Remarques en vrac sur les geeks

Vous avez sans doute déjà écouté l'émission Place de la Toile qui vient juste de se terminer sur France Culture. Si ce n'est le cas, je suis très fâché, mais je veux bien vous pardonner si vous allez la podcaster fissa. Une très belle expérience que cette participation à une émission de radio : ce fut un moment vraiment très agréable, et la discussion a été à la fois très intéressante et très amusante. Le problème, c'est bien sûr qu'on y serait bien rester des heures... Du coup, quelques réflexions en vrac sur la même thématique : la culture "geek"

Je n'avais pas pu mettre mon t-shirt de geek le jour de l'émission, alors j'en poste un aperçu ici

On n'a pas parlé du terme "geekette" : il est pourtant très intéressant, parce qu'il témoigne d'un certain sexisme bien implanté dans notre langage propre. En effet, pourquoi dire, comme l'ont fait beaucoup de magazines féminins, "une geekette" plutôt que "une geek" ? Pourquoi féminiser le mot en "-ette" alors que l'anglais originel ne voit pas l'intérêt, à raison, de genrer tout cela ? De toute évidence, on considère que geek, c'est par essence masculin, et que si ce doit être féminin, il faut le montrer de façon ostensible, i.e. les femmes sont un type particulier tandis que les hommes sont le type "standard" ou "normal" comme dirait une députée UMP. Mais encore ne marque-t-on pas cette spécificité par une simple accentuation de la syllabe finale, mais par un diminutif qui sonne comme "coquette" ou "pauvrette". De la même façon qu'on a Superman et Supergirl, on dévalorise la féminité en la renvoyant au monde du petit et de l'enfance.

On a juste évoqué les problèmes de l'importation du terme "geek" en France : il y aurait long à en dire et on ne pouvait pas tout traiter. Mais il faut bien reconnaître que le geek made in France n'est pas le geek US. Le terme doit son explosion à un travail journalistique de mobilisation du terme, sur le thème du "les geeks sont comme ci, les geeks sont comme ça". Le terme pouvait déjà exister dans certains milieux très proches de l'informatique (comme les écoles d'ingénieur) mais n'était pas aussi répandu qu'aujourd'hui. Ce sont très largement les journalistes qui ont modelé la vision la plus courante aujourd'hui du geek, contrairement aux Etats-Unis où le terme avait un ancrage scolaire et universitaire plus marquée. On pourrait faire le parallèle avec le terme "bobo" qui a connu une même importation en France. D'ailleurs, un certain Xavier de la Porte avait écrit un très bel article là-dessus dans La France invisible...

J'ai avancé l'hypothèse que les geeks ne se rencontraient pas dans n'importe quel "habitat" - plutôt urbain que rural - et pas dans n'importe quelle classe - classes supérieures plutôt que populaires : c'est peut-être un peu audacieux de ma part dans la mesure où je n'ai pas fait d'enquête là-dessus, mais il y a de bonnes raisons de le pensée. Dont celle-ci qui ne m'est venue en tête qu'après l'émission : la culture geek témoigne d'un rapport "savant" à la culture populaire. Il s'agit en effet toujours de traiter des biens culturels peu légitimes, souvent rejetés par l'école par exemple, comme pouvant s'apprécier sur le même mode que les œuvres légitimes. On fait l’exégète de Douglas Adam comme on ferait celle de Robert Musil, on acquiert une connaissance extensive de Star Trek avec le même sérieux que d'autres se plongent dans la Comédie Humaine. Et on s’enorgueillit d'en savoir plus que les autres, d'être plus fan, plus savant, plus lettré, plus connaisseur que le commun des mortels et que les autres geeks. D'où le succès de jeux comme The Unseen University Challenge qui exige une connaissance de l’œuvre de Terry Pratchett dans ses moindres recoins. Tout cela demande, il faut bien le dire, un certain capital culturel. Une raison de plus de penser que nous ne sommes pas tout égaux face à la geekitude.

Les vrais geeks éprouveront sans doute un vif besoin de nous allumer de toutes parts, nous reprochant sans doute de ne pas parler d'eux, les "vrais geeks". Qu'il me soit permis de leur répondre ici. Dans l'émission, je soutiens que la culture geek repose largement sur un modèle de distinction. Et que sont les interminables débats pour savoir ce qu'est vraiment le "vrai geek" si ce n'est une forme profonde et radicale de distinction, une façon de se poser comme plus savant, comme plus raffiné, comme plus geek que l'autre ? Être geek, ce n'est peut-être finalement pas si différent que d'être un(e) fashionisto(a) à la poursuite de la dernière tendance. Simmel analysait la mode comme la combinaison de la passion démocratique pour l'égalité et de la passion aristocratique pour la distinction. Je crois pouvoir dire sans trop me tromper qu'il aurait trop kiffé le geeks.
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4 commentaires:

Osez le féminisme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Denis Colombi a dit…

Non, les geeks ne font pas partie de mes thèmes de recherche. Je m'y intéresse en amateur. Il y a peu de travaux spécifiquement sur cette question : quelques recherches, comme celle de Didier Demazière sur les acteurs du logiciel libre, mais pas énormément.

Hélène a dit…

Bonjour,

Je viens d'arriver sur ce blog par hasard (enfin presque, je suis arrivée par l'article "le féminisme est l'avenir de l'homme") et je tombe avec joie sur cet article sur les geeks (je n'ai pas encore écouté l'émission).

Est-ce que la culture geek fait partie de vos objets de recherche ? Je me demandais récemment si des travaux en sciences humaines et sociales avaient déjà été menés sur la question...

Désolée si je pose une question dont la réponse se trouve dans l'émission ou ailleurs sur ce blog que je découvre seulement (auquel cas captain obvious would come to the rescue ^^)

Au plaisir de vous relire !

(ce message a déjà été enregistré avec une mauvaise adresse mail... serait-il possible de le supprimer ainsi que l'adresse associée... il s'agit d'un compte mail associatif, qui n'a rien à voir avec mon commentaire, que je fais à titre privé ^^ Merci !)

Cake a dit…

Bonjour

J'ai écrit un billet pas très recherché sur une partie des geeks de France : les pro-Linux.

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