Une mini heure de peine

Le fait que j'ai un blog suffit à montrer à quel point je suis une personne influençable et qui recherche continuellement l'attention des autres. De ce fait, il fallait donc bien qu'un jour ou l'autre je cède une fois de plus au mimétisme et à l'appel de la hype. J'ai donc ouvert un compte twitter, histoire de voir ce que ce truc a dans le ventre. Aucune idée de ce que ça va donner pour le moment. Mais allez, soyez sympa, suivez mes mini-aventures au pays du mini-blogging. Et signalez-moi les twitters intéressants pour les sciences sociales.

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Nouveau blog : le Zeping

Via le toujours très vigilants Philippe Watrelot, un nouveau blog ayant trait aux sciences sociales mérite d'être signalé : le Zeping, écrit par une jeune agrégée de sciences sociales qui enseigne dans un de ces lycées que l'on qualifie généralement de "difficile". Deux billets pour l'instant, des témoignages accompagnés de réflexion, une lecture qui fait quand même du bien, pour voir ce que l'on fait en SES et ce que l'on vit en ZEP.

En classe, dialogue avec les élèves: « Les homosexuels, c’est des mecs pas normaux, c’est des obsédés sexuels, ils pensent qu’à leur plaisir, et pas à avoir des enfants.
- Ne pensez-vous pas que vous dites cela parce que la socialisation que vous avez reçue a fait de vous des hétérosexuels?
- Non, non, c’est pas naturel, une femme a un vagin et un homme un pénis.
- Carrément, un verre, c’est fait pour être rempli!
- Bon, les réflexions graveleuses, on va éviter ; citez-moi la réaction d’une vieille dame dans le RER quand elle voit arriver un jeune habillé en jogging avec une capuche.
- Ah ! Elle serre son sac contre elle et elle a peur !
- Qu’en déduisez-vous ?
- Le fait d’être habillé en jogging/capuche fait peur aux gens.
- Vous apparaissez donc comme différents de la…
En chœur :
- Norme !
- Bien ! Vous avez de bons restes du début de l’année. Vous voyez donc qu’un simple habillement peut faire de vous des déviants ; un rapprochement à faire sur l’homosexualité ?
- Ok, m’dame, c’est juste que l’hétérosexualité, c’est une norme, alors tout ce qui est différent est vu comme une déviance.
- Très bien, on note ça à l’écrit, alors. »

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J'vous ai apporté de la sociologie (parce que l'économie c'est périssable)

Nous voilà donc à la Saint Valentin. L'année dernière, vous aviez appris comment déclarer votre flamme à l'économiste de vos rêves. Depuis, la crise a ébranlé vos certitudes, et vous êtes revenu à la raison : c'est désormais un beau/une belle sociologue que vous courtisez. Voici donc quelques façons de lui faire part de votre sentiment si doux (et ne vous avisez pas de switcher pour un(e) politiste l'année prochaine, ou ça va mal finir).

Tu es mon pygmalion/ma pygmalionne (oui, en sociologie, mettre au féminin des noms propres est autorisé)
Comme le rappelle François de Singly (ah, mon jury d'agreg...), dans la modernité, c'est dans le regard de l'autre que se constitue la personnalité de l'individu : l'individu est réflexif, car il s'élabore non pas suivant des normes extérieurs mais par rapport à lui-même, dans une injonction à être soi, mais ce dialogue avec soi doit trouver confirmation dans le regard de l'autre. Le mythe de Pygmalion permet de comprendre que le conjoint est perçu comme celui qui va révéler les qualités cachées, y compris à soi.
Attention cependant : Pygmalion peut aussi être le parent, et il n'est pas toujours conseillé de faire référence à la belle-famille dans cette période.

Tu es mon autrui significatif/significant other (la terminologie anglaise peut être appréciée)
Pourquoi ne pas revenir aux classiques ? Peter Berger, Hansfried Kellner, "Le mariage et la construction de la réalité". Ou comment le mariage - aujourd'hui ce serait plutôt le couple en général, quelque soit le mode d'union - est un puissant facteur de socialisation parce que c'est dans la conversation amoureuse que s'élabore la construction de la réalité. Vous pouvez aussi lui lancer : Tu es mon instrument nomique, ça marche aussi, et c'est plus classe.

Tu m'as rendu culturellement dissonant(e) (attention, à n'utiliser qu'avec un(e) sociologue, sinon vous allez récolter des baffes)
Les individus ne sont pas que le produit de leur classe sociale, et Bernard Lahire le sait bien. La preuve : ils sont souvent en situation de dissonance culturelle, c'est-à-dire qu'ils ont des pratiques culturelles qui se rapportent à des ordres de légitimité différents. Mais si, souvenez-vous quand vous avez mangé votre bucket de KFC en regardant Ladri di biciclette. C'est évidemment parce que votre cher/chère et tendre est passionné(e) par le néoréalisme italien. Et vous lui êtes reconnaissant pour ça, non ? Tenez, moi, je peux briller en soirée en parlant d'Art contemporain, ou en citant Sex and the City. Remerciez donc votre conjoint(e) pour ce qu'il/qu'elle vous apporte.

Toi et moi, on forme une dyade (prévoyez quand même un petit lexique)
Bon, à utiliser surtout avec quelqu'un qui connait un peu la sociologie des réseaux. Essayez aussi : j'aimerais bien former une clique avec toi, mais seulement si vous vous sentez prêt pour la reproduction (non, pas la reproduction sociale, l'autre).

Même si on vivait en Chine himalayenne, je te serais fidèle (ça marche très bien avec les anthropologues)
Ce qui est significatif quand on sait que chez les Mosos, peuple de Chine himalayenne, il n'existe aucune forme d'union entre les individus, et que les relations amoureuses ne sont soumises à aucun contrôle social.

L'homogamie, ça a du bon finalement (utile si l'objet de votre attention a une certaine mauvaise conscience sociale)
Histoire de rappeler que si notre société n'était pas puissamment structurée en groupes et en classes, vous ne seriez peut être pas ensemble. Complétez par un nos enfants auront un bel habitus, quand même plus romantique que le traditionnel "ils auront mon intelligence et ta beauté" (qui risque toujours d'être suivi d'une baffe bien méritée). Vous pouvez aussi tenter heureusement qu'on était sur la diagonale, mais c'est plus subtil.

Et bien sûr, last but not least, et si vous êtes prêt à l'engagement, n'hésitez pas, dites-lui Dis, et si on s'achetait un lave-linge ?. Normalement, si vous êtes en présence d'un(e) vrai(e) sociologue, de chaudes larmes devraient couler sur ses joues pendant qu'il/elle essaye d'articuler "yes, I dow" (ou qu'il/elle essaye de fuir en courant si vous avez mal calculé votre coup). Pourquoi ? Parce que comme le dit Jean-Claude Kaufman, aujourd'hui, mêler son linge est la plus belle preuve que l'on cesse de se penser comme deux individus différents, rapportant chacun leurs petites affaires chez papa/maman, pour se penser comme un couple en soi. Un mariage, en d'autres termes.

Et si tout cela échoue, essayez le chocolat. Moins sociologique, mais quasiment infaillible - et de toutes façons quelqu'un qui refuse du chocolat ne mérite pas votre attention. En tout cas, si vous avez d'autres propositions, les commentaires sont là pour ça.

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Universitariser le lycée, vraiment ?

Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’enseignement scolaire, a récemment évoqué l'idée d'universitariser le lycée - ce qui n'a pas manqué de plonger dans la confusion tous ceux qui ont connu le fonctionnement anomique des universités françaises... En ce qui concerne mes disciplines de prédilections, on pourrait lui répondre avec cette remarque de Stéphane Beaud dans la tribune qu'il publie aujourd'hui dans Libération :

Renouveler même erreur au lycée confine à l’absurde. Si les khâgnes B-L (option sciences sociales) et les Instituts d’études politiques sont aujourd’hui si attractifs, c’est, entre autres raisons, du fait de leur programme ouvert en sciences sociales (économie, sociologie, histoire contemporaine).

Les Universités gagneraient à adopter un fonctionnement plus proche du lycée, permettant aux étudiants de découvrir plus progressivement des disciplines en ne se spécialisant que petit à petit, comme le propose les SES, les khâgnes B-L et les IEP. Et avec aussi un encadrement plus fort, assuré, pendant les premières années, par des enseignants dont la spécialité est bien l'enseignement et non la recherche. Après tout, comme le disait Max Weber, il est très rare que le talent pour la recherche et le talent pour l'enseignement se retrouve chez la même personne. Ce à quoi j'ajouterais que c'est d'autant plus improbable lorsque l'on n'est formé qu'à la recherche.

Dans la tribune de Stéphane Beaud, on s'attachera aussi à ce passage à propos de la victoire des Bisounours :

Les sciences sociales ont cette vertu, indispensable en démocratie, de donner à voir la réalité sociale telle qu’elle l’est et non pas telle que le pouvoir, ou les pouvoirs, souhaiteraient qu’elle soit. Le maigre corps des professeurs de SES a besoin du soutien des enseignants des autres disciplines sœurs, du monde universitaire et de la recherche, des syndicats, des parents d’élèves sensibles à ces questions, des élus nationaux et locaux, etc. bref de tous ceux qui ne résignent pas à cette dangereuse entreprise de dilapidation par le gouvernement actuel du précieux héritage culturel que constitue la présence plus que quarantenaire des sciences sociales au lycée.

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Fisking Valérie Segond (ou certaines personnes ne devraient pas être éditorialistes)

La Tribune publie un édito de Valérie Ségond portant sur les nouveaux programmes d'économie - Sciences économiques et sociales et Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion - qui s'annoncent pour la rentrée prochaine. J'ai rarement vu article plus mal écrit. Ce n'est pas tant le propos qui est dérangeant, que le fait qu'il est truffé d'erreurs et de contre-vérités, voire d'incohérences simples et franches. A tel point que je me pose des questions sur le fonctionnement du monde journalistique français : le fait de faire un "édito" dispense-t-il de simplement connaître le sujet dont on parle ? Chaque phrase mérite d'être corrigée : ça tombe bien, c'est ce que l'on appelle le "fisking", un petit jeu auquel je vais me livrer sans aucune pitié tant l'article est désolant.

Quatre Français sur dix ne savent pas ce qu'est le chiffre d'affaires d'une entreprise, et le confondent avec ses bénéfices. Quant aux dividendes, ils sont six sur dix à les prendre tantôt pour une plus-value, tantôt pour une taxe, tantôt pour la valeur de l'action (1)
!

L'incipit de cette tribune est très intéressant : alors que Valérie Ségond va développer l'idée selon laquelle c'est l'enseignement de SES qui est cause des incompréhensions des Français face à l'économie, elle retient des exemples concernant des notions qui sont au programme de SES... et qui n'apparaissent pas dans les nouveaux programmes de seconde qu'elle entend défendre ! D'ailleurs, le communiqué de l'Apses à ce propos regrette la disparition de la distinction entre chiffre d'affaires et profits.

En outre, dès le début se manifeste un problème qui va courir pendant tout l'article : Valérie Ségond considère que connaître l'économie, c'est connaître la gestion des entreprises ou la gestion d'un ménage... Or, l'enseignement d'économie dont on parle est un enseignement de science économique, qui vise à donner une compréhension du monde. De la même façon, un cours de SVT vous explique comment se déroule la reproduction sexuelle, il ne vous apprend pas à séduire un partenaire...

"On peut vivre sans !", me direz-vous. Est-ce bien sûr ? Quand neuf Français sur dix ne savent pas calculer le taux d'intérêt effectif des emprunts qu'ils contractent (1), et qu'encore six sur dix se révèlent incapables de comparer deux abonnements de téléphone portable (1), c'est que leur lacune devient un handicap pour simplement bien vivre. Et ils le savent : trois Français sur quatre disent avoir besoin de "connaissances économiques" pour "réussir leur vie".

Cela fait un bail que, de gauche (Michel Rocard) comme de droite, les responsables politiques s'inquiètent de la faible maîtrise des concepts de base chez un peuple très prompt à épouser les thèses les plus complexes sur la mondialisation, les inégalités et la précarité. En économie les Français ont peu de connaissances et beaucoup de croyances.


Même remarque que précédemment. Mais on peut ajouter une chose d'importance : Valérie Ségond se centre, comme souvent, sur les Français, mais la situation est-elle plus brillante ailleurs ? Est-il sûr que les performances économiques d'un pays s'explique par la maîtrise du calcul des taux d'intérêt effectif de sa population ? Ce n'est guère évident. En outre, les compétences ici évoquées ont plus à voir avec les cours de mathématiques et des compétences finalement assez transversales, et non avec le contenu spécifique de la science économique. Plus loin, Valérie Ségond cite (mal) le manuel de Joseph Stiglitz : les manuels universitaires d'économie, qu'elle n'a très probablement jamais ouvert, ne donne aucun conseil pour choisir son abonnement de téléphone portable.

Pourquoi ? Le rapport de l'économiste Roger Guesnerie ainsi que les travaux d'évaluation réalisés par des économistes de grandes universités étrangères à la demande de l'Académie des sciences morales et politiques (2) sont formels : c'est dans l'enseignement économique et social dans les lycées qu'il faut en chercher la cause.

Comme tout ce qui est cité dans l'article, il est douteux que Valérie Ségond ait lu ne serait-ce qu'un résumé des deux rapports qu'elle cite, encore moins qu'elle les ait compris ou qu'elle se soit reportée aux discussions qui les ont suivit. Rien, absolument rien, dans le rapport Guesnerie n'avance l'idée que ce serait à cause de l'enseignement de sciences économiques et sociales que les Français ont des difficultés avec l'économie. Et pour cause, Roger Guesnerie est quelqu'un d'intelligent, ce que Valérie Ségond ne semble manifestement pas être : il sait bien que très peu de Français passe effectivement par cet enseignement, comme le rappelle Olivier Bouba-Olga ici ou Gilles Raveaud là.

A savoir, dans des programmes balayant "les problèmes politiques, économiques et sociaux contemporains", ainsi que les thèses qui s'affrontent sur leur interprétation, au détriment de l'appropriation de quelques outils conceptuels et analytiques applicables à toutes les situations. Et qui négligent la microéconomie, sans laquelle la macroéconomie reste hermétique. Mais aussi des manuels pauvres en analyses et formalisation, où dominent illustrations, extraits d'articles, tableaux, etc...

Il faudra vraiment que Valérie Segond m'explique comment on fait pour mener une analyse sans tableaux statistiques, sans base empirique, c'est-à-dire les "illustrations, extraits d'articles" qu'elle stigmatise. Parce que honnêtement, je ne sais pas faire. Et quand je lis des articles universitaires, publiés dans de grandes revues internationales - dont je doute que Valérie Ségond connaisse seulement l'existence et la fonction - je ne m'offusque parce qu'ils contiennent des tableaux et des illustrations !

C'est pour pallier ces déficiences que le ministre de l'Education, Luc Chatel, a demandé à deux groupes d'experts de redéfinir les programmes de la classe de seconde. Avec un objectif : les centrer sur l'exploration d'outils conceptuels et de raisonnements applicables à des univers distincts, plutôt que sur des thèmes, qui ne seront plus que des prétextes pour étudier le fonctionnement des outils eux-mêmes. Reprenant ainsi l'approche des "Principes d'économie moderne" de Joseph Stiglitz.

Quand on cite un ouvrage, c'est qu'on a pris la peine d'y jeter un oeil - je ne parle même pas de le lire. Valérie Ségond n'a même pas cette décence élémentaire lorsque l'on veut prendre part à un débat ou que l'on rendre dans une discussion. Stiglitz propose de retenir cinq principes fondamentaux concernant l'économie : Arbitrage ; Incitations ; Echanges ; Informations ; Répartition. Ils sont bien loin de figurer dans les programmes de Sciences économiques et sociales et de Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion (vérifiez par vous-même ici).

Cet enseignement, désormais obligatoire, se déclinera en deux programmes : les sciences économiques et sociales et les principes fondamentaux de l'économie et de la gestion. Le premier n'a pas supprimé tous les défauts des programmes actuels : il poursuit toujours deux objectifs pas toujours conciliables - former les citoyens et préparer aux études d'économie -, et mêle encore sociologie et économie, deux disciplines distinctes dans leur concept et leur démarche.

Premièrement, Valérie Ségond n'a pas lu le rapport Guesnerie, qui soulignait qu'il fallait s'efforcer de tenir les deux objectifs qu'elle juge "pas toujours conciliables", former le citoyen et préparer les élèves aux études supérieures... qui ne sont rien de moins que deux objectifs communs à tout le système scolaire français ! Si Valérie Ségond veut se lancer dans une critique globale de celui-ci, qu'elle le fasse, mais je doute qu'elle en ait simplement la capacité.

Deuxièmement, elle stigmatise le programme de Sciences économiques et sociales... ce qui montre qu'elle n'a pas lu celui de Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion qui comporte cette phrase : "Il a principalement pour objectif de permettre à l'élève de développer des capacités d'analyse de l'organisation économique et sociale, dans une perspective de formation d'un citoyen libre et responsable". Les deux programmes affichent donc cet objectif, mais Valérie Ségond n'en critique qu'un seul. Ce qui montre quelles sont les gros biais idéologiques au travers desquels elle lit la réalité...

Avec deux fois plus de sociologie que d'économie.

Je crois que là, tout journaliste un peu sérieux parlerait de "foutage de gueule" pur et simple. Cette simple affirmation aurait dû pousser La Tribune à demander à Valérie Ségond de revoir sa copie, et éventuellement d'apprendre à faire son métier correctement. Le programme de seconde de l'enseignement d'exploration Sciences économiques et sociales ne contient que trois items clairement sociologiques, plus qui fait référence à la fois à l'économie et à la sociologie (celui sur les relations entre emploi et diplôme). Sur douze items au total. Valérie Ségond ne devrait pas s'étonner d'avoir des problèmes à choisir son abonnement téléphonique vu ses faibles capacités en calcul...

En outre, deux des items de sociologie, relégués en fin de programme, sont optionnel. Pour affirmer que la sociologie est dominante - ce qu'elle n'était pas non plus dans le programme précédent - il faut soit être idiot, soit d'une absolue et totale mauvaise foi. Je vous laisse seul juge.

Mais au lieu de tout embrasser, il se concentre sur quelques notions clés. Le second, en revanche, se consacre à l'activité strictement économique des acteurs, en particulier aux arbitrages des entreprises pour créer de la richesse, à l'utilité des banques, au rôle multiple de l'Etat, et a le rôle économique de l'échange.

Le programme de Principes fondamentaux de l'économie et la gestion reprend la plupart des choses qui sont vues actuellement en première en Sciences économiques et sociales... Comment cela pourrait expliquer les problèmes des Français avec l'économie quand c'est en SES et pas quand c'est en PFEG ? Mystère...

Le tout selon une pédagogie qui part de l'observation des faits, pour passer à leur analyse, à l'appropriation de concepts, puis à la formalisation d'un raisonnement.

Vraiment, il faudra que Valérie Ségond m'explique comment on fait pour partir de l'observation des faits sans passer par les "illustrations, extraits d'articles, tableaux, etc." qu'elle stigmatise dans les manuels... Il faudra aussi qu'elle m'explique comment on fait pour écrire des choses aussi manifestement incohérentes dans un même article.

A première vue, rien que de très raisonnable donc : moins d'ambitions, mais plus approfondies. En clair, maîtriser les concepts de base. Pourtant, la mobilisation des associations des professeurs du secondaire (voir La Tribune du 2 février) - dont l'une est présidée par Sylvain David qui a lui-même contribué à l'élaboration de ces programmes - montre que les enjeux de cette bataille vont bien au-delà d'une querelle de pédagogues. D'un côté, le gouvernement et les professeurs d'économie à l'université, qui s'accordent à dire que donner aux enfants une vision du monde sans leur donner la maîtrise des outils, c'est construire des préjugés sans capacité de s'en affranchir. Et que faire de l'économie, c'est apprendre à gérer la rareté des moyens.

Faire de l'économie, ce n'est pas apprendre à gérer la rareté des moyens, c'est chercher à comprendre les choix dans une situation de rareté. Et c'est complétement différent. Je n'ai jamais entendu quelqu'un utiliser une formulation aussi approximative. La science économique n'a pas pour but de vous apprendre à choisir, elle cherche à comprendre comment vous choisissez.

De l'autre, les professeurs du secondaire, dont beaucoup sont historiens ou géographes avant d'être économistes,

On croit rêver : d'où Valérie Ségond peut-elle bien tirer cette bétise ? Les professeurs du secondaire sont des professeurs de sciences économiques et sociales, qui ont passé un concours comportement des épreuves d'économie et de sociologie - seule l'agrégation implique une épreuve d'histoire (sans géographie), au choix avec Droit public/Science poltique, dont le coefficient est plus faible que les autres. La plupart des enseignants ont fait des études universitaires d'économie, un peu moins souvent de sociologie, assez régulièrement des Instituts d'études politiques.

qui considèrent que les outils, comme l'offre et la demande, sont en eux-mêmes porteurs d'une idéologie. Ils estiment que la mise en perspective doit primer, même si cela revient à verrouiller la vision du monde donnée aux enfants. Et que la redistribution et la régulation importent plus que la production de richesses. Deux conceptions de la liberté et de l'abondance des ressources donc.

L'opposition entre les universitaires et les enseignants du secondaire est une pure invention, issue du seul esprit de Valérie Segond. A quels universitaires fait-elle référence ? Sans doute à ceux qui ont publié une défense du programme récemment dans les Echos. Ils ne suffissent pas à dire ce que veulent les professeurs d'université.

Quant à ce qui est écrit sur les professeurs du secondaire, c'est un ramassis de préjugés sans fondement. Personne ne dit que la régulation et la redistribution sont "plus importants" que la création de richesse, car cela serait aussi débile que de penser que la création de richesse est "plus importante" que la régulation ou la redistribution - l'accusation d'idéologie tombe mal de la part de Valérie Ségond. Ce sont au contraire les enseignants de SES qui regrettent qu'on ait retiré la notion de "valeur ajoutée" de leur programme, notion qui mesure précisément la création de richesse... Quant à la mise en perspective, c'est surtout un moyen de motiver et d'intéresser les élèves.

Enfin, sur cette question de l'idéologie dont serait porteuse les courbes d'offres et de demandes, il est vrai que cela peut s'entendre dire, et pas spécialement chez les professeurs du secondaire puisque des enseignants d'université peuvent aussi l'avancer, et parfois de façon assez récurrente, cela est loin d'être partagé par tous. Pour beaucoup, le vrai problème est que ce programme fait la part belle à une seule perspective théorique, en particulier du fait de la marginalisation de la sociologie. Cela ne revient pas à dire que les outils sont idéologiques, mais que la science fonctionne sur la base du débat. Tout simplement.

Entre les deux, il faut croire que les Français ont tranché : les trois quarts disent ne rien comprendre à l'information économique (1). Ils veulent donc que cela change. Faut-il enfin confier l'enseignement de l'économie à des économistes ?

Valérie Ségond termine naturellement par le comble de la malhonnêteté. Et de la bétise puisque, comme je l'ai dit, les enseignants du secondaire sont déjà des "économistes" - pas des chercheurs bien sûr (mais trouvera-t-on beaucoup de chercheurs prêt à aller enseigner au lycée ?), mais des gens qui ont étudié l'économie et ont été sélectionné sur cette base-là.

Mais surtout comment Valérie Ségond peut-elle conclure que les "Français ont tranché" ? Parce que les Français disent ne rien comprendre à l'information économique ? Mais la plupart des Français n'a jamais mis les pieds dans une fac d'économie ! La plupart n'a même jamais eu un cours de Sciences économiques et sociales au lycée ! Comment pourrai-t-il avoir choisi un mode d'enseignement plutôt qu'un autre ? Valérie Ségond sur-interprète le résultat d'un sondage pour répondre à une question qui n'a pas été posée et qui n'a rien à voir avec le sujet. Soit c'est de la bétise, soit c'est de la manipulation.

Au final, le débat sur l'enseignement de l'économie mérite mieux que ça. Et les lecteurs de la Tribune mérite mieux que les délires de Valérie Ségond. Car le problème ne provient pas du positionnement politique ou "idéologique" adopté par l'article, mais simplement des informations sur lesquelles l'éditorialiste appuie son propos, qui oscillent entre l'erreur pure et simple et la mauvaise foi. Défendre ce programme n'est pas un problème. Encore faut-il le faire avec des arguments honnêtes...

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Vingt et un

Comme vous le savez peut-être, le site Wikio, pour nous autres blogueurs, c'est un peu le panneau où le maître ou la maîtresse affichent les meilleurs dessins de la classe : officiellement, tout le monde s'en fiche, mais au fond, c'est quand même trop la classe d'y être. Chaque mois, wikio demande à quelques uns des blogs figurant dans leurs classements de le présenter à l'avance. Comme je n'ai jamais caché le fait que ce blog s'inscrit dans ma stratégie générale de conquête du monde, il fallait bien que je me soumette à l'exercice.

1Blog de Paul Jorion
2DéCHIFFRAGES
3Démystifier la finance
4Le Blog Finance
5Econoclaste
6Rationalité limitée
7Verel
8Jean GADREY
9La déflation arrive !
10Olivier Bouba-Olga
11Le futur, c'est tout de suite
12Sobiz
13Que disent les économistes ?
14La bêtise économique
15Jean-Marie Harribey
16L'analyse de Dominique Seux
17Camille Peugny
18Ma femme est une économiste
19Institut Turgot
20L'éco buissonnière
21Une heure de peine...
22Ecopublix
23Création Monétaire
24Gilles RAVEAUD
25LES COULOIRS DE BERCY
26Démocratie & Entreprises
27Anne-Marie Idrac
28Le blog de l'intelligence économique
29Expeconomics
30Arnaud PARIENTY

Proposé par Wikio

Je suis donc 21e. Mon seul regret ? Qu'il n'existe pas une catégorie "sociologie" ou, tout au moins, une catégorie "sciences sociales" qui rassembleraient aussi bien les blogs de sociologues, encore trop peu nombreux en France même si cela commence à s'étoffer, les blogs d'historiens, de politistes, et bien sûr, ceux d'économistes, parce que oui, chers collègues, mes amis, mes frères et soeurs, vous faites partis des sciences sociales, n'essayez pas de le nier, ça s'est vu.

En tout, merci à tous ceux qui ont contribué à me faire apparaître dans ce classement. Comme je n'ai jamais compris comment marchait le classement wikio, je ne sais pas à qui je dois adresser les paniers de victuailles que je comptais envoyer à chacun. Du coup, je vais les manger moi-même. Dommage pour vous, y'avait du pélardon dedans.

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L'hétérosexualité "par défaut"

Via Philippe Watrelot, et le facebook de Pierre Maura, je découvre les déclarations de Christine Boutin à propos d'un court-métrage d'animation mettant en scène une histoire d'amour homosexuelle - entre deux poissons, précisons-le. Egale à elle-même, et à tous ceux de sa tendance politique, son propos oublie simplement combien la normalité et l'évidence sont de puissants discriminateurs.

La lettre ouverte qu'elle a adressé à Luc Châtel est reprise sur le site du magazine Têtu. Ce premier passage est significatif :

« La neutralité philosophique et politique s'impose aux enseignants et aux élèves, » lit-on sur le site de l’Education nationale. Or, ce film bafoue le principe de la neutralité de l’enseignement public en s’immisçant dans la conscience et l’intimité des enfants sans égard pour la responsabilité éducative de leurs parents.

Christine Boutin invoque la neutralité pour justifier son refus d'un film d'animation présentant une histoire d'amour entre personnes du même sexe. C'est évidemment parce qu'elle considère que les histoires d'amour entre des personnes de sexe différents sont "neutres". Seuls les homosexuels ont une sexualité spécifique, les hétérosexuels, eux, ont une sexualité neutre, "normale, "par défaut". De la même façon, certains considèrent que seules les femmes ont un genre, les hommes sont normaux ; seuls les Noirs ont une couleur, les Blancs sont neutres. Voilà une fois de plus une majeure implicite...

On se demande donc si Christine Boutin, pour défendre la neutralité dont doivent se prévaloir les enseignants, viendra également à refuser que l'on s'immisce dans la conscience et l'intimité des enfants en leur racontant des histoires mettant en scène l'hétérosexualité... Présenter, comme le fait Christine Boutin, l'hétérosexualité comme étant neutralité, voilà qui est profondément discriminatoire pour les personnes homosexuels, renvoyées à l'anormalité.

Et ça continue, bien sûr, dans le reste de la lettre :

Vous comprendrez comme moi que « l’apprentissage du respect de l’autre et de sa différence », intention officielle du film, ne peut se faire en niant une différence fondamentale, la différence des sexes, qui est constitutive de notre humanité

Si l'on sait, depuis Françoise Hériter, que la distinction entre masculin et féminin est constitutive de la façon de penser de l'humanité - on oppose partout masculin et féminin, de la même façon que l'on oppose haut et bas, chaud et froid, extérieur et intérieur - on ne peut pas dire que l'homosexualité revient à nier la différence entre les sexes. Elle signifie simplement que l'opposition masculin et féminin est avant tout une opposition de genre, c'est-à-dire de comportements socialement considérés comme masculins et féminins, plutôt qu'une opposition de sexe au sens biologique. Il y a des homosexuels très masculins et d'autres très féminins - et il peut s'agir, dans un cas comme dans l'autre de mâles ou de femelles.

S'il ne s'agissait que des délires de Christine Boutin, les choses ne seraient pas si graves. Même si cette façon de penser se limitait à quelques cercles conservateurs, promoteurs de manières bien peu tolérantes de pratiquer leurs religions, mon propos ne serait que la réponse facile à un discours emprunt volontairement de simplicisme. Le problème est que ces discours s'appuient sur des façons de penser relativement répandu, même si rarement explicitées. Souvenez-nous de la ficelle de Becker dont je parlais il y a quelques temps : dans une argumentation, la majeure d'un syllogisme est souvent implicite. Ici, les propos des adversaires du Baiser de la lune s'appuient sur l'idée que l'hétérosexualité est l'état par défaut des individus, ce qui leur permet de suggérer d'homosexualité à l'école n'est pas neutre, et, en outre, qu'on va influencer ces pauvres petits.

On a tendance, en effet, à toujours se poser la question de "comment devient-on homosexuel", qu'est-ce qui "fait" que les individus deviennent homosexuels. La réponse est pourtant simple : la même chose qui fait qu'ils deviennent hétérosexuels. On devient tout autant hétérosexuel que l'on devient homosexuel. La question devient alors "qu'est-ce qui détermine la sexualité d'un individu quelqu'il soit ?". La différence est d'importance puisqu'elle revient à cesser de regarder l'homosexualité comme un écart à une norme pour s'intéresser à un processus plus général. Tant que nous continuerons à penser qu'il existe des comportements par défaut, nous laisserons la place pour que des gens comme Christine Boutin laisse libre cours à leurs discours discriminatoires. En témoigne les "reculades" de l'Education Nationale.

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François Dubet, pour la sociologie dans le secondaire

François Dubet, seul sociologue du groupe d'expert qui a rédigé les programmes de SES de seconde dont j'ai déjà parlé ici, vient de donner sa démission du dit groupe. Sa lettre de démission est publiée ici. Il évoque notamment l'activité du cabinet du ministère et la place insuffisante de la sociologie. Cette démission traduit un malaise profond quant au déséquilibre entre sociologie et économie, à la faveur de la seconde, que la réforme du lycée semble annoncer.

François Dubet évoque d'abord les conditions dans lesquelles a travaillé le groupe d'expert :

Sans doute, les réactions de certaines associations professionnelles d'enseignants de SES sont-elles très excessives. Mais il est vrai que si nous avons travaillé sérieusement et dans un climat apaisé, nous avons travaillé très vite, nous n'avons eu le temps de consulter personne et le Cabinet du ministère a sensiblement transformé notre projet.

Ce dernier point est particulièrement important : l'Apses, représenté dans le groupe par son président Sylvain David, avait déjà évoqué l'intervention du ministère dans le travail de ce groupe. François Dubet semble la confirmer, même s'il reste à connaître la nature exacte - mais le sociologue précisera peut-être plus tard. Dans tous les cas, cette entorse à l'indépendance qui devrait être celle des rédacteurs des programmes est très préoccupante, et mérite des éclaircissements urgents.

François Dubet évoque ensuite la place de la sociologie :

J'ai le sentiment que la perspective sociologique en ressort très appauvrie. Je ne peux évidemment pas cautionner ce rétrécissement, non par corporatisme disciplinaire, mais parce que je suis convaincu de ce que les sciences sociales participent à la formation d'un citoyen éclairé tout en préparant à des études supérieures et à des activités professionnelles.Je regrette que le projet de mêler les approches économiques et sociologiques sur les mêmes objets ait été très affaibli. Par exemple, l'entreprise apparait moins comme un monde du travail, comme un monde social, que sous la forme d'une unité de production plus ou moins adaptée à des environnement mouvants.

Espérons que cette démission servira à faire comprendre qu'il est essentiel que la sociologie retrouve sa place dans les SES, non pas comme un simple "supplément d'âme" à l'économie, mais bien comme une discipline centrale qui aident les élèves à devenir de meilleurs citoyens et de futurs étudiants. Parce qu'elle leur permet, par exemple sur l'entreprise, de percevoir des choses que l'économie ne saisit pas - et vice-versa. Je l'ai déjà dit, enseigner l'économie et la sociologie ensemble est la chose la plus pertinente que l'on peut faire dans une perspective de formation générale - et enseigner l'économie et la gestion est la chose la plus pertinente que l'on peut dans une perspective de formation technologique. Pour l'intérêt des élèves, il est essentiel que ces spécificités soient maintenus.

Je ne sais pas s'il me lira, mais j'aimerais quand même remercié François Dubet d'avoir eu le courage de dire cela, de démissionner pour donner un signe fort quant à la place que la sociologie doit occuper dans le secondaire. Si d'autres économistes sont satisfait par les programmes de seconde, ce n'est pas une raison pour en oublier les autres sciences.

Edit : A lire aussi, le point de vue de Pierre Maura.

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Pourquoi il faut continuer à parler du chômage en SES en seconde

Parce que même notre cher président ne sait pas que le taux de chômage se calcule sur la population active et non sur la population totale, autrement dit uniquement sur les personnes qui occupent ou recherchent un emploi. Voir ce post d'Olivier Bouba-Olga pour d'autres bétîses économiques.


Jean-Pierre Pernaud indique que le chômage des jeunes est un fléau, "1 jeune sur 4 est au chômage". Not'Président acquiesce. En toile de fond, le taux de chômage des jeunes apparaît : 23,8% de chômeurs. Pas loin de 25%, 1 jeune sur 4, donc.

Evidemment, un jeune sur quatre n'est pas au chômage, puisque beaucoup de jeunes font leurs études et sont donc inactifs. C'est dommage, c'est exactement l'erreur que j'expliquais à mes classes de seconde il y a une semaine... Avec le nouveau programme, ils ne pourront plus l'apprendre. Et pourtant, même les présidents et les "journalistes" de Tf1 en auraient bien besoin.

A lire aussi, le commentaire d'AGORA/Sciences sociales etce post sur le blog Socio-Voce, dont les auteurs en ont aussi gros sur la patate. J'approuve particulièrement ce passage qui me semble d'une justesse peu commune :

Sous couvert de cette réforme, c’est une conception monolithique et hiérarchisée des sciences qui est promue : à l’économie mathématisée la toute-puissance ! qui devient la référence, et qui pourtant masque les problématiques de notre société contemporaine.

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La victoire des bisounours (?)

Sur le blog de Gilles Raveaud, on peut trouver le futur programmes de seconde de l'enseignement d'exploration de Sciences Economiques et Sociales - rappelons que les élèves devront, si la réforme va jusqu'au bout, choisir obligatoirement entre SES et Principes fondamentaux de l'économie et de la gestion, avec possibilité de prendre les deux (1h30 par semaine chacun). Il circule depuis quelques jours entre enseignants, suite visiblement à une fuite du côté des auteurs de manuels. Je vous encourage vivement en en prendre connaissance.


Ce programme soulève une certaine méfiance chez un certain nombre d'enseignant, ce post sur le site de l'Idies essayant de synthétiser les critiques. Il a été confectionné par un groupe d'expert rassemblé pour l'occasion : Christian de Boissieu, Philippe Martin (tous deux économistes), François Dubet (sociologue), Sylvain David, président de l'APSES, Jean Etienne et Anne-Marie Dreiszker, tous deux inspecteurs. Dans un contexte difficile pour la discipline, je ne doute pas qu'ils aient fait tous les efforts nécessaires pour réaliser leur tâche au mieux.

Pourtant, à titre tout à fait personnel, je suis assez déçu par ce programme. Il y a des points qui me semblent positifs. Tout d'abord, les outils théoriques à mobiliser auprès des élèves s'avèrent un peu plus précis que dans l'ancien programme, ce qui rend les choses un peu plus claire pour l'enseignant, et souligne, pour le lecteur extérieur, la dimension scientifique de cet enseignement - laquelle ne fait en général pas de doutes pour ceux qui le pratiquent. Ensuite, certains des items choisis manquaient en seconde : aborder dès le début la question du marché est un choix judicieux, tant celui est central aujourd'hui dans nos sociétés et dans la pensée économique et sociologique.

Mais il y a bien des problèmes qui se posent lorsque l'on lit les choses dans le détail. Pour commencer, la sociologie se trouve réduite à la portion congrue : sur douze thèmes, elle n'en occupe véritablement que quatre, dont les deux derniers sont facultatifs (les enseignants sont tenus de traiter les dix premiers items). Dans le programme actuel, le thème de la famille permettait de développer véritablement une analyse sociologique dans toute sa richesse. Ici, ma discipline de prédilection est réduire au rang de petit "supplément d'âme" à l'économie. Or, nos élèves ont besoin de sociologie, non seulement parce que celle-ci leur permet de comprendre des questions qu'ils se posent, mais aussi parce que celle-ci permet de mieux comprendre l'économie. Ce choix de se centrer sur la seule économie me semble hautement contestable : nous sommes dans une formation générale, et les élèves ont besoin d'une vue plus large des sciences sociales que la seule économie.

Autre point d'achoppement à mon sens : le retrait de la plupart des questions un tant soit peu "problématiques". Exit la question de la valeur ajoutée et de son partage, exit la question de l'emploi et du chômage. Même les inégalités ne sont plus abordées qu'à partir des différences de pratiques culturelles Pourtant, ce sont des questions de premier plan aussi bien pour les scientifiques que pour les citoyens : une initiation à l'économie où l'on ne parle pas du chômage, c'est quand même étonnant quand on sait tout ce que les économistes et les sociologues ont à dire sur cette question qui interpelle les élèves. Un équilibre aurait pu être trouvé entre les précisions quant aux outils théoriques d'une part et les questions vives à traiter. C'était d'ailleurs l'une des recommandations du rapport Guesnerie. J'ai l'impression que, sur ce plan-là, les lobbys en faveur de l'économie bisounours ont marqué des points contre ce que proposait le dit rapport, et je le regrette fortement. Le communiqué de presse de l'Apses évoque à ce propos l'intervention directe du ministère dans la confection du programme : si les choses étaient avérées, ce serait très grave. Affaire à suivre.

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Le cadeau ou l'argent ?

Jean-Edouard s'en prend à la perte sèche de Noël, en essayant de dépasser les arguments habituels, c'est-à-dire en montrant que les cadeaux ne sont pas forcément sous-optimaux comme les économistes ont tendance à nous le répéter chaque année – avec un si faible effet sur les pratiques que l'on en vient à se demander comment ils ont fait pour organiser la crise (amis économistes, ne me tombez pas dessus en hurlant à la mort : c'est de l'humour). Saine initiative que celle de la moitié du couple le plus célèbre de la blogosphère. Puisqu'il me fait, par ailleurs, l'honneur d'une citation, je viens mettre mon grain de sel dans l'histoire, en proposant un autre raisonnement, complémentaire et non-exclusif, bien évidemment appuyé sur de la sociologie économique.


Reprenons au commencement : qu'est-ce que cette histoire de perte sèche de Noël ? Il s'agit d'une application d'un raisonnement économique standard à la pratique des échanges de cadeaux. L'objectif est de savoir si ces échanges sont optimaux, c'est-à-dire maximisent la satisfaction des personnes par rapport aux ressources mobilisés. La réponse est non : si je vous offre le New Super Mario Bros Wii en le payant 60€, alors que vous n'étiez prêt à l'acheter que pour moins de 40€, d'une part, vous avez des goûts vidéoludiques douteux, d'autre part, votre satisfaction est inférieure à ce que j'ai payé – il y a une perte de 20€. J'aurais mieux fait de vous donner les 60€ pour que vous alliez vous acheter un jeu sur Xbox (vous voyez que vos goûts sont douteux) qui vous satisfasse à hauteur de 60€. Multipliez cela par le nombre de cadeaux échangés chaque année à Noël, et vous avez matière à écrire un bouquin qui vous permettra d'aller faire le malin sur les plateaux télévisés.

Dans son post, Jean-Edouard suggère qu'à l'origine, il s'agissait d'un exemple donné par un enseignant pour expliquer la façon dont réfléchisse les économistes, qu'un étudiant peu scrupuleux mais désireux de se la jouer façon Freakonomics a pris un peu trop au sérieux. Hypothèse qui me semble tout à fait plausible. En gros, c'est une bonne façon d'expliquer que les économistes posent leurs questions en terme d'efficacité, et de montrer comment ils peuvent raisonner. Essayer d'en faire plus est extrêmement dangereux : comme souvent lorsque les économistes cherchent à appliquer leur raisonnement à des situations originales mais percutantes, ils le font de manière trop empressé, et ça vire au n'importe quoi. Dans le cas de la perte sèche, il y a l'idée d'un grand pouvoir de la monnaie, qui permettrait d'être plus efficace même au cours d'un don matériel. Or cela est loin d'être évident dès que l'on s'intéresse d'un peu plus près d'une part à ce qu'est l'argent d'un point de vue sociologique, d'autre part à ce que signifie le don. Et tout ça, en restant centré sur les satisfactions individuelles des parties prenantes.

L'argent a une odeur

Concernant la monnaie, la conception mise en œuvre dans le raisonnement de la perte sèche s'exprime sous forme de proverbe : « l'argent n'a pas d'odeur ». Comme souvent, chez les économistes et ailleurs, on suppose que l'argent est aisément transférable d'un poste budgétaire à l'autre, d'une dépense à l'autre : l'argent que je reçois peut me servir aussi bien à acheter des chips qu'à aller voir l'exposition Soulages au centre Pompidou. C'est à cette seule condition que l'on peut dire que plutôt que de d'offrir un pull moche avec un Rudolf dessus à votre petit frère, vous auriez dû lui donner les 30€ que vous avez claqué dedans pour qu'il aille s'acheter des cartes Magic (malgré ma dévotion à Nintendo, je ne m'abaisserais pas à citer Pokemon). Mais rien ne dit que l'argent soit véritablement transférable. C'est précisément ce que montre Viviana Zelizer dans La signification sociale de l'argent. Sur la base d'une enquête solide auprès de différents ménages américains, la sociologue montre que les sommes d'argent sont socialement marquées, c'est-à-dire que les individus ne se sentent pas autorisé à les utiliser pour acheter n'importe quoi. Un cas extrême mais significatif est celui d'une prostituée qui compartimente très clairement ses sources de revenus : les produits de son « travail » lui servent à acheter drogues et alcool, tandis que les aides sociales qu'elle reçoit sont affectées aux soins de ses enfants – exemple d'une grande portée parce qu'il montre qu'il n'y a pas besoin d'être fortuné pour pratiquer le marquage social de l'argent, au contraire. De même, les héritages ne peuvent pas être utilisés pour n'importe quoi : on n'envisage pas de payer les dépenses courantes avec, on cherche à acquérir quelque chose de significatif, y compris par rapport au parent à qui on le doit (voir, sur ce point, les travaux d'Anne Gotman). Comme souvent, le bon sens populaire se trompe : l'argent a une odeur.

Que se passe-t-il si l'on intègre cela à la question des cadeaux de Noël ? Rien ne permet de dire qu'une somme d'argent offerte sera nécessairement utilisée de façon aussi optimale que le veut le raisonnement de la perte sèche. Les individus risquent d'avoir tendance à s'acheter quelque chose qu'ils ne s'achèteraient pas avec un autre argent – et donc à être moins regardant. Si c'était mon argent, je n'achèterais pas un écran plat à plus de 150€, mais puisqu'on m'a offert 200€, je peux tout dépenser... Le comportement est finalement le même que dans le cas où le cadeau ne se fait pas en monnaie sonnante et trébuchante. D'autant plus qu'il est possible que, en fonction de la personne qui m'offre l'argent, je ne me dirige pas vers les mêmes biens : une jeune fille qui reçoit 100€ de sa grand-mère ne va pas peut-être pas aller tout dépenser en dessous coquins, mais préférera s'acheter quelque chose qu'elle pourra montrer et partager avec sa mamie (je sais : cet exemple est profondément sexiste). L'utilisation de l'argent n'est donc pas aussi libre que le pense le raisonnement de la perte sèche, à moins que l'on ne souhaite partir sur une critique radicale des relations sociales et des normes qu'elles encadrent quant à leur efficacité économique... Si on accepte qu'il y a un plaisir à offrir et un plaisir à recevoir qui justifie la pratique du don de fin d'année, on ne peut pas être sûr que celui-ci serait plus optimal s'il était fait sous forme liquide – parce que justement, il ne peut pas l'être, la liquidité de l'argent n'étant qu'une illusion.

Les médias ont beaucoup glosé dernièrement sur la revente de cadeaux de Noël sur Ebay : le même raisonnement s'applique dans ce cas-là. Rien ne permet de dire a priori que l'argent retiré de cette vente n'en ressort pas marqué socialement, et que l'on accepte de s'en servir pour tout et n'importe quoi. C'est là une question qui devrait se régler au niveau empirique. Là où le raisonnement de la perte sèche donne des réponses à partir de quelques hypothèses, la sociologie économique propose de se servir des hypothèses pour mieux interroger la réalité, pour mieux enquêter.

Ça, ça n'a pas de prix

Mais, pour l'instant, on a surtout montré que la solution proposée par le raisonnement de la perte sèche n'était pas aussi efficace que celui-ci veut bien le croire. On peut aussi montrer que l'échange, le don de cadeau a une efficacité propre, qui le rend irréductible à un simple échange d'argent. En effet, le calcul de la perte sèche considère, comme c'est souvent le cas dans les modèles économiques standards, que les individus connaissent leurs préférences et sont capables de les hiérarchiser. Autrement dit, les goûts des individus sont donnés : pour une raison inconnue, je sais que je préfère des chaussettes Simpsons à des chaussettes Garfield, et je peux en outre classer ces deux biens par rapport à tous les autres biens disponibles. Par contre, celui qui me fait un cadeau ne connaît pas mes préférences et a donc toutes les chances de se planter. Tout devient différent si l'on considère que les goûts ne sont pas donnés mais sont le produit d'une socialisation, et que les échanges de biens, l'activité économique, et donc l'échange de cadeaux participent à celle-ci. Autrement dit, si, plutôt que de considérer des individus isolés, atomistiques, on considère leurs relations et l'effet de celles-ci sur les individus – ce qui est l'une des caractéristiques propres de la sociologie économique.

Les cadeaux peuvent ainsi être une occasion de voir se révéler à soi-même ses propres goûts : c'est en recevant son équipement de petit chimiste à 8 ans alors qu'il avait demandé un flipper que le petit Jimmy a découvert sa vocation et est devenu, quelques années plus tard, le Docteur Colossus. La satisfaction qu'il pouvait retirer de son cadeau ne pouvait donc être connue par lui-même avant de le recevoir. Les économistes parleraient dans ce cas-là de biens d'expérience, dont on ne peut savoir s'ils nous satisfont qu'en les consommant. Notons que ceux-ci sont beaucoup plus nombreux que l'on ne le pense généralement : les jouets, notamment, en font partie, tout comme la plupart des gadgets électroniques – puis-je être sûr qu'un Droid me satisfera plus qu'un Iphone avant d'avoir eu les deux en main ? Les choses deviennent encore plus compliquées si on intègre que la plupart des biens offerts à Noël relève de ce que Lucien Karpik appelle l'économie des singularités, c'est-à-dire où l'on recherche moins un prix qu'une qualité, où, de façon basique, l'on recherche le « bon » film/livre/travailleur/etc., un bien singulier. L'incertitude est alors fondamentale : se diriger dans des marchés de la qualité est extrêmement difficile. Lucien Karpik détaille, dans ses travaux, différents dispositifs qui permettent de surmonter cette incertitude fondamentale. On peut avancer que l'échange de cadeau à Noël est précisément l'un de ces dispositifs : l'offreur joue le rôle de prescripteur qui, par la connaissance qu'il a d'un bien qu'il sait « bon » et celle qu'il a du receveur, même s'il ne connait pas parfaitement ses préférences, permet à ce dernier de mieux se diriger dans les marchés de la qualité – où en serais-je aujourd'hui si ma mère n'avait pas eu la bonne idée d'écouter la radio et de m'acheter, sur les conseils d'un critique littéraire, mon premier Terry Pratchett (découvrir Pratchett à 12 ans, que demander de plus...) ? La recommandation n'est plus alors « offrez plutôt de l'argent » mais « choisissez soigneusement ! ». Après tout, même si l'on offre un bien qui, finalement, ne plaît pas à son destinataire, celui-ci aura au moins appris à mieux connaître ses propres goûts – et, ça, ça n'a pas de prix (pour tout le reste, il y Mastercard).

Poussons le raisonnement encore un peu plus loin : si on tient compte de ces différents éléments, on est amené à ré-évaluer les satisfactions respectives du donneur et du receveur. L'un des arguments de la perte sèche est que, si le donneur retire une satisfaction de donner à offrir, il n'y a pas de raison que celle-ci soit moins importante s'il donne de l'argent. Il y a pourtant tout lieu de penser le contraire : pour des parents offrir The Legend of Zelda : Spirit Tracks ou de l'argent n'est certainement pas la même chose, puisqu'avec l'argent, leur enfant pourra peut-être aller s'acheter cet horrible jeu qu'est GTA IV alors que Nadine Morano dit que c'est pas bien pour les jeunes (notons que cet exemple n'est pas très pertinent : n'importe qui de rationnel reconnaîtra qu'un Zelda est, par essence, infiniment plus satisfaisant que n'importe quel autre jeu). Le contenu du cadeau a donc une influence décisive sur la satisfaction du donneur.

D'ailleurs, le choix du cadeau vient manifester la qualité du lien que l'on entretient avec la personne. Ainsi, Theodore Caplow, dans un article consacré à la pratique des cadeaux de Noël dans la ville américaine de Middletown("Les cadeaux de Noël à Middletown. Ou comment faire respecter une règle sans pression apparente ?", Dialogue, 1986), montre comment la qualité des cadeaux manifeste les normes familiales : faire un plus beau cadeau à son cousin qu'à son frère n'est pas acceptable, sauf si l'histoire familiale justifie une préférence pour le premier sur le second. La cadeau apporte donc de la satisfaction parce qu'il exprime la force d'un lien. Il n'est pas forcément très bon, pour la satisfaction des individus, que cette force s'exprime en valeur monétaire. D'une part, elle rend les dons beaucoup plus mesurables, quantifiables, comparables entre eux, ce qui n'est pas forcément le sens attendu du don : au contraire, le don peut avoir besoin de se vivre dans la négation de sa valeur matérielle, afin que l'obligation de rendre ne soit pas trop manifeste – sinon, on peut se sentir humilié par un don d'argent trop important, qui implique que l'on ne pourra pas rendre autant. D'autre part, la valeur accordée à un bien peut être subjectivement et relationnellement plus grande que son prix : trouver un objet désirée par la personne a plus de valeur que le prix de l'objet lui-même : un livre d'occasion peut, par exemple, n'avoir qu'une valeur monétaire minime, mais par le sens qu'il porte quant à la relation entre les deux personnes, sa valeur peut être incommensurable. A ce moment, le contenu du cadeau, c'est-à-dire l'objet et non son prix exprimé en monnaie, peut avoir une influence décisive sur la satisfaction de celui qui le reçoit.

Au final, la monnaie n'est peut-être pas un aussi sûr moyen de maximiser la satisfaction des individus que ne le prétend le raisonnement de la perte sèche. Cela parce que les économistes ont tendance à prendre la monnaie comme un facilitateur d'échange en oubliant tout ce que ces derniers exigences de technologies sociales : pour qu'un bien puisse circuler, il faut d'abord qu'il soit mis en position de l'être. Il est des choses qui ne se vendent pas, d'autres qui ne s'échangent même pas, ou pas n'importe comment, n'importe quand ou avec n'importe qui. Comprendre l'économie implique que l'on comprenne aussi comment se dessinent et se répartissent ces systèmes d'échanges. En attendant, l'idée de perte sèche doit être pris pour ce qu'elle est : un joli exercice intellectuel, pédagogiquement utile pour tous ceux qui enseignent l'économie et pour ceux qui l'apprennent. Mais pas pour une condamnation sans appel de la soi-disante « irrationalité » de certains de nos comportements les plus quotidiens.

Note 1 : Mes collègues économistes me pardonneront de ne pas avoir exprimé tout ça avec des fonctions, des équations, et tout le bazar, mais j'avoue que j'ai un peu la flemme (bien sûr que j'en suis capable).
Note 2 : Les responsables marketing de Nintendo, Mastercard, Microsoft, Wizard of the Coast, Rock Star Games, Fox Television, Ebay, ainsi que Jim Davis sont priés de me contacter par mail pour qu'on s'arrange (pour la Fox, je veux bien une dédicace de Matt, thanks).

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A quand un quota de 30% de fils de cadres dans les lycées professionnels ?

La question peut sans doute sembler inutilement provocatrice. Pourtant, au moment où se noue un débat autour de la mise en place d'un quota de 30% d'étudiants boursiers dans les grandes écoles françaises, la poser permettrait peut-être de mieux cadrer les choses.


La conférence des grandes écoles a fait part de son désaccord avec l'idée de quota : d'accord pour augmenter la part de boursiers dans les grandes écoles, mais certainement pas pour l'imposer par quota. La question soulève déjà des réactions assez fortes, autour de la dénonciation de la main-mise d'une petite élite sur les formations les plus rentables, l'idée de maintien de "l'excellence" - le terme est à la mode - demeure consensuel. Mais on oublie un peu facilement ce qu'implique cette ségrégation scolaire et estudiantine : à l'homogénéité sociale des filières d'élite répond celle des filières dévalorisés, des lycées professionnels, des CAP, des formations « professionnelles » et autres, parents pauvres de l'éducation nationale sur lesquels les feux médiatiques oublient le plus souvent de se poser.

Et pourtant cette ségrégation n'est pas moins forte, ni moins difficile à vivre. Surtout qu'elle est rarement simplement sociale : dans de nombreux cas, elle s'articule avec une ségrégation sexuelle – certaines formations sont fortement masculinisés ou fortement féminisés, et leur valeur en est souvent affectée – et une ségrégation ethno-raciale, les « jeunes issus de l'immigration » - c'est-à-dire les Noirs et les Arabes car, évidemment, un descendant d'immigrés italiens comme moi n'est pas un "jeune issu de l'immigration" - y étant sur-représentés, du fait d'une dynamique complexe de pauvreté économique, de ségrégation urbaine et de discriminations diverses. L'université n'est pas forcément non plus un lieu de parfaite mobilité sociale : d'une discipline à l'autre, et surtout d'une année sur l'autre, particulièrement lorsque l'on va vers les années les plus élevés et vers les master les plus sélectifs, on ne rencontre pas les mêmes groupes sociaux.

Les conséquences de cette ségrégation sont plus fortes qu'on ne peut la plupart du temps le dire. En effet, la concentration des classes défavorisées dans certaines formations est à la fois le symptôme et la cause de la dévalorisation de celles-ci. Bien des formations professionnelles ont mauvaise presse parce qu'elles sont de fait réservées à certaines populations, ce qui contribue à les rendre encore moins attractives et donc encore plus ségréguées, un phénomène qui se renforce lui-même. L'invisibilisation de ces formations dans l'espace public, qui contribue à l'enfermement et aux difficultés qu'elles rencontrent et que rencontrent leurs étudiants, y compris au niveau le plus simplement économique, est l'un des problèmes majeurs qu'elles rencontrent et qui découle différemment de leur homogénéité sociale "par le bas".

Si l'on a cela en tête, il est difficile de ne pas poser les questions bien au-delà des grandes écoles. Pire, la proposition des quotas de boursiers dans ces seuls établissements, même s'il ne reste qu'au niveau des propositions, est extrêmement perverse : elle contribue en effet à maintenir l'idée que, hors des grandes écoles, il n'y a pas de salut, qu'elles sont les seules à valoir les coups, à avoir quelque chose à proposer aux étudiants. Non seulement l'université et les formations courtes du type BTS disparaissent alors qu'elles apportent une contribution significative à la mobilité sociale, à la réussite des étudiants et à la formation d'une main-d'oeuvre de qualité, non seulement les formations professionnelles ne sont mêmes pas évoquées par qui ce soit, mais surtout l'idée demeure que la guerre pour les places, pour un petit nombre de formations, est tout à fait normale. On légitime un peu plus l'idée que seule compte la réussite d'un petit groupe d'étudiants, qui formeront l'élite, et que l'on peut abandonner les autres - et que, donc, pour ceux qui ne font pas partis des "élus", c'est vae victis.

La question qui n'est pas posée, c'est donc celle de l'égalité, celle des vaincus du système scolaire. Si l'on met 30% de boursiers dans les grandes écoles, que deviendront les autres boursiers ? Que deviendront ceux qui ne veulent, n'ont pas envie, ou ne peuvent pas, pour des raisons autres que strictement financières, se tourner vers ces filières là ? Pendant combien de temps s'obstinera-t-on à penser que la seule mission du système éducatif est de former l'élite économique et politique ? Proposer des quotas symétriques - 30% de fils de cadres dans les lycées professionnels - n'est qu'une façon de soulever ces questions.

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If we illegalize gay marriage, all marriage is in danger

Alors qu'a été récemment célébré le premier mariage entre deux hommes d'Amérique latine à Ushuaïa - qui n'est pas qu'une émission de Nicolas Hulot et une marque de shampoing, mais aussi une ville d'Argentine - la question revient brièvement, comme elle le fait de façon épisodique, dans le débat. Le Monde publie ainsi un port-folio sur les pays qui ont légalisé ce type d'union, une façon de mettre en question la position de la France. Mais c'est d'un cartoon de l'excellent Saturday Morning Breakfeast Cereal dont je vais parler. Et de syllogismes aussi. Tout ça pour mieux comprendre ce qu'il y a derrière le refus de ce type de mariage.


Commençons par le cartoon, que l'on trouvera ici sur le site du talentueux Zach Weiner :




Le dessin se moque de l'argument de la "pente savonneuse", technique rhétorique éprouvée et appréciée des opposants de tous poils à toutes de libertés au nom de grands principes moraux. Il consiste, basiquement car il en existe des versions très "savantes", à dire "qui vole un oeuf, vole un boeuf" : si vous légalisez les drogues douces, alors vous devrez autoriser les drogues dures, puis le trafic et le crime ; si vous autorisez l'euthanasie, alors bientôt on pourra tuer des personnes pas assez productives ; etc. Évidemment, la façon dont on passe d'une étape à l'autre, et en quoi elles s'impliquent "nécessairement" et serait inévitable n'est pas préciser. Ce type d'argumentation est en effet caractéristique de ce que le philosophe Ruwen Ogien appelle une "panique morale" un débat dans lequel l'argumentation rationnelle devient simplement impossible tant certains acteurs semblent sensibles et prêts à tout sur la question. Une bonne façon de caractériser le débat sur le mariage homosexuel, où les arguments sont rarement explicites et le plus souvent travestis, au moins en France, le fond religieux des opposants n'étant que trop rarement assumé.

Mais l'argumentation mérite d'être questionnée plus profondément, dans un sens pas si différent de ce que fait Zach Weiner dans son cartoon. On peut en effet y appliquer une des "ficelles du métier" (tricks of the trade) d'Howard Becker. Cette ficelle a un nom : Becker l'appelle "Cherchez la majeure". Elle part du principe que la plupart des argumentations s'appuient sur le modèle classique du syllogisme, du type "Majeure : tous les hommes sont mortels ; Mineure : Or Socrate est un homme ; Conclusion : Socrate est mortel". Or, dans bon nombre de raisonnements, la majeure est implicite et seule la mineure est explicitée. C'est du moins ce dont s'est rendu compte Everett Hughes auquel Becker emprunte l'idée :

Hughes s'intéressait à la manière dont les sociologues américains s'étaient égarés, dans les années 1940, lorsqu'ils avaient cherché à réfuter un certain nombre d'affirmations racistes. Ainsi, lorsque quelqu'un avançait que les Nègres sentent plus mauvais que les Blancs, ces bonnes âmes malavisées s'efforçaient de prouver qu'en réalité les Blancs sont incapables de sentier la différence entre la sueur d'un Blanc et la sueur d'un Noir. Et ces chercheurs furent positivement ravis de voir que leurs travaux montraient également que les Américains d'origine chinoise trouvaient que la sueur des Blancs sentait particulièrement mauvais

Ainsi, nous trouvons quantité de travaux et de recherches qui tendent à montrer que les enfants élevés par des couples de mêmes sexes ne présentent pas plus de problèmes psychologiques, ne rencontrent pas plus de difficultés, etc. que ceux élevés par des couples de sexes différents. Cela est nécessaire, tout comme l'étaient toutes les études qui montraient la bêtise des préjugés raciaux, mais est-ce suffisant ? Hughes propose une autre façon de faire.

Hughes analyse ces affirmations comme suit : l'argument selon lequel les pratiques ségrégationnistes sont justifiées découle d'une majeure qui n'est ni formulée ni démontrée empiriquement, et qui affirme qu'il devrait y avoir des équipements spéciaux pour les gens qui sentent mauvais. Suit une mineure qui, elle, est explicitement formulée, mais non démontrée empiriquement, et qui dit que les Noirs, effectivement, sentent mauvais. Si - et c'est bien sûr un énorme si - ces deux prémisses sont vraies, alors il en découle inévitablement la conclusion selon laquelle les Noirs doivent avoir des équipements réservés.

Qu'a fait Hughes ici ? Il a cherché à reconstituer la majeure d'un syllogisme dont seule la mineure était explicite. Et cette majeure est particulièrement intéressante pour ce qu'elle révèle sur ceux qui emploient ce type d'argument et sur la société qui à la fois acceptent des raisonnements impliquant de telles majeures - même si elles peuvent en refuser les mineures - tout en se les cachant à elle-même. Ici, l'Amérique de Hughes, celle des années 60 (peut-être est-ce toujours valable aujourd'hui), est toute prise par ses mythes de promotion sociale et d'hygiénisme qu'il lui semble naturel que ceux qui souffrent "d'odeur corporelle" méritent une déchéance sociale. Et même ceux qui ne sont en rien raciste, et n'acceptent donc pas la mineure du raisonnement, peuvent tout de même entretenir la majeure. Prenant un autre raisonnement incomplet "les Juifs ne devraient pas avoir le droit de faire médecine parce qu'ils sont trop agressifs", Hughes écrit :

Déterminer précisement la norme du convenable en matière d'agressivité est un problème dont nous autres, Américains, n'aimons pas discuter ; nous risquerions de découvrir que la dose d'agressivité nécessaire à la réalisation de nos ambitions dépasse la limite où cette vertu se transforme en un vice condamnable.

Qu'en est-il donc pour notre raisonnement qui voudrait que l'on interdise le mariage aux personnes de même sexe ? Nous pouvons appliquer la ficelle de Becker et chercher la majeure. Elle peut sans doute se formuler de différentes façons, mais elle implique nécessairement que "certaines personnes ne devraient pas être autorisées à se marier". C'est ici que le cartoon de Zach Weiner devient d'un seul coup un peu plus qu'un seul trait d'humour : si on trouve une caractéristique X qui fait que certaines personnes ne devraient pas se marier, il n'y pas de raison de ne pas chercher cette caractéristique ailleurs que chez les personnes de même sexe. Prenons par exemple la majeure la plus souvent mobilisée : "certaines personnes ne devraient pas se marier parce qu'elles sont incapables d'élever correctement des enfants". La mineure avancée est alors généralement "Or les homosexuels sont incapables de donner une éducation correcte à des enfants". Mais après tout, s'il est légitime d'interdire aux homosexuels de se marier parce qu'ils ne peuvent pas donner une "bonne" éducation, alors pourquoi ne pas faire de même pour tous les groupes qui ne sont pas en mesure de donner cette "bonne" éducation. Si certains mariages ne sont pas souhaitables, ne devrait-on pas contrôler tous les mariages ?

Cette majeure est tout à fait intéressante quant à notre société : elle révèle à la fois notre sacralisation de l'enfance et de la famille et notre difficulté à reconnaître cela, notre malaise quant à cela. Nous pensons que l'éducation donnée par les parents est la plus importante, en oubliant facilement qu'il existe d'autres sources d'apprentissage et de socialisation, ce qui nous autorise à condamner facilement les parents dont les enfants ne se comportent pas bien - ce qui nous rassure d'ailleurs sur nos propres capacités. En même temps, nous sommes inquiets de savoir ce qu'est la bonne façon d'éduquer ses enfants et nous n'avons pas trop envie de rentrer dans ce débat-là. On pourrait paraphraser Hughes en reprenant la citation que je donnais un peu plus haut : "Déterminer précisement la norme du convenable en matière d'éducation des enfants est un problème dont nous autres, Français, n'aimons pas discuter ; nous risquerions de découvrir que la façon d'éduquer ses enfants nécessaire à la réalisation de nos ambitions dépasse la limite où cette vertu se transforme en un vice condamnable". Nous découvririons peut-être que cette bonne éducation n'est pas aussi plaisante, ni surtout aussi égalitaire que nous voudrions bien le croire. Nous risquerions de découvrir que tout le monde ne part pas égal, et que plutôt que d'évoquer la volonté des parents que nous croyions "démissionnaire", il faudrait s'intéresser à des choses que nous n'aimons pas discuter, le fonctionnement de l'école ou les inégalités.

Resterait à savoir pourquoi nous sommes aussi enclins à ce genre de raisonnement, même lorsque nous ne partageons pas la mineure qui exclut les couples de même sexe. Comme le dit Becker, il y a là matière à un véritable travail sociologique :

Ce que l'on découvrira de manière systématique, en revanche, si l'on suit l'analyse de Hughes, c'est que la majeure est si profondément ancrée dans l'expérience quotidienne des gens qu'elle ne nécessite aucune démonstration ni argumentation. De sorte que la seconde partie de l'analyse est plus sociologique que logique : elle vise à découvrir les schémas récurrents de la vie quotidienne qui produisent ce genre de certitude de bon sens, chez les gens qui ont les mêmes problèmes, les mêmes contraintes et les mêmes opportunités caractéristiques d'une situation sociale donnée

Mais c'est là une question beaucoup plus large, sur laquelle j'aurais, peut-être, l'occasion de revenir.

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Rituel

Bonne année à tous mes lecteurs et lectrices. Et puis n'oubliez pas : 2010 ne vaudra pas une heure de peine si ... [complétez selon votre préférence].

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L'espace transnational des compositeurs contemporains

Sur le site du Monde, on trouve un intéressant article sur les compositeurs de musique contemporaine qui partent de la France pour s'établir aux Etats-Unis et profiter des avantages que leur offre le système universitaire américain - des rémunérations conséquentes, surtout par rapport à la France, et de meilleures conditions de travail. Sans surprise, le parallèle est fait avec la "fuite des cerveaux", c'est-à-dire le départ des scientifiques français vers les mêmes destinations pour des raisons apparemment similaires. Les choses sont cependant un peu différentes.


L'article évoque le cas de plusieurs musiciens, sans donner de statistiques précises. Mais on peut supposer que le monde des compositeurs contemporains est suffisamment petit pour que les quelques départs évoqués soient significatifs. Il est facile d'y voir une expression de la mondialisation : les espaces nationaux se trouvent connectés par une forme de marché qui permet aux individus de se déplacer entre eux plus facilement. Il est d'ailleurs notable que, dans le cas de certains de ces musiciens, il ne s'agit pas simplement du passage d'un espace à l'autre, modèle classique de l'immigration/installation, mais plutôt d'un déploiement de leur activité sur les deux espaces, jusqu'à jouer avec leurs frontières :

Le compositeur français regrette également que la vie aux Etats-Unis n'influence en rien son mode de composition. L'essentiel de son activité de compositeur se déroule toujours en Europe. N'ayant guère l'occasion de faire jouer ses oeuvres en Amérique, il se définit comme un "réfugié économique de luxe".

A San Francisco, la communauté française est assez fournie, et l'université apparaît, en musique, comme un tremplin pour Paris. D'ailleurs, chaque année, des étudiants de Berkeley obtiennent une bourse pour aller étudier dans la capitale française. Certains suivent le cursus d'informatique musicale de l'Institut de recherche et coordination acoustique-musique (Ircam), rebaptisé par eux " prix de Paris".

On peut les rapprocher des entrepreneurs transnationaux décrits par Alejandro Portes dans son article "La mondialisation par le bas" (Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 129, n°1, 1999) : ceux-ci déploient une activité qui se jouent des frontières, en jouant par exemple sur les différences de prix entre les Etats-Unis et leur pays d'origine, et produisant ainsi des "espaces transnationaux" dans lesquels ils circulent. La mondialisation n'est donc pas la simple création d'un espace "mondial" général, mais se structure dans des espaces plus limités, qui peuvent être différents d'une activité économique à l'autre et être plus ou moins hermétique. Ainsi, l'espace crée par les déplacements des musiciens n'est pas un marché mondial, mais un espace transnational limité, apparemment, à l'Europe et à une partie de l'Amérique du Nord.

Les raisons de ces déplacements sont essentiellement économiques, mais pas seulement en termes de salaires offerts, mais aussi d'opportunités de carrières : comme le rappelle Hughes ("Carrières", Le regard sociologique. Essais choisis, 1996), le temps consacré respectivement aux activités principales et accessoires sont des marqueurs significatifs des évolutions des carrières. Ici, ce que recherchent les musiciens, c'est un temps plus long à consacrer à ce qu'ils estiment être leur carrière principale - la composition - en limitant la place accordé à l'accessoire - l'enseignement. C'est d'ailleurs une situation typique des activités artistiques :

A 50 ans, il assurait dix-huit heures d'enseignement hebdomadaires dans un conservatoire municipal de la région parisienne (successivement Aulnay-sous-Bois, Le Blanc-Mesnil, Nanterre) pour un salaire moyen. Au Canada, il ne donne que neuf heures de cours par semaine avec une rétribution nettement plus élevée. Et, surtout, il a davantage de temps à consacrer à la composition. Son gagne-pain ne constitue plus une entrave à la création.

Jusque là, la ressemblance avec la "fuite des cerveaux" scientifiques est assez nette, et Pierre Gervasoni, auteur de l'article, ne manque pas d'y faire référence, tout comme ses interviewés : "Une véritable fuite des cerveaux, version musique, que Philippe Manoury considère "en tout point semblable à celle observée chez les scientifiques"". Il est cependant important de garder en tête que les marchés du travail sont largement structurés par les carrières des individus qui s'y trouvent : le raisonnement économique classique a tendance à faire du travail un bien plus ou moins homogène, sans se soucier de comment les individus arrivent sur ce marché, de quel a été leur parcours précédent. Or, ici, pour comprendre la mondialisation qui se joue, ces carrières sont fondamentales.

Les compositeurs concernés sont en effet, d'après l'article bien évidemment, des musiciens jouissant déjà d'une certaine reconnaissance, au moins dans leur espace national d'origine. Certains bénéficiaient même d'une reconnaissance déjà internationale, mais acquise à partir de la position nationale. La fuite des cerveaux "classique" est légèrement différente : si elle peut également concerner des scientifiques déjà accomplies, les Etats-Unis ont aussi eu pour caractéristique d'attirer de jeunes chercheurs, en début de carrière, pendant ou après leur doctorat. Ce n'est pas le cas, du moins d'après l'article ici commenté, pour les musiciens : le départ à l'étranger, et spécifiquement vers les postes universitaires d'Amérique du Nord, apparaît plus comme une forme de consécration d'une carrière déjà bien engagé, même si loin d'être terminée - les âges donnés dans l'article tournent autour de 35 et 40 ans. Autrement dit, ce n'est pas n'importe qui parmi les compositeurs qui part et pas dans n'importe quelles conditions. A ce titre, les points de départs des carrières, c'est-à-dire le lieu où les individus font leur formation et leurs "premières armes" gardent une importance fondamentale : si la France forme de futurs compositeurs, ceux-ci en garderont la trace même s'ils partent à l'étranger.

Si on prend en compte ces deux caractéristiques de l'espace transnational des compositeurs de musique contemporaines - à savoir le maintien d'une activité entre et donc sur les deux espaces nationaux, celui de départ et celui d'arrivé, d'une part, et le fait que "l'expatriation" n'intervienne que pour des individus déjà bien avancé dnas leur carrière - la situation est bien différente de celle de la "fuite des cerveaux". En tout cas, il ne faudrait pas aller trop vite en disant que la France perd la main en matière musicale. Comme souvent dans la mondialisation, les espaces nationaux et les Etats sont loin de disparaître et de se fondre dans un grand ensemble global.

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Stigmate et mariage

"Dans une société établie, le droit à la non-conformité doit être protégé par les institutions" (Karl Polanyi)

Eric Besson, qui mobilise beaucoup de mon énergie bloggique ces derniers temps, s'en prend désormais aux mariages "gris", nouvelle expression voulant désigner des mariages où une innocente française de bonne foi est injustement trompée par un infâme sans papiers aux dents longues qui l'épouse non pour ses beaux yeux mais pour obtenir la sacro-sainte carte de séjour. Dans le "débat" sur l'identité nationale où, décidément, rien ne nous sera épargner, pas même le sexisme, cela révèle surtout combien le stigmate se propage d'individus à individus.


Reprenons, si vous le voulez bien, ce que je défendais il y a quelques temps : on reconnait un Français à ce qu'il n'a pas besoin de justifier de son identité nationale. Il est Français, point, et il ne viendrait à l'idée de personne de venir lui contester cette caractéristique, quand bien même ce serait un crétin sexiste. Au contraire, ce sont aux immigrés que l'on demande leurs "papiers", pas seulement l'objet physique, mais aussi d'expliquer ce qu'ils font là et pourquoi ils méritent d'être Français. En un mot, on a à être un bon Français que lorsqu'on ne l'est pas vraiment au même titre que les autres.

Les étrangers sont ainsi porteurs d'un stigmate au sens sociologique du terme, c'est-à-dire un signe par lequel l'individu est perçu comme extérieur au groupe, voire comme inhumain. Voici ce qu'en dit Erving Goffman dans l'introduction de son ouvrage classique Stigmates. Les usages sociaux du handicap (1963) :

Mais, dans tous les cas de stigmate, y compris ceux auxquels pensaient les Grecs, on retrouve les mêmes traits sociologiques :un individu qui aurait pu aisément se faire admettre dans le cercle des rapports sociaux ordinaires possède une caractéristique telle qu’elle peut s’imposer à l’attention de ceux d’entre nous qui le rencontre et nous détourner de lui détruisant ainsi les droits qu’il a vis-à-vis de nous du fait de ses autres attributs.

Le point important est qu'un individu stigmatisé va voir ses gestes, ses attitudes et ses comportements interprétés à l'aune de ce stigmate. Ainsi, Thierry Henry, une fois stigmatisé comme tricheur, aura du mal à se débarrasser de cette marque comme le soutient le Global Sociology Blog. De la même façon, un étranger porteur du stigmate, car tous ne le sont pas ou pas au même titre, verra chacune de ces actions interprétées en fonction des attentes que l'on a de lui : difficile de draguer tranquille quand on suppose que vos intentions sont encore moins honorables que celles de la moyenne des individus. Du moins, si vous portez une marque visible : ainsi, sera considéré comme "étranger" le Français dont l'apparence est par trop étrangère.

Là dessus, il faut reconnaître que la façon dont est construit ce problème des mariages gris est assez fascinante dans ce qu'elle révèle des stigmates que peuvent porter les différents individus, et pas seulement les étrangers. Eric Besson, ainsi, se concentre sur les fragiles jeunes Françaises (il n'est pas dit qu'elles sont moches ou bêtes, mais c'est fortement sous-entendu) qui se laissent séduire par des étrangers, que l'on devine être de virils Noirs ou Maghrébins. Essayant de rééquilibrer cette vision du problème, Stéphane Guillon évoque, dans la chronique qu'il fait à ce propos, les vieux Français libidineux qui profitent des charmes de quelques jeunes et fraîches étrangères, que l'on devine soumise et en détresse. Dans les deux cas, les hommes sont dominants et les femmes dominés, il faut croire qu'elles aussi portent un stigmate. Pourquoi n'imagine-t-on une jeune Française profitant d'un bel étranger en détresse et un Français mal dans sa peau qui se laisse manipuler ? On me dira que dans la réalité, les choses ne se passent que rarement ainsi. Peut-être. Mais le pathos utilisé dans le monde politique n'en est pas moins profondément sexiste, surtout dans la présentation des femmes comme des êtres simples et manipulables.

Mais revenons à Goffman. Le stigmate a ceci de particulier qu'il peut se diffuser d'un individu à l'autre, en particulier dans la famille :

En gros, on peut distinguer trois types de stigmates. En premier lieu, il y a les monstruosités du corps et les diverses difformités. Ensuite, on trouve les tares du caractère qui, aux yeux d’autrui, prennent l’aspect d’un manque de volonté, de passions irrépressibles ou antinaturelles, de croyances égarées ou rigides, de malhonnêteté et dont on infère l’existence chez un individu parce qu’on sait qu’il est ou a été par exemple mentalement dérangé, emprisonné, drogué, alcoolique, homosexuel, chômeur, suicidaire ou d’extrême gauche. Enfin, il y a ces stigmates tribaux qui sont la race, la nationalité, et la religion qui peuvent se transmettre de génération en génération et contaminer également tous les membres d’une famille.

On peut rajouter à cela l'idée que le stigmate est comme un gêne dominant : il se transmet plus facilement que toute autre caractérique. Ainsi, l'enfant d'un homme Noir et d'une femme Blanche comme celui d'un homme Blanc et d'une femme Noire sera Noir, c'est-à-dire considéré comme tel par les autres - et ce n'est pas notre ancien héros mondial qui me contredira. Après tout, pourquoi ne pas le considérer comme Blanc ? Simplement que la couleur de peau reste un stigmate et se diffuse donc plus facilement que les autres caractères.

Ainsi, on peut noter que la dénonciation des mariages "gris", bien que le phénomène soit très minoritaire, touche autant les étrangers que leurs conjoints Français : voilà ces derniers sommés, par les autres comme par les institutions, de s'expliquer sur cet étrange désir : vivre avec la personne que l'on aime, qu'importe que celle-ci soit Française ou non. Les choses sont dures si le couple ne se marie pas, le conjoint étranger devant subir de lourdes démarches administratives. Les choses ne s'arrêtent pas une fois le serment prononcé devant Monsieur le Maire. Il faut encore passer par la case préfecture le temps d'obtenir une carte de séjour un peu plus longue. Et si le conjoint veut obtenir la nationalité - souvenons que plus de 3 millions d'emplois sont interdits aux étrangers - il faudra rajouter encore des démarches, au bout de quatre ans, auprès du tribunal, avec enquête à la clef.

Les choses ne sont déjà pas facile, mais voilà qu'en plus, un ministre vient jeter le doute sur votre union. Il va falloir vérifier, il va falloir s'expliquer, il va falloir montrer qu'on ne s'est pas laissé avoir, parce qu'un mariage "mixte" - bien étrange terminologie - n'est plus seulement soupçonné d'être blanc, il peut aussi désormais être gris... en attendant que l'on vienne rallonger un peu plus le nuancier. Abdelmalek Sayad présentait les "paradoxes de l'immigration" comme relevant d'une double absence : l'immigré ne peut plus être présent dans sa société d'origine, parce que l'immigration l'a transformé et rend le retour plus difficile, et il ne peut être vraiment présent dans sa société d'accueil qui, le plus souvent, pense sa venue comme temporaire, seulement liée au travail. Ce sentiment découle directement du stigmate que porte l'immigré ou plutôt des stigmates qu'il porte dans chacune de ces deux sociétés. Il y a fort à parier que, si la stigmatisation s'étend au conjoint, celui-ci ressente également ce sentiment d'absence.

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Encore dans la rue...

Demain, comme l'année dernière à un jour près, je serais dans la rue avec mes collègues enseignants pour défendre notre discipline - si vous vous joignez à nous, vous me reconnaîtrez facilement, je suis le seul à avoir une tête de Simpson. Pourquoi cette manifestation organisée par l'Apses ? La réponse dans cette tribune dans le Monde :

Ce constat appelle une évidence : si la culture scientifique et la culture des humanités sont bien indispensables aux lycéens de demain, ce qu'on appelle la "troisième culture", portée par les sciences sociales, l'est au moins tout autant, aussi bien dans la perspective de la préparation des élèves à l'orientation dans l'enseignement supérieur que dans une optique de culture générale. Or, dans la nouvelle architecture du lycée, cet enseignement reste non seulement optionnel, mais de plus il voit son horaire se réduire de moitié. Cela pose un double problème.


En premier lieu, comment peut-on sérieusement faire découvrir les spécificités scientifiques d'une discipline jusqu'alors jamais enseignée avec un horaire aussi réduit ? A raison de 90 minutes par semaine, l'exploration n'ira pas bien loin ! En outre, demander à un jeune de 15 ans de choisir entre les SES et un enseignement d'"économie appliquée et gestion" est un compromis boiteux.

En second lieu, il sera encore possible à un élève de s'orienter en série économique et social (ES) sans jamais avoir suivi un enseignement de SES, discipline majeure de cette série. Imagine-t-on un élève suivre une première scientifique (S) sans jamais avoir fait de physique, ou suivre une première littéraire sans jamais avoir fait de lettres ? C'est inconcevable, et la réforme actuellement initiée est l'occasion idéale de mettre fin à cette anomalie du système éducatif. Pour l'instant, elle déstabilise un enseignement et une voie de formation qui ont démontré leur utilité. A cet égard la suppression de l'option science politique en première s'avère être un signe supplémentaire de l'appauvrissement de l'enseignement des sciences sociales au lycée.

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