contredire de la sorte ? Est-ce que les locutions "honnêteté intellectuelle" et "rigueur" vous parlent ?

Le racisme n'a rien à voir avec une forme d'essentialisation mêlée de ressentiment, c'est le système on vous dit. Circulez y'a rien à voir.

Denis Colombi a dit…

Il n'y a pas plus de contradiction dans les deux phrases citées qu'il n'y a d'argument dans votre commentaire.

Errico Libertad a dit…

Je comprends pas trop le raisonnement. Qu'est-ce-que ça peut faire qu'on puisse plus accuser les gens de racisme si on se fonde sur une définition du racisme par rapport à la race biologique ? C'est juste une preuve que l'irrationalisme raciste recule, que les gens ont du mal à l'assumer.
C'est aussi pour ça qu'on a créé de nouveaux concepts comme "ethno-différentialisme" qui se rapporte à l'essentialisation d'une culture à une population donnée. Ce qui s'accompagne parfois de racisme dans les propos étant donné qu'on rejette des personnes selon leur couleur de peau parce qu'on leur assimile a priori une "culture" qui serait, elle, méprisable.

Sinon le topo sur la "race neutre" pour moi c'est une conséquence du racisme pas le fondement de cette idéologie. Genre c'est parce que les blancs ont été durant longtemps constitué en tant que "race dominante" qu'aujourd'hui, dans une société où le racisme n'est plus toléré quand il se voit, les blancs sont "neutres". Ils n'ont plus besoin d'affirmer une soi-disant supériorité puisqu'elle a été historiquement et idéologiquement établie en acte.

Par contre je ne suis pas tout à fait d'accord avec l'idée que le racisme est un rapport social, pour moi c'est une idéologie. Le racisme a permis de justifier le colonialisme, qui lui est un rapport social, ou l'esclavage, qui est aussi un rapport social. Mais aujourd'hui le racisme frappe indistinctement les "non-blancs" issus des anciennes colonies que les non-blancs issus de pays n'ayant pas été colonisés. De la même façon des blancs qui vivaient dans les anciennes colonies ne subissaient pas le racisme. Le racisme s'appuie quand même dans son exercice informel sur des caractéristiques perceptibles (accent, couleur de peau, yeux, et sans doute d'autres trucs dont je n'ai pas connaissance...).

Errico Libertad a dit…

Enfin un dernier truc qui me chiffonne c'est quand il est dit que le "blanc" ne subit pas de racisme "structurel" (comme difficulté d'accès à l'emploi). Pour moi c'est un peu trop s'appuyer sur les statistiques sans les contextualiser. Ouais, à l'échelle de la france les non-blancs n'ont pas aussi facilement accès à l'emploi toute chose égale par ailleurs que des blancs. C'est vrai. Mais, je ne sais pas si c'est le cas mais c'est tout à fait imaginable, que dans un quartier en particulier ce soit l'inverse et qu'un blanc doive aller chercher de l'emploi à l'extérieur de ce quartier. Nier ça c'est essentialiser les races dominantes et dominées et postuler que l'histoire se serait arrêtée après la colonisation. Or, matériellement des blancs peuvent subir le racisme dans un ancien pays colonisateur par une difficulté à accéder à certains biens, sociabilités, etc... dans certains lieux. C'est un retournement de stigmate et une révolte à la base mais mal dirigée qui se change en oppression réelle.
Dire que ce n'est pas comparable en terme d'échelle au racisme que subisse les non-blancs (et encore tous ne subissent pas le même de la même façon, là aussi je trouve ça simpliste) c'est dire la vérité mais c'est différent de nier que le racisme envers les blancs puisse avoir une dimension plus que superficielle.
Je suis d'accord pour dire que le racisme exercée par des administrations officielles, des personnels à statut (flic, assistant social ou quoi) soit plus uniforme et plus puissant que du racisme exercé par des personnes n'ayant pas ce statut. Par contre ça ne doit pas empêcher une approche critique de ce qui fait la légitimité des "statuts" en question. Il est dit fort justement que la "race" est une construction sociale, tout comme le "statut". Et à ce titre un statut n'est pas forcément délivré par une instance officielle. Surtout dans des zones où les instances officielles se sont fait la malle. Là de nouveaux statuts informels aux yeux de l'état se refont, mais ils sont bien réels et parfois plus légitimes pour les populations concernées. Genre le "caïd" ou l'"intello" dans la cour de récré mais ça se retrouve aussi plus vieux. Et ça crée des systèmes de rapport sociaux (pour le coup) non-officiels mais qui peuvent s'appuyer sur une idéologie raciste et dans laquelle les blancs ne sont pas forcément la "race dominante".
D'ailleurs je remarque que le problème du racisme entre "racisés" (même si j'aime pas ce mot) est tu. Pourtant je vois pas comment expliquer ça avec la vision unilatérale du racisme telle qu'elle est présentée ici.

Errico Libertad a dit…

Donc je suis d'accord pour dire qu'on n'est pas à égalité face au racisme selon sa couleur de peau à cause de l'histoire mais pas pour changer la définition du racisme.
Oui la "race" est une construction sociale mais une construction sociale d'un type particulier : elle s'appuie sur des critères génétiques / biologiques. ça amène à des types de raisonnement particulier, puisque c'est dans les gènes c'est fatal, on n'y peut rien. Ce qui n'a rien à voir avec les questions de culture où là, les ethno-différentialistes, peuvent admettre qu'on "intègre" une personne, qu'on la "convertisse" à une autre culture. On ne peut pas convertir quelqu'un à une autre race en revanche, le métissage est vu au mieux comme un mélange de deux races. Du coup les solutions sont beaucoup plus radicales pour ceux qui croient qu'une race est foncièrement mauvaise comme on l'a vu avec les nazis.
Pour moi les deux sont à combattre et je ne crois pas qu'on ait besoin du terme "racisme" et de son capital d'antipathie pour disqualifier les ethno-différentialistes alors que leurs arguments sont aussi irrationnels et minables que ceux des racistes.

Perso c'est comme ça que je reformulerais les constats faits dans l'article que je ne conteste pas.

Après c'est avant tout des questions de forme si on est d'accord pour dire que le racisme, et ce que j'appelle ethno-différentialisme mais qui ici est aussi du racisme, est une gangrène qu'il faut éradiquer au final c'est le plus important.

Dsl pour le triple commentaire mais je peux pas poster tout sinon

Denis Colombi a dit…

Je réponds point par point :

1) Je ne sais pas qui parle d'"ethnodifférentialisme", sans doute personne, mais le terme ne capture pas ce que la notion de racisme recouvre, et la généalogie qu'elle permet dans ces différentes déclinaisons historiques. Le racisme n'a jamais été une simple idéologie, il a toujours été un système d'oppression.

2) Je ne comprends pas vos deux paragraphes suivants. Ils me semblent complètement dénués de sens. En écrivant que le racisme frappe aujourd'hui l'ensemble des non-blancs, vous soulignez à quel point il n'est pas une simple idéologie - ie il n'a pas besoin d'une formalisation théorique, fut-elle incohérente - mais est bien un rapport social de hiérarchisation, d'exclusion et d'exploitation.

3) Ce que vous dites sur les dominations locales est hors sujet, car justement, cette localité, c'est-à-dire le fait qu'une telle forme de rejet se cantonne à des interactions particulières, montre bien qu'il y a une différence de nature dans la différence de degré entre les formes de racisme. Pour le dire simplement, si je me rends dans un restaurant du Bronx ou de Harlem et qu'un serveur me sert en dernier parce que je suis le seul Blanc, ce n'est en rien comparable au fait d'avoir plus de chances de mourir sous les balles de la police, d'être au chômage, pauvre, envoyé en prison, etc. parce que Noir - une formulation que je reprends ici à Michael Schwalbe dans The Sociologically Explained Life. De même, dans beaucoup de pays où les Noirs sont majoritaires, les populations blanches minoritaires continuent d'occuper une position privilégiée : sans doute se font-elles poursuivre dans la rue par des gamins qui les appellent "toubab", mais si elles ont par ailleurs accès aux quartiers protégés, à la direction des entreprises, etc. ce n'est en rien comparable avec la situation des racisés en France... Ce qui importe, une fois de plus, c'est là où se trouve le pouvoir. Les racisés peuvent être avoir des attitudes racistes entre eux, comme vous dite, mais cela revient à renforcer la suprématie blanche - diviser pour mieux régner, etc. Bref, le rapport social, le pouvoir et la domination : c'est ça qui importe.

4) Vous parlez de l'histoire alors que je souligne avec insistance que ce n'est pas l'histoire mais les rapports de pouvoir et rapports de force, certes en partie hérités de l'histoire mais pas que, qui comptent. Tout cela est donc hors sujet.

5) Avez-vous vraiment lu le billet ? Vous partez sur un blabla comme quoi parce qu'il est biologique on ne peut pas le changer alors qu'il est expliqué dans le billet que ce qui compte est la 2e partie et non l'aspect biologique. Pour le reste, votre attachement à la définition du racisme comme simple idéologie conduit à une lutte bien pauvre : pour lutter contre le racisme, il suffit de répondre aux mauvais arguments des racistes... Comme si c'est en discutant avec un raciste qu'on allait lui prouver qu'il a tort ! En pensant le racisme comme un système et comme un rapport social, on se donne à la fois la nécessité et les moyens de lutter contre les inégalités matérielles et les pratiques racistes effectives, sans se contenter d'anôner que "le racisme, c'est mal"... ce qui ne touche jamais vraiment personne puisque, c'est le cœur du billet, il n'y a pas besoin de se dire/se penser comme raciste pour l'être...

Errico Libertad a dit…

"Pour le reste, votre attachement à la définition du racisme comme simple idéologie conduit à une lutte bien pauvre : pour lutter contre le racisme, il suffit de répondre aux mauvais arguments des racistes..."

Ah non, je pense au contraire qu'il faut de stigmatiser par rapport à des traits biologiques pour combattre le racisme.

Ouais, donc le racisme, pour toi, dépend des institutions officielles. Ce que je disais c'est qu'il existe des institutions informelles. Visiblement tu accordes plus d'importance à ce qui est "officiel" qu'à ce qui est "informel". Socialement je suis d'accord que c'est plus important, mais localement pas nécessairement. Genre j'ai déjà entendu parler de petites-entreprises de quartier qui embauchent prioritairement des gens selon leur "communauté", dans ce cas-là on parle là aussi d'accès à l'emploi. Tu t'en tapes d'avoir statistiquement plus de chance d'accéder à un emploi de cadre que des personnes "non-blanches" si t'as pas les diplômes pour postuler en tant que cadre, si là où tu vis y a que des petites-entreprises et qu'elles ne veulent pas te recruter : dans ce cas particulier tu es sous une domination structurelle aussi.
Pour la police c'est pareil, c'est une institution qui s'est imposée à l'échelle nationale pour réprimer les personnes transgressant la norme. Après fondamentalement flic c'est un rôle social qui a un niveau local peut très bien être exercé de manière informelle, et légitimement aux yeux de la population, par des personnes sans uniforme ni carte. Des fafs qui font des ratonnades c'est rien d'autre, des fafs qui vont taper sur des grévistes jouent un rôle de dec. A ce titre il peut très bien exister des proto-polices communautaires localement. Je vois bien la différence de degré, la justice est pas avec eux, la loi est pas avec eux, etc... ils n'ont pas autant de moyens mais je ne vois pas de différence de nature pour autant.
La police nationale elle est pas tombée du ciel, pour s'imposer il a fallu qu'une classe sociale dont elle était le bras armé s'impose contre une autre qui avait ses propres milices. Ce sont des milices informelles qui deviennent des polices officielles quand le rapport de force penche en leur faveur. Bref, on en n'est pas à avoir des milices communautaires, mais il me semble qu'avec un raisonnement comme celui que vous proposez ici, si c'était le cas alors ce serait de la résistance de la part d'une population opprimée et pas une sorte de nouvel état en train de s'autonomiser. Alors que pour moi si.

Enfin pour moi un rapport social s'établit entre des rôles sociaux et blanc et noir ce sont pas des rôles sociaux mais là peut-être que je me trompe. Mais sans faire une gymnastique bizarre je vois pas comment on peut dire que "blanc" est un rôle qui serait en plus définit par rapport au rôle "noir". Pour moi les rôles c'est "dominants" et "dominés" et le rapport social est un rapport social de domination. Après justifier ce rapport social par des différences biologiques ça le rend raciste mais au fond le rapport social serait le même si on l'argumentait différemment. Mais peut-être que c'est la définition de rapport social qui pose problème, pour moi c'est le comportement d'une personne par rapport à une autre mais peu importe comment est argumenté ce comportement.

Denis Colombi a dit…

Internet n'abolit les règles élémentaires de politesse, donc on va peut-être éviter le tutoiement.

Je n'accorde pas plus d'importance à l'officiel : j'accorde plus d'importance au pouvoir et au sens des relations de domination. Il existe effectivement des entreprises qui embauchent sur des bases communautaires : dans Chantier Interdit au Public, Nicolas Jounin montre comment les boîtes d'interim qui fournisse la main-d'oeuvre du BTP recrute en fonction de critères raciaux, et comment certains recruteurs expliquent qu'ils ne prendront jamais un "français" - qui dans leur bouche désigne les Blancs... - pour un poste de manoeuvre, postes pour lesquels ils préfèrent les "boubous", c'est-à-dire les Noirs. Ils recrutent des Noirs parce qu'ils les considèrent comme corvéables à merci, parce qu'ils considèrent que seuls eux feront un boulot sous-payé et extrêmement dangereux, et aussi parce que la situation le plus souvent irrégulière de cette main-d'oeuvre la place dans une situation de dépendance que l'on peut exploiter à l'envie... Bref, on ne sélectionne peut-être pas les Blancs, mais c'est quand même du racisme anti-noirs... Dans les exemples de vous donner, vous imaginez des "proto-polices communautaires" dont on se demande où elles sortent alors que les ratonnandes des fachos, elles existent, elles sont réelles, nombreuses, et nous montrent clairement dans quel sens marche le racisme. Donc avec des si... on en vient à ergoter sur des choses dont on a aucun signe... Et quand bien même, imaginer un Etat en train de s'autonomiser demanderait à ce que l'on distingue une telle situation de concentration du pouvoir de celle du rejet par une exclusion du pouvoir. Les choses sont plus dialectiques que vous semblez le penser, et à part faire porter le chapeau du racisme en ceux qui en sont victime, votre raisonnement est assez vain.

Le rapport social - c'est-à-dire le rapport entre des groupes - entre Blancs et racisés est un rapport d'exploitation, et Blancs et racisés sont bien des rôles et des statuts sociaux, c'est-à-dire des positions sociales auxquelles sont attachés certaines attentes.

Bref, je pense que vous improvisez largement sans trop vous être penché sur la littérature et les écrits portant sur ces questions. Il faudrait peut-être commencer par là.

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